RUE DES SAINTS-PÈRES
PREFACE
Le docteur Barrv O'Meara, dont le nom est associé aux souvenirs de la captivité de Sainte- Hélène, naquit en Irlande en 1786 (l). Il était fils d'un brave officier qui servit avec lord Harrington en Amérique. Très jeune, O'Meara se consacra à l'étude de la médecine en suivant les cours du collège de la Trinité et de l'Ecole royale de chirurgie de Dublin; à dix-huitans il entra au 62" régiment en qualité d'aide-chirurgien ; fit ses premières campagnes en Sicile et en Egypte, et passa dans le service de la marine, où il servit successivement sur V Aventure et le Victorieux pendant la guerre d'Amérique. Plustaid il fut, comme chirurgien-major, sous les ordres du capitaine Frédéric Maitland qui, en 1815, reçut l'Empereur Napoléon abord du BelVrophon.
Dans la traversée de Rochefortà Plvmouth, il eut occasion de donner des soins à plu-
(I) Il est mort aux environs de Londres, le 3 juin 1836.
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sieurs officiers français qui accompagnaient l'Empereur. Il lui fut présenté, et se rendit très agréable par ses manières, sa conversation et sa connaissance de la langue italienne. Le duc de Rovigo proposa à O'Meara d'accompagner Napoléon à Sainte-Hélène en qualité de chirurgien. Le docteur accepta, après avoir obtenu le consentement du capitaine Maitland et l'autorisation de l'amiral Iveit; il stipula toutefois qu'il conserverait son grade et son rang dans la marine, et qu'il pourrait quitter Sainte-Hélène quand il le voudrait.
Napoléon débarqua dans l'île vers le milieu d'octobre ; dans les cinq mois qui suivirent, le docteur remplit ses fonctions près de lui, sans éprouver aucune tracasserie des autorités anglaises, et à l'entière satisfaction de l'Empereur et de ses compagnons de captivité. Presque tous les jours, le docteur O'Meara voyait l'Empereur qui causait familièrement avec lui des événements remarquables de son règne et des personnages qui y avaient joué le principal rôle. O'Meara avait pris l'habitude, dès le départ pour Sainte- Hélène, de prendre note de ces entretiens, et comme ils étaient devenus plus intimes, les feuillets de son manuscrit augmentèrent chaque jour d'intérêt et d'importance. Par pré-
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caution, il les fit passer en Angleterre au fur et à mesure qu'ils étaient mis au net. Ce sont là l3S premiers matériaux du Journal que le docteur a publié après la mort de NapoUon.
« Le désir des ministres de Sa Majesté britannique, dit-il, était d'ensevelir l'esprit de Napoléon avec son corps dans le tombeau de son exij. Mais persuadé que les moindres étincelles d'un génie tel que le sien doivent être conservées pour l'histoire, et bravant le despotisme qui voudrait emprisonner l'intelligence même, j'ai regardé comme un devoir de contrarier ce dessein. »
L'arrivée de Hudson Lowe comme gouverneur commença une odieuse phase dans la captivité de Sainte-Hélène. Ce gouverneurbourreau voulut amener O'Meara à lui rendre compte des moindres actes de Napoléon, à répéter ses réflexions et ses entretiens confidentiels, à faire servir en un mot ses relation et ses devoirs comme médecin à un bas espionnage. O'Meara s'y refusa, et alors commencèrent à son égard de viles tracasseries et de lâches persécutions, ayant pour but de rendre impossible son séjour dans l'île et de lui faire donner sa démission. Malgré tout, le docteur O'Meara continua à remplir ses fonctions avec zèle et lovauté. Hudson Lowe n'osait
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le frapper ouvertement, car les motifs manquaient, et il eût été vraiment trop odieux d'enlever à l'illustre captif le seul médecin qui eût sa confiance.
Mais vers le milieu de l'année 1818, les choses s'envenimèrent brusquement. Des bulletins sur la santé de l'Empereur, signés par le docteur Baxter, médecin en chef de l'île, et que Hudson Lowe prétendait faussement avoir été rédigés d'après le rapport verbal de O'Meara, amenèrent une scène violente entre celui-ci et le gouverneur. Le docteur fut aussitôt mis aux arrêts dans l'enceinte de Long- \N'ood, avec défense de voir qui que ce fût, à moins de cas urgents de maladie.
