‹ Comédies sociales et scènes dialoguéesChapitre 36 sur 86 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

M.idiimc (jodard, tronk» ans, fcninio virile et foiie.

>ni»\MK (iMinni), (J'une voix aiqre et avec pélnlajirc. — Eh bien! eh bien ! qu'est-ce que tu fais là, (iodard? Tu land)incs , lu paresses, au lieu d'être déjà sorti pour chauffer nos électeurs... Ah! si le ciel m'avait faite homme , je ne sais pas où je serais arrivée à l'heure (ju'il est! Je voudrais être au moins ministre, ou président d'une république! Si seulement les droits de la femme libre étaient proclamés!... ^lais non ; il faut se résigner à vivre comme une esclave! Ah çà! finiras-tu! Ilabille-toi donc, Godard ! allons donc , dépêche-toi donc! Ah! quelle patience... Il faut l'avouer, tu es un véritable sang de navet , comme on dit.

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M. GODARD. — Calme-toi, calme-toi donc ; car toi, tu es toujours emportée comme une soupe au lait., je ne perdais pas mon temps ; je réfléchissais en lisant ce journal, oîi je viens de voirie nom du nouveau candidat ministériel. .. Raynal se retire; c'est un M. Jérôme Dubreuil qu'il présente à sa place , et je ne sais pas du tout ce que ce peut être que ce M. Dubreuil.

AiADAME GODARD. — il. Jérôme Dubreuil 1 mais c'est l'hôtel qui fait le coin de la place !

M. GODARD. — Gomment !

MADA.AIE GODARD. — Oui, c'cst le propriétaire du bel hôtel de là-bas.

M. GODARD. — Tu le conuais ?

MADAME GODARD. — C'est-à-dire que je suis passée cent fois devant son hôtel; c'est une horreur!

AI. GODARD. — Son hôtel ?

AiADAMK GODARD. — C'cst une horrcur de magnificence, au contraire , à ce qu'on en voit, du moins, par les fenêtres de la rue : des rideaux de damas , (les grands pots de porcelaine, des dorures, un luxe honteux, affreux, enfin! tandis que des personnes comme nous sont logées à un troisième. Et sa femme donc, toujours à se dorloter en voiture ; pas du tout jolie d'ailleurs, toute pâle, toute maigre ; on la renverserait en soufflant dessus ! Je le déteste , ce petit monstre-là... Et c'est là le candidat ministériel!... Ah bien! c'est du joli! Vois-tu, Godard, tu ne mélites pas de t'appeler Godard si j'ai le crève-cœur de \oir ce Dubreuil dépulé à ta place! Oh! si j'étais

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homme ! si j'étais homme ! comme je vous empêcherais ce gros imbécile de Dubreuil d'être nommé ! Et sa femme, donc! Cette petite mijaurée, c'est à la souffleter, en pensant qu'elle ne peut pas se contenter d'être femme d'un millionnaire , sans vouloir être la femme d'un député... l'intrigante!... Tiens, vois-tu, Godard, c'est révoltant... Encore une fois, tu ne seras qu'une poule mouillée si ces gens-là sont députés !

M. GODARD. — Cela t'est bien facile à dire , à toi ; tu crois qu'il n'y a qu'à vouloir.

RIADAME GODARD. Oui... Oui... Oui... CCUt fois

oui... ce qu'on veut on le peut. Gomment, ça ne te fait pas bouillir le sang dans les veines, de voir un homme comme ce Dubreuil avoir un hôtel , des domestiques, des voitures, et par là-dessus peut-être venir souffler la députation?

M. GODARD. — Tu m'impatientes à la fin ; est-ce que si tout cela ne me choquait pas aussi , j'aurais abandonné ma clientèle pour être député ? est-ce que je n'aimerais pas autant qu'un autre à avoir une bonne voiture, un bon hôtel, et tout ce qui s'ensuit? est-ce que quand je vois Bertuchon (de l'Ouest j ministre, ça ne m'indigne pas? Bertuchon (de l'Ouest) , avec qui j'ai dîné mille fois à vingt-deux sous, pendant que nous faisions notre droit... Bertuchon (de l'Ouest), avec qui j'ai partagé une petite chambre de la rue du faubourg Saint-Jacques !

