V, 1-XII
L'incréduhité en Israël.
Jusqu'ici, la révélation de Jésus s’est opérée dans un . milieu en général neutre; la foi et l’incrédulité ont été des faits exceptionnels; l'attitude des masses à été jugée sans doute par le Seigneur, mais elle ne s’est pas encore nettement dessinée. Dès ce moment, la situation change. Jésus continue à accomplir l’œuvre messianique , à manifester ce qu'est le Père et ce qu'il est lui-même pour l'humanité. Mais ce double témoignage rencontre une incrédulité croissante et, bien loin de la vaincre, contribue plutôt à la renforcer. Le développement de ce fait anormal devient pour un temps le trait dominant de l’histoire (ch. V-XID. La foi, à où elle se montre, est semblable à un faible remous, comparativement au puissant et rapide courant qui entraîne la masse de la nation.
C'est en Judée que s’accomplit ce développement de l'incrédulité. Ailleurs, l’antipathie n’existe que d’une manière sporadique ; c’est à Jérusalem que, par des raisons faciles à comprendre (comp. I, 19 et suiv.), est concentré le principe de la résistance. Dans cette capitale, aussi bien que dans la province qui en dépend, se trouve une armée bien disciphnée, dont le fanatisme est prêt à soutenir la haine
Il. 1
de ses chefs, dans tout ce qu’elle entreprendra de plus violent. Jésus connaissait bien cette situation. Il la dépeint dans les Synoptiques par cette parole poignante : « 1} ne convient point qu'un prophèle meure hors de Jérusalem » (Luc XIIT, 33). Sans doute, Jean-Baptiste périt par le glaive d'Hérode; mais nous avons vu IV, 1 que très-probablement les pharisiens et les scribes n'étaient pas étrangers à ce forfait.
Gette observation explique la place relativement si considérable qu'occupent les voyages à Jérusalem dans le quatrième évangile. La tradition générale, qui forme le fond des trois narrations synoptiques, avait pour but l’'évangélisation populaire, l’œuvre de la mission; elle mettait par conséquent en relief les faits qui avaient positivement contribué à l'établissement de la foi nouvelle; ce qui n’avait pas abouti n'existait pas pour la narration populaire. Or c'était surtout en Galilée que s'était accomplie l’œuvre du Seigneur, considérée sous ce point de vue. (est dans cette province, plus indépendante du centre, que son ministère avait exercé sa puissance créatrice et produit des résultats positifs. [ci, point d'opposition systématique, de résistance organisée. Dans ce milieu, généralement bienveillant, Jésus pouvait parler en simple missionnaire ; s’il se trouvait dans le cas de faire de la polémique, c'était plutôt avec des émissaires, venus de Judée, qu'avec des Galiléens : Matth. XV,4, 49; Marc I, 22; VII, 1 ; Luc V'17(compAVEMee I pouvait donc donner un libre essor à ces prédications inspirées par quelque scène de la nature, à ces mots heureux et pleins d’à-propos, à ces gracieuses paraboles, à ces enseignements en rapport avec les besoins immédiats de la conscience humaine, à toutes ces formes de discours, enfin, qui deviennent de préférence l’objet de la tradition et alimentent l'évangélisation sous sa forme la plus simple.
À Jérusalem, au contraire, l'élément hostile dont Jésus se trouvait continuellement entouré, l'obligeait à une incessante controverse. Sans doute le témoignage qu'il se rendait à lui-même, prenait ainsi des proportions plus amples et des formes plus saïllantes; mais le point de vue polémique et apologétique de ces discours et le résultat à peu près complètement nul de toute cette activité en Judée rendaient cette partie de son ministère moins propre à devenir l’objet de la prédication primitive. Et c'était ainsi que les voyages à Jérusalem avaient dès l’abord été laissés dans l'ombre dans les récits apostoliques et avaient enfin disparu de la tradition.
L’apôtre Jean, qui présentait le tableau du ministère de Jésus à un point de vue bien supérieur à celui de l’évangélisation populaire, devait tirer les voyages à Jérusalem de l'arrière-plan où on les avait antérieurement laissés. Ces séjours de Jésus dans la capitale avaient été les engagements successifs qui avaient préparé cette catastrophe finale de laquelle seule la narration traditionnelle avait conservé le souvenir. D’après le plan que l’évangéliste s’était tracé, il devait les rappeler avec le plus grand soin, soit à cause des discours et des actes dans lesquels Jésus avait, en plusieurs Occasions mémorables, manifesté sa gloire en face de ses adversaires déclarés, soit en raison de l'importance qu'avaient eue ces luttes dans l’endurcissement graduel du peuple israélite. Ces voyages de fêtes, dont chacun aurait dû resserrer plus étroitement les liens entre l'Époux et l'Épouse , en ‘avaient, au contraire, hâté la rupture et n'avaient ainsi servi qu'à préparer ce long divorce, qui dure encore. Au point de vue du quatrième évangéliste, ces voyages devaient donc occuper une place considérable dans le tableau du ministère de Jésus.
