QUATRIÈME PARTIE
i""" octobre 1811 ■ — J'ai vu Napoléon, à huit heures du matin, dans sa chambre ii coucher. Il s'est plaint d'une douleur sourde [doloi-e sordo) dans la région hypocondriaque droite, immédiatement au-dessous des cartilages des côtes ; il ma dit avoir éprouvé, hier matin, pour la première lois, dans l'épaule droite, une sensation pénible, qui ressemblait plutôt à un engourdissement qu'aune douleur ; une légère disposition h tousser, un défaut de repos la nuit. Il a dit qu'il sentait comme un besoin d'appuyer ou de presser son côté contre quelque chose [çorrei appoi^^iarmi sopra o contra qiialclœ cosa) ; les gencives spongieuses et les jambes un peu enflées; pulsations, 68; l'appétit assez bon; il a dit sentir, du côté droit, quelque chose qu'il ne sentait pas auparavant. Je lui ai dit que je croyais cet effet produit par une rétention dans les régions inlé-
334 MKMOniAL DE SAIXTE-HÉlÈNE
rieures de labdoinen. et qu'il me paraîtrait convenable qu'il prît une médecine; que si le foie était attaqué, maladie très commune dans l'île, et que le mal fît des progrès, il serait accompagné d'autres symptômes, et qu'alors on pourrait douter que ce ne fût une hépatitis; que, dans ce cas, il serait nécessaire d'avoir recours à des remèdes convenables; que je lui prescrivais, au préalable, la diète et l'abstinence du vin. Il secoua la tète lorsqu'il entendit parler de médecine. Je lui ai dit que s'il était menacé de \ hrpafitis, il ne devait pas négliger de prendre médecine, parce que s'il n'en faisait pas usage il temps, cela pourrait mal tourner pour lui. Il répondit : a Almeno avro questa consolazione che la mia morte sara un disonore ete/'/io alla nazione iniflese, qui m aenvové ici dans ce climat pour mourir sous les mains d un**". » J'ai observé qu il ne devait pas hâter sa mort en refusant de prendre les remèdes nécessaires. Il a répondu : « Ce qui est écrit est écrit. » Jetant ses regards vers le ciel: n Nos journées sont comptées. » J'ai répondu que, d'après cette doctiine. tous les secours de la médecine seraient inutiles. Il n a fait aucune réponse.
Quant il la diète et il l'abstinence du vin, il a observé qu il n avait jamais de sa vie commis d excès dans le boire ni dans le manger ; qu'il ne buvait que très peu de vin, mais que ce peu lui était absolument nécessaire, attendu qu'il se trouvait toujours mieu.x après l'avoir pris, et qu'il était convaincu que, s'il renonçait à cet usage, il dépérirait rapide-
ment. Il prit ensuite un bain d'eau salée, et s'entretint avec moi de sujets de médecine.
5 octobre. — Napoléon s'est senti soulagé par le bain d'eau salée d'hier soir. Il n'a pas reposé; je lui ai recommandé l'exercice à cheval.
J'ai vu Napoléon à dix heures dans son lit ; ses jambes étaient un peu plus enflées que le matin. Il aurait pris un autre bain, mais il n'y avait point d'eau. Il n'avait presque rien mangé, et il souffrait d'un léger mal de tète.
3 octobre .— y 'Al examiné le côté droit du malade, et je me suis aperçu qu'il était, au toucher, plus dur que le gauche. Il y avait aussi une enflure évidente et visible, qui, sous la pression, lui causait une certaine douleur. Napoléon a dit qu'il avait fait cette observation depuis deux mois, qu'il n'y avait pas pris garde, et qu'il avait attribué cette enflure à l'obésité, mais que maintenant cette grosseur étant accompagnée de douleurs, il imaginait qu'elle pouvait avoir quelque rapport avec un engorgementdu foie (1),
J'ai recommandé le calomel, les frictions aux extrémités, l'usage fréquent de la brosse aux frictions, un bain chaud d'eau salée, la continuation d'antiscorbutiques, un gargarisme, l'exercice du cheval, etc. Napoléon m'a dit que le gouverneur avait écrit hier au comte Bertrand, pour le prévenir que Napoléon était le maitre de s'écarter de la route, et de se promener dans la vallée, mais que la même
(1) Cominu ce n'est pas l'intention de l'auteur de fatiguer le lecteur
Ï>ar un journal médical, on ne continuera à détailler les symptômes que orsque celle remarque deviendra absolument nécessaire.
336 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈXE
■faculté ne s'étendrait pas à ses olficiers, s'ils n'étaient avec lui. «, C'est une pure tracasserie, me dit-il lorsque je l'engageai ii profiter de cette permission ; cela ne ferait que m'exposera des insultes plus sérieuses, car les sentinelles ne me connaissent pas personnellement, et tout bon soldat qui voudrait, pour ne pas être responsable de ce qui pourrait arriver, remplir son devoir avec exactitude, dirait : Halte-là ! Le général Bonaparte estil parmi ^>ous? l'êtes-i'otis i>oiis-méme y SivousVêtes, vous pouvez passer. Ainsi du reste. Vous voyez que j'aurais le désagrément d'être obligé de rendre compte de moi-même à chaque factionnaire que je trouverais sur mon chemin, pour peu qu'il voulût exécuter sa consigne à la rigueur. D'ailleurs le gouverneur n'a pas plus de droit d'exercer ses actes arbitraires sur (piesti signori que sur moi. L'espèce de convention qu'ils ont signée, ne les assujettit qu'aux mesures qui peuvent être prises h mon égard, et ils ne partagent ma captivité qu'à ces conditions. D'un autre côté, je lui conteste, à moins qu'il ne produise des ordres positifs, signés du prince régent ou de ses ministres, le droit qu'il s'arroge d'étendre le cercle des mesures de sécurité et de précautions que 1 amiral Cockburn a jugé il propos de prendre, et qui ont été approuvées par son gouvernement ; car enfin, s'il se croit sulfisamment autorisé à en agir selon son caprice ou sa mauvaise humeur, à changer à chaque instant de conduite, à augmenter, sous le plus léger prétexte, ses moyens de rigueur et de surveillance,, qui me
MÉMOIUAL DE SAIXTE-HÉlÈNE 337
répondra qu'il ne fasse à l'avenir pis qu'il n'a (ait par le passé ?
« C'est là une des raisons qui m'ont empêché de prendre l'exercice de la promenade. Je ne veux donner, par ce moyen, aucune nouvelle prise sur moi, et ôter ainsi l'occasion d'exercer un pouvoir despotique à mes dépens. Je ne veux pas me soumettre aux fantaisies d'un homme qui ne jouit pas de ma confiance et qui est mon ennemi personnel ; sans compter que si je me déterminais à sortir, je ne voudrais pas le faire sans avoir envoyé, au préalable, Gourgaud s'assurer s'il n'y aurait aucun danger d'être arrêté et insulté par les sentinelles. »
Je lui ai demandé la permission de faire venir M. Baxter pour le voir. Il m'a répondu que si les symptômes de sa maladie devenaient plus alarmants, comme il y avait tout apparence, il y consentirait .volontiers, pourvu que sir Iludson Lowe n'y entrât pour rien ; Chc non sene niiscliia mai.
4 octobre. — Je suis allé à Plantation-Housc porter le bulletin de la santé de Napoléon, comme j'ai ordre de le faire. Après l'avoir lu, le gouverneur me dit que j'entrais dans trop de détails, et que j'eusse à en laire un a-utre qu'il pût rendre public. Ensuite il a ajouté qu'il avait reçu du comte Bertrand une longue lettre contenant des arouments semblables à ceux que j'avais coutume d'employer, et parmi lesquels il y avait une allusion à lord Liverpool ; ce qui, joint aux ciiconstances qui avaient eu lieu depuis quelque temps, avait l'air de se rappor-
338 MEMor.iAL ni; sainte-hkli:>e
ter à quelque correspondance secrète. J'ai dit que Napoléon avait toujours déclaré qu'il croyait les lords Liverpool et Sidmouth plus favorablement disposés à son égard que la plupart des ministres anglais, que, dans le fait, je ne l'avais jamais entendu se plaindre d aucun des ministres anglais nominativement, excepté des lords Bathurst et Castlereaoh.
5 octobre. — J'ai vu ce matin Napoléon, qui était à peu près dans le même état que les jours précédents. Le comte Montholon, le comte Balmaine et le capitaine Gor ont eu ensemble une longue conversation.
6 octobre. — Napoléon était dans le même état. Je lui aide nouveau recommandé très fortement l'exercice, et je lui ai dit que, s'il différait davantage, l'enflure des jambes pourrait augmenter au point de le rendre incapable de sortir ; que, s'il montait à cheval et se donnait du mouvement, j'étais convaincu.que ce gonflement, qui se faisait remarquer aux extrémités inlérieurcs, disparaîtrait bientôt. Il en convint ; mais il déclara que jusqu'à ce que les choses fussent remises sur le pied où elles étaient du j temps désir George Cockburn, ou à peu près, il ne sortirait pas : qu'il était résolu à ne laisser aucune prise à un homme qui pouvait, à son gré, ordonner ' qu'on lui bandât les yeux pour l'empêcher de voir; que la contrainte (|u'on lui imposait avait plutôt pour objet de l'affecter au moral qu'au physique, qu'il ne pouvait aller se promener dans le bois lorsqu'il le ^oulait, el que, considérant l'homme au([uel
MKMOlîIAL DE SAIXTE-HKLÈMi 339
il avait affaire, il était convaincu que s'il s'y hasardait le gouverneur trouverait bientôt un prétexte pour lui causer de nouvelle vexations, et qu'il ne voulait pas se mettre dans le cas d'en éprouver ; qu'enfin il ne voulait pas sortir que les choses ne fussent remises sur le pied où elles étaient auparavant, parce qu'autrement ce serait consacrer en quelque sorte la tyrannie du gouverneur.
J'ai pris la liberté de lui représenter qu'il ressemblait à un homme qui tombe dans le lond d'un précipice, et qui refuse de se saisir d'une corde qu'on lui tend et qui peut le sauver d'une mort inévitable (l). Il se mit à rire de cette comparaison, et dit : Que les destins s'accomplissent, nos journées sont comptées.
7 octobre. — Napoléon, toujours dans la même situation sous le rapport de la santé, disait que le gouverneur semble croire et peut-être veut persuader aux autres qu'il a envie de se détruire. « Si j'avais eu cette intention, a-t-il continué, je me serais jeté depuis longtemps sur la pointe d'une épée, et je serais mort en soldat; je ne suis pas assez fou pour détruire moi-même ma santé graduellement, et expirer ensuite après une longue et douloureuse agonie. Je n ai jamais aimé la longue guerre. Il n'est pas de mort, sous quelque aspect qu'elle puisse se présenter, que je ne préférasse à la honte de dés-
(1) Le lecteur conviendr<i avec moi <(u'en ma qualilé de médecin consultant j'étais obligé d'employer tous les moyens que je croyais convenables Ï»oiir déterminer mon malade à faire usage des remèdes qui pouvaient e soulager ; et c'était sous ce rapport seulement que j'insistais pour qu'il prit l'exercice qui lui était nécessaire.
340 MÉMPRIAL DE SAINTE-HÉLÈnE
honorer et avilir mon caractère. Un homme qui a été capable d'établir les mesures restrictives du 9 octobre et du 14 mars pour gêner ma liberié, peut bien les remettre en vigueur, même faire pis encore par la suite, selon son caprice ou ses craintes imaginaires. Si je me déterminais à sortir et que je fusse insulté par une sentinelle, cela produirait sur moi et sur ma santé un ravage pire que les six mois de contrainte que je m'impose. Mais cet homme n'est point susceptible d'apprécier les souffrances morales, parce qu'il est incapable de les ressentir lui-même ; son âme n'a pas le degré de sensibilité convenable. 11 croit tenir quelque déserteur ou caporal corse. C'est un mélange d'imbécillité et d'astuce. Si je me décidais à sortir, il ne se passerait pas une semaine peut-être que, par des voies obliques et tortueuses, il n'insinuât aux commissaires que j'abuse de la permission qui m'a été accordée. »
Le comte Bertrand a remis au capitaine Blackney un gros paquet cacheté à l'adresse du comte de Liverpool, et c'est fait donner un reçu.
J'ai c()mmuni(pié ii sli- Iludson Lowe la substance de ce que Napoléon ma dit; j'ai répété que toutes les fois c[ue sir George Cockburn faisait des règlements relatifs aux Français, il avait l'habitude de les discuter avec les comtes Montholon et Bertrand, et que, par ce moyen, l'exécution des mesures qu'il se croyait obligé de prendre n éprouvait aucune dil- (iculté'. Sir Iludson me répondit que ses propres mesures avaient été approuvées par le gouverne-
ment anglais, et que la plupart des lettres qu'il en avait reçue portaient que le prince régent trouvait bon que telle ou telle mesure eût été prise.
8 octobre. — Napoléon s'est promené pendant un court espace de temps dans le jardin. Comme il avait perdu depuis quelque temps l'habitude de faire de l'exercice, il s'est trouvé si fatigué, qu'il a été obligé de s'asseoir sur les degrés en face de la galerie vitrée. Il était cependant plus gai et mieux disposé qu'hier, et il a éprouvé un mieux sensible, qu'il faut attribuer aux bains d'eau salée qu'il a pris et aux autres remèdes dont il a bien voulu (aire usage.
9 octobre. — Napoléon n'était pas aussi bien portant. Il s'est plaint de ressentir aux extrémités inférieures des douleurs que j'attribue au froid qu'il a éprouvé hier. La nuit ne s'était pas écoulé tranquillement. « J'étais dans l'intention de vous envoyer chercher ce matin de bonne heure, m'a-t-il dit; mais ensuite je me suis dit à moi-même : Ce pauvre diable de docteur a été toute la nuit au bal et a besoin de dormir. Si je le trouble dans son sommeil, il aura les yeux si pesant et les idées si confuses, qu'il ne sera en état de bien juger mon état. Bientôt après, j'ai transpiré abondamment, et je me suis senti soulagé. »
Lorsque je l'eus quitté, il se recoucha et resta au lit pendant quehpies heures.
10 octobre. — Napoléon m'a paru aujourd'hiii assez mal disposé; ses jambes étaient pourtant un peu moins enflées, etc. « Le gouverneur, m'a-t-il dit, est
allé hier chez Bertrand, et a témoigné le désir d'ac- j commoder les choses; mais il a si souvent aoi ainsi, sans en venir à aucune conclusion, qu'il en sera sans doute de même cette fois-ci. J'ai ordonné à Bertrand d'envoyer chercher le petit major (Gorrequer, de lui expliquer l'afTaire et de lui dire ce que nous voulons ; je suis d'avis que la seule garantie que je puisse avoir pour ma vie, consiste à établir des relations journalières avec les officiers de l'armée, de la marine, et avec les habitants ; car si ces rapports eussent existé auparavant, le gouverneur n'aurait pas pu, sans compromettre gravement sa responsabilité morale, continuer pendant si longtemps ses vexations, quoique le lieu où nous sommes renfermés soit petit et misérable, et que les habitants puissent être considérés comme autant d'esclaves du pouvoir arbitraire ; néanmoins l'opi- j nion publique aurait été encore de quelque poids, [ le bruit s'en serait répandu en Angleterre, et John i Bull n'eût pas souffert une conduite si déshonorante ij pour son pays. Ce que je veux, c'est qu'on ne fasse i relativement à ma personne, ni mystère, ni secret; ; partout ou il v a du mystère, il y a de mauvaises | intentions. Si chaque chose se faisait de manière à pouvoir être publiée, tout serait tellement en régie, j qu'on n'aurait plus besoin de publicité. Il me serait. |; indillérent que la maison où je suis fût de verre. Les procédés (pi On a envers moi devraient être de nature à pouvoir être connus de tout le monde.
