CHAPITRE yil
La greve oilensive commence
Maintenant, il n'y a plus d'espoir que la crise s'att6nue, ni qu'elle soil conjuree, grace a des palliatifs ou des demi-mesures. Toute conciliation est devenue impossible. La guerre de classes est declar6e et elle s'annonce farouche, implacable. Les ennemis sent face a face et nuUe paix n'est a pr6voir, hormis quand I'un des deux adversaires sera terrass6, 6cras6, i)roye.
Ge n'est pas ci coups de canon que la classe ouvriere a ouvert le feu contre la Bourgeoisie. G'est par un acte formidable et simple : en se croisant les bras. Or, a peine ce geste est-il esquiss6 que void le capitalisme secou6 par les spasmes symptomatiques de I'agonie. G'est preuve qu'il en est du corps social comme du corps humain : tout arr6t de fonctionnement, de circulation lui est pr6judiciable et li6faste.
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Heureux presage pour les greve-g6n6ralistes ! c'est rencouragement a, persev^rer, la certitude du triomphe proche...
Tandis que les travailleurs puisaient 61an et r6confort dans les evenements qui se deroulaient, les privilegies n'y trouvaient qu'6motions d'un ordre oppose : leur afTolement atteignait des proportions stupeflantes.
Des les premieres convulsions r^volutionnaires, une panique irraisonn6e avait empoign^ la minority parasitaire dont la vie, artiflcielle et superficielle, etait faite de snobisme et de preoccupations pu6riles, stupides, luxueuses. Ces inutiles furent, de suite, desempares, decentres, effondres. La peur du peuple leur donnait la, petite raort. s
Dans les quartiers aristocratiques, ce fut une d6bandade folle et une fuite eperdue. Les fln-de-race croyaient venue la fin du monde. lis abandonn6rent leurs demeures princieres et beaucoup fll6rent se terrer dans les chateaux de province ou, naivement, ils se crurent a I'abri de la bourrasque.
Le vide se fit aussi dans les grands caravanserails internationaux, les hotels somptueux, les restaurants selects, dans tous les Keux, — mauvais et autres, — ou affluaient les etrangers de marque, ou se d6soeuvraient les mondains et les gros sacs.
La bourgeoisie moyenne, qui vivait du parasitisme de ces grands parasites, — les commergants et les fournisseurs de haut luxe, — ne fut pas moins affectee qu'eux. Elle jeremiait sur les difflcultes de vivre, et par dessus tout, pleurait sur le marasme des
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aff<sy^^?8?, oupputant le manque a gagner que lui occasionfiait la gr6ve.
A la Bourse des valeurs, ce fut d'abord le tohubohu des jours de krack. Les cours degringolerent avec une promptitude d'autant plus eclievelee que la cohue des financiers, des joueurs, vautours et caimans, etait deja moins epaisse. Les tenaces, les obstines affairistes, qui caressaient le reve de rafler des millions dans I'effondrement de la rente, 6taient solides au poste, — quoique leur anxi6t6 pergat au coup de gosier moins claironnant : les voix s'enrouaient, les braillements s'assourdissaient. >-
Gependant, dans le monde des poss6dants, les gens de finance faisaient, relativement, la moins mauvaise figure. Plus habitues aux brusques coups du sort, bronzes par les montees fantasques et les deconfltures rapides, ils avaient I'intuition de flairer le profit qui se pent recolter dans une catastrophe. Dans les circonstances pr6sentes, ils se laissaient moins f acilement terrasser par la fievre d'^pouvante : ils savaient plastronner devant un peril, — et tenter d'y faire face. G'est pourquoi les grands maitres des 6tablissements financiers, dispensateurs du credit et regulateurs de la circulation de For, — ce sang de la societe capitaliste, — se toirent a la disposition du gouvernement, decides a faire des sacrifices, a raider sous toutes formes, k. ^
Certains, encore, parmi les bourgeois, conservaient leur lucidity d'esprit, n'avaient pas I'ame veule et peureuse et etaient disposes a se d6fendre. Geux-ci devaient ce ressort a I'education nouvelle qui, en exaltant la culture physique, en les orientant vers
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la pratique des sports, les avail dot6s de muscles. A faire de I'auto, a s'engouer pour ravialion, lis avaient acquis I'esprit de decision, un mepris du danger et une energie qui ne s'effarait pas au raoindre heurt. lis se comparerent aux proletaires, se constaterent aussi muscles que les mieux rabies d'entre eux, — et lis aviserent a leur tenir tete. Leur attitude s'expliquait, — fut-elle meme un peu fanfaronne : en defendant leur classe, leurs privileges, ils essayaient de conserve! leur situation ; ils combattaient pour que durat leur vie de plaisir et d'oisivet6. r
Les clubs et les cercles, dont ces bourgeois a temperament faisaient partie, d61ibererent et convinrent de s'aboucher avec le gouvernement, offrant de se constituer en corps de francs-bourgeois qui batailleraient contre le peuple.
Le gouvernement s'effara de la proposition ; il craignait que cette offre cachat une manoeuvre des partis dynastiques dont les competitions et les espoirs s'eveillaient. Pour ne pas donner a leurs partisans un certain relief, il n'accepta pas ce pro jet. II eut une seconde raison pour decliner cette offre : il appr^hendait que son acceptation denotat une gravite de I'heure, qu'il ne voulait pas laisser supposer. II remercia, prolixe en paroles reconfortantes, affirmant que I'armee suffirait a surraonter la crise.
Cette conflance qu'il simulait et voulait faire partager, les evenements la dementaient brutaleraent. L'armee avail beau camper dans Paris, y patrouiller a fureur et s'6vertuer a supplanter les grevistes, le resultat ne repondait pas a I'effort, — la greve
deferlait, tou jours plus imp6tueuse. Et la nervosity ambiante, qui ne faisait que croitre, 6tait accentuee par le manque de nouvelles. Des rumeurs inqui6tantes circulaient et Fanxiete et rangoisse grandissaient a ces racontars qu'il n'etait guere possible de verifier.
Les journaux paraissaient moins que jamais. Les plus puissants, par les moyens financiers, arrivaient avec peine a faire sortir des feuilles rudimentaires, intermittentes.
La ville avait perdu son d6cor de luxe et de joie. Elle n'etait plus la cit6 affairee, commerciale, manufacturiere. Elle prenait des patines de n6cropole — et en avait aussi les relents. Les fremissements qui I'aniraaient 6voquaient le grouillement d'une decomposition interne. L'occupation militaire, qui lui donnait certains aspects de camp, n'effacait pas cette impression de chose qui meurt. Ses rues etaient mornes et vides. II ne persistait de circulation que dans les grandes artferes, ou deambulait une foule bigarree d'ouvriers et d'employ6s desoeuvres, de bourgeois effares. r
Le va-et-vient des voitures etait excessivement reduit : quelques fiacres, la plupart conduits par des cochers qui, en temps normal, maraudaient la nuit autour des gares et proche des etablissements de plaisir ; quelques autos ayant au volant, non des professionnels, mais des amateurs, — jeunes bourgeois robustes qui, flers de leurs biceps, portaient crane.
La plupart des boutiques avaient baiss6 ieurs devantures ; faisaient exception, restant entr'ou-
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verts, caf^s et marchands de vins, oil patrons et personnel familial assuraient le service.
La vie, — reduite aux n6cessit6s mat^rielles, — devenait de plus en plus p^nible. Les difflcult6s d'approvisionneraent croissaient. Malgr6 qu'il s'y efforQat, le gouvernement ne parvenait pas a assurer le ravitaillement
' AUX premiers jfoups, tous ceux qui en avaient eu les moyens, s'6taient pr6cipit6s aux magasins de victuaillles, se constituant des reserves alimentaires. Seulement, si la population bourgeoise avait r6ussi a s'approvisionner, rares 6taient, dans le peuple, ceux qui — peu ou prou, — avaient eu chance de le pouvoir.
