PREMIÈRE
Au Seigneur Galliaze Caracciole, homme noble, et encore plus renommé pour l’excellence de ses vertus, que pour la noblesse de race, fils unique et héritier légitime du Marquis de Vico, Salut.
Pleust à Dieu que lors que ce Commentaire mien veint premièrement en lumière, je n’eusse point cognu celuy duquel je suis maintenant contraint d'effacer le nom de ceste page, ou pour le moins que je l’eusse bien cognu. Certes vray est que je ne crain point qu’il me puisse accuser d’inconstance, ou se plaindre que je luy oste le don que je luy avoye fait : car ayant de propos délibéré cherché par tous moyens non-seulement de s’estranger entièrement de moy en particulier, mais aussi de m’avoir rien de commun avec nostre Eglise, il à tant fait qu’il ne peut plus avoir juste cause de se plaindre. Mais encore c’est à regret que je vien à changer ma coustume, et qu'il me falle racler de mes escrits le nom d’aucun : aussi je suis marri de ce que cest homme-là, lequel par mon Epistre j’avoye mis comme en un lieu éminent, s’en est desrobbé, afin de n’esclairer aux autres par bon exemple selon que mon désir estoit. Cependant toutesfois, puis qu’il n’est en ma puissance de remédier à un tel mal, je laisseray là le personnage, afin qu’il demeure comme enseveli en mon endroit, lequel pour son honneur je me déporteray encore maintenant de nommer. Mais envers vous, à homme trèsexcellent, il me seroit besoin de trouver quelque excuse de ce que maintenant je vous mets en la place de Pautre, si ce mestoit que je me donne hardiment congé de ce faire, pour la confiance que j'ay de vostre humanité incroyable, et de vostre amour envers moy assez notoire à tous nos amis. Et afin que je reviene encore à mes souhaits, pleust à Dieu que je vous eusse cognu il y à dix ans passez : car je n’auroye maintenant occasion de faire aucun changement. Quant à lexemple concernant en commun toute l'Eglise, la chose vient bien à propos, de ce que non-seulement on ne fera nulle perte en mettant en oubli la personne de celuy qui a esté osté d’yci, mais aussi en lieu de luy on aura en vous pour récompense un exemple beaucoup plus riche, et en toutes sortes plus excellent. Car combien que vous n’appetiez point l’applaudissement des hommes, vous contentant d’avoir Dieu seul pour tesmoin : combien aussi que mon but ne soit pas de faire le récit de vos louanges, tant y a toutesfois qu’il ne con-
vient céler du tout aux lecteurs ce dont la cognoissance est utile et proufitable : asçavoir qu’un homme de maison ancienne et grand parentage, florissant en hon : peur et en biens, ayant femme noble et chaste, belle compagnie d’enfans, repos et concorde en sa maison, brief, heureux en tout ce qui concerne l’estat de ceste vie, pour se ranger sous l’enseigne de Christ, a volontairement abandonné le lieu de sa naissance, n’a point fait de difficulté de laisser sa seigneurie, un pays fertile et plaisant, grand et riche patrimoine, une demeurance autant commode et aisée, que plene de récréation, a mis bas la magnificence du train de la maison, a quitté père, femme, enfans, parens et alliez: et après avoir abandonné tant dallècheméns du monde, se contentant de nostre petitesse, vit frugalement et selon la façon du commun peuple, ne plus ne moins qu'un autre d’entre nous le premier qu’on sçache prendre. Combien que je récite tellement ces choses aux autres, que je ne veux pas oublier l’usage que j'en sens aussi pour mon regard particulier. Car si je propose yci comme en un miroir vos vertus devant les yeux des lecteurs, afin qu'ils se duisent à les imiter et ensuyvre, ce seroit une honte à moy qui les voy et cognoy de plus près, si je n’en estoye touché plus au vif, en les contemplant journellement au nayf. Cependant, pource que et moy de mon costé expérimente combien vostre exemple me sert de confirmation en la foy et crainte de Dieu, et aussi tous tant qu'il y a d’enfans de Dieu demeurans yci, confessent avec moy avoir senti que cela leur a grandement proufité, il m’a semblé qu’il seroit bon que je misse peine que par mon récit et tesmoignage, semblable utilité en reveinst aux autres qui sont loin d’yci. Autrement, si je n’ayoye cest esgard, ce seroit une sottise à moy de tenir propos des louanges d’un homme, duquel la nature et l'esprit sont tant loin d’ostentation que rien plus, et mesme d’en faire le récit à gens qui sont en pays estranges ef lointains. Ainsi donc, s’il se peut faire que plusieurs ausquels pour la longue distance des lieux vous avez esté par ci-devant incognu, voyans cest exemple admirable, et singulier enseignement qui leur est yei proposé, se mettent en train de l’ensuyvre, sortans de leurs nids ausquels ils ne sont que trop attachez, j’estimeray avoir fait un grand proufit en escrivant ceci. Vray est que c'est une chose qui devoit estre plus que commune et ordinaire entre les Chrestiens, non-seulément de laisser volontiers et sans regret, héritages, chasteaux, seigneuries et principautez; quand on ne peut autrement suyvre Christ: mais aussi de mespriser alaigrement et de bon cœur, au regard de luy, toutes les choses qu’on estime les plus précieuses sous le ciel. Mais il y a une telle tardiveté, ou plustost paresse et stupidité en tous; que combien qu’il s’en trouve beaucoup qui consentent à la doctrine de l'Evangile tellement quellement, et comme faisans signe de la teste, toutesfois à grand peine y en a-il de cent l’un, s’il possède je ne sçay quel petit coin d’héritage, qui vueille souffrir en estre eslongné pour l'Evangile : à grand’ peine en trouye-0n:un à qui on puisse persuader de renoncer les plus petites commoditez, qu’à toute force ét avec regret, tant s’en faut qu’ils soyent prests de quitter la vie pour ceste querelle; comme
il faloit. Mais sur tout je désireroye bien fort que tous vous ressemblassent: quant |
au renoncement d’eux-mesmes, qui est le principal poinet et le comble de toutes vertus. Car vous m’estes trèsbon tesmoin, et moy à vous, combien peu de ‘plaisir nous prenons à veoir la façon de faire de ceux qui après avoir laissé leur pays, monstrent finalement qu’ils ont yci apporté les mesmes affections qu’ils avoyent par delà. Mais pource qu'il vaut mieux que les lecteurs en méditent en eux-mêmes plus que je ne pourroye exprimer de paroles, je me tourne maintenant à faire prières à Dieu, que luy, qui vous à jusqu’à présent accouragé et fortifié d’une vertu singulière de son Esprit, vous munisse et remplisse d’une constance invincible jusques à Ja fin.
Car je ne suis pas ignorant comment Dieu vous a exercé par beaucoup'et de grans
combats, desquels selon vostre prudence singulière vous faites bien vostre conte qu’il vous reste encore à soustenir une condition de guérroyer dure, difficile, et de bien grande peine. Or ayant apprins en beaucoup de sortes et par doigue expé-