'u Vous vous rappelez que du temps où l'amiral commandait ici, ou n'a jamais pensé à envoyer en
MKMOIilAL DK S.VINTE-HKLKXE 343
Angleterre aucune i-éclamation, parce que notre situation était supportable et qu'on pouvait s'y accoutumer. J'ai témoicrné à Bertrand le désir de recevoir des visites, et je lui ai dit de faire connaître au gouverneur qu'il peut aisément arranger cette affaire, en envovant lui-même la liste des personnes auxquelles il permettra de venir à Longwood, et de lui demander qu'on ne fasse point d'insinuations pour les empêcher de venir, comme on Ta fait jusqu'à présent. Nous pouvons envoyer tout ce qu il nous plaît en Europe, et nous l'avons toujours pu. Quant aux commissaires, comme c'est une affaire de police, je lui en laisse la disposition. Je lui ai déjà dit que je recevrais avec plaisir celui d'Autriche avec sa femme, de même que le commissaire russe, tous deux comme simples particuliers, si cependant des raisons politiques ne s'v opposent pas ; je n'y attache aucune importance, quoiqu'il n'y ait rien de plus ridicule que de voir ces envoyés ne pouvoir passer la porte intérieure de Longwood, quand, toutefois, on leur permet d'aller jusque là, et qu'on les empêche d'avoir avec nous des conférences aussi longues et aussi fréquentes qu'il leur plaît, ce qui doit attirer sur l'auteur de cette absurdité le ridicule et le mépris de tous ceux qui en sont témoins. Tout mon désir est qu'on explique bien clairement, et qu'on fasse bien comprendre à ces commissaires, ([ue des raisons politiques seules empêchent qu'ils ne soient reçus à Longwood, et qu'on ne leur en impose pas par un amas de mensonges, comme ceux qu'on leur a faits jusqu'à ce jour. On
344 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈXE
assure que le gouverneur leur a tlit que tout provenait de ma faute, et que j avais retusé de les voir; qu'il ne se passe pas une semaine sans que cet homme ne leur lasse des insinuations, et avec tant de mystère, qu'ils se croient a Venise ou à Raguse, et non pas dans une colonie anglaise. Chaque semaine on. remarque qu'ils ont al)usé de tel ou tel privilège. Rien n'est plus capable de taire naître la haine parmi des hommes que ce système perfide d'incrimination, surtout lorsque les accusations paitent de cpielqu'un de puissant, parce qu'on ne peut les repousser, ni v répondre. A l'égard des étrangers, je souhaite que toutes les lois qu'un bâtiment arrivera, il forme une liste de ceux h qui il permettra de venir ici ; mais que cette liste soit nombreuse, et non pas composée seulement de quelques-uns des favoris. Que si, parmi les peisonnes qui paraîtraient vouloir me visiter, il s'en trouvait dont il soupçonnât la droiture et les intentions, qu'il le dise franchement, et qu'il ne les porte point sur la note. Si je consens à voir des étrangers, ce sera de mon propre mouvement, et non parce qu'il le voudra. Qu'il en agisse ainsi, qu'il cesse de faire ses insinuations, et surtout de tenir une conduite mvstérieuse, et je serai satisfait.»
J'ai eu ensuite une conversation avec l'empereur sur Tallevrand. « Quand je suis revenu d'Italie, me dit-il, j'allai demeurer dans une petite maison de la rue Chantereine (il ce cjue je crois). Quelques jours après, la municipalité de Paris ordonna ([u'on la nommât/•//<' cA'/^ Vicloire. Chacun s'empi'cssait de mett-moigner combien la nation était reconnaissante des
MÉMORIAL DE SAtNTE-HÉLÈXE 345
efTorts que j'avais faits pour vaincre ses ennemis et lui acquérir de la gloire. On proposa de me donner un magnifique hôtel à Paris, et une superbe terre. Quoique j'eusse trouvé les moyens de payer l armée pendant l'espace de deux ans, payé même l'arriéré de la solde, et envoyé plus de trente millions au bon trésor de France, le fait est que ma fortune s'élevait à peine a trois cent mille francs. Le Directoire, déterminé sans doute par un sentiment de jalousie, ne voulut pas consentir au don qu'on se proposait de me faire, sous le prétexte que mes services n'étaient pas de nature h être récompensés par de l'argent (1). Chacun cherchait à me voir. L'enthousiasme était h son comble. Cependant je fréquentais peu de personnes, excepté Kléber, Desaix, CafFarelli et quelques savants. Le Directoire me donna une fête splendide. Tallevrand m'en donna une autre. Je ne restai que peu de temps à l'une et à lautre de ces fêtes. On me donna ensuite le commandement de l'armée d'Angleterre, qu'on ne nomma ainsi quepour tromper vos ministres sur sa destination î'éelle, qui était l'Egypte.
(1^ Au nunii'ro CO de In rue Chantereino,à l'ext rémité d'une large et belle avenue, s'élevait, au milieu d'un grand jardin, un hôtel bâti par l'architcrtc Li'doux, pour le marquis de Condorcet. En 1701, cet Iiôtel était la propriété de Julie Carreau lorsqu'elle épousa Talma. Cet hôtel fut cédé ensuite Ji Joséphine de Heauharnais, et c'est là <|iie le g<-uéral Bonaparte vint habiter après son mariage, et c'est de là aussi tpi'il partit pour aller se mettre à la tète de l'armée d'Italie. Lorsqu'il revint du congrès de Rasladt. le 4 décembre 1797, le corps municipal, l'administration du département, les Conseils, cherchèrent à Tenvi a lui donner des jireuves de la reconnaissance nationale. Un comité du Conseil des Anciens rédigea l'acte pour lui faire don tie la terre d<! Chambord ; mais le Directoire, on ne sait pourquoi, s'alarma de cette proposition et la délibération fut écartée. C'est alors que la municipalité de Paris, plus indépendante que les Conseils, prit un arrêté en date du 28 décembre 1797, qui donnait le nom de la nue de la Victoire a la rue Chantereine.
34() MÉMOIUAL DE SAIXTE-HÉlÎîXE
(( Tallevrand iut envoyé ensuite en Angleterre ; mais comme, clans le temps des excès de la Révolution, on le suspecta, il s'enfuit en Amérique, où il resta jusqu'après le 12 vendémiaire, époque à laquelle il futrayéde la liste des émigrés. Il s'insinua dans la confiance du Directoire. Il eut une correspondance fort étendue avec moi. C'était alors la coutume de célébrer l'anniversaire de la mort de Louis XVI, à laquelle Tallevrand souhaitait que j'assistasse; je répondis que je n'avais pas de fonction publique, que je n'aimais pas les cérémonies ; qu'on célébrait les victoires par des fêtes, mais qu'on versait des larmes sur les victimes demeurées sur le champ de bataille; que la célébration de la mort d'un homme ne pouvaltètreque la politique d'une faction, mais non pas celle du gouvernement. Talleyrand soutint cette odieuse opinion, que tout action était juste lorsqu'elle avait un but politique ; que tous les pays du monde s'étaient toujours réjouis de la mort des tyrans; et il ajouta qu'on espérait que j'y serais présent. Après une longue discussion, on convint que l'Institut s'y rendrait en corps, et que j'en ferais partie, comme membre de la classe des Sciences à laquelle j'appartenais. Quoique j'évitasse de me rendre l'objet d'une attention trop marquée de la part du public, la multitude, qui paraissait ne pas remarquer le Directoire, mais qui avait attendu pour me voir sortir, remplit l'air des cris de i'içe le général de r armée d'Italie! Jamais il n'y eut de général plus aimé de ses troupes que je ne l'ai été.
« Pour vous uiontrer la confiance que j'avais dans
MEMORIAL DE SAINTE-HELENE 6k/
les sentiments de l'armée, dit-il, je n'ai besoin qne de vous raconter un événement qui sera recueilli par l'histoire. Cinq à six jours après mon débarquement à Cannes, l'avant-garde de ma petite armée rencontra les postes avancés d'une division qui marchait de Grenoble contre moi. Cambronne, ([ui commandait mes troupes (1), voulut leur parler; mais ils ne voulurent pas l'entendre. Ils refusèrent aussi de recevoir Raoul, (2) que j'envoyai ensuite. Quandon m'en eut fait le rapport, j'y allai moi-même avec quelques soldats de ma Garde, les fusils renversés, et je criai : Que le premier d'entre foi/s qui vetit tuer son empereur s approche ; Je voilà. Ce pende mots produisit l'efTet d'une commotion électrique, et le cri de (vVc V empereur] retentit parmi les rangs; la division et mes Gardes fraternisèrent, tous vinrent me rejoindre, et nous marchâmes ensemble sur Grenoble. Quand nous fûmes auprès de cette ville, La Bédovère, jeune colonel, vint me rejoindre avec son régiment. Je trouvai à Grenoble lerégimentdans lequel, vingtcinq ans auparavant, j'avais été capitaine, et quelques autres rangés en bataille, pour s'opposer ii ce que je pénétrasse dans la place. Ils ne m'eurent pas plus tôt aperçu qu'on entendit de toutes parts les cris de ^>ive F empereur ! qui furent répétés non-seulement par les troupes, mais par la totalité de la garde nationale et de la population : les portes fu-
(1) Caiiibronno avilit accompagna l'Eniporcur à l'Ilo «l'Ellic avec environ trois cents honinics.
(2) Ln capitaine d'artillerie Raoul (|iil faisait pai-lie de la ]>etite troupe revenue de l'ile d'Elbe.
rent abattues, et j'entrai en triomphe. J'avançai vers Lvon, où les troupes chargées de défendre cette ville contre moi se rancrèrent sous mes étendards. )i
Tandis que Napoléon était assis sur les degrés de la galerie vitrée, il aperçut M. Stokoe, qui se promenait avec moi dans le jardin. Il le fit venir auprès lui, et lui fit quelques questions en italien.
Sir Hudson Lowe et le major Gorrequer sont allés aujourd'hui chez le comte Bertrand et y sont restée quelque temps.
Sir Thomas Reade m'a dit que sir Hudson Lowé avait reçu de Bertrand un paquet cacheté adressé à lord Liverpool, qu'il était dans l'intention d'expé^ dier, quoiqu'il fût certain qu'il renfermait des plaintes contre lui; mais qu'il ne s'en inquiétait guère; que les choses en iraient beaucoup mieux sans ces damnés de commissaires, etc. Il m'a ensuite demandé si j'avais eu une longue conversation avec eux. Je lui ai répondu que la conversation avait été très courte; que j'avais observé, depuis quelque temps, un changement marqué dans leur conduite envers moi; qu'au lieu de me faire un grand nombre de questions comme auparavant, ils ne parlaient qu'avec beaucoup do réserve, et que leurfi discours ne roulaient que sur des lieux communs. 11 m'a dit qu'il était très vraisemblable que leS commissaires faisaient connaître aux Français ce que contenait uii Indletin de la santé du prisonnier, puisqu'ils avaient assuré (pie Napoléon était l)eaucoup plus mal que je ne le prétendais d'après mes l'apports.
Le majoi' riorifMpicr est venu à T.ongwood aprèà
le signal donné, et a eu une longue conférence avec le comte Beit ranci.
11 octobre. — J'ai vu Napoléon dans son lit, à sept heures du matin. Il s'est plaint de n'avoir pu reposer pendant la nuit, et de souffrir d'une augmentation de douleur dans le côté et dans l'épaule. Les palpitations étaient revenues, etc. ; ce qn'il attribuait et probablement avec raison, à ce qu'il était resté assis au soleil pendant quelque temps, la veille. Je lui ordonnai les remèdes convenables; il en mit quelques-uns en pratique.
Je l'ai vu de nouveau à trois heures. Il avait pris un bain chaud, et s'en était trouvé très soulagé; son appétit était considérablement diminué.
Sir Hudson Low^e est venu à Longwood, et paraissait très occupé à mesurer les distances qui existaient d'une sentinelle à une autre.
Un bâtiment est arrivé du Cap avec des provisions et une malle de l'Anc-leterre.
12 octobre. — J'ai vu Napoléon, qui avait les pieds dans un seau d'eau chaude. 11 m'a dit qu'il se sentait mal à son aise et qu'il était de mauvaise humeur.
Sir Hudson Lowe a eu une longue conférence avec le comte Bertrand. Ce dernier s'est plaint de l'obligation dans laquelle on se trouvait de n'envoyer aucune lettre aux personnes demeurant à Sainte- Hélène, sans qu'au préalable elle ne lui fût remise décachetée; que cette contrainte était un acte véritablement humiliantet parfaitement inutile. Enefl'et, si Napoléon voulait expédier secrètement une lettre pour l'Angleterre, ou entretenir unecorrespondance
350 MÉMORIAL DE SAINTE-HÈlÈxE
suspecte avec un ou plusieurs habitants de File, qui l'empêcherait de se servir du moven qui lui était ofFert, puisque lui, Bertrand, avait la faculté d'inviter à Longwood un certain nombre de personnes, et de les garder là pendant quelques heures, comme le gouverneur disait qu'il était dans l'intention de le lui permettre? qu'alors il serait facile de saisir le moment de cette réunion pour remettre des lettres ou des renseignements h ceux qu'il croirait incapables de le trahir, ou au moins de le compromettre; qu'il serait ridicule d'expédier par l'officier d'ordonnance une lettre cachetée contenant des renseignements suspects, par la raison que cette lettre, au moindre soupçon, pouvait être retenue et décachetée, et que ce serait causer du désagrément à la personne à qui on l'aurait adressée. Cependant, sir Hudson Lowe ne voulut pas entendre ce raisonnement. Le comte Bertrand lui fit aussi part que l'empereur considérait comme la seule garantie qu'ilpùt avoir de sa vie, une libre communication avec les habitants.
Quand le major Gorrequer se fut rendu, le 10, chez le comte Bertrand, ce dernier lui dit que les procédés du gouvernement avaient été si extraordinaires,enveloppés de tant de mystères et d'obscurités que quelques-uns des officiers du 53* régiment, s'imaginant qu'il pouvait être question d'un projet criminel, leur avaient faitentendre qu'ils ne devaient rien craindre, parce que, dans ce corps honorable, on ne trouverait ni assassin, ni exécuteur des hautes œuvres; que sir Georges Cockbiirn avait dit, presque aussitôt après l'arrivée deNapoléon : « Si je
MÉMOIilAL DE SAINTE-HKLEXE 351
place des sentinelles partout, et que je prenne telles ou telles mesures, cet homme va s'enfermer et ne sortira plus de sa maison : il ne vivra pas dans six mois. Je neveux pas être l'assassin de qui que ce soit; je veux arranger les choses de manière à ce qu'il jouisse d'une certaine liberté, et prendre en même temps les précautions convenables pour qu'il ne puisse pas s'échapper de l'île. Yoilh tout ce que je puis faire pour concilier les devoirs de ma place avec le désir que j'ai de rendre moins désagréable au prisonnier le séjour de l'ile. »
i4 octobre. — Ce matin, lorsque je me présentai, comme à l'ordinaire, pour rendre visite à Napoléon, on me dit qu'il était endormi, et qu'il avait fait dire que je descendisse chez le comte Bertrand. J'ai eu un entretien avec ce dernier; il m'a dit que l'empereur avait été instruit que j'avais l'habitude d'écrire le bulletin de sa santé chaque jour, ou quelquefois à des dates antérieures ; qu'il exigeait qu'on le lui montrât avant de l'envoyer ii sa destination; quetoute personne placée auprès de lui en qualité de médecin, devait nécessairement avoir une partie de sa confiance ; et qu'il ne consentirait pas qu'on le désignât, dans les bulletins faits par son médecin, sous le simple titre de générol Bonaparte, attendu qu'on croirait dans toute l'Europe, que lui-même aurait consenti \\ ce qu'on emplovàt cette dénomination ; qu'il aimerait mieux mourir que d'y donner son assentiment; que je devais faire usage de la qualification d'eniperear, et que j'aurais dû en faire part au gouverneur. Je répondis que je savais
qu'on n'admettrait pas le titre de Vempereur.
J'ai AU ensuite Napoléon, qui m'a dit qu'il avait toujours pensé qu'on pourrait exiger que je fisse des bulletins sur l'état de sa santé, surtout en cas de maladie; que cependant, comme c'était un rapport seulement, il n'y avait pas fait attention; mais que, depuis quelques jours, les généraux Montholon et Gourgaud avalent été c^uestionnés sur la nature de certains svmptômes qui s'étaient manifestés (les palpitations . Comme ils ignoraient entièrement que Napoléon, qui ne s'en était ouvert qu'à moi, eût éprouvé ce malaise général, ces évanouissements, ces défaillances dont j'ai parlé, ils en avaient témoigné leur surprise ; et on leur avait répondu que ces symptômes étaient détaillés dans les bulletins de santé envoyés au gouverneur. J'ai dit à Napoléon que j'avais fait plusieurs rapports sur l'état de sa santé. Il demanda à en voir un. Je lui montrai sur-le-champ celui du iO.
En le regardant, il remarqua l'expression i,'r'/?('/7// Bonaparte, et il dit qu'il ne consentirait jamais à être appelé ainsi, ni par moi ni par personne ayant auprès de lui le titre de son médecin ; que, comme tel, je devais posséder une partie de sa confiance, sans laquelle je ne connaîtrais pas les- symptômes de sa maladie ; qu'un médecin était pour le corps ce que le confesseur était pour Tàine, et qu'il était forcé de tenir tels aveux aussi secrets les uns (jue les autres, à moins qu'il n'eût reçu la permission de les divulguer; qu'à l'avenir il prétendait que je lui soumisse, avant de les envoyer au gouverneur, tous les rapports
MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 353
que je ferais sur sa santé, qu'il ne prétendait pas m'influencer en rien relativement à leur rédaction ; qu'au contraire, si je pensais que les observations qu'il ferait ne fussent pas justes, je devais m'abstenir de les rapporter; mais qu'il ne fallait pas non plus rendre compte des détails que la délicatesse ou d'autres motifs pourraientl'engagerà tenir secrets; qu'après cet avertissement de sa part, si je continuais à envoyer d'autres bulletins sans les lui avoir préalablement montrés, ce serait jouer auprès de lui le rôle d'un espion et non celui d'un médecin, ce qui était, ajouta-t-il, ce que voulait le geôlier de Sainte- Hélène, et ce qu'il s'était d'abord efforcé de faire de moi; que mes rapports étaient transmis aux commissaires, et, par ceux-ci, aux différentes Cours; qu'ainsi il ne pouvait consentir à ce qu'une personne placée auprès de lui comme je l'étais, se permît de l'appeler ^'Y'«<:'/'«/ dans des rapports qui pourraient être envoyés en France, où il avait été autrefois souverain, à la Cour de Vienne et à celle de Saint-Pétersbourg; parce que, venant de moi, ils paraîtraient une espèce de consentement de sa part à prendre un tel titre, et qu'il aimait mieux mourir que d'y consentir ; qu ainsi, il exigeait que je lui donnasse ma parole d'honneur de ne faire aucun rapporta l'avenir sans acquiescer à ce qu'il exigeait de moi, ni sans laisser l'original entre les mains de Bertrand; il finit en disant que, si je ne consentais pasà cetjarrangement, je ne devais pas continuer à faire des bulletins, et que, si j'en faisais, il ne me reverrait jamais en qualité de médecin.
354 MÉMOniAL DE SAINTK-HÉLÈXE
Je lui ai répondu qu'on ne m'accorderait jamais la permission de lui donner le titre d'empereur, et je proposai de faire usage de celui de Napoléon ou Napoléon Bonaparte \ que, quand ii lui montrer les bulletins, je devais d'abord faire part de cet ordre au gouverneur, ce à quoi il consentit ; mais nous ne fûmes pas d'accord sur le titre que je lui donnerais, ajoutant que toutefois il s'inquiétait fort peu que, dans mes rapports faits de vive voix, je l'appelasse ifénérah hoja, ou tiranno Bonaparte.
J'ai lait part à sir Hudson Lowe de l'entretien que je viens d'avoir. Comme je l'avais prévu, il refusa absolument de consentir ii ce qu'on employ;it le titre demandé, mais permit de désigner le prisonnier sous le nom àe Napoléon Bonaparte . Quant il montrer les rapports ii Napoléon avant de les lui envoyer, il ne s'y refusait pas pour le moment actuel ; que, cependant, c'était un objet sur lequel il ne pouvait se prononcer de suite, et (ju'il méritait qu'on V pensât ii loisir, etc.
J'ai rapporté à Napoléon, dans la soirée, la réponse du gouverneur. 11 m'a dit qu'il ne pouvait se faire ii l'idée d'être insulté par son médecin, et qu'il ne le souffrirait jamais; qu'après avoir fait au gouvernement anglais la proposition de prendre l'incognito, proposition à laquelle il n'avait pas fait de réponse, c'était le dernier degré de l'insulte que de vouloir lui doiinei- une dénomination à sa fantaisie; ([ue plus on ferait d'ellorts pour l'humilier, plus il persisterait obstinément à conserver son titre. « //o perduto il trono, dit-il, per un punto d'onorCy e per-
MÉMOlilAL DE SAI.NTE-HKLÈXE 3.'5
dei-ei la khIci cenlo i>o/le, etc. J'ai perdu mon trône pour un point d'honneur, et j'aimerais mieux perdre cent fois la vie que de consentir ii me dégrader, en consentant à être nommé à la fantaisie de mes oppresseurs. »
Au bout de quelque temps, j'ai proposé de laisser là tous les titres et de me servir du moty;c/-.s'o/?««i,'e ; ce qui, à ce que je pensais, écarterait toutes les dilficultés. 11 approuva mon idée : mais il crut que les mots le malade seraient plus convenables encore, et ajouta qu ils lui plairaient mieux, pourvu qu'on lui montrât les bulletins et qu'on ne les envoyât que d après son consentement. Sir Hudson Lowe a lait entendre aujourd'hui au comte Bertrand que sir George Cockburn avait coutume de se faire présenter les notes et les papiers que lesFrançais envoyaient à la ville, avant que de ])ermettre qu'ils fussent remis aux personnes à qui ils étalent adressés.
lij octobre. — J'ai conimunI([ué la proposition d'hier;» sir Hudson Lowe, qui a refusé d'v acquiescer ; il m'a dit qu'on doit lui donner le titre de Napoléon Bonaparte, ou du général Bonaparte, dans tous les bulletins faits sur l'état de sa santé.
16 octobre. — J ai eu une conversation avec Napoléon au sujet du refus que le gouverneur a prononcé d'acquiescer à la proposition de l'appeler, dans les bulletins, le malade. Il a dit que l'intention manifeste du gouverneur était de détruire la confiance qui existe entre lui (Napoléon) et moi, comme son médecin.
« Quand un homme, a-t-il dit, n'a pas de con-
356 MÉMORIAL OE SAIXTE-HÉlÈNE
fiance en son médecin, il est inutile qu'il en ait un. La confiance ne peut être condamnée ; vous devriez vous considérer comme n'étant d'aucune nation. Un médecin et un prêtre ne doivent avoir dans l'exercice de leurs fonctions aucune idée de patriotisme ; il faut qu'ils se dépouillent de toute opinion politique. Traitez-moi comme si j'étais un Anglais. Le hasard m'a remis entre vos mains, et voilà pourquoi je vous ai donné ma confiance; il n'v a pas eu d'autre raison. Si je ne vous eusse pas choisi, j'aurais eu, vous le savez, un médecin français, qui n'eût pas fait de bulletins sans ma permission. J'insiste donc pour que vous agissiez de même. Si vous traitiez lordBathurst, écririez-vous sur l'état de sa maladie des bulletins destinés à être imprimés ou envoyés à des personnes autres que les membres de sa famille, sans avoir préalablement obtenu son consentement ? Qu'il en soit de même à mou égard, et faites sur ce que je suis aujourd'hui, comme sur ce que j'étais auparavant, abstraction de toutes considérations politiques. »
il octobre. — Napoléon était étendu sur un sofa : il m'a paru abattu et mélancolique. Marchand m'a dit qu'il avait été très incommodé le matin, et qu'il avait fallu lui frotter les tempes et le front avec de l'eau de Cologne. Napoléon ne voulut pas répondre aux (juestions que je lui faisais sur les douleurs qu'il ressentait.
Le sloop le Grijf'on est arrivé aujourd'hui, et a apporté la nouvelh^ de la perte de Ici Julie, corvette année en ouerre, échouée sur les côtes de l'ile de Tristan d'Acunha, le 2 du mois : le navire a péri
MÉMOHIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 357
corps et biens ; le capitaine Jones et deux contremaîtres seuls ont été assez heureux pour se sauver.
18 octobre. — Napoléon était dans son bain. Il a continué à refuser mes consultations au sujet de ses souffrances. Il m'a dit qu'on avait remarqué que je vais régulièrement le mardi et le samedi à Plantation-House, et que s'il n'avait pas beaucoup de confiance en moi, il aurait refusé mes services le premier jour où l'on s'en était aperçu, attendu que, d'après la régularité des époques, il était clair que je suivais les ordres du gouverneur. « Tout cela, continua-t-il, n'est qu'un artifice pour me priver des secours de la médecine, et pour arriver plus promptement à la fin (<? cC arrware pin presto alla fine). Cet homme n'a ni morale ni sentiment. Il a toujours été accoutumé à conduire des déserteurs et des galériens, et la nature ne l'a pas formé pour un poste plus élevé.
« Je ne veux pas réjouir son cœur par un tableau de ma maladie, et satisfaire son inimitié par le calcul qu'il ferait de toutes les souffrances que j'ai encore à supporter avant d'arriver au terme de ma carrière. Vous pouvez lui dire que je sais que son intention est de me priver de tous les secours que je puis obtenir de l'art médical, et, par ce moyen, d'atteindre plus tôt le but qu'il se propose ; que je n'estime pas assez la vie pour soufiVir sciemment que l'on fasse un espion de mon médecin. Dites-lui que je pense que ses vues ont pour but de diminuer la confiance que j'ai en vous, et de vous faire jouel" le rôle de son émissaire ; du moins il a agi de ma-
358 Mli.MORlAL DE SAIM E-IIKI.ÈXE
nière à vous faire soupçonner de l'être. En effet, continua Napoléon, sans cette confiance que j'ai dû nécessairement placer en vous, d'après les recommandations du capitaine Maitland, et la bonne opinion que cet officier m'a donnée de votre caractère, que, d'ailleurs, votre conduite à mon égard a parfaitement justifiée, les mesures que ce gouverneur a jugé à propos de prendre, m'auraient forcé depuis longtemps à vous prévenir que vos services avaient cessé de me convenir. »
J'ai communiqué à sir Iludson Lowe une partie de ce que Napoléon m'avait dit et des sentiments qu'il avait exprimés. Après quelques instants d'hésitation, il a fini par m'autoriser à lui dire qu'àj l'avenir il n'exigerait plus de bulletins, sans prévenir Napoléon qu'on les avait fait demander.
Nous avons eu ensuite un moment de conversation relativement à la permission autrefois accordée par sir George Cockburn aux Français, d'envoyer des lettres cachetées aux personnes demeurant dans l'île. Son Excellence a soutenu que sir George Cockburn n'avait jamais pu autoriser cela ; qu'il l'avait toléré peut-être, ce qui est tout à fait diiïerent ; ajoutant que, sur plusieurs points essentiels, l'amiral avait excédé ses pouvoirs.
19 octobre. — J'ai communiqué à Napoléon cettf réponse du gouverneur. Lorsque je lui eus assuré que je n'enverrais désormais aucun bulletin sans les lui avoir montrés, il consentit à nu- donner, comme à l'ordinaire, des détails sur sa maladie. 11 n'avait jamais été entièrement délivré d'une douleur sourdt
MÉMOniAL DE SAINTE-HÉlÈNE 359
ou d'une sensation de malaise au côté droit ; son appétit était diminué, ses jambes étaient un peu enflées, et cette enflure augmentait toujours vers le soir; il avait aussi des envies passagères de vomir, une grande insomnie, etc. On apercevait dans sa physionomie un certain caractère d'inquiétude et d'anxiété, et son regard était celui d'un homme abattu ou découragé. J'attribuai cet état à la nouvelle contenue dans le dernier journal que lui avait envoyé sir lludson f^owe : que les puissances alliées étaient coin'enues entre elles que son fils ne succéderait pas au duché de Parme, etc.
22 octobre.. — Napoléon a été très indisposé la nuit dernière, et il a eu des attaques nerveuses. Il m'a demandé si l'entretien que j'étais obligé d'avoir, deux fois par semaine, avec le gouverneur se passait devant témoin. Je lui répondis que oui. « Eh! bien, docteur, il vous fait parler a sa fantaisie. Je parierais presque qu'il fait dresser un procès-verbal toutes les fois que vous allez chez lui, et que les conversations qui conviennent le mieux à ses vues sont rapportées et signées par le témoin, afin de servir ensuite d'arme contre vous ; et je ne serais pas du tout étonné qpe les matériaux de cette conversation ne fussent préparés avant votre arrivée, ce qui vous place dans une très fausse position. »
28 octobre. — J'ai été à Plantation-House. Là, sir Hudson Lowe, après avoir fait quelques questions sur la santé de Napoléon, m'a demandé si j'avais eu quelques conversations remarquables avec lui, combien de temps ces conversations avaient duré, et sur
360 MÉMORIAL DE SAIM'E-HÉlÈNE
quels objets elles avaient roulé. Cela nous conduisit tout naturellement à une nouvelle discussion aussi vive que les précédentes, et dans laquelle Son Excellence ne montra aucune espèce de modération. Il a été au contraire plus violent que jamais. Il a fait usage de termes aussi bizarres que mal choisis; entre autres, il m'a dit que je courais de tous côtés, comme un singe, pour attraper des nouvelles, afin d'en régaler ensuite le général Bonaparte. ■ Cette expression était humiliante ; elle me choqua. Je lui répondis que je ne voulais servir ni de singe, ni d'espion pour lui, pas plus que pour qui que ce fût. « Qu'entendez-vous, monsieur, dit-il, par un espion? — J'entends, ai-je ajouté, que si je suivais vos instructions qui m'enjoignent de vous faire connaître les sujets qui se traitent dans les conversations que j'ai avec Napoléon, je me croirais l'un et l'autre. » Dans une sorte de paroxysme de fureur, il me dit que je devais me souvenir qu'il m'était défendu d'avoir d'autres communications avec Napoléon Bonaparte que celles qui ont pour objet l'exercice de ma profession ; qiie je ne dois avoir aucun rapport avec lui sur aucun autre sujet. Je lui ai demandé de me donner cet ordre par écrit, ce qu'il a refusé ; et après d'autres divagations entremêlées d'injures, il m'a dit d'attendre pendant quelque temps hors de la chambre où nous étions pour lors. Après un quart d'heure, il m'a fait rentrer, et m'a dit que je dois me conduire comme par le passé, en me faisant observer toutefois que, quant il lui. il ne m'autorisait en aucune manière îi
parler avec le général Bonaparte sur d'autres sujets que ceux qui concernaient sa santé, et que si je le faisais, la responsabilité en pèserait personnellement sur moi (1) ; que je ne devais point refuser de répondre ii toutes les questions que le prisonnier pourrait m'adresser sur d'autres matières, mais que je ne devais lui adresser la parole qu'en ma qualité de médecin, et pour ce qui aurait rapport k ma profession.
Après cela, il me demanda quels étaient les discours que je me croyais permis de faire connaître. Je fis la réponse que j'avais déjà faite quand on m'avait adressé les mêmes interpellations. Il m'a également demandé si je ne me croyais pas dans l'obligation de lui rendre compte de toutes les paroles offensantes dont pouvait se servir le général Bonaparte envers lui. « Assurément non, ii moins que je n'en reçoive l'ordre positif de Napoléon lui-même. — Et pourquoi cela, monsieur .' — Parce que je ne veux pas être un boute-feu. — Mais je ne vous ai jamais prié de me rendre mot à mot toutes les conversations qui pouvaient avoir lieu entre le général Bonaparte et vous. — Veuillez rappeler ;i votre souvenir, s'il vous plaît, que vous avez voulu m'en charger à Longwood et ailleurs, en me disant qu'il est nécessaire que vous soyez instruit de tout ce qui se dit, pour que vous puissiez en déduire les consé-
1) Il Sfvn ppiit-ètre nécessaire de faire observer an leeteur que le gouvernenr. dans une de ces proclamations, qu'on trouvera dans \' Appnidicc, avait «léclaré que l'on ne pouvait avoir aucune communication avec le géniTal Bonaparte sans autorisation spéciale, sous peine de se rendre coupable de félonie.
(Note de O'Meara.)
362 MÉMOlilAL DE SAINTE-HÉlÈNE
quences et connaître par là doù peut provenir telle ou telle opposition à l'exécution de vos ordres. »
J'ai demandé ensuite a sir Hudson Lowe la per mission de prendre par écrit les dernières instructions qu'il m'avait données. Il s'y refusa, et me pré vint qu'il l'avenir il me dispensait de venir le voir "deux lois par semaine, mais qu'il comptait que je m'entendrais avec M. Baxter sur l'état de la santé de Napoléon Bonaparte. J y consentis, parce que je «avais que l'empereur ne faisait aucune objection contre les communications de vive voix; il est, je crois, inutile d'ajouter que j'étais très content d'être dispensé de me présenter à Plantation-Hoiise
2 noi>embre — J'ai trouvé Napoléon couché sur son sofa, et tenant sa tabatière à la main ' 1) ; quelques journaux étaient épars auprès de lui, et il paraissait très mélancolique et très abattu.
Après les questions ordinaires concernant sa santé, je lui donnai mon avis, en insistant avec force, comme de coutume, pour qu'il prit enfin la détermination de se promener à cheval. Il m'a répondu qu'il ne pouvait pas avoir confiance en sir Hudson Lowe, qui, assurait-il, trouverait quelque prétexte de l'insulter ou de faire quelques insinuations, et qui, s'il pouvait se résoudre à agréer la proposition qu'on lui faisait, n'attendrait pas pour cela sa troi-
(1) On a prétendu que Nii]i<iloon prenait une si grande quantité de taljar. qu'il avait coutume d'en emplir entièrement la poche de sa veste, attendu cpi'aucune boite ne pouvait contenir ce dont il avait besoin personnellement pour son usage. Le lecteur peut se faire une idée de la fausseté de celte assertion, quand il apprendra que douze livres de tabac, de la qualité- dont il faisait ordinairement usage, furent apportées de Paris, par Marchand, en juillet 1815. et qu'il en était resté plus de la moitié quand je quittai Sainte'Hélène, en juillet 1818.
(.yotc de O'Meara.)
sième ou quatrième sortie. « Cette lettre, a-t-il continué, que vous avez vue l'autre jour chez Bertrand, venait de lui ; elle contenait un journal, dans lequel on rapporte que mon fils est déclaré déchu de ses droits à la succession des duchés de Parme, etc. Si cette nouvelle m'était parvenue par une autre voie, j'y aurais attaché moins d'importance ; mais comme il cache avec soin toutes celles qui pourraient m'ètre agréahles, il se fait un malin plaisir, au contraire, de faire parvenir à ma connaissance celles qui peuvent blesser mon amour-propre, ou attaquer ma sensibilité. Il est aisé de reconnaître quels sont les motifs qui l'ont fait agir dans cette occasion.
« Vous voyez, ajouta-t-il d'un ton plus élevé, qu'il n'a pas perdu de temps pour m'envover cette nouvelle. Au surplus, je me suis depuis longtemps préparé à toute nouvelle fâcheuse, et celle-là ne m'étonne pas ; rien ne peut me surprendre de la part des hommes injustes et partiaux qui composent le congrès. Ils redoutent un prince qui a gouverné un grand peuple. Quant à moi, on peut me regarder comme mort et déjà descendu dans la tombe. Je suis certain que sous peu ce corps n'existera plus. Scnto cJic la maccJniui lotla, ma che non pno dnrare,ie sens que la machine lutte, mais qu'elle ne peut durer longtemps.
(f Je pourrais, ajouta-t-il, sans changer de visage, apprendre la m()rt de ma femme, de mon fils et de toute ma famille ; on n'apercevrait sur ma figure ni émotion ni altération, tout y paraîtrait calme et in-
différent : mais c'est quand je suis seul dans ma chambre et livré à moi-même, que je souffre et que mes sensations redeviennent celles d'un homme qui succombe sous le poids de ses maux. Que dit Montholon de voir ma santé se délabrer ainsi ? Par quel canal fait-il passer ses lettres en France ?» — Il les envoie par le gouverneur et par lord Batliurst. « Dans ce cas, il peut compter qu'avant de parvenir à leur destination, elles sont ouvertes et lues par vos ministres h Londres. — J'ignore s'ils ont recours h de pareilles manœuvres. — Vous l'ignorez, parce que vous n'avez jamais été dans une position à le savoir. Croyez-le, les dépèches de tous les ambassadeurs et autres agents diplomatiques qui passent par la voie de la poste sont ouvertes. Otto (1) m'a dit que pendant son séjour à Londres, il avait acquis la certitude de ce fait. — On ma assuré, il est vrai, que dans tous les Etats du continent on ouvrait les lettres officielles. — Certainement on les ouvre, mais on n'a pas l'impudence de le nier, comme le font vos ministres, quoique cela se pratique plus généralement chez vous qu'en tout autre pays. En France, on avait pris des mesures pour que toutes les lettres et dépèches des ambassadeurs ou autres diplomates, celles des personnes attachées aux dilïerentes légations, et les lettres des simples domestiques, fussent envoyées, dans quelque partie de la France qu'on les mit, à un département secret de la poste, à Paris. Toutes les lettres et dépèches, également, pour les Cours ou ministres
(1) Chargô d'affaires français.
MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE 365
étrangers, étaient adressées au même bureau, où on les ouvrait et déchiffrait. Ceux qui étaient chargés de cette correspondance faisaient quelquefois usage de différents chiffres dans la même dépèche, ne se servant pas du même pendant plus de dix lignes de suites ; mais cela ne suffisait pas encore, parce que, pour déchiffrer ce qu'il y avait de plus difficile et de plus ingénieusement inventé, il suffisait d'avoir cinquante pages du même chiffre, ce que l'on pouvait aisément se procurer depuis le commencement de la correspondance. Les agents étaient si adroits, et ils venaient si promptement à bout de deviner, qu'on ne payait pas plus de cinquante louis pour découvrir le sens d'un nouveau chiffre. La police du bureau de poste connaissait les correspondants avec lesquels on s'en servait ; et on procédait de même pour le reste de la correspondance.
<( Les ambassadeurs soupçonnaient bien qu'il y avait quelque supercherie en usage pour découvrir ies secrets de leurs dépêches, et, pour l'empêcher, ils changeaient de chiffres tous les trois mois; mais cela ne servait qu'à donner un peu plus de peine. Ils croyaient agir de finesse, en envoyant leur paquet h un bureau de poste d'une ville éloignée de quelques milles de leur résidence, parce qu ils ignoraient l'arrangement dont je vous ai parlé. Les ambassadeurs des puissances du second ordre, telles que le Danemarck, la Suède et même la Prusse, par avarice, et pour épargner la dépense des courriers, avaient coutume d'envoyer leurs dépêches
en chiffres par la poste : on les ouvrait et déchiffrait dans ces bureaux, on en copiait la partie la plus importante pour me la communiquer directement ; mais jamais on n'en donnait connaissance aux ministres. Par cemoven,je connaissais la correspondance de Bernstorff et d'autres, avant qu'elle fût arrivée à sa destination ; car on recachetait toujours ses lettres, et on les expédiait dès que cette affaire était terminée.
« Plusieurs de ces dépèches, surtout celles de Bernstorff, étaient pleines d'observations injurieuses sur mon compte, de censures amères de ma conduite, et de prétendues conversations avec moi, de pure invention. Combien de fois n'ai-je pas ri en moi-même après avoir lu, le matin, les sottises qu'ils avaient écrites sur mon compte à leur souverain, de les voir lécher la poussière de mes pieds il mon lever! Il nous arrivait souvent aussi de faire des découvertes précieuses et de recueillir des détails importants qui leur avaient été communiqués en confidence par les ambassadeurs de Russie, d'Autriche et d'Angleterre, lorsque vous aviez un aml^assadeur à Paris; car, comme ces grandes puissances envovaient des courriers de leur nation, cela m'empêchait de connaître la nature de leursdépêches. Ainsi, p.irla correspondance des agents des petites puissances, je parvenais à découvrir la façon de penser des plus grandes. L'adresse de ceux qui conduisaient ces manœuvres était étonnante. Il n'y ji avait pas de sorte d'écriture (|u'ils ne pussent imitei' parfaitement, et l'on gardait, dans les bu-
MÉMORIAL DE SAIXTE-IIÉLÈNE 367
reaux des postes, des sceaux semblables à ceux dont faisaient usaofe les ambassadeurs de tous les potentats de l'Europe, outre un nombre considérable appartenant aux premières familles de divers pays. Si l'on rencontrait un sceau dont on n'eût pas le fac-swiilc , on se le procurait dans vingt-quatre heures, en le faisant faire. Ces choses n'étaient pas de mon invention. On avait commencé à en faire usage sous Louis XIV, et quelques-uns des petitsfils des agents qu'il avait employés lui-même remplissaient, de mon temps, les places qu'avaient occupées leurs grands-pères. Mais, ajouta-t-il, Castlereagh en fait de même à Londres ; toutes les lettres que les diplomates écrivent et reçoivent, et qui passent par le bureau de poste, sont ouvertes, et on en communique le contenu à lui ou à quelques autres de vos ministres. Ils savent, en outre, qu'on suit le même usage en France. »
Je lui ai demandé si c'était uiue règle générale en France d'ouvrir, à la poste, les lettres adressées aux personnes étrangères aux différentes légations. « Cela n'avait lieu que rarement, m'a-t-il dit, et seulement lorsqu'un homme était fortement soupçonné d'entretenir une correspondance nuisible aux intérêts du gouvernement. Dans ce cas, la première chose à faire est d'ouvrir toutes les lettres qu'on lui adresse ; par ce moyen, on connaît les personnes qui correspondent avec lui. On visite ensuite toutes les lettres que reçoivent ces mêmes personnes; mais c'est une mesure odieuse dont on ne fait auère usage envers des Français. » Quant aux étrangers ennemis de la
368 MÉMOKIAL DE SAINTE-HÉLEXE
France, Napoléon ajouta qu'il était nécessaire et permis d'emplover tous les moyens de découvrir toutes leurs machinations secrètes.
Napoléon m'a dit alors avoir pris la résolution de ne faire à l'avenir qu'un repas par jour, à deux ou trois heures environ. Depuis quelque temps il est devenu extrêmement sobre.
3 7ioi>eml)/-e. — Napoléon estpresquedanslemème état. Selon l'habitude qu'il a contractée, quand il lit les journaux et autres feuilles périodiques, il m'a demandé de temps en temps le sens des mots qu'il ne comprenait pas. Il a vivement blâmé la conduiteque les puissances alliées ont tenue envers son frère Lucien, qu'elles ont persécuté malgré son titre d'homme de lettres, et l'éloignement dans lequel il s'est constamment tenu des affaires politiques. « C'est, ajouta-t-il. par un sentiment de leur propre tyrannie, et par la terreur qu'elles éprouvent d'avoir violé les droits des nations et agi en sens inverse de l'esprit du siècle et contre le vœu des peuples.
■ « Ces puissances pourraient alléguer, pour justifier les persécutions dont je suis l'objet, que j'ai été revêtu de la puissance suprême; que ma conduite a été celle d'un monarque absolu, et dire que la leur a pour but le repos du monde. Mais rien ne peut motiver les actes d'oppression et de barbarie dirigés contre mon frère. Kn prenant pour prétexte le prétendu principe de l'utilité générale, Dieu sait jusqu'où on peut aller! Avec un scmblabk' prétexte, les Français pourraient légitimer l'assassinat de
AVellington et de son armée entière. C'est un principe qui ébranle les trônes et qui peut perdre les rois. »
Il a ensuite été question de lord Cochrane et de la tentative faite par Sa Seigneurie pour prendre ou détruire les bâtiments qui se trouvaient dans la Charente. J'ai dit il Napoléon qu'un officier distingué de la marine, que je nommai, avait assuré que si Cochrane eût été convenablement soutenu, il aurait détruit la totalité des bâtiments français.
Non seulement il l'aurait pu, m'a-t-il répondu ; mais si votre amiral l'avait secondé comme il le devait, il lui eût été facile de s'emparer de tous les navires qui étaient en ce lieu, car l'Allemand ayant fait le signal de sain>e qui peut (si j'ai bien compris , et dit aux bâtiments menacés de se tirer d'affaire comme ils le pourraient, tous les capitaines furent frappés d'épouvante et coupèrent les câbles. La terreur qu'ils avaient des brûlots était si grande, qu'ils jetèrent précipitamment leur poudre à l'eau, de sorte qu'ils n'auraient pu faire qu'une faible résistance.
« L'amiral français était un imbécile ; mais le vôtre était un homme tout aussi médiocre. Ces bâtiments n'auraient pas dû redouter ainsi vos brûlots; mais la crainte les priva de tout jugement, et ils ne surent plus que faire pour se défendre. »
.Vprès avoir fait \\ l'empereur quelques questions relatives à sa santé, il m'a raconté l'anecdote suivante : « Il y a environ sept ans que l'ambassadeur de Perse tomba malade à Paris, et envoya chercher un médecin. La personne chargée de cette commis-
370 MÉMOniAL DE SAIXTE-HÉlÈXE
sion ne rayant pas bien compris, s'imagina, je ne sais snr quel fondement, qu'il voulait voir le ministre du Trésor, et alla, en conséquence, prévenir ce dernier que l'ambassadeur de Perse demandait a lui parler. Le ministre, surpris de cette démarche, dit: Voilà qui est singulier, mais il faut excuser cet homme à demi civilisé; ces barbares ne connaissent pas notre étiquette : allons voir cet ambassadeur, qui a peut-être quelque importante communication à me faire. A son arrivée, Tamljassadeur lui présenta le bras pour qu'il lui tàtàt le pouls, tandis qu'un grand drôle, coiffé d'un turban, lui apporta un pot de chambre sous le nez, pour qu'il en fit l'inspection Vous pouvez penser quel fut l'étonnement du ministre, et combien il fut mortifié de s'être exposé à une pareille réception. »
5 novembre. — Napoléon est resté couché très tard, parce qu'il n'avait pas reposé de la nuit. Je l'ai trouvé encore dans son lit à onze heures.
Je l'ai vu pour la seconde fois dans le courant de la journée, et j'ai eu un entretien avec lui au sujet de son frère Lucien. Il a de nouveau répété qu'il y avait de la cruauté et de l'injustice à persécuter un homme qui cultivait les lettres sans s'occuper de politique, et qui même s'était trouvé en opposition directe avec lui, et dont on n'avait rien h redouter deux ans après l'exil de son frère à Sainte-Hélène. En paraissant redouter ainsi un simple particulier, les puissances prouvent combien elles sont convaincues qu'elles agissent contre le vœu général. » Il fit en cet endroit une citation sur Pluton qui
craignait que la terre ne s'entr'ouvrît et n'exposât aux regards toutes les horreurs des régions infernales (1). « Quelle dégradation, ajouta-t-il, de voir l'ambassadeur d'une des plus grandes puissances de l'Europe persécuter un particulier qui n'a jamais été ni voulu être souverain ! Qiiando io snro morto, e forse il giorno non è lontano John BuU mi vcndicherà. Quand je serai mort, et peut-être le jour n'en est-il pas bien éloigné, John Bull me vengera . )) o
Napoléon m'a ensuite raconté quelques anecdotes relatives à Lucien.
Il m'a dit aussi qu'un certain Ignace Lorri (si je me rappelle bien le nom), Corse de nation, et son frère de lait, s'était de bonne heure enrôlé dans la marine anglaise. « Quoique excellent marin et très honnête homme, hrcu'issijuo itonio, il était fort ionorant. Il commandait un bâtiment pourvoyeur anglais, et débarqua auprès de *** (2), où il se rendit, déguisé en paysan, pour voir le consul français. Arrivé en sa présence, il ôta sa capote, montra l'uniforme anglais, et se fit connaître pour ce qu'il était. Le consul ne le crut pas, et écrivit à Paris qu'un imposteur s'était présenté à lui et se disait frère de l'empereur. Il fut très surpris de voir que je reconnaissais la vérité de cette assertion. II est fort étonnant que, pendant que j'étais au faîte de la puissance, cet homme ne m'ait jamais demandé aucune
(1) Ce sont sans doiilo cis >cr.s de IJoiluau :
L'enfer s'émeut au bruit de Neptune en furie..., etc.
(Xote de O'Mcara)
(2) Le nom du lieu est illisible sur mon journal.
faveur, quoique, clans son enfance, il m'eût aimé, et qu'il sût que, depuis mon élévation, j'avais comblé sa mère de bienfaits. »
6 novembi'e. — J'ai trouvé Napoléon un peu plus gai qu'à l'ordinaire, mais à peu près dans le même état quant au physique. Il m'a parlé d'un article de journal, qui disait que Talma avait payé pour lui dans une auberge, où, à défaut d'argent, il voulait laisser son épée en gage. Il a déclaré que ce fait est faux, et qu'il ne croit pas que Talma ait jamais pu dire cela. « Je n'ai connu Talma personnellement, continua-t-il, qu'à l'époque où je devins Premier consul. Dans ce temps-là, je le favorisais et le traitais avec une sorte de distinction, comme un homme d'un talent supérieur et le premier de sa profession. Je l'envoyais quelquefois chercher le matin pour causer avec lui pendant mon déjeuner. Les faiseurs de libelles ont prétendu que c'était Talma qui m'avait appris à jouer le rôle de roi. Quand je fus de retour de l'île d'Elbe, je dis à Talma, un matin qu'il assistait à mon déjeuner avec plusieurs savants : Eh bien ! Talma, on dit que c'est vous qui m'avez appris à me tenir sur mon trône; cest une pi-ein'e que je m'y liens bien. »
Le comte Balmaine et le baron Sturmer ont eu une lonofue entrevue hier avec le oénéral Montho- Ion. Ils sont venus à cheval jusqu'à la porte intérieure, où ils se sont arrêtés pendant quelque temps. On (ait des signaux à PlanUilion-IIoii.se, toutes les fois qu'ils approchent de Longwood, et on envoie ordinairement, sur leurs traces, un es-
pion chargé de les suivre. Mais on ne fait point de tentatives pour les empêcher de correspondre avec les habitants de Longwood.
8 novembre. — Napoléon a remarqué que je boitais, et m'a demandé si j'avais la goutte. Je lui ai dit que non. et que cela provenait de ce que j'avais mis la veille une botte trop étroite ; que je n'étais point attaqué de la goutte, et que je n'avais de mu vie été réduit a garder le lit pour cause de maladie. Il m'a ensuite demandé si mon père avait été atteint de la goutte, et me dit qu'il serait mon médecin pour la maladie actuelle, et qu'il me prescrirait de boire de l'eau d'orge, d'observer la diète, et de tenir, pendant le jour, ma jambe sur un sofa. P>nsuite il a lait quelques remarques relatives;» son fils, et il a dit qu'il n'éprouvait que peu ou même point d'inquiétude de ce qu'on l'avait privé de son droit à la succession du duché de Parme. « Je préférerais le voir simple gentleman avec les movens de tenir dans le monde un rang honorable, plutôt que souverain d'une de ces petites principautés d'Italie. Peut-être l'impératrice a-t-elle du chagrin de ce qu'il ne peut pas lui succéder ; mais cela ne m'en cause aucun.
« L'empereur François, qui attache le plus haut prix à l'ancienneté de la naissance, désirait vivement pouvoir prouver (pie je descendais en ligue directe de l'un des anciens tvrans de Trévise ; et, après mon mariage avec Marie-Louise, il employa diverses personnes pour compulser de vieux titres de noblesse, dans lesquels il pensait trouver la
374 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE
preuve de ce qu'il désirait avec taut d'ardeur. Il crut avoir réussi, et il m'écrivit pour me demander si je voulais laisser publier le résultat de ses importantes recherches, revêtu de toutes les formes officielles ; je refusai. Il avait tellement cette affaire à cœur, qu'il m'écrivit de nouveau, et me dit : laissez-moi faire, en ajoutant que je n'avais nul besoin de paraître prendre part h la chose.
« Je répondis qu'il était impossible de faire croire qu'un document qui avait pour objet de prouver l'ancienneté de ma famille et une descendance masculine d'une souche souveraine, put être recueilli et publié sans ma participation ; que j'aimais mieux passer pour le fils d'un honnête homme, que pour l'arrlère-petit-neveu d'un obscur tyran de l'antique Italie ; que j'étais le Rodolphe de ma famille.
