SUR PULCHÉRIE
PREFACE DU COMMENTATEUR
Pulcliérie était une fille de l'empereur Arcadius et de l'impératrice Eudoxie. Elle avait toute l'ambition de sa mère. Corneille dit, dans son Avis au lecteur, que ses talents étaient merveilleux, et que, dès l'âge de quinze ans, elle empiéta Vempire sur son frère. Il est vrai que ce frère, Tliéodose II, était un homme très-faible, qui fut longtemps gouverné par cette sœur impérieuse, plus capable d'intrigues que d'affaires, plus occupée de soutenir son crédit que de défendre l'empire, et n'ayant pour ministres que des esclaves sans courage.
Aussi ce fut de son temps que les peuples du Nord ravagèrent Tempire romain. Cette princesse, après la mort de Théodose le Jeune, épousa un vieux mihtaire, aussi peu fait pour gouverner que Théodose ; elle en fit son premier domestique, sous le nom d'empereur. C'était un homme qui n'avait su se conduire ni dans la guerre ni dans la paix. Il avait été longtemps prisonnier de Genseric ; et, quand il fut sur le trône, il ne se mêla que des querelles des Eutychiens et des Nestoriens. On sent un mouvement d'indignation quand on lit, dans la continuation de ['Histoire romaine de Laurent Échard \ le puéril et honteux éloge de Pulcliérie et de Martian. u Pulcliérie (dit l'auteur), dont les vertus avaient mérité la confiance de tout l'empire, offrit la couronne à Martian, pourvu qu'il voulût l'épouser et qu'il la laissât fidèle à son vœu de virginité. »
1. Cette continuation e?t de l'abbé Guyon : mais l'abbé Desfontaines y a aussi travailléj et c'est pourquoi Voltaire en parle. (G. A.)
Quelle pitié ! Il fallait dire, pourvu qu'il la laissât demeurer fidèle à son vœu d'ambition et d'avarice : elle avait cinquante ans, et Martian soixante et dix^.
Il est permis à un poète d'ennoblir ses personnages et de changer l'histoire, surtout l'histoire de ces temps de confusion et de faiblesse. Corneille intitula d'abord cette pièce tragédie; il la présenta aux comédiens, qui refusèrent de la jouer. Ils étaient plus frappés de leurs intérêts que de la réputation de Corneille ; il fut obligé de la donner à une mauvaise troupe qui jouait au Marais, et qui ne put se soutenir; et malheureusement pour Pulchérie, on joua Mithridate à peu près dans le même temps, car Pulchérie fut représentée les derniers jours de 1672, et Mithridate les premiers de 1673.
Fontenelle prétend que son oncle Corneille se peignit lui-même avec bien de la force dans le personnage de Martian. Voici comme Martian parle de lui-même dans la première scène du second acte :
J'aimois quand j'étois jeune, et ne déplaisois guère : Quelquefois de soi-même on cherchoit à me plaire; Je pouvois aspirer au cœur le mieux placé; Mais, hélas ! j'étois jeune, et ce temps est passé. Le souvenir en tue, et l'on ne l'envisage Qu^avec, s'il le faut dire, une espèce de rage. On le repousse, on fait cent projets superflus ; Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus; Et ce feu, que de honte on s'obstine à contraindre. Redouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre.
Si ces vers d'un vieux berger, plutôt que d'un vieux capitaine, ont paru forts à Fontenelle, ils n'en sont pas moins faibles. Enfin Pulchérie épouse Martian. Un Aspar en est tout étonné : Quoi! dit-il^ tout vieil et tout cassé qu'il est f Pulchérie répond : Tout vieil et tout cassé, je l'épouse; il me plaît; j'ai mes raisons.
Cette Pulchérie, qui dit à Léon : J'ai de la fierté, s'exprime trop souvent en soubrette de comédie.
Je vois entrer Irène; Aspar la trouve belle. Faites agir pour vous l'amour qu'il a pour elle. Et, comme en ce dessein rien n'est à négliger. Voyez ce qu'une sœur vous pourra ménager.
1. Martian, né en 391, n'avait que neuf ans de plus que l'impératrice. Il avait cinquante-neuf ans quand il épousa Pulchérie, en 450.
REMARQUES SUR PULCHÉRTE. 293
Vous aimez, vous plaisez; c'est tout auprès des femmes. C'est par là qu'on surprend, qu'on enlève leurs âmes.
Aspar vous aura vue, et son âme est chagrine... — Il m'a vue, et j'ai vu quel chagrin le domine. Mais il n'a pas laissé de me faire juger Du choix que fait mon cœur quel sera le danger. Il part de bons avis quelquefois de la haine. On peut tirer du fruit de tout ce qui fait peine. Et des plus grands desseins qui veut venir à bout Prête l'oreille à tous, et fait profit de tout.
C'est ainsi que la pièce est écrite. La matière y est digne de la forme. C'est un mariage ridicule traversé ridiculement, et conclu de même.
L'intrigue de la pièce, le style et le mauvais succès, déterminèrent Corneille à ne donner à cet ouvrage que le titre de comédie héroïque; mais, comme il n'y a ni comique ni héroïsme dans la pièce, il serait difficile de lui donner un nom qui lui convînt.
Il semble pourtant que, si Corneille avait voulu choisir des sujets plus dignes du théâtre tragique, il les aurait peut-être traités convenablement; il aurait pu rappeler son génie, qui fuyait de lui. On en peut juger par le début de Pulchérie :
Je vous aime, Léon, et n'en fais point mystère; Dos feux tels que les miens n'ont rien qu'il faille taire. Je vous aime, et non pas de cette folle ardeur Que les yeux éblouis font maîtresse du cœur; Non d'un amour conçu par les sens en tumulte, A qui l'âme applaudit sans qu'elle se consulte, Et qui, ne concevant que d'aveugles désirs, Languit dans les faveurs, et meurt dans les plaisirs.
Ces premiers vers en effet sont imposants; ils sont bien faits; il n'y a pas une faute contre la langue, et ils prouvent que Corneille aurait pu écrire encore avec force et avec pureté s'il avait voulu travailler davantage ses ouvrages. Cependant les connaisseurs d'un goût exercé sentiront bien que ce début annonce une pièce froide. Si Pulchérie aime ainsi, son amour ne doit guère toucher. On s'aperçoit encore que c'est le poète qui parle, et non la princesse. C'est un défaut dans lequel Corneille tombe toujours. Quelle princesse débutera jamais par dire que l'amour languit clans les faveurs, et meurt dans les plaisirs? Quelle idée ces vers ne donnent-ils pas d'une volupté que Pulchérie ne doit pas
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connaître? De plus, cette Pulcliérie ne fait que répéter ce que Viriate a dit dans la tragédie de SertoriusK
Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte; II hait des passions l'impétueux tumulte.
Il y a des beautés de pure déclamation, il y a des beautés de sentiment, qui sont les véritables. Cette pièce tombe dans le même inconvénient q\ïOthon. Trois personnes se disputent la main de la nièce d^)il40«»; et ici on voit trois prétendants à Pulcliérie, nulle grande intrigue, nul événement considérable, pas un seul personnage auquel on s'intéresse. Il y a quelques beaux vers dans Othon, et ce mérite manque à Pulchèrie. On y parle d'amour de manière à dégoûter de cette passion, s'il était possible. Pourquoi Corneille s'obstinait-il à traiter l'amour? Sa comédie héroïque de Tite et Bérénice devait lui apprendre que ce n'était pas à lui de faire parler des amants, ou plutôt qu'il ne devait plus travailler pour le théâtre: solve senescentem^. Il veut de l'amour dans toutes ses pièces ; et, depuis Polyeiwte, ce ne sont que des contrats de mariage, où l'on stipule pendant cinq actes les intérêts des parties, ou des raisonnements alambiqués sur le devoir des vrais amants. A l'égard du style, tandis qu'il se perfectionnait tous les jours en France, Corneille le gâtait de jour en jour. C'est, dès la première scène, Vhabitude à régner, et l'horreur d'en déchoir, c'est un penchant flatteur qui fait des assurances, ce sont des hauts faits qui portent à grands pas à l'empire.
C'est un vieux Martian qui conte ses amours à sa fille Justine, et qui lui dit : Allons, parle aussi des tiens; c'est mon tour d'écouter. La bonne Justine lui dit comment elle est tombée amoureuse et comment son imprudente ardeur, prête à s'évaporer , respecte sa pudeur.
On parle toujours d'amour à la Pulchèrie, âgée de cinquante ans. Elle aime un prince nommé Léon, et elle prie une fille de sa cour de faire l'amour à ce Léon, afin qu'elle, impératrice, puisse s'en détacher.
Qu'il est fort cet amour! Sauve-m'en si tu peux.
Vois Léon, parle-lui, dérobe-moi ses vœux.
M'en faire un prompt larcin, c'est me rendre service.
De tels vers sont d'une mauvaise comédie, et de tels sentiments ne sont pas d'une tragédie.