‹ Commentaires d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca (volume 2)Chapitre 107 sur 130 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

ÎJBÊ chrétiens quittent l'île de Malhaao.

Quand Dorantes et Castillo revinrent dans Tile , ils réunirent tous les chrétiens qui étaient assez dispersés : ils se trouvaient au nombre de quatorze. J'ai déjà dit que je restais de l'autre côté sur la terre ferme où les Indiens m avaient emmené. J'étais si malade

que je n'avais plus d'espoir d'en réchapper : cette idée seule aurait suffi pour m'entrainer * au tombeau. Dès que les chrétiens l'eurent appris, ils donnèrent à un Indien le manteau de martre que nous avions pris au cacique , à condition qu'il les conduirait où j'étais, pour me voir. Ils vinrent au nombre de douze : les autres étaient si fkibles qu'ils n'eurent pas le courage de les accompagner. Voici les noms de ceux qui vinrent : Alonzo del Castîllo , Andrès Dorantes, Diego Dorantes, Valdivieso, Extrada, Tostado, Chaves, Gutierrez, Esturîano, prêtre, Diego de Huelva, Estevanico le nègre et Benitez. Etant arrivés sur le continent , ils trouvèrent un des nôtres, nommé Francisco de Léon; ils suivirent ta côte tous les treize. Quand ils passèrent , les Indiens me le firent savoir; ils m'apprirent aussi que Hieronymo de Alanez et Lope de Oviédo étaient restés dans l'île : ma maladie m'empêcha de les voir et de les suivre. Je fus f^ligé de rester un an chez les Indiens de l'île : enfin les mau-

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vais traitements et le travail dont ils m'accablaient, me forcèrent de prendre la fuite , et de me réfugier chez les Indiens de la nation Charruco , qui vivent au milieu des bois sur la terre ferme; car mon existence chez les premiers Indiens était insupportable. Entre autres travaux auxquels ils m'employaient, ils m'envoyaient arracher les racines dont ils se nourrissent y sous l'eau et au milieu des ro^*» seaux où elles croissent ; j'en avais les doigts si;abimés , que pour les faire saigner , il suffisait de les toucher avec une paille. Les roseaux me coupaient de tous côtés ; car beaucoup étaient brisés, et il fallait entrer au milieu, vêtu comme on sait que j'étais. C'est ce qui fut cause que je me décidai à passer chez les autres naturels , et j'y fus beaucoup mieux. Je me fis colporteur, et je mis tous mes soins à bien faire mon office : ils me nourrissaient, me traitaient fort bien; ils m'envoyaient de côté et d'autre chercher ce dont ils avaient besoin , car les guerres

continuelles qu'ils ont dans ce pays , empêchent de le parcourir et de communiquer. Dans mes courses et mon petit trafic , j'introduisais dans Fintérieur du pays tout ce qui était nécessaire : je m'éloignais de quarante ou cinquante lieues de la côte. Mes principales branches de commerce étaient des morceaux et des cœurs d'escargots de mer (i), des coquilles avec lesquelles ils coupent une espèce de fruits semblables à des haricots, qu'ils emploient comme médicament, et qui leur servent dans leurs danses et dans leurs fêtes ( c'est la .marchandise la plus avantageuse ) des petits coquillages de mer qui servent de monnaie et d'autres objets : voilà ce que j'introduisais dans l'intérieur. Je rapportais en échange , des peaux et une espèce de terre rouge dont ils se servent pour

(i) Pedaçot de eameoles de la marjr eoraçonet de ellot. L*anieoT enteod probablement par coraçones Taxe de la vis dfi rintérieur de Tescargot , dont les IiidienB faisaient des colliers et d'antres ornements.

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se teindre le visage et les cheveux, des pierres pour les pointes des flèches, des roseaux très-durs pour les fabriquer, de la colle et des houpes qu'ils font avec des poils de cerfs qu'ils teignent en écarlate. Ce métier me convenait , j'allais et venais en liberté , je n'avais aucune occupation obligée , je n'étais pas esclave , et »

partout où je me présentais on me recevait bien; on me donnait à manger, et tout cela pour mes services. Je trouvais surtout un avantage dans ces courses, j'observais par où je pouvais pénétrer, et je me faisais connaître des naturels. Quand ils me voyaient apporter ce dont ils avaient besoin , ils se réjouissaient extraordinairement , et ceux qui ne me connaissaient pas désiraient me voir à cause de ma renommée. Il serait long de raconter tous les maux que j*ai soufierts pendant cette épo<que de ma vie; les dangers, la faim, les orages, le froid qui souvent venaient m'assaillir lorsque j'étais seul au milieu d'un déswt,et cependant grâce à l'extrême miséricorde du

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Seigneur, Jeo suis revetiu. Ces aecîdeiits m*empéchaîeot de faire mon oomneroe pendant Tbiver; car c'est une saison ou les natu* rels eux-mêmes, retirés dans leurs hnttcs ei dans leurs cabanes, en sortent à peine, et ne pouvaient pas mètre utiles. Je restai près de sL\ ans dans ce pays, seul au milieu de ces Indiens et tout nu comme eux. Mon dèaîr d^emmener arec moi un chrétien , nowc Lope de O\'iédo , qui était resté dans Ttle . flEie fit aussi prolonger mon séjour. De Alaoîa, son compagnon, qui était resté avec lui, était mort aussitôt après le départ d* Alonso del Cha* tillo , d^Andrès Dorantes et des autres Espagnols. Qiaqueaonéejepassaisdaiis nie.et je le priais de nous en aller le aaieux ^pie omis powTÎons à la recherche des chréticiis, et il me remettait toujours à Tannée suivante; enfin je Temmenai. Gxnme il ae savait pas nager je lui lis passa* une baie et quatre rivières qui sont sur la côte : nous marchiflMS avec quelques Indiens qui notu

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,fusqu'à une anse d'une lieue de largeur et profonde de tous côtés ; nous crûmes reconnaître que c'était celle que l'on nomme du Saint-Esprit. Nous aperçûmes de l'autre côté un Indien qui venait pour voir les nôtres : il nous dit que plus avant il j avait trois hom* mes comme nous, et il nous donna leurs noms ; lui ayant demandé ce qu'étaient devenus les autres , il nous répondit qu'ils étaient morts de faim et de froid. Il ajouta que les Indiens qui marchaient en avant avaient tué par passe-temps Diego Dorantes , Valdevieso et Diego de Huelva, parce que ceux^i étaient allés d'une maison à une autre; et, que les Indiens leurs voisins , chez lesquels était encore le capitaine Dorantes , avaient tué Es-^ quivel et Mendès à la suite d'un songe. Nous leur demandâmes quelle vie menaient les Espagnols qui avaient survécu : ils nous répondirent qu'ils étaient fort maltraités , que les jeunes gens , qui chez eux sont très-désœuvrés et d'un méchant caractère, et les autres

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Indiens, les accablaient de coups de pied , de bourrades et de coups de bâton : telle était Texistence de ces chrétiens. Nous nous informâmes de la nature du pays de Fintérieur et de l'espèce de vivres que Ton y trouve ; leur réponse fut qu'il n'y avait que fort peu d'habitants , point de vivres , et que les naturels mouraient de froid, n'ayant pas de pelleteries pour se couvrir. Ils nous dirent que si nous voulions voir les trois chrétiens 9 dans deux jours , les Indiens qui les avaient dans leur puissance , viendraient sur le bord de cette rivière pour chercher des noix , et afin de nous faire voir que ce qu'ils nous avaient raconté des mauvais traitements infligés aux Espagnols était vrai , ils se mirent à donner à mon compagnon des coups de poings et de bâton , et j*en eus aussi ma part. Ils ne se contentaient pas de ces brutalités , chaque jour ils nous mettaient la pointe de leurs flèches sur le cœur , et disaient qu'ils voulaient nous tuer comme ils avaient tué

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DOS compatriotes. Lope de Oviédo, craignant que cela ne nous arrivât, dit qu'il voulait revenir sur ses pas pour rejoindre les femmes des Indiens avec lesquelles nous avions passé la baie , et qui étaient déjà bien loin. Je l'engageai beaucoup à ne pas le faire , j'employai toutes sortes de raisonnements; mais il me fut impossible de le retenir. Il retourna donc , et je restai. seul avec les Indiens. Ils se nommaient Qnevenes , et les autres chez lesquels retourna Lope de Oviédo, Deaguanes.

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