« Il V avait jadis, a ajouté Napoléon, un Bonaventure Bonaparte, qui vécut et mourut dans un cloitre. Le pauvre homme reposait tranquillement dans sa tombe, et on n'y songeait plus, lorsque je montai sur le trône de France. Alors on s'avisa de se rappeler qu'il possédait, de son vivant, des vertus et des ([ualités auxquelles jamais personne n'avait pensé auparavant, et on me proposa de le faire canoniser. Pour l'amour de Dieu, répondis-je, épargnez-moi ce ridicule, (lomme le souverain pontife était en mon pouvoir, on n'aurait pas manqué de dire que je l'avais forcé à (aire un saint d'un des membres de ma famille. »
2i> novembre. — Un signal a été fait pour que je
MKMOKIAL DE SAIXTE-HELENK o/O
me rendisse à Plantation-Hoiise, où je trouvai sir Iludson Lowe, qui m'interrogea sur diverses choses qui s'étaient passées àLongwood, et sur les conversations que j'avais euesavec Napoléon. J'ai répondu que j'avais pris la résolution de ne pas me mêler davantage de ce qui ne me regardait pas, et que je ne m'occupais que de ma profession de médecin. Il m'a dit que je devais avoir eu quelque entretien avec lui sur d'autres sujets que la médecine, et il me demanda quel avait été celui de notre conversation. Je lui répondis que premièrement ces conversations n'avalent rien d'important ; qu'ensuite je ne me croyais pas obligé de les lui rapporter, à moins que Napoléon ne m'en donnât la permission lui-même, promettant, toutefois, de déclarer les choses venues ii ma connaissance qui pourraient compromettre les intérêts de mon oouvernement ou alarmer ma conscience, d'après le serment que j'ai prêté. Sir Iludson m'a répondu : « Vous n'êtes pas juge, monsieur, de l'importance des conversations que vous pouvez avoir avec le général Bonaparte. Nous ne sommes pas placés pour voir de la même manière. Ce qui peut vous paraître fort ordinaire peut-être pour moi du plus haut intérêt. )) Je lui ai fait observerque sije n'ai pas la liberté de faire usage de mon jugement, et que si je dois répéter toutcequej'entends,je tiendraiune conduite aussi humiliante que désagréable. Le gouverneur m'a répondu qu'il était de mon devoir de l'instruire de tout ce qui vient à ma connaissance et fait la matière de mes entretiens avec le ffénéral Bonaparte ; que sije ne le fais pas, il lui sera
376 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB
facile de me défendre d'avoir avec lui aucun autre rapport que celui qu'exige ma profession, et même de me présenter seulement quand on m'appellera pour exercer mes fonctions ; que ce qu'il exige de moi, je le dois au gouvernement anglais. Je lui ai répondu que ce serait jouer le rôle d'un espion, d'un rapporteur et d'un mouton.
J'avais toujours pensé, lui dis-je, qu'en me plaçant auprès de la personne de Napoléon, le gouvernement n'avait eu égard qu'à ma qualité de médecin, et que certainement il n'avait pas eu l'intention de me faire jouer un rôle odieux ; que mon devoir ne pouvait pas consister à commettre des actions déshonorantes, etque je n'en ferais jamais pour qui que ce fût. Sir Hudson m'a considéré pendant quelque temps en silence, en jetant sur moi des regards courroucés; puis il m'a demandé ceque signifiaille terme de mouton dont je m'étais servi. Je lui ai répondu ' que l'on désigne ainsi une personne qui tâche de gagner la confiance d'une autre, pour latrahir ensuite. Il entra alors dans un accès de fureur ; il me dit que,* je lui avais fait là l'insulte la plus grave qu'il soit pos-J sible de faire à un homme de son rang, et dans les fonctions de sa charge; et il finit par m'ordonnerde quitter la chambre, en disant qu'il ne soullVirait pas en sa présence celui ([ui venait de tenir un pareil langage. Je lui ai dit que je n'étais jamais venu de mon plein gré dans sa maison, et queje n'y entrerais jamais que de force. Il se promenait en fureur, et répétait d'un ton bruyant: Sortez de la chambre; sortez de la vlutinhre ; ce qu'il criait encore
(|iielques instants après que j'en étais sorti.
L'anecdote suivante pourra servir à donner une idée de la manière dont le lieutenant général sir Hudson Lowe, K. C. B., etc., etc., fut pris pour dupe quand il avait le commandement d'une forteresse importante. Ces détails me furent communiqués à Longwood par le maitre d'hôtel Cipriani, dont le nom était Franceschi, nom qu'il ne prit jamais à Sainte-Hélène, pour des raisons que nous verronsbientôt après.
En 180G, sir Hudson, alors le lieutenant-colonel Lowe, reçut le commandement de l'ile de Capri, située dans la baie de Xaples, et fut chargé du service secret, ou, pour parler plus clairement, de l'espionnage du continent, au moins pour ce qui regardait la Méditerranée, llrecevait habituellement ses renseignements de la ville de Xaples, qui n'en est éloignée que de quelques milles. On les lui apportait ordinairement au moyen d'un bateau pécheur, qui sortait de nuit sous prétexte de pécher, et que commandait un nommé Antonio. Sir Hudson employait comme espion un Corse nommé Antoine Suzzarelli, homme d'esprit, et qui avait exercé la lonction d'avoué, profession que, dans sajeunesse, il avait étudiée avecPozzo di Borgo, et Saliceti, alors ministre de la police du royaume de Xaples. Suzzarelli avait été précédemment oflicier au service d'Angleterre, Maresca . et Criscuolo, tous deux Xapolitains, étaient aussi employés de la même manière, et Cassetti, lieutenant-colonel de dragons napolitains, était l'espion de Caroline, reine de Sicile. Suzzarelli resta
378 MÉMOlilAL DE SAIXTE-HÉLÈNE
fidèle il sir Hudsoii Lowe pendant environ vingt jours; savoir, depuis le 19 ou 20 janvier, jusqu'au 10 de février, époque où l'on saisit quelques-unes de ses dépèches, dans un bateau qui allait h Capri.
Suzzarelli rencontra dans une auberge Cipriani Franceschi, connu sous le seul nom de Franceschi, qui était alors au service confidentiel de Saliceti, dont on supposait qu'il était le fils naturel. En qualité de compatriote et de connaissance, Suzzarelli confia h Franceschi la nature de son emploi, et lui avoua aussi qu'il mettait en réserve une petite somme par mois, sur celle qu'il recevait du gouvernement anglais... Cipriani lui proposa de continuer en apparence à fournir des informations au gouverneur de Capri, de recevoir son salaire, mais en 'même temps de tout communiquer à Saliceti et de suivre ses instructions, ajoutant que, dans ce cas, il obtiendrait un salaire double de celui qu'il recevait des Anglais; et il lui fit entendre que s'il refusait d'acquiescer à ces propositions, très probablement il serait découvert et fusillé dans deux ou trois semaines. Suzzarelli, qui n'était pas novice, profita aussitôt de l'avis, agréa la proposition et fut amené devant Saliceti. Les affaires furent réglées de manière que toutes les fois que Suzzarelli recevait une dépêche de sir Iludson Lowe, elle était immédiatement portée à Saliceti dans l'état où elle se trouvait ;et celui-ci, après l'avoir lue, dictait les réponses qu'il jugeait convenable d'v faire.
On permettait quelquefois à Suzzarelli de dire la vérité. Par exemple, lorsqu'il y avait beaucoup de troupes iVançaises à Xaples, on lui donnait l'in-
l MÉMORIAL DE SAIXïE-HÉlÈNE 379
F jonction de faire connaître à sirHudson quel en était I le nombre. Toutes les lois qu'il était question d'une affaire ii laquelle Saliceti ne voulait pas qu'il répondit, I il faisait arrêter le bateau, mettre les hommes en ' prison pendant quelques jours ; et, après leur avoir fait subir une espèce d'interrogatoire , on les relâchait . ' Cela donnait aussi à Suzzarelli un moyen d'exercer ses talents et d'obtenir de sir Hudson beaucoup plus d'argent, parce que celui-ci crovait bonnement tout ce que son agent lui racontait des peines qu'il avait eues, des cadeaux et des démarches qu'il avait été obligé de faire pour sauver la vie de ces pauvres diables de pêcheurs, qui, sans cela, auraient été fusillés. De cette manière, tous les renseignements qu'on fournissait au gouvernement anglais n'étaient que pour mieux atteindre le but de Saliceti et de Napoléon, excepté les nouvelles insignifiantes que sir Hudson LoAve pouvait tirer du maître de la barque et de ses fils, qui lui étaient fidèles, mais cpii ignoraient tout ce qu'il y avait d'un peu important. ■ Sir Hudson Lowe chargeait souvent Suzzarelli d'exécuter des commissions de la nature la plus difficile, i et Saliceti ordonnait qu'il s'en acquittât avec la plus I grande exactitude et célérité. Parmi les commissions ; dont Suzzarelli fut chargé, il s'agit un jour de se pro- : curer quelques montres françaises, d'un prix élevé, ' pour la reine Caroline, des livres rares pour sir Hudson, ettous les ouvrages nouveaux, particulièrement une copie de l'atlas de Las Cases (alors appelé de Le Sage), qu'il désirait beaucoup avoir.
Cela fournissait à Ihonnête Suzzarelli un autre
380 MÉMORIAL DE 5 AINTE-HÉlÈnE V
moyen de gagner l'argent de sir Hudson ; ^ar, quoiqu'il reçût de Saliceti l'ordre de fournir les articles de premier prix avec des Irais raisonnables, afin d'éloigner tout soupçon, il ne manquait jamais deprendre cinquante et même cent pour cent déplus, sous divers prétextes. Il faisait enfin la contrebande très en grand ; car sir Hudson payait souvent les articles qu'il recevait en marchandises anglaises ou en denrées coloniales, que Suzzarelli avait ensuitecoutume de vendre a Xaples avec un grand bénéfice. -
Sir Hudson, dans sa finesse, avait recours à une manière sinouHère d'envoverà Suzzarelli ii Criscuolo et à Maresca, les appointements qu'il leurpayait.il avait coutume de nommer ce dernier dans la franchise de son cœur [suo ((impiojic . Il faisait cuire, dans sa propre maison, de gros pains, dans lesquels l il mettait lui-même l'argent, de peur que ses agents 1 secrets ne fussent découverts par les espions de la i police napolitaine. Ces pains paraissaient destinés à l'usage des bateliers, quand ils péchaient la nuit. Aussitôt qu'on les avait débarqués, Suzzarelli les apportait à Saliceti, parce que ce dernier avait ordonné que toute espèce de correspondance lui fût d'abord communiquée. Au moven de Suzzarelli, le gouvernement français apprit la destination réelle de l'armée commandée par le général M. Kensie Fraser et de la Hotte de sir Duck^vorth.
Suzzarelli s'offrit même à procurer à sir Hudson quehjucs soldats pour recruter le régiment corse qui était à Capri, et on lui en expédia réellement plusieurs, chargés de corrompre les étrangers sous ses
.ordres. Tandis qu'on méditait l'attaque de Capri, Suzzarelli eut lart de persuader ii sir Hudson Lowe que le but de l'expédition était la petite île de Ponza, pour la défense de laquelle on envoya la frégate anp;^\i\[se r Embuscade .et la plus grande partie des chaloupes canonnières. Ainsi, le passage qui mène à Capri n'était détendu que par une force peu considérable. Pour donner a cette idée plus de probabilité, on mit un embargo sur tous les bâtiments qui étaient h Xaples; mais quelques baïques de pêcheurs, montées par des hommes au service de Saliceti. turent envovées pendant la nuit, afin de rencontrer quelques-uns des bateaux de sir Hudson, et leur apprendre que lexpédition devait avoir lieu sur Ponza. Afin de brouiller le gouvernement anglais et sir Hudson avec la reine (.aroline, un Napolitain nommé don Antonio était chargé de fabriquer des lettres, comme si elles venaient d'elle àCassetti; tandis que d'autres lettres supposées de sir Hudson, forgées par un maître d'école anglais, qui demeurait alors à Xaples, rapportaient confidentiellementque le butdesAnglaisétaitde faire sortir la famille royale de Sicile, et de l'envoyer, avec une pension, en Angleterre, afin de demeurer entièrement en possession de cette île ; les premières contenaient des plaintes portées par la reine contre sir Hudson et des invectives contre lui et les Anglais. Ces intrigants, pour amuser Saliceti et se créer un passe temps à eux-mêmes, avaient coutume de faire naître des différends entre sir Hudson et le prince de Canosa, qui commandait à Ponza, au moyen de lettres supposées, dans lesquelles ils étaient mal-
MEMORIAL DE SAIXTE-HELEXE
traités îous les deux, et qu'ils faisaient tomber dans les mains l'un de l'autre. Ils s'assemblaient ordinairement la nuit pour se réjouir, boire et se moquer de leur dupe, sir Iludson, dont ils portaient la santé par dérision, tandis qu'au milieu de leur débauche, iJis inventaient de nouveaux moyens de le tromper. Souvent Saliceti lui-même allait entendre leurs plans et en rire.
Dans le courant de 1807 ou 1808, Suzzarelli devait aller à Vienne pour une mission dont l'avait chargé Saliceti, et il résolut de faire payer à sir Iludson Lowe les frais de son Aoyage. Le principal objet de cette mission était de sonder l'ambassadeur anglais et PozzodiBorgo, qui étaient alors à Vienne. Suzzarelli alla trouver sir Iludson Lowe, à qui il persuada qu'il pourrait se procurer à Vienne des renseignements de la plus grande importance. Il en obtint six mille francs pour ses frais de route et des lettres de recommandation très pressantes. Il se rendit ensuite à Vienne chez l'ambassadeur anglais, duquel il tira des renseignements très importants. Il reçut aussi de lui des ordres qui furent donnés à d'autres agents et à d'autres officiers qui demeuraient sur le continent. Il ne réussit pas auprès de Pozzo di Borgo. Le rusé Corse ne put croire qui lui fût possil^le de tromper Saliceti commeilprétendaitle faire. Suzzarelli, afinde gagner la confiance de Pozzo di Borgo, se vantait de son infiuence sur Saliceti, en disant: lo facio intcndcrc a Saliceti liitio cio chc ^'oglio (1), je fais croire à
(I) L'italien, dans celte histoire, est danné dans lo style de Cipriaui, qui géuiTaleincnt nu i)arlait pas la langue la plus puro ot la plus correcte.
MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE 383
Saliceti tout ce que je veux. — ^l t)ie tu conli qiicsto ? Est-ce bien à moi que tu contes cela ? répliqua Pozzo di Borgo. Toute la ruse de Suzzarelli ne put tirer de lui un seul secret, quoique la lettre de recommandation que lui avait donnée sir Iludson Lowe le représentât comme un homme en qui on pouvait placer son entière confiance, et que, dans le passeportqu'il reçut ensuite de l'ambassadeur anglais, on le nommât M. le baron Suzzarelli. A son retour à Naples, Saliceti lui demanda : Ebhene ! cosa liai tirato da Pozzo di Borgo ? — Ah ! répliqua Suzzarelli en levant les épaules : Duc birhi insieme non si guadagna niente (deux rusés ensemble ne peuvent rien l'un contre l'autre . 11 dit ensuite à Saliceti que Pozzo di Borgo luifaisait ses compliments. Saliceti répondit ; « Suzzarelli, je sais que tu m'as déjà fait bien des mensonges ; mais voilà le plus grand qui soit jamais sorti de ta bouche accoutumée à mentir. Je connais bien Pozzo di Borgo ; c'est moi qui l'ai fait chasser etproscrire de son pays ; en sorte que, si on l'eût pris en France, comme c'était mon intention, on l'aurait fusillé. Penses-tu donc qu'un homme aussi fier que Pozzo di Borgo, et un Corse par-dessus le marché, voulût faire faire des compliments àceluiqui a envers lui des torts aussi grands? Personne, à moins d'être le plus bas et le plus vil des hommes, ne serait capable d'un tel procédé, et je connais trop bien Pozzo di Borgo, qui est le plus fier des hommes. » Dans le fait, Suzzarelli avoua ensuite que cette politesse était de son invention (i).
fl) Après la mort de Saliceti, Suzzarelli avoua qu'il n'était parvenu à
384 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE
Suzzarelli avait un jour persuadé a sir Hudson Lowe de venir a Naples, et lui avait dit qu'il le trou- :^erait dans une petite maison appartenante a Maresca et située sur la baie. Saliceti devait s'y rendre déguisé ; mais il était résolu de ne pas le faire arrêter parce qu'il pensait qu'il leur serait difficile de trouver un autre gouverneur aussi aisé a tromper que celuici, et que d'ailleurs ceci l'aurait empêché de tirer de nouveaux services de Suzzarelli. Vorrei vedere questo colonello tao, dit Saliceti, fa me lo i>edere. Un uomo piio lasciarsi ingannare per qualche mesi, ma di lascîai'si coglionare a qiiesto segno per tanti anni, bisogna cssere ben beslia. (Je voudrais bien voir ton colonel; fais-le moi voir. Un homme pent bien se laisser tromper quelques mois; mais il faut être d'une grande stupidité pour l'être ainsi pendant tant d'années.) — Oh ! répliqua Suzzarelli avec un air de gravité : Non è tanto bestia, è ta/ento mio. (Il n'est pas si sot ; c'est mon habileté qui lait cela.) Cependant Lowe changfea d'intention.
Murât désirait s'emparer de toutes les marchandises anglaises, qui étaient en assez grande quantité à Naples, où elles passaient pour venir de l'Amérique; mais ne voulant pas. en même temps, se brouiller avec les Américains, il se servitde Suzzarelli pour trouver un moyen de distinguer les marchandises vraiment américaines de celles qui ne l'étaient pas.
le troiii|i('i" ([n'iinc sriili^ fois, cl c-cl.T pns n\("mo onlicronii'nt ; c.ir S.iliocti, eu lui (loiin;uil de l'arj^cnt pour les ÏViiis tli- son vovai^c do Vicnin'. lui • <li! (pi'il ne le <lonn;iil p.is pour li>s si^rviccs ([u'il av.tit roiidus au pul)li<-, |)arcc (pi'il croyait que la plus jjrandc partie dos choses qu'il lui avait dites étaient matériellement fausses, mais par la raison qu'il savait cpi'il fallait bien qu'il emplovàt quelque moyen pour gagner de l'argent, afin de faire exister sa famille.
MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE 385
Suzzarelli alla trouver sir Hudson Lowe, à qui il persuada qu'il serait dans le cas de rendre des services essentiels au gouvernement anglais s'il possédait le moyen de distinguer des passeports américains les faux passeports anglais. Sir Hudson lui en donna deux, l'un vraiment américain, et l'autre anglais, et contrefait. Il lui fit voir que la différence existait dans le timbre. Dans le passeport américain, les lettresinitiales, quoique les mêmes, étaient placées un peu au dessous. Muni de ces renseignements, Suzzarelli revint à Naples, et dans le commencement de 1810 on fit une saisie générale des bâtiments par ordre de Murat ; tous ceux que Ion trouva munis des passeports anglais dont nous venons de parler, furent confisqués. Tant que Saliceti vécut, on en confisqua peu, parce que celui-ci voulait maintenir Suzzarelli dans la faveur de Lowe. Ce fut au moyen de l'argent que produisirent ces confiscations de marchandises et de navires, que le roi Joachim équipa et paya l'expédition dirigée en 18 11 contre la Sicile. Saliceti, au moven de la duchesse de C*'*, avec laquelle il avait des relations, était instruit de presque tout ce qui se passait à la Cour de Palerme. La duchesse étaitfille delà princesse C***, épousede l'ambassadeur de Sicile il***, et placée près de la reine Caroline, dont elle avait la confiance. Son mari lui écrivait tout ce qui se passait à la Cour de**\Elle haïssait les Français, et Saliceti prétendait être républicain et détester le parti français. Elle établit une correspondance avec sa mère, qui l'instruisait de tout ce qui se passait, et elle recevait de Saliceti mille écus par
386 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE
mois pour les communications qu'elle lui faisait. En 1807 ou 1808, uncapitaine napolitain, nommé Mosca, lut envoyé de Capri par***, pour assassiner Joseph, frère de Napoléon, alors roi de Xaples. Afin de l'exciter à cet acte,*** lui donna une boucle de ses cheveux et une lettre écrite de sa main, par laquelle on lui promettait de le faire colonel aussitôt qu'il aurait mis son projet à exécution. Outre cela, il reçut de la princesse V** T*** une lettre dans laqu'elle on lui spécifiait tout ce qu'il avait à faire pour débarrasser le pays de l'usurpateur, et on lui donnait l'assurance qu'on remplirait scrupuleusement tous les engagements qui avaient été pris avec lui (1). Muni de tous les passeports nécessaires, il quitta donc Capri dans une felouque. L'un de ces passeports, qui était signé par un officier anglais, contenait des instructions, par lesquelles on requérait toutes les autorités de cette nation de donner secours et assistance au porteur, qui allait en mission secrète. Il débarqua à Motino, près d'une maison de campagne de Joseph, et son intention était de l'assassiner pendant qu'il serait à se promener dans le jardin. Tandis qu'il était à épier le moment favorable de frapper, il rencontra une jeune fille dont la vue lui causa une vive impression, et à laquelle il offrit quelques pièces d'or pour qu'elle consentit à l'écouter. Comme il vit qu'il ne pouvait pas réussir par cette voie-là. il cherciia à la séduire par des moyens phis élevés, commit 1 imprudence tle lui dire ([u'il
(1) J'iti vu CCS deux lettres et les imsseports eu ori<^in;iux depuis mon retour de Sniute-Hélène. (i>'ti^c de O'Mcara)
MÉMORIAL DE SAIXTE-HKLENE 387
était chargf' d'un gianclprojet, et que, si elle voulait consentir à ce qu'il désirait, il en ferait une dame du plus haut parage. La jeune fille fut alarmée ; ni la vue de l'or, ni les promesses qu'on lui faisait, ne purent la rassurer et la déterminer à rien accorder de ce qu'on lui demandait.
On donna des avisa la police ; plusieurs agents se rendirent aussitôt sur les lieux. Deux des associés de Mosca furent tués, et lui-même fut arrêté, après avoir fait une résistance désespérée. On produisit devant la commission militaire les lettres, la boucle de cheveux et les armes qu'on avait trouvées sur lui; la jeune tille vint aussien témoignage. Mosca dit, pour sa défense, qu'il n'était venu que dans l'intention de se jeter aux pieds du roi Joseph, de solliciter son pardonet lapermissionde rentrer h Xaples. Cependant, après sa condamnation, il avoua ses véritables projets : il mourut avec beaucoup de fermeté, et refusa de découvrir les noms de ses complices. Quelque temps après, on envoya un apothicaire napolitain, iîommé Gherardi ou^isconti, et ses deux fils, pour assassiner Saliceti. Cet homme vint d'abord à Ponza, d'où il se rendit à Capri, et de Capri à Xaples, où il débarqua pendant la nuit, portant avec lui une espèce de catamaran iun pétard), de la forme d'une bouée. Il fit si bien qu'on lui permit l'entrée de la maison de Saliceti, et même qu'on lui loua, sous les escaliers, une chambre, dont il fit une petite boutique d'apothicaire, dans laquelle il plaça une machine infernale. Saliceti, qui était allé à une partie de plaisir chez la princesse***, ne revint dans son palais qu'à
388 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE
minuit ou une heure du matin. Il descendit lestement de voiture, et, selon sa coutume, il monta les escaliers avec une grande vitesse : cela lui sauva la vie ; car la machine de l'incendiaire, à laquelle le feu avait été mis quelques secondes trop tard, n'éclata que lorsqu'il eut traversé quatre pièces de son appartement : Cipriani était avec lui au moment de l'explosion. Environ trente chambres s'écroulèrent entièrement, ou furent très endommagées, et le palais n'offrait presque plus qu'un monceau de décombres. Une des filles de Saliceti, la duchesse actuelle de***(l), fut ensevelie sous les ruines de l'édifice, où elle demeura pendant quelques heures : ce fut Cipriani qui, par les gémissements qu'il entendit, découvrit qu'elle n'était pas morte. Tandis qu'il suivait la direction de la voix, le plancher s'enfonça sous ses pieds, et il tomba dans la chambre au-dessous, mais heureusement sans éprouver aucun mal, et par làil se trouva près de la personne souffrante. On appela, et, après bien des peines, on parvint à tirer de dessous les ruines cette jeune dame à demi morte: quelqnes-uns des soliveaux s'étaient formés en croix audessus de sa tète, ce qui fut cause qu'elle conserva la vie. (Hierardiet ses fils furent arrêtés et jugés; les fils lurent fusillés; mais le père, à cause de son grand âge, fut condamné à un emprisonnement perpétuel. Immédiatement après cet événement, sir Hudson-Lowe écrivit une lettre à Saliceti, pour l'assurer (ju'il élait tout ii fait étranger à cet attentat, et qu'il
(1) (IcUo (lame osl encore vivante, et demeure à Naples. Je l'ai vue en 1819, et j'ai conversé avec sa sœur à Rome.
(Note de O'Mcara.)
MKMOniAL DE SAINTE-HKLÈNE 389
le détestait sincèrement, quel qu'en fût l'auteur. Saliceti soupçonnait le tambour-major du régiment de Vajro, alors à Xaples, d'être un agent de la reine Caroline, et il employa Suzzarelli pour s'en assurer. En conséquence, Suzarelli, qui connaissait très bien le tambour-major, saisit une occasion de lui parler, un jour qu'il se promenait et paraissait très mécontent. Il commença par se déchaîner contre la tyrannie sous laquelle gémissaient les Napolitains, et à dire que ce serait un grand bonheur pour lui de pouvoir sortir d'un lieu où personne n'était sûr de sa vie, et lui fit entendre que son intention était de s'échapper aussitôt qu'il pourrait le faire sans courir le risque d'être arrêté par la police, qui pourrait fort bien le faire fusiller, chose qu'il redoutait infiniment. Le pauvre tambour-major fit bientôt chorus avec lui, professa son dégoût pour le gouvernement actuel, son attachement ii celui de Caro Une, et finit par déclarer qu'il voulait aussi s'en aller le plus promptement possible. Sur cela, Suzzarelli lui proposa d'engager vingt ou trente soldats de son régiment à entrer, soit au service de Caroline, soit à celui de la Grande-Bretagne, et lui dit de leur faire siffuer une déclaration formelle de leur intention; ensuite il lui fit un don de deux cents écus pour réussir dans son plan, lui promettant que, dès qu'il aurait pu réunir ce nombre d'hommes, il leur procurerait à tous un moyen de transport pour l'île de Capri. Le taml)our-major sonda ses amis du régiment, et employa tous ses efforts pour les engager à entrer dans son projet, mais il ne put en déterminer
390 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE
que dix ou douze, encore étaient-ils si ignorants, qu'ils ne savaient ni lire ni écrire, et qu'il fut obligé d'écrire leurs noms lui-même avec ceux de ses deux fils. Il alla ensuite trouver Suzzarelli, comme ils en étaient convenus, lui apprit quelle avait été sa réussite, et lui fit voir la liste des noms. Suzzarelli en fit part a Saliccti, et le pria d'attendre qu'il eût réuni un plus grand nombre de victimes. Saliceti s'y refusa, en disant que la police devait employer toutes sortes de moyens pour découvrir les traîtres, mais non pas encourager ni déterminer personne h le devenir ; que son devoir, au contraire, était d'étouffer dans son orioine toute tentative semblable. Le tambour-major et ses associés furent arrêtés sur le champ. On trouva sur lui le fatal papier, et peu de temps après il fut pendu avec ses deux fils et quelques autres.
Suzzarelli se tint caché pendant quelques jours, puis il alla voir la veuve du malheureux tambourmajor, à qui il dit que son mari avait été près d'occasionner sa ruine ; qu'il était venu auprès de lui pour aviser au moven de sortir de Xaples, et qu'il lui avait promis, par pure amitié, de lui procurer les movens de passer à C.apri ; mais que tout avait été découvert ; qu'on l'avait pris, jeté dans un cachot, et qu'il aurait été pendu comme les autres, si, heureusement pour lui, il ne s'était trouvé dans les bureaux de Saliccti un de ses compatriotes qui s'était intéressé en sa laveur et avait travaillé à lui sauver la vie. Il dit cela avec tant d'apparence de véiité, que la pauvre femme le crut bonnement, le
regarda comme un bienfaiteur, et par la suite, quand elle se trouvait dans la peine, elle avait coutume de s'adresser à lui et de lui demander de temps en temps quelques écus. Deux ou trois jours après cette abominable scène, Cipriani dit à Suzzarelli : « Quel scélérat (mécréant es-tu, Suzzarelli ! Comment peux-tu apaiser les cris de ta conscience qui te reproche la mort de ces malheureux, pendus par suite de ton astuce? — Bah, répliqua Suzzarelli, sorio porci napolùanacci (ce sont de vilains pourceaux napolitains. »
En 1809, Saliceti, désirant savoir quand arriverait en Sicile le paquebot anglais, employa Suzzarelli. En conséquence, Suzzarelli écrivit au colonel Lowe, et lui dit que comme les dernières nouvelles qu'on avait reçues d'Angleterre étaient très fâcheuses et avaient jeté le découragement parmi les partisans des Anglais, qui v ajoutaient foi ; que même ceux qui n'y croyaient pas entièrement, craignaient qu'il ne fût arrivé quelque événement sinistre, il l'engageait à lui communiquer sur-le-champ ce qu'il pourrait avoir appris de nouveau, afin de relever le courage abattu de leur parti. Sir Hudson Eowe répondit qu'il était très porté à emplover tous les moyens possibles pour soutenir les sentiments loyaux des fidèles sujets du roi Ferdinand, mais que dans ce moment il n'avait pas de nouvelles authentiques ; que cependant il était certain que, sous peu de jours, il arriverait un paquebot d'Angleterre, et qu'alors il aurait soin de lui faire parvenir tout ce qui pourrait être favorable. Aussitôt
que Suzzarelli eut reçu ces renseignements et les eut transmisa Saliecti, on expédia le corsaire l'^rdito, avec la commission de croiser sur les côtes de la Sardaigne. Après quelques jours d'attente, il attaqua et prit le paquebot anglais, qui se nommait, à ce que je crois, le Succès. La malle fut jetée pardessus le bord du navire ; mais, dans la précipitation, elle resta suspendue à une amarre, et les hommes du corsaire français firent un tel feu de mousqueterie, que l'équipage du paquebot n'osa pas en approcher pour la couper, et de cette manière elle tomba dans leurs mains. On trouva parmi les dépèches des ordres relatifs à une attaque projetée contre Corfou, avec quelques lettres de l'amirauté, relatives au blocus de cette île. Cipriani dit que ce paquebot était commandé par un jeune homme d'environ vingt ans, et monté par h peu près quatorze hommes.
Suzzarelli extorquait de grosses sommes d'argent du colonel Lowe, sous divers prétextes, tels que pour indemniser ses agents de leur emprisonnement, pour des présents qu'il prétendait avoir faits à la police pour empêcher qu'il ne fût lui-même arrêté. C'était un homme immoral et vicieux, mais rempli de talents, et imposant par ses dehors et par ses manières. Quelquefois il essayait de tromper Saliecti par des contes merveilleux et par des projets de nouvelle invention, dont le but était de se faire donner de l'argent. Saliceti avait coutume de dire dans ces sortes d'occasions : Va a far credere qiiesto al co/onel/o tuo, c/ie à un cogUonc ; a me non puoi,
MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE 393
cJie ti coiiosco (11. Ne peux-tu pas dire tout de suite que tu as besoin d'argent ?
Suzzarelli, dans le but de brouiller le gouvernement anglais avec le gouvernement sicilien, fabriqua une lettre dans laquelle il imita l'écriture de Hudson Lowe. Dans le cours d'une conversation avec Cassetti, Suzzarelli lui dit que la reine Caroline Taisait le diable en Sicile, et qu'elle cherchait îi détruire tous les Anglais. Cela excita la curiosité de Cassetti, qui fit plusieurs questions à Suzzarelli. Celui-ci, après bien des difficultés, répliqua qu'il avait une lettre du colonel, qui contenait ces détails. Cassetti demanda, avec beaucoup d'empressement, à la voir. Suzzarelli se fit encore longtemps prier, et lui permit enfin d'en prendre lecture. Dans cette lettre, on traitait les Napolitains de misérables, sans foi et sans honneur ; on conseillait à Suzzarelli de s'en méfier : on assurait que la reine Caroline avait formé un complot d'assassiner tous les Anglais en Sicile ; que les barons étaient tout prêts à courir, les armes à la main, et à les massacrer ou à les chasser de File. Il termina par déclarer qu'en conséquence de cette découverte, le gouvernement anglais avait résolu de s'emparer de la personne de la reine, et de placer la Sicile sous sa protection. Cassetti demanda instamment la permission de garder la lettre, ce que Suzzarelli refusa ; mais il lui en donna copie, en promettant qu'il réfiéchirait s'il n'y avait pas d'inconvénient à lui laisser l'original.
(1) « Va faire croire cela à luii iinix'-cile de colouel ; cela uc passera pas avec moi, qui te connais. »
394 MKMORIAL DE SAINTE-Ill- LENE
Il alla ensuite trouver Saliceti, auquel il rapporta que Cassetti avait mordu a Ihauieçon. Afin de ne négliger aucune précaution, Saliceti pria Suzzarelli d'envover chercher le maître d'école anglais a leur service, qui contrefaisait parfaitement les écritures, afin d'examiner si celle du colonel avait été bien imitée par Suzzarelli. Après l'avoir examinée, celui-ci déclara quil croyait qu'on découvrirait la fraude. On lui ordonna donc de copier la lettre, et il imita si parfaitement l'écriture de sir Hudson Lowe, que ce dernier y fut par la suite trompé lui-même.