Jetons un coup d'œil sur la distribution générale du récit
dans cette partie. Les points de départ de la narration nous paraissent être trois miracles accomplis en Judée : la guérison de l’impotent de Béthesda, ch. V; celle de l’aveuglené, ch. IX; et la résurrection de Lazare, ch. XI. Ce sont les nœuds du récit : chacun de ces faits, au lieu de concilier à Jésus la bienveillance et la foi de ceux qui en sont les témoins, devient chez eux le signal d’une recrudescence d’hostilité et de haine. Jésus a caractérisé ce résultat tragique dans ce reproche, plem à la fois de douceur et d’amertume (X , 32) : «Je vous ai montré de la part de mon Père plusieurs bonnes œuvres ; pour laquelle me lapidezvous ?» À chaque fois, le fait miraculeux est suivi d’une série d'entretiens et de discours en rapport intime avec le signe qui y a donné lieu ; et la discussion se poursuit jusque dans le séjour suivant. Ainsi la lutte engagée au ch. V à l’occasion de la guérison de limpotent continue dans le séjour de Jésus à la fête des Tabernacles : ch. VIE et VII (comp. VIT, 19-24); ainsi encore, les discours qui se rapportent à la guérison de l’aveugle-né, ch. IX et X (première partie), se reproduisent, pour le fonds, à la fête de la Dédicace, ch. X (seconde partie). Jésus ayant toujours som de quitter Jérusalem avant que les choses en viennent aux dernières extrémités, le conflit qui s’est élevé dans un sé- Jour, retentit encore dans le suivant.
Voici donc quelle nous paraît être la disposition du récit : Au ch. V, la lutte vaguement annoncée IV, 1. 2 éclate à la suite de la guérison de l’impotent. Jésus, pour prévenir une catastrophe imminente, se retire pruderhment en Galilée et donne ainsi à la haine des Juifs le temps de se calmer. Mais, en Galilée aussi, il retrouve l’imcrédulité (ch. VI), seulement sous une forme différente : en Judée, on hait et on veut faire mourir; en Galilée, on se contente de déserter. Il n’y avait pas là le stimulant d’une haine ac-
CHAP. V-XIL. 5) tive, la jalousie; l’incrédulité ne provenait que de lindifférence naturelle et de l'esprit charnel du peuple. Avec le voyage à la fête des Tabernacles (ch. VIT et VIT) recommence la lutie engagée au ch. V; à la fin du ch. VITE, la tension entre Jésus et ses adversaires atteint le plus haut degré. C’est la première phase, ch. V - VII — Le ch. IX ouvre la seconde. La guérison de laveugle-né donne un nouvel aliment à la haine des adversaires de Jésus ; néanmoins, lors même que leur fureur va croissant, la lutte diminue d'intensité, parce que l’autre combattant commence à se retirer volontairement du champ de bataille. Jusqu'à la fin du ch. VIE, Jésus avait cherché à agir sur l'élément hostile; dès ce moment il commence à l’abandonner à lui-même. Il rompt de plus en plus avec l’ancien troupeau et travaille à recruter le nouveau. Les discours qui se rapportent à cette seconde phase, vont jusqu’à la fin du ch. X. — La troisième a pour signal la résurrection de Lazare ; cet événement met le comble à la fureur des Juifs et les pousse à une mesure extrême : ils condamnent Jésus à mort; et, bientôt après, l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, à la tête de ses adhérents (ch. XII), hâte l'exécution de cette sentence. Cette dernière phase comprend ch. XI-XIF, 36. À ce moment, Jésus abandonne complètement Israël à son aveuglement et se retire de la lutte: «Et s’en allant, il se cacha d'eux.» L’évangéliste clôt ce tableau du développement de l’incrédulité juive par un coup d'œil rétrospectif qu'il jette sur ce fait mystérieux; 1l montre que ce résultat n’avail rien d'inattendu, et il en dévoile les véritables causes : XIF, 97-00.
Cest amsi que, sur le fond permanent de l’histoire évangélique : Jésus s’offrant au monde comme son salut, se dessinent dans cette partie trois cycles bien gradués:
1° V-VIIT : l'explosion de la lutte.
2° IX et X : l’exaspération croissante des Juifs.
3° XI et XIT: le résultat de cette haine, dès longtemps annoncé, la sentence de mort de Jésus.
L’enchaînement de ces trois cycles est purement historique. La tentative, souvent renouvelée, de disposer systématiquement cette partie d’après certaines idées , telles que celles de vie, de lumière et d'amour, échoue contre le fait suivant: L'idée de vie, qui domine dans les ch. V et VL est de nouveau mise en relief dans les ch. X et XI, et cela après que les ch. VIIT et IX ont surtout fait ressortir celle de lumière. Enfin, ce n’est que dès le ch. XII, dans une tout autre partie de l’évangile, que ressort particulièrement le côté de l’amour. De telles divisions sortent du laboratoire des théologiens, mais jurent avec la simplicité du témoignage apostolique, fidèle reflet de l’histoire. Jésus, dans son enseignement, répond en chaque circonstance à la situation donnée qui est pour lui le signal du Père. Au ch. V, s’il se représente comme celui qui a la mission de ressusciter spirituellement et physiquement l'humanité, c’est qu'il vient de vivifier les membres d’un impotent ; au ch. VF, s'il se donne comme le pain de vie, c’est à l’occasion de la multiplication des pains ; dans les ch. VIT et VIIF, 11 se présente comme l’eau vive et la lumière du monde par allusion à l’eau du rocher et à la colonne de feu dans le désert, que rappelait la fête des Tabernacles , etc. À moins que de prétendre avec Baur que les faits eux-mêmes sont controuvés, il faut renoncer à imposer un ordre rationnel aux discours dont ces faits sont l’occasion et le texte.