‹ Comment nous ferons la révolutionChapitre 9 sur 28 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

jLendemam de massacre

Le liinai maun, Paris avait I'aspect febrile clc9 grands jours. Un soleil rougeatre per^ait avec peine le del gris et bas. Le vent soufflait par rafales, apportant de Test line cinglante froidure. On eiit dit que ratmosphere refletait Tetat d'ame du peuple : en lui roulaient des pensees, sombres et tumultueuscs, que le vent de la colere faisait presager grosses de revolte.

Des patron-minette, la foule des faubourgs avait deambule moins compacte que d'habitude. Les wagons du m6tro, les autobus, les tramways 6taient moins bondes.

Les ouvriers qui, par accoutumance, avaient quitt6 leur logis pour se rendre au travail lisaient avidemcnt leur feuille quotidienne, achcice au kiosque< fraiche sortie des rotatives, maculant encore et trai-. nant apr^s elle I'odeur fade d'encre d'imprimerie.

Des pressentiments p6nibles, une vague anxiet6 s'6pandaient, serrant les cceurs, crispant les visages,

De breves conversations s'engageaient, ponctuees de r(;flexiGns brutales, dont le gouvernement faisait les frais.

La note dominante etait pessimiste : « Qa. allait tourner an vilain... », disaient les circonspects.

De ci, de la, quelques mouvements subits et impetueux, quelques exclamations furieuses secouaient la torpeur moutonniere.

Geux qui etaient partis au travail etaient les ^uvriers dociles, les souples, les resignes. Or, sur ceux-ci meme passaient des bouffees de colere. fusant en interjections violentes.

Aux usines, aux ateliers, incompletes furent les 6quipes. Et, qui plus est, les ouvriers presents n'apportaient pas a la besogne I'ardeur coutumiere ; leurs gestes se ressentaient de I'inquietude et de I'anxiete qui les poignait.

La veille, dans les reunions diverses tenues le soir, — meetings, soirees familiales ou recreatives, — les evenements de la journee avaient ete commentes par des orateurs dont I'indignation faisait I'eloquence.

Ges reunions, les membres des comites de greve les avaient visitees, les unes apres les autres. Pour dramatiser leurs paroles, ils avaient depeint I'agonie des victimes, avaient revecu les douleurs de leurs proches, dit TafTre et le desespoir des veuves, des enfants. Clamant la fureur dont ils debordaient, ils concluaient que la solidarite proletarienne devait se manifester par la cessation complete du travail : il fallait le suspendre sur I'heure, sans attendre que les organisations syndicales en donnent le signal.

Le mot d'ordre se propagea, par vibrations spontanees, par accord tacile. Et c'est pourquoi, des le lundi matin, le courant favorable a la greve etait deja important et la reprise du travail tres partielle;

Bientot, les rues se sillonnerent d'une foule nerveuse, en qu6te de nouvelles, se dirigeant vers la rue Grange-aux-Belles et la Bourse du travail ct, surtout, ayant pour point d'attraction le theatre de la tuerie, le coin des grands boulevards, ou etaient tomb^es les victiraes.

Tout le jour, on y p^lerina. La coulee humaine d6valait, recueillie, emotionnee, sans que jaillissent d'autres oris que les appels des caraelots offrant les derni^res Editions des journaux. Lorsqu'il se faisait des remous de foule, quand des groupes se formaient, ils etaient aussitot desagreges par la police ; a son traditionnel « circulez », lance avec une componction inaccoutumee, il etait obei a regret, retivement. On eut dit que la foule s'6veiliait d'un long engourdisseraent ; elle regardait les policiers comme un objet d'horreur, sans avoir encore Tenergie de la resistance.

Dans la nuit, des gerbes de fleurs avaient ete apportees et accumul6es en pyramides, aux places tacli^es de sang. Les autorit6s, redoutant d'accroltre la surexcitation populaire, les avaient laissees, se bornant a accentuer les mesures de police ct a renforcer les postes de soldats, sur les chantiers et aux carrefours.

Les conseils des syndicats, les comites des fed6-

rations et de la C. G. T. s'etaient r^unis d'urgence. La decision prevue de leurs deliberations etait en passe d'execution : la greye de solidarite.

II flit convenu d'inviter les travailleurs de toutes corporations a suspendre le travail et a continuer la greve jusqu'au jour ou le gouvernement s'engagerait a poursuivre les fusilleurs et a rechercher les responsables reels, — outre les bras qui avaient frappe, — la t6te qui avail coramande.

La declaration de gr6ve, vite connue, se propagea avec une rapidity telle que, — quoique decidee a partir le lendemain seulement, — la cessation de travail prenait, dans le courant de I'apres-midi, une extension considerable, Des colonnes de manifestants se formerent qui, allant d'ateliers en usines, annon^aient la decision de greve et faisaient honte aux indecis rechignant a quitter le travail. En la plupart des cas, de longues objurgations etaient superflues ; le debauchage s'efifectuait sans grands tiraillements.

Tandis que le peuple entrait en branle, les evenements qui Teraouvaient glissaient sur I'epiderme des parlementaires. Une deraande d'interpellation, deposee a la Ghambre par les deputes socialistes, etait froidement accueillie par les gouvernementaux et les droitiers, faisant bloc centre les syndicats. Les ministres se refusferent a fournir des explications et exigerent d'etre converts sans debat ; plus tard, quand le calme serait r^tabli, ils repondraient aux interpellateurs. Au surplus, avec I'optimisrae et raveuglement qui, loujours, a la veille des revolu-

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tions ont caraclerise Ics gouYoriiernents, ils annonc6reiit qu'il n'y avait pas a prendre les choses au tragique et que, dans pen de jours, I'ordre r6gnerait. complet. llaut la main, une majorite corapacte les approuva.

Le peuple, loin d'attendre rien de favorable du parlement, le tenait avec raison pour son ennemi. II repondit par le mepris et des sarcasmes a son indifference. Aussi ne s'indigna-t-il pas de son attitude. II n'esperait plus rien de lui et sut le marquer par son pcu d'empressement a se porter vers le Palais- Bourbon.

La place de la Concorde ou, aux periodes troublees de la fin du dix-neuvieme siecle, anxieuse des decisions de la Chambre, une houle humaine deferlait, n'etait plus guere qu'un centre d'eparpillement.

Le populaire, qui debordait des boulevards, ou il etait venu par sympathie, — ou simple curiosite, — pour voir le theatre du massacre, etait entraine vers la Madeleine et la place de la Concorde.

II venait la, pousse et non attire !

Autour de TObelisque et des fontaines qui lui font ceinture, la foule refluait done, un moment retenue par la magie du spectacle qui s'offrait a elle : le soleil plongeant derriere TArc-de-Triomphe, illuminant I'avenue, incendiant les rameaux encore noiratres des arbres. Et les regards, cbarmes, n'etaient pas detournes par le palais legislatif, dont la masse ecrasee, engluee d'ombre, avait des aspects de monument funeraire, donnait I'impression d'entrer dans la nuit, d'etre une cliose morte, d'etre deja le passe.

La journee se termina sans de trop graves incidents. Journee d'expectative durant laquelle les adversaires s'observent, plus qu'ils ne se heurtent. II n'y eut de bagarres que sur quelques points. Elles furent suscitees par les maladresses d'agents qui, n'appreciant pas a quel degre etait diminuee la docilite habituelle de la foule, croyant pouvoir la bousculer comme a I'ordinaire, eurent I'imprudence de tenter des arrestations. Mais le peuple, prompt a s'encolerer, intervint et s'acharna, n'ayant de cesse qu'apres avoir obtenu, ou effectu6 de vive force, la delivrance des prisonniers. Get irrespect de I'uniforme, ces rebiffades brusques et encore anodines, etaient un presage de mauvais augure pour Tautorite.

La soiree venue, I'agitation fut d'un autre ordre, mais elle ne s'att6nua pas : comme la veille, elle se concentra en de multiples reunions, — meetings divers, reunions de groupes, assemblies de syndicats. Les salles regorgeaient d'auditeurs enflevres, et les nouveaux arrivants, faute de place, s'amassaient aux portes. Sobres etaient les discours. Ce n'etait plus I'lieure de palabrer longuement, mais d'aviser aux mesures a prendre, d'agir avec decision et vigueur, afin d'accentuer le mouvement de greve, de I'accelerer et de I'amplifier jusqu'a le rendre unanime.

Les organisations syndicates avaient toutes leurs comites en permanence. Le Gomite Gonfederal, en un premier manifeste, avait pose les conditions de la greve, defmi I'ultimatum au gouvernement, qui etait mis en demeure de poursuivre les assassins, de rendre justice a la classe ouvriere.

Une parenth^se est n(^ce<?saire : au seuil cle cette gr^ve, dont les consequences allaient 6tre incalculables, les initiateurs la r6tr6cissaient a un ultimatum au gouvernement. II n'y a pas a s'en 6tonner. II en est des cataclysraes sociaux comme des organisraes vivants : ils naissent d'une cellule, d'un germe qui se d^veloppe graduellement. Aux debuts, rstre est faible, la revolution est informe. Celle-ci est m^me tenement informe que ses plus ardents partisans, ceux qui, dans leur for int6rieur en appellent la venue et voudraient la pousser jusqu'a ses plus ultimes d^veloppements, la souhaitent plus qu'ils ne la pressentent.

Ainsi a-t-il ete de toutes les revolutions ant6rieures : elles ont surpris leurs adversaires et, quelquefois, leurs plus fiddles z61ateurs. Mais, au cours de toutes, ce qui a caract<^ris6 les hommes profondement r6volutionnaires, c'est qu'ils ont su proflter des 6v6nements, ont tou jours 6t6 a leur hauteur, n'ont jamais 6t6 d6pass6s par eux... II en advint pareillement, cette fois encore.

Geci observe, revenons au Gomite Confederal : k I'heure ou nous soraraes, la pensee qui I'animait et qui r6sumait les aspirations communes, 6tait de r6aliser une suspension de travail tenement complete que le gouvernement en ffit ebranl6. Pour le surplus, les circonstances decideraient !

Done, le Coraite lan?a son manifeste. Apr^s quoi, il s'entendit avee les conseils federaux des corporations, pour renvoi de del^gues en province. Ceux-ci recurent mission de se diriger d'abord sur les points

industriellement et commerciaiement strategiques : sur les grandes art6res de circulation, sur les centres dont la production 6tait de primordiale utility pour le fonctionnement social, lis devaient y exposer les raisons de la greve, y souffler I'enthousiasme, y ranimer les courages qui, d6trempes par les fausses nouvelles, hesiteraient a Taction, Telle 6tait leur besogne, de centre en centre,

Les grouperaents syndicaux n'6taient pas seuls en emoi. Tons les agglom6rats de revolutionnaires, groupes antimilitaristes et organisations secretes tenaient des reunions, se pr6occupant des concours a apporter au mouvement, des initiatives bonnes a prendre.

Plus que tons, les groupements antinailitaristes se depensaient. Leur activity s'^tait decupl^e avec la greve du batiment, Un fertile champ de propagande s'offrait a eux ; chapitrer les soldats, eparpilles dans ie camp retranche que semblait devenu Paris, leur rappeler qu'avant d'etre des troupiers lis etaient des hommes et qu'ils se devaient de ne pas se souiller du sang de leurs freres de travail.

A cette oeuvre, ces groupes s'adonnaient avec une fougue inlassable et ardente.

Si, du c6te du peuple, la gr6ve se coordonnait, de son cote, le gouvernement ne restait pas inactif. Jugeant superflu d'accentuer les mesures defensives, — deja respectables, — qu'il avait prises, il se preoccupa de parer a la suspension de travail, II 6tait d'ailleurs tres conflant. Les precedentes tentatives de greve generale n'ayant jamais ete que partielles, U supputait qu'il en sernit de meme cette fois.

Cependant, il ne voulait pas etre pris au depourvu ; il entendait faire montre de ses aptitudes a refrener le p6ril social, — autant pour maintenir son prestige que pour eviter des Amotions a la Bourgeoisie. II ne le pouvait qu'en obviant aux ennuis de la greve, grace a la main-d'oeuvre militaire. II donna done des instructions en ce sens.

De rapides enquetes, pres des syndicats patronaux et des grandes Gompagnies d'exploitation, avaient fait connaitre, approxiraativement, les quantites de soldats necessaires pour rera6dier a la greve en assurant tant Men que mal le travail. En consequence, une mobilisation fut preparee pour industrialiser I'armee.

Certains proposaient que, sans delai, des soldats fussent iramediatement installes pres des ouvriers. Nul de ceux-ci, pretendaient-ils, en voyant a ses cotes son rempla^ant dispose a se substituer a lui, n'oserait faire gr^ve.

Les patrons, plus psycliologues, objecterent que ce procede aurait des effets desastreux et qu'il revolterait les plus timores. On s'en tint a dresser la liste des professions et des categories dans lesquelles, le cas echeant, les troupiers seraient incorpores,

Et alors que, dans les deux camps, on prenait les dernieres dispositions de combat, la nuit s'avangait.

L'cnorme vi.lle s'engourdissait dans une anxieuse torpeur et, contrastant avec la bruyance de la journee, un silence morne s'epandait sur elle. II n'etait trouble que par la cadence des patrouilles, zigzaguant lie rues en rues.

€HAPIT11E III

La deolaration de greve

L'6veil de Paris, le marcli, fut celui d'un paraly- (que. Non seulement I'engourdissement de la nuit tontinuait, mais il paraissait croitre avec le jour. Le silence ne s'etait pas dissipe avec les t^nebres. To la rue ne raontait pas le bourdonnement accoufiime de bete enorme, syraphonie des bruits divers qui, des le matin, annon^ait la reprise de I'activite.

L'arret du travail qui, la veille, n'avait ete que spontane et s'etait effectue au hasard des initiatives et des impulsions, se regularisait et se generalisait avec une methode qui denotait I'influence des decisions syndicales.

L'indignation populaire, qui etait au paroxysme, allait contribuer a I'acceleration du mouveraent. Le peuple etait imbu d'un si profond sentiment de pitie pour les victimes du Pouvoir et si intense etait sa colere, centre lui et ses suppots, qu'il se langait dans la greve avec soulagement et satisfaction.

Gependant, les siens — plus que quiconque

22 COMMENT NOUS FEllONS LA REVOLUTION

feralent durement loiiclids par la crlse. Outre I'lnevitable disparition du gagrie-pain qui, pour les proletaircs, etait rimm6diate consequence de la suspension du travail, la gr^ve comportait pour eux toute une s6rle d'ennuis et de calamites. Malgr6 tout, ils allaient k I'aventure, la joie au coeur, r6solus h subir stoiquement les vicissitudes qui feralent cortege aux ^veneraents dont ils allaient 6tre les acteurs nrincipaux.

Les privliegi6s voyalent polndre le connit d'un ceil moins serein. NuUe humeur combative ne les secouait, nul ideal ne les reconfortait. lis ne songeaient qu'a jouir sans trouble. Or, ce qu'ils voyaient de plus clair dans la greve dont ils etaient menaces, c'etait la perturbation qu'elle allait apporter dans leur existence, leurs habitudes, leurs plaisirs.

D'ailleurs, sauf dans les cas ou leurs interets particuliers etaient directement en jeu, ils avaient tendance a apprecier les conflits sociaux, non d'apres leur importance reelle, raais d'apres les inquietudes ou les derangements qu'ils leur occasionnaient. Pour eux, la greve d'un quarteron de musiciens, qui les privait d'une representation theatrale, ou celle de quelques douzaines de gardens d'ecurie de courses, qui des6quilibrait leurs paris, prenait des proportions plus graves qu'une greve de dockers imraobilisant le traflc d'un grand port.

^On conceit done qu'ils fussent 6mus et effares par la perspective d'une greve de tout !...

Cepcndant, au reveil, ils eurent une joie : les journaux avaient paru. lis annongaient bien qu'ils ne

sa\aient s'ils pourraient reparaitre demain, la greve n'etant plus, pour leur personnel ouvrier, qu'une question d'heures... qu'importait ! lis avaient paru. G'etait de bon augure.

Par contre, un spectacle les stupefla, qui brouillr leur joie premiere : les Lees de gaz de la rue flaniv baient tous comme avant minuit. La veille, avec un soin minutieux, les allumeurs avaient fait leurs rondes d'allumage. Apres quoi, la conscience tranquille, ils avaient juge superflu de proceder a I'operation d'extinction et avaient dormi leur nuit pleine.

Et corabien nombreux, outre cela, les sujets do desarroi et d'etonnement. Et cbacun prenait les choses selon son humeur : les uns s'emouvaient de lagravite et du tragique des 6Yenements ; les autres s'en moquaient.

