‹ ComédiesChapitre 52 sur 271 · LÉ AN HUE · texte numérisé non relu

LÉ AN HUE

Moi ! par les pieds

ORGON

On sait tes façons meurtrières ; Le lonç du Marché-Neuf, tu cours les verdurières.

LÉANDRE

Seigneur, accordez-moi l'objet qui m'est si cher. Je veux me ranger !

ORGON

Oui, dans quelque port de mer.

Tu n'auras pas ma fille.

LÉANDRE, tirant son épée. Tragiquement.

0 formidable épée, Lame de mes aïeux, dans tant de sang trempée, Toi qui luttais de rage avec les aquilons, Appui de l'innocence, effroi des cœurs félons, Toi qui par mes exploits vis Amadis renaître, Plonge-toi sans remords dans le flanc de ton maître, Comme en celui d'une hydre, ou bien d'un noir dragon I Ce n'est pas toi, d'ailleurs, c'est le barbare Orgon Qui tranche par ton fer le fuseau de ma vie. Montre par mon trépas sa fureur assouvie, Ou pour cet attentat trop loyale en effet, Si ta candeur hésite auprès d'un tel forfait, Je m'en vais de ce pas chercher ma carabine!

orgon.

Que diantre veux-tu faire aussi de Colombine?

LÉANDRE

Le charme de mes yeux, le pôle de mon cœur, L'astre qui me subjugue à son rayon vainqueur, Le -tyran adorable à qui je dis : Ordonne* Moi, j'obéis.

ORGON

Pour dot, sais-tu ce que je donne ?

LÉ ANDRE

Non.

ORGON

Aimes-tu la terre ou bien l'argent comptant ?

LÉANDRE

L'un et l'autre a de quoi me rendre fort content.

ORGON

La monnaie est meilleure, étant moins apparente.

LÉANDRE

Oui, mais la terre aussi n'est pas, comme la rente, Variable.

ORGON

Eh bien 1 donc, étant moins vieux que Loth, Je prétends marier Colombine sans dot, Et tu peux rengainer ton épée et tes larmes Pour d'autres amours.

LÉANDRE, à part

Diantre!

Haut.

Épris de ses seuls charmes, Sachez que je l'adore, et que ma passion Ne prétend rien de plus que sa possession.

ORGON

Gela va bien.

LÉANDRE

Brûlant d'une ardeur sans seconde, Avec elle mon sort est le plus beau du monde.

ORGON

As-tu de l'argent?

9CÊN! IV. 91

LÉ ANDRE

Non, pas sur moi.

GKG03.

Mais ailleurs En às-tu?

LÉANDRE

Moi? J'espère en des destins meilleurs, Et j'ai vu des papiers dans mes bibliothèques, Par lesquels tous mes biens sont grevés d'hypothèques.

ORGON

Que ne le disais-tu tout d'abord? Touche là.

Mouvement de joie de Léandre.

Golombine n'est pas pour toi.

LÉANDRE

Comme voilà Un obstiné vieillard, bourreau de sa famille

ORGON

Parlons raison. Crois-tu que j'aurai fait ma fille,' Que chez une fermière, au fond de l'Angoumois, Du prix de mes sueurs j'aurai payé ses mois De nourrice; qu'enfin de tout soin affranchie, Je l'aurai bien nourrie, élevée et blanchie, Et rendue à mes frais belle comme un printemps, Pour qu'un fat vienne après me la prendre à vingt ans Sans restituer rien des sommes déboursées?

LÉANDRE

Un bon père...

ORGON

J'entends. Point de billevesées.

Un bon père est assez payé de son amour Par le bonheur de ceux qui lui durent le jour :

De ce que j'ai donné pour elle, cher Léandre,

Je ne regrette rien, mais je prétends qu'un gendre,

En signant le contrat, m'apporte de l'argent.

LÉANDRE

Et combien?

0RG0N.

Vu qu'au fond je te sais indigent, Que je te vois gaillard et rose comme un moine, Et que cette beauté fut ton seul patrimoine ; Vu l'état misérable où toujours tu vécus, Et pour toi seulement, ce sera cent écus.

A part, avec malice.

Cent écus, c'est le trait qu'ici je lui décoche.

LÉANDRE, épouvanté.

Cent écus ! faut-il donc dévaliser le coche D'Auxerre?

ORGON

' Sans croquer plus longtemps le marmot, Séparons-nous ici, voilà mon dernier mot : Cent écus trébuchants, ou bien pas d'hyménée.

LÉANDRE

Cent écus!

ORGON

Cent écus.

Orgon, feint de partir, il va jusqu'à la porte, puis revient.

\ LÉANDRE

0 fatale journée !

Où trouver sur la terre un pareil galion? 11 pourrait aussi bien vouloir un million, Ou bien me demander la'gabelle et son coffre. Que faire?

Page 1