Beaucoup d'ouvriers, n'ayant d'autres ressources que leurs salaires, avaient 6te pris au d^pourvu. En travaillant dur, ils parvenaient a peine ci joindre les deux bouts. Avec quoi, quand vint la gr^ve, auraient-ils achate des provisions ?... Et, maintenant que s'6clipsait leur salaire, maintenant que les denr6es, plus rares, allaient se vendre a des prix excessifs, comment se tireraient-ils d'affaire ?... S'ils restaient les bras crois6s, nuUe autre perspective n'apparaissait, hormis, a d61ai bref, la detresse, la famine.
Au moins aussi mal lotis qu'eux etaient les camarades, depuis longtemps en conflit avec leurs patrons et qui, d6ja, ne vivotaient que grace aux secours syndicaux, grace aux cuisines communistes.
II 6tait impossible aux syndicats avec les res-
COM^fENT NOUS FERONS LA REVOLUTION
sources de leurs caisses, d'assurer — m§me tr^s peu de temps, — la pitance aux grevistes qui, d6sormais, allaient 6tre des milliers et des milliers.
Et alors, n'y avait-il pas a craindre que les uns et les autres, — grevistes d'hier et gr6vistes d'aujourd'hui, — tenailles par la faim, ne soient accules a la cruelle obligation de reprendre le chemin de I'usine, de I'atelier ?
Puis, ne fallait-il pas compter avec d'autres, plus pitoyables encore, plus affreusement malheureux : les perpetuels grevistes, les sans-travail ? Multitudes a bout de tout, lamentables 6paves ! Ayant englouti au Mont-de-Piet6 leurs dernieres hardes, ces mis6rables Y6g6taient, vivaient on ne sait comrae, ou mieux, mouraient a petit feu. Or, I'espoir de manger n'allait-il pas dresser ces reserves de chair k trayail contre les gr6vlstes ?
Et alors, la guerre de classes ne risquerait-elle pas de d6river en guerre fratricide, — pauvres diables contre pauvres diables : chomeurs contre grevistes ?
G'est dire que la question alimentaire dominait tout. Elle etait I'enigme du nouveau sphynx. Si le proletariat trouvait la solution, la voie lui 6tait ouverte, — large et belle, — sinon, il serait d6vor6 !... 11 retomberait sous le joug, plus lourdement que jamais !
D6s la declaration de gr6ve, les grandes cooperatives de consommation s'etaient mises en mesure de fournir du pain, — non seulement a leurs adherents, mais aussi aux non-cooperateurs.
II 6tait bien evident que, tant que le m^canisme commercial enserrerait ces cooperatives, elles ne pourraient proc6der a des distributions gratuites de pain et des aliments dont elles disposaient, que dans une trop modeste proportion. II faut aj outer meme, que si elles eussent pu faire davantage, c'eut et6 encore insuffisant pour rassasier une multitude aussi 6norme.
A cette heure psychologique, qui allait decider de I'avenir du mouvement, le peuple eut I'intuition des n6cessit6s ineluctables. Fut-ce simple instinct de conservation, ou reminiscence des theories sociales qui avaient pu etre semees dans les cerveaux, y sommeiller et s'y 6panouir brusquement, au moment fatidique ?
En tons les cas, il se produisit dans la classe juvriere les memes ph6nomenes d'inspiration spontanee et d'audace f6conde qui marqu6rent I'aurore de la revolution de 1789 a 1793. Cette revolution, dont on a surtout exalte les aspirations politiques, fut illustree d'actes qui d6notaient de profondes tendances sociales. Avant de se preoccuper de la forme du gouvernement, le peuple songeait a vivre. — et il s'en prenait aux riches, aux accapareurs. Dans les villes, dans les campagnes, incalculables furent les soulevements sociaux : ici, des bandes prenaient d'assaut les magasins de bl6 et partageaient les approvisionnements qui s'y trouvaient ; la, d'autres bandes s'emparaient de la farine, la portaient au boulanger et, la cuisson faite, proc6daient a la distribution du pain ; ailleurs, la foule
exigeait que, sur le march6, les provisions soient vendues a bas prix, afln que tons puissent s'approvisionner. Partout, le premier mobile du mouvement etait le pain, — puis, I'entrainement venant, les revolt6s saccageaient les maisons des percepteurs d'impots, pillaient les chateaux, brulaient les papiers concernant les droits feodaux, les impots...
Un identique etat d'ame se rev61a dans la classe ouvriere, a la proclamation de la gr6ve gen6rale ; sur les malheureux sans-travail, j usque-la si veules, si incapables d'energie, passa un souffle de r6volte. lis ne penserent pas a remplacer les gr^vistes, — ils song6rent a vivre ! Eux, et tous les inconscients qui, la veille encore, courbaient I'echine, trimaient sans espoir, entrevirent le salut, I'evasion de la mis^re. En eux, jaillirent les memes preoccupations que celles qui soulevaient le peuple de 1789 : s'assurer le pain, les subsistances !
Des bandes se formerent qui — ici, la, partout ! — assaillirent boulangeries, 6piceries, boucheries. Aux commergants 16ses qui, naturellement, recriminaient, les revolt^s avec un flegme superbe signaient des bons de requisition qui, assuraient-ils, seraient rembours6s a la Bourse du travail. Apr6s quoi, ils proc6daient a la distribution gratuite.
J Gontre ces bandes, qui surgissaient a I'improviste, operant sur des points 61oignes, sans que rien ait donn6 I'eveil, la police, la troupe etait lancee. Vaine intervention ! La force armee arrivait souvent trop tard. Mais aux cas rares ou elle survenait a propos pour disperser les pillards, elle ne rencontrait pas
de resistance. La bande oii, a cote des hommes etaient des femmes, des enfants, se laissait disperser sans efforts. Geux qu'on s'avisait d'arrfiter suivaient sans rebellion, — avec d'autant plus de desinvolture que, sachant les prisons farcies, debordantes, ils prevoyaient ne faire qu'un court sejour au posts voisin. Une telle passivite dans la revolte rendait difficile I'emploi, contre ces bandes, des moyens violents. Et c'est ce qui fit que, pour nombreuses et tou jours reiter6es que fussent ces scenes de requisition, elles furent rarement tragiques.
Gette non-resistance n'etait d'ailleurs qu'une tactique, a laquelle la foule eut recours, en maintes occasions : elle ayait la prudence de se refuser aux batailles inutiles et dangereuses, — qui eussent et6 pour elle des hecatombes. Mais, quand elle jugeait opportun de se derober, sa reculade n'etait pas une debandade. Apres avoir lache pied, cette meme foule se reformait dans un autre quartier, — et tout etait a recomraencer pour les troupes de I'ordre.
D'ailleurs, les autorites purent constater combien le respect et la crainte qu'elles inspiraient auparavant s'evanouissaient vite cbez les ouvriers.
II devint promptement impossible aux sergents de ville de circuler isolement. La chasse leur fut faite, j usque dans les maisons oii ils etaient doraicilies. Gomme, en majeure partie, ils habitaient les quartiers populeux, — comme ils se tro.uvaient porta a porte avec les grevistes, — ils furent traqu6s, houspilles, patirent de repr^sailles. Dans la quantity, il en 6tait qui s'etaient embrigad^s faute de mieux, —
poiiss^s par la necessity. Geux-la n'avaient pas le feu sacr6 et, lorsqu'ils constaterent que le metier devenait scabreux, qu'il y avail force coups a recevoir, ils negligerent de prendre leur service et se terrerent si bien qu'on ne les revit plus. Quant aux autres, — les zel6s, — pour se soustraire aux rancunes populaires, ils demand^rent a etre loges dans les postes ou encasernes.
La traque aux policiers de tous poils s'organisa aussi, vigoureuse, irapitoyable. Des enquetes rapides s'ouvrirent sur les suspects, menees a bien par leur entourage, les voisins, — et les quartiers ou les travailleurs formaient I'essentiel de la population furent 6pures.
De leur cote, les grouperaents antimilitaristes redoublaient d'audace. lis ne bornaient plus leur activite a chapitrer les escouades de soldats, ils les attiraient aux reunions, leur donnaient en exeraple les gardes-frangaises de 1789, les fantassins du 18 mars 1871, et les incitaient a pareille attitude.
Plus d'une fois, meme, il advint aux antimilitaristes, de passer de la morale a Taction : de desarmer des factionnaires ou tous les soldats d'un poste. Plus d'une fois, 6galement, il advint que ceux-ci se laiss^rent doucement faire violence et mirent a 6tre d6sarm6s une complaisance b6nevole.
L'inquietude de Tarmee et sa depression morale s'accentuaient, — aggrav6es par les d6plorables conditions mat6rielles auxquelles son campement dans Paris la soumettait. Elle aussi ressentait le contrecoup de la greve, — olle etait mal approvisionn^e,
mal nourrie. Avec cela, surcharg^e de corv6es et astreinte a une guerre qui lui repugnait de plus en plus ; aussi, le degout et la fatigue brisaient en elle tout ressort.
Quant aux troupes mobilisees pour faire le travail des grevistes, elles s'en acquittaient avec raollesse et indifference. Les r6sultats en etaient piteux. Leur travail n'etait guere qu'un sabotage inconscient. L'armee n'obeissait done qu'a regret et rechignait aux besognes qu'on attendait d'elle. Les chefs n'etaient pas dupes, — ils sentaient grandir la rancceur et le mecontentement des troupes ; mais ils evitaient de sevir, par crainte d'accentuer refTrite-i ment de la discipline qu'ils constataient ; ils ta-. chaient de remonter leurs soldats en les baranguant et les encourageant, disant les mener a une entreprise glorieuse.
^Ainsi, cette arraee, — seule force reelle don't disposait le pouvoir, — menagait de se derober. En elle, les progr6s de la predication antimilitariste etaient encore latents ; mais un observateur attentif pouvait en constater I'empreinte profonde et pr6voir qu'au moindre incident, — une consigne plus severe, un ordre tenu pour rigoureux ou excessif, — ce serait la revolte,
"On sentait les soldats fremissants, prets a regimber, — plus enclins a faire cause commune avec le peuple qu'a marcher contre lui.
GHAPITRE VIU
Keauisition revoiutionnaire
Les precedes de requisition incoherente, donj us^rent, des le d6but de la greve, les bandes de sans* travail, avaient ete utiles pour donner I'orientation, mais ils etaient insufflsants et incertains. II y fut substitue, grace a I'initiative des organismes syndicaux, une methode rationnelle de repartition qui, quoique rudimentaire, fut passablement satisfaisante. >•
Gette initiative s'imposait. Si les syndicate (qui se proclamaient aptes a reorganiser de fond en comble la soci6te) eussent laiss6 le gouvernement veiller seul a I'approvisionnement, ils eussent 6t6 rapidement frappes de discredit. Leur incapacity comparee a Taction du gouvernement aurait redonnS du prestige a celui-ci et prouve qu'il n'6tait pas aussi inutile et auisible que le pr6tendaient ses detracteurs.
Les syndicats, tout en enrayant les efforts d'alimentation du pouvoir, organis6rent un systeme concurrent qui, tout informe qu'il fut, 6tait superieur. Gette superiorite, les tendances communistes la firent apparaitre : tandis que le gouvernement s'en tenait forcement au systeme commercial, ou tout au plus faisait la charite a ceux qui 6taient denues de numeraire, les syndicats pratiquaient una repartition egalitaire qui s'inspirait des principes de solidarite.
Leur premier soin fut de s'agglomerer la masse non encore syndiqu^e, car rares etaient les groupements qui comprenaient, sinon I'unanimit^, raais meme la majorite des membres de la corporation.
Jusque-la, les syndicats avaient, a de rares exceptions, groupe seulement I'^lite ouvri^re, qui bataillait pour I'amelioration g6n6rale et faisait b6n6ficier de ses efforts les ^tres passifs, les non-syndiqu6s.
Tout en soutenant, cette fois encore, le poids de la lutte et tout en continuant a prendre les responsabilites de la bataille engagee, la minority agissante appelait a elle les non-syndiques ; elle ne les appelait pas au peril, mais a la repartition.
Des manifestos aviserent done tons les travailleurs, encore inorganises, d'avoir a se faire inscrire a leur syndicat respectif, afln de pouvoir participer, sur le pied d'egalit6, aux repartitions alimentaires qui allaient s'effectuer par I'entremise des organisations ouvrieres.
Ces distributions de victuailles ne se firent pas avec un rigorisme etroit, D'autres que les syndiques
en b6n6flci6rent, des intellectuels, des commerQants, des artisans. Geux-ci se trouvaient encore en marge de I'organisation syndicale parce qu'elle avail et6, dans le pass6, une organisation de combat ; mais ils allaient y trouver leur place, maintenant qu'elle serait transformee en organisme social.
Les syndicats de I'alimentation se constituerent en commissions d'approvisionnement. Les reserves des grandes maisons de commerce, les depots, les magasins de gros, furent mis a contribution et c'est ainsi que les cooperatives et les cuisines communistes, — instances dans les locaux de restaurants, et de marchands de vin, — purent faire des distributions et suffire en partie a la consoramation.
Avec I'esprit de solidarite qui animait les organisations syndicales, la premiere pensee fut pour les malades et on eut le soin de reserver, pour eux, les morceaux les meilleurs, la rare viande de boucherie.
Dans les hopitaux, les malades ne patissaient d'ailleurs pas de la greve, le personnel qui les soignait etant reste en fonctions. Mais, il est bien probable que s'il n'y eut eu, pour les alimenter, eux et le personnel, que I'Assistance publique, les uns et les autres eussent fait maigre chere.
Les ouvriers boulangers avaient et6 des premiers a faire greve ; ils furent aussi, etant donne que le pain est a la base de I'alimentation parisienne, des premiers a reprendre le travail, — mais a des conditions tres pr6cises. lis accepterent de recommencer, provisoirement, a p6trir, corame devant, cbez les patrons qui consentirent a distribuer gratuite-
ment le pain a tous ceux qui ne pourraient le payer ; chez ceux qui ne voulurent pas souscrire a cette obligation, la greve continua ; ceux qui I'accepterent eurent I'habilete de se rattraper sur les riches, en leur vendant le pain plus cher.
En outre, les ouvriers boulangers, par equipes se succ6dant sans discontinuer, travaillerent dans les cooperatives de consommation et les boulangeries ouvri6res ; de plus, il fut pris possession des grandes boulangeries patronales, a petrins mecaniques, et des usines de paniflcation telles que la grande fabrique de pain de La Villette ou se pouvaient cuire, en vingt-quatre heures, quelque cent mille pains de quatre livres.
Pour se procurer la farine et le bl6 n6cessaires a cette intensive paniflcation, des expeditions s'organiserent a I'effet d'en rdquisitionner aux docks, ainsi qu'aux greniers de La Villette et de Grenelle.
On revit des spectacles du genre de celui qui se deroula dans Paris, le 13 juillet 1789, apres qu'eut 6t6 pris d'assaut, ce qui, a I'^poque, etait le convent saint-Lazare, — et qui devint ensuite une des prisons de la Bourgeoisie.
Les assaillants avaient trouve, dans ce convent, des grains et de la farine en quantite : ils d6ciderent de transporter leur butin aux Halles et, pour ce faire, ils requisitionnerent de vive force une cinquantaine de chariots. Le chargement oper6, la procession se mit en route, en un exuberant cortege, tandis que farandolaient autour des chars des Insur-
ges, affubl6s d'oripeaux empruntes a la chapelle du couvent.
Le d6cor en moins, et avec des camions automobiles au lieu des primitives charrettes, on rev6cut semblables d6fll6s.
La tradition r6volutionnaire se renouait raeme h tel point qu'il y eut, a regard de ces incidents, identique attitude, en les deux cas, de la force armee : en 1789, les gardes-frangaises, casernes faubourg saint-Denis, refuserent de se deranger, lorsqu'on vint leur annoncer que I'assaut etait donne au couvent saint-Lazare, — objectant qu'ils n'avaient pas d'ordres et qu'ils ne se melaient pas des besognes de la police ; ce fut aussi le manque d'ordres qu'object6rent les postes militaires, pour s'eviter d'intervenir, lorsqu'ils furent avises que les greveg6neralistes d6valisaient les depots de ble et de farine.
En la plupart des circonstances ou force lui 6tait d'intervenir, la troupe n'ex6cutait les ordres qui lui 6taient donn6s que contrainte et souvent avec murmure, — exprimant par la combien lui r6pugnaient les besognes dont on I'accablait. Ces sentiments, que les soldats ne se donnaient plus la peine de cacher, s'accroissaient des contacts et des relations qui s'6taient etablis entre eux et la population ouvriere au milieu de laquelle ils campaient : on leur passait du pain, aussi du vin, — car le vin fut tou jours en abondance ! — et comme les pauvres diables de troupiers 6taient mal nourris, et irreguliereraent, ils etaient joyeux de I'aubaine.
Les syndicats ne se pr6occup6rent pas uniqueraent d'assurer un minimum d'alimentation pour tous. Leurs plus actifs militants etaient hantes par la maxime, tant ressassee par Blanqui : « II faut que, vingt-quatre heures apres la revolution, le peuple constate qu'il est moins malheureux... » et cette maxime, ils s'effor^aient de la mettre en pratique.
lis se preoccuperent du logement et de I'habillement. On requinqua les malheureux qui 6taient dans le plus grand denuement ; on rechercha et on logea les sans-asile dans les chambres vides des hotels du voisinage.
Les hoteliers, les commergants, un brin offusques, protesterent. On arriva a les convaincre, grace a des « bons » de requisition, qu'ils tenaient bien pour vague garantie, mais qui leur donnaient droit de participer aux repartitions syndicales. A ces « bons » on ajoutait quelques brefs sermons sur la solidarity humaine, dont le regne s'annongait.
Tous les commergants, tous les proprietaires, ne furent pas d'humeur aussi accommodante. II y en eut d'intraitables, ne voulant accepter ni botes, ni subir de requisitions, — et refusant les hypoth6tiques « bons ». Ces recalcitrants couraient deraander aide et protection a la police, a la troupe, — et il en resultait des bagarres plus ou moins graves.
Ainsi s'accentuait la greve. A I'immobilit^ negative des premiers jours, qui se limitait a la d6sagr6gation sociale, commen^ait a succeder la periode d'affirmation et de reorganisation.
Jj'activite grandissait au siege de la Confederation,
82 COMSfENT NOUS FERONS LA RfVOLUTION
a la Bourse (In travail, aux federations eorporatives et aux coraites de greve. La, desormais, 6tait la vie, — une vie encore embryonnaire, — qui n'en 6tait qu'a sa periode d'incubation, mais qui, demain, allait s'6panouir en organismes vigoureux, se substituant aux organismes morts.
Et, ce qui r6confortait, mettait de la joie au coeur, 6tait que, grace aux mesures prises, la raaxime de Blanqui etait en passe de realisation : les parias de la societe capitaliste voyaient poindre I'aube d'une vie nouvelle. Deja, certains mangeaient mieux qu'hier et Fatmosphere de misere qui les enveloppait semblait moins lourde, moins cpaisse, moins noire !