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Il ne faudrait pas conclure qu’il y avait en Italie un

L’art de la musique moderne est donc né avec la réforme religieuse, et par elle, comme la peinture dans les Pays Bas hollandais. C’est une origine bien indépendante des encouragements de l’autorité*, et l’on ne voit pas, dans la suite de son histoire, que la musique leur ait dû beaucoup de ses progrès et de son éclat. Faisons un rapide examen de cette histoire dans les deux pays où la musique fut le plus et le mieux cultivée, l’Italie et l’Allemagne. Venue longtemps après les autres beaux* arts, la musique atteignit son extrême hauteur justement alors que l'Italie, l’Espagne, les Flandres et la France, égalemens épuisées, n’avaient plus un seul successeur de Raphaël, de Velâzquez, de Rubens, de Rembrandt, et de Poussin. C’est à cette époque effacée pour les arts plastiques qu’elle prit le plus complet et le plus magnifique développement; c’est le dix-huitième siècle qui fut son siècle d’or; c’est à lui qu’appartiennent, en Italie, Marcello, les Scarlatti, Porpora, Pergolèse, Cimarosa, qui mourait quand Rossini venait de naître; en Allemagne, Hændel, Bach,

art de la musique antérieur à Palestrina de cette circonstance que des tableaux plus anciens, tels que la Sainte Cécile de Raphaël ou les Concerts d'anges de Fra Angelico, offrent les images d’assez nombreux instruments de musique. On trouve aussi de nos jours beaucoup d’instruments divers parmi les nations de l’Orient, chez les Arabes, les Persans, les Indous, les Chinois. Fn peut-on conclure que ces peuples possèdent une musique parvenue à l’état d’art véritable? Assurément non.

Gluck, Haydn, Mozart, dont Beethoven fut l’imitateur avant de donner l’essor à son génie personnel. De même qu’en naissant dans l’année où mourait Michel-Ange, Galilée avait annoncé à l’Italie que la science allait succéder à l’art, ce merveilleux épanouissement de la musique, au midi et au nord, venait consoler le genre humain du déclin général de la peinture.

Faisons d’ahord un aveu, car il faut toujours chercher la vérité et la justice avant la satisfaction que l’on trouve à se donner raison. J’avoue donc que l’on rencontre en Italie, pour la musique, la preuve qu’une institution de l’État, bien établie et bien dirigée, peut avoir des résultats utiles et durables. a Si, parmi les écoles de peinture dont se glorifie la Péninsule italique, celle de Naples n’a que le dernier rang, en revanche, dans la culture de l’art musical, Naples l’emporte sur tout le reste de l’Italie. On pourrait même dire que la musique italienne, entre Palestrina et Rossini, tous deux des États romains, est la musique napolitaine. Dans la salle d’assemblée du Conservatoire de Naples on conserve avec orgueil et respect une lourde écritoire en plomb qui a servi successivement à tous les maestri célèbres, depuis le milieu du dix-septième siècle jusqu’à nos jours. En voici la longue liste chronologique : Alessandro Scarlatti, son fils Domenico et son petit-fils Giuseppe, Porpora, Léo, Durante, Leonardo Vinci, Pergolèse, Jomelli, Piccini (le rival de Gluck), Sacchini, Paisiello, Cimarosa, Guglielmi,

Fioravanti, Zingarelli, Mercadante, auxquels il faut ajouter Bellini et Donizetti , car si l’un est né à Catane, en Sicile, et l'autre à Bergame, en Lombardie, ils sont tous deux élèves du Conservatoire de Naples. »

Cela prouve que l’institution ne fut pas faussée par des caprices de cour, et que, par exemple, le marquis de Tanucci, qui gouverna les Deux-Siciles pendant presque un demi-siècle (de 1735 à 1780), sous Charles III et Ferdinand IY, eut le bon esprit de laisser la plus grande latitude, la plus complète indépendance à ces illustres professeurs napolitains. Mais tous les musiciens de l’Italie ne sont point compris parmi ceux-là. A Venise , le patricien Marcello n’eut aucun besoin de leçons gratuites; Salieri, de Legnano, dut aller vivre à Vienne; Sarti, de Faenza, à Saint-Pétersbourg; Spontini et Chérubini, de Florence, à Paris, et Bossini, le plus célèbre de tous, le plus fécond, le plus populaire, a-t-il reçu, dans sa laborieuse jeunesse, le moindre secours, le moindre encouragement? Fils de pauvres musiciens ambulants qui le menaient de foire en foire, il n’eut ni les moyens ni le loisir d’acquérir une véritable éducation. Quelques leçons que lui donna charitablement l’abbé Matteï, de Bologne, voilà l’unique appui d’une main amie qu’il ait trouvée tendu à son génie naissant. Ce fut seul, bien seul , qu’il écrivit, dès quatorze ans, Demetrio e Polibio , à vingt ans Tancredi , à vingt-quatre ans Otello et le Barbier de Séville , à trente-six ans Guil-

laume Tell . C’était le chant du cygne de Pesaro, mort ainsi pour l’art aussi jeune que Mozart et Raphaël.

Quant à l’Allemagne, qui vit naître la musique au temps de Luther et qui en a porté si haut la science, si haut les modèles en tous genres, elle nous fournit, sans nulle exception comme le Conservatoire de Naples, la preuve que nous ont déjà donnée pour les arts du dessin toutes les contrées de l’Europe où ils furent cultivés avec succès. Ce n’est pas seulement l’absence de tout encouragement et de tout secours qu’elle va nous montrer à l’égard de ses musiciens les plus fameux : c’est l’indifférence, l’abandon et le dédain. Lorsqu’on songe à la supériorité que l’Allemagne s’est acquise dans l’art de la musique, à la gloire immense que lui ont donnée ses grands compositeurs, on est vraiment surpris, on est indigné de l’ingratitude dont elle a payé les plus illustres de ses enfants. Voyez leur sort : Pour échapper à l’obscurité et à la misère, Ilændel est contraint de quitter son pays, d’aller écrire d’abord des opéras en Italie, puis ses sublimes oratorios en Angleterre, qui l’adopte, l’enrichit et le glorifie. Gluck doit l’imiter, Gluck le pauvre enfant d’un garde-chasse, qui apprend un peu de musique au lutrin de son village, et s’enrôle d’abord dans un orchestre ambulant -, il compose aussi pour l’Italie, puis pour la France, qui l’adopte également et à laquelle il laisse ses grands chefs-d’œuvre. Si Bach et Haydn peuvent vivre en travaillant dans leur pa-

trie, c’est que, simples et dénués d’ambition, l’un se contente d’être toute sa vie organiste de la petite église Saint-Thomas à Leipzig, et l’autre, fils d’un charron de Rohrau, de rester valet de chambre du prince Esterhazy. Hændel, Bach, Gluck et Haydn ne doivent qu’à eux-mêmes leur talent original et leur célébrité tardive. Quant à Beethoven, que dans sa jeunesse le désespoir avait conduit presque jusqu’au suicide, retiré dans une triste maison d’un faubourg de Vienne, il n’a, pour soutenir sa sombre et solitaire vieillesse, que le secours d’un étranger, le prince russe Gallitzine, qui lui commande et lui paye d’avance ses derniers ouvrages. Weber va mqurir à Londres, si pauvre qu’il ne laisse pas à sa famille de quoi l’enterrer. Mendelssohn n’échappe à la détresse de ses devanciers qu’à la faveur de son patrimoine, et Meyerbeer, riche aussi de naissance, doit pourtant imiter Gluck, et porter ses œuvres, qui font le tour du monde, d’abord à Venise, puis à Paris.

Pour être le plus célèbre et le plus grand, Mozart n’en partage pas moins la commune destinée. Quel professeur eut-il ? pas d’autre que son père, second maître de chapelle du prince archevêque de Salzbourg. Et quelle fortune? rien de plus, pendant de longues années , qu’un traitement annuel de 12 florins et demi comme suppléant de son père. Voilà de belles ressources et de beaux encouragements 1 Bien lui prit d’être un enfant-prodige pour trouver à vivre, en courant l’Allemagne, la France, l’Italie,

pour s’y donner en spectacle dans des concerts, soit en donnant des leçons à 20 kreutzers le cachet. J’ai vu, dans une maison de campagne près de Vienne, la chambre où, déjà malade, déjà condamné à une mort précoce comme son génie, il écrivit le dernier de ses opéras, Die Zauberflote [La Flûte enchantée). C’est une mansarde sous les toits, garnie d’un lit de camp, d’une chaise en paille et d’une table en sapin ; c’est une chambre de domestique. Et lorsqu’un obscur baron, le logeant là par charité, se croyait généreux envers cet hôte dont le nom glorieux honore aujourd’hui la maison qu’il habita, il n’ignorait pas que Mozart enfant avait ravi d’admiration la cour de France -, que, jeune homme, il avait répondu aux flatteurs compliments de l’empereur Joseph II par de dignes et fières paroles; qu’il était partout connu, partout célèbre, partout respecté. Cependant il hébergeait l’auteur de don Giovanni parmi ses valets, comme avait fait l’archevêque de Salzbourg , comme faisait de l’auteur des Saisons le prince Esterhazy. Et lorsque, peu de temps après, usé par les veilles et l’incessant labeur, Mozart, à trente-six ans, plus jeune que Raphaël, s’éteignait dans la misère , dans l’abandon , dans la douleur d’obtenir trop tard une petite place de maître de la chapelle impériale qui l’eût fait vivre et lui eût donné l’indépendance, ses dépouilles mortelles furent emportées au milieu d’une telle solitude que vainement, depuis lors, ou a cherché la place où elles furent inhumées. Maintenant, à Vienne, on

s’évertue à les retrouver pour élever sur cette fosse sans pierre quelque splendide mausolée, et Salzbourg lui a dressé une statue de bronze sur la place publique, comme Halle à Hændel, Leipzig à Bach, Bonn à Beethoven et Dresde à Weber.

Nous avons parcouru le cycle entier des beauxarts pour l’objet qui nous occupe. Il est temps de tirer une conclusion de ces longues prémisses.

La vue d’une exposition à Paris, annuelle ou bisannuelle, fait naître deux réflexions générales, l’une de juste fierté, l’autre de non moins juste modestie. « La première est un retour sur nousmêmes quand nous étendons nos regards sur l’Italie, l’Espagne et les Flandres d’à présent. Les Italiens, les Flamands, les Espagnols ont été nos maîtres; ils ne sont plus même nos rivaux. Tandis que nous n’avons à nous plaindre que d’une exubérance de sève et d’activité créatrice, eux, tombés au dernier degré de la décadence, ont cessé de pro-duire, et nous pouvons opposer notre fécondité, peut-être excessive, à leur déplorable stérilité1. La seconde réflexion générale est encore un retour sur nous-mêmes quand nous étendons nos regards autour de nous, non plus sur le présent, mais sur le passé, quand nous comparons l’art de notre siecle à

\ . Il est à peine nécessaire de dire que je range les artistes de la Belgique parmi les nôtres, comme je placerais ses écrivains dans notre littérature.

l’art des grands siècles. C’est le revers de la médaille. Que voyons -nous aujourd’hui ? Une foule de productions moyennes, estimables, dignes d’intérêt, dignes d’éloges-, point ou presque point d’œuvres fortes, grandes, capitales, dignes d’admiration, dignes d’enthousiasme. Beaucoup de talent, peu de génie; beaucoup de succès, peu de gloire. On dirait, à voir combien le don de produire se rapetisse en s'élargissant, que le domaine de l’intelligence est comme le territoire d’une province, où la propriété s’amoindrit en raison directe de ce qu’elle se divise et se morcelle; on dirait qu’il n’y a, dans l’esprit humain pris en masse, comme dans un terrain mesuré, qu’une quantité donnée de sucs alimentaires et productifs, de sorte qu’à la place de hautes futaies pousse un bois taillis, et qu’il vient seulement vingt arbustes pour un chêne.

Devant ce double résultat, la diminution de l’art et l’augmentation des artistes, se pose naturellement une double question : Faut-il encourager l’art? Oui, dirons-nous unanimement, nous qui comprenons sa puissance et sa grandeur, qui lui vouons un culte pur et désintéressé, qui l’aimons de cet amour dont Fénelon voulait qu’on aimât Dieu, sans crainte de châtiment, sans espoir de récompense. Faut-il encourager les artistes? Ici je demande à distinguer. Oui, ceux que la nature a faits ou que l’éducation peut faire artistes-, ceux qui trouvent sur-le-champ et d’instinct une bonne voie; ceux qui ne s?en écartent que par excès de qualité

ou par quelque erreur du moment , et que l’âge, la réflexion, un bon conseil peut-être, peuvent y ramener. Ceux-là, oui, il faut leur tendre la main, les flatter d’une voix amie, louer hautement leur mérite, corriger leurs écarts avec autant de mesure que de sincérité, les traiter enfin comme ces athlètes des grands jeux que les cris des spectateurs soutiennent et conduisent jusqu’au but où le prix les attend 5 il faut les encourager. Mais ceux qui, n’ayant pas reçu du ciel T influence secrète , manient gauchement la brosse ou l’ébauchoir ; ceux que leurs parents ont mis dans un atelier comme ils les eussent mis au séminaire, sans vocation, sans goût, sans aptitude-, ceux qui prennent le nom d’artistes et ne le mériteront jamais, desquels on dira, quand ils seront à l’âge où mourut Raphaël : « C’est un jeune homme qui promet, » et dont la vie s’usera dans l’obscurité, dans le besoin, dans le dégoût et la haine de leur état, ceux-là, je le dis hautement, il faut les décourager. Autrement on les trompe, on les égare , on les perd. Enlevez-les à l’art, qui n’attend rien d’eux et dont ils n’attendent rien ; rendezles à d’autres carrières où les succès sont plus faciles et plus communs; ayez le courage de leur dire :

Soyez plutôt maçon, si c’est votre métier K

Écoutons sur ce point une voix plus puissante,

1 . « Mais dites-moi , monsieur Challe, pourquoi êtes-vous peintre? Il y a tant d’autres états dans la société où la

une voix qui sort de l’antiquité grecque, du grand siècle d'Athènes, et, de ce temps si fertile en bon goût, nous apporte une leçon de sage sévérité. C’est celle de Périclès s’adressant aux émules d’Ictinus, * de Phidias et de Polygnote. Voici le discours qu’on lui prête :

« O vous qui attendez que j’entreprenne de « grands travaux, préparez-vous avec ardeur, et « n’ayez pas une confiance inactive. Les guerres « semées par les guerres touchent à leur fin -, puis- « sent les dieux nous envoyer une paix qui sera « plus glorieuse pour notre patrie que les victoires « ensanglantées! Ceux d’entre vous qui seront ju- « gés capables de bâtir, de sculpter ou de peindre « des œuvres dignes d’admiration auront une vie « assurée et même des gains considérables. Mais k ceux dont la main est peu expérimentée et à qui « Minerve n’a point souri , en vérité ils feraient « mieux aujourd’hui de cultiver la terre ou de s’é- « tablir fabricants de poteries dans le Céramique.

« Jamais ils n’auront part aux travaux 5 jamais,

« par Jupiter, je ne leur livrerai, pour qu'ils les « gâtent, les marbres du Pantélique et les matières « précieuses que je fais venir de tous les pays pour « orner la ville ; non, quand même ils me seraient

médiocrité même est utile. Il faut que ce soit un sort qu'on ait jeté sur vous quand vous étiez encore au berceau. Il y a trente ans que vous faites le métier, et vous ne vous doutez pas de ce que c’est, et vous mourrez sans vous en douter. » (Diderot, Salon de 1703.)

« proches par le sang , quand le grand prêtre de « Neptune -Érecthée les protégerait, quand Aspa- « sie suppliante tendrait vers moi ses beaux bras. « Un général ne place point aux postes périlleux « un soldat lâche et débile ; je serais non moins « blâmable si je confiais les richesses et la renom- « mée de notre patrie à des artistes sans habileté. « Les Lacédémoniens précipitent dans un gouffre « les enfants difformes, afin de ne point nourrir « des citoyens inutiles : ainsi je veux ôter l’espé- « rance aux sculpteurs et aux peintres qui n’ont « pas le sens de ce qui est beau, car si FÉtat les « employait, ils n’apporteraient que du dommage. « Il n’est pas juste que l’intérêt d’un seul soit prête féré à la gloire de tous. Que diraient les Athé- « niens aux autres Grecs qui viendront bientôt « contempler leur ville lorsqu’elle sera parée de « mille chefs-d’œuvre , s’il fallait leur montrer en « même temps des taches honteuses et des édifices « qu’il vaudrait mieux n’avoir point achevés? Ef- « forcez-vous donc de ne produire que des œuvres « nobles, irréprochables, et d’une beauté qui sache « ne point vieillir. »

( Discours inédit de Péricîês, cité par M. Beulé.)

A nos modernes Périclès, à ceux qui ont dans les mains le gouvernement des arts, c’est-à-dire l’encouragement et la récompense des artistes, je voudrais pouvoir adresser ce conseil :

« Mettez les éléments des arts à la portée de

tout le monde, comme les éléments de l'instruction littéraire et scientifique. Vous avez des écoles gratuites pour la lecture, l’écriture et le calcul; bien. Ayez aussi des écoles gratuites pour le dessin linéaire et à l’usage des artisans. Si les unes ne font ni poëtes, ni historiens, ni astronomes, les autres ne feront ni peintres, ni statuaires, ni architectes-, mais elles ne les empêcheront point de se faire. Ayez encore des conservatoires de musique pour que vos théâtres lyriques y prennent des chanteurs et vos orchestres des joueurs .d’instruments; mais n’essayez pas d’v faire éclore des compositeurs. Sans écoles et sans conservatoires, les poëtes, les historiens, les astronomes, les peintres, les statuaires, les architectes et les compositeurs se formeront tout seuls, comme ils se sont formés partout et dans tous les temps, même dans le nôtre. — Ouvrez de loin en loin des expositions, c’est bien. Fondez partout des musées, c’est mieux encore. Par les unes l’émulation s’éveille et s’entretient, elles sont d’ailleurs comme l’état de situation des arts qu’une nation se dresse périodiquement à ellemême. Par les autres sont offerts les vrais modèles, devant qui se révèlent les vraies vocations, et, pour contrôler les expositions, il n’y a que les musées, puisque, pour diriger les disciples, il n’y a que les maîtres. En outre, dans les expositions, et plus encore dans les musées, l’extrême variété des écoles, des genres, des styles, des manières, protège le visiteur attentif et curieux contre l’imitation

servile où l’entraînent les leçons d’un professeur unique, et lui permet de garder, en étudiant le passé, les tendances du présent, en étudiant les maîtres dans leurs v œuvres , sa propre personnalité. — Mettez au concours les ouvrages publics, les ouvrages de la commune , comme firent les Florentins du quinzième siècle pour les portes de leur Baptistère, concours où le jeune Ghiberti fut déclaré vainqueur par ses propres rivaux, Donatello et Brunelleschi , et qui valut à Florence ces admirables dessins en bronze que Michel -Ange disait « dignes des portes du paradis ; » mais, hors de là, ne faites aucune commande d’œuvres d’art , ces commandes que fuyait Poussin jusqu’à Borne, et Puget jusqu’à Marseille. On ne doit rien attendre d'un artiste à qui n’appartiennent ni son sujet, ni la manière de le traiter, ni le temps qu’il y doit mettre. On coupe ainsi les ailes à son génie. L’artiste est sans originalité dès qu’il est sans indépendance et sans passion. 11 ressemble à ces peintres Byzantins à propos desquels s’exprimaient ainsi les pères du second concile de Nicée (en 787) , celui même qui jeta le premier l’anathème sur l’hérésie des iconoclastes : « Comment pourrait-on accuser « les peintres? L’artiste n’invente rien; c’est par « les antiques traditions qu’on le dirige ; sa main c( ne fait qu’exécuter. Il est notoire que l’invention « et la composition des tableaux appartiennent aux « pères qui les consacrent. A jfcoprement parler, « ce sont eux qui les font. » (Traduction d’Ème-

ric-David.) C’était alors la servitude de l’art sous le dogme -, peu différente est, de nos jours, la servitude de l’art sous la commande.

Mais quand l’artiste s’est révélé, mais quand son œuvre est faite, alors épuisez, je le veux bien, toute la générosité que doit mettre une nation à rémunérer les hommes et les travaux dont elle doit s’honorer. Cet argent que vous perdez en facilités nuisibles, en vains encouragements, en stériles commandes, dépensez-le à payer splendidement les ouvrages d’élite. Et quant aux hommes qui font la gloire de leur pays, qui nous donnent les plus douces et les plus pures jouissances de la vie, qui nous révèlent le beau , qui permettent à l’âme humaine de le saisir, de le comprendre, de s’en repaître, de s’en rassasier, de savourer sa véritable ambroisie sur la terre, qui est l’admiration , pour ceux-là nulle récompense n’est au-dessus de leurs services, pas plus qu’au-dessus de notre gratitude. Pierre le Grand a créé en Russie, sous le nom de tchine , une hiérarchie générale, où se trouvent compris et rangés tous les serviteurs de l’État et tous les grades qu’on peut acquérir dans les diverses carrières des emplois publics. Si une telle organisation existait chez nous, je demande pourquoi M. Ingres n’aurait pas le rang de maréchal de France comme Turenne, et Rossini comme Maurice de Saxe? Est-ce qu’un excellent tableau, un excellent opéra ne valent pas une bataille gagnée ? Ils sont bien l’œuvre de leurs auteurs, tandis qu’une victoire est due quelquefois à un subalterne,

à la bravoure des soldats, à la fortune. Pour moi, Phidias n’est pas moins grand qu'Alexandre le Grand; pour moi, le Jupiter d’Olympie, la Minerve d’Athènes et les frontons du Parthénon égalent bien les victoires du Granique , d’issus et d’Arbelles; et si j’avais à citer les deux plus illustres rivaux du seizième siècle , ce n’est pas Charles- Quint et François Ier que je nommerais, mais Raphaël et Michel-Ange.

En un mot, et pour tout résumer, je dirais aux ordonnateurs des beaux-arts : Imitez les Grecs; comme eux ne faites rien avant, faites beaucoup après; comme eux n’encouragez pas, récompensez.

Paris. — Imprimerie de P. -A, BOURDIER et Cei, 30, rue Mazarine.

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