MADAME GODMU). — Eli luon ! au moins Bertuchon

(de l'Ouestj a eu le bon sens d'arriver, de se caser, et maintenant il se moque de toi. '

M. GODARD. — Il se moque de toi 1... il se moque de moi!... Eh bien! moi, je me moquerai de lui à mon tour, si, une fois député , mon parti l'emporte sur le sien et le renverse. Parbleu, je suis tout aussi ambitieux qu'un autre ; mais j'ai la sagesse de n'en rien laisser paraître et d'attendre. A quoi bon se presser, puisque je me suis dévoue au triomphe d'une cause qui n'est qu'en germe , et que la force irrésistible des choses doit développer peu à peu? En agissant ainsi , j'ai l'air de me conduire avec le plus beau désintéressement du monde, puisqu'à cette heure mon parti ne dispose d'aucune place ni faveur; et puis, en un mot, je ne puis pas faire autrement; je me trouve trop avancé, Irop compromis dans ma cause pour reculer. Ah ! si c'était à recommencer!... et encore, je ne sais pas... j'aurais peutêtre le présent , tandis que l'avenir nous appartient.

MADAAiE GODARD. — L'aveuir. . . l'avenir... c'est joliment creux , l'avenir ! mais enfin , il faut bien s'en arranger, puisqu'on ne peut pas faire autrement, car le présent n'est pas grand' chose. As-tu assez plaidé , assez défendu de patriotes, et tout cela, comme on dit, pour le roi de Prusse. Pas un délit de presse, pas une émeute, pas une échauffourée, qu'on ne vienne à toi. Tu plaides, tu plaides... tu gagnes leurs causes ou tu les perds , qu'importe ! ça ne te regarde pas, vu que ce n'est pas toi qui juges, n'estce pas?... mais enfin, au bout de tout cela, pour

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fout salaire , on le donne du Cicéron par le visaj^e, voilà tout ; et c'est de la monnaie de sincje comme on dit.

M. coDARi). — Que faire, encore une fois? Je te le répète, je suis trop compromis pour chanjTer : le parti est pauvre ; il ne peut pas payer en numéraire, mais il paye en réputation , il vous prône dans ses journaux ; et puisqu'on ne peut pas avoir autre chose... il faut bien s'arranger de cela.

M\i»uiK (ioDUU). — Oui, mais tout cela ne t'avance guère; car, après tout, ce n'est pas les dix ou douze mille francs que tu gagnes bon an, mal an, dans ta clientèle, qui peuvent nous mener loin. Puis, une fois député, la chambre va te faire perdre un temps ! un temps!...

M. coD^Ri). — Alors, sois donc conséquente; In m'as relancé jour et nuit , tu n'as pas eu de cesse (lue tu ne m'aies décidé; et puis maintenant te voilà à le regretter. Parbleu , il est bien sur que si je n'avais pas l'espoir de voir un jour mon parti à la tète des affaires, et d'obtenir alors (|uelque bonne place inamovible , je ne me serais pas fourré là-dedans ; car je ne m'exagère rien en beau ; je sais bien que c'est im quine à la loterie. Xous pouvons avoir le dessus, comme aussi nous pouvons avoir le dessons.

MADAME Gon^RO. — Mais quand je pense que ces Dubreuil peuvent pourtant venir renverser tout cela, je les abhorre, je les déteste ; et cette pécore de ma- «lame Dubreuil avec son petit air insolent!

M. r.oiuRn. — Ah çà ! voyons, il s'agit mainicnnni

Li; LECiiSLATKlR. nio

(le redoubler d'elTorts ; car, avec l'inllueûce que leur donne la fortune, ces gens-là vont terriblement nous donner du til à retordre.

.MADAME (iOKARi). — Comptc sur moi , Godard , je vais aller voir les femmes des électeurs les plus influents, et entre autres madame Jabulot, la femme de l'épicier. Si ça ne fait pas pitié!... la femme d'un avocat oblige d'aller solliciter la femme d'un épicier!... Enfin notre tour viendra, patience; mais il n'y a pas à hésiter, car ce lourdaud de Jabulot dispose au moins d'une trentaine de voix. J'avais déjà inventé raille histoires contre Raynal , il va falloir recommencer sur de nouveaux frais à propos des Dubreuil; mais c'est égal : Dieu merci, le courage et l'imagination ne manqueront pas. Cette petite madame Dubreuil, voyez-ious ça! Ah ! je vais joliment l'arranger, et son imbécile de mari aussi.

M. (;o»ARi). — Moi, de mon côté , je vais voir Dumont , le notaire ; il a aussi quelques voix à lui et j'y compte, il m'a donné sa parole à la dernière séance de notre loge de francs-maçons... Ah î quel tracas ! quel tracas !

madamp: (lODARi). — Ah bien! si tu te décourages déjà, si tu crois que ce sont les électeurs qui vont venir te chercher, tu es encore bon là, par exemple.

AI. (.ODARU. — Parbleu , je le sais bien , qu'ils ne me viendront pas chercher ; ils font déjà assez les renchéris, et ce n'est qu'en allant soi-même se proposer, les harceler, qu'on peut espérer d'être choisi.

\ Ils sortent. )

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