‹ Comment les mots changent de sonsChapitre 1 sur 2 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le joli morceau qu'on va lire est un des derniers qu'ait écrits Littré. Il figure en tête d'un volume intitulé : Études et glanures, pour faire suite à FHistoire de la Langue française (1). Littré avait appelé ce morceau : Pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de Vusage, Pour des raisons qu'on verra tout à Theure, nous avons cru devoir adopter un litre moins médical. C'est d'ailleurs, avec la suppression des premières lignes, la seule modification que nous nous soyons permise.

Ainsi que l'auteur l'explique lui-même, il a -choisi dans son Dictionnaire les mots qui lui ont semblé particulièrement curieux par les changements qu'ils avaient subis dans la suite des temps ; changements de forme, mais surtout changements de sens. II les réunit et en raconte brièvement l'histoire sur un ton moitié sérieux, moitié humoristique, qui est un attrait de plus pour cette lecture. Du reste, nul appareil d'érudition : c'est le savant qui se repose de son long travail, et qui en donne à ses auditeurs, sous forme de causerie familière, quelques spécimens intéressants, quelques cas particulièrement remarquables.

Depuis huit ans, le goût des recherches relatives à l'histoire de notre langue s'est de plus en plus étendu; il s'est surtout répandu dans le corps enseignant, parmi les maîtres de tout ordre, en sorte que ce morceau, que l'auteur écrivait pour un petit cercle de lecteurs choisis, reparaît aujourd'hui dans un recueil destiné au nombreuxpublicuniversitaire. Mieux que par des préceptes oif par

(1) Paris, Didier 1880.

des réflexions générales, on verra ici par quelques exemples ce que Télude de la langue française peut présenter de leçons in structiverfet attachantes. Tantôt c'est un mol qui est déchii de sa dignité première parce que l'objet qu'il désignait a lui-même perdu de son importance : tantôt c'en est un qui a grandi en même temps que l'idée qu'il exprime. D'autres fois, un terme est sorti de l'usage, sauf en une ou deux locutions où il s'est incrusté, et où il reste comme partie intégrante d'un ensemble. Ici l'orlhographe a défiguré l'aspect extérieur, là une ressemblance trompeuse de son a altéré la signification. Une heureuse image, une allusion spirituelle crée un sens nouveau qui fait oublier l'ancien : ou bien le peuple trouve instantanément pour quelque récente invention la désignation la plus naturelle et la mieux appropriée.

Moins par un souvenir de sa profession première, que par un tour d'esprit qu'on trouve chez beaucoup de linguistes, Littré a cru voir des faits de pathologie dans la série des modifications qu'il étudie. Au moins aurait-il dû excepter celles que lui-même déclare être d'heureuses et ingénieuses créations. Mais même alors qu'un mot perd de sa noblesse ou qu'il dévie de sa signification étymologique, est-il sûr qu'il y faille voir pour cela un signe de maladie? L'illusion vient de ce que le linguiste n'observe qu'un seul terme à la fois, et qu'il ne saurait avoir simultanément les yeux fixés sur l'ensemble de la langue. Ce qu'un mot perd, un autre le gagne. Ils ne peuvent tous grandir et s'étendre simultanément. La déviation permet de donner un nom à quelque objet qui n'en avait pas ; le point de vue du linguiste n'est pas celui du peuple, lequel est obligé de songer à Tusage présent et aux besoinsdu jour. Ace compte lesplus belles langues, au plus brillant moment de leur épanouissement, présenteraient des blessures et des distorsions. Ne prenons donc pas trop à la lettre ce jeu d'imagination de notre auteur. Il n'y a visiblement pathologie que là où il y a erreur et confusion, par exemple quand deux familles de mots se mêlent, comme cela est arrivé pour vil et vilain, pour force et forcené. Partout ailleurs on peut constater un emploi plus ou moins bien entendu des richesses héréditaires, mais il nous parait exagéré d'appeler les changements inévitables produits par le temps une corruption ou une lésion de la langue.

Mais c'est trop insister sur ce point : le choix des exemples, qui

est indépendant de la question théorique, ne laisse rien à désirer. Il est bien fait pour attirer l'attention d'un esprit réfléchi et pour le tourner, le goût personnel y aidant,vers cet ordre de recherches. Je m'adresse en ce moment à nos instituteurs, qui, placés au milieu du peuple des campagnes ou des villes, sont mieux, en situation que personne pour faire leurs observations sur le parler vivant. Il y faudrait sans doute le savoir de Littré. Mais même en bornant chacun sa tâche à la mesure de ses moyens, d'utiles et heureuses trouvailles peuvent être faites. La langue des paysans, celle des différents métiers, recèlent encore plus d'un mot de l'ancien français. Nul doute que des vocables marqués comme morts subsistent encore dans nos provinces. On rencontrera aussi des innovations intéressantes, des métaphores bien imaginées, des tours ingénieux qui méritent d'être signalés parce qu'ils prennent sur le fait le génie populaire.

Voilà pourquoi nous avons cru devoir reproduire ces pages, obéissant à une invitation duDirecieur del'enseignementprimaire, M. F. Buisson, qui est toujours à la recherche de ce qui peut élever et étendre l'horizon de ses maîtres. Il a pensé que ce morceau formait une suite naturelle du fascicule précédent (1). Nous avons ajouté au texte de Littré les courtes notes que cette réimpression rendait nécessaires. Le grand savant, chez qu l'homme et le patriote étaient à la hauteur de l'érudit, aura ainsi, une fois de plus, écrit pour l'enseignement de la nation entière. Un sourire de satisfaction aurait peut-être passé sur son sérieux visage, s'il avait prévu que ce travail, qui l'aidait à tromper les souffrances des derniers temps, irait bientôt par tout le pays instruire et charmer les maîtres de la jeunesse.

Michel Bréal.

(1) Fosc. 44 : L'histoire des motSj par Michel Bréal.

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