‹ Comédies sociales et scènes dialoguéesChapitre 53 sur 86 · I.E LK<JISLATEIR · texte numérisé non relu

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plus noble, la plus pure, on vous frappera d'oslracisme, parce que vous aurez assez compté sur la solidité de vos vues pour répudier tout esprit de parti. {Àcec exaltation.) Mais c'est à ne pas y croire... c'est à se demander si l'on veille ou si l'on rêve !

FRKDKRic, souriant. — Alais en irérité, je t'admire... quelle éloquence, quel feu , quelle indignation!

EiGKME. — C'est qu'aussi, en songeant à tout ce qu'il y a eu d'odieux et de ridicule dans cette élection, qui a frappé si douloureusement toutes tes justes espérances ,. il m'est impossible d'en parler de sang-froid... maintenant du moins; car, tant que je te voyais souffrir de cette cruelle déception, je n'avais pas le loisir de m'indigner; mais, à cette heure, c'est différent !...

j'KKDKRic. — A cette heure tu feras comme moi, lu ne t'indigneras pas, tu éprouveras de la pitié , de l'intérêt même pour ces pauvres gens dont l'aveuglement s'est révélé d'une façon si malheureuse.

Kl GKXiE. — Tu as raison ; à quoi bon d'ailleurs perdre sa pensée sur de pareils sujets. Regarde, nous voilà presque à parler comme des journaux, nous qui avons pris le courageux , ou plutôt le trèsexcellent parti de n'en lire aucun depuis six mois.

l'RKDKRic. — C'est qu'en vérité, à quoi bon les lire? n'est-il pas mieux de viiTe ainsi dans la profonde ignorance de toutes les stériles discussions qui agitent les partis? à quoi bon être instruit de leurs misères? pour en avoir honte ou pitié. X'ai-je pas un plus doux emploi de mes instants: ta tendresse,

l'étude, nos promenades , nos bois , le soin de notre patrimoine , les visites de quelques amis : cette vie n'est-elle pas mille fois préférable aux orages de la vie politique? Et d'ailleurs l'aurais-je jamais recherchée, cette existence si ardemment agitée, sans l'impérieuse exigence d'un devoir, d'un souvenir sacré? Enfin, si le sort m'a été contraire, j'ai du moins vaillamment tenté de remplir le dernier vœu de mon père.

EUGÉNIE. — A ce propos , mon ami , j'oubliais de te dire que le mur de la chapelle aura besoin de quelques réparations, tant il est envahi par les plantes pariétaires... bien que j'aime comme toi cette parure mélancolique des vieux monuments , il sera nécessaire de la sacrifier un peu.

FRÉDÉRIC. — S'il le faut, je m'y résignerai; mais j'avoue ma faiblesse, ce sera avec peine, car ma mère avait elle-même semé ces plantes entre les intervalles des pierres, afin de cacher l'aridité de ce mur, où est adossé le tombeau de mon père... qu'hélas! elle partage aujourd'hui... Aussi combien cette chapelle est sacrée pour moi! Pendant trente ans, chaque jour n a-t-elle pas été longuement visitée par ma mère , et les heures de méditation qu'elle y passait ne furent-elles pas pour elle sa seule distraction aux soins de ma jeunesse? je dirais presque sa seule joie ! tant son espérance de revoir un jour mon père donnait de sérénité confiante à sa tristesse !

