EN FAMILLE
Quand le train entra en gare dans la nuit, Isabelle, d'un geste nerveux, essuya ses yeux meurtris, réunit sa valise, son petit sac, son parapluie. Elle savait que Léon était là, parmi le clair-obscur chargé de feux rouges, et qu'il guettait certainement depuis un moment ce train qui lui ramenait sa femme.
Elle l'aperçut sur le quai, clignant des yeux, dévisageant les rares voyageurs qui descendaient. Et, tout à coup, elle eut un sentiment réconfortant, celui d'être attendue, d'être accueillie. Peut-être, pendant une seconde, aima-t-elle son mari. En somme, elle revenait du pays veuve de son passé comme elle était veuve de son amour, veuve de tout. Mais au moins elle avait un homme à elle, qui, malgré l'heure tardive, l'attendait là, patiem-
ment. Elle allait, avec lui, rentrer chez elle, retrouver ses trois enfants, ses deux bonnes, sa maison, son jardin. Et, pour la première fois de sa vie, elle comprit pleinement ce que signifiait le mot foyer. Elle sautait du train. Léon, l'ayant reconnue, s'était précipité. Ils échangèrent un baiser sur les joues, vraiment amical et gentil. Et, parmi l'affairement des voyageurs, tout en se préoccupant de la valise et du reste, ils se mirent à parler ensemble, interrogeant simultanément sans attendre de réponse :
— Comment vont les enfants?... Comment va la maison ? — As-tu fait bon voyage ?... Et ta mère ? Tu vois si j'avais raison !... — Les petits sont-ils déjà couchés ?
Oui, les petits sont déjà couchés. Il est près de minuit. L'omnibus de VHôtel de France ramène les époux Chardier chez eux. Et, comme ils entrent dans le couloir, une silhouette mince se dresse derrière celle de la grosse Modeste accourue au bruit des roues.
— Gomment!... Tu n'es pas couché!... s'écrie Léon Chardier.
Léon, l'aîné, s'avance vers sa mère, et, d'une voix boudeuse qui mue déjà :
— Bonsoir, maman !
Sans empressement, il offre son front au baiser
maternel. Isabelle le tient aux épaules, le regarde, curieuse, à la mauvaise lueur de la « lampe Pigeon » accrochée au mur du corridor.
— Gomme tu as grandi, depuis les dernières vacances !
Vite elle le pousse dans la salle à manger pour mieux le voir à la lumière. Elle examine le jeune garçon sans grâce, presque aussi grand qu'elle, dont les vêtements d'homme ont déjà l'air provincial, triste et fané, dont la grosse lèvre supérieure s'obscurcit d'un duvet noir; et voici qu'elle se met à rire, tant la ressemblance de ce Léon avec l'autre Léon est frappante.
— Mais pourquoi donc as-tu veillé, petit malheureux !... dit le père qui entre.
— Pour me voir, parbku !... fait Isabelle presque gaie. N'est-ce pas, mon petit lion?
A ce mot, le garçon est devenu, tout rouge. On ne peut savoir si c'est parce que l'ancien sobriquet le fâche ou lui fait plaisir.
— N'est-ce pas que c'est pour me voir?... répète coquettement Isabelle qui n'a pas lâché les épaules carrées de son fils.
— Je ne sais pas... marmonne l'enfant de sa voix qui casse.
Les paupières baissées, il regarde obstinément par terre. Les yeux d'Isabelle scrutent encore un
instant ce visage trop pareil à l'autre visage. Elle attend une parole, un regard. Mais le garçon se tait, immobile. Alors, comme si elle se désintéressait soudain, elle pirouette sur ses talons dans un geste déjeune fille.
— Je monte!... s'écrie-t-elle. Modeste peut porter la valise dans la chambre à coucher !
Au haut de Tescalier, la voici, rapide et précautionneuse, qui pénètre à pas de loup dans la chambre des garçons. Parmi le demi-jour tremblant de la veilleuse, le petit Louis dort, ses jolis cils ombrant le haut de ses joues, sa bouche de bébé grande ouverte.
Isabelle s'est penchée. Son écharpe, son chapeau, ses cheveux, tout cela touche doucement le front du petit dormeur, comme une aile. Il a fait un mouvement sous le baiser, il a froncé les sourcils, s'est frotté le nez d'un revers de main, mais ne s'est pas réveillé. Debout à côté du petit lit de fer, retenant sa respiration, Isabelle reste un long moment à contempler le beau gamin, si bien enfoncé dans le sommeil. Elle ne pense à rien. Elle est soulevée en silence par l'exaltation maternelle, aussi grande que celle de l'amour, jamais apaisée.
Les pas de son mari dans l'escalier l'arrachent à son extase, a II faut aller se coucher... A demain, petit Louis... »
Et notre Isabelle, souriante malgré ses yeux encore gonflés, s'en va, l'âme de bonne humeur, se mettre au lit avec son avoué, ayant complètement oublié qu'elle n'a pas embrassé sa fille Zozo, également endormie, ni dit bonsoir à Léon, son fils, qui, lui, pour l'attendre, ne s'est pas couché.
Dès le lendemain de son retour, la bonne impression d'Isabelle se dissipa. Nous croyons, quand nous sommes bien disposés, que les choses et les gens s'efforceront de nous plaire pour nous maintenir dans notre bonne disposition. Il n'en est rien. Dès le soir, Isabelle était retombée dans son mauvais état.
Toute la journée elle s'était occupée dans la maison, heureuse de reprendre ses habitudes, de retrouver ses aîtres. Elle s'était promenée dans le jardin où triomphait la splendeur des mois chauds ; elle avait écouté le bavardage de Zozo, le rire du petit Louis ; elle avait embrassé vingt fois en douze heures ce chéri retrouvé ; le caquet de la grosse Modeste l'avait amusée. De par cette absence douloureuse, il y avait eu, pour elle, comme une charmante nouveauté dans la vie de tous les jours. Mais, en rentrant le soir de l'étude, Léon, profi-
tant de l'absence des trois enfants, était venu causer avec elle avant le dîner. Ils avaient parlé de madame veuve Quetel ; et, quoique étant par hasard d'accord sur ce sujet, ils s'étaient disputés pour finir.
Bouderie au dîner, coucher morose. Quand on est arrivé à un certain degré de maladie morale, il suffit de peu de chose pour provoquer les rechutes. Les jours qui suivirent, Isabelle découvrit en son fds aîné des motifs nouveaux d'exaspération.
L'adolescent avait un tic plus agaçant encore que celui de son père. Silencieux, toujours ramassé dans les coins de la pièce où se tenait Isabelle, le nez sur un éternel bouquin, il reniflait imperceptiblement. Et ce petit bruit qu'elle guettait avec une attention féroce mettait Isabelle hors d'elle.
N'avait-elle pas assez du premier Léon mordillant sa moustache depuis dix-huit ans? Fallait-il que la présence du second Léon fût plus irritante encore ? Avec sa silhouette anticipée de parfait avoué, cet enfant avait déjà l'air d'un mari.
Les longues rancunes d'Isabelle remuaient dans son âme, comme une lie. Et, de toute la force de son être gavé de déception, d'ennui, d'agacement, elle se dressait tout à coup, comme mue par un ressort, au-dessus du bas qu'elle reprisait, et criait à travers la chambre :
— Oli ! Léon, que tu m'énerves, mon pauvre petit ! Je t'ai déjà défendu de renifler comme ça !... Tiens! Sors d'ici! Va lire ailleurs !...
Bien, maman... disait le garçon de son ton
indifférent.
Et, sans se presser, sans regarder sa mère, il sortait de la chambre.
Mais le lendemain, immanquablemeat, il revenait s'asseoir à deux pas d'Isabelle ; d'ailleurs il lui tournait le dos, ne lui parlait pas. Il lisait. Ses vacances se passaient ainsi.
En petite femme honnête, soucieuse de justice, elle avait essayé plusieurs fois de le faire causer, de s'intéresser à lui. Mais elle n'avait obtenu de ce bon collégien, dont les notes étaient excellentes et le travail régulier, autre chose que le mot oui ou le mot non, ou encore les quatre mots je ne sais pas.
« A quoi peut-il penser? » se disait-elle. Et ce fils était pour elle une énigme sans charme.
A la dérobée, elle le regardait, tout en cousant. Elle ne se disait pas que cet être enroué, déjà velu, c'était un adolescent, et que l'adolescence des mâles est peut-être plus pathétique que celle des femmes. Quel drame, ce simple drame physiologique ! Quel chavirement profond en ce garçonnet qui devient homme, qui, chaque jour, à chaque heure, s'éloigne un peu plus de son enfance, perd son visage lisse
et son inflexion haute, s'en va du côté de la voix rude et des joues à poils, sans que rien demeure de cette grâce des gamins impubères, pareils à des filles plus nerveuses et plus fines... Oui, la transformation masculine a quelque chose d'irréparable. On se demande pourquoi l'universelle pitié qui entoure les femmes mûrissantes ne s'arrête jamais au spectacle poignant du petit garçon, cette fleur qui devient insensiblement un monsieur.
Isabelle ne pensait guère à tout cela. Elle comparait simplement le petit Louis au petit Léon, et se réjouissait involontairement que, malgré leurs âges rapprochés, l'un fût resté si joli tandis que l'autre devenait si laid.
Ces deux enfants, du reste, s'accordaient bien. Parfois ils faisaient ensemble des parties de bicyclette dans la campagne, et Isabelle se demandait si, lorsqu'ils étaient seuls, son fils aîné parlait quelquefois à son fils cadet.
Entre ses deux frères. Zozo faisait de l'autorité.
Le petit Louis se moquait d'elle. Il la taquinait surtout au sujet de Paul Chanduis, qu'il appelait « son amoureux ». Zozo se mettait en colère. D'ailleurs, imbue de sa supériorité d'aînée et de femme, elle méprisait également les deux garçons.
Il y avait quelquefois des parties de cache-cache au jardin ; et tous trois, sans distinction de sexe ou
d'âge, redevenaient des gosses turbulents. Mais Léon, l'aîné, préférait à tous les jeux cette lecture et ce reniflement dont il exaspérait innocemment sa mère.
Que lisait-il donc?...
On le sut un soir d'une façon bien inattendue.
M. Benoît, capitaine retraité, qui vient après dîner chercher Léon pour aller au cercle, veut saluer un instant madame Ghardier. Chauve et ratatiné, le vieux célibataire qui, depuis tant d'années, donne à rire à la sous-préfecture, dit d'abord dès le seuil, voyant la grosse lampe allumée dans la suspension :
— Peste! chère madame!... Chez vous, c'est éclairé, comme disent les Italiens, à gigorno !
Puis, se penchant d'un air d'importance sur l'épaule du liseur :
— Qu'étudiez-vous là ?...
Le jeune Léon ouvre la bouche avec effort :
— Balzac.
— Gomment!... fait M. Benoît, vous savez lire Balzac dans le texte ?... Mes compliments, jeune homme !
Donc, il lisait Balzac. Isabelle en fut étonnée. Elle n'avait jamais songé à lui demander le titre de ses livres. Quel intérêt pouvait-il prendre à cette lecture, son fils, ce futur avoué ?
Cependant, une autre révélation lui était réservée.
Un jour, occupée dans sa chambre, elle entend tout à coup un tapage extraordinaire dans la salle à mander. Les éclats de rire de Zozo se mêlent à ceux du petit Louis, dominés par la voix de l'aîné, cette voix qu'on n'entend jamais.
Isabelle se précipite. Et, sitôt qu'elle paraît, le petit Louis et Zozo s'esclaffent ensemble :
— Maman !... Léon qui fait des vers !
Le petit Louis brandit un papier qu'en vain Léon, l'aîné, cherche à lui arracher.
— Ecoute, maman!... s'exclame le petit Louis. Il récite en criant :
Jeanne d'Arc qu'on brûla jadis, ô gloire amère, En rêve je la vois belle comme ma mère!
Une gifle a retenti. Le petit Louis, assommé, abasourdi, se tient un instant la joue, puis éclate en cris et en pleurs. Léon, l'aîné, a repris enfin son papier. Il s'apprête à frapper encore. Blême de rage, terriblement pareil à son père, il lève le poing. Isabelle s'est jetée sur lui, frémissante d'indignation.
Elle n'ose gifler à son tour ce fils trop grand qui vient de frapper son préféré; mais ses yeux roux se sont remplis d'une telle haine que l'aîné, soudain calmé, baisse la tête.
Isabelle est trop scandalisée pour pouvoir parler. Le petit Louis, avec des sanglots de fillette, cache sa tête contre elle. Zozo regarde, narquoise, mais effrayée.
Ils sont là, les trois enfants, autour de leur mère. Et la mère n'a pas vu ce qu'il y avait pour elle d'admiration et de tendresse cachées, dans ces deux pauvres vers de son fils aîné :
Jeanne d'Arc qu'on brûla jadis, ô gloire amère. En rêve je la vois belle comme ma mère !
Peut-elle s'attarder une seconde à l'idée que cet enfant morne et laid, qui ne parle jamais, fasse des vers ?... Des vers ? Ce futur avoué !
Vraiment, si elle y réfléchissait, Isabelle n'en reviendrait pas. Ce second Léon peut-il imaginer autre chose que de reprendre un jour l'étude ? Dès le berceau, quand il n'était encore que le petit lion, sa mère a décrété son avenir. Cela lui semblait aussi naturel que de le vouer au bleu. Est-ce que les parents ne savent pas mieux que les enfants ce qui convient aux enfants?
Des vers!... Non, Isabelle ne songe pas un instant à cela. Gela, c'est bon pour le petit Louis. N'est-ce pas lui, le fils du rêve, qui doit en faire plus tard, des vers ?., .
Face à face avec Faîne, tenant le cadet contre
elle, la bouche tremblante, les yeux foncés, Isabelle regarde fixement le brutal. Elle cherche ce qu'elle va dire, ce qu'elle va faire pour le punir. Elle articule avec peine :
— C'est honteux! Tu oses le battre, toi, le plus grand?...
Et, comme si toute sa colère se soulageait enfin par la pire des insultes :
— Tiens!... Tu ressembles à ton père !
LES YEUX QUI s'OUVRENT
— C'est idiot ! . . . répétait Isabelle avec véhémence.
Les deux garçons la regardaient, atterrés. Ils rentraient d'une promenade à bicyclette, non seulement en retard, — on avait déjà fini de dîner, — mais encore ruisselants, trempés par l'orage qui, depuis deux heures, les assaillait sur les routes.
Léon Chardier, Zozo, la grosse Modeste, Juiia, la femme de chambre, tout le monde, réuni dans la salle à manger autour de la table à moitié desservie, levait les yeux au ciel et soupirait et bougonnait. On avait passé, tout le long du dîner, par de mortelles angoisses. Cet orage, ce retard...
Maintenant Isabelle, tout en grondant, s'affairait autour des deux coupables, aidée de ses bonnes. On leur ôtait leurs paletots, leurs chaussures... Isabelle en voulait surtout à Léon, l'aîné.
— Toi, le plus grand, ressassait-elle, comme s'il eût eu dix ans de plus que son frère, tu devrais être plus raisonnable ! Aller si loin de la maison quand le temps n'est pas sûr!... Tu sais pourtant que ton frère tousse facilement ! Je suis certaine qu'il a pris un rhume !
Le petit Louis éternua. Ce fut une catastrophe.
— Vite, Modeste !... Du feu dans ma chambre ! Je vais le frictionner !...
Elle se tourna vers l'aîné, les yeux menaçants:
— Toi, mon ami, tu vas voir si je vais te punir ! Excités, le père, Zozo, les bonnes, joignirent des
exclamations de reproche à celles d'Isabelle.
Le jeune Léon se taisait, comme toujours, mais ses yeux brillaient si étrangement qu'on les eût dits pleins de larmes. 11 regardait par terre, dans l'attitude de la confusion, et ses joues, salies par le duvet naissant, paraissaient vertes de froid.
Isabelle, tout de même, eut pitié de lui. Elle songea que ses derniers jours de vacances finissaient, qu'il allait retourner tout seul au lycée. Et puis tout le monde le bousculait à la fois, et, vraiment, il avait l'air si malheureux I
Elle haussa les épaules.
— Ya te changer!... dit-elle moins durement. Tu es trempé aussi, toi !
Le petitLouis, frictionné devant le feu, réchauffé,
rhabillé, l'on servit à dîner aux deux garçons. Mais l'aîné ne mangea presque pas.
— 11 boude... songeait Isabelle. Gomme son père...
Cependant, quand ils furent couchés tous deux, comme elle montait un « lait de poule » au petit Louis elle voulut bien, avant de sortir de la chambre, embrasser son fils aîné sur le front. Il se laissa faire sans un mot, sans un geste. Décidément il n'y avait rien à tirer de ce garçon.
Or, le lendemain, le petit Louis n'était pas enrhumé, mais Léon, l'aîné, grelottait de fièvre et ne put se lever. Il fallut aller chercher Tisserand; et lorsqu'il fut redescendu de la chambre, on apprit, de la bouche du docteur, que l'adolescent avait une pneumonie, c'est-à-dire cette chose terrifiante qu'on appelle, dans les familles, une « fluxion de poitrine ».
Quel coup de foudre dans la maison ! C'était la première fois qu'un des enfants se trouvait vraiment malade. Isabelle en fut secouée jusqu'au fond de son âme endormie d'ennui, cette âme fanée et comme poussiéreuse que la vie, à la longue, lui avait faite.
Pauvre petit Léon tant grondé la veille ! Une énergie inconnue dresse notre Isabelle en face du mal qui vient d'atteindre l'un des siens. Elle se sent
pleine de courage et d'une sorte de défi. Son dévouement de mère n'est-il pas là pour tout combattre ?
En une heure elle organise sos soins. Elle déclare qu'elle couchera dans la chambre du malade. Le petit Louis, pendant le temps que durera la maladie, dormira près de son père.
Autoritaire et précise, madame Chardier donne ses ordres ; et chacun sait qu'il faut lui obéir.
Tisserand avait dit : « Dans quelques jours nous aurons sans doute du mieux. » Peut-être avait-il ajouté mentalement: « Ou du pire... »
Les quelques jours passés, ce fut le pire qui vint. Tisserand hochait la tête. Isabelle, infirmière vaillante, mère presque souriante au chevet de son gars malade, comprit, au regard du docteur, que l'inquiétude entrait soudain dans la maison. Ce fut pour elle une stupeur, puis une révolte. Comment?... Est-ce qu'il y avait quelque chose à craindre, maintenant, pour cet aîné si solide?... Est-ce qu'il risquait vraiment de... Ce n'était pas possible I
Assise près du lit où le grand gosse s'agitait et haletait, elle se prenait à le dévisager avec avidité.
Menacé!... Quelle importance il prenait soudain à ses yeux, ce fils insignifiant auquel, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait s'intéresser!
Chaque matin et chaque soir, quand entrait le
docteur Tisserand, les yeux roux de la petite femme rinterrogeaient. Vieillis tous deux, lui presque blanc, elle presque grisonnante, il y avait entre eux un langage sans paroles et d'une redoutable et rapide éloquence. « Il va plus mal... » répondaient les yeux ardents et noirs du docteur. Alors, par un geste instinctif, Isabelle approchait sa chaise plus près encore du lit, comme si sa présence toute proche était une défense contre la destinée. Cette sorte d'arrogance qu'elle avait eue d'abord en face de la maladie désarmait d'heure en heure. Elle constatait avec angoisse l'affaiblissement de son courage. Il lui semblait que le mal en prenait plus de force.
Au bout de huit jours, égarée, les mains tremblantes, elle sentit que la panique était entrée en elle.
Ses yeux, maintenant, n'interrogeaient plus le docteur : ils le suppliaient.
Congestionné dans ses oreillers, la respiration difficile, les mains en feu, le jeune Léon fixait le vide de cet air absorbé des malades. Pendant ces jours dangereux, il ne révéla pas son âme ignorée, ne prononça pas, comme les mourants des livres, des paroles définitives. Un soir seulement il demanda, de sa voix toujours plus oppressée, en tournant péniblement la tête vers Isabelle :
— Est-ce que j'ai enrhumé ton petit Louis, maman ?...
Et cette simple phrase fut plus triste à entendre que tous les sanglots d'un amour silencieux et jaloux.
Sauf Léon Ghardier, tout le monde s'abstenait d'entrer dans la chambre. Parqués en bas, lés enfants et les bonnes vivaient dans les chuchotements de l'anxiété.
Immobilisée sur sa chaise, dans le clair-obscur de la chambre pleine d'odeurs pharmaceutiques, Isabelle voyait, par les fentes des persiennes, filtrer comme du feu le jour ardent de l'automne commencée. Elle se retournait du côté de son fils malade, le regardait. Et lui aussi la regardait. Et, sur ce visage muet et dépourvu de charme, elle discernait enfin la tendresse, la tendresse sans mots, sans regard, sans sexe ; la tendresse, trésor des plus pauvres ; la tendresse , plus grande que l'intelligence et que la beauté; la tendresse, seule égalité entre les êtres, seule défense des humains contre les malheurs, les passions, les changements, la mort.
Doucement elle prenait la main de son fils, tout en serrant les dents pour ne pas pleurer. Alors il disait tout bas :
— Je suis bien...
Et la petite Ghardier, de ce mot, demeurait consternée. Elle se souvenait des premières lettres du petit mis au lycée, ces lettres de bambin qu'elle avait gardées et qui lui avaient donné des remords. Pourquoi les avoir écrites, ces lettres, puisqu'il devait devenir si vite ce potache indifférent ? S'était-il découragé devant la fatalité ? Son apparente indifférence était-elle une suprême réserve de petit homme douloureux et réticent? Avait-il jusqu'ici porté, dans son âme, la tragédie secrète de la timidité ?
Maintenant elle réfléchissait à ces deux pauvres vers qu'il avait écrits pour elle. Elle le revoyait, comme tous ces jours-ci, obstinément assis à quelques pas d'elle, alors qu'il l'agaçait de sa présence. Pourquoi voulait-il toujours être là près d'elle? Etait-ce donc lui, le rêveur, le petit poète honteux, entêté d'amour pour sa mère, l'enfant nostalgique, héritier des songes maternels, l'âme-sœur, enfin, qu'elle avait tant appelée ? Comme il avait dû souffrir, cet enfant qui, physiquement, ressemblait tant à son père et qui, peut-être, avait toute l'âme de sa mère !
— Mon chéri... murmurait Isabelle penchée, mon Léon... Mon petit lion...
Elle eût voulu l'interroger, lui arracher son mystère. Elle se sentait sur le bord d'une compréhen-
sion tardive. Allait-elle ouvrir les yeux juste au moment où le petit méconnu s'apprêtait à fermer les siens?...
Bouleversée, elle ouvrait la bouche pour parler, puis se taisait. Elle craignait d'épuiser le pauvre essoufflé, dont les regards fiévreux divaguaient un peu. « Ah ! pensait-elle, quand il sera convalescent, comme je saurai bien le dorloter jusqu'à ce qu'il me dise tout! »
Le petit lion mourut le dixième jour, dans la nuit. Isabelle, le docteur, Léon, près de lui, veillaient. Il passa sans une dernière parole, sans un dernier regard. Sa respiration toujours plus précipitée s'arrêta dans un hoquet, et ce fut tout. La mort, cette fatalité banale, était passée, emportant une âme balbutiante encore, supprimant d'un coup les possibilités qui dormaient en ce petit mâle que personne jamais n'avait sondé, qui, sans doute, s'ignorait encore lui-même.
Quand le dernier soupir fut exhalé, l'on vit Isabelle se redresser. Une expression d'effroyable douleur la défigurait. Léon, blême, fit un pas vers elle, d'un geste raide. Le docteur Tisserand tendit les mains. Mais la mère était brusquement tombée
sur le corps de son enfant, l'étreignant de deux mains furieuses, et les sanglots insensés qu'elle poussa firent accourir dans la chambre mortuaire Zozo en chemise, les deux bonnes et jusqu'au petit Louis, claquant des dents.
Scène affreuse. Le docteur et Léon transportent dans la chambre conjugale Isabelle tordue par une attaque de nerfs, ployée en arrière comme un arc. Le petit Louis et Zozo, vertement tancés, sont retournés en frissonnant se remettre au lit. Julia, la femme de chambre, aidée de Tisserand revenu près du lit, fait déjà la toilette du jeune trépassé.
... Isabelle, étendue sur le grand lit de la chambre à coucher, revint à elle dans les bras de la grosse Modeste. Et parce que le cœur de ceux du peuple est parfois infiniment profond et délicat, Léon Chardier, en retournant près de sa femme, la trouva réfugiée contre l'énorme poitrine de la servante, et sanglotant doucement sur son épaule, comme sur celle d'ane sœur aînée.
Elle put, au bout d'un moment, aller s'asseoir près de son fils mort, afin de le veiller, avec les autres, jusqu'au matin. A peine le reconnut-elle. Blanc et long dans sa toilette funèbre, éclairé par deux bougies, transfiguré, il avait déjà pris le visage des morts, ce visage aux narines pincées, tout empreint d'une suprême distinction.
On se demande si ce sont vraiment nos féconds cerveaux humains qui att-^ichent une telle poésie à la chose éminemment charnelle, la mort. Pourquoi ce sourire supérieur sur la figure des cadavres ? Et qu'est-ce donc qui leur donne une telle expression, puisqu'ils sont vidés de l'esprit qui crée les expressions?
Le lendemain et le surlendemain, ce furent des allées et venues, ce furent tous les apprêts terre à terre qu'on est forcé de faire autour des morts. On prend les mesures du cercueil, on décide de l'enterrement, des lettres de faire-part, du deuil. La couturière se heurte dans les escaliers au menuisier, au prêtre, à l'agent des pompes funèbres.
Isabelle, par ordre du docteur Tisserand, n'assista pas à ces choses, non plus que le petit Louis et Zozo, partis pour trois jours chez l'excellente madame Ghanduis.
Ou ne laissa revenir la mère dans la chambre que lorsque le cercueil, vissé, posé sur les tréteaux,, eut été recouvert du drap noir sur lequel s'ébouriffaient les premières fleurs apportées par les amis et connaissances.
C'était au jour tombant. La fenêtre entr'ouverte, voilée de ses persiennes, laissait entrer le souffle da jardin dans la chambre empuantie de drogues. Isabelle, soutenue par la grosse Modeste, se montra
d'abord calme, raisonnable. Mais, à mesure que l'obscurité descendit, l'exaltation reprit la petite femme.
Pleurer à chaudes larmes, c'est peu. La poitrine défoncée de sanglots, Isabelle se tordait les bras devant le cercueil. Ne restait-il donc de son fils, si vivant quelques jours avant, que cette longue boite aux angles durs sous le drap noir, cette boîte où tout le silence semblait enfermé ?
On voulut l'arracher de la chambre, on ne put. Elle refusa de descendre pour dîner. Maintenant elle commençait à gémir. Sa voix haute terrifia la maison.
C'était la dernière veillée, le dernier contact avec l'enfant mort. Le docteur Tisserand n'osa pas employer la force pour éloigner Isabelle. Il joignait en vain ses paroles à celles de Léon et de la grosse Modeste. Isabelle ne les entendait pas, ne les voyait pas. Les yeux dilatés, elle était en proie à cette souffrance contre nature des mères qui perdent leurs enfants. C'était son âme qui criait aujourd'hui, comme jadis avait crié sa chair, lorsqu'elle mettait au monde ce fils que la mort venait de lui reprendre. Et l'on sentait que tout devenait inutile devant ce désespoir où dominait l'instinct, puissance formidable, et qui, d'heure en heure, grandissait comme une mer qui monte.
— Il faut y renoncer... murmurait Tisserand. Laissons-la... Gela vaut mieux...
Ils s'écartèrent avec une sorte de respect. Isabelle, effondrée sur sa chaise, la tempe contre le dur cercueil, put s'abandonner librement à sa douleur passionnée. Eve accroupie près du corps d'Abel, la grande brute féminine, par la bouche de la petite provinciale, sanglota sans fin dans la nuit.