Le lendemain, Suzzarelli la donna ii Cassetti, en l'exhortant de ne la montrer ni la perdre, et en assurant que sa vie en dépendait. Cassetti s'empressa aussitôt de se rendre à Palerme, et la présenta il la reine. Cette princesse, furieuse, envoya chercher John Stuart, qui était alors ii Palerme, lui présenta la lettre contrefaite, et insista pour que Ion infligeèit une punition exemplaire au colonel Lowe, qui avait osé compromettre son nom de cette manière. Sir John Stuart envoya sur-le-champ, pour éclaircir cette affaire, chercher le colonel Lo-we. Lorsqu'on lui fit voir la lettre, il fut obligé de reconnaître que c'était son écriture, tant elle était bien imitée ; mais il déclara (ju'Il ne crovait pas avoir jamais écrit rien de semblable, et qu'il ne j)ouvait pas non plus trouver aucune trace de cette lettre dans son registre de correspondance. Dans le temps que Suzzarelli forgeait cette lettre, la police envoya à dessein quelques bateaux qui s'empa-
MKMOIUAL DE SAINTE-HKLEXE 395
rèrcnt de celui du colonel, venant de Caprl. Le lendemain, Suzzarelli écrivit au colonel, pour lui apprendre que son bateau avait été saisi ; et qu'il ignorait quelles dépêches il lui avait envoyées, puisqu'elles étaient toutes tombées dans les mains de la police.
On emplovait ordinairement ^laresca pour se rendre auprès du colonel dans le bateau d'Antonio. Sir Hudson appelait ordinairement Suzzarelli et Maresca siii camjjioni [ses champions). Maresca avait deux fils, qui, avec Antonio, le batelier et ses fils, étaient fidèles à sir Hudson Lowe. Vers le milieu de 1809, sir Hudson Lowe commença à soupçonner Suzzarelli : celui-ci se rendit effrontément à Capri, où il employa son éloquence avec tant d'efficacité, qu'il convainquit sir Hudson de sa droiture, le persuada qu'il était l'homme auquel il devait avoir le plus de confiance, et qu'il était entièrement dévoué à son service. A son retour, Suzzarelli alla trouver Saliceti, et lui rapporta toute la conversation ([ui avait eu lieu entre eux, en l'assaisonnant de plusieurs traits satiriques dirigés contre le pauvre colonel. Quand Saliceti, voulait se soulager du tracas des affaires et s'amuser un moment, il avait coutume de faire venir Suzzarelli; celui-ci. qui avait beaucoup d'esprit, l'égayait aux dépens de la bonhomie du colonel, qui se laissait tromper aussi grossièrement.
On forma divers plans pour décider le prince de Canosa à débarquer sur la côte de Xaples; mais heureusement pour lui, il ne voulut acquiescer à aucun ; car, s'il l'eût fait, les mesures étaient si bien prises,
390 MÉMORIAL DE SAIXTE-HELEXE
qu'il eût été arrêté et fusillé dans les vingt-quatre heures. Tandis que Suzzarelli continuait ainsi ses opérations, il arriva de la police de Paris une lettre qui contenait, en substance, qu'on avait appris qu'un certain Suzzarelli. émigré corse, aux gages de l'Angleterre, était employé à Naples comme espion pour les Anglais; et l'on priait Saliceti de le faire arrêter et juger par une commission militaire, et faire exécuter la sentencedans les vingt-quatre heures. Saliceti envova chercher Suzzarelli, lui remit la lettre en main propre, en l'engageant à la lire. Puis, il écrivit à la police de Paris, pour lui faire connaître la nature des relations de Suzzarelli avec sir Hudson Lowe, affirmant qu'un tel homme était un trésor pour lui. Suzzarelli était trop adroit pour ne pas prohter de l'avantage que lui donnait cet incident. Il s'en servit pour soutirer de nouvelles sommes de sir Hudson Lowe, sous le prétexte qu'il avait été forcé de faire de grands cadeaux à quelques membres de la police ; et, ajoutant que si ce neùt été à cause de Franceschi(i', son ami et son compatriote, au service de Saliceti, qui avait beaucoup dinfluence, il aurait été infailliblement arrêté et fusillé.
On fit prévenir Saliceti que Cassetti avait l'intention de le poignarder. Quoique Saliceti najoutàt pas foi à cette assertion, il résolut cependant de prendre quelques précautions. En conséquence, un soir que Cassetti se présenta, on se saisit de lui et on le fouilla soigneusement. Cependant on ne put rien trouver qui
(1) Ce fui la raison pciiir la(|ui'llc f.ij>riani n'avait jamais pris le iioiu de Franchoschi à Ijniule-Hulcuo.
MÉMOniAL DE SAINTE-HELENE 397
put justifier une telle mesure. Après l'avoir soumis ô cette épreuve, on lui donna la permission d'entrer, et alors il se plaignit hautement de l'indigne traitement qu'on lui avait fait. Saliceti fit semblant d'être dans une entière ignorance de ce fait, et affecta le plus grand étonnement. Il fit venir l'officier de là' gendarmerie, et, d'un air fâché, lui demanda comment il avait osé se conduire ainsi envers un homme d'honneur comme Cassetti.
L'officier, qui savait à quoi s'en tenir, prétendit qu'il y avait une méprise, et, par ordre de Saliceti, il fit beaucoup d'excuses à riiomine d^honneur. — Je vis, dit Cassetti, qui, tout roué qu'il était, fut cependant pris pour dupe, le feu sortir des yeux de Saliceti, tant il était irrité de l'indigne traitement auquel j'avais été exposé.
Suzzarelli, pendant qu'il était en Sicile, eut un entretien avec un des Ronco, capitaine de brigands, sous les ordres d'un certain Piccioli, natif de Cheti, et qui était au service de ***. Ces partisans avaient l'habitude de débarquer dans la Calabre et d'y comrnettre des déprédations. Piccioli, ennuyé d'être au service de ***, et désirant faire quelque chose d'assez important pour lui mériter son pardon et obtenir du service de Murât, off'rit, par l'entremise de Ronco, de faire débarquer sa troupe, de nuit, et sur un point de la Calabre dont on conviendrait, et de la livref entre les mains de la justice napolitaine. Suzzarelli en parla à Saliceti, et proposa d'envoyer un bâtiment pour la passer de Sicile en Calabre, sous prétexte de débarquer sur quelque point où elle trouverait II. 23
398 MÉMORIAL DE SAIXTE-HKLÈNE
l'occasion de faire quelque riche butin. 11 espérait, au moyen de Ronco, de faire réussir ce plan ; mais Saliceti, qui doutait du courage personnel de Suzzarelli, lui dit qu'il était plus habile à faire des propositions et (ormer des projets, ([ue propre ii en exécuter un de la nature de celui dont il était question ; et il le renvoya. Un certain Spadaccini était présent lorsque cette proposition fut faite; c'était un Napolitain, avoué de profession et espion secret de l'intérieur, au service de Saliceti. 11 était, en apparence, attaché a l'ancien ordre de choses; et afin de mieux tromper les partisans de la famille exilée, il se fit arrêter et jeter en prison pai* ordre de Saliceti. Il V fut retenu, comme suspect, pondant quatre mois, et traité en apparence avec beaucoup de rigueur ; mais le fait est qu'on lui permettait de faire ce qu'il voulait, et que toutes les nuits il était libre de sortir, déguisé, de sa prison, et d'aller se divertir avec d'autres agents secrets, ses confrères. C'était un homme hardi, résolu, et que son courage rendait capable d'exécuter tcute espèce d'entreprise hasardeuse. Il revint chez Saliceti, à qui il dit que le projet proposé par Suzzarelli était un projet de pail/e, et qu'il était la seule personne f[ui put le faire réussir, étant intimement lié avec Piccioli, puisqu'ils avaient été élevés ensemble au collège, et qu'ils demeuraient h côté Tiin de l'autre. Saliceti lui promit six mille écus en cas de succès; mais il déclara que, s'il ne réunissait pas, non seulement il ne donnerait rien, mais encore qu'il lui retirerait la permission dont il jouissait alors, ajoutant qu'il ne lui
MUMDIUM UK S\l\n-HKIKNK
avîuiorruîl pas d'argiMit, inuis qu'il ferait mettre six roiupaiiuies de l'eiulannerit^ eorse sous ses ordres. SpadaetMiii aecepla sur-le-el\ani|> relie olVre et se rendit it Peseara d où \\ envoxa mi messager à Pieeioli, qui elait alors ii l\oe»di
A l'arrivet» «l(> Pieeioli, ils «muimiI oiistMidde une It»tii;iie conltMtMU'o, dans huniolK" ils arran^èretit leurs plans diabolinues. Quehjues jt)urs après, Piceioli del>ari|ua dans le i;(»lte île rareute, avee sa troupe, eousistaul eu soixaute-dix à qvuitre-viugis vagal>ouds. tous i,'(v;^' ({i /i/mttiz.wrn'. t|ui s'étaient signalés par leurs vols et leurs assassinats le long des eûtes, et qui étaient la terreur du rovavMue de Naplt^s. l'es misiMaiiles s avaueèreut dans les n\ontagnes, et, ilans leur route, ds enlevèrent une eseorte et le nuuilant «l(> trois luois îles eoulribulious du dislriet. qu'elle eonduisait au trésor roval. Dans les Ahluuzes, Pieeioli les enuaj^ea. ilt> nuit, dans un delile, et. sous prétexte de reconnaître la roule, ee t raille se p«>ita en avant, l.t^s i;eiulartues étaient eu enihuseatle le long des arbres; et aussitôt que Pieeioli lut arrive ii ujie eertaitu^ distanee. il se joignit il eux. Alors ils eoiuiueneèrent ii taire leu sur les hrigatuls trompes. v\ It^s luassaerèrenf tous jusqu au dernier. Certaineiuenl ils avaient mérite la mort ; mais la eonduite de leur chef n'en est pas moins inlàme. Après eet exploit, Spadaeeini et Piccioli revinrent ii N.qdo, oii le premier reeul la récompense de son entreprise, et le dernier son pardon. C.ej)endant Saliceti regarda l "action que venait de connncllre ce Piccioli comme tMant d une nature
si noire et si atroce, qu'il ne voulut ni le voir, ni permettre qu'on l'employât.
Vers la fin d'octobre 1808, le roi Joachim, trouvant que l'occupation de Capri par les Anglais causait un très grand dommage au commerce de sa capitale, et alarmé des projets d'assassinat formés par des personnes qui venaient de cette ile et qui étaient soudoyées par C*** ; considérant en outre qu'on pouvait le blâmer de permettre que les Anglais restassent en possession d une île si près de Xaples, résolut de s'en emparer par un coup de main. Les préparatifs se firent avec vigueur. Ce fut alors que Suzzarelli et ses associés trouvèrent le secret de persuader à sir Hudson Lowe qu'ils étaient destinés contre l'ile de Ponza.
Tout étant préparé, on tint un conseil de ministres peu de temps avant l'attaque. Quelques personnes désiraient que Suzzarelli continuât à tromper sir Hudson jusqu'à la fin I). Mais l'un d'eux fut d'un avis contraire ; il fit observer que la réussite de cette attaque était incertaine, et que si elle venait à échouer, le colonel Lowe s'apercevrait qu'il avait été trompé par Suzzarelli, et lui retirerait sa confiance. Il pensa donc qu'on ferait bien, pour prévenir cet inconvénient, de permettre h Suzzaielli d'avertir sir Hudson LoAve de la destination réelle de l'expédition, quelques heures avant qu'elle mit à la voile ; que, jusqu'à ce moment, Suzzarelli devait
(1) Co fait me fut rapporté, en 1819, par le iiiinistrc lui-nioiiu' : mais je m'abstiendrai de citer son nom, pour des raisons ([u'on pput nisém -nt deviner.
■ (y'nic de O'Mcôra.) ■
MÉMOIUAL DE SAINTr-HKLÈNE 401
continuer à le persuader qu'on en voulait à Ponza ; en sorte que, quel que fût révénement, il ne put être compromis. On avait besoin d'un grand nombre d'échelles pour l'assaut, et il paraissait difficile de les faire confectionner sans que sir Hudson Lowe en eut connaissance; que s'il en était averti, on tomberait dans le double inconvénient de compromettre Suzzarelli et d'indiquer tout d'un coup le vrai but de l'expédition. Cela parut d'abord une difficulté insurmontable. Cependant la personne dont nous avons déjà parlé, suggéra un expédient ingénieux qui atteignit parfaitement le but. Le jour qui précéda celui indiqué pour l'attaque, la police ordonna à tous les hommes chargés d'allumer les réverbères de la ville de se réunir le jour suivant, à une certaine heure, avec leurs échelles. Pendant la même nuit, Suzzarelli prévint à la hâte Lowe que l'ile serait attaquée le lendemain, et il joignit même une copie de la proclamation qui serait faite aux troupes. On pensa que ce renseignement tardif ne servirait qu'à augmenter la confusion parmi la garnison. L'expédition, consistant en seize à dix-huit cents hommes, sous les ordres du oénéral Lamarque, mit à la voile de la baie de Naples, le 4 ou 5 octobre, et arriva sous les rocs de Capri, sans avoir été inquiétée par l'escadre anglaise, qui, supposant que c'était contre Ponza qu'était dirigée l'attaque, veillait à la défense de cette ile. Capri avait une garnison composée du régiment royal corse, du régiment royal de Malte, et de quelque artillerie anglaise. Il n'est peut-être pas dans le monde une
île qui présente plus d'obstacles naturels à surmonter pour être emportée cFemblée. Les neufs dixièmes de sa circonférence consistent en rocs escarpés et perpendiculaires, qui s'élèvent à plusieurs centaines de pieds au-dessus de la mer. Tous les lieux abordables sont fortifiés, et on avait mis en batterie quarante pièces de canon dans les forts.
Les Français débarquèrent, malgré tous ces obstacles de la nature et de l'art. Dans quelques endroits, ils furent obligés de franchir les précipices à l'aide d'échelles posées sur des bateaux vacillants. Le régiment royal de Malte, soit par lâcheté, soit qu'il eût été corrompu par le champion Suzzarelli, posa les armes et refusa de combattre. Les soldats furent faits prisonniers malgré les efforts de leurs officiers, dont plusieurs périrent avec le commandant du régiment. De cette manière, on enleva les forts Sainte-Barbe et Ana Capri, qui forment la sommité de l'ile. Le seul chemin de communication qui existe entre Capri et la citadelle, et les forts où étaient sir Hudson et la garnison, consiste en un escalier de quatre à cinq cents marches, sur lequel, en plusieurs endroits, une personne seulement peut monter ou descendre. Cet escalier était défendu par plusieurs pièces de canon. Malgré cela, les troupes françaises firent l'attaque, réussirent et investirent la ville. On attela cinquante hommes à quelques pièces de vingt-([uatre, et en une nuit on les hissa sur le haut du mont Solaro, le point le plus élevé d'Ana Capri, et ([ui commande la citiidelle. Pendant toute la durée de son commande-
MÉMOniAL DE SAINTE-HELKXE 403
ment, sir Hudson Lowe avait négligé de fortifier ce côté, croyant bien qu'il était impossible de faire passer des pièces de gros calibre sur les côtés escarpés de la montagne. On éleva des batteries en face de la citadelle pour la foudroyer ; et d'autres, qu'on garnit de fourneaux pour chaulFer les boulets, furent placées le long de la baie, afin de se défendre contre l'escadre et contre la llotille anglaise, qu'on voyait s'approcher du côté de Ponza. On envoya aussi de Naples quelques renforts que l'on débarqua près de Tiberius's-Bath (les bains de Tibère), en sorte qu'en peu de jours sir Hudson Lowe capitula et rendit aux Français l'ile, les forts, l'artillerie, les munitions et les magasins.
On appelait ordinairement Capri le Gilbratar de Naples, et les obstacles qui semblaient s'opposer ii ce que l'on s'en emparât, et même à ce qu'on put y débarquer, étaient tels, que Saliceti, lorsqu'il visita l'ile après sa prise, ne put s'empêcher de s'écrier : « Tij ai troin'é les Français, mais Je ne puis pas croire qu'ils y soient entres. »
Quand l'expédition, commandée par le lieutenantgénéral sir John Stuart et par l'amiral Freemantle, composée d'environ dix-huit à dix-neuf mille hommes, quitta la Sicile en 1809, l'avis de l'amiral était d'abord que l'on débarquât entre Portici et Castellamare, et qu'on attacpiàt immédiatement la ville de Naples.
