Horace, De Arte poet
358 REMARQUES
dant il périt d'une mort cruelle. Son empoisonneur triomphe. Cet événement est tout a fait injuste. Pourquoi donc Britannicus a-t-il eu enfin un si grand succès, surtout auprès des connaisseurs et des hommes d'État? C'est par la beauté des détails, c'est par la peinture la plus vraie d'une cour corrompue. Cette tragédie, à la vérité, ne fait point verser de larmes, mais elle attache l'esprit, elle intéresse ; et le charme du style entraîne tous les suffrages, quoique le nœud de la pièce soit très-petit, et que la fin, un peu froide, n'excite que l'indignation. Ce sujet était le plus difficile de tous à traiter, et ne pouvait réussir que par l'éloquence de Racine.
II ne veut pas non plus qu'un méchant homme passe du malheur à la félicité.
f I II y a de grands exemples de tragédies qui ont eu des succès permanents, et dans lesquelles cependant le vertueux périt indignement, et le criminel est au comble de la gloire ; mais au moins il est puni par ses remords. La tragédie est le tableau de la vie des grands : ce tableau n'est que trop ressemblant quand le crime est heureux. Il faut autant d'art, autant de ressources, autant d'éloquence dans ce genre de tragédie, et peut-être plus que dans tout autre.
Un des interprètes d'Aristote veut qu'il n'ait parlé de cette purgation des passions dans la tragédie que parce qu'il écrivoit après Platon, qui bannit les poètes tragiques de sa république, parce qu'ils les remuent trop fortement.
Après tout ce qu'a dit judicieusement Corneille sur les caractères vertueux ou méchants, ou mêlés de bien et de mal, nous penchons vers l'opinion de cet interprète d'Aristote, qui pense que ce philosophe n'imagina son galimatias de la purgation des passions que pour ruiner le galimatias de Platon, qui veut chasser la tragédie et la comédie, et le poëme épique, de sa république imaginaire. Platon, en rendant les femmes communes dans son Utopie, et en les envoyant à la guerre, croyait empêcher qu'on ne fit des poèmes pour une Hélène ; et Aristote, attribuant aux poèmes une utilité qu'ils n'ont peut-être pas, imaginait sa purgation des passions. Que résulte-t-il de cette vaine dispute? Qu'on court à Cinna et à Andromaque sans se soucier d'être purgé.
Notre siècle les a vues [les conditions qu' Aristote demande] dans le Cid; mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres.
Le Ciel, comme nous l'avons dit, n'est beau que parce qu'il est très-touchant.
SUR LE DEUXIÈME DISCOURS. 3o9
L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur bannit les martyrs de notre théâtre.
Un martyr, qui ne serait que martyr, serait très-vénérable, et figurerait très-bien dans la Vie des Saints, mais assez mal au théâtre. Sans Sévère et Pauline, Polyeucte n'aurait point eu de succès.
S'il est bien amoureux... il peut s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement; et l'ambition le peut engager dans un crime.
On s'intéresse pour un jeune criminel que la passion emporte, et qui avoue ses fautes, témoin Vcnceslas et Rhadamiste.
La perfection de la tragédie consiste... à exciter de la pitié et de la crainte, par le moyen d'un premier acteur, comme peut faire Rodrigue dans le Cidj et Placide dans Théodore.
Il est triste de mettre Placide à côté du Cid.
On désapprouve sa manière d'agir [de Félix]; mais cette aversion... n'empêche pas que sa conversion miraculeuse, à la fin de la pièce, ne le réconcilie pleinement avec l'auditoire.
La conversion miraculeuse de Félix le réconcilie sans doute avec le ciel, mais point du tout avec le parterre.
Qu'un indifférent [dit Aristote] tue un indifférent, cela ne touche guère... d'autant qu'il n'excite aucun combat dans l'àme de celui qui fait l'action.
Aristote montre ici un jugement bien sain, et une grande connaissance du cœur de Tliomme. Presque toute tragédie est froide sans les combats des passions.
Disons donc qu'elle [cette condamnation] ne doit s'entendre que de ceux <jui connoissent la personne qu'ils veulent perdre, et s'en dédisent par un simple changement de volonté, sans aucun événement notable qui les y obhge.
Il nous semble qu'on ne peut mieux expliquer ce qu'Aristote a dû entendre. Si un homme commence une action funeste et ne l'achève pas sans avoir un motif supérieur et tragique qui le force, il n'est alors qu'inconstant et pusillanime ; il n'inspire que le mépris. Il faut, ou que la nature ou la gloire l'arrête, et un tel dénoûment peut faire un très-bel effet ; ou bien le crime commencé par lui est puni avant d'être achevé, et le spectateur est encore plus content.
360 REMARQUES
Le poëme entier d'Œdipe en excite peut-être autant [de commisération ] que le Cid ou Rodogune; mais il en doit une partie à Dircé.
Il est toujours étonnant que Corneille ait cru que sa Dircé ait pu faire quelque sensation dans son OEdipe,
Cela se voit manifestement en la Mort de Crispe, faite par un de leurs plus beaux esprits, Jean-Baptiste Ghirardelli... L'auteur a dédaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le P. Stephonius, jésuite.
On ne connaît plus guère la Mort de Crispe {Il Costantino), de Jean-Baptiste-Philippe Ghirardelli, et pas davantage celle du jésuite Stephonius ^ Mais il est clair qu'il n'y a presque rien de tragique dans cette pièce, si Constantin ne connaît pas son fils, s'il n'y a point dans son cœur de combats entre la nature et la vengeance.
J'estime donc... qu'il n'y a aucune liberté d'inventer la principale action, mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la fable.
C'est ici une grande question : S'il est permis d'inventer le sujet d'une tragédie? Pourquoi non, puisqu'on invente toujours les sujets de comédie. Nous avons beaucoup de tragédies de pure invention, qui ont eu des succès durables à la représentation et à la lecture. Peut-être même ces sortes de pièces sont plus difficiles à faire que les autres. On n'y est pas soutenu par cet intérêt qu'inspirent les grands noms connus dans l'histoire, par le caractère des héros déjà tracé dans l'esprit du spectateur. Il est au fait avant qu'on ait commencé. Vous n'avez nul besoin de l'instruire, et s'il voit que vous lui donniez une copie fidèle du portrait qu'il a déjà dans la tête, il vous en tient compte ; mais dans une tragédie où tout est inventé, il faut annoncer les lieux^ les temps, et les héros ; il faut intéresser pour des personnages dont votre auditoire n'a aucune connaissance : la peine est double ; et si votre ouvrage ne transporte pas l'âme, vous êtes doublement condamné. Il est vrai que le spectateur peut vous dire : Si l'événement que vous me présentez était arrivé, les his" i toriens en auraient parlé. Mais il peut en dire autant de toutes les tragédies historiques dont les événements lui sont inconnus : ce qui est ignoré, et ce qui n'a jamais été écrit, sont pour lui la même chose. Il ne s'agit ici que d'intéresser.
1. La pièce de Ghirardelli est intitulée II Costantino; elle est en italien, et de 1C53. Celle du P. Stephonius a pour titre Crispus; elle est en latin, et a été imprimée à Pont-à-Mousson dèslG025 il y a d'autres éditions. (B.)
Inventez des ressorts qui puissent m'attachera. »
Il ne faut pas sans doute choquer l'histoire connue, encore Ji moins les mœurs des peuples qu'on met sur la scène. Peignez ces II mœurs, rendez votre fahle vraisemblable, qu'elle soit touchante// et tragique, que le style soit pur, que les vers soient beaux ; et jel i vous réponds que vous réussirez.
Les apparitions de Vénus et d'Éole ont eu bonne grâce dam Andromède. Pas si bonne grâce.
Qu'auroit-on dit si, pour démêler Héraclius d'avec ^lartian, après la mort de Phocas, je me fusse servi d'un ange?
Nous avouons ingénument que nous aimerions presque autant un ange descendant du ciel que le froid procès par écrit qui suit la mort de Phocas, et qu'on débrouille à peine par une ancienne lettre de l'impératrice Constantine ; lettre qui pourrait encore produire bien des contestations.
Louis Racine, fils du grand Racine, a très-bien remarqué les défauts de ce dénoûment d'Hcraclins, et de cette reconnaissance qui se fait après la catastrophe ; nous avons toujours été de son avis sur ce point : nous avons toujours pensé qu'un dénoûment doit être clair, naturel, touchant ; qu'il doit être, s'il se peut, la plus belle situation de la pièce. Toutes ces beautés sont réunies dans Cinna. Heureuses les pièces où tout parle au cœur, qui commencent naturellement, et qui finissent de même !
Je ne condamnerai jamais personne pour en avoir inventé; mais je ne me le permettrai jamais.
Nous ne voyons pas pourquoi Corneille ne se serait pas permis une tragédie dans laquelle un père reconnaîtrait un fils après l'avoir fait périr. Il nous semble qu'un tel sujet pourrait produire un très-beau cinquième acte. Il inspirerait cette crainte et cette pitié qui sont l'âme du spectacle tragique.
Aristote... dit qu'il ne faut pas changer lés sujets reçus.
Nous pensons qu'on pourrait changer quelques circonstances principales dans les sujets reçus, pourvu que ces circonstances changées augmentassent l'intérêt, loin de le diminuer.
Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas -.