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Communication statistique relative à l'épidémie actuelle d'influenza à Bruxelles

Messieurs, j’avais l’intention de déposer simplement, pour le faire insérer comme complément de mon Annuaire de statistique démographique et médicale de 1891, un exposé démonstratif de la situation sanitaire de Bruxelles, dont l’opinion publique et la presse quotidienne se préoccupent depuis plusieurs semaines. Mes honorables collègues du Bureau en ont décidé autrement; ils m’ont vivement engagé à faire de mon petit travail l’objet d’une communication à porter à l’ordre du jour, ne fût-ce que pour prouver une fois de plus que l’Académie ne s’occupe pas seulement des maladies exotiques qui lui sont signalées par la voie consulaire et par l’intermédiaire du Gouvernement, mais qu’ù l’occasion elle prend également souci des faits anormaux, relatifs à la santé publique, qui se produisent ici même, sous les yeux de sa Commission des épidémies.

Le titre de ma communication indique assez que je ne parlerai des méfaits de la maladie régnante, grippe ou intluenza, qu’au point de vue exclusif de la statistique officielle. Je m’abstiendrai donc soigneusement d’aborder aucun des points touchant ù la nature, à la pathogénie, à la thérapeutique, etc.., de cette singulière pandémie qui, pour ja seconde fois depuis deux ans, accomplit son tour d’Europe. Je laisse ce rôle aux savants cliniciens de l’Académie, bien plus aptes que moi à porter la lumière sur ces questions encore très obscures.

Mes réserves sont d’autant mieux justifiées dans l’occurrence qu’ayant à vous entretenir de recherches statistiques au sujet de la grippe, je ne suis pas en état de vous faire connaître le nombre exact de ses victimes, et que la dénomination nosologique dont il s’agit ne figure même dans aucun des bulletins hebdomadaires de statistique sanitaire comparée publiés par mes soins

(l) Extrait il u Bulletin de l' Academie royale de médecine, année I Si 1*2.

pendant les deux épidémies de 1889-1890 et de 1891-1892. En voici la raison :

Au début, ou plutôt à l’approche de l’épidémie précédente, un grand nombre de journaux politiques ou humoristiques firent de la maladie, encore inconnue d’un grand nombre de nos contemporains, l’objet de plaisanteries plus ou moins spirituelles, tant et si bien que la plupart, pour ne pas dire la totalité, des membres du corps médical se gardèrent bien de déclarer Y|ue les victimes qu’ils avaient soignées avaient succombé à Yin/luenza; tous les certificats de décès transmis à l’inspection médicale de l’état civil pour dresser la statistique nosologique otlicielle, firent mention de la maladie concomitante ou consécutive à l’affection susdite. La bronchite et la pneumonie furent renseignées dans fa pluralité des cas; une partie des autres certificats médicaux furent inscrits sous les rubriques : maladies du cœur et phtisie pulmonaire, car les personnes qui sont atteintes de ces lésions chroniques, malheureusement si fréquentes chez nous, manifestent une prédisposition particulière pour les formes les plus graves de la grippe.

Pendant l’épidémie actuelle, on constate la même tendance du corps médical à ne mentionner que dans tles cas exceptionnels la grippe épidémique comme cause des décès survenus dans la clientèle soit en ville, soit dans les établissements hospitaliers. Ainsi, pendant le mois de janvier en cours, vingt certificats seulement, sur un total de cinq cent cinquante-cinq décès, portent ce diagnostic précis. Pour ne pas classer à part les quelques unités dont il s’agit ni induire ainsi les médecins et le public en erreur sur le degré de gravité de l’épidémie, j’ai préféré grouper dans mon Bulletin hebdomadaire ces cas isolés sous la rubrique bronchite et pneumonie, persuadé que la part de l’erreur, inévitable dans tout travail de statistique nosologique, serait ainsi réduite à son minimum, et partant négligeable.

Ces explications m’ont paru devoir servir de préambule indispensable à ma communication ; vous vous rendrez compte ainsi du motif pour lequel celle-ci s’attache à mettre en relief les conditions sanitaires générales qui rentrent dans le domaine de la statistique, et qui ont été relevées pendant l'épidémie d’influenzu, iV défaut de renseignements se rapportant à la grippe elle-même.

Les conditions sur lesquelles ont porté mes investigations m’ont paru pouvoir être! rangées dans les catégories suivantes :

circonstances météorologiques, mises en regard des décès généraux, ainsi que des décès quotidiens attribués à la bronchite et à la pneumonie ; relevés par semaine des décès généraux et des décès spécialement dus à la bronchite et à la pneumonie, à la phtisie pulmonaire, aux maladies organiques du cœur et, en dernière ligne, à l’ensemble de toutes les maladies zymotiques, infectieuses et contagieuses.

Pour compléter ces renseignements, il était nécessaire aussi d’établir un parallèle, d’une part, avec les chiffres similaires recueillis pendant l’épidémie précédente de 1889-1890, qui a sévi à la même période de l’année, et, d’autre part, avec les données numériques de même nature recueillies pendant une saison d’hiver normale, c’est-à-dire fournies par les semaines correspondantes d’une période quinquennale récente, qui constitue ainsi une moyenne acceptable comme point de comparaison.

Le récolement des colonnes de chiffres nécessaires pour exposer les conditions que je viens d’énumérer, a exigé de longues et patientes recherches : je me garderai bien de vous débiter la longue et fastidieuse kyrielle des relevés numériques dont il s’agit; pour atteindre le même but, sans m’exposer à vous faire perdre du temps et à fatiguer votre attention, j’ai cru convenable d’avoir recours à une méthode d’exposition que j’emploie depuis l’année 1864 avec une prédilection particulière, et qui conquiert chaque jour davantage la faveur des savants et du public : je veux parler de la méthode graphique, appliquée à la traduction en mensurations géométriques des nombres ou des faits recueillis par la statistique démographique et sanitaire.

Voici l’énoncé des tableaux graphiques ou diagrammes qu'il m’a paru utile de dresser pour vous permettre d’apprécier les conditions sanitaires de la ville de Bruxelles par rapport à l’épidémie de grippe-influenza, ou broncho-pneumonie infectieuse, etc.

Le tableau n° I donne la statistique quotidienne des principales circonstances météorologiques, mises en regard des décès généraux et des décès spéciaux (grippe, bronchite, pneumonie) pendant les mois de décembre 1891 et janvier 1892.

Le tableau n° Il présente les mêmes données pour les mois de décembre 1889 et janvier 1890, période pendant laquelle a sévi l’épidémie précédente.

Nous n’insisterons pas sur les différences ni sur lesréssem-, blances que présentent ces deux tableaux dans chacune de leurs parties. Un coup d’œil suffit pour les apprécier.

Le tableau suivant, n° III, fait connaître, pour chacune des neuf semaines des mois de décembre-janvier, la mortalité causée par les principales maladies saisonnières des organes de la respiration et de la circulation. Des trois diagrammes juxtaposés dans ce tableau, le premier se rapporte à une période normale d’hiver (4885-89), le second à l’épidémie de grippe-influenza de 1889-90, le troisième à l’épidémie qui sévit actuellement encore dans notre ville.

On y relève qu’en temps ordinaire le maximum des décès de bronchite et de pneumonie ne dépasse pas 34 par semaine, tandis que, pendant l’épidémie 1889-90, il a atteint 63, et, en 1891-92, 51 décès par semaine.

Les renseignements qui précèdent démontrent déjà surabonda'mment que la population bruxelloise a payé un bien lourd tribut à la pandémie grippale (1). Cette notion toutefois est incomplète au point de vue de la science statistique, qui ne saurait se contenter de chiffres absolus ou isolés, et exige, toutes les fois que la chose est possible, d’avoir sous les yeux des points de comparaison pouf tirer des déductions acceptables des faits qu’elle a colligés.

Pour me conformer à cette prescription rationnelle, j’ai jugé' nécessaire de dresser un quatrième et dernier tableau graphique dans lequel j’ai rapproché les principaux groupes de population de la Belgique, en traçant, en regard de chacun de ces groupes, deux ordonnées mesurant, l’une le taux de mortalité générale annuelle calculé du 16 au 31 décembre 1891, l’autre celui de la période du 1er au 1b janvier 1892. Ces deux périodes embrassent ensemble un mois, c’est-à-dire la durée ordinaire assignée par les épidémiologistes, et en particulier par le savant professeur Léon Colin, à la plupart des invasions locales de grippe.

Les agglomérations renseignées dans le tableau l\ sont indi-

(1) Pendant les deux mois, décembre 1891 et janvier <892, on a enregistré 967 dérè» appartenant à la population bruxelloise; ce total dépasse de 389 unités la moyenne Cor respondante des cinq années normales l83i-88.

([nées ci-après, avec le taux de mortalité générale sur 1,000 habitants, pour chacune des deux quinzaines précitées :

Aggloméra lion bruxelloise (ville et huit faubourgs} .... ^(>.2

Ville d'Anvers

Ville de (.and

Ville de Liège

J’ai réuni ensuite en un seul groupe vingt-cinq villes belges qui comptent chacune de 10,000 à 50,000 habitants, et qui m’envoient régulièrement, chaque semaine, leur statistique sanitaire : la mortalité de ces villes, dans leur ensemble, s’est élevée à 39,2 et à 40 pour 1,000 habitants pendant les deux quinzaines successives.

Le même calcul, appliqué aux vingt-deux villes et communes, qui comptent de 3,000 à 10,000 âmes, et qui occupent aussi régulièrement leur place dans mon bulletin sanitaire, a fourni un coefficient de mortalité (47, 5) plus élevé encore que celui du groupe précédent, et inférieur seulement à celui de Land.

La ville de Louvain, qui figure dans la collectivité des villes de moyenne grandeur et qui comptait au dernier recensement une population de 40,624 habitants, mérite une mention à part, en raison du chiffre élevé des décès généraux et des décès spéciaux qu’elle nous a accusés : pendant la quinzaine de décembre,

51 décès généraux, dont 30 attribués à la bronchite et â la pneumonie; pendant la première quinzaine de janvier, lOi décès généraux, dont S6 dus aux affections aiguës des voies respiratoires.

Malines se distingue aussi par sa forte mortalité, car sa population de o 1,0 14 habitants a fourni, pendant les deux quinzaines, 205 décès généraux, dont 76 causés par la bronchite et la pneumonie.

Vous le vpyez, messieurs, la première déduction à tirer de ce tableau comparatif, c’est que les ravages causés dans l’agglomération bruxelloise par l’épidémie actuelle, quoique considérables, sont cependant moins grands que dans les autres groupes de population de la Belgique.

Les quatre tableaux que je viens de soumettre â votre examen me dispensent d’épiloguer sur les concordances, les dissem-

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blances, les relèvements, les abaissements des différen tes courbes qui y sont tracées; chacun de vous en tirera, à première vue, les déductions qu’ils comportent, et ceux qui étudieront l’histoire des épidémies de grippe y trouveront peut-être la confirmation des idées qu’ils ont pu se former sur la pathogénie, la production, la marche, la disparition de cette curieuse entité morbide, si tant est qu’elle ne constitue pas une simple aggravation des maladies rentrant dans le cadre des affections saisonnières banales.

L’avenir nous l’apprendra ; espérons que les recherches patientes auxquelles on se livre partout, en Europe et en Amérique, dans les laboratoires d’expérimentation, comme dans les cliniques universitaires, fourniront prochainement la solution du problème à laquelle l’hygiène publique est vivement intéressée.

rableau I. VILLE DE BRUXELLES.

t Statistique quotidienne des circonstances météorologiques et des décès enregistrés pendant l’épidémie de grippe-influenza.

HAUTEUR de l'eau tombée.

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