‹ Commentaires de Charles-QuintChapitre 1 sur 6 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Depuis quelques années, raltenlion des esprits les plus éminents s'est vivement portée sur Tétude de rhistoire du xvi* siècle, et Charles-Quint, qui y occupe la première place, a dû à plus d'impartialité, autant qu'aux révélations d'un grand nombre de documents inédits, une tardive réhabilitation. Là où l'on était d'accord pour accuser son ambition, on a reconnu des convictions sincères, que n'arrêtèrent ni de nombreux obstacles, ni de longues souffrances; et son abdication même, en le montrant supérieur à toutes les grandeurs qu'il avait traver-

sées, a ajouté aux dernières années de sa vie une auréole calme et sereine dont il y a peu d'exemples dans la carrière agitée des dominateurs du monde. Ce ne sont plus seulement les historiographes, les coronistes officiels que Ton consulte aujourd'hui: ce sont surtout ces narrateurs intimes qui, sans chercher à relever leurs récits par une pompe qui excite toujours quelque défiance, y mettaient plus de vérité. Tantôt, il faut recourir aux rapports confidentiels des habiles négociateurs de Venise pour juger l'empereur à l'apogée de sa puissance ; tantôt, pour le suivre dans le repos qu'il chercha à l'ombre d'un cloître, il faut interroger les pieux souvenirs de ces moines hiéronymites qui le voyaient de jour en jour s'incliner vers la tombe où devaient le suivre leurs prières. Le même intérêt s'attache aux épîtres familières écrites par ses plus fidèles serviteurs, et parmi celles-ci, il n'en est pas de plus précieuses que les lettres adressées à Louis de Praet par Guillaume Van Maie qui avait admiré de près la gloire de l'empereur avant de gravir avec lui ce rude passage de Puerto -Novo où

Charles-Quint s'écria : « Voilà le dernier passage » que j'aurai à franchir avant celui de la mort ! » Guillaume Van Maie était né à Bruges. Sa famille semble n'avoir pas été de fort ancienne noblesse, et il était peu favorisé des dons de la fortune. Pendant longtemps, son unique occupation avait été de s'enfermer dans sa bibliothèque qu'il nommait plus tard « la chère prison de sa jeunesse. » Enfin-, il s'était vu réduit à aller chercher fortune en Espagne et s'était attaché au duc d'Albe qui n'était encore que le généreux et brillant capitaine qu'on appelait le père des soldats : il avait pu arriver ainsi jusqu'au cabinet de l'empereur, non pas pour y solliciter l'honneur de ceindre l'épée, mais pour y consulter un manuscrit de la relation de la guerre d'Allemagne par don Louis d'Avila, bien plus complet que celui qui avait été publié en espagnol en 1548. Guillaume Van Maie fit si bien qu'il lui fut permis de le traduire en latin, et grâce à la recommandation soit du duc d'Albe (1), soit de

(1) Gosme de Médicis avait épousé une cousine du duc d'Albe, Éiéonore de Tolède.

— yiii —

Louis d'Avîla lui-même, Cosme de Médicis, le grand Cosme, comme l'appelle Brantôme, accepta la dédicace de celte œuvre qui retraçait dans un style pur et élégant, des événements récemment accomplis. A la On de Tépitre offerte au duc de Florence, Guillaume Van Maie s'exprimait en ces termes : « Si l'on juge que je ne réponds pas assez complé- » tement aux reproches qui pourraient m'étre » adressés, il faut qu'on s'incline du moins devant » le jugement si solide et la haute raison de l'illustre » seigneur de Praet. Celui-ci toujours animé d'un » zèle admirable envers les savants, a bien voulu » lire attentivement ce livre avant qu'il fût pubUé, » et a fait passer sur tout ce qui lui semblait rude » et grossier, la lime de son esprit éclairé (1). »

(t) Qua ralionc, si obirectatoribus per me non facium esl satis, vereantur sanè necesse esl Illuslriss. D. Pratensis acerrimum judicium el graviiatem. Is enim pro incredibiii quadam erga studiosos omnes bumanitate, libellum prius qiiam ederetur, diiigenler perlegil, quœque inexpolila e( rudia viderenlur, iis perspicacissimi ingenii sui limam addidit. Ipse ilaque celsitudinem (uam in parlem defensionis juvabll, si vitililigatorum taedio el moieslia affeclus, eos ad lanlam Principis viri dignilatem el erudilionem relegaveris.

On comprend que Guillaume Van Maie ait ajouté beaucoup de prix à l'approbation du seigneur de Praet qui était chevalier de la Toison d*or et chef des finances dans les Pays-Bas, et qui de plus possédait à Bruges la charge de grand bailli (1). A ce témoignage des relations dont s'honorait le traducteur du travail de Louis d'Avila, il faut

(t) Louis de Flandre, seigneur de Praet, descendait de Louis de Maie, dernier comte de Flandre. Sa mère, Isabelle de Bourgogne, était, également en ligne illégitime, arrière-pelite-tille de Philippe le Bon; sa grand'mère, Louise de la Gruthuse, avait pour frère cet illustre seigneur de la Gruthuse qui ne s honora pas moins par Thospilalité que lui dut le roi Edouard d York, que par la protection qu'il accorda aux lettres en faisant copier des manuscrits enrichis de somptueuses miniatures. Louis de Praet partageait les mêmes goûts. Xénophon, Platon, Polybe, Cicéron, Sénèque, formaient ses lectures favorites; il correspondait avec Vives et Viglius, et Thistorien des comtes de Flandre, Jacques Meyerus lui adressa une ode où il lui disait : a Toutes les » muses te portent jusqu'au ciel. Les historiens, qui racontent » les hauts faits et les poêles qui les chantent, t'appellent leur » père et leur Mécène. Tu es notre gloire et Thonneur de notre » pays, ô loi qui comptes parmi tes ancêtres les rois et les » princes auxquels a obéi la Flandre. Par quelles louanges pour- » rais-je assez le célébrer? La noblesse de ton origine est re- » haussée par tant de vertus, elle s'est révélée au monde par » tant d'actions éclatantes que, lors même que le vieil Homère, » chantre des rois de la Grèce, reviendrait parmi nous, ses i> chants sers^ient inutiles à ta gloire. »

joindre quelques lignes où il proclame la mission qui incombe aux lettres, de perpétuer la gloire de l'empereur, et où il insiste sur la légitime autorité de rhistorien, lorsqu'il lui a été donné de prendre une part éclatante aux exploits retracés dans ses récits.

11 est probable que Guillaume Van Maie revint à Bruxelles avec le duc d'Albe et le fils de Charles- Quint. Van Maie, qui aspirait à Thonneur d'écrire les annales contemporaines des Pays-Bas, ne devinait sans doute pas l'avenir, quand il vit ce jeune prince, qui fut plus tard Philippe II, présider à une fête, entre le duc d'Albe et les comtes d'Egmont et de Hornes, sur cette grand' place de Bruxelles, où depuis... Mais alors la patrie ne se présentait au cœur de Van Maie qu'entourée des images de la prospérité et du bonheur (1), et il suppliait Louis de Praet de lui trouver quelque position honorable qui pût le conduire à la charge d'historiographe belge de l'empereur.

; (1) Malinœum (uum plane beaveris. {Lettres de Guillaume Van Maie, publiées par M. de Reiffenberg, p. 40.)

Ce fut vers les fêles de Pâques 1 550, que Louis de Praet obtint que Guillaume Van Maie entrerail comme ayuda de câmara dans la maison de l'empereur, et Charles-Quint qui aimait les lettres et regretlaît de ne pas les avoir assez cultivées pendant sa jeunesse, l'admit aussitôt dans son intimité. Charles-Quint se borna-t-il à faire répéter à Guillaume Van Maie certains récits que celui-ci avait empruntés à Louis d'Avila? AUa-t-il jusqu'à lui demander de lui expliquer, d'après le texte latin, les Commentaires de César qu'il ne connaissait que par une traduction dans la langue de Dante et de Machiavel? Il est seulement permis de le supposer; mais ce que nous savons avec plus de certitude, c'est que tous les jours l'empereur l'honorait de longs entretiens, que sans cesse Van Maie lisait ou écrivait sous sa dictée , près de sa table ou au coin du feu, même la nuit à côté de son lit (1), et qu'il était en quelque sorte, comme il le dit lui-

(1) Quolidiaoum colloquium. . Ad focum... In leclione nociurna... [Lettres de Guillaume Van Maie, pp. 26, 27, 35, 43.)

même, lié à un poteau par ses fonctions et ses occupations (1).

Le 31 mai 1550, Charles -Quint avait quitté Bruxelles pour se rendre en Allemagne où l'appelaient des affaires importantes. Arrivé à Cologne, il s'embarqua le 14 juin sur le Rhin, et mit cinq jours à atteindre Mayence. Guillaume Van Maie , qui accompagnait l'empereur, se hâta d'écrire de Mayence à son illustre ami Louis de Praet; mais cette lettre dont on ne saurait assez regretter la perte, n'existe plus, et nous ne connaissons ce qu'elle renfermait (2) que par une rapide récapitulation (3) que Van Maie inséra dans une autre lettre, également adressée au seigneur de Praet et écrite à Augsbourg le 17 juillet 1550. Nous la reproduirons ici en empruntant la fidèle traduction qu'en a publiée M. Mignet.

« Dans les loisirs de sa navigation sur le

(1) Tanquam ad palum alligatus. [Lettres de Van Maie, p. 54)

(2) Inteiligo nullase mcis (lilleris) tibi reddilas esse... Scripseram fusissime... Despero hujus inforlunii memor quod liUerse mese sint interceplae. {Ibid., pp. 11 et 12.)

(3) Brevem anacephaleosim. {Ibid., p. 12.)

— XHI —

» Rhin, l'empereur, livré aux plus libérales occu- » pations sur son navire , a entrepris d'écrire ses » voyages et ses expéditions, depuis Tannée 151 S » jusqu'à présent. L'ouvrage est admirablement » poli et élégant, et le style atteste une grande » force d'esprit et d'éloquence. A coup sûr, je » n'aurais pas cru facilement que l'empereur pos- » sédât des qualités pareilles, puisqu'il m'a avoué » lui-même qu'il n'en devait rien à l'éducation et » qu'il les avait entièrement puisées dans ses seules » méditations et dans son travail. Quant à l'autorité » et à l'agrément de l'ouvrage, ils consistent sur- » tout en cette fidélité et cette gravité auxquelles » l'histoire doit son crédit et sa puissance (1). »

[i) Scripsi e Mogunciaco Gsesaris iter; liberalissimas ejus occupaliones in navigatione fluminis Rheni , dum oili occasione invitalus, scriberel in navi peregrinatrones suas el expeditiones, quas ab anno XV in prœsenlem usque diem sus-

cepissel Libeilus esl mire (ersus el elegans, utpole magna

ingenii eleloquenliae vi conscriplus. Ego eerle non lemere credidissem Gœsari iilas qnoque dotes inesse, quum, ul ipsc mihi fatetur, nihil laiium rerum ins(i(u(ionesiteonsecu(us,sed sola medilalione el cura. Quod allinel ad auctoramentum et graliam, vide, obsecro, quibus fuicris innilenlur. scilicet fideeldignilale, (juibus potissimun) duobus et commendatur el vigel bisloria.

Guillaume Yan Maie ajoutait dans un postscriptum : « L'empereur m'a permis de traduire » son livre, dès qu'il aura été revu par Granvelle et » par son fils. J'ai résolu d'adopter un style nouveau, » qui tienne à la fois de Tite-Live, de César, de » Suétone et de Tacite; mais l'empereur est injuste » pour nous et pour son siècle, quand il veut » que son livre reste caché et protégé par cent » clefs (1). »

Si l'on désire savoir ce que Guillaume Van Maie entendait par ce nouveau système d'interprétation , on peut s'en référer à ce qu'il écrit lui-même au sujet de la relation de don Louis d'Avila : « Il convient que les actions qui ont » surpassé tout ce qu'il y eut de plus fameux » dans divers pays, soient racontées dans une » langue célèbre et comprise par toutes les na-

(1) Gsesar induisit mihi libri sui versioDem, ubi fueril per Granvellanum el filium recognitus. Statui uovum quoddam scribendi temperamenium effingere, mixtum ex Livio, Gaesare, Suelonio et Tacito. Iniquus est tamen Gsesar nobis et sseculo, quod rem supprimi velit et servari centum clavibus. {Lettres de Guillaume Van Maie, p. 13.)

» lions... Peut-être m'accusera -t- on d'employer » un système de traduction nouveau et trop libre; » j'ai suivi le texte même que j'avais sous les » yeux, sans toutefois m'y croire trop étroile- » ment lié, mais aussi sans mecarter du sens, » lors même que je ne conservais pas le même » ordre et les mêmes mots. » Le vainqueur de Barberousse, comme le conquérant de la Gaule, avait cherché, selon l'expression de Montaigne, à recommander non son dire, mais son faire (1). Van Maie voulait que ce livre offrît aussi à la fois un modèle aux guerriers et aux historiens (2) : il se proposait donc de répandre sur les Commentaires de l'empereur un reflet classique de la littérature latine, qui eût rapproché l'ancien et le nouveau César.

(!) Si les gestes de Xénophon el de César n'eussent de bien loing surpassé leur éloquence, je ne croy pas qu'ils les eussent jamais escripfs : ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Essais, I, 39.

(2) Les commentaires de César, dit Plularque, ont été loués par les meilleurs esprits de son temps, comme un modèle parfait de ce genre d'ouvrage, et comme également propres à former les historiens et les guerriers.

— KVI —

A Augsboui^, Charles-Quint s'enfermait seul avec Van Maie pour dicter pendant quatre heures consécutives. Ce fut là que s'acheva le travail qui s'étendait de 1516 au mois de septembre 1848. L'empereur, en terminant ses récils à la fin de Tannée 1548, les considérait-il comme résumés sous la forme la plus nette et la plus précise, dans les instructions qu'il transmit à son fils, le 1 8 janvier de cette même année (1)? Là aussi, il invoquait les infirmités qui le tourmentaient, les dangers qu'il avait bravés, l'incertitude des desseins de Dieu à son égard , avant de tracer les règles auxquelles son successeur aurait plus tard à se conformer dans sa politique. C'était d'abord un dévouement absolu à la religion, qui, sans faiblesse comme sans usurpations, maintiendrait les espérances attachées à la convocation du concile de Trente; c'étaient au dehors un système prudent et habile qui ne compromettrait pas les relations avec la France et

(1) Sardoyal (éd. d'Anvers), lî, p. 473; Papiers d*Élat de Granvelle^ III, 267. J'ai vu nue traduclion italienne de ces instructions dans la Bibliothèque du Vatican, n<> 756.

rechercherait ramitié de l'Angleterre; au dedans, un gouvernement généreux et conciliant en Allemagne, actif et vigilant en Italie, sage et éclairé dans les Pays-Bas , qui s'étaient toujours montrés hostiles à l'autorité étrangère (I); enfin il lui recommandait, partout et toujours l'amour de la paix que l'expérience même des guerres devait rendre plus vif, l'économie dans l'administration des finances, l'impartialité dans celle de la justice, la répression des abus, le respect des droits de tous. Dans ses instructions comme dans ses Commentaires, Charles-Quint avait sans cesse devant les yeux l'instabilité des choses humaines (2).

Guillaume Van Maie assure toutefois que Charles- Quint voulait continuer ses Commentaires jusqu'au moment où il écrivait (3). Le temps lui manqua sans doute, et les dictées qui nous ont été conser-

(1) Los de alll no puedeD bien sufrir ser governados por es- Iran geros.

(2) La continua inslabilidad y mudança de las cossas 1errenas.

(3] Id prœsenlem usque diem. Lettres de Guillaume Van Maie, p. 13.

vées, remplirent en 1550 et en 1551, la plus grande partie des loisirs (1) dont il disposa pendant sa longue résidence à Augsbourg, sous les frais ombrages des jardins des Fugger (2).

L'empereur donna-t-il suite à la promesse plus ou moins vague qu'il avait faite à Mayence ? Avaitil commencé par soumettre son travail à la révision de son fils, alors âgé de vingt-trois ans, et à celle deGranvelle? La négative paraît peu douteuse, car on n'a rien retrouvé qui se rapportât à cette communication. Les dernières lignes du post-scriptum de la lettre du 17 juillet annonçaient déjà, comme l'observe très-bien M. Mignet, que l'empereur avait changé d'avis, et en lisant les lettres postérieures de Van Maie, on ne le trouve qu'assez péniblement occupé de la publication que l'empereur lui avait

(1) Je irose dire : tous ces loisirs, car d'après une note que je dois à rohiigeanee de noire savant secréfaire perpétuel, M. Quetelet, Hulsius mentionne en ces termes un traité que, vers le même temps, Charles-Quint aurait composé sur rarlillerie : Discorso de Varlilleria, de V imper adore Carolo F, scritto a mano, ioo-2.

(2) Hortis amœnissimis... Gîesar capilur loci amœnitale. [Lettres de Guillaume Van Maie, p. 26.)

imposée de sa tpaduction du Chevalier délibéré , d'Olivier de la Marche. II semblait que Charles- Quint, près d'aborder la période la plus difficile de sa vie, cherchât à se dérober à l'histoire moderne, troublée, agitée, pleine de luttes, travaillée d'incertitudes et de doutes, qui commençait avec lui, pour se réfugier dans les fables créées par la chevalerie qui n'était plus elle-même qu'une fiction poétique.

Cependant, à la fin de l'année ISSl, Charles- Quint alla s'établir à Inspruck, où il se trouvait plus près de l'Italie, mais il ne tarda pas à le regretter. Son éloignement du centre de l'Allemagne encourageait les efforts de ses ennemis, et l'absence de toute armée, qui eût pu le protéger, le livrait en quelque sorte à leur audace.

Le 4 avril 18S2, Charles-Quint écrivait à son frère, le roi des Romains : « Je me trouve présen- » tement desnué de forces et desauctorisé. Je me » vois forcé d'abandonner l'Allemagne pour n'avoir » nul qui se veuUe déclarer pour moy, et tant de » contraires, et jà les forces en leurs mains... Quelle p belle fin je feroie en mes vieulx jours!... Le tout

» bien considéré, me recommandant à Dieu et me » mellant en ses mains, voyant à cette heure néces- » silé de recevoir une grande honte ou de me mettre » en ung grand danger , j'ayme mieulx prendre la » part du danger, puisqu'il est en la main de Dieu » de le remédier, que attendre celle de la honte, » qui est si apparente (1). » Six semaines plus tard , Charles-Quint était réduit à quitter précipitamment Inspruck, pendant la nuit, pour ne pas tomber au pouvoir de ses ennemis.

Dans ces graves circonstances, Charles-Quint, menacé dans son autorité et dans sa liberté, se préoccupa du sort qui était réservé h ses mémoires, où il avait exposé les secrets de sa politique et jugé les fautes des princes protestants d'Allemagne. 11 crut prudent de les confier à quelque serviteur dévoué qui pût les porter en Espagne, hors de tout péril, et il y ajouta quelques lignes adressées à son fils, où il lui révélait l'importance de ce dépôt, qui ne devait être ouvert qu'a une époque ou dans une

(1) Lanz, Corresp. des Kaisers Karl F, III, p. 161 : Bicholtz, Ceschichte der Reg, Ferdinand des Erslen^ IX, p. 549.

éventualité qu'il aurait indiquée. Au milieu des alarmes et des émotions d'Inspruck, ces lignes restèrent inachevées, mais, en dépit des galères françaises et turques qui croisaient dans la Méditerranée, le message fut fidèlement exécuté, et la relation dictée par Charles-Quint à Van Maie fut remise (tout l'annonce du moins) au jeune prince d'Espagne.

A peine les troupes de Maurice de Saxe étaientelles entrées à luspruck, qu'elles pillèrent tout ce qui avait appartenu à l'empereur. Les livres et les papiers qui se trouvaient dans la maison de Van Maie subirent le même sort. Les protestants avaientils connu, par la lettre de Van Maie écrite à Mayence, qui avait été interceptée, selon ce qu'il raconte, l'existence de l'œuvre impériale ? C'eût été assurément la part la plus précieuse du butin qu'ils recueillirent.

Entre la fuite d'Inspruck, qui indignait don Juan d'Autriche, et l'abdication de Bruxelles, si aisément acceptée par Philippe II, il n'y a pas de place pour la continuation des Commentaires : chaque jour eut

ses combats et ses dangers ou tout au moins ses luttes de tout genre et ses agitations renaissantes ; mais que se passa-t-il plus tard à Yuste ? Les opinions sont partagées : nous essaierons d'exposer la nôtre.

Charles-Quint avait Fintention bien arrêtée d'achever dans le silence et dans la paix le travail qu'il avait commencé au milieu des guerres et des démêlés politiques. Il voulait, en justifiant sa conduite vis-àvis des papes et des rois, dans les troubles religieux de l'Allemagne comme dans les grandes guerres contre la France, démontrer qu'il était toujours resté ce qu'il avait été sur les plages brûlantes de Tunis et d'Alger, le véritable chef et le légitime représentant de la société politique chrétienne, violemment assaillie et menacée au dedans comme au dehors (I). Il espérait, disait-il dans une lettre dont nous aurons à peser chaque phrase, arriver à

(I) L'empereur, écrivait Tiepolo, ne néglige rien de ce que Ton est en droit d'allendre d'un empereur chrétien, plein de zèle pour la foi et pour TËglise. (Voyez la Chronique de Charles- Quint, par M. Pichot, p. 149.)

faire quelque chose que Dieu ne jugerait pas inutile à son service.

Il avait amené avec lui dans sa retraite son habile secrétaire Guillaume Van Maie, et, en déclarant qu'il était résolu à ne plus s'occuper des affaires présentes, il avait annoncé, dès son arrivée en Espagne, qu'il voulait renvoyer tous ses serviteurs pour ne conserver que Van Maie (1), c'est-à-dire afin de pouvoir s'enfermer avec lui, comme à Augsbourg, et d'autant mieux gardé contre toute pensée de vanité que ces souvenirs de sa vie eussent été retracés au pied de sa tombe.

Cependant d'autres occupations vinrent interrompre ces projets, et Van Maie, dont la faveur s'accroissait au point d'exciter toute la jalousie des Espagnols, paraît avoir partagé ses journées entre la lecture qu'il faisait pendant le dîner de l'empereur, et la rédaction des bulletins relatifs à sa santé, que Ton adressait régulièrement au secrétaire d'État,

(I) LeUre de Gaziclû, du 11 oclobre 1556. Retraite et mort de Charles-Quint, par M. Gacliard, I, pp. 18 cl -19.

don Juan Vasquez (1). Il y eut deux périodes bien distinctes dans le séjour de Charles-Quint à Yusle. Pendant la première, rêvant encore le rétablissement de ses forces et de sa santé prématurément affaiblie, il voulait créer lui-même, dans sa solitude moins sombre qu elle ne le fut plus tard, des bâtiments commodes, des jardins plantés de citronniers et d'orangers, des fontaines jaillissantes et des bassins peuplés de truites. Dans la seconde, luttant en vain contre le mal qui ravageait le corps sans atteindre la vigueur de finlelligence, il ne voyait plus dans les souvenirs de sa gloire que ses faiblesses et ses misères, et sa pensée, absorbée par de pieuses méditations, se détachait de la terre. Parcourez toutes les lettres (et elles sont bien nombreuses) qui furent écrites à Yusle par les serviteurs de Charles-Quint : vous y retrouverez tous les incidents, tous lés épisodes de ses journées, mais vous n'y apercevrez aucune trace des dictées historiques qu'il aurait faites à Guillaume Van Maie, et s'il y en eût

(1) Lettre de Guillaume Van Maie, du U avril 1557. Gagharu, Betraite et mort de Charles-Quint, II, p. 167.

quelques-unes, loin de recomposer sur une large base Tapologie de cette vie si remplie, elles ont dû se réduire à des fragments trop tôt interrompus. Charles-Quint, il est vrai, se préoccupait parfois du jugement que porterait sur lui la postérité, mais dans ces moments-là il recommandait qu'on recueillit avec soin les vastes compilations de Florian Ocampo et de Ginès Sepulveda (1). Il lui arriva toutefois de dire au Père François de Borgia, qu'il avait chargé d'une mission en Portugal : < Vous pa- » rait-il qu'il y ait quelque signe de vanité à écrire » ses propres actions? Il faut que vous sachiez que » j'ai raconté toutes les expéditions (Jornadas) que » j'ai entreprises avec leurs causes et les motifs » qui m'y ont poussé, mais je n'ai été guidé, en » écrivant, par aucun désir de gloire, ni par aucune » pensée de vanité (2). » Il nous est impossible

(1) Lettre de Tempereur, du 9 juillet 1558. Gaghard, Relraile et mort de Charles»Quint, I, p. 310.

(2) RiBADBiiEYRA, Vida del P. Francisco de Borja, p. H3 ; SanoovAL (éd. d*Anvers), II, p. 617. Comparez ce que dit Sepulveda : que Charles-Quint voyait une preuve d'ambition dans les encouragements qu*accordaient certains princes aux récits qui leur étaient favorables.

de ne pas voir dans ces paroles de Charles-Quint une allusion à son livre de ISSO, qu'il avait intitulé : Summario dos mages e jornadas, en y ajoutant une lettre où il protestait qu'il ne l'avait pas composé par vanité.

Il semble que Charles-Quint, en oubliant à Yuste tout ce qu'il avait fait de grand et de glorieux, ait donné ainsi la plus forte preuve d'humilité, et le président du conseil de Castille, Juan de Vega, écrivait en apprenant sa mort : « Aucun bruit de ses » armées, avec lesquelles il avait tant de fois fait » trenabler le monde, ne l'avait suivi au monastère » de Yuste, et il avait oublié ses bataillons bardés » de fer et ses bannières flottantes, aussi compléte- » ment que si tous les jours de sa vie s'étaient » écoulés dans cette solitude (1). »

Le témoignage d'Ambrosio de Morales est bien plus précis encore que celui de Juan de Vega. Ambrosio de Morales, qui écrivait en 1S64, six ans après la mort de Charles-Quint, affirme que ses

(!) Sawdoval, Vida del Emp, Carlos Yen Yuste, éd. d'Anvers, p. 619.

Gommenlâires ne furent pas composés à Yuste, mais en Allemagne : < Ce qui doit, dit-il, exciter » surtout Tadmiration, c'est que ce prince rédigea » lui-même, au milieu de la fureur de ses » guerres (1), le récit exact et suivi de ses » actions. »

On rencontre dans rénumération des livres trouvés à Yuste , après la mort de Charles -Quint, cette mention : un livre de mémoires (Memorias) avec une plume d'or. Ce livre de mémoires aurait-il contenu les Commentaires ? La plume d'or seraitelle celle de l'empereur, oubliée entre deux feuillets inachevés ? Il faut observer que Granvelle désigne les Commentaires sous le titre de Mémoires, et la place même que cette mention occupe dans l'inventaire, tout à côté des papiers de l'empereur et des cartes qui lui avaient servi, offre quelque importance; mais comment le notaire ou le greffier, qui en décrivant les coupes et les cuillers rappelle toujours l'usage qu'en fit l'empe-

(1) En toda la braveza de sus guerras.

reur, a- t-il pu oublier d'ajouter que ces mémoires n'étaient ni des comptes ni des notes (le mot Memorias signifie tout cela), mais l'autobiographie de Charles-Quint?

Il y avait aussi à Yuste un portefeuille de velours noir et des papiers confiés à la garde de Guillaume Van Maie. Là se trouvait sans doute la correspondance politique de Charles-Quint, mais Quijada lui enleva en même temps et presque par violence (1) (Van Maie s'en plaignait vivement), les feuillets qui renfermaient le texte des Commentaires, tels qu'ils avaient été écrits sous la dictée de l'empereur. « C'est mon travail (2)! » s'écriait Van Maie, et ici encore il ne peut être question que d'une rédaction peu développée sur plusieurs points, car Van Maie assurait qu'il en avait une grande partie gravée dans sa mémoire (3).

Que devinrent ces manuscrits complets ou

(1) Quasi por fuerça. Lettre da cardinal de Granvelle, du 7 mars 1561. Papiers d'État de Granvelle, VI, p. 290.

(2) Diziendo que eran sus travajos. [Ibid,)

(3) Ténia en la memoria buena parte. (Ibid.)

incomplets, laissés tels qu'ils étaient sortis d'une première dictée ou partiellement revus et retouchés? Philippe II les fit-il disparaître? Nous n'oserions ni l'en accuser, ni l'en absoudre. Certes, il n'en eût pas autorisé la publication, mais il permettait à Morales, son historiographe, de citer le mémorable exemple de Charles-Quint écrivant sa propre histoire, et la conservation même du manuscrit envoyé d'Inspruck est un argument irrécusable (1).

Van Ma!e, qui était revenu d'Espagne comblé de bienfaits et qui de plus avait eu l'insigne honneur d'être nommé dans le testament de Charles-Quint, exécuta-t-il par gratitude (2) son projet de chercher

(1) Le codicille de Philippe II qui ordonne de brûler certains papiers après sa morl se rapporte- t-il aux Commentaires de Gfaarles-Quinl? Gela me parait bien difficile a admettre. Plii« lippe II aurait-il désigné Tœuvre de son père par ces termes aussi vagues que dédaigneux : Papeles de otras qualesquier personnSf especialmente de los defunctos ; et comment expliquer dans ce système la réserve qui s*applique à tous les papiers importants qu*il faudra conserver : Papel de importancia queconvenga guardar,

(2) Por memoria. Papiers dÉlat du cardinal de Granvelle^ VI, p. 290.

dans sa mémoire les éléments (l*un nouveau texte des Commentaires (1)? Proflta-t-il de ses loisirs dans

(1) M. Arendt a cru retrouver dans la longue relation de la prise d'Hesdin et de Térouanne par Sepulveda, un extrait des Commentaires de Gbarles-Quint, complétés à Yuste. Si c«s Commentaires avaient consacré seize longs chapitres à la prise de ces deux villes, quelle étendue ne faudrait- il pas leur attribuer? On voit seulement que Van Maie avait dépeint à Sepulveda cette campagne comme d'une très-grande importance et qu'il lui en avait promis une narration détaillée. Mais il n'y a pas la moindre allusion à une source qu*eût entourée un respect tout particulier. Si Sepulveda avait pensé pouvoir obtenir de Van Maie la communication d'un fragment des commentaires de Cbarles- Quint, n'eût-il pas sollicité celle de quelque autre partie plus importante? Il faut aussi remarquer que la lettre de Sepulveda a été imprimée en 1557. Or, de deux choses Tune : ou bien Ton n'eût pas osé mentionner la communication de Charles-Quint qui vivait encore, s'il l'avait défendue, ou l'on n'eût pas manqué, s'il Pavait autorisée, de célébrer sa générosité {humanitatem). Charles- Quint était resté étranger à ces deux sièges, et tout ce que nous savons, donne lieu de croire qu'il ne raconta avec des développements considérables que les expéditions auxquelles il prit une part directe et immédiate. On comprend, du reste, parfaitement que Van Maie ait pu se procurer près de ses amis de Flandre quelque relation détaillée d'une expédition dont ils avaient été les témoins. M. de Reiffenberg observe [introd. aux Lettres de Van Maie, p. xx] que plusieurs personnes fort bien instruites s*étaient engagées à lui fournir des mémoires aussi sûrs que circonstanciés. Marchetus, publiant en 1555 une narration de cette campagne, à laquelle il avait assisté, annonce qu'il en est d'autres où les mêmes faits seront retracés avec plus de détails (luçulmtius).

son pays natal pour composer cette traductioa latine qui eût rappelé à la fois et les plus grandes actions des temps modernes et les œuvres lit' téraires les plus parfaites de l'antiquité? Nous en sommes réduits au témoignage du cardinal de Granvelle qui rapporte que Van Maie se plaignait de n'avoir pu commencer son travail parce qu'il avait toujours été infirme et souffrant depuis son retour (1). En effet Vari Maie mourut le 1" janvier 1S61, deux ans et trois mois après celui qu'il aimait à nommer son maître (2).

Van Maie, à ce que nous apprend aussi le cardinal de Granvelle, avait beaucoup d'amis (3) qu'il entretenait souvent de cette œuvre qui eût accom-

(1) Que esperava algun dia escrivir algo por memoria de su amo, lo quai dezia que no bavia aun empezado por baver eslado por acâ siempre acbacoso y dolienle. [Papiers d'État du cardinal de Granvelle, VI, p. 290.)

(2) Herus meus. [Lettres de Guillaume Van Maie, p. 47) Su amo. [Papiers d*Ètat de Granvelle, VI, p. 290.)

(3) He sabido que muebos dias ânles que muriesse, rasgô y quemô muebos papeles, y que viviendo se bavia quexado mucbas vezes à aigu nos amigos suyos... {Papiers d'État du cardinal de Granvelle, VI, p. 290.)

pli le souhait et le rêve de toute sa vie (1). Incoutestablement ces propos, ces inteutions trouvèrent un écho dans d'autres pays qui avaient été également les témoins des exploits de Charles -Quint, et il ne faut pas s'étonner si on les connut en Italie. Venise, dont les affaires étaient, dit Gommines « plus saigement conduites que de prince qui soit au monde » , n'ignorait rien de ce qui se passait en Europe. En 1559, Marco- Antonio da Mula avait reçu une mission extraordinaire de la république dans les Pays-Bas, et chaque jour ses marchands échangeaient de longues lettres entre Anvers, la reine de l'Escaut, et Venise, la reine de l'Adriatique.

A l'heure même où expirait Van Maie, un gentilhomme vénitien, Louis Dolce, remarquait dans une

(1) Ce ne fut probablement qu'après le retour de Van Maie dans les Pays-Bas que se répandit de divers côtés le bruit que Gliarles-Quint avait dicté ses Commentaires et qu'ils allaient être traduits en latin. En J559, Zenocarus en ignore encore Pexistence, mais il allègue toutefois, pour la démentir, les considérations qui inquiétaient la conscience de Charles-Quint : Verilits ne laudis propriœ avidua à Deo cerueretur.

vie de Charles -Quint qu'il savait fort bien le français. « On dit, ajoutait-il, qu'il conoposa dans celte » langue de très-beaux commentaires des choses » qu'il avait faites, et à ce que j'entends, on les tra- » duit maintenant en latin, et ils seront publiés (1). » Toute l'Italie était encore pleine des souvenirs de Charles-Quint, et le projet d'écrire son histoire souriait à la fois à Bernardo Tasso dont l'illustre fils appelait la gloire, l'ombre d'un songe, et à Girolamo Ruscelli qui s'occupait depuis longtemps d'un recueil des biographies des hommes illustres. Ruscelli répéta ce qu'avait dit Dolce, en donnant plus ou moins exactement le nom du traducteur : « On espère tous les jours voir paraître les Com- » mentaires traduits en latin par Guillaume Maj> rinde. » Dolce avait annoncé qu'une traduction se faisait. Ruscelli, qui écrivait dans la même ville et

(1) Alcuni bellissimi commentari délie cose da lui faite /i quali, corne odo, bora si traducono in latino e si darano fuori.

En 1565, Dolce publia une nouvelle édition de son livre. La phrase qui se rapporte aux Commentaires de Charles-Quint, phrase vague et ambiguë, ne fut pa^ modifiée. On n'avait rien appris de plus à Venise de 156! à 1565.

dans le même temps, va plus loin ; il assure qu^elle s'imprime. Il est douteux que cette traduction ait jamais été composée, mais qu'elle fût déjà sous presse à Venise, c'est ce qui nous paraît surtout inadmissible. Guillaume Van Maie, qui avait reçu à Bruxelles la conciei^erie du palais et qui touchait une pension, eût-il osé aborder ainsi subrepticement à Venise une publication qui eût attiré sur lui le courroux de Philippe II (1)? Tout se réduit d'ailleurs à Fautorité bien suspecte de Brantôme qui a exagéré, sans les comprendre, les données recueillies par Dolce et Ruscelli :

a On dict que le grand empereur fit un livre de j> sa main, comme Jules César en son latin. Je ne » sçay s'il l'a faict, mais j'ay veu une lettre im- » primée parmy celles de Belleforest, qu'il a tra- » duicte d'italien en françois, qui le lestifie et avoir » esté tourné en latin par Guillaume Marinde : ce

[\] Nous serions plus disposés à admellre que les bruits répandus à Venise, contribuèrent aux perquisitions que l*on fil chez Van Haie aussitôt après sa mort. « He ententido, » écrivait Philippe II au cardinal de Granvelle, en lui transmettant l'ordre de les exoculer sans retard.

» que je ne puis bien croire ; car tout le monde y » fust accouru pour en achepter, comme du pain » en un marché en temps de famine; et certes la

» cupidité d'avoir un tel livre si beau et si rare, y

» eust bien mis autre cherté qu'on ne l'a veue, et

» chascun eust voulu avoir le sien.»

Depuis trois siècles, sauf la vague indication

d'une impression qui aurait été faite à Hanau au

commencement du xyii** siècle, sous les auspices

d'un gendre de Guillaume le Taciturne (1), toutes les questions qui se rapportent à la traduction de

(1) Teissier, qui a élé copié par tous ceux qui ont parlé de rédilion des Commentaires de Gharles-Quinl à Hanau , se borne à dire : Carolus Quintus scripsit de propria vita libellum qui prodiit HanoviaSy 4602. Mais n'y a-t-il pas une erreur assez aisée à expliquer, si Ton remplace le nom de Temperear Charles- Quint par celui de Tempereur Charles IV? En effet, on publia en 1602, à Hanau, dans un recueil d'historiens de la Bohème, une vie de Charles IV écrite par lui-même. Je dois cette observation à M le docteur Hoffmann, de Hambourg. — Ce recueil est celui de Harquard Freher, et voici en quels ternies s'y trouve désignée la vie de Charles IV : Caroli Bohemiœ régis et postea imperatoris de vita sua commentarius ah ipso scriptus. Il me semble bien difficile de ne pas reconnaître dans ce titre d'un ouvrage publié à Hanau en 1602, la source de Terreur de Teissier.

— XXXYI —

Guillaume Van Maie sont restées voilées des mêmes ténèbres, mais ces mystères mêmes semblent en avoir accru l'intérêt, et il faut constater à l'honneur de la patrie de Charles- Quint que le premier corps savant de la Belgique a pris la part la plus considérable aux efforts qui ont été tentés pour combler cette lacune.

En 1845, M. Gachard, dont le nom restera toujours associé aux recherches qui ont répandu la plus vive lumière sur fhistoire du xvi* siècle, entretenait TAcadémie royale de Belgique de ses investigations à Simancas, à TEscurial et à Madrid, au sujet « d'un document dont la découverte eût » excité un intérêt universel, » et il insistait sur ce que présentait de regrettable « la perle des mé- » moires tracés par la main du plus puissant des » monarques et peut-être du génie politique le plus » profond du xvi'' siècle. » Quatorze années, que le savant archiviste général du royaume a consacrées à de nouvelles études, restées stériles sur ce seul point, fécondes sur tous les autres, s'étaient déjh écoulées , lorsque l'exnmen de la même ques-

lion fut repris par M. Arendt dans une notice qui frappa vivement latlention publique.

Certes Thonneur de retrouver les Commentaires de Charles-Quint revenait légitimement à .mes honorables confrères de FAcadémie royale de Belgique, et si le hasard en a décidé autrement, c*est sans doute afin que nous puissions proclamer ici tout ce que l'on doit à leurs excellents travaux.

Du reste, nous nous empressons de le dire, nous n'avons pas eu la bonne fortune d'exhumer le texte même des Commentaires du célèbre empereur. Nous n'avons découvert qu'une traduction en portugais, traduction qui était la seule œuvre en langue méridionale, inscrite dans le grand inventaire du fonds français à la Bibliothèque impériale de Paris, où l'on renvoie toutefois au fonds espagnol n° 10230. C'est celte erreur qui l'a probablement dérobée si longtemps à l'œil curieux des investigateurs (1).

[1] Mes recherches à Paris se liaient à la publication de plusieurs de nos anciens auleurs du xv« siècle, qui m'a élé confiée par l'Académie : je ne saurais assez reconnaître l'obligeance avec laquelle MM. les conservateurs de la Bibliolhcque Impériale ont bien voulu Taéililer mes nombreuses investigations.

XXXVIIf

Le manuscrit, d'une écriture élégante et soignée, porte le titre suivant : Historia del invictissimo Empef'odor Carlos-Quinlo, rey de Hespanha, composta por Siui Majestade Cesarea, coma se vee do papel que vai- em a seguinte folha, traduzida da lingoa francesa e do proprio original^ em Madrid, anno 1 620. C'est-à-dire : « Histoire du très-invincible » empereur Charles-Quint, roi d'Espagne, composée » par Sa Majesté Impériale (ou sa Césarée Majesté, » selon l'expression de Brantôme), comme cela se » voit par le papier qui est à la page suivante, Ira- » duite du français et sur l'original, à Madrid, » en 1620. »

Ainsi, en 1620, sous le règne de Philippe III et sous le ministère du duc d'Uzeda, le manuscrit original des Commentaires existait encore à Madrid : qu'esl-il devenu depuis? Quelque préjugé d'honneur national le fit-il disparaître, quand le petit-fils d'un roi de France vint occuper le trOne de Charles- Quint? Servit-il de jouet, au commencement de ce siècle, à quelques-uns de ces soldats qui ne se souvenaient guère qu'ils vengeaient les vaincus de

Pavie, lorsqu'ils faisaient retentir du bruit de leurs armes les caveaux de TEscurial, où repose le rival de François I"? S'esl-il au contraire conservé au fond de quelques archives secrètes? L'Espagne jugera, nous l'espérons, qu il importe de résoudre ces doutes.

Du reste, la faiblesse et la décadence de la monarchie sous Philippe III peuvent expliquer à la fois comment tous les esprits se reportaient en arrière avec un sentiment de douleur et de regret vers le règne de Charles-Quint, et comment des documents restés cachés aux Sandoval et aux Sepulveda purent passer sous les yeux des coronistes, leurs successeurs. En 1623, Gilles Gonzalez d'Avila, historiographe de Philippe III, affirmait de nouveau l'existence des Commentaires , et peut-être les avait-il vus. La traduction même du texte en portugais s'explique assez aisément (1). Le Portugal

(1) Si une impression a eu lieu à Hanau el si elle esl postérieure à 1602, comme on le supposerait en la voyant mentionnée pour la première fois dans un catalogue de 1705, n'aurait-elle pas eu lieu d'après notre version portugaise? Emmanuel de Portugal épousa en 1646 une fille du comte de Hanau.

était encore uni à l'Espagne, et c'était vers la même époque que François d'Aodrada et Antoine de Souza écrivaient en portugais la vie du roi Jean III, si intimement liée à celle de Charles-Quint.

On a vu que notre manuscrit annonçait une note qui devait en établir l'authenticité. Elle se trouve en effet au second feuillet et est conçue en ces termes : Treslado do papel que esta em o prinnpio desta historia , escritto per mào propria do Emperador Carlos F em a lingoa castelhana, o quai papel Sua Majestade mandou d'Alemanha coma mesma historia a el reydon Philippe seu filho que entâô era principe de Hespanha, Ce qu'il faut traduire ainsi : « Copie du papier placé au com- » mencement de cette histoire , qui était écrit en » espagnol de la propre main de l'empereur » Charles-Quint, et qui fut envoyé d'Allemagne avec » cette même histoire, par Sa Majesté, à son fils le » roi Philippe, alors encore prince d'Espagne. »

Immédiatement après viennent quelques lignes adressées par Charles-Quint au prince d'Espagne, et elles résument l'histoire de la composition des

Commentaires. Comme nous le savions par le récit de Van Maie , ils ont été commencés sur le Rhin quand Charles-Quint le remonta avec son fils (1), puis achevés à Augsbourg, ce qui confirme les ingénieuses conjectures de M. Arendt. Charles-Quint y proteste de sa bonne foi que les historiens modernes sont disposés à reconnaître. Il déclare qu'il n'a pas écrit par vanité, et nous savons combien tous ses historiographes lui font honneur d'avoir été à la fois grand et modeste dans ses succès (2). En s'adressant à la postérité, il se place sous l'œil de Dieu. C'est Dieu qu'il supplie de lui laisser le temps d'achever son œuvre pour qu'elle serve à sa gloire : c'est grâce à la protection de Dieu qu'il espère être délivré de ses inquiétudes et de ses peines, dont la trace se retrouve jusque dans ces lignes restées inachevées.

Nous voici au seuil des Commentaires. Le lecteur est sans doute impatient de le franchir, et nous nous contenterons d'ajouter à cette introduction

(1) Quando venimos.

(2) Inanis gloriœ et falsîe laudis contemptor. (Sbpulteda.)

quelques mots, non pas pour juger Tœuvre de Charles-Quint, mais pour expliquer, d'après les circonstances où elle fut écrite, ce qu'elle devait être et ce qu'elle est en effet.

Pour l'époque la plus éloignée, l'empereur, aidé par Van Maie (1) et s'attachant surtout aux dates et aux faits, se contente de grouper quelques détails et d'énumérer ses nombreuses traversées de la mer qu'il rappelait si éloquemment dans son discours d'abdication lorsque, réunissant au tableau brillant du passé, les images froides et mornes de l'avenir, il y comprenait celle qui devait être la dernière. Mais dès qu'arrive Tère des mémorables campagnes de France et d'Allemagne, on reconnaît chez le narrateur, une habileté aussi grande dans la stratégie que dans la politique. Malgré les obstacles que multipliaient les attaques violentes de ses ennemis ou leurs ruses d^uisées, il suffisait seul à cette tâche trop immense,

(4) Quâ in re usus est opéra mea el suggeslione, nam velul nomenclator revocabam in memoriam si quid senlirem aul eûluere aul prœlermiUi. (Lettres de Guillaume Van MalCy p. 42.)

— XLIIÏ

comme le remarque M. Mignet, pour un seul homme, et c'est surtout dans ces Commentaires qu'on le retrouvera constant dans ses convictions et dans ses projets, et luttant courageusement, bien qu'infirme et malade, contre les ligues les plus redoutables et contre le déchaînement le plus audacieux de la liberté de la pensée humaine, secouant tout principe d'autorité.

Quant à la forme, c'est une narration méthodique et sans ornements, dans laquelle on retrouve peut-être quelque imitation de l'œuvre immortelle de César (1). Elle rappelle l'assertion de Sepulveda que l'empereur aimait la vérité dans toute sa simplicité : simplicis veritatis amantissimus. Nous avons cherché à lui conserver ce caractère en nous attachant, par un système opposé

(1) C'est ainsi que Charles-Quint, de même que César, ne se nomme qu'en troisième personne, et il ne faut pas perdre de vue le jugement que Cicéron portail sur les Commentaires du vainqueur de la Gaule : Commentarios quosdam scripsil rerum suarum, valde probandos. Nudi enira sunt, recli el venusti, omni ornalu oralionis detracto. Nihil enim est, in historia, pura et illuslri brevilale dulcius.

à celui de Van Maie, à reproduire servilement, le sens et la phraséologie même de la narration que nous avions sous les yenx. L'importance de ce document historique que nous ne connaissons que par une première traduction, nous a paru exiger que celle que nous publions aujourd'hui reconçât à être élégante pour rester plus fidèle.

Il nous eût été facile d'ajouter à chaque page des notes nombreuses et de comparer le récit de l'empereur à celui des historiens contemporains. Nous ne l'avons pas fait par respect pour sa mémoire. On raconte que don Louis d'Avila , retiré à Plasencia , avait fait placer entre les bustes d'Auguste et d'Antonin celui de Charles-Quint avec cette inscription : « Carolo Quinto, et è assai questo. A Charles-Quint, ce nom en dit assez, » Comme Louis d'Avila, nous croyons qu'après avoir annoncé les Commentaires de Charles-Quint, il n'y a rien à ajouter à ce titre. Il est juste que la voix du prince que le fidèle Quijada appelait t le plus grand homme qui ait été et qui sera jamais, » se fasse entendre, après trois siècles de silence, libre et

Page 1