‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 33 sur 90 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Rèffne da sultan Aboa-Zeiyan (797-801) (1394-1399).

Mouley Âbou-Zeiyan Mohammed, autre fils du sultan Abou-Hammou, par conséquent frère de celui qu'il avait détrôné Abou'l-Hadjjadj Youssof, avec l'appui et le concours des Mérinides, régna paisiblement sous la suzeraineté des sultans de Fez, jusqu'à l'année 804 (1401-2); puis abandonné par ses protecteurs et ses partisans, il fut attaqué par son frère Abou-Mohammed Abd' Allah, qui vint l'assiéger dans la capitale de son royaume à la tète d'une armée mérinide. Vaincu et dépouillé du pouvoir souverain, il s'enfuit à Tlemcen et après avoir imploré vainement le secours des arabes ses anciens alliés qui étaient cantonnés dans la partie orientale du royaume, il périt en 805 (1402) sous les coups d'un misérable, chez qui il croyait avoir trouvé un sûr asile.

Son règne effectif n'avait duré que cinq ans, mais il ne fut pas sans gloire, car Abou-Zeiyan cultivait les lettres qu'il se plaisait aussi à protéger, et il avait du goût pour la poésie ; il parait même qu'il s'adonnait luimêmei non sans succès, à ce genre d'étude, puisqu'on s'accorde à lui attribuer une longue pièce de vers adressée au sultan d'Egypte Barkok (1), et accompagnée de superbes cadeaux en retour de ceux que ce prince lui

(1) Cette pièce, qui est du mètre Dacit^ se compose de 65 vers. Elle 86 lit tout entière dans Al-Tonessy, pages 114, 115 et 116 de mon manuscrit.

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avait envoyés à Tlemcen. A l'occasion des fêtes de la Cour et surtout de la solennité du Mouled, il n'oublia rien de la pompe et des magnificences dont ses ancêtres lui avait laissé Texemple et les pieuses traditions, ayant soin d'y inviter les poètes, et notamment le célèbre cheikh Mohammed Ibn-Youssouf AI-Thaghary qui florissait encore à cette époque.

Son goût pour les sciences et pour les lettres, sa magnificence et ses bienfaits, toutes les belles qualités qui pouvaient taire oubUer chez lui l'origine criminelle de son élévation, ne firent qu'exciter Tenvie des ennemis éternels de son trône, les Mérinides de Fez, et attirer Tambition de ses frères, qui s'étaient déclarés sescompé*' titeurs : il ne faut pas attribuer à d'autres causes la fin lamentable de son règne, d'ailleurs si glorieux.

A propos du crime imprévu qui arracha la vie à ce malheureux sultan, son historien lui applique ces beaux vers d'un poète arabe :

<c Qu'il soit béni le roi martyr par celui qui trônô dans les cieux ! qu'à l'ombre des arbres du paradis il s'abreuve, à son gré, au courant du Kauther, ce héros qui fut la terreur des lions, mais qu'un revers terrible enleva subitement au milieu de ses triomphes les plus glorieux : L'ange de la'mort ne voulut point différer en sa faveur l'heure de son trépas, car il fut victime d'une trahison à laquelle il était loin de s'attendre. »

C'est dans les dernières années du règne d'Abou- Zeiyan que le célèbre cheikh et saint homme Ibraliim al-Masmoudy termina sa brillante carrière à Tlemcen, où l'on voit encore son mausolée dans la mosquée qui porte son nom et qui est l'objet de la plus grande vénération de la part des habitants de la ville. Sa biographie, qui est curieuse à plus d'un titre et assez peu connue, trouve ici naturellement sa place; elle a été décrite longuement par Tauteur du BostaUj dont il nous suffira de transcrire les paroles, selon notre habitudoé

BÈGNI DU SULTAN AHOU-KBIYÀN. *259

v La vie d'Ibrahim Ibn-Mohammed al^MasmoUdy (1), dit-il) le doote et pieux cheikh, le saint et dévot Abou- Ishak^ l'un dos maîtres de limam ibn-Marzouk lopetit-filBj mCrite une place spéciale dans notre loxiqde biographique, où nous ferons connaitre aussi ses ouvrages. Voici comme s' exprime dans son ouvrage intitulé : ï Astre resplendissant^ le docteur Ibn-Sâad (?) en parlant de notre cheikh :

t Cet waly, dit-il, a été Pun de ces mortels, qui dès leur enfance ont reçu en partage la sainteté et se distinguent par les deux magistères^ le savoir et la dévotion. Il a été l'objet d'une notice biographique de la part du professeur de nos maîtres, Timam Ibn-Marzouk dans Un article de ses ouvrages, où il dit : a Parmi ceux qui ont été mes maîtres et qui m'ont été le plus utiles par leur enseignement et leurs leçons, je puis nommer le cheikh) le docte imam, le docteur accompli et très savant, nUustre professeui", le prince des hommes pieUx et dévots de son siècle^ Tauteur de miracles authon» tiques, celui qui s'adonnait à des pi*atiqucs religieuses connues aujourd'hui du monde entier, l'ami de Dieu, dont les prières, de l'avis de chacun, ne manquent jamais d^être exaucées, savoir le saint homme Ibrahim al«Masmoudy. Il était issu d'une famille sanhadjienne et d'une tribu qui habitait le Maghreb, dans le voisinage de la Ville de Méquinez : c'est là qu'il vint au monde et qu'il reçut sa première éducation.

Quand il fut devenu grande il se mdntfa aVide de la BOienoe et alla faire ses études à FeÀ sous la direction

(1) C*e8t-à-dire originaire de la tribu berbère des Masmoudahf fraction des Sanhàdjah. ([wï habitaient le territoire de Mequinez et s'étendaient jusqu'à TOcéan.

(2) Ibn-Sâad, auteur de plusieurs ouvrages d'agiographie et contemporain du célèbre théologien musulman Al-Senoussy, 11 oriasait à Tlemcen dans la seconde moitié du IX* siècle de Thcgire. Il mourut 9a Egypte en 9U1 (14^3). Lo Bostariy p. SiO de mon manuscrit.

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des plus habiles professeurs, tels que le cheikh et iman, le porte-enseigne de la jurisprudence dans son siècle, Moussa al-Abdoussy et le cheikh et iman très connu Mohammed al-AîIy; il fréquenta aussi les leçons du cheikh et iman, le noble parmi les savants, le chérif Abou-Abd'allah. Après la mort de ce professeur, il vint se fixer à Tlemcen, où il se logea dans le collège fondé par le sultan Abou-Teschifin I«' {Almedarsah al- Teschfiniyah) (1). C'est dans cet établissement qu'il suivit les leçon? du très docte, le sceau des cadhis, celui qui se distingua par son amour de la justice dans la ville de Tlemcen, cidi Saïd al-Ocbâny. Après cela, il se retira dans sa maison qui est bien connue, et il ne cessa de se vouer à l'étude, à la pratique de ses devoirs religieux, et à la méditation assidue de la loi divine ; c'est ainsi qu'il atteignit les dernières limites de la perfection et de la vertu dans les voies de la piété, de la mortification des sens, dans Texercice de la bienfaisance et de la charité, dont il nous a laissé les exemples les plus édifiants, marchant en tout cela sur les traces de ses vénérables aïeux.

« Dans les entretiens et les discussions qu'il avait l'occasion d'avoir avec ceux qui faisaient profession de science, il se montrait le plus aimable et le plus accommodant des hommes, car il n'entendait jamais raisonner quoiqu'un jouissant d'une grande autorité scientifique ou versé spécialement dans une branche quelconque de la science, sans finir par se mettre d'accord avec lui et embrasser son opinion. Les personnages les plus distingués de son siècle par leur doctrine et leur savoir,

(1) Cet établissement scientifique appelé aussi le Collège Neuf (Al-Medarsah al-djadidah), avait été bâti par le sultan Abou-Teschifin, I«f de nom, vis-à-vis de la grande mosquée au commencement de son règne, entre les années 720 et 725 (1320 et 1325 de J.-C). Voyez Histoire des Beni'Zeiyan^ p. 47 et Tlemcen^ ancienne capitale du royaume de ce nom, p. 331,

aimaient à causer avec lui des traditions, de Thistoire des hommes pieux des temps passés et des savants tant anciens que modernes. Que Dieu le récompense de toutes les œuvres que son zèle lui inspira, selon qu'il l'a promis à ceux qui se vouent à son service !

c Sa vie fut illustrée par un grand nombre de miracles et de faveurs célestes. Voici ce que Tun de ses plus anciens compagnons, le vertueux cheikh Abou-Abd' Allah Ibn-Djamil raconte à ce sujet. II s'était présenté à moi un cas que plusieurs anciens interprètes de la loi considéraient comme illicite,et qu'ils se trouvaient néanmoins dans la nécessité de mettre à exécution. S*étant donc mis à faire des recherches à ce sujet, il fmit par trouver que la chose lui était permise par les deux docteurs Asbagh (1) et Ibn-el-Habib (2) et il crut pouvoir se conformer à leur décision. Après cela, dit-il^ j'allai faire une visite à ma mère, et pendant le trajet je fus en proie dans mon intérieur à une horrible douleur ; je crus que mes souffrances étaient une punition de ce que je n'avais pas voulu suivre la tradition authentique des anciens docteurs, et que de préférence j'avais embrassé une autre décision sans consulter d'autres autorités sur le cas dont il s'agit. Me .trouvant ainsi tourmenté, j'allai rendre visite au vénérable cheickh Al-Masmoudy, qui me dit, en me voyant arriver : « Que vous est-il donc arrivé, cher Abou-Abd' Allah ? — Hélas ! lui répondis-je, vous avez devant vous un homme grandementcoupable. Il me répliqua aussitôt : (( Quiconque suit les opinions

(i) Le docteur Asbagh-Ibn-el-Faradj-el-Misry , ou natif du Caire, était, selon Tauteur du Kamous, le plus savant des mortels dans la doctrine de Timan Malek.

(2) Abou-Othman-lbn-Habib, plus connu sous le nom d'A/- Mozny, mort en 249 de Thégire, était natif de la ville de Bassorah. Il est auteur d'un livre intitulé : Al-Medheb, où il traite de la religion et des traditions islamiques. 11 passe aux yeux des musulmans pour l'un des plus grands juiisconsullcs de la secte des Maletds.

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d'Âsbagh ou oellea (Vlbn^Habib, ne saurait être oou« pable. » Or, c'est là, ajoute lo biographe, un dea plus grands miracles que Ton puisse citer.

a Autre fait merveilleux,

a Voici ce qui m'a été raconté, dit le mêmelègondaire, par un homme vertueux, l'un des amis de notre vénérable cheikh : « Je me trouvai, dit-il , assis en sa oom* pagnie et dans sa maison, et nous étions seuls. Il était occupé à lire TÂlkoran et tenait à la main une baguette avec laquelle il frappait un coup^ pour indiquer où il fallait s^arrèter et faire la pause, comme font les maîtres de lecture et de récitation du livre sacré. » En voyant ces gestes, je me dis en moi-même : pourquoi dono frappe-t-il ainsi ? Y aurait-il ici quelque djin qui ap^ prendrait devant lui h, lire TAlkoran ? A peine cette idée avait«elle traversé mon esprit, qu'il me dit : « Moham« med, sache qu'il y a ici un magister qui apprend aux Djins à réciter TAlkoran, » Plus d'une personne, de celles qui venaient lui offrir des aliments, comme du lait et autre nourriture, m'ont rapporté quMl arrivait souvent qu'il les leur rendait en sorte qu'ils s'en privaient eux-mêmes, et que ce refus qui les ren* dait suspects, leur causait de l'ennui tant de la part des gens de la maison, que de lapart d'autres individus. Il m'a été également raconté par quantité de per» sonnes, que lorsqu'il se trouvait hors de la ville, et qu'il se présentait devant la porte pour rentrer, la porte se trouvait ordinairement fermée et que néanmoins on le rencontrait dans l'intérieur de la ville.

«Abou-Sâad dont nous venonsde citer les paroles ajoute ceci : « Il m'a été raconté par mon grand-père Abou'l- Fadl (que Dieu lui fasse miséricorde !) à propos des qualités physiques et de rhabillement du cheikh Almasmoudy, qu'il avait le teint blanc, la taille haute ; qu'il portait toujours des vêtements magnifiques, et que la plupart du temps il avait la tête nue. Plusieursfpersonnes

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dû distinction m'ont aussi raconté le trait suivant : a Pen* dant que le cheikh passait son temps sur la montagne, qu'il y trouvait les fleurs du printemps, qu'il jetait ses regards sur leurs variétés, leurs couleurs, sur la beauté de leur nature, il était ravi en extase et transporté hors des sens ; il marchait en se balançant dans ses vêtements et s'écriait : « C'est là la création de Dieu ; maintenant faites-moi voir ce qu'ont pu créer ceux que l'on adore hors de lui. (Alkoran, Surate, XXXI, 10.) » Il m'a été raconté par mon père qui le tenait de son propre père, que le cheikh Ibrahim Al-Masmoudy termina sa carrière mortelle en 805 de l'Hcgire (1402-3 de J.-C), et que le sultan Wâthek b'illah Abou-Abd'Allah Mohammed daigna assister à ses funérailles, et suivit à pied son convoi; mais selon notre ami Mohammed Ibn-Yâakoub, cette mort arriva en 804 (1401) et le cheikh fut enseveli dans le cimetière réservé à la fa-» mille des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen (1). »

Nous avons dit quelque part (2) que lors do notre séjour à Tlemcen en 1846, il ne nous fut point permis d'entrer dans la mosquée do Cidi Ibrahim, ni, par conséquent, d'en donner la description à nos lecteurs. Depuis cette époque cette lacune a été remplie et suppléée par M. Charles Brosselard, lequel dans son mémoire sur les tombeaux des rois do Tlemcen (3), après avoir résumé la vie du célèbre marabout, décrit avec une exactitude parfaite le monument en question qu'il a pu visiter dans toutes ses parties. « La vénération, dit-il, dont cet waly est devenu l'objet do la part de la foule des Musulmans depuis près de quatre siècles n'est pas

(!) Le Bostan, p. 75 et suiv. et le Takmilct du cheikh Ahmed Baba al-Soudàny, p. 79 de noire manusrrit.

(2) Tlemcerij ancienne capitale du royaume do ce nom, etc. Paris, 1852, p. 393.

(3) Mémoire épigraphique et historique f^ur Ion tombeaux des émirs Deni'Zeiy an, cic, Paris, Imprimerie nationale, 1876.

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diminuée, etjla ferveur de ses fidèles ne se ralentit point. Son tombeau est encore le but de fréquents pèlerinages. Les eX'^voto de toute sorte y abondent. Le cénotaphe recouvert de riches tentures, est abrité sous des bannières de soie aux couleurs islamiques, une lampe toujours allumée est suspendue à la voûte du sanctuaire. Les dévots accroupis autour de ce sépulcre vide égrènent lentement leurs chapelets^ en murmurant d^ne voix sourde les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah mêlés à celui du saint dont l'intercession auprès de Dieu est toute puissante (1). »

(1) Pages 48 et 49 du mémoire précité. Puisque Toccasion se présente ici de corriger une erreur, nous avouerons sans détour et sans peine, que lors de la publication de notre ouvrage sur Tlemcem, il y a plus de trente ans, privé de renseignements biographiques que nous avons pu nous procurer depuis par Tacquisition de quantité de manuscrits arabes, nous avons confondu notre Ibrahim al-Masmoudy avec un autre saint musulman également très vénéré, mais qui se distingue du premier par le surnom d'Ibn- Al'Ladjjam ou le fils du Bridier.

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