EicÉME. — Et moi, quand je réfléchis à tout ce que tu m'as dit de ta mère, je ne puis cesser d'ad-

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mirer la puissante énergie dont elle devait être douée. Sais-tu qu'il fallait être bien courageuse pour oser, à vingt ans, le lendemain de l'épouvantable massacre des Girondins, aller dire aux bourreaux de ton père : - Vous lui avez ôté la vie , c'était le droit de la force ; mais son âme appartient à Dieu , sa mémoire à son fils , ses restes à sa veuve , et sa veuve vient réclamer ces tristes restes ' '

FRÉDÉRIC. — Oh! oui, elle fut bien intrépide... pauvre mère! Elle , pourtant, toujours si maladive, si frêle ! je me souviens qu'elle me disait : i ilon enfant, lorsque mon mari fut décrété d'accusation, je te nourrissais... Eh bien! depuis ce moment jusqu'au jour où les restes de ton père reposèrent ici, et que mes soins ne te furent pas indispensables, au lieu de me laisser écraser par d'aussi terribles malheurs , sentant combien j'étais nécessaire à ton père pendant ses derniers jours, et à toi pendant les premiers mois de ton existence, je m'imposai, pour ainsi dire , malgré ma faiblesse habituelle, une telle exaltation de forces , que Je pus heureusement suffire à tout , • ajoutait-elie avec une naïveté sublime.

EUGÉ.viB, essuyant ses larmes. — Angélique créature ! suffire à tout! Mots sublimes , en effet, quand on songe qu il s'agissait de suffire aux plus épouvantables douleurs, à la condamnation, à la mort d'un époux, au dr-chirant devoir d'accompagner ses restes, et, parmi tant d'angoisses, de conserver la vie de son enfant.

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KRKDKRit:. — Mais tu penses bien que cette éiieri^ie fébrile n'était que factice ; aussi ma mère fui bientôt atteinte d'une longue et cruelle maladie, léaclion inévitable de si violents chagrins , dont elle faillit mourir... Mais, ainsi qu'elle me disait encore : » Pauvre enfant ! je n'avais pas le temps de mourir! que serais-tu devenu? «

Kl (.K\iK. — Bonne et adorable nature!... 0 Frédéric! un de mes plus cruels regrets, c'est de n'avoir pas connu ta mère , de n'avoir pu glorieusement réjouir son cœur maternel en lui disant tout mon amour pour toi, de n'avoir pu enfin la rassurer sur l'avenir «le ton bonheur, dont peut-être elle a été bien inquiète...

KRKDKRic. — Moi aussi j'ai souvent bien regretté de ne lui voir pas emporter avec elle cette douce garantie... Ce qui me console, du moins, c'est de savoir qu'elle et mon père sont là, près de nous; car il y a je ne sais quoi de grand , de doux et de triste à la fois dans cette pensée, qu'on vit peut-être sous la protection invisible de ceux qui nous ont été si chers.

Kl «;kmk. — Gela est si vrai, que jamais je ne suis plus tendrement et plus religieusement émue que lorsque je vais passer une heure à méditer sous les beaux arbres de notre chapelle vénérée. Il n'y a dans cette impression rien de douloureux ; c'est au contraire un recueillement bienfaisant qui exalte, qui dilate l'àme , qui la fait planer dans les régions les plus pures...* Les larmes viennent aux yeux, mais

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elles sont douces, elles coulent sans amertume... Tiens... comme celles-ci, mon Frédéric... (Elle lut prend les mains qu'elle porte à ses yeux.)

KRfÎDKRic, tendrement. — Eugénie, Eugénie... ces pleurs ?

ELGK.ME. — Pardon, mon ami, mon Frédéric, paidon de ces larmes ; je devrais penser que cette tristesse dont je ne rois, moi, pour ainsi dire, que la fleur mélancolique, a d'amères et profondes racines dans ton cœur... à toi qui l'as connue, cette mère «i admirable , toi le fils de cet homme courageux et loyal si lâchement sacrifié 1

KRKDKRic. — Xon . je te le jure , Eugénie , mes chagrins ont aussi dépouillé tout ce qu ils avaient d'amertume ; mon cœur renferme un culte si pur et si sacré pour ceux que nous regrettons tous deux, que c'est presque avec bonheur que ma pensée recherche avidement leur souvenir; merci, au contraire, à toi, de ce moment d'attendrissement, de cet épanchement si salutaire au cœur... aussi merci H ces pauvres plantes pariétaires qui nous ont valu ce moment de douce et profonde émotion! et pourtant il faut les sacrifier, dis-tu?

EKJKMK. — Hélas! oui... et puisqu'il faut nous y résoudre... j'avais bien un autre projet, beaucoup plus vaste.

KRKUKRic. — \ oyons. .. voyons... D'abord j'approuve tout d'avance.

Kl GKMK. — Vj\\ bien ! cette prairie qui se trouve de l'autre côté de la chapelle est, je crois, à vendre :

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si nous pouvions l'acquérir , notre pieux monument se trouverait alors isolé de ce côté, au lieu de n'être séparé, comme il l'est maintenant, de ces prés que par une étroite vallée. Qu'en penses-tu ?

FRÉOKRic. — Je pense que tu as parfaitement raison ; nous planterons là de ces beaux peupliers d'Italie que ma mère aimait tant.

EifJÉxiK. — Et aussi beaucoup d'bortensias et de pervenches , les Heurs de prédilection de ton père, m'as-tu dit.

FRKOKRic. — Puisque nous parlons de plantations et de fleurs, il faut que je te fasse un aveu.

ELGÉME. — In aveu !

FRÉDÉRIC. — Oh! mais un aveu terrible!

EL(;É\iK. — Et pourquoi terrible?

FRÉDÉRIC. — Parce que j'ai peur d'èlrc «(ronde.

EiGÉxiE. — Grondé... par moi?

FRÉDÉRIC. Oui, tu vas me traiter de fou, de prodijjue, de dissipateur ; mais je n'ai pu résister à ce désir parce qu'il était le tien.

ELCÉxiK. — Le mien ?

FRÉDÉRIC. — Le tien... Te souviens-iu d'avoir dit, il y a deux mois , en regardant les fenêtres de notre salon : Mon Dieu ! qu'une serre-chaude placée en dehors de ces fenêtres serait délicieuse ici!... L'hiver, avoir ainsi un petit jardin tout brillant de fleurs sous la neige et la glace serait mon bonheur... Eli bien...

ELGÉxii:. — Eh bien?

FRÉDÉRIC. — Eh bien ! la serre est faite , il ne s'agit

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plus que de la mettre en place, et j'attends de Hollande une collection de plantes exotiques ; mais belle , belle à te rendre folle. . .

EUGÉNIE , r embrassant. — Et tu t'attendais à être grondé?... mais c'est-à-dire que tu veux, comme tu le dis, me rendre folle , folle de bonheur !... car, je le vois , nous passerons l'hiver à Grangeneuve ? Tu réaliseras mon roman , mon rêve d'or, n'est-ce pas, dis?... Ohl quel bonheur! Je pense déjà à nos douces causeries , à nos longues soirées d'hiver ; nous aurons nos travaux, nos dessins, la musique... et puis , tu ne sais pas , oh I quelle bonne idée , je mettrai ma harpe et mon piano dans cette délicieuse serre, un bon grand fauteuil pour toi ; et pendant que vous serez là bien étendu à votre aise , mon beau sultan , puisque vous aimez ma voix , ditesvous ; eh bien , ce sera au milieu de ces fleurs , de ce charmant feuillage , de cette atmosphère embaumée, que je chanterai vos adorations • Mozart , Rossini , Belhni ! tandis qu'au dehors siffleront la bise et la neige. Que dis-tu de ce projet?

L.\ DOMESTIQUE. — ]\Ionsieur, il y a là un homme, avec des pieux et des chaînettes, qui demande à parler à monsieur.

FRÉDÉRIC. — Que veut-il ?

LE DOMESTIQUE. — Monsieur, je ne sais pas.

FRÉDÉRIC , regardant Eugénie avec amour. — - Quel ennui !

EUGÉNIE. — Mon ami, je vous laisse. (Elle sort.)

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