‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 36 sur 90 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Régne dn saltan Abon-Abd' Allah Mohammecl Ibo-Khanlah

de 804 (1401,2) à 813(1411).

Mouley Abou-Abd' Allah Mohammed, plus généraloment connu sous le nom do Mohammed Ibn-Khaulah, était, comme son prédécesseur, l'un des fils du sultan Abou-Hammou. Il portait aussi le surnom dM l^Wàthek billah^ celui qui a confiance en Dieu. Dans la vie du cheikh Ibrahim Al-Masmoudy, il est simplement doiigné sous la qualification d^Al-Wàthek^ mais dans son épitaphe qui a été retrouvée à Tlemcen dans le cimetière d'Abou-Hammou, la même qualification lui est donnée en entier et se lit en toutes lettres Al-Wâtheh billah (1). Ce prince ambitieux succéda, comme on vient de le voir, à son frère Abou-Mohammed et régna tranquillement sous la suzeraineté des Mérinidos, qui l'avaient aidé à déposséder celui-ci du souverain pouvoir. Son historien Mohammed Al-Tenessy fait le plus grand éloge des vertus de ce prince, de la gloire et de la prospérité de son règne, dont il déplore la fin regrettable et prématurée.

A propos de la mort de ce souverain il cite une élégie qu'il attribue à un ancien poète, ami et contemporain d'Abou-Abd'Allah Mohammed Ibn-Khaulah.Comme cette pièce n'est pas d'une longueur démesurée, nous

(1) Voy. Ch. BroBselard, Mémoire épigraphique ^t historique 9ur les tombeaux des émirs Beni'Zeiyan, p. 2Î.

268 COMPLÉMENT DE l'hIBTOIRE DBS BENI-ZBITAN.

demandons qu'il nous soit permis d'en donner ici la tra< duction.

VERS

(c Je passe la nuit dans une affreuse insomnie ; tantôt j'arrête le cours de mes larmes, tantôt je les laisse librement couler ; puis je les essuie.

Voyez : Vous avez devant vous un homme qui, brûlé par la soif et soupirant après Teau, finit par s'abreuver, mais qui est loin d'épuiser la source qui le désaltère.

Quand les ombres de la nuit viennent me surprendre et que je puis, à mon aise, battre le briquet de mon esprit, j'en fais jaillir mille pensées diverses.

Je savoure avec délices mes souvenirs, les uns agréables, les autres douloureux, mais la douceur de ceux-là me font oublier l'amertume de ceux-ci.

Dans cet état perplexe, Taurore n'a plus d'éclat pour moi ; ses rayons se cachent à mes yeux sous un voile sombre et noir ; je me crois arrivé au soir, tandis que le jour commence à peine à paraître.

Ce qui a jeté dans mon esprit le trouble et la désolation, c'est un messager qui est venu dans la nuit m' apporter en sanglotant la plus affreuse des nouvelles, et c'est ainsi que j'ai appris de sa bouche une catastrophe irréparable et sans remède.

Le trépas du prince Mohammed m'a frappé de stupeur; j'ai perdu dans sa personne le héros de la générosité, une source intarissable de bienfaisance et de joie.

C'était un souverain issu d'une race des plus nobles, des plus pures et des plus glorieuses de la terre ; un prince dont la main libérale n'avait jamais cessé de répandre des bienfaits, dont l'empire a surpassé en gloire celui de tous les autres rois ;

Qui par l'exemple de ses vertus a édifié et purifié toutes les créatures sans exception.

Avec lui disparaissent du monde toutes les bonnes et

BèGNE D*ABOn-ABb'ALLAH IfOHAMIfBD IBN-KHAULAH. 269

belles choses; rien de beau, qui, à côté de lui, ne doive paraître laid et détestable.

En apprenant cette horrible nouvelle, je me suis assis pour maudire le sort qui est venu frapper cet illustre prince, comme auparavant je l'avais béni pour les heureux jours qu'il lui avait accordés.

Je me suis assis plongé dans un océan de larmes, de tristesse et de sang, comme jadis je nageais dans un océan de joie et de bonheur. »

Cette pièce est du mètre TaouïZ, rhythme lent et grave, qui s'adapte à merveille aux sujets tristes et mélancoliques.

Le récit du règne du sultan Mohammed Ibn-Khaulah se termine chez Al-Tenessy par la transcription de répitaphe qui était gravée sur son tombeau, et qui se compose d'un quatrain rimé en oura et du mètre Khafif. Cette inscription a été retrouvée par M. Ch. Brosselard dans l'ancien cimetière de cidi Ibrahim al- Masmoudy. « Ces vers, dit-il dans le savant mémoire que nous avons déjà eu l'occasion de citer, ces vers qui retracent si éloquemment le néant des grandeurs humaines devaient figurer sur plus d'une épitaphe princière. Nous la retrouverons tout à l'heure, avec une légère variante, sur un autre tombeau de la famille, fort digne aussi d'être remarqué (1^. Nous savons par Mohammed al-Tenessy que le sultan Abou-Abd' Allah Mohammed mourut dans le courant de l'année 813, par 1 épitaphe qui ornait le tombeau de ce prince, le mardi septième jour du mois de Dhou'l-kiadah, ce qui correspond au 20 mars 1411 de notre ère. »

(1) Le tombeau du sultan Abou-Màlek Abd'el-Wàhed, retrouvé parmi les sépultures du vieux château. Voy. le Mémoire en question^ p. 38. Les mêmes vers se lisent dans une autre épitaphe rapportée à Paris en 1847 par M. Ch. Teixier, inspecteur général des bâtiments civils en Algérie, et déposée aujourd'hui au musée du Louvre.

270 GCMPLAMANT DB l'hIBTOIRB DBS BBNI-aUCIYAN.

« La durée de ce règne, ajoute le savant dont nous rapportons les paroles, paraîtra fort longue^ si Ton con* sidère qu41 se maintint pendant dix ans dans une période de troubles, de discordes dynastiques, dUntrigues de palaisi d'ambitionspersonnelles^de trahisons et même d'horribles assassinats. Ce court intervalle de calme et de tranquillité suffit pour ranimer le goût dos études ) donner un nouvel essor à la culture des lettres et encourager les amis de la science. Les écoles publiques, les collèges que les troubles oivils avaient rendus presque dosert3. lurent de nouveau fréquentés ; l'enseignement du droit, qui ouvrait la porte aux carrières honorables et lucratives | fut conQé à des hommes de mérite et de savoir ; on y joignit celui des autres sciences utiles ou agréables ; la grammaire) la rhétorique, la poésie, les mathématiques^ l'histoire trouvèrent aussi des interprètes, des commentateurs fidèles et zélés, et Ton prépara ainsi cett0 géné^ration âe savants dans tous les genres qui ont illustré le IX® siècle de THégire et produit les MarzQuk, les As* doussj les Ocbanyï les Senoussy^ les Al-Tenessy, et tant d'autres dont les noms et les œuvres sont arrivés jusqu'à nous^ »

Parmi ceux qui ont fleuri dans la période que nous venons de décrire j et dont le règne de notre sultan peut se glorifier, il nous suflira de citer le savant docteur Saïd al-Ocbâny.

« Le docteur Sald^ibn-Mohammed ibn-Mohammed al^ Ocbâny de Tlemcen, était, dit Ibn-Mariam, un des ulémas et des imams qui ont illustré cette cité. Il est fait mention de ce savant dans l'ouvrage original (le Dîbadj) du cheikh Ibn-Farhoun, où il est dit qu'il était un jurisconsulte de la secte des malekis et très versé dans toutes les sciences. Après avoir suivi les doctes leçons des deux fils de llmam, et étudié le droit à leur école, il apprit les principes fondamentaux de cette science sous la direction du docteur Abd'Allah al-Aïly et d'au-

RÈGNE D'aB0U*AB1)'aLLAH MOHAMMâD IDN«KHAULAH. 271

tros professeurs, si bien qu'il s'est rendu célèbre par l'éminenco de son mérite et de son savoir. Bous le règne du sultan Âbou-Einan, il fut investi des fonc* tiens de cadhi suprême dans la ville de Bougie^ à une époque féconde en hommes savants. Ayant été nommé ensuite cadhi à Tlemcen, sa patrie, il y passa les quarante dernières années de sa vie, en s'acquittant des devoirs de cette charge et en donnant des fetva ou consultations juridiques. On lui doit un commentaire du traité grammatical d'Al-Haufy fi), dont rien n'ap» proche de tout ce qui a été écrit sur cet ouvrage ; un autl^ commentaire sur le Djomal d'Al-Khoundjy, un autre aussi sur VAkidah sil*Borhaniah^ ouvrage qui traite dos dogmes de la religion^ enfin une explication très utile et très développée de la Surate A l-Fafî/ia^ (la première de TAlkoran). Ce grand docteur, conclut Ibn-Farhoun, est encore du nombre des vivants. »

A ces renseignements biographiques Ibn-Mariam ajoute les détails suivants : a Saîd al-^Ocbâny est en* core l'auteur de plusieurs ouvrages, entre autres d'un commentaire du Bordah^ d'un excellent et précieui^ commentaire du Traité des principes fondamentaux par le docteur Ibn el-Hâdjeb. Il a eu pour disciples plusieurs grands docteurs, tels que son (ils le cheikh Kâs<* sem al'-Ocbâny , Timam Aboul-Padl, fils de Marzo uk al- Haiîd, le célèbre waly et contemplatif cidi Ibrahim al- Masmoudy , l'imam et contemplatif Abou- Yahia le Chérif, le docte Abou'l-^Abbès Ahmed Ibn-Zâghou, et il conféra la licence à Timam Ibn-Akkab al-Djodhâmy^

« Voici ce qui m'a été affirmé à propos du surnom d'Al-Ocbâny qu'il se donnait et qui était celui de sa famille^ par un de mes amis (que Dieu le garde !). « Al-Ocbâny,

(i) Âboii'lHassan Aly ibii-Ibrahim al-Haiify, c'est-à-dire originaire du Hauf, une des provinces septentrionales de l'Egypte, est auteur d'un commentaire sur la grammaire du côlObre docteur Al-Kissaî.

272 COMPLÉMENT DB l'hISTOIRB DBS BBNI-ZSIYAN.

m'a-t-il ditj 6st un nom patronymique tiré d'un village d'Andalousie appelé Ocban, et c'est à cette obscure localité qu'un imam d'un très haut mérite, un alfakih versé dans diverses sciences, le docteur Said al-Ocbâny, fait remonter son origine et celle de sa famille. Saîd al- Ocbâny avait étudié la science des successions, en Orient, sous la direction de l'illustre hafidh Al-Soyouthy. Il expliqua Al-Bokhâry et la Modaouwanah en présence du sultan Abou-Einan le mérinide, en s'appuyant sur l'autorité du docteur Ezz el-Dyn ibn-Djemâah et autres jurisconsultes. Il exerça successivement les fonctions de cadhy à Bougie, à Tlemcen, à Asila et à Maroc. J'ai ouï dire à un ancien docteur qui le tenait de ceux qui avaient connu Al-Ocbâny, que, de son temps, on le désignait communément sous le nom de Prince des Ulémas. Voici comme s'exprime à son sujet Ibn-Sâad al« Tlemcêny : <c Jurisconsulte très savant, Al-Ocbâny fut le sceau des cadhis de Tlemcen qui se sont fait remarquer parleur amour de la justice. Il a composé, sur le traité d'Al-Haufy, un commentaire dont il serait impossible de trouver le pareil. On lui doit aussi une explication de la Surate Al-Aneam (la V®) et une autre sur la Fatihah (la P") dans laquelle il a consigné les plus utiles et les plus excellentes observations. Le cheikh Al-Wanchérissy nous apprend dans ses savantes notices que notre docteur avait vu le jour à Tlemcen en 720 (1320) et que c'est dans cette capitale qu'il termina sa carrière en 811 (1409) c'est-à-dire un an avant la mort du sultan Abou-Abd'- AUah Ibn-Khaulah» »

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