L'Empereur ayant été prévenu de ces faits, autorisa O'Meara à donner sa démission, comme n'ayant plus l'indépendance qu'exigeait sa mission. D'un autre côté, Hudson LoAve l'informa officiellement qu'en vertu des instructions de lord Bathurst, en date du 14 mai 1818, il avait reçu ordre de le destituer de ses fonctions près du « général Bonaparte », et de lui interdire toute relation avec les habitants de Loniïwood. Le docteur O'Meara désobéit à cette dernière injonction, et vint faire ses adieux à l'Empereur qui le reçut très affectueusement. L'Empereur lui remit une lettre écrite
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SOUS sa dictée par le comte Bertrand, qu'il signa, ajoutant ce post-scriptum de sa propre écriture :
« Je prie mes parents et amis de croire tout ce que le docteur O'Meara leur dira relativement à la position où je me trouve et aux sentiments que je conserve! ! ! »
O'Meara, une fois de retour en Europe, jugea nécessaire de se justifier des accusations ou insinuations faites contre lui au ministre des colonies par Hudson Lowe, et d'exposer avec une mâle franchise tous les faits relatifs à ses fonctions et à son séjour à Sainte-Hélènf . A cet effet, il adressa à l'Amirauté une longue lettre très détaillée; c'était un exposé énergique de tous les procédés de sir Hudson Lowe à son égard et envers le captif qu'il surveillait. « Dans sa traversée en Europe, il avait donné à entendre que la vie de Napoléon n'était pas en sûreté entre les mains de Hudson Lowe, et que lui, en qualité de médecin , avait reçu diverses insinuations et même plus pour aider à l'accomplissement d'un dessein contre sesjours. » Ces paroles avaient été rapportées au gouvernement. La lettre à l'Amirauté reproduisait cette accusation en termes mesurés (28 octobre 1818). Peu de jours après, le secrétaire de l'Amirauté Croker fut
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chargé d'adresser la réponse, et dans cette lettre très sévère^ les lords de l'Amirauté, s'attachant à ce seul passage et laissant de côté tout le reste, lui signifiaient son renvoi du service, et cela, sans lui accorder la moindre pension. C'était la récompense de vingt année de service.
En juillet 1819, parut un volume de trois cent huit pages, édité chez Chamerot à Paris et intitulé : Belation des événements arrivés à Sainte-Hélène, postérieurement à la nomination de sir Hudson Lowe au gouvernement de cette île, en réponse à une brochure anonyme ayant pour titre : Faits démonstratifs des traitements qu'on a fait éprouver à Napoléon Bonaparte, confirmés par ttne correspondance et des documents officiels, etc., par E. Barry O'Méara, ex-chirurgien'de Napoléon. Cela fit assez connaître la triste existence que l'on avait créée à Napoléon. Mais lorsque parut l'ouvrage complet du JournalàQ O'Méara, il fut alors lu partout avec une extrême curiosité, car c'était le premier livre qui faisait connaître, d'une manière authenti(|ue, en les flétrissant, les odieux procédés d'Hudson Lo^^e à l'égard de son prisonnier, et montrait que ce n'était pas sa responsabilitéqu'il avait voulu mettre àcouvert par des mesures de prévoyance, mais qu'il
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avait cherché à satisfaire la haine de ses commettants et à seconder ainsi un climat meurtrier (1).
Son Journal ne relate que des choses vraies, sans exagérations, sans aucun parti pris. Dans son Mémorial de Sainte- Hélène^ le comte de Las Cases apprécie de cette façon l'œuvre de O'Meara :
« Je n'ai point, dit-il, consigné, dans le cours de mon recueil, toutes les minutieuses circonstances de nos querelles avecHudson Lowe, non plus que les nombreuses notes officielles échangées entre nous. J'ai omis également les ignobles misères accumulées sur notre existence animale. Mon but n'était point d'écrire l'histoire de Longwood et de ses douleurs, mais
1. L'ex-gouverneur sentit toute la portée de ces accusations, et s'adressa aux tribunaux. Jlais les formalités et les preuves de calomnie imposées par la loi anglaise l'arrêtèrent dans le cours de sa procédure et les tribunaux ne rendirent aucun anèt contre le docteur O'Meara. lludson Lowe continua à garder le silence. Ce n'est que longtemps après sa mort, en 1853, que M. ^Yilliam Forsyth a publié, d'après les papiers officiels et la correspondance de l'ex-gouverneur, l'Histoire de la caplivité de Napoléon à Sainte- Hélène d'après les li-lires el le journal de sir Hudson Loioe et doc itnenls officiels non publiés, trois vol in-8. à Londres en 185^ (et traduite en 1854), dans le but de réfuter les accusations ou calomnies accréditées en Europe parles Mémoires parus depuis trente ans. Dans le cours de cet ouvrage, le docteur O'Meara est traité par l'ex-gouverneur el par l'éditeur avec une sévérité souvent ou' rageante. Heureusement ces attiques vinrent àune.époijue où l'opinion publique eut le temps de recueillir des renseignements, d'arriver à une appréciation consciencieuse et indépendante.
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seulement de faire ressortir les nuances caractéristiques de Napoléon. Au surplus, si on est curieux, on peut aller chercher tous ces détails dans la relation du docteur O'Meara. C'eût été petitesse à moi, l'un de ceux sur lesquels ils frappaient, que de trop m'y arrêter; mais chez le docteur, qui n'en était que le témoin, qui nous était étranger, qui était, on pourrait même dire, du parti adverse, ce soin de sa part et dans sa situation, ne peut, ne doit avoir été que le résultat d'une émotion profonde, d'une indignation généreuse qui honore son cœur.
«Je dois déclarer ici que tout ce que je trouve à cet égard dans son ouvrage, et qui a pu être à ma connaissance lorsque j'étais sur les lieux, est de la plus stricte vérité ; d'où je dois naturellement conclure, par analogie, qu'il en est de même sans doute de tout ce que je n'ai pas vu, ce qui se prolonge de dix-huit mois au delà. Aussi, je n'hésitepasàprononcerqueje le tiens pour tel dans mon àme et conscience.
(( Il est bien vrai que plus tard, lorsque le docteur O'Meara revint en Europe, et le voyant poursuivi, persécuté, puni pour l'humanité dont il avait usé envers Napoléon, je lui en ai exprimé la plus vive reconnaissance et je lui ai écrit que, si l'injustice venait à le forcer de quitter son pays, il devenait libre, à son gré,
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(le venir prendre place dans ma famille, que je partagerais avec lui. A Sainte-Hélène, je le connaissais à peine; je ne crois pas lui avoir adressé la parole dix fois durant tout mon séjour à Longwood. Je le considérais comme m'étant opposé de nation, d'opinion, d'intérêts : voilà quels étaient mes rapports avec M. O'Meara. Il était donc entièrement libre à mon égard; il demeurait maître d'écrire alors ce qui lui plaisait, sans quecelapût influer surl'opinion qu'il m'a inspirée depuis.
(( Que sir Hudson Lowe prétende insinuer que le docteur était deux et trois fois espion dans le même temps, savoir : pour le gouvernement, pour Napoléon, et pour lui sir Hudson Lowe, cela détruirait la vérité, l'authenticité des faits exposés dans son livre. Au contraire, et duquel des trois corrupteurs gagnerait-il le salaire en révélant ces hauts faits au public? Napoléon n'est plus ; le docteur n'a rien à en attendre ; et il s'est fait des deux autres, par sa publication, d'ardents persécuteurs, qui lui ont ravi ses emplois et menacent son repos ; c'est que son véritable crime, à leurs yeux, est le zèle importun d'un ami de la bienséance et des lois, qui, révolté d'inconvenantes et ignobles vexations, en a signalé les vrais auteurs pour en disculper le pays : voilà la chose.
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« Mais, puisque j'en suis à M. O'Meara et à son ouvrage, qu'il se trouve avoir tenu aussi un journal vers le même temps que moi, dans le même lieu et sur les mêmes sujets, je ferai observer que c'est assurément une circonstance bien heureuse pour l'authenticilé des récits que le cours singulier de deux narrateurs qui, de position, de nation, d'opinion différentes, sans rapport entre eux, relatent des faits qu'ils ont puisés à la même source. 11 devient curieux de les opposer l'un à l'autre. O'Meara est traduit chez nous, qu'on parcoure, qu'on compare les deux productions. »
« Si l'on fait la part du génie des deux langues, des préjugés nationaux réciproques, de la différence de position des deux narrateurs, que présente la masse des deux récits? Une similitude parfaite; car les légères différences sont même, en quelque sorte, la garantie de chacun, en ce qu'elles sont inévitables ; où a-ton jamais vu deux hommes écrivant ce dont ils ont été témoins, ne pas ditTérer? et que d'innocentes infidélités, d'ailleurs, n'avons-nous pas dû involontairement commettre en essa^ ant de répéter de pures conversations prises au vol.
« Toutefois, ajoute le comte de Las Cases, je n'ai pu m'empêcher de faire une remarque très importante en lisant O'Meara; c'est que les
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conversations de Napoléon portent précisément avec elles le caractère de la position des deuxpersonnes avec lesquelles il s'entretenait : tous les objets importants, chez O'Meara, sont beaucoup plus développés, plus suivis; c'est que Napoléon parlait à quelqu'un à qui il croyait devoir apprendre; chez moi, au contraire, ils sont presque toujours en sommaires; c'est que l'Empereur s'exprimait alors devant celui qu'il supposait savoir. »
Nous avons pensé qu'après plus d'un demisiècle écoulé, l'ouvrage du docteur O'Meara serait lu avec autant d'intérêt que lors de sa première apparition, car l'on dirait qu'à mesure que s'éloigne l'époque de ses révélations, on éprouve bien plus volontiers le désir de connaître tous les détails du drame déjà si lointain qui s'est déroulé à Sainte-Hélène. Nous n'avons rien changé au texte primitif du docteur O'Meara; nous n'avons fait qu'y ajouter de nombreuses notes pour expliquer certains événements oubliés aujourd'hui et rappeler, d'un autre côté, ce qu'étaient les personnages de toutes sortes dont il est fréquemment question dans les entretiens de Napoléon.
Désiré Lacroix.
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