‹ Comment a vécu StandhalChapitre 38 sur 40 · o Recettes · texte numérisé non relu

o Recettes

Didot a vendu 1 Haydn et Peinture). . . 2.1 32 3o

Perte nette • 3.56o »

Cette perte est supportée :

10 Par Stendhal qui paie l'impression d'Haydn i-790 "

2^- Par Tami Crozet qui, on Ta vu à la première ligne du compte Didot, solde la balance de ce compte 1-770 »

C'est donc bien 3,5(3o que Stendhal a perdu à ses débuts.

Veut-on savoir le détail du sort de ces deux malheureux ouvrages? Imprimés tous

COMMENT A VÉCU STENDHAL IqS

deux en 1817, voici ce que huit ans après, au I'-''' août 1824, ils étaient devenus.

Ceci résulte du compte rendu à Beyle par Didot, que sa longueur ne nous permet pas de reproduire ici :

/ Il est resté en magasin.

i Exemplaires 384

10 Haydn \ g^^^^ ^^ ^ distribué 189

(tiré à 1,000) Vendus par Didot 127

' En dépôt dans les librairies. 100

20 Histoire II est resté en magasin.

delà Teinture 1 Exemplaires i?i

(tiré à 1,000 1 Beyle en a distribue. . . . 270

' Il en aurait été vendu. . . 479

Mais de l'état des encaissements faits par Didot il résulte qu'il n'en a été vendu que 284 :

Renouard dépositaire de 104 en a vendu seulement. , 70

Delaunay dépositaire de 52 en a vendu seulement 24

Chanson dépositaire de ibi en a vendu seulement 126

Didot, de son côté, n'en a vendu que 58

Total 284

Ce qui donnerait à penser qu'à cette époque il suffisait de 3oo lecteurs à peine pour asseoir la réputation d'un homme de lettres.

Des traités et du compte qui précèdent, il résulte donc que Stendhal :

de 181J à i83i a vendu. . 5. 200 »

moins la perte de ses débuts 3.560 0

Soit net 1.O40 u 1.640

de i83i à 1842, Colomb a vendu pour lui :

i» Les £Mémoires d'un touriste 1.560 »

2° La Chartreuse de Parme. 2.5oo »

C'est donc bien, comme nous l'avons avancé au début de cette étude, 3,700 francs nets que Stendhal en 22 ans a touchés pour toutes ses œuvres.

Ces chiffres nous permettent alors de reconstituer les disponibilités de Stendhal aux deux périodes distinctes de sa vie d'homme de lettres :

1'' de pur homme de lettres de 181 7 à i83i.

2" d'homme de lettres mitigé de fonctionnaire de i83 I à 1842.

Budget de gêne de 1817 à 18^1

Pour faire face aux besoins de la vie matérielle, le revenu de Stendhal est à cette période :

l'j Sa 1/2 solde de réforme 41 5 »

2'J Le viager Fuzier 1.600 »

3" Ses œuvres (1,640 fr. en 14 ans). . . 117 »

2,1 32 francs par an, à peu près 5 fr. 80 pariour, moins que la journée d'un maçon, pour manger, s'habiller, se loger décemment et aller dans le monde. Car il va dans

IQS comment a vécu STENDHAL

le monde, ce brillant homme d'esprit, et il s'habille élégamment, l'amant de la Pasta, de la comtesse G**% il va tous les soirs à la Scala, à Milan, l'ami d'Angélique, l'intime de lord Byron, et il faut de la tenue!

Avec 5 francs par jour ! les 5 francs dont il parle si souvent et auxquels, dans sa modeste ambition il voudrait bien ajouter les 5 francs gagnésjt^czr un roman écrit dans une mansarde. Et l'on s'étonne- que cet homme ait été envahi par le désespoir en 1828, et l'on ne s'étonnerait pas que. pour toute dette, on trouve dans les testaments d'adieu à la vie qu'il fit à cette époque : Quelques cents francs dûs à Léger, tailleur.

J'ai tenu à établir ce bilan pour montrer la simplicité et, cequi est encore plus beau, la parfaite honorabilité de cette existence toute de labeur.

En effet, pendant cette période, il produit :

'Haydn, 1817 1 vol.

I Histoire de la Peinture, 1817. . 2 — r '. 1 o

L l-ïmour, 1822 2 —

Rossini, 1824 2 —

^Ronie, Naples et Florence, 182Ô. 2 —

^ Q^rmance, 1827

Promenades dans Rome, 1829.

Le Rouge et le A'^oir, i83i. . .

de 1817 à i83i

16 vol.

et en plus :

Brochures : Racine et Shakespeare.

Nouveau complot des Industrîeh^

Revue Britannique. Souvenirs d*un gentilhomme italien.

Revue de Paris, tome IX, 1829 Vanina Vanini.

Revue de Paris, tome XII, i83o Lord Byron en Italie.

Revue de Paris, tome XIV, i83o Le Coffre et le Revenant.

Revue de Paris, tome XV, Le Philtre.

En tout 16 volumes, 3 brochures et 5 nouvelles. C'est l'époque de la production, sans compter les articles de Xeiv zMoiitlilj' Revieiv de Colbrun. — Et cela lui rapporte, bon mal, mal an, i 17 francs par an, et il a déjà 47 ans en i83o !