Le metro ne fonctionnait plus. II 6tait pourtant desservi par un personnel considere de tout repos. Les revolutionnaires,avec une ironie amere, pretendaient que les risques de maladie qui y etaient considerables (la tuberculose faisait d'effrayants ravages dans le tunnel) contribuaient, avec la modicite des salaires, a rendre ce personnel souple et docile. Un syndicat jaune, constitue avec I'agreraent de la compagnie, fonctionnait quasi seul. Le syndicat rouge n'etait qu'un squelette. Cependant, le m6tro ne fonctionnait pas !

Au matin, quand le personnel fldele avait vouin mettre les trains en service, il ne I'avait pu, faute de courant. Les heurcs de la nuit avaient ete mises a profit pQUr une efficnce op(5ration de deboulonnago

et la force electrique ne coulait plus dans les cables. D'aillcurs, les usines generatrices etaient en sommeil. Lorsque leurs equipes de jaunes avaient voulu mettre en route les puissantes dynamos, on avait constats un considerable sabotage : il y avait de la poudre d'emeri dans les paliers ; c i avait d6connexe certains appareils, d'autres avaife.it ete mis en court-circuit...

II avait ete si efficacement opere que la mise en fonctions des dynamos etait, sinon impossible, du moins passablement dangereuse pour qui la tenterait. On ne I'essaya pas et on se pr6occupa uniquement de reparer les degats.

Les tramways, ainsi que les autobus, ne circulaient pas. Dans la nuit, le syndicat avait tenu, en plusieurs quartiers, des reunions, au cours desquelles la suspension immediate du travail avait ete decidee. Aussi, aux depots, d'ou s'effectuaient les premiers departs, rares furent les employes. Par contre, une foule animee stationnait aux portes, disposee a entraver la sortie des voitures, au cas ou quelques faux freres eussent voulu travailler quand meme.

La trotte desordonnee et cahoteuse des voitures de laitiers,que rytlimait le brinballement des pots a lait, n'avait pas, a I'heure grise qui precede le jour, secoue le pave des rues. La veille, le syndicat en avait convenu ainsi, de sorte que, ni les employes des compagnies trusteuses, ni ceux des patrons isoles n'etaient months sur leurs sieges.

D'autre part, les quartiers aristocratiques et coramer^ants beneficiaient d'un boycottage desagreable et mal odorant : sur les troltoirs, les poubelles eta-

laient le trop plein de leurs detritus. Au contraire, dans les quartiers ouvriers et populeux, les boueux avaient, corame de couturae, precede a I'enlevage des ordures menageres.

Ge choix des quartiers sur lesquels allait peser plus durement la greve, les charretiers des tombereaux de la voirie n'etaient pas seuls a le pratiquer. Dans les memes parages, les balayeurs municipaux s'etaient abstenus de nettoyer rues et boulevards, ainsi que d'y proceder a I'arrosage quotidien.

Dans nombre de corporations, d'identiques raesures de boycottage avaient ete prises.

Les travailleurs prouvaient ainsi qu'ils savaient allier a une nette conscience des necessites de la lutte de classes, le doigte compatible avec les circonstances.

La greve generale avait pour but de mettre en valeur la puissance d'action dissolvante de la classe ouvriere et, outre cette manifestation morale, d'atteindre materiellement ses adversaires, de les frapper dans leurs besoins et dans leurs plaisirs.

En tenant compte de I'enclievetrement social, 11 etait difficile aux travailleurs de porter des coups a leurs ennemis, sans se frapper eux-memes par ricochets ; ils se resolvaient, de gaiete de cceur, a cette fatalite. Cependant, ils n'avaient pas scrupule de s'eviter cette repercussion, lorsqu'ils le pouvaient, sans mettre en peril le principe de la greve generale. A ce mobile obeissaient les travailleurs qui, par cordiale camaraderie (tels les boueux et les balayeurs des rues) s'efforgaient d'attenuer, dans les quartiers ouvriers, les inconvenients de I'arret du travail.

Cette clairvoyance de raccord necessaire entre fibres de classe, jaillissant en plein conflit, 6tait un symptome de I'orientation qu'allait prendre la gr6ve generale : a sa phase, d'abord purement dissolvanle et imilaterale, allait succeder une phase de solidarite effective, de reconstitulion sociale.

Pour I'instant, la portee du conflit, encore a son debut, r6sidait dans la demonstration de la toutcpuissance de la classe ouvriere, manifestce par un acte nogalif : rimraobilite, succ6dant a I'inlassable activitc.

Et cette immobilite gagnait de proche en proche !

Aux boulangeries, le pain manquait en partie. Les ouvriers avaient, en proportions considerables, abandonne le travail. Les patrons, s'ingeniant a les suppleer, avaient mis la main a la pate. Seuleraent, en bien des fournils, les mitrons, — qui avaient la pratique des greves, — avaient pris la precaution, avant de se retirer, de rendre les fours momentanement inutilisables. Et ce, sans les deteriorer, sans y Jeter de produits nocifs. De ce fait, quantite de boulangers se trouvaicnt dans un complet embarras.

Aux boucheries, la diseite de viande n'etait pas encore sensible. La greve ne s'y constatait que par une penurie de personnel, norabre de gar^ons boucbors ayant depose le tablier.

Aux epiceries, aux grands bazars d'alimentatlon, meme marasme : un personnel restreint assurait le senice.

Aux Ilalles, Tencombrement de la raatin(''e n'avait pas eu la densite habituelle. II y avait, eu du calme,

ail lieu des Lousculades et du tohu-bohu journaliers. Les maralchers des environs, redoutant des incidents, ne s'6taient guere aventures. La plupart avaient prefere s'abstenir du voyage. Aussi, n'eussent 6t6 les expeditions de province, qui affluaient encore, le marche eut eu pietre physionomie.

Gette insuffisance eut sa repercussion en tous les quartiers ; les marchands de primeurs, de legumes, de victuailies furent chicliement approvisionnes.

Ainsi, des le premier jour de greve, un resserrement symptomatique alTectait I'essentiel traflc, le commerce de I'alimentation. Et comme la question du ventre primait toutes les autres, ce signe avantcoureur d'une possible disette ne pouvait que surexciter les inquietudes, accroitre les angoisses.

Gette perturbation, qui se revelait alors que le geste d'inertie de la classe ouvriere s'esquissait a peine, etait une probante affirmation de sa force. Le proletariat 6tait done bien le grand metteur en cGuvre de la SocieL6 : il etait le boeuf qui, la t6te prise au joug, ton jours courbee vers la terre, avait sans fin ni tr6ve creus6 le dur sillon, le f6condant de sa sueur.

Et voici que le boeuf, las de trimer sous I'aiguillon, s'arcboutait sur la terre fraiche et, relevant le front, sondait I'avenir. Qu'allait-il en decouler ? Apres avoir prouve qu'il est le rude et bon ouvrier social, que sans lui, du champ ne sortiraient que ronces et epines, que sans lui rien n'est rien, allait-il avoir I'audace de vouloir etre tout ?

Pour rhenre, il s'en tenaif a la resistance passive.

Dans les quartiers industrieux, aux faubourgs et aussi aux banlieues, les ateliers etaient deserts et, au-dessus des usines, les hautes cherain6es ne crachaient plus leurs volutes noires.

Dans le Marais, le faubourg du Temple et les parages avoisinants, ou foisonnaient les industries d'art et les cent metiers d'articles de Paris, — rappelant la vicille artisannerie, — les ateliers de ciseleurs, bijoutiers, maroquiniers, monteurs en bronze^ etc., etaient vides. Vides aussi, dans les rues et les cit6s fourmillantes qui bordaient le faubourg Antoine, les ateliers d'ebenisterie.

Au quartier Saint-Marcel, aux bords de la Bievre, les ouvriers travaillant les peaux avaient abandonn6 le travail. De meme, a la Glaciere, les ouvriers des fabriques de chaussures, des fonderies, etc.

A Pantin, a Aubervilliers, les usines des produits chimiques, les savonneries, la manufacture d'allumettes, chomaient. Pareillement, a Saint-Denis, les chantiers de construction et les cinquante autres bagnes industriels, ou s'etiolait une population immigree de Bretagne ou d'ailleurs. A Ivry, a Batignolles, les ouvriers des forges se reposaient ; de meme a Boulogne, a Arcueil, les blanchisseurs ; de meme, a Levallois, a Puteaux, les ouvriers de I'automobile... :•

Partout ! Partout ! Sur tous les chantiers, dans toutes les usines, dans tous les ateliers, I'arret du travail succedait a la fievre de production.

Les ouvriers se croisaient les bras, — simplement !

Gependant, cette unanime suspension du travail ne s'etait pas, sur tous les points, r6alis6e avec la

spontaneite desirable. II y avail eu besoin, a maintes reprises, de prendre le contre-pied dii compelle intrare de TEvangile : au lieu de forcer a entrer ceux qui s'y refusaient, il avait fallu pousser les recalcitrants vers la porte, — les forcer a sortir.

L'operation s'effectuait avec mansuetude. Les syndicats avaient mobilise des del6gues, ayant mission de s'assurer que la decision de greve etait generaleraent mise a execution. Ges camarades servaient de centre de jonction a des cohortes de grevistes, qui zigzaguaient de quartiers en quartiers, passant en revue usines .et ateliers et s'assurant que I'arr^t y etait complet.

La oil le travail n'etait pas suspendu, les manifestants entraient d'assaut. Tout d'abord, ils faisaient tomber les courroies, tournaient les commutateurs, lachaient la vapeur, eteignaient les feux... Ges precautions preliminaires accomplies, ils expliquaient aux inconscients continuant a trimer combien leur acte etait antisocial ; leur faisaient honte de manquer ainsi a la solidarite que se doivent entre eux les travailleurs ; s'effor^aient a leur faire comprendre qu'ils se portaient tort a eux-memes, qu'ils patiraient de cette trahison. Puis, en conclusion a cc bref cours de morale syndicate : « Ouste ! tout le monde dehors !... »

Parfois, les debaucheurs se buttaient a une tentative de resistance : des contre-maitres zel6s, des patrons entiches de leurs prerogatives, voire des ouvriers routiniers et inconscients s'interposaient, cherchant a refouler les grevistes, a les empecher de penetrer. II en resultait des bourrades, des bous-

culades, des bagarres. Mors, si Tun des champions de I'ordre exliibait un revolver, mena^ait les envahisseurs, il etait tot mis hors d'etat de nuire ; I'arme lui 6tait arrachee des mains et il liii etait donne le conseil de ne pas recidiver.

N6anmoins, si quelques-uns de ces incidents tournerent au tragique, ce fut le petit nombre, meme lorsque les patrons s'aviserent de faire appei a la protection des autorites. Gelles-ci etaient harcelees de demandes de secours ; dies ne savaient qui entendre, a qui proraettre appui, ne pouvant, sur cent points divers 6galement menaces, envoyer des agents ou des troupes.

Les prealables mesures de protection se trouvaient insuffisantes et inefflcaces. Des patrouilles a cheval sillonnaient bien les rues, des postes de troupes 6taient bien installes aux endroits strategiques, — mais les d6baucheurs qui, tel un element dcchaine, passaient en trombe, ne fon^aient pas droit devant eux, en aveugles ; ils savaient eviter les embuscades, se d^tourner des patrouilles. Au moment propice, ils se repliaient, obliquaient a droite ou a gauche, — au besoin s'egrenaient, pour se reformer en arriere ; ils ne tenaient pas tete a la force armee, lachaient pied devant elle, se refusaient a la bataille... et allaient operer plus loin.

A ce jeu, les troupes gouvernementales s'6nervaient et s'epuisaient. Elles etaient d'autant plus harass6es par les marches et contre-marches, inutiles et vaines, qui leur etaient imposees, que dans la plupart des cas, elles arrivaient apres coup au point qu'elles avaient ordre de defendre, — n'ayant que

la deception de constater les traces du passage des gr^vistes.

Ges derniers avaient pour eux la sup6riorite de rinitiative et de la spontaneity ; ils savaient apporter a leurs agissements I'impromptu favorable au succ6s.

Point de repetition monotone et de gestes ton jours identiques ! Ainsl, pour varier leurs operations, ils ne se faisaient pas scrupule, au sortir d'une usine, de s'aiguiller vers un bazar ou un magasin de nouveaut6s.

Ils y faisaient irruption par toutes les entrees a la fois ; ils farandolaient au travers des galeries, refoulant devant eux les employes encore au travail. Leur irrespect pour les marchandises etalees 6tait si complet que, par crainte de plus appreciables degats, les directeurs s'erapressaient de rendre la liberte au personnel et donnaient, en hate, les ordres pour que rapidement soient baissees les devantures.

Et ces foules d'ouvriers, d'employes, ainsi lAch^s dans Paris, y apportaient un regain de fermentation.

Tandis que les uns, d'esprit timore, casanier, se garaient de la cohue et regagnaient leurs demeures, d'autres se mettaient au diapason : ils se melaient aux gr6vistes, aux manifestants, d'abord par simple curiosite ; puis, entraines, gagnes par la fi^vre de la rue, ils n'etaient pas les moins ardents, faisaient chorus avec les camarades.

Entre les spectacles divers que la grande ville offrit ce jour-la, — spectacles ou la comedie s'amalgamait au drame, — il en fut un qui ne manquait

32 CUMMENT ^•OUS FEKONS LA REVOLUTION

pas de couleur. II eut pour scene, entre raidi et une heure, les rues qui s'eparpillent de la Madeleine h ropera.

Tandis que les banques et les maisons de commerces de luxe, qui puUulent dans ces quartiers, avaient juge prudent de ne pas ouvrir leurs portes, les maisons de couture et de mode, qui y foisonnent aussi, avaient exige que leur personnel vint au travail.

A rtieure du repas, les ouvrieres, craintives un peu, mais fort curieuses du tableau de la rue, descendirent de leurs ateliers, s'enhardissant mutuellement. Les restaurants, d'habitude extreraement animes, ou dominait la gaiete, ou fusaient les rires, etaient presque deserts, a derai-silencieux ; les conversations y bruissaient en sourdine, et le service, tres incoraplet, etait restreint, insuffisant.

Le moment fut juge propice par les grevistes de la couture, — des tailleurs principalement, — pour amener a faire cause commune avec eux Fensemble des ouvriers.

Dans la matinee, leurs tentatives dans ces parages avaient echoue,- — le deploiement des forces polici^res et militaires qui, de la rue de la Paix au boulevard Malesherbes, etait fort compact, y mettant obstacle. Maintenant, ces grevistes. Ires au courant des habitudes du quartier, ulilisaient les minutes de flanerie precedant la rentree aux ateliers, lis se melaient aux groupes d'ouvri^res, les endoctrinaient et les amenaient a crier : « Vive la greve ! »

Les autorites s'effarerent de ces clameurs, mi-frondeuses, mi-goguenardes. EUes •voulurent les r6frener.

Mai leur en prit ! Ce qui n'etait, de prime abord, qu'amusette vira au serieux. En peu de temps, la rue de la Paix grouilla d'une foule, en grande partie feminine et qui, narquoise et furieuse, ne voulait pas reprendre le travail.

Contre cette foule, plus exub^rante que belliqueuse, qui, en fait d'armes, n'aurait pu brandir que de legers parapluies, les offlciers de police eurent la maladroite imprudence d'user de violences : ils la flrent charger par leurs agents, poings en avant. Les horames flrent front a I'attaque, protegeant les femmes, le mieux qu'ils purent. lis n'y parvinrent qu'eo partie.

Ge fut une melee sauvage ! Des ferames, des jeunes filles roulaient a terre, brutalis^es, pi^tinees j d'autres, apeurees et afFolees par la charge, en subissaient un contre-coup nerveux et moral qui les rendait malades de terreur. Ge n'etait que oris d'angoisse, de d6tresse et de douleur !

De la rue de la Paix, la panique se propagea aux rues avoisinantes. Une rumeur domina tout, suscitant I'indignation de tons : I'assommade des ferames par les sergents de ville.

II n'en fallut pas davantage pour que les ateliers ou le travail continuait encore se vidassent en tumulte, — malgre les patrons, qui voulaient garder leur monde et tentaient de fermer les portes pour empecher la sortie.

Les ouvrieres, (^nervees et encol6r6es, se dispersferent comrae une vol6e de moineaux, s'6parpill6rent dans leurs quartiers respectifs.

Le r6cit des 6v6nements dont elles avaient H6 les

iieroines et les victimes ajouta un grief nouveau aux motifs de surexcitation.

Ainsi, la fermentation empirait, non seulement dii fait de la greve, — acceler^e par le tourbillonnement des manifestants, — mais encore du fait des mesures gouvernementales pour enrayer la crise

Tout concourait done a donner a Paris I'aspect d'une cil6 en revolte et les pulsations de son vaste organisme de travail et de circulation se ralentis^ saient, se rapprochant de plus en plus de I'arr^t total

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