ACTE II, SCÈNE V
rompre ; elle devait être surprise d'une telle folie. Quoi ! un membre ordinaire de la chambre haute, convaincu d'avoir voulu en vain exciter une sédition, ose dire qu'il pouvait se faire roi ! Si la chose dont il se vante si imprudemment est fausse, la reine ne peut voir en lui qu'un homme réellement fou ; si elle est vraie, ce n'est pas là le temps de lui parler d'amour.
Vers 57 Et qu'avoit fait ta reine
Qui dût à sa ruine intéresser ta haine?
Éhsabeth, dans ce couplet, ne fait autre chose que donner au comte d'Essex des espérances de l'épouser. Est-ce ainsi qu'Elisabeth aurait répondu à un grand-maîire de l'artillerie hors d'exercice, à un conseiller privé hors de charge, qui lui aurait fait entendre qu'il n'avait tenu qu'à ce conseiller privé de se mettre sur le trône d'Angleterre ? Elisabeth à soixante et huit ans pouvait-elle parler ainsi ? Cette idée choquante se présente toujours au lecteur instruit.
Vers 94. Le trône te plairoit, mais avec ma rivale.
Cette rivale imaginaire qu'on ne voit point rend les reproches d'Elisabeth aussi peu convenables que les discours d'Essex sont inconséquents. Si cette Suffolk a quelques droits au trône, si Essex a conspiré pour la faire reine, Elisabeth a donc dû s'assurer d'elle. Thomas Corneille a bien senti en général que la rivalité doit exciter la colère, que l'intérêt d'une couronne et celui d'une passion doivent produire des mouvements au théâtre ; mais ces mouvements ne peuvent toucher quand ils ne sont pas fondés. Une conspiration, une reine en danger d'être détrônée, une amante sacrifiée, sont assurément des sujets tragiques; ils cessent de l'être dès que tout porte à faux.
Vers 109 J'accepterois un pardon? Moi, madame?
Cela est beau, et digne de Pierre Corneille. Ce vers est sublime parce que le sentiment est grand, et qu'il est exprimé avec simplicité ; mais quand on sait qu'Essex était véritablement coupable, et que sa conduite avait été cehe d'un insensé, cette belle réponse n'a plus la même force.
Vers M 7. Vous le savez, madame, et l'Espagne confuse Justifie un vainqueur que l'Angleterre accuse.
En effet, le comte d'Essex était entré dans Cadix quand l'amiral Howard, sous qui il servait, battit la flotte espagnole dans ces parages. C'était le seul service un peu signalé que le comte
334 RExMARQUES SUR LE COMTE D'ESSEX.
d'Essex eût jamais rendu. Il n'y avait pas là de quoi se faire tant valoir. Tel est l'inconvénient de choisir un sujet de tragédie dans jun temps et chez un peuple si voisin de nous. Aujourd'hui que {l'on est plus éclairé, on connaît la reine ÉKsabeth et le comte j d'Essex; et on sait trop que l'un et l'autre n'étaient point ce que 'la tragédie les représente, et qu'ils n'ont rien dit de ce qu'on leur ^fait dire. Il n'en est pas ainsi de la fable de Bajazet traitée par
\ ! Racine : on ne peut l'accuser d'avoir falsifié une histoire connue.
I Personne ne sait ce qu'était Roxane ; l'histoire ne parle ni d'Ata-
j jlide ni du vizir Acomat. Racine était en droit de créer ses per-
[ jsonnages.