Voyons maintenant son budget de prospérité.

Budget de prospérité

de i8ji à 1842

Prospérité ! Elle est belle, en vérité, cette aisance momentanée qui arrêterait toute production, si ce grand homme de lettres, avant tout, amant passionné de l'art d'écrire, Scrisse, au bout de sept ans d'épreuve ne renversait du pied cette auge où d'autres engraisseraient, pour revenir à son cinquième étage donner le plus éclatant, le plus noble témoignage de son adoration perpétuelle des choses de la pensée.

Voici le bloc de cette opulence.

Budget de 1 83 1 à 1842 :

1/2 solde de réforme 41 5

Viager Fuzier 1.600

Son consulat (il rapporte à peine (i>. . 2.200 Le produit de ses livres (4.060 francs

en 12 ans) 33o

Annuellement 4-34:

4.345 francs à manger par an eu bêtises, il le dit, et sur lesquels outre des frais considérables il faut vivre en personnage officiel

(i) J'ai fait le compte :

Recettes II ans de Consulat à 10.000.. 1 10.000 m

Dépenses en 1 1 ans :

i83i-i833. Retenue de 14 o o

(Pénurie du Trésor 4.200 »

Retenue de retraite 5 . xio »

En 1/2 solde de i836 à lo^g. . . 18.618 33 5 mois 12 de 1/2 solde de

nov. 1841 à mars 1842 3.o3o »

Pension à Mme Perier-Lagrange,

700 francs 7- 700 »

Loyer à Civita Vecchia. 2.3oo fr.

par an 26.3oo »

Frais de Consulat, chancelier

et commis à 2.000 fr 22.000 »

Solde à partager en i i ans 22.432 »

COMMENT A VÉCU STENDHAL 2o3

dJ'L'c un habit brodé qui coule Soo francs, acheter des manuscrits italiens, outils de travail payés fort cher, des antiquités, avoir un second logement à Rome, sous peine de crever d'ennui à Cività-Vecchia, qu'elle duperie! Et c'est à cette saine balance du désir et de la nécessité que nous devons cette merveille, la Chartreuse écrite à l'heure où d'ordinaire s'endorment les esprits.

Digne et honorable existence ! L'on comprend maintenant comment Stendhal, malgré l'illusion de cette belle sinécure de 10.000 fr. n'a rien laissé à son décès; et c'est encore un éloge à faire de sa prévoyance, que cette réserve d'environ 4, 5oo francs que l'on retrouve dans l'inventaire de Colomb.

Voici l'homme tel que nous avons cru le deviner par les confessions muettes de ses autographes : très digne d'estime et en même temps très sympathique par ses malheurs. On l'aura vu doublement à plaindre, écrase dans sa lutte contre les besoins de la vie, par l'indifférence de ses contemporains, par l'inassouvissement de ses rêves, et dévoré par son propre s^'stème de philosophie, dont on peut, d'après les souffrances qu'il a endurées, constater la profonde inanité.

La poursuite du bonheur! Quelle ironie!

Maître! ces quinze dernières années de votre vie viennent de nous le dire et vousmême l'avez prouvé dans toute votre œuvre. Cette chasse maladive n'a qu'une

206 COMMENT A VKCU STENDHAL

conclusion possible : la désespérance, c'est-à-dire la dernière des lâchetés. Ceux qu'on nomme des désespérés sont tout simplement des fuyards, chez qui le courage et l'honneur ne sont pas assez robustes pour faire face à l'ennemi, au malheur. En 1828, ce n'est que par un miracle que vous avez échappé à cette banqueroute sacrilège. Les trois héros de vos trois grands romans, eux, finiront par le suicide : Octave en s'achevant lui-même, Julien en armant le bras de la justice, Fabrice" en se laissant mourir. Chercher le bonheur! Quelle aberration! Il n'existe pas : le bonheur est dans l'anéantissement, le meilleur eût été de ne pas être, la poursuite du bonheur telle qu'elle se dégage et de votre vie et de votre œuvre, c'est la mort dans le désespoir.

Peut-être sommes-nous arrivé à faire partager l'impression que nous avons toujours ressentie dans le commerce de cet esprit génial, abominable et charmant, borné et d'une profondeur étonnante, sceptique et crédule à la foir,, scélérat et d'une naïveté inouie, cruel souvent, et pourtant d'une incroyable tendresse. Quand nous ouvrons ses livres qui nous irritent et nous

transportent tout ensemble, nous nous sommes toujours trouvé en face d'un gentilhomme de lettres, dont la causerie nous fait rêver et penser. On sent, en lui, un galant homme, à idées singulières, point pédantes, qu'il vous expose sans vous les imposer; nous avons en face de nous un philosophe hardi, dévoyé souvent, mais sincère, et non un marchand qui veut nous tromper. L'analyse de ces pièces inédites nous fait comprendre que les lettres à cette première moitié du siècle sont encore une passion de l'intelligence, et non une carrière à émoluments, une chapelle et non une boutique. Dans ces conditions, on vit sur un livre, un seul livre, mais quel livre! et qui reste. Où sont déjà tous les chefsd'œuvre tant prônés de nos auteurs modernes, qui travaillent à l'année, sans foi ni doctrine, sur traités et aux gages d'un libraire?

Page 1