Sir Hudson Lowe était avec l'armée. On consulta Suzzarelli. Son opinion fut que les Anglais devaient, au préalable, en s'emparant des iles d'Ischia et de
404 MÉMOKIAL DE SAINTE-HÉLKNE
Procida, s'assurer un point d'appui qui facilitât toute retraite en cas d'événement, après quoi ils débarqueraient h Baja, dont la garnison, disait-il, était commandée par un colonel corse de ses parents, qui pour une certaine somme, et avec l'assurance d'obtenir le même ranor dans l'armée anglaise livrerait la place après avoir fait une feinte résistance. Il ajoutait que, pendant ce temps-là, le parti anglais et celui de Ferdinand, combineraient leurs plans pour les aider à rassembler les partisans . On suivit malheureusement ce conseil. Il n'y avait alors que quatre mille hommes^dans la ville de Naples ; comme la plupart des troupes françaises étaient en marche vers l'Allemagne (c'était un peu avant la bataille de Wagram), on avait ordonné aux troupes qui étaient dans la ville, si les Anglais tentaient un débarquement, de la quitter et de se retirer au fort Saint-Elme, pour y rester jusqu'à ce qu'elles fussent secourues. Elles avaient également reçu l'ordre de ne pas tirer surlaville de Naples, si les Anglais s'en emparaient. Le trésor, tout le bagaoe du roi et de la reine, les bijoux de la Couronne, beaucoup d'objets précieux, étaient empaquetés, ainsi que d'autres elTets appartenant aux principaux personnages de la Cour, et tout était prêt à partir au moment où les Anglais effectueraient leur débarquement. On n'aurait fait que peu ou point de résistance. Il y avait diverses frégates et un vaisseau de soixante-quatorze sur le chantier, d'immenses magasins, deux à trois cents bâtiments marchands, et une flottille considérable : tout cela sérail devenu la proie des Anglais, at-
MlblOIilAL DE SAIXTE-HKLÈXE 405
tendu que Murât ne voulait pas compromettre la ville, en essayant une défense inutile. Saliceti était à Rome à la première apparition des Anglais. Murât perdait la tête, ne pensait qu'il sauver ses trésors. Mais la reine, qui avait plus de fermeté et de talent que son mari, envoya Cipriani avec une note à Saliceti, le priant de revenir à Naples sans perdre de temps; que le roi n'était pas en état de donner des ordres ; qu'enfin tout dépendait de sa présence. Cipriani cacha cette lettre dans la semelle de sa botte, et après avoir éprouvé quelques difficultés et n'être échappé que par hasard aux brigands qui se trouvaient près de Terracina, il parvint ;i Rome. S'il réussissait à ramener Saliceti, il devait revenir avec la plus grande promptitude à \aples, et, dans un lieu convenu, près de l'entrée de la ville, tirer son mouchoir et paraître s'essuyer le front ; sinon il devait continuer sa route. Il vit Saliceti vers les deux heures du matin, et lui communiqua toute l'affaire. Saliceti, après avoir lu la lettre de la reine, demanda ce que faisaient Suzzarelli et Maresca. Cipriani répondit « qu'ils étalent à \aples et s'efforçaient de persuader aux généraux anglais de ne point débarquer entre Portici et Castellamare, mais d'attaquer Ischia. — Bravo, Suzzarelli ! s'écria Saliceti, ils sont perdus; mais s'ils débarquent entre Portici et Castellamare, c'est nous qui le sommes. » Saliceti envoya en avant Cipriani, qui revint à Naples avec une célérité dont on n'avait pas encore eu d'exemple et qui fii le signal convenu. Il fut bientôt suivi par Saliceti, qui, à son arri-
40G MKMOlîlAL Di: SAINTE-IIÉLÈXE
vée, trouva les chevaux sellés, le roi lui-même dans la rue, et sur le point d'abandonner la ville à sa destinée. Saliceti, d'un ton brusque, dit ;i Murât qu'il ne méritait pas d'être roi s'il ne défendait pas son peuple, et finit par l'assurer qu'il allait tout diriger au nom de Napoléon s'il n'adoptait pas des mesures de défense. Murât, confus, rentra dans son palais, et sur-le-champ on rappela les troupes de l'intérieur et celles qui étaient en marche pour l'Allemaane.
On fit venir le quatrième régiment de dragons de l'Abbruzze, et l'on prit toutes les mesures nécessaires. On plaça du canon dans les rues. Les artilleurs, la mèche allumée, reçurent publiquement l'ordre de faire feu sur tout rassemblement du peuple. Saliceti envoya chercher ceux qu'il regardait comme suspects, et leur dit qu'il ne pouvait se fier à leur simple parole de rester tranquilles et de ne se mêler en rien de ce qui allait avoir lieu. Il finit en leur demandant, d'un ton grave, quelle garantie ils pouvaient lui donner de leur conduite. Etonnés de cette façon d'agir, ils demandèrent, après quelques instants d'hésitation, qu'on les mît dans un fort jusqu'à ce que tout fût terminé, ce qui fut exécuté surle-champ. Tandis que Saliceti agissait publiquement de cette manière, et qu'il ordonnait qu'on fit usage de tous les moyens de défense pour encourager ceux qui étaient fidèles et efï'rayer les mécontents, il avait en même temps renouvelé l'ordre que si les Anglais débarquaient, les troupes eussent à évacuer la ville et à se retirer dans les forts, jusqu'à ce que des forces
MÉMOKIAL DE SAIXTE-HKLENE 407
suffisantes fussent revenues de rintérieur; et que la chance offrit quelque apparence de succès. On parvint en trois jours à réunir une force respectable, et toutes craintes cessèrent.
Saliceti était républicain par principes, et il aurait concouru ;i l'établissement de ce gouvernement en Italie, s'il y eut eu quelque probabilité qu'il s'y maintint. Il mourut quelques heures après avoir diné avec un de ses ennemis, avec qui ils s'était réconcilié, ce qui donna lieu de supposer qu'il avait été empoisonné.
Cependant les opinions furent, à cette époque, partagées h cet égard. Les médecins français attestèrent le fait, tandis que les italiens le nièrent : on ne découvrit aucune trace de poison à l'ouverture du corps. Quand Napoléon apprit la mort de Saliceti, il s'écria : Seu/, il valait une armée de cent mUle hommes (1).'
Les détails que l'on vient de lire ont été confirmés par l'un des ministres qui étaient alors auprès du roi
(1) Saliceti avait étc' noiiimi', en 1806, ministre de la police générale à Xaples, auprès de Josepii Napoléon ; puis, il eut presque en même temps le portefeuille de la guerre ; concentra ainsi entre ses mains toute la force du pouvoir. 11 montra dans ces fonctions de grandes qualités et ce caractère ferme qui ne l'abandonna jamais. Cet état de choses subsista jusqu'à l'arrivée de Murât, qui, craignant l'influence de sa femme Caroline, à laquelle Saliceti s'était uni dans l'intention do le diriger, enleva a celui-ci le portefeuille de la guerre pour le donner au général Reynier. Puis, bientôt après, le roi ayant décrété qu'il excluait du service de Naples tous les Français non naturalisés, Saliceti fut forcé de revenir à Paris, d'où l'empereur l'envoya, en 1809, faire partie de la Consulte qui devait prendre possession de Rome. Il était dans cette ville lorsqu'une armée anglo-sicilienne débarqua en Calabre. Aussitôt il se rendit à Naples, qiu' l'ennemi menaçait, y reprit ses anciennes fonctions, organisa la g-ardo nationale et rétablit l'ordre et le calme au milieu de la confusion générale. Quelque temps «près, le roi Murât donna à Magrelli le portefeuille de la police, et Saliceti mourut subitement le 23 décembre 1809, au sortir d'un diner que lui avait donné le nouveau ministre. Le bruit courut qu'il avait été empoisonné, et les personnes intéressées à détruire ce bruit n'v sont point parvenues. Napoléon dit en apprenant cette nouvelle : i( L'Europe vient de perdre une de ses tètes les plus fortes. »
408 MÉMOKIAL DE SAINTE-HÉlÈNE
Murât, et l'existence des lettres de sir HudsonLowe à Suzzarelli est prouvée. Napoléon, à qui je fis part de quelques-unes de ces circonstances, me dit, en outre, qu'il était instruit de la manière dont nous étions trahis par nos espions à Xaples; et il ajouta que Cipriani, qui avait été un des principaux agents, me fournirait, si je désirais, de plus amples renseignements. 11 a t'ait la remarque que les Français, étant catholiques romains, avaient un avantage sur nous, qu'ils puisaient dans leur religion même, parce que les espions italiens étaient tentés de croire que non ■setïlemént il était inutile de remplir leur engage- Tiient avec des hérétiques , mais encore qu'ils crovaient faire un acte méritoire en leur manquant de parole. '•'^'f£ décembre. ■ — Mademoiselle V***, jolie fille et "femme de chambre de ^Ime. Lowe, est venue au- 'jourd'hui de Plantation-Hoiise à Longwood, montée sur un des chevaux du gouverneur, et munie d'une lettre du major Gorrequer, qui portait que sir Hudson Lowe avait t)ublié de laisser nwe passe pour elle avant d aller en ville, et qui engageait le capitaine Blackeney à le recevoir : elle resta près de deux heures à Longwood. Pendant ce temps, elle traversa presque toutes les chambres de la maison; les domestiques français étaient si enchantés de l'apparition d'une jeune et jolie fille, que leur galanterie ne leur permit pas de lui rien refuser. Elle désirait beaucoup qu'on lui permit de pénétrer auprès de Napoléon, et elle avait même ouvert à moitié h> porte de la chambre où il était, dans le dessein d'y entrer ; mais elle lut retenue par Saint-Denis. Elle persuada
cependant aux domestiques qu'ils pouvaient lui permettre de le regarder pendant quelque temps à travers la serrure, ce qu'elle fit réellement (i).
7 décembre. — J'ai dit à Baxter que Napoléon a enfin consenti à prendre une médecine, que je lui ai administrée moi-même, et qui lui a facilité quelque soulagement, M. Baxter pensa, comme moi, qu'il serait convenable de lui procurei' une demeure autre que celle de Longwood, dont la triste et rigoureuse exposition ne peut lui être favorable, et où le vent froid du sud-est, qui règne constamment, lui occasionne des afifections catarrhales toutes les fois qu'il sort.
0 décembre. On a fait un signal de Planlalion- Hoiise pour que j'eusse à m'y rendre ; bientôt après mon arrivée, sir Iludson Lowe m'a dit, d'un ton sérieux, qu'il m'avait envové chercher pour une affaire étrangère h ma profession, ajoutant qu'il avait un grand sujet de blâmer ma conduite. Ensuite il me demanda si je n'avais point entretenu de correspondance ou si je n'avais pas servi d'intermédiaire à une communication des Français avec quelques personnes de l'île. Je fus surpris de cette interpellation, et je répondis que je ne savais ce dont il voulait parler. Il renouvela plusieurs fois ses interrogations, et ajouta qu'il n'entendait pas dire que
(1| Peu (le ti'inps apivs la jeune personne quitta Sainte-Hélène : on fit <"ourir le bruit (pi'elle «'tait enceinte. Elle tut aeconipagnc'e, à bord du bâtiment, pai- sir Thomas lieade, et le «rouverneur lui ténioijina tous les égards imaj^inables. On fit diverses conjectures à Longwood relativement à la cause de la visite de cette jeune leiume dans de telles circonstances. Le lecteur ne manquera pas d'en deviner quelques-unes.
(yole de O'Mcara.J
410 MK.MORIAI- DE SAIXTE-HÉlÈNE
j'eusse iavorisé des Intelligences pour aider à la fuite du général Bonaparte, mais qu'il voulait parler de communications d'une autre nature. Je lui ai répondu que si l'on me regardait comme ayant favorisé des communications ou des correspondances en faveur des Français, pour avoir été dans les boutiques acheter divers articles pour les comtesses Bertrand et ^lontholon et pour d'autres personnes de Longwood,je me reconnaissais coupable. Il a ensuite demandé si je n'avais pas écrit en ville à une personne de lui envoyer quelques articles pour Mme Bertrand. J'ai répondu que oui; que j'avais écrit à M. Durling d'envoyer quelques balais, quel((ues petits meubles et autres articles de ménage. Le gouverneur a prétendu que c'était une infraction à ses ordres, puisqu'il m'avait défendu de me mêler d'autre chose que de ce qui avait rapporta mes fonctions de médecin. «Quel besoin aviezvous de faire cela? Si Mme Bertrand manque de quelque chose de ce genre, qu'elle s'adresse h l'officier d'ordonnance. Pourquoi donc ne l'a-t-elle pas fait?» J'ai répondu d'abord que la propreté était nécessaire pour empêcher la maladie, et qu'ainsi tout ce qui y était relatif entrait dans les attributions de la médecine ; que d'ailleurs l'officier d'ordonnance se trouvait absent de Longw(>od quand on m'a fait la demande de ces bagatelles ; que même, s'il eût été présent, la décence eût empêché une dame de s'adresser ii lui pour se pourvoir de certains articles nécessaires aux femmes, et dont elle pouvait sans inconvénients parlera son chirurgien; et
MEMORIAL DE SAlNTE-HÉLiiNE 411
qu'il m'était impossible de considérer comme un crime l'action toute simple de charger un marchand d'acheter des ustensiles de ménage (que je nommai), ou de semblables articles, pour Mme Bertrand ou pourmoi-mème. Son Excellence, commedecoutume, se fâcha extrêmement, et dit qu'il ne permettait pas de l'insulter en sa qualité de gouverneur. Il me demanda ensuite avec emportement comment j'avais osé commander, sans le consulter, des articles qui ne devaient pas être fournis par les magasins du roi, et les porter au rompte de ces magasins. Je lui ai répondu que je n'avais pas parlé de les porter au compte des magasins du roi. On examina là-dessus ma lettre ii M. Durling,que le gouverneur avait en son pouvoir, et qui confirma mon rapport. Malgré cela, le gouverneur continua ses injures, et ilfitquelques remarques assez grossières sur la délicatesse des dames françaises.
J'ai demandé des ordres par écrit, afin d'éviter à l'avenir ces erreurs et ces inconvénients; mais il a refusé de m'en donner. J'ai alors demandé, dans le cas où les dames me chargeraient d'acheter quelques articles pour elles, quelle réponse j'avais à leur faire. Après quelques moments d'hésitation, il a dit que « si elles me priaient d'acheter moi-même quelque chose pour elles, je pourrais le faire, mais que, si elles me demandaient de charger une autre personne de leur rendre le même service, je devais m'y refuser nettement. »
Il conserva sa très grande colère pendant quelque temps, et j'eus toutes les peines du monde à m'em-
412 MÉMOlilAL DE SAIXTE-HÉLKNE
pêcher tle sourire de la manière sérieuse avec laquelle il traitait un sujet d'une si mince importance.
Aucun changement remarquable n'a eu lieu dans l'état de Napoléon, ni dans les svmptomes de sa maladie. J'ai eu avec lui quelques moments d'entrer tien, au sujet des libelles publiés contre sa personne.
(( De tous ces libelles ou pamphlets qui ont été vomis contre moi, a-t-il dit, et dont vos ministres ont inondé l'Europe, pas un n'arrivera iila postérité. Pendant le règne de Louis XIV," et même celui de Henri lY, la presse a enfanté un grand nombre de ces écrits, dont il serait impossible aujourd'hui de trouver un seul. Les productions des misérables pavés par vos ministres ! 1) pour danser sur les ruines de leur propre pavs, seront anéanties delà même manière. Quand on m'a demandé d'écrire ou défaire écrire, en réponse ii ces libelles, j'ai répondu : une victoire, un monument de plus, est la véritable réponse. D^iùWeurs, on n'aurait pas manqué de dire que je payais pour faire faire ces réfu^ations, ce qui en eût ôté tout le mérite. La postérité jugera sur les faits. La calomnie a épuisé tout son poison sur ma personne; je vais désormais, gagnci" tous les jours dans l'opinion du siècle. La première fureur une
(1) La haine qui déversait ses poisons contre la personne de Napoléon existe encore dans presque toute sa. force même après son décès. On en trouve un exemple dans la réponse qui est échappée, à ce qu'on assure, •le la bouche d'un secrétaire d'Etat, et que voici : quand on lui apprit <Hii', i)i'U de temps avant sa mort. Napoléon avait ordonne qu'on ouvrit sou corps, qu'on en retirât son cœur, pour le mettre dans l'esprit de vin, et l'envoyer à l'impératrice Marie-Louise, ce ministre dit aussitôt : u On mirait ùii le jeter dans de lu ihaiix e/et. »
(.Yo/f de O'Meara.)
MKMOHIAL DE SAIXïE-HÉLÈNE 413
fois passée, je ne conserverai plus pour ennemis que les sots ou les méchants. Quand on ne pourra plus trouver de traces de tous ces libelles, les grands ouvrages composés sous mon règne, les monuments que j'ai (ait construire, et le code des lois que j'ai créées passeront aux siècles futurs, et les historiens il venir me vengeront des injustices auxquelles j'ai été en butte de mon temps. »
Napoléon me dit que Tallevrand avait été le premier à lui suggérer ridée d'une invasion en Espagne, ou de l'invasion d'Espagne.
Dans l'entretien qu'il a eu avec moi relativement à la politique des ministres anglais, Napoléon m'a dit qu'il eût mieux valu pour 1 Angleterre qu'on l'eût laissé sur le trône, attendu que la Russie, l'Autriche et la Prusse, par un motif de jalousie, auraient lait alors à la Grande-Bretagne des avantages commerciaux. Rien actuellement ne s'oppose k ce que ces puissances ne prennent des mesures rigoureuses pour faire leur propre commerce au détriment de celui de l'Angleterre. Que, d'un autre côté, avant une crrande influence sur la nation française, et en étant aimé, il aurait pu signer avec les Ano-lais un traité de commerce avantageux, qui ne peut avoir lieu aujourd'hui sur les bases qu'il aurait établies; qu'on n avait rien à redouter de la France sur mer. « La France n'est redoutable, a-t-il ajouté, que lorsqu'elle a sur pied une armée de cinq cent mille hommes. Les alliés, d'ailleurs, ont toujours été en position de faire la paix avec moi quand ils l'auraient voulu La France
414 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈXE
était fatiguée de la guerre et effrayée de la seule idée d'entreprendre de nouvelles conquêtes. J'ai réussