DU POEME DRAMATIQUE
Il faut observer l'unité d'action, de lieu, et de jour ; personne n'en doute.
On en doutait tellement du temps de Corneille que ni les Espagnols ni les Anglais ne connurent cette règle. Les Italiens èeuls lobseryèrent. La Sophonisbe de Mairet fut la première pièce en France où ces trois unités parurent. Lamotte, homme de beaucoup d'esprit et de talent, mais homme à paradoxes, a écrit de nos jours contre ces trois unités. Mais cette hérésie en littérature n'a pas fait fortune.
On en est venu jusqu'à établir une maxime très-fausse : qu'il faut que le sujet d'une tragédie soit vraisemblable.
Cette maxime, au contraire, est très-vraie en quelque sens qu'on l'entende. Boileau dit arec raison, dans son Art poétique (chant III, vers /i7-50) :
Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une merveille al)surde est pour moi sans appas : L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.
Il n'est point vraisemblable que Médée tue ses enfants, que Clylemnestre assassine son mari, qu'Oreste poignarde sa mère; mais l'histoire le dit, etc.
3i8 REMARQUES
Cela n'est pas commun ; mais cela n'est pas sans vraisemblance dans l'excès d'une fureur dont on n'est pas le maître. Ces crimes révoltent la nature, et cependant ils sont dans la nature. C'est ce qui les rend si convenables à la tragédie, qui ne veut que du vrai, mais un vrai rare et terrible.
Il n'est ni vrai ni vraisemblable qu'Andromède, exposée à un monstre marin, ait été garantie de ce péril par un cavalier volant.
Il semble que les sujets d^Andromcde, de Phaêt07i\ soient plus faits pour l'opéra que pour la tragédie régulière. L'opéra aime le merveilleux. On est là dans le pays des métamorphoses d'Ovide. La tragédie est le pays de l'histoire, ou du moins de tout ce qui ressemble à l'histoire par la vraisemblance des faits et par la vérité des mœurs.
Quelque heureusement que réussisse cet étalage de moralités, il faut toujours craindre que ce ne soit un de ces ornements ambitieux qu'Horace nous ordonne de retrancher.
Il nous semble qu'on ne peut donner de meilleures leçons de goût, et raisonner avec un jugement plus soUde : il est beau de voir l'auteur de Cinna et de Polijcucte creuser ainsi les principes d'un art dont il fut le père en France. Il est vrai qu'il est tombé souvent dans le défaut qu'il condamne ; on pensait que c'était faute de connaître son art, qu'il connaissait pourtant si bien. 11 déclare ici qu'il vaut beaucoup mieux mettre les maximes en sentiment que les étaler en préceptes, et il distingue très-finement les situations dans lesquelles un personnage peut débiter un peu de morale, de celles qui exigent un abandonnement entier à la passion... fCe sont les passions qui font l'âme de la tragédie. Par conséquent un héros ne doit point prêcher, et doit peu raisonner. Il faut qu'il sente beaucoup et qu'il agisse]
Pourquoi donc Corneille, dans plus delà moitié de ses pièces, donne-t-il tant aux lieux communs de politique, et presque rien aux grands mouvements des passions? La raison en est, à notre avis, que c'était là le caractère dominant de son esprit. Dans son Othoiiy par exemple, tous les personnages raisonnent, et pas un n'est animé.
Peut-être aurait-il dû apporter ici un autre exemple que celui de Mîdite. Cette comédie n'est aujourd'hui connue que par son titre, et parce qu'elle fut le premier ouvrage dramatique de Corneille.