‹ Commentaires d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca (volume 2)Chapitre 93 sur 130 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dé|>art de la flotte. — Quels sont les officiers et les soldats

embarques.

L£ 17 du mois de juin de l'année iSvt'jj le gouverneur, Pamphilo de Narvaez, chargé de pouvoirs donnés par votre majesté , partit de Sant-Lucar de Barrameda, pour conquérir et gouverner les provinces qui s'étendent depuis la rivière des Palmes jusqu'au cap de

la Floride , et qui sont en terre ferme. La flotte se composait de cinq vaisseaux montés par environ six cents hommes. Les officiers qui ]es commandaient , car il est nécessaire d*en faire mention, étaient les suivants : Cabeça deVaca, trésorier et alguazil major, Alonzo Enrriquez, contador, Alonso de Solis , facteur de votre majesté : le contrôleur était un religieux de Tordre de Saint-François, il remplissait les fonctions de commissaire, on le nommait frère Juan Suarez; il était accompagné de quatre autres religieux du même ordre.

Arrivés à Tile de Saint-Domingue , nous y restâmes près de quarante-cinq jours pour nous approvisionner de choses nécessaires , entre autres de chevaux. Plus de cent quarante hommes abandonnèrent la flotte dans cette lie, et voulurent y rester, s'étapt laissé séduire par les avantages et les promesses que leur firent les habitants. Nous appareillâmes et nous gagnâmes Sant-Iago , qui est un port de File de Cuba. Pendant quelques jours que

d'aLVAK NUKa «àiBÇA D£ VAGA. Il

Dous y restâmes , le gouverneur renBp!iii;a \é§ gens qui Tavaient quitté : il se pourvut d'armea et de chevaux. Uni gentilhomme de ce port , nommé Yasco Porcallo (i)^ bourgeois de la

(i) Porcftllo prit part dans la sidte à Texpéditkm de Ferdinand de Soto. Voici ce qu* en dit Garcilaao :

« Porcallo était nn gentilhomme de bonne famQle riche et très-brave. Il avait longtemps porté les armes et souffert de grandes fatigues en Europe et en Amérique ; si bien , qu'étant vieux et las de faire la guerre, il se retira à la Trinité , rille de l'île de Cuba ; mais sur la nourelle de l'arrivée de Soto à Sant-Iago de Cuba , il alla le voir, s arrâta quelques jours dans cette ville , et comme il y vit de belles troupes et de magnifiques préparatifs pour la Floride , il fut tenté malgré son grand âge de reprendre les armes. 11 offrit donc sa personne et toutes ses richesses au général qui le reçut avec joie et loua sa résohition ; de sorte que pour reconnaître «v^ honneur l'offre que ce capitaine lui avait faite , Narvaez le fit son lieutenant général k la place de Nuûo de Tobar, qui sans^ son aveu, s'était marié à la fille du seigneur de Gomère (Cardlasso Gonquista de la Florida , cap. XI ). • Le gentilhomme d'Elvaz, qui a écrit l'Histoire de la conquête de la Floride, que M. Citry de la Guette a traduite en français ( Paris , i683, 1 2*) raconte une anecdote assez curieuse çur un intendant de Porcallo.

Les Indiens de Cuba étaient tellement maltraités par les dpar gnols, qu'ils préféraient la mort à cette tyrannie, et allaient par bande se pendre dans les bois. Cet intendant, apprenant que les esclaves de son maître avaient pris la mâ^e résolu^ tion, alla le» trouver dans leur retraite , il s'approcha d'eux une corde à la main , et leur dit : Vous ^tcs décidés à mourir pour aller an pays de vos pères.; eh bien I le seigneur

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Trinité , ville de la même ile , c^rit au gouverneur des vivres qu'il avait à la Trinité qui est à cent lieues de Sant-Iago. Pamphilo de Narvaez partit pour s*y rendre avec toute sa flotte. Etant arrivé à un port nommé le cap de Santa-Gruz , situé à moitié chemin , il jugea à propos de s'y arrêter et d'envoyer un bâtiment chercher les vivres. Il chai^ea de cette expédition un capitaine nommé Pantoja : je devais l'accompagner pour plus de sûreté. Le gouverneur resta avec quatre navires , car il en avait acheté un à Saint-Domingue. Nos deux vaisseaux étant entrés au port de la Trinité, le capitaine Pantoja et Vasco Porcallo se rendirent à la ville qui est à une lieue de là , dans l'intention de recevoir les vivres. Je restai à bord avec les pilotes qui me dirent d'appareiller le plus tôt qu'il me serait

Porciilloa résolu <l*y établir aussi une plantatîiMi, et in*a chargé de TOUS accompagner; là je vous sureillerai et tous travaillerez deux fois plus qu ici. Les indiens , persuadés qu'il disait rraî, reyinrent à Thabitation, et ne pensèrent plus à se pendre.

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possible , parce que le port était très-mauvais, et beaucoup de bâtiments s'y peinlaient. Comme ce qui nous y arriva est très-remarquable , Je pense qu'il n'est pas hors de propos de le raconter ici , d'autant plus que cela se rapporte au récit de notre voyage. Le lendemain de bonne heure le temps devint menaçant, il commença à pleuvoir, et la mer grossit tellement que , malgi^é la permission que j'avais donnée aux troupes de se rendre à terre, voyant le mauvais temps, et que la ville était à une lieue de là , un grand nombre revinrent à bord pour ne pas rester exposés à la pluie et au froid. Sur ces entrefaites un canot arriva de la ville et m'apporta une lettre d'un boui^eois , qui me priait de m'y rendre en disant qu'il me donnerait les vivres dont on aurait besoin; je m'excusai', ne pouvant quitter les vaisseaux. A midi le canot revint avec une autre lettre dans laquelle on me priait encore avec beaucoup d'instance d'aller à la Trinité; on avait même amené un

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cheval peur moi. Je répondis comme la pre^fraière fois que je ne quitterais pas les vais* seaux ; mats les pilotes et l'équipage me prîé^ rent vivement de me rendre à la ville, et de faire tous mes efforts pour hàtei* le départ des vivres, et pour quitter au plus tôt ces parages. Ils craignaient qu'en faisant un plus long séjour les bâtiments ne se perdissent. Ce motif me détermina à partir ; mais a upai^avant j'ordonnai aux pilotes , si le vent du sud qui occasionne dans cet endroit le naufrage des bâtiments s'élevait, et si l'on se voyait en danger, de faire échouer les navires dans un endroit où l'on pourrait sauver les équipages et les chevaux. Ces dispositions ayant été prises, je voulus emmener quelques amis avec moi; ils s'y refurésent parce qu'il pleuvait trop , qu'il faisait trop froid , et que la ville était trop éloignée. Ils me dirent que le lendemain dimanche , ils iraient y entendre la messe s'il plaisait à Dieu.

Une heure après que je fus débarqué, la

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mer commença à s'agiter extraoï^dinairemetit; le vent du nord était si violent, que les embarcations n'osèrent gagner la terre, et il fut tout à Aiit impossible aux marins de s*échouer k cause du vent contraire; de sorte qu'ils passèrent toute la journée et le dimanche jusqu'à la nuit dans les plus grands dangers, tour* mentes par les vents et une forte pluie (i)« Le dimanche , la pluie et la tempête devinrent si violentes, que Ton ressentait la tourmente aussi bien dans la ville qu'en pleine mer; toutes les maisons et les églises furent ren«versées, et nous étions obligés de nous tenir sispt ou huit hommes ensemble pour ne pas être emportés par le vent. Nous n'avions pas moins de frayeur sous les arbres que dans les maisons, pensant quils pouvaient nousécraser en tombant. Pendant cet ouragan, nous rôdâmes toute la nuit sans trouver

(i) Heirera , décade iy. Ht. ri, chap. iv , fait aussi luentioa du Tidléfil ouragan qui eut lien à oêttt ëpoqae.

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d'endroit où nous puisions être une doni-

heure en sûreté. Toute la nuit, surtout depuis minuit , nous entendîmes un tumulte et un grand bruit de voix, de grelots, de flûtes, de tambourins et d'autres instruments, qui durèrent jusqu'au matin , lorsque la tempête cessa. Jamais dans ces parages on n'avait vu une chose si épouvantable. J'en ai fidt dresser un procès-verbal, que j'ai envoyé comme preur ves à votre majesté. Le lundi matin étant descendus au port, nous ne trouvâmes plus les vaisseaux ; nous en aperçûmes les bouées qui flottaient sur l'eau , ce qui nous fit voir qu'ils s'étaient perdus. Nous suivîmes la côte pour chercher quelques vestiges du naufrage ; mais n'ayant rien aperçu nous gagna* mes les bois. Nous y vîmes à un quart de lieue de la mer la chaloupe d'un navire qui était sur des arbres. A dix lieues de là, sur la côte , on trouva les cadavres de deux personnes de mon bâtiment et des couvercles de caisses; ces gens étaient si défigurés par les

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meurtriBSures des rochers^ que Ton ne pouvait plus les reconnaître ; on recueillit aussi une couverture et un manteau déchirés en morceaux ; voilà tout ce qu'on put découvrir. Soixante^ix personnes et vingt chevaux périrent dans ces deux bâtiments, ceux qui avaient été à terre le jour de notre arrivée , c'est-à-dire une trentaine d'hommes furent les seuls qui survécurent. Nous restâmes plusieurs jours dans cet état , souffrant des maux extrêmes et la famine; car la ville avait été détruite et les troupeaux s'étaient égarés ; la contrée était dans un état pénible à voir, tous les arbres étaient renverses , les forêts dévastées, sans feuilles ni verdure. Nous restâmes ainsi jusqu'au 5 du mois de novembre , époque où le gouverneur arriva avec ses quatre navires , qui avaient aussi essuyé une grande tempête ; mais ils y avaient échappé en se réfugiant à propos dans un endroit sûre. Les gens embarqués, et ceux qu'il trouva à la Trinité, étaient si épouvantés des derniers oura- 7- ^

i8 RELATioir d'altar nuhbz cabbça de taca.

gans , qu'ils n'osaient se rembarquer pendant l'hiver; ils prièrent le gouverneur de passer la saison dans ce port. Voyant leur désir et celui des citoyens de la ville , il y consentit. Il me donna la garde des vaisseaux et de la troupe pour que j'allasse hiverner à Xagua, qui est à douze lieues de là. Ty restai jusqu'au 20 février.

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