QUE LES FRÈRES S'OBÉISSENT LES UNS AUX AUTRES
l'unitive? » Curiosités, curiosités légitimes après tout, puisque notre unique intérêt au monde est de savoir si nous sommes bien avec celui-là seul qui compte. Et la réponse divine ne manque jamais. Mais d'ordinaire nous n'écoutons pas où il faudrait pour la recueillir. L'imagination, la sensibilité, l'esprit humain, les mauvais anges nous leurrent. Ce n'est pas même à Dieu, dans la prière, qu'il faut demander ce redoutable secret. Notre confesseur ne sait pas non plus. C'est à notre obéissance qu'il faut regarder, très humblement, très loyalement. SI nous constatons, dans les faits, que décidément notre âme est devenue une disponibilité, une docilité profonde et comme sans mesure, réjouissonsnous, remercions le Seigneur : il est tout proche. Et peut-être les strophes symboliques de saint Jean de la Croix chantent-elles tout bas dma notre cœur :
Mon âme s'est employée.
Avec tout ce que je possède, à son service.
Je ne garde plus de troupeau,
Je n'ai plus d'autre office :
Ma seule occupation désormais est d'aimer.
Si donc à l'avenir, dans ces prairies, Je ne suis plus ni vue, ni rencontrée, Vous direz que je me suis perdue, Que, marchant toute ravie d'amour, Je me suis volontairement perdue, et j'ai été gagnée.
Saint Benoît observe que, dans cette obéissance due à tous, il y a, néanmoins, une hiérarchie à observer. H est normal que l'Abbé et les doyens soient écoutés les premiers. Lorsque nous sollicitons une permission ou que nous remplissons une obédience, il nous faut prévenir tout conflit de juridictions, bien loin de le provoquer malignement. Les autorités proprement dites étant écoutées tout d'abord, dit saint Benoît, ou n'étant point intervenues, tous accueilleront avec simplicité, humilité et bon sens, les ordres légitimes, les indications, les remarques des aînés. C'est un conseil de perfection ; mais, dans une mesure, c'est un précepte. Et s'il se rencontre au monastère un disputeur, un esprit toujours prompt à contester, toujours pourvu de fortes raisons pour se dérober à l'obéissance, on lui fera comprendre que cette disposition est absolument incompatible avec la vie religieuse ; et on le châtiera : Si guis videtur contentiosîis esse, disait déjà l'apôtre saint Paul (I Cor., xi, 16), nos iaUm conswtudinem non hahemus, neque ecclesia Dei.
Si quis autem pro quavis minima causa ab Abbate vel a quocumque prière suo corripiatur quolibet
modo; vel si leviter senserit animum prioris cujuscumque contra se iratum vel commotum, quamvis modice, mox sine mora tamdiu prostralus in terra ante pedes ejus jaceat satisfaciens, usque dum benedictione sanetur illa commotio. Quod si quis contempserit facere, aut corporali vindictae subjaceat, aut si contumax fuerit, de monasterio expellatur.
Chaque expression est suggestive, dans ces prescriptions dont la sévérité nous étonne peut-être. Elles sont en harmonie pourtant avec la sainte Règle tout entière, avec les Règles anciennes (1) ; et, honnis certains détails, elles ont toujours force de loi. Ce n'est pas, semble-t-il, pour n'importe quelle réprimande que le moine interpellé doit satisfaction, mais seulement lorsque la remarque est soulignée chez le supérieur par quelque émotion, par quelque vivacité dans le ton et surtout par un mouvement d'indignation. Ce paroxysme n'est pas requis pour que le coupable s'exécute : il sufl&t d'une émotion légère : quamvis modice. H n'est pas nécessaire non plus qu'elle soit notoire, mais simplement qu'elle Boit devinée, légèrement aperçue : vel si leviter senserit. Si menu que puisse paraître le motif de la réprimande : pro quaxis minima causai quelle que soit la manière dont elle est faite : quolibet modo; et d'où qu'elle vienne : àb Ahhate vel a quocumque priore sux) : c'est aussitôt et sans retard, sans réfléchir ni peser le pour et le contre, qu'il faut se prosterner à terre (2). Et l'on demeurera dans cette posture humiliée jusqu'à ce que la bénédiction du supérieur vienne attester que son irritation a disparu. Saint Benoît suppose, naturellement, que la miséricorde ne tardera pas plus que n'a tardé le repentir.
H ne s'a^t donc aucunement de se justifier, d'assurer qu'on n'a pas Bongé à mal, de protester que les intentions étaient droites ; il s'agit beaucoup moins encore de se répandre wi impertinences. Et, nous l'avons dit, ce point de Règle n'est pas périmé ; il est des circonstances où le délinquant doit aussitôt demander pardon à genoux, où il doit du moins présenter des excuses. Le profit de cette humble soumission est double : le frère réprimandé trouve sur l'heure le moyen facile de réparer sa faute, de redevenir petit, et, dans une attitude comm* celle-là, il n'est plus tenté de discuter ; le supérieur, de son côté, est incliné au pardon immédiat, et Bon émotion s'évanouit soudain tandis que sa main fait le geste de bénir : IJsque dum henediciione sanetur illa commotio. H y a édification mutuelle.
(1) Frater qui pro quaUbei eulpa arguitur vel inerepaiiu, p(Ui€niiam habeai et non respondeat arguenti; sed humiliet se in omnibus (S, Macab., Reg., xvi).
(2) Cxas,, Inst., IV, xvi.