LEIPSIG
PONTHIEU, MICHELSEN ET C^».
SUR
LA CRISE ACTUELLE
C'est à vous que j'en ai, Monseigneur. La presse , libre entre deux guichets, fustige ses geôliers, aux mains desquels est suspendu le bâillon , et engage la lutte que soutiendra, dit-on, la phalange législative ; et moi, soldat consciencieux, au bout de douze années de service et de douze années de prévoyance , après avoir aussi décoché ma flèche constitutionnelle , je prétends viser un autre but. Assez long-temps j'ai eu affaire à ces champions du pouvoir , chefs et subalternes , pétris désormais d'un limon si étrange, que chez eux le trait enfonce et pénètre presque de part en part sans rencontrer ni cœur ni veine. Quels hommes , bon Dieu ! que ces opiniâtres et ser-
viles instrumens d'un fanatisme qu'ils ne partagent pas ! Ils sont là , debout, impassibles, rangés en ligne pour masquer et protéger la milice jésuitique; et à voir le courage d'un genre tout nouveau avec lequel ils reçoivent, pour le compte d'autrui , une grêle de mépris personnels , de vérités outrageantes , on ne sait à quoi comparer ces remparts vivans de la cité ultramontaine. Vous qui avez fait la guerre, Monseigneur, aidezmoi, de grâce, à trouver une similitude. J'ai ouï parler de ces boucliers inventés contre le canon , de ces ouvrages en terre dont les flancs engloutissent la mitraille, et à l'abri desquels on se met parfois en sûreté ou en embuscade. C'est cela même. La troupe à couvert, ce sont les moines ; nos gens ministériels sont les boucliers; la mitraille et le canon , c'est l'explosion de l'indignation publique. Allons, j'ai en dégoût ce combat prolongé contre des adversaires cuirassés de fange, et je veux m'en prendre à quelqu'un qui ait l'épiderme délicat et la fibre sensible. „^ Mais au moment où je vous étonne , Monsei-
(7 ) gneur, par cette brusque fantaisie et par mes figures guerrières, voici que la manœuvre change dans le camp opposé. Les machines administratives ont ouvert un passage à la milice qu'elles abritaient , et qu'on a reconnue à ses coups d'arquebuses. Ce ne sont plus ici métaphores. Les arquebuses modernes , autrement nommées carabines, sont de métal bien trempé, bien travaillé, et envoient du plomb de calibre dans la tête de quiconque ose dire en plein air que l'administration n'a pour elle que la force brutale. Je me trompe , on n'a pas même besoin de le dire; chacun est présumé le penser, et le coup va toujours à son adresse dès qu'il atteint le pre-^ mier venu qui se rencontre là mal à propos ou à propos, parlant ou se taisant, à la fenêtre^ou dans la rue , au miheu de la foule ou bien isolé. D'ailleurs l'essentiel est de faire un exemple : or mutiler ou tuer des citoyens paisibles , rien n'est plus exemplaire pour ceux qui ne seraient pas de tempérament pacifique. Quant aux braves cavaliers qui tirent juste et à bout portant, ils sont
très-bien montés , aussi bien montés que l'était le célèbre escadron de Colmar. Ces cavaliers sontils ceux qui accompagnent les missions en véritables anges gardiens , qui apparaissent, sous un aspect moins tutélaire, aux leçons un peu bruyantes des professeurs que ne choisit pas l'Académie, et surtout aux convois des hommes envers lesquels la patrie se montre reconnaissante ? Voilà ce que j'ignore; je sais seulement qu'à leurs sabres, à leurs mousquets et à leurs chevaux ont été adjoints les fusils de munition de l'infanterie, ainsi que cela eut lieu aux jours de la proposition Barthélémy, de sorte que la fête électorale de 1827 a été ensanglantée comme le fut le deuil de 1820.
A ce spectacle j'ai laissé là mon épître commencée ; et une foule de souvenirs du Midi en i8i5, de Grenoble et de Lyon en 1817, du Haut-Rhin en 1822, de Paris depuis les essais de Stévenot jusqu'aux chefs-d'œuvre de MM. Delavau et Franchet , une foule de faits et gestes de la police politique, crimes saints, dévotes
(9) évasions , fraudes pieuses , péchés mignons électoraux , financiers , judiciaires , se sont pressés dans mon esprit depuis le procès-verbal qui constate le suicide du maréchal Brune , jusqu'au procès-Yerbal qui constate l'innocence de Contrafatto depuis les remerciemens adressés à la garde nationale du Gard jusqu'au licenciement de la garde nationale de Paris, et sont venus se lier aux éyénemens des 19 et 20 novembre, et à la doctrine des rigueurs salutaires et des immolations : j'ai rapproché ces preuves historiques et ces doctrines avouées du caractère des hommes qui ont la puissance, de leurs habitudes beaucoup plus vindicatives qu'administratives , des moyens que leur donne l'autorité patente et l'organisation occulte, de leur longue expérience d'impunité , de leur intérêt à brouiller les cartes pour obtenir, par quelques jours d'anarchie concertée, la revanche de la partie légalementperdue; et de ce faisceau de précédens et d'inductions je voyais résulter la certitude morale que les torches populaciéres ne sont que la réplique du
( >o) dépit et du machiavélisme aux illuminations nationales. Mais une enquête juridique se poursuit, et cette grande cause ne manquera ni d'avocats éloquens ni de magistrats éclairés et intègres. J'abandonne donc une plaidoirie dont tant d'autres s'acquitteront mieux que moi , pour revenir au procès qu'aucun procureur du roi ne songe à vous intenter , et j'y reviens armé de nos derniers troubles comme d'un nouveau grief contre vous.
Avant tout cependant je dois prévenir les méprises auxquelles s'expose, près d'une Altesse , un correspondant plébéien et ignoré. Qu'elle ne redoute ici aucun écart de la presse. Il suffit que nous ne soyons plus au temps où un simple particulier ne pouvait , sans audace , adresser à un grand autre chose que des éloges ou des prières, pour que j'use avec réserve d'un droit dépourvu de péril. Qu'elle redoute bien moins encore un de ces abus dont le soupçon me fait rougir , et dont il faut pourtant qu'un inconnu se défende dans ce siècle spéculateur. Non ,
Monseigneur , il ne vous parviendra de la main qui signe cet écrit, ni placet sous une forme équivoque , ni dédicace adroitement calculée pour les chances de l'avenir. Le char de l'opulence non plus que celui du pouvoir ne me verront jamais à leur suite ; et j'éprouve aujourd'hui le besoin de renouveler publiquement l'engagement pris avec moi-même de n'accepter aucune faveur qui ne découlerait pas d'une souice populaire. C'est dans la double mesure d'une franchise patriotique sans aigreur et sans ambition que se renfermera cette épîtrej et, pour m'expliqucr plus clairement par une supposition , si je vivais sous le règne du prince qui porta votre titre avant de porter le nom de Louis XII, et que ce fût à lui qu'allât cette feuille, le roi de France n'aurait à mon égard ni à pardonner les injures ni à récompenser les services reçus par le duc d'Orléans.
Il est une autre inquiétude contre laquelle cette missive est de nature à rassurer l'homme le plus prompt à s'alarmer , et dont je ne puis
vous entretenir sérieusement. L'idée un peu folle m'en est venue en lisant une anecdote qui vous concerne et qu'un historien a recueillie. Walter Scott raconte que , dans un de ces jours d'émotion politique sifréquens depuis i8i4> un billet anonyme exprimant plus d'intérêt qu'il ne ■Vous convient d'en inspirer, fut glissé jusque sous la main de Votre Altesse, qui, pour toute réponse , se hâta de le remettre à l'autorité légitime. Votre prudence n'aurait point à prendre les mêmes précautions contre ma lettre , quand bien même elle ne passerait pas sous les yeux de l'autorité avant d'arriver sous les vôtres ; elle est écrite par un ami de Tordre , de la conciliation générale, de la paix publique fondée sur des bases solides ; et si je trouble votre repos , Monseigneur , c'est dans l'espoir que vous nous aiderez à raffermir celui de la France. Tout le monde est aujourd'hui d'humeur querelleuse ; et, seule, enveloppée d'une auréole d'azur et d'or. Votre Altesse sommeille audessus des orages. Sa quiétude m'ennuie,