OPINIONS DIVERSES CONTRE LES FORTERESSES
Sous la Monarchie représentative ou parlementaire , les Ministres sont censés tout faire ; rien ne se fait que parce qu'ils l'approuvent ou le souffrent ; rien ne peut excuser leur lâcheté, quand ils sont lâches: à eux la responsabilité!
Personne ne peut avoir oublié l'accueil fait en 1830 au Gouvernement sorti des barricades. Assurément il ne peut se*plaindre de la Nation celui qui reçut alors la plus belle couronne de l'univers, une couronne qui devait lui donner bonheur et gloire.
Quelle popularité d'abord! Il est vrai que partie des combattants fronçaient le sourcil au seul nom de l'élu ; mais la masse , crédule , confiante , ne pouvant douter de sa fidélité à la Révolution qui lui donnait un trône , l'encourage par sesdéputations et ses adresses ; 60,000 gardes nationaux, réunis au Champ-de-Mars sur la fin d'août , le saluent de leurs acclamations ; les élèves de l'École polytechnique et des Écoles de droit et de médecine, les jeunes gens du commerce , lui présentent l'hommage de leur dévouement. Le Peuple chante la Parisienne comme la Marseillaise.
Avec quel plaisir on se montre alors populaire et confiant ! On reçoit pour garde, dans son palais, des ouvriers
en veste ; on les appelle mes camarades; on leur donne des poignées de mains ; on boit dans leur verre ; on chante avec eux l'Hymne à la Patrie ; on répond qu'on est à eux à la vie et à la mort ; on se montre à la foule ; on va dans les rues , comme un bourgeois , seul , à pied , avec son parapluie et son chapeau gris. C'est bien , très bien ! qu'on serait heureux si le Ministère continuait ce système!
Que de protestations patriotiques î On se vante d'être un Patriote de 89, un soldat de Jemmapes et de Valmy, un défenseur de la République et de la Convention...... On se
vante d'avoir toujours porté la cocarde tricolore , et d'être toujours Républicain ; on ne connaît rien de mieux que la Constitution américaine ; on accepte une Monarchie populaire entourée d'institutions républicaines ; on veut un gouvernement à bon marché et seulement 4 à 6 millions de liste civile; on se laisse appeler te meilleure des Républiques , et Roi-Citoyen; on appelle la Charte nouvelle une Charte-Vérité. C'est bien , très bien, si Ton continue !
Que de sécurité , que de bonheur, que de puissance on aurait si le Gouvernement appliquait fidèlement ces principes ! On n'aurait jamais besoin de bastilles ! Et la Nation doit être la première à regretter que le Pouvoir ait quitté la voie qui le rendrait heureux en assurant le bonheur du pays.
Bientôt tout change, pour le malheur commun La
funeste influence des Talleyrand , des Guizot , des Molé , des Thiers, empoisonne tout, appelle les tempêtes.
Bientôt, on proclame que le Gouvernement doit être impopulaire !
Bientôt, la résistance universelle , les émeutes, les conspirations, manifestent la plus profonde impopularité !
Bientôt, Lafayette, Dupont (de l'Eure), Laffitte même, tous les patriotes désintéressés, sont repoussés , destitués, persécutés, proscrits ; les Conseils municipaux sont dissous; les Gardes nationales sont licenciées et désarmées; les Jurés sont dépouillés de leurs principales attributions 5 le sang coule en juin et en avril , à Lyon et à Paris.
Mais la dissolution des Municipalités et des Gardes natio-
nales , les lois de Septembre , la destruction de Ja presse et des associations, le désarmement des citoyens, sont d'impuissantes mesures : loin de calmer l'irrita lion > «elles l'augmentent...
Et à qui la faute ? Est-ce à ce Peuple de Juillet qui s'est montré si modéré , si généreux , si ami de l'ordre , si confiant et si docile ? N'est-ce pas la faute du Système et du Ministère?
C'est en vaip qu'il promet la paix ; le désarmement général ; la démolition des places fortes élevées en Belgique , en 1815 , par la Coalition , pour menacer la France ; l'alliance avec l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal ; la conservation de la Nationalité Polonaise...
Ce Ministère ne réalise aucune de ses promesses ; il lient la France à la discrétion de l'Étranger ; il abandonne ou sacrifie' la Pologne , l'Italie, l'Espagne... Il rend Ancône.. Mais il demande des dots et des apanages.
Le mécontentement est tel qu'on n'ose plus passer les revues de la Garde nationale , ni assister aux anniversaires de Juillet, ni sortir... On se proclame prisonnier.
Alors , pour la sécurité du Pouvoir, il faut des Bastilles .'. . .
On se rappelle Fardeur à les demander, les efforts , les moyens, les ruses, pour les obtenir: ce n'étaient que des forts détachés; leur unique but était la défense de la capitale contre l'Étranger ; on invoquait l'intérêt de Paris et de la France , le salut public , l'indépendance, l'honneur nalional , le patriotisme des Français.
On se rappelle 'aussi l'opposition de la tribune et de la presse ^ les écrits d'Arago; la démonstration que les forts détachés étaient des bastilles, par conséquent un mensonge, une ruse , une perfidie , qui cachaient des projets contrerévolutionnaires , liberticides , anti-nationaux.
On se rappelle quel effet produisit la publication du rapport du Ministre Clermont-Tonnerre à Charles X. Nous le remettons ici sous les yeux du lecteur.
Rapport de Clermont-Tonnerre.
En soumettant à Votre Majesté un rapport spécial sur l'établis-
sèment de la caserne du Trocadéro, je crois de mon devoir d'appeler un moment son attention sur le système générai d'après lequel le casernement de Paris me semble devoir être établi.
Paris, déjà si grand, tend constamment à s'accroître ; et une force de choses que je crois irrésistible, tend de plus en plus à faire de Paris une ville à la fois industrielle et commerçante , c'est-à-dire une ville où les soulèvements populaires sont le plus à redouter. Paris cependant est le centre du gouvernement ; et en supposant que quelque jour il fût possible de transporter à Versailles la résidence du Roi, Paris exercera toujours sur la France une action si puissante que le gouvernement devra toujours élreen mesure de main tenir cette grande capitale dans l obéissance et le devoir.
Votre Majesté n'ignore pas que c'est surtout dans une vue militaire, et pour pouvoir, en cas d'attaque du Louvre, gagner en sûreté le château des Tuileries, que Henri IV a construit la galerie qui réunit le Louvre aux Tuileries.
Quand Louis XIV fonda Versailles et en fit la résidence royale, ce n'était pas seulement dans des vues de magnificence que ce grand Roi prit une si importante détermination. Le souvenir de la Fronde cuit présent à sa pensée; et on sait qu'il avait voulu s'éloigner, avant tout, de son immense capitale, et qu'il fut même question , entre autres projets , de transporter sur la Loire le siège du Gouvernement. Sans la faiblesse et la perfidie qui perdirent la Monarchie au 6 octobre , la prévoyance du grand Roi eût été pleinement justifiée par la défaite des factieux qui osèrent venir de Paris pour attaquer la demeure du Souverain.
Enfin, Sire, quand Bonaparte s'établit dans le palais de nos Rois, il sentit plus qu'aucun autre la nécessité d'isoler la demeure du Souverain et de la mettre à l'abri des attaques d'une immense population qui se soulèverait contre le Gouvernement. Ce fut dans ce dessein qu'il entreprit de construire la nouvelle galerie qui doit enceindre dans le palais même une immense place d armes, ayant des débouchés sur toutes les faces; qu'il isola le jardin des Tuileries et fit percer la rue de Rivoli , dont le prolongement doit aller jusqu'à la colonnade du Louvre afin de dégager entièrement l'enceinte du palais.
Mais il ne se contenta pas d'isoler le palais et de le placer entre de longs espaces que le canon ou les charges de cavalerie peuvent balayer avec la plus grande facilité : il ajouta à c«>s premières dispositions une précaution de détail qui mérite d'être remarquée, en réservant en face du pavillon Marsan une petite place en retraite dont le but est évidemment de pouvoir au besoin réunir et mettre
à couvert une réserve de troupes et d'artillerie; et par l'acquisition du terrain qu'il fit jusqu'à la rue Saint-Honoré , il s'assura les moyens d'agir sur cette importante communication. On sait enfin qu'il se refusa constamment à dégager la façade de Sainl-Roch, où il avait acquis, le 13 vendémiaire, la preuve que le peuple soulevé pouvait trouver un point d'appui redoutable, afin que du haut 4e cette citadelle on ne puisse pas prendre vue sur les Tuileries ou déboucher facilement de la butte Saint-Roch près du château , sur la rue de Rivoli.
Suivons maintenant l'ensemble de ses combinaisons, et voyons jusqu'à quel point il avait porté la prévoyance du danger que peut faire courir au chef Sun État une Population de plus d'un million d'dmes.
La première disposition à l'aide de laquelle il avait appuyé son système était l'établissement d'une caserne en face du pont Royal, afin d'être ainsi le maître des deux rives de la Seine, et de conserver toujours sa communication libre avec les troupes casernées à Grenelle et à PÉcole-Militaire. Mais ce n'est pas assez : il connaissait trop bien la guerre pour ne pas savoir combien est grande l'influence qu'exerce l'occupation des hauteurs sur les populations qu'elles dominent; et il avait senti, en conséquence, le besoin de fortifier Chaillot ; mais, pour ne pas laisser percer au-dehors les craintes et h défiance dont son cœur était rempli , il annonça seulement le projet de construire ce qu'il appela le Palais du Roi de Rome, et voici en quoi consistait ce projet : le Palais, placé sur la hauteur en face de TÉcole-Militaire, dominant le pont d'Iéna, enfilant le cours entier de la rivière d'une part, et tout le développement de la rue de Rivoli de l'autre , devait être construit de manière à remplir toutes les conditions d'une véritable forteresse; mais , pour lui donner toute la valeur dont elle était susceptible, il embrassait, dans ses dépendances, tout le grand plateau qui s'étend de la barrière de l'Étoile et de la hauteur des Bons-Hommes jusqu'au bois de Boulogne et à la roule tic Neuilly. Sur ce plateau il devait établir uu immense jardin entouré de fortes murailles ou de i fossés profonds, qui en faisaient au besoin un vaste camp retranché, auquel arrivaient, par toutes les routes, et sans être obligées d'entrer dans Paris, les troupes de Versailles, de Courbevoie et de Saint- Denis, et en un mot la garde entière.
Tel était, Sire, l'ensemble d'un système dont Votre Majesté appréciera la force. Voici maintenant celui dans lequel je crois nécessaire d'entrer. Le passé porte un flambeau destiné à éclairer l'avenir, et de trop malheureux exemples prouvent que l'autorité
la plus légitime et même la plus paternelle peut avoir besoin de la force, pour qu'il ne soit pas d'une sage polilique de s'assurér tes moyens d'en user.
Le premier fondement du système que je crois nécessaire de porter le plus rapidement possible à sa plus complète exécution est la construction d'une forte caserne sur la hauteur de Chaillot. J'ai développé les avantages de cette position ; elle domine le cours de la Seine ; elle assure la possession des deux rives par le pont d'Iéna; elle prend 4 à revers la tue de Rivoli, les Champs-Elysées et lés Tuileries ; on y arrive de toutes parts sans être obligé de traverser Paris; c'est un point d'où Ton peut se porter et agir dans toutés les directions.
Cette caserne présenterait l'aspect d'un monumentélevéà la gloire du pacificateur de l'Espagne ; mais dans la réalité elle aurait toute la solidité d'un fort. Des dispositions particulières et non apparentes donneront la faculté d'y placer du canon ; elle sera isolée sur tout son pourtour, placée au bord de l'escarpement faisant face à l'École-Militaire ; elle aura en arrière , dans la direction du bois de Boulogne, une grande placé, qui formerait, au besoin, une place d'armes, pour la réunion des troupes'; on aurait soin de diriger, vers cette place de grandes communications dont la principale arriverait directement de la porte Maillot. Enfin, les alignements des rues qui par suite pourraient être tracées à partir de ce plateau, seraient dirigés vers l'intérieur, de manière à ménager scrupuleusement les vues que la hauteur de Chaillot prend sur le cours de la rivière, sur les Champs-Elysées, les Tuileries et la rue de Rivoli.
Ce premier point établi , pour s'assurer plus complètement la possession des deux rives de la Seine et la communication par le pont d'Iéna, on construirait de l'autre côté de ce pont la caserne de cavalerie destinée à remplacer celle qui se trouve retirée à la garde royale par l'aliénation des terrains de Belle-Chasse. Et pour avoir toujours la disposition libre et prompte de l'artillerie, on construirait, au pied de la hauteur même de Chaillot, en face du pont, une caserne pour l'artillerie et le train de service.
Un autre objet du plus haut intérêt est V achèvement delà seconde galerie du Louvre et là prolongation de la rue de Rivoli jusqu'à la place de la Colonnade; mais cet objet est entièrement en dehors des attributions du ministère de la guerre , et je ne puis que l'indiquer à la sollicitude de Votre Majesté. Il est aussi très important de conserver aux gardes-du-corps et d'acquérir, si l'on peut , la caserne qu'ils occupent de l'autre côté de la rivière près le pont Royal, Le Roi sè rappelle, sans doute, que quand les anciens rhous-
quetaires existaient, leur quartier était placé rue du Bac, dans l'endroit où est maintenant le marché Boulainvilliers. Ce n'est pas sans une vue militaire que cet établissement avait été fait. Ce n'est peutêtre pas sans l'influence des hommes qui préparaient la révolution que sa destination a été changée.
Mais ce n'est pas assez que le pouvoir se défende contre les soulèvements d'une grande ville et de s'être assuréles moyens d'en faire une exemplaire justice ; il faut, autant que possible, leur préparer des obstacles qui puissent les prévenir, ou lès arrêter du moins dans leurs développements; et, pour arriver à ce but, il existe un moyen simple, mais nécessaire à employer: c'est d'établir les cdsefnèê des régiments de la garnison de manière à présenter partout contre la population ameutée des moyens de résistance et de . répression qui la contiennent dans le devoir. Ces casernes doivent être isolées; elles doivent, autant que possible, contenir les régiments entiers.
Elles doivent être construites de manière à présenter au besoin une grande résistance, et à donner une action directe et énergique sur fes quartiers populeux à portée desquels elles seront placées; mais pour pouvoir les construire avec toutes ces conditions, il est nécessaire d'aliéner une partie considérable des casernes que nous possédons aujourd'hui dans Paris, et d'en employer le produit à construire des casernes nouvelles, sur des points qu'il faudra déterminer d'avance, et où il faudra acquérir des terrains propres à leur construction. Mon intention est, en conséquence, de préparer un travail spécial sur cet objet, et j'aurai l'honneur de le soumettre à Votre Majesté aussitôt qu'il sera terminé.
Enfin, il est une dernière disposition qui forme le complément du système , mais qui toutefois se rattache plus particulièrement à l'organisation générale dè la défense du royaume, et dont l'exécution ne peut être envisagée que dans un long avenir : je veux parler d'un fort ou plutôt d'une grande citadelle à établir à Montmartre, Il peut être nécessaire quelque jour, par suite de grands désastres militaires, comme de grandes commotions politiques, de mettre en sûreté des objets précieux, des richesses d'une valeur immense ; il y a de plus une évidente utilité à tenir près d'une grande - ville une forteresse qui la commande et qui la contienne par la crainte , en même temps que, dans les suppositions d'une gUèrre malheureuse, elle empêche que l'ennemi ne puisse occuper en paix la capitale du royaume et ménage contre lui les retours offensifs, t'est donc par de très puissants motifs que je pense, avec beaucoup de militaires, qu'il conviendra d'établir, sur Montmartre, un point
Mi
de résistance imposant; mais cet objet, ainsi que je l'ai dit, appartient à d'autres temps et tient à des combinaisons d'un ordre plus élevé, et je ne l'ai indiqué ici qu'à cause de sa liaison évidente avec le sujet de ce rapport.
Tel est , Sire , le système que j'ai cru utile de présenter à Votre Majesté. Je ne lui demande point aujourd'hui de l'approuver en son entier ; mais j'en disposerai les détails de manière à pouvoir prendre successivement ses ordres sur chaque objet en particulier ; je lui demande uniquement de constater ici l'accomplissement d'un devoir qui m'était imposé dans l'intérêt de l'avenir.
Lu au Conseil, le 27 mai 1826. Clermont-Tonnerre.
Comme ce Rapport met à nu les ruses employées par tous les Gouvernements pour faire des Bastilles, en jetant de la poudre aux yeux du Peuple pour l'empêcher de les voir!
On se rappelle la conviction , les protestations, les accusations des commerçants, des propriétaires, des gardes nationaux, de la population; les cris à bas les Bastilles! et la colère du Pouvoir, obligé de reculer.
Quel échec! Quelle honte, avec une pareille méfiance, une pareille suspicion !
Mais les Bastilles sont peut-être une condition sine qud non pour calmer et arrêter la Coalition ; c'est une question de vie ou de mort pour le Despotisme ministériel : le Ministère n'abandonne donc pas; il ajourne seulement, pour attendre des circonstances plus favorables. Il sait que, comme disait Louis XVIII , le Temps est une Puissance; que tout vient à point à qui sait attendre ; qu'il faut savoir attendre que la poire soit mûre. Il sait que la Liste civile, repoussée une première fois, a été accordée une seconde; que les 25 millions américains, refusés plusieurs années, ont été consentis plus tard; que l'abandon d'Alger, dix fois combattu, sera reproposé jusqu'à ce qu'on l'adopte... Il reproposera donc, à plus forte raison, les Bastilles; il les reproposera dix fois; il attendra la circonstance; il emploiera tout son génie à la faire naître, toute son adresse à cacher ses ruses.
Et tout cela , c'est tout simple , c'est tout naturel , c'est une conséquence forcée de la situation dans laquelle il s'est placé. Il joue son rôle, il fait son métier : c'est à la Nation à
se défendre ; c'est à chaque citoyen qui yoit le péril à le signaler.
Or, quelle circonstance plus favorable pour obtenir des fortifications à Paris que celle d'une menace de guerre européenne contre la France...? Le chef-d'œuvre pour M. Thiers ne serait il pas d'amener la Coalition à feindre des projets hostiles, à lui fournir un prétexte pour fortifier Paris...?
Quelle extravagante supposition...! s'écriera-ton peutêtre. — Un moment! Est ce qu'il est une ruse , une rouerie, un complot, une perfidie, une trahison, dont la Diplomatie, des Ministres, des Généraux, n'aient donné mille fois l'exemple? Puisque Fouché, Talleyrand, Marmont, Augereau, Dumouriez, Pichegru, Moreau, conspiraient avec la Coalition et trahissaient leur Patrie, en faveur des Bourbons et de l'Etranger, qui donc a le droit d'être à l'abri de tout soupçon? M. Thiers est-il donc si pur qu'on doive voir un ange en lui? Est-ce que la France ne l'a pas déjà soupçonné du crime de vouloir des Bastilles sous le nom de forts détachés ? Est-ce que la défiance n'est pas la mère de la sûreté ? Est-ce qu'il n'y va pas du salut de chaque citoyen ? Est-ce que personne n'a versé des larmes de sang pour n'avoir pas soupçonné Talleyrand , Fouché , etc. ? Est ce que la Coalition n'a pas intérêt à voir des Bastilles?
Reprenons donc. Le chef-d'œuvre pour M. Thiers serait, à force de ruses et de tromperies, de s'attacher M. 0. Barrot et l'Opposition dynastique; de feindre une rupture presque ouverte avec son maître; de rentrer au Ministère comme malgré lui ; de caresser le dada du Gouvernement parlementaire, tout en se moquant du Parlement ; de surprendre le sentiment populaire en rapportant les cendres de Napoléon, comme il avait tâché de le surprendre en replaçant sa statue sur la colonne ; de s* acquérir les journaux de l'ancienne Opposition; d'amener alors une apparence de guerre; de se faire subitement le plus fier et le plus belliqueux des Français; d'exploiter le patriotisme public, si facile à égarer; en un mot de faire tout seul, comme un
ÎO
petit Napoléon , des Bastilles sous le nom de fortifications !
Il s'y prendra d'ailleurs autrement que la première fois : la bombe ayant surtout effrayé, on éloignera les forts ; mais on ne pourra J>as moins s'en servir pour bloquer Paris, pour l'affamer, pour s'y retrancher avec une armée, s'il était nécessaire. On demandait une enceinte continue : il n'y a qu'à la joindre aux forts et donner aux opposants leur enceinte; mais M. Thiers aura ses forts ou ses Bastilles, et de plus le mur et le fossé, c'est-à-dire beaucoup plus qu'on lui a refusé d'abord. Enfin, il exploitera quelques paroles d'Arago et du National en faveur des fortifications vraiment utiles ; il se passera des Chambres, tant son patriotisme aura d'impatience ; et, avec l'appui de ses journaux , il couronnera par le plus glorieux succès la plus gigantesque entreprise.
Et il réussirait peut-être en effet, si ce pouvait être l'ouvrage de quelques jours.
Mais la Presse n'est pas encore morte ; la Presse réclame; et la Presse empêchera tout.
Du reste, si les menaces de guerre , que nous avons supposées feintes et concertées, sont sincères et réelles, tout le reste n'en subsiste pas moins, et M. Thiers ne les exploite pas moins pour saisir Y occasion de faire des Bastilles... Reste à prouver que ses fortifications sont des Bastilîes.
Remarquons d'abord qu'en repoussant des Bastilles , les Chambres, la Presse, la Garde nationale, la Population, tout le monde, admettent qu'il peut y avoir un Ministère et même un Roi futur et inconnu, capables de bombarder ou d'affamer Paris en le bloquant pour détruire la liberté. C'est dans cette supposition qu'il faut raisonner.
Remarquons ensuite que le Messager du 25 septembre dit :
« Le plan actuel des fortifications est le même que celai présenté en mai 4840 après quatre années d'étude , par la Commission de défense générale du Royaume... C'est presque le plan du général Haxo... C'est une enceinte continue contenant un espace triple de celui de Paris, avec des ouvrages ou forts extérieurs plus éloignés du corps de la place que le fort de Vincennes... Le Gouvernement, tenant compte de toutes les susceptibilités, a déjà renoncé de lui-
même au fort de l'Epine, etc., trop rapproché du mur d'enceinte, qjuôlqûe sa portée de canon ne puisse y atteindrè.
» Dès que le tracé de l'enceinte et des forts cliërietirs sera dêfiftUitement arrêté sur tous les points, on le fera connaître.
» Ainsi donc, que les esprits qui s'inquiéteraient de bonne foi se rassurent : il ne s'agit pas d'EMBASTiLLER la capitale de la France, mais de la défendre, au besoin , contre une agression des armées étrangères j et il n'y a que les hommes qui ne voudraient pas leur résister énergiquement qui pourraient contrarier l'exécution d'un projet aussi patriotique. »
Remarquons que le Messager proteste coritre Yembastillement, et par conséquent contre toutes fortifications qui seraient réellement des Bastilles. Remarquons aussi que le Ministère reconnaît qu'on peut s'inquiéter de bonne /bï, et qu'il doit respecter les susceptibilités publiques.
Hé bien, qui a bu boira, dit le proverbe. Or, on a voulu des Bastilles, du moins ^ut le monde l'a cru et Ta dit ; on en a besoin plus que jamais : donc on veut aujourd'hui des Bastilles.
Ensuite, qui propose ces fortifications? Un Ministre ennemi de la liberté , contre laquelle il a déjà demandé des Bastilles. C'est donc le cas de s'écrier : Timeo Danaos , et dona ferentes ! Je crains l'ennemi , môme quand il prétend travailler pour nous !
D'un autre côté , un Journal confident de M. Thiers ( Le Courrier Français ) avoue que les fortifications projetées ont le double avantage de nôus protéger contre ies agressions du dedans , et contre celles du dehors.
Ce seront des Bastilles ou des forts produisant le môme effet que des Bastilles. —Car, d'abord, rien ne prouve qu'ils seront trop éloignés pour pouvoir lancer des bombes et des boulets sur Paris.
En second lieu , supposons l'enceinte et les 20 forts terminés , le Gouvernement retiré dans l'un d'eux t 100,000 hommes dévoués dans les autres , et 200,000 hommes dévoués dans un camp entre le mur et les forts (èt il ne serait
pas difficile d'avoir une armée dévouée , en lui prodiguant les caresses , les décorations , l'argent , les privilèges en l'isolant du Peuple ; en l'égarant et en l'irritant par toutes sortes de mensonges et de calomnies). Toutes les armes , la poudre , les munitions , les vivres môme , pourraient être enfermés dans les forts ou dans des magasins défendus par les forts. On ne laisserait dans Paris ni armes, ni poudre, ni vivres. La Garde nationale devenant inutile , on lui ferait demander son congé , ou bien on ne la commanderait plus , et Ton finirait par lui faire déposer ses armes, comme on l a fait dans beaucoup de villes , à Lyon , etc. Une grande partie s'empresserait d'obéir ; et si le reste voulait résister et se révolter , on le contraindrait en l'affamant. Mais elle obéirait et déposerait ses armes dans l'un des forts, ou à la Mairie, d'où on les transporterait ensuite dans un fort. On désarmerait complètement la population, en prenant môme des précautions pour les armuriers et les fusils de chasse Cela fait , en cas de révolte , qui empêcherait les 200,000 hommes de passer en-deçà du mur d'enceinte, de s'approcher de la ville , et d'amener des batteries qui pourraient brûler Paris? Qui les empêcherait de faire d'autres forts plus rapprochés du mur d'enceinte , puis d'autres forts en-deçà de ce mur, protégés par le canon des premiers et par l'armée?
En troisième lieu , les forts, l'enceinte et l'armée, suffir.iiont pour bloquer, affamer et forcer Paris à capituler, «an* qu'il fût besoin de tirer un coup de canon ni d'envoyer un suidât dans la ville, d'autant plus que le Gouvernement aurait toujours un parti, et qu'il lui serait toujours facile de semer la division , la confusion , l'anarchie et la trahison.
Ainsi , les 20 forts et l'enceinte continue produiraient le môme effet que des Bastilles : ce serait le plus gigantesque embastillement qui fut jamais; et son effet serait d'autant plus assuré qu'on ne serait jamais obligé de bombarder Paris ) la certitude de pouvoir l'être , le blocus et la famine, suffiraient pour mettre la population dans l'impossibilité de résister à l'oppression.
Si ce n'étaient pas des Bastilles , M. Thiers n'éviterait pas
la publicité; il ne chercherait pas le mystère et les ténèbres 5 il ne braverait pas des soupçons légitimes et un mécontentement dangereux. ; il communiquerait ses plans; il ne commettrait pas un attentat, ne violerait pas la Charte (comme nous le prouverons tout-à-l'heure), et ne s'exposerait pas à la plus redoutable responsabilité en agissant dictatorialement ; il s'empresserait de convoquer les chambres ; il provoquerait la discussion ; il démontrerait que les fortifications sont utiles , nécessaires , sans aucun danger intérieur ; il en persuaderait et convaincrait si bien tout le monde , que tout le monde désirerait et demanderait les fortifications ; il les aurait ainsi sans opposition , sans soupçon, sans aucun inconvénient pour lui. Et puisqu'il cherche le mystère , puisqu'il brave les soupçons et les accusations, tous les périls d'une effrayante responsabilité , en s'exposant même à trouver une invincible résistance dans l'opinion publique , c'est qu'il a un immense intérêt à agir ainsi, c'est qu'il a la conviction que sa demande serait repoussée par les Chambres , c'est que. les fortifications sont des Bastilles.
Si c'étaient des fortifications nécessaires, à ses propres yeux , contre une prochaine attaque de l'étranger, il convoquerait les Chambres; il approvisionnerait Paris et sa garnison ; il organiserait l'artillerie , la cavalerie, les transports, qui manquent de chevaux; il porterait l'armée au complet de guerre; il réorganiserait les Gardes nationales dissoutes , et les exercerait. Il ferait tout cela , que cela ne prouverait rien encore, car ce pourrait être une ruse; mais , puisqu'il ne convoque pas les Chambres , puisqu'il ne réorganise pas les Gardes nationales, etc., c'est une preuve manifeste , incontestable , qu'il ne craint pas la guerre, que les fortifications n'ont rien d'urgent, et que ces fortifications sont des Bastilles.
Ainsi, ce sont des Bastilles ; et le fait de leur qualité de Bastilles suffit pour les faire proscrire comme elles l'ont été précédemment.
Mais supposons que les Chambres soient convoquées et
consultées : aucune question ne serait plus grave que celleci : Faut-il des fortifications à Paris ?
Sf pertainps fortifications, pouvaient être utiles sans avoir de danger., il faudrait les admettre ; mais les fortifications consistant en forts ou citadelles , avec ou sans encejqte continue , qui feraient de Paris une place de guerre , nous paraissent inadmissibles par une foule de raisons.
Ce serait concentrer la France dans Paris , faire dépendre le salut du pays du salut de la capitale. Paris pris, et l'ennemi pouvant se servir de ses fortifications , tout serait pris,. Qr , une attaque heureuse , avec une masse énorme , sur un seul point choisi , sur une immense étendue de 20 lieues, n'est nullement impossible D'ailleurs, la trahison pourrait livrer un point , et la trahison aurait d'autant plus de chances qu'il y aurait plus de points à défendre et plus de chefs chargés de les garder. C'est la trahison qui a fait le grand péril de la première Révolution c'est elle qui Ta souvent compromise; c'est elle qui a tout perdu en 1814, tout perdu en 1815 ; et c'est elle qui ferait le plus grand danger de la guerre actuelle. Il est sans doute désolant d'avoir à craindre la trahison ; mais l'expérience nous a montré tant de milliers de traîtres , que ce serait folie de ne pas être convaincu qu'il pourra y en avoir des milliers encore dans un temps où les partis sont plus nombreux que jamais ; et nous le répétons , des fortifications continues ou non continues, avec des citadelles, augmenteront les chances de trahison et de perte pour le pays.
De pareilles fortifications autoriseraient un Ministère oppresseur à tenir toujours 100,000 hommes à Paris, logés dans les forts. Elles endormiraient la France , rendraient la guerre purement militaire, et l'empêcheraient d'être nationale et populaire. Elles bouleverseraient les propriétés de la Banlieue, détruiraient leur valeur en les assujettissant à une multitude de Servitudes militaires, onéreuses , vexatoires, funestes à l'agriculture. En temps de paix, la Ban-
lieue serait à la merci de la garnison ; en temps de guerre , elle supporterait tout le poids de l'jnvasion et serait à la discrétion de l'ennemi. Sans doute le patriotisme de la Banlieue devrait supporter et supporterait bravement tous ces inconvénients, s'ils étaient nécessaires au salut public ; mais elle aurait raison de se plaindre de tant de sacrifices, s'ils sont inutiles ; et les conséquences seraient si funestes pour elle que , dans peu de temps , quand elle connaîtra la vérité , elle sera furieuse contre les fortifications.
M. Delessert , frère du Préfet de police , s'opposait aussi aux forts détachés , et disait :
« En voyant la valeur des terrains et des propriétés aux environs de Paris , celle des maisons , des campagnes , des usines, des ma nufactureSy et des établissements de toute nature, qui sont placés sous la zone qui doit être occupée par les quatorze forts, on doit être effrayé des indemnités qu'on sera obligé de payer aux propriétaires ; et cela est facile à concevoir quand on pense qu'il faudra raser Iqus les bâtiments qui seront en face des fortifications sur un développement de 50,000 mètres et sur une longueur de 4,000; que des villages, des faubourgs entiers seront détruits ; que d'autres seront soumis à des servitudes onéreuses. Ces servitudes s'étendront sur un espace presque aussi grand que celui occupé par Paris, qui est évalué à 10,000 arpents. »
Quant à l'enceinte continue, le maréchal Soult, président du conseil, parlait des dépenses et des charges qu'elle occasionnerait, en ces termes:
« Il y a de quoi frémir quand on pense -que, suivant le système qu'on voudrait faire adopter, il faudrait imposer toutes les servi" tudes imaginables à une population de 800,000 âmes. »
Et remarquez qu'il est impossible d'avoir, sous aucun rapport, la moindre confiance dans un Ministre qui n'évalue la dépense qu'à 100 millions, lorsqu'en 1833 il avait déjà dépensé 7 millions et demi en simples travaux préparatoires, lorsqu'un journal militaire estime à 200 millions la valeur du moellon seulement nécessaire pour construire le seul mur d'enceinte (long de 11 à 20 lieues, épais de 10 pieds.
haut de 30, avec 80 bastions, etc.); lorsque le maréchal Soult disait : 11 y a de quoi frémir...» — C'est un milliard, plus d'un milliard qu'il faudrait dépenser.... Et que Ton pense aux difficultés pratiques, à ia multitude de voitures et de chevaux nécessaires , à l'état des chemins et des chevaux quand il s'agirait de charrier, au loin, pendant l'hiver, les masses énormes qu'il faudrait arracher à toutes les carrières de Paris...!!
Ces fortifications tueraient également le Commerce et Y Industrie de Paris, en détruisant sa liberté, en lui imposant inutilement mille entraves; et, nous en sommes convaincus, bientôt ce seront les commerçants, les industriels, la Garde nationale, qui crieront le plus contre M. Thiers, quoiqu'ils soient généralement prêts à tous les sacrifices qu'exigent le salut et l'honneur du pays.
Rien de tout cela ne devrait arrêter si le salut du pays pouvait en dépendre ; mais tant de sacrifices , tant de dépenses exigent un mûr examen et la nécessité la mieux démontrée.
Les fortificationsdénatureraient Paris, ses mœurs, ses habitudes : ce ne serait plus la Capitale du Monde civilisé , la Ville des Arts et des Sciences , la Ville des Études, la ville de l'urbanité, de l'élégance et du goût ; ce serait un camp, une place forte, un gouvernement militaire, où tout serait soumis à la consigne, à la patrouille, au tambour ; où l'on serait menacé de voir à chaque instant déclarer Vètat de siège ou de blocus ;où le soldat trompé, séduit, serait tellement prédominant qu'il finirait par traiter l'habitant de pékin et de calicot; où l'étranger trouverait beaucoup moins de plaisir, et viendrait beaucoup moins; où les pères de famille n'oseraient plus envoyer leurs enfants, et d'où s'enfuiraient les amis de la liberté.
Ce serait la seule capitale ainsi fortifiée ; ce serait un fait unique, inouï.
C'est dans l'accord du Gouvernement avec la Nation,
dans la confiance de cetie-ci, dans son énergie, dans une guerre nationale, qu'il faut mettre le salut du pays. La République a sauvé Paris sans forteresses et des fortifications ne l'ont sauvé ni en 1814, ni en 1815. Les fortifications de Malte étaient imprenables : mais quand Bonaparte les attaqua en allant en Egypte, un traître, acheté par lui depuis longtemps, les lui livra; et quand le Général du génie visita la place, il s'écria : . Quel bonheur qu'il y ait eu dans » l inteneur quelqu'un pour nous en ouvrir les portes! » Vide et fermée , nous n'aurions pas pu la prendre ! .. Mais il n est pas de porte et pas de place que la trahison ne puisse ouvrir et livrer.
Si donc les fortif.caiions de Paris consistent en 18 ou 20 fort,, en outre de l'enceinte continue; si Paris est une p ace de guerre et un camp pour 300,000 hommes ; quelle que soit la distance des forts, ce sont des Bastille, ou des espèces de Bastille,, ou des forts qui peuvent produire le même effet que des Bastilles; on peul et l'on doit dire que Pans serait embastillé.
Paris EMBASTILLÉ! Ce mot décide tout; car c'est surit» raPP ° rt ***** ^ ^ considérer
m^r/ZT Se i U S ! andard (iournal "«8'ais ) ressemble toujours beaucoup à une prison. Paris fortifié sera la geôle de la Monarchie ou des libertés de la France. »
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Paris EMBASTILLÉ ! Mais supposez que les an fn,,c exteneurs, avec ou sans enceinte continue a eut eSé en 1830, et que Charles X ait pu s'y retirër'avec m
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saire, il aurait appelé l'Étranger? Doutez-vous qu'il aurait livré ses forts à la Coalition ?
On assure qu'à la première nouvelle des réunions de Députés , Charles X ou M. de Polignac lança des mandats contre Lafayette, Laflïtte, Mauguin, Salverte et quatre autres pour les faire fusiller. Croyez- vous que s'il avait eu des Bastilles, il n'aurait pas affamé Paris jusqu'à ce qu'on lui eût livré les huit Députés pour suspendre leurs têtes à huit barrières?
Et remarquez-le bien, Charles X bloquant hermétiquement Paris, personne n'aurait pu ni sortir, ni entrer; la poste aurait été arrêtée comme les diligences ; les Départements n'auraient su que ce que le Gouvernement leur aurait fait connaître en les trompant, en faisant imprimer de faux journaux pour les tromper 5 aucun d'eux n'aurait pu faire aucun mouvement, ni venir au secours de Paris. .
Et qu'aurait fait Charles X, poussé par les Jésuites, par les ultra -royalistes, par les Polignac, les Bourmont, les La Bourdonnaie? Imaginez, si vous l'osez..! Peut-on douler qu'il aurait fait alors ce que Louis XVIII n'avait pas osé faire en 1814, ni en 1815; qu'il aurait réalisé tous les projel s de contre-révolution et de vengeance, formés depuis 89; qu'il aurait rétabli complètement l'ancien régime, repris les biens nationaux, rétabli ladime, proscrit, déporté, emprisonné les 221 ; pendu les journalistes, sans excepter M. Thiers, signataire de la première protestation contre les Ordonnances, etc., etc.? Ou plutôt, on n'aurait pas même eu la pensée de protester et de résister ; il aurait révoqué la Charte, aboli la Presse et les imprimeries, envoyé les patriotes à Cayenne, comme l'a fait Bonaparte (1) qui cependant n'avait pas de Bastilles...
Quand, après l'insurrection du 1 er prairial (2), les Thermidoriens ordonnèrent que le faubourg Saint-Antoine serait désarmé, et, en cas de refus, entouré, bloqué, bombardé, brûlé, les ouvriers eurent beau vouloir se défendre; les
(1) Uistoire populaire de la Révolution française , t. IV, p. 478.
(2) Ibid. f t. IV, p. 22i>.
propriétaires, les riches, les maîtres, craignant pour leurs propriétés et leurs richesses, firent tant d'eflbrts pour amener la soumission, que les intrépides bataillons de la Garde nationale livrèrent leurs canons, puis leurs fusils, puis leurs chefs, puis une foule d'entre eux , ce qui entraîna le désarmement de toute la Garde nationale de Paris, de tout le Peuple, et un esclavage dont il n'a pu sortir depuis cette époque.
Supposons que Louis XVi eût eu les fco bastilles et l'enceinte continue , laissant , entre le mur et les forts , Versailles où se seraient trouvés les Princes, la Cour, les Ministres, la Noblesse, le Haut-Clergé, le Parlement, tous les contre-révolutionnaires, avec les Gardes-du-Corps et les Suisses, tandis que tous les régiments étrangers auraient occupé les forts , sans aucun contact avec les citoyens qu'aurait fait toute l'éloquence des Mirabeau, des Sieyès, des Bailly..? Croit-on qu'il y aurait eu un 10 août, un 6 octobre, un 14 juillet, un Serment du Jeu de Paume,une Révolution? Pense-t on qu'aucun des progrès faits depuis par l'Humanité aurait pu s'accomplir?
Supposons encore que, dans 10 ou 20 ans, un Prince jésuite et contre- révolutionnaire, un Ferdinand ou un Don Miguel, se trouve, au milieu des 20 bastilles, avec un Ministère composé de ce qu'il y aurait de plus fanatique et de plus tyratiriique en France; qu'il soit d'accord avec la Sainte-Alliance; et que celle-ci soit réunie dans un Congrès pour régler le sort de l'Europe. Peut-on douter un moment qu'elle détruirait la liberté en France, sa Représentation nationale, la Presse, surtout les journaux, môme les livres sur la politique, par conséquent l'imprimerie et la librairie...? Le Commerce, l'Industrie, les Arts, tout périrait avec la liberté... Les Jésuites et les Frères Ignorantins façonneraient les générations naissantes à la superstition et à la servitude, tandis que les Missionnaires tourmenteraient la génération actuelle... Et l'Aristocratie aurait raison dans son intérêt d'Aristocratie. . . Puis, tous les Peuples subiraient successivement le même joug, même le Peuple anglais.. !
Et la prophétie de Napoléon s'accomplirait : L'Europe sera cosaque, si elle n'est pas République..! Car écoutez cette autre prophétie faite à Saint-Hélène (1).
« Ceux qui ont consenti à l'incorporation de la Pologne avec la Russie seront l'exécration de la Postérité, tandis qu'on prononcera mon nom avec regret alors que les belles contrées du sud de l'Europe seront la proie des barbares du Nord Dans quelques années, la Russie aura Constantinople , la Turquie et la Grèce: cela me parait aussi certain que si la chose était déjà faite. Toutes les cajoleries d'Alexandre envers moi avaient pour but de m'y faire consentir; alors la Russie sera maîtkesse de l'Europe. » .
Dira-t-on qu'on se révolterait alors?... — Mais, si, aujourd'hui , on est assez aveugle ou faible pour laisser construire les Bastilles, est-il raisonnable d'espérer qu'on pourrait les détruire quand on serait désarmé , divisé , désuni , découragé?... Rien de ce qui s'est fait au 14 juillet , au 6 octobre, au 10 août, au 20 mars, en 1830, ne pourrait se faire avec 20 bastilles et un mur d'enceinte, parce qu'aucune des circonstances favorables d'alors n'existerait plus. L'expérience des insurrections a profité à l' Aristocrate comme à la Démocratie ; elle ne referait plus les mêmes fautes ; elle sait bien que toute insurrection serait impossible avec Paris embastillé.
Et remarquez-le bien encore, les bastilles une fois faites, tout serait décidé, le procès serait gagné pour l'Aristocratie Européenne eomme pour l'Aristocratie Française. Parfaitement tranquilles , n'ayant plus d'insurrections à craindre , toute guerre étant inutile , les Aristocraties se garderaient bien de brusquer le reste ; elles auraient la prudence de mettre dix ans, vingt ans, à préparer l'achèvement de leur système d'embastillement universel.... Elles emploieraient d'abord la bonhomie , la douceur, les concessions môme, pour endormir et tromper, pour faire dire à leurs amis : « Ce n'est que ça , ces bastilles, dont les oiseaux de « mauvais augure nous faisaient si peur! Nous ne sommes •> ni bombardés, ni brûlés, ni écrasés, ni affamés!... Et
(1) Histoire populaire de la Révolution française, t. IV, p. &78.
» nous dormons paisiblement sans craindre ni la guerre ni » l'émeute ! »
Puisque les bastilles seraient un si grand bienfait pour Paris comme pour Lyon , on daignerait en donner à toutes les principales villes de France sans qu'aucune pût les refuser quand Paris et Lyon seraient embastillées.
Puis, la France étant ainsi garnie de bastilles, on embastillerait la Pologne comme Varsovie, puis l'Italie, puis le Hanovre, puis l'Espagne, puis l'Allemagne, l'Angleterre, enfin l'Europe.
Ce n'est qu'alors que l'Aristocratie Européenne , réunie en congrès , déciderait tout ce qu'elle voudrait , déciderait ' certainement l'esclavage des Peuples , et élèverait une statue à Machiavel, qui depuis long-temps disait aux. Rois:.« Si vous craignez vos sujets plus que l'étranger, faites des Bastilles! mais si vous craignez l'étranger plus que vos sujets, ne faites pas de Bastilles ! »
Toutes les capitales étant également imprenables, on pourrait opérer un désarmement général ; on aurait la paix ; mais cette puix ne serait que la servitude (servitutem pacem appellant).
Et voyez comme le rôle d'un Tyran serait facile! Supposez Paris poussé par le désespoir à l'insurrection ; la population maîtresse des Tuileries, de tout; le Gouvernement insurrecteur à l'Hôtel-de- Ville , couvrant librement les murs de ses proclamations; et tout le monde réuni sur les places publiques. Point d'armes, point de poudre, point de vivres! La Tyrannie, retranchée dans ses 20 forts avec 100 ou 200,000 soldats , dirait aux Parisiens révoltés : « A votre » aise ! courage ! Amusez-vous ! Je vous déclare en état de » révolte et en étatde blocus. Personne ne sortira , personne » n'entrera ; la poste et les diligences seront arrêtées au-de. » dans et au-dehors... Vous n'aurez pas de vivres... Je ne » veux pas aller vous faire rentrer dans le devoir: mais » venez franchir le mur et le fossé pour m 'attaquer dans » mes forts!... Paraissez seulement sur les remparts si cela » vous fait plaisir!... Vous verrez comme je saurai me dé-
» fendre et vous recevoir!... Du reste, je suis bonetclé- » ment; je pardonne aux égarés; j'accorde amnistié pleine » et entière; mais, pour votre propre bonheur (car je suis » votre père ) , mon devoir paternel m'oblige à punir les i* agitateurs , les bavards , les ambitieux , les brouillons, les >• factieux , les misérables qui vous ont égarés; et j'excepte » de mon royal pardon dix de vos chefs, À..., B..., etc. Je » veux que vous me les ameniez , non morts , mais vivants, » pour qu'il en soit fait justice exemplaire. Vous me les » amènerez tel jour...; n'y manquez pasî car leur nombre » serait augmenté de tant pour chaque jour de retard... » Vous êtes parfaitement libres cependant de ne les amener » que quand vous voudrez : c'est votre affaire et non la » mienne... Vous n'aurez de vivres, et le blocus ne cessera » que quand il vous aura plu d'obéir... » — Voilà ce que dirait un Tyran à Paris embastillé.
Paris EMBASTILLÉ ! Quoi! La prise de la Bastille en 89 a été la cause de la Révolution et de la chute du Despotisme et de l'Aristocratie. Sans le 14 Juillet, la Révolution était noyée dans le sang des plus courageux Députés, des plus généreux citoyens : Bourgeois et Peuple gémiraient encore sous le poids de tout l'Ancien régime, de la Féodalité, de la Cour, de la Noblesse , du Clergé , des Privilèges , des Monopoles, de la plus humiliante Servitude : toutes les villes qui avaient des Bastilles (Marseille, Toulon, Montpellier, Valence, etc.) ont imité Paris (1); la prise de la Bastille a été saluée par la Nation tout entière, par toutes les Nations, par toutes les Générations suivantes; c'est la gloire de nos pères , c'est la gloire de la France. .. Et le Peuple qui a fait le 20 mars , qui a fait 1830 , souffrirait la construction , non d'une , mais de 20 Bastilles! ! !... Et nous , à qui nos pères ont donné un saint exemple du dévouement pour leurs enfants, nous condamnerions à l'esclavage notre postérité en lui laissant lâchement préparer des Bastilles! !!...
La Constituante, renfermant 300 Nobles et 300 Prêtres,
(1) Histoire populaire de la Révolution française ~t. I, p. 489.
a proclamé qu'une Nation n'est pas libre si ses Représentants sont entourés de troupes à moins de 12 lieues ; et la France de 1840 consentirait à mettre sa Représentation nationale dans une prison dont un Ministre aurait la clef!...
A quel degré de dégénération, de corruption, de lâcheté, de servile abjection, ne faudrait-il pas être descendu I La Nation ne mériterait-elle pas d'être muselée, garrottée, fouettée, foulée aux pieds! Ne serait-elle pas la risée, le mépris, la haine de tous les Peuples!
Mais la chose est impossible ; l'admettre un moment serait un outrage... A bas les Bastilles! a-t-on crié en 1832 : A bas les Bastilles ! crieraient encore la Garde nationale et la Population !...
Oui, M. Thiers aura pu surprendre un moment la confiance de quelques Journaux ; mais quand on sera bien convaincu que les forts ne peuvent être que des Bastilles, la Presse entière sera l'écho de la voix nationale : Point de Bastilles !
Oui , nous en avons la plus profonde conviction, l'opinion sera bientôt unanime ; les Journaux trpmpés par M. Thiers seront honteux de leur égarement momentané; et c'est contre lui que se réuniront tous les cris. Mais la prévention est telle que nous ne pouvons négliger aucun moyen pour dissiper les nuages dont on a su couvrir la vérité ; et pour ceux qui peuvent désirer des autorités , en voici :
Vauban, Napoléon, Valazé , Haxo, étaient d'avis d'une enceinte continue pour mettre Paris à l'abri d'un coup de main : mais aucun ne voulait des forts ou des bastilles.
« Après la campagne d'Austerlitz, dit à )a tribune le député N ,
^Empereur eut la pensée de faire simplement fortifier les hauteurs de Montmartre; mais il n'eut jamais Vintention d'en, faire une place de guerre. Ces bruits de fortifications portèrent V alarme dans l'esprit des habitants ; des plaintes se firent entendre. Entouré de son prestige de gloire , des œuvres de son génie, le vainqueur de l'Europe s'arrêta devant Y inquiétude de l'opinion publique ; son projet fut abandonné. >•
A Sainte-Hélène, Napoléon disait :
« Ce serait prendre un mauvais parti que celui de se laisser en fermer dans un camp retranché : on courrait risque d'y être forcé, d'y être au moins bloqué, et d'être réduit à se faire jour l'épée à la main pour se procurer du pain et des fourrages. Il faut quatre ou cinq cents voilures par jour pour nourrir une armée de cent mille hommes. L'armée envahissante étant supérieure d'un tiers en infanterie, cavalerie et artillerie, empêcherait les convois d'y arriver; et sans le bloquer hermétiquement , comme on bloque les places , elle rendrait les arrivages si difficiles que la famine serait dans le camp. »
En 1826, dans F 'Esprit militaire en France , le général Lamarque disait :
« Je suis loin de penser que son occupation (de Paris) par l'ennemi dût nous ôter tout moyen de résistance; mais cette métropole des beaux-arts, ce foyer si brillant de toutes les lumières, ce centre productif de notre industrie et de noire commerce, est à la fois le séjour de nos Rois le siège de notre'.Gouvernement et le dépôt de toutes nos richesses. Il faut donc trouver le moyen dVn éloigner l'ennemi; et ce moyen, je le répèle, est dans nos institutions, dans une armée nombreuse, manœuvrière et toujours mobile; dans une réserve organisée et pliée aux habitudes militaires. Mettre sa confiance dans des forces mortes serait une erreur funeste. Les quatre cents forteresses que, d'après Procope, construisit Justinien , n'arrêtèrent pas les barbares ; la longue muraille élevée de la mer de Marmara au Pont-Euxin ne sauva pas Constantinople. »
Sur la question des forts détachés, en 1833, le général Demarçay disait :
« La chose (l'enceinte inabordable de Paris ) est absolument et physiquement impossible; et n'y eût-il que le quart, le cinquième, le sixième de ce développement qui ne fût pas suffisamment couverts, c'est précisément sur ce point que se porteraient toutes les forces de l'ennemi , c'est ce point faible qui jetterait la crainte et la terreur dans la garnison. — Je crois inutile d'en dire davantage à cet égard. L'argent consacré aux nouvelles fortifications est de l'argent perdu. »
Le général Jomini dit aussi :
« Quant à nous, qui avons eu la douleur d'assister aux deux dé
sastresde La Fère- Champenoise, en 4814, et de Waterloo, en 4815, et qui avons été acteur sous les murs de Paris , pour en disputer les approches aux colonnes ennemies, nous persisterons dans notre opinion que : « La meilleure fortification pour la capitale de la France serait la rive gauche du Rhin et une armée très mobile et très fortement constituée.
» Sans prétendre faire injure an patriotisme de messieurs les Parisiens, nous ne craignons pas d'arguer de leur conduite en 4814 et 4815, pour conclure quelles circonstances étant semblables, c'est-àdire l'armée ayant éprouvé les mêmes désastres , il se trouverait dans Paris, comme à ces époques néfastes, plus d'un traître et plus d'un lâche qui paralyseraient le courage des soldats et les velléités belliqueuses de la milice parisienne. A quoi donc bon alors dépenser cinq cents millions aux fortiûcalions d'une ville, que vingt-cinq mille hommes de cavalerie, cinquante pièces d'artillerie légère, et quelques pulks de cosaques patrouillant jour et nuit, h deux lieues du mur d'enceinte pendant quinze jo;us, peuvent amener à composition ? Là gil toute la question sous le point de vue militaire ; quant aux autres motifs , nous n'avons pas à i.ous en occuper. »
Dans la discussion de 1833 , O-Barrot disait:
« Si vous voulez garnir vingt ou trente forts de garnisons, il faut disséminer une armée, et alors vous ne remplirez pas le but que vous vous proposiez. Au lieu de laisser l'armée libre d'opérer sur les derrières de l'ennemi , vous la concentrez dans les forts disséminés autour de Paris ; pour garnir ces forts, l'armée est obligée de battre enretraite sur Paris, et de découvrir tons tes départements populeux qu'elle aurait pu défendre; et le principal avantage qui devait résulter de la fortification de Paris, et qui consistait à laisser la troupe de ligne libre d'agir contre l'armée ennemie, çct avantage est complètement perdu par un système de forts qui absorbent et paralysent une grande partie de l'armée, et commandent sa direction sous les murs de Paris. »
O.-Barrot prouvait ainsi le danger des forts vis-à-vis l'ennemi :
« Je vais plus loin : je suppose qu'après une lutte nous succombions sous les murs de Paris, où vous appelez toutes les forces ennemies par les dispositions que vous faites , et qui annoncent que vous voulez jouer le va-tout de la France; je suppose que vous perdiez la partie et que l'ennemi occupe ces forts et qu'il y
mette garnison : quel motif a-t-il de se retirer? Âhl si en 1844 et 1815 feç armées étrangères sentaient que le sol de Pa is était brûlant sous leurs pas, tellement qu'elles avaient été tentées de se retirer, elles n'auraient pas éprouvé le même sentiment si elles avaient trouvé des forts qui leur servissent de positions militaires. Deces forts, elles nous auraient rançonnés, elles nous auraient rendu la loi bien dure. (Adhésion aux extrémités.)*
- O.-Barrot prouvait ainsi le danger des forts pour la population :
« Les Ministères sont éphémères ; les systèmes changent ; les Gouvernements sont souvent entraînés malgré eux dans des systèmes de violence. On voit la majorité se retirer ; on s'irrite de sa minorité ; la violence appelle d'autres violences; on est arrivé à se trouver en face du pays, et à chercher ailleurs que dans les sympathies nationales des moyens de force et de sécurité. Dans de pareilles circonstances , que j'écarte de tous mes vœux , qui ne se réaliseront jamais , je l'espère , mais qui sont possibles , je me demande ce que seraient 12 ou 15 forteresses qui présenteraient un front aussi menaçant à Paris qu'au-dehors de Paris , forteresses ayant une garnison éloignée de la population et disposée de manière a intercepter toutes les communications , à placer Paris dans un état dr blocus , et à opposer aux manifestations nationales une inertie profonde , devant laquelle elles viendraient
se briser Il y a là, messieurs, un gband danger , un danger
auquel Paris ne s'exposera jamais sans une forte et profonde appréhension. »
O. Barrot justifiait ainsi les défiances et la résistance de la population.
« Je me demande si tout est injuste dans cette prévention populaire qui s'élève contre toute espèce de fortifications que l'on construirait autour de Paris ; je me demande si le grand homme qui a cédé devant cette prévention , qui n'a pas voulu élever des Bastilles autour de Paris , si ce grand homme n'a pas rendu hommageà cette susceptibilité populaire , qui a son principe dans une jalousie de liberté qui est légitime et qu'il faut respecter. (Adhésion aux extrémités). »
O. Barrot concluait ainsi pour la nécessité de soumettre la question à l'examen des Chambres.
« Ma conclusion n'est pas qu'il faut se décider pour tel ou tel
système , qu'il faut mettre à l'écart les documents qui vous, ont été soumis; ma conclusion est qu'il faut examiner. C'est que t lorsque dans une loi récente , nous avons posé ce principe que, même pour un chemin de fer de quelques lieues , il faut s'adresser à la législature et lui soumettre tous les documents possibles , nous, devons pour la plus immense question qni puisse intéresser no$ finances, nos libertés, notre sécurité intérieure et extérieure , procéder par voies législatives , et non par un article du budget- (4 gauche: Très bien ! très bien ! »
Écoutez maintenant un Écrivain défepseur ardent du Pouvoir, Boyer-Fonfrède. Un journal ministériel assurant que la Ville « ne pourrait être occupée par l'ennemi tant qu'il resterait encore un seul fort debout pour tiY battre en ruine , » il répond :
« Mais aussi est-ce par ce motif que la population de Paris a fait repousser le système des forts détachés , pajpe, que Paris aime mieux courir le risque d'être occupé par l'ennemi que d'être battu en ruines et détruit par les batteries tournées contre la ville elle-même. Voilà les deux périls entre lesquels les deux systèmes de fortifications (avec des forts) placent Paris. Toutes vos phrases
belliqueuses n'y remédieront pas Calculez que le Pouvoir,
étranger ou Français , qui sera maître des forts détachés , tout éloignés qu'ils seront, n'en sera pas moins maître absolu de la capitale et de tous ses habitants, parce qu'il dominera toutes les avenues et affamera Paris à l'instant. »
Voici la conclusion d'une brochure que vient de publier un Bourgeois de Paris :
« Eh bien ! j'ai dit, j'ai prouvé que le système, ojes forts détachés livre Paris à tous les despotismes. Por tez ces forts, |à dix lieues de Paris, s'ils se soutiennent de manière ^ établir le blocus, l'effet sera le même. Par le système q UQ j'attaque, le premier Général ambitieux et aimé des soldats serait le maître du Gouvernement qui lui aurait confié le commandement de Paris. Rien oje semblable n'est à craindre aujourd'hui, je le sais bien ; mais demain ? mais dans cinquante, dans cent ans, qui oserait en répondre?
-» J'aborde une dernière éventualité , fort trjste, ^çvapt laquelle pourtant la prévision de l'homme politique nç doit pas reculer.
* Malgré toutes les fortifications, il n'est m a^o^ment impossible que Paris, par trahison ou par fortune de guerre , ne tombe
au pouvoir de l'étranger qui , maître alors des citadelles , tiendrait la tête de la France dans un bourrelet de fer. Pour commettre ce meurtre de la civilisation, il ne faudrait que trente mille soldats. Les Rois absolus pourraient ramener leurs armées dans leurs Etats, elles seraient revenues avant que nous n'eussions pu délivrer Paris et organiser les moyens de les arrêter. Lyon est déjà enfermé dans des forts détachés ; si Ton y emprisonne aussi Paris, nous courons risque de vivre et de travailler au profit d'un maître La défens ; de Paris, telle qu'elle est conçue par le comité , établit autour de nous le despotisme en permanence ; il ne s'agit que de rencontrer des mains assez impies pour l'exercer. »
LdiCommerce publie la piècejsuivante déjà publiée dans un journal légitimiste, qu'il croit, dit-il , bien informé. Quoique ce document n'ait rien d'authentique et puisse paraître peu important, nous le transcrivons ici.
Fragment d'une correspondance diplomatique.
« Jai tout lieu de croire àja sincérité du principal pe: sonnago. Il m'a fait savoir qu'il avait mis le petit ambitieux dans ses intérêts. L< s menaces de guerre sont à ses yeux un grand malheur; mais depuis que la certitude est acquise qu'il n'existe de notre part aucune intention de guerre et d'hostilité personnelle contre lui, le même personnage est beaucoup plus tranquille II a l'espé ance de tirer un grand parti du mouvement de ces derniers temps. La fortification de Paris est le point le plus important, et si l'on parvient à terminer une portion notable de ces ouvrages, la Révolution sera arrêtée court dans sa marche. La nation fatiguée d'une si longue incertitude, parait avoir perdu le goût des assemblées. On s'accoutume peu à peu à l'obéissance. La portion remuante de la . ctpitale ne bougera pas, parce qu'on Vamuse avec des bruits dè guerre, et qu'on lui donne du travail et du pain pour l'hiver. Elle bâtit des murailles qui serviront à la contenir d'abord et qui pourraient la réprimer si elle devenait hostile plus tard. On craint les chambres , qui amènent toujours l'agitation et le trouble. Si quelque partie des fortifications était assez avancée lorsqu'elles s'assembleront (Dieu veuille que ce soit pour la dernière fois), elles n'oseraient revenir sur ce qui a élé décidé dans un premier mouvement qui a un excellent prétexte Elles accorderont une partie de )a somme demandée, et alors on avisera au moyen de s'arranger pour le surplus.
» Telles sont les idées qui onl été mises en avant pour me faire comprendre que les intentions n'ont pas changé et que l'Europe peut compter sur le même i évouement. Mais, dans des circonstances difficiles, il arrive que les hommes les plus résolus se voient dans la nécessité de changer de langage et de cacher leurs senlimens.
» L'intérêt dont il s'agit est trop grand pour qu'on ait voulu me tromper. Attendez, et vous verrez si je suis un faux prophète.
» On compte sur quelques concessions de notre part. J'ai dit qu'on n'en obtiendrait pas tant que la Révolution ne serait pas muselée; car, dans le cas contraire, ces concessions tourneraient contre nous.
» Il est facile de prévoir que dans l'hypothèse d'une collision les chances seront moins égales qu'à aucune autre époque, et que les tenlatioes d'insurrection seraient vigoureusement réprimées. «
Voulez-vous connaître le sentiment de [la Presse anglaise? Lisez les articles suivants, rapportés par le journal du Commerce.
Morning Ciîronicle.— «Il faut que le sceptre de Louis-Philippe soit bien peu solide s'il faut des moyens aussi formidables pour le protéger contre des commotions intestines. Des mois entiers devront s'écouler avant que les travaux soient assez avancés pour pouvoir lui être utiles en cas de besoin. Si ces fortifications ne sont pas destinées à protéger la Cour contre le Peuple, elles le sont sans doute h protéger le Peuple contre une attaque du dehors. Dans les deux cas, le résultat n'est pas satisfaisant. Nous considérons ce plan comme une mauvaise mesure rétrograde , au Heu d'être en harmonie avec la marche de la civilisation, quel que puisse être son véritable objet. »
Courrier anglais. « — On sait que depuis long-temps le projet de fortifier Paris est l'idée favorite de Louis-Philippe; mais jusqu'à présent, à la moindre tentative qui était faite pour mettre ce projet a exécution , les organes du parti ultra-libéral ont manifesté une violente opposition , et l'ont dénoncé avec tant de véhémence comme un plan conçu , non pas pour protéger la capitale contre les ennemis du dehors , mais pour mettre le Gouvernement à même d étouffer plus promptement et d'une manière eflicace les manife talions de l'opinion publique, qu'il a fallu le retirer immédiatement. Mais aujourd'hui] qne l'esprit public en France a été jeté
dans un état d'excitation fébrile , et qu'il est , par conséquent , moins disposé à scruter les motifs , ou à s'enquérir rigoureusement du but réel de cetle mesure , on met de nouveau ce projet en lumière , et il paraît avoir été reçu par toutes les classes d'hommes politiques avec faveur et approbation. Le temps et la circonstance qui ont été choisis pour l'exécution de ce plan , attestent la profonde sâgacité du roi des Frahçais~€onSidéré sous le point de vue de là dëfènse contre une invasion étrangère, ou comme moyen d'accroître la force de la France et d'augmenter sa puissance de résistance, ce projet serait parfaitement inutile , et serait en même temps une Critique Contre le caractère ou le courage des habitants , de même que contre la prudence des gouvernants. L'expérience a prouvé d'ailleurs que des fortifications élevées autour d'une grande cité ne font que rendre plus grandes et plus effrayantes pour elle les horreurs de la guerre. La meilleure et la plus sûre fortification pour une grande capitale est dans le courage de ses habitants, alors qu'ils sont unanimes dans la défense de lois et d'institutions qui leiir sont favorables et qu'ils défendraient au besoin jusqu'à la mort. »
Mohmng-Ghronicle. — « Les nouvelles qui sont attendues avec impatience de Paris, et la détermination du cabinet français d'entourer la capitale de fortifications , sont toujours considérées dans la Cité comme devant faire croire à une solution pacifique des em. barras actuels. La résolution de fortifier Paris parait être le résultat d'une combinaison heureuse de circonstances. On dit que Louis-Philippe est favorable à ce projet qui doit assurer sa position et le mettre à même , en cas de besoin , de réprimer la multitude. Les Bonapartistes l'approuvent, parce qu'il est conforme aux vues de l'empereur ; et le parti de lu guerre, y compris les républicains, l'approuve également, parce qu'ils considèrent celte mesure comme un moyen de défense nationale et un acte de préparation à la guerre Par suite de cet heureux accord des partis, qui prend sa source dans des motifs différents, on obtient un résultat unanime dont Louis-Philippe, avec son habileté ordinaire, profite pour exécuter en fin un projet que , dans d'autres circonstances, il avait été obligé d'abandonner. Il a été forcé de suivre le courant plus loin et plus long-temps qu'il n'aurait désiré. Mais il jugeait plus sage d'attendre l'occasion favorable de changer le torrent en un lac paisible , que de risquer les conséquences. Le résultat de cette ligue politique suivie par le roi des Français, est que Paris sera environné de formidables remparts , bastions et batteries. Un des plans de Napoéon se trouvera réalisé en 1840, après vingt-cinq années de paît
et au milieu du progrès de la civilisation ; la première capitale du continent de l'Europe , au lieu de donner l'exemple de la culture des arts de la paix , sera absorbée par les soins que réclameront des arts (jùi étaient en vigueur aux siècles féodaux , à une époque où la guerre était l'occupation générale et où toutes les autres professions étaient traitées avec dédâin. Le siège de la littérature et des sciences deviendra une foYteresse hérissée de canons. Nous n'aimonspas de tels moyens employés pour arriver à une fin % pacifique. »
Morning-Post. — a II est évident que le Ministère français a un but unique , celui de mystifier et cajoler le public français , et grâce à la fièvre toute militaire qui s'est emparée de la Nation, il ne trouve pas la tâche difficile. »
En résumé, les fortifications doivent être utiles contre l'ennemi, sans danger de ce côté, d'une utilité proportionnée à leur dépense , surtout sans danger pour la Liberté.. . Avant tout , point de Bastilles ! Et si l'on ne pouvait fortifier Paris qu'en l'embastillant , il vaudrait mieux ne pas le fortifier et défendre le pays comme Ta défendu la Révolution... N'oublions jamais que sans Liberté, la France n'aurait point d'Indépendance, et que la France LIBRE saura bien être