‹ Commentaires sur CorneilleChapitre 399 sur 574 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Vers 1. Non, mon cher Salsbury, vous n'avez rien à craindre.

Il n'y eut point de Salsbury (Salisbury) mêlé dans l'affaire du comte d'Essex : son principal complice était un comte de Southampton ; mais apparemment que le premier nom parut plus sonore à l'auteur, ou plutôt il n'était pas au fait de lliistoire d'Angleterre.

Vers 57. Comme il hait les méchants, il me seroit utile A chasser un Coban, un Raleigh, un Cécile, Un tas d'hommes sans nom, etc.

Robert Cecil, lord Burleigh, fils de William Cecil, lord Burleigh, principal ministre d'État sous Elisabeth, fut depuis comte de Salisbury. Il s'en fallait beaucoup que ce fût un homme sans nom. L'auteur ne devait pas faire d'un comte de Salisbury un confident du comte d'Essex, puisque le véritable comte de Salisbury était ce même Cecil, son ennemi personnel, un des seigneurs qui le condamnèrent. Walter Raleigh était un vice-amiral célèbre par ses grandes actions et par son génie, et dont le mérite solide était fort supérieur au brillant du comte d'Essex. Il n'y eut jamais de Coban, mais bien un lord Cobham, d'une des plus illustres maisons du pays, qui, sous le roi Jacques P'", fut mis en prison pour une conspiration vraie ou prétendueflî n'est pas permis de falsifier à ce point une histoire si récente, et de traiter avec tant d'indignité des hommes de la plus grande naissance et du plus grand mérite : les personnes instruites en sont révoltées, sans que les ignorants y trouvent beaucoup de plaisir.

Vers 68. Avez-vous de la reine assiégé le palais,

Lorsque le duc d'h-ton épousant Henriette...

Il n'y a jamais eu ni duc d'Irton, ni aucun homme de ce nom à la cour de Londres. Il est bon de savoir que dans ce temps-là

on n'accordait le titre de duc qu'aux seigneurs alliés des rois et des reines.

Vers 87. Pour elle, chaque jour, réduite à me parler,

Elle a voulu me vaincre, et n'a pu m'ébranler.

Il semblerait qu'Elisabeth fût une Roxane qui, n'osant entretenir le comte d'Essex, lui fît parler d'amour sous le nom d'une Atalide. Quand on sait que la reine d'Angleterre était presque septuagénaire, ces petites intrigues, ces petites sollicitations amoureuses, deviennent bien extraordinaires.

Quant au style, il est faible, mais clair, et entièrement dans le genre médiocre.

Vers 123. Pour ne hasarder pas un objet si charmant. De la sœur de Suffolk je me feignis amant.

Il n'y avait pas plus de sœur de Suffolk que de duc d'Irton. Le comte d'Essex était marié. L'intrigue de la tragédie n'est qu'un roman ; le grand point est que ce roman puisse intéresser. On demande jusqu'à quel point il est permis de falsifier l'histoire dans un poëme. Je ne crois pas qu'on puisse changer, sans déplaire, les faits ni même les caractères connus du public. Un auteur qui représenterait César battu à Pharsale serait aussi ridicule que celui qui, dans un opéra, introduisait César sur la scène, chantant alla fuga, allô scampo, signori. Mais quand les événements qu'on traite sont ignorés d'une nation, l'auteur en est absolument le maître. Presque personne en France, du temps de Thomas Corneille, n'était instruit de l'histoire d'Angleterre ; aujourd'hui un poète devrait être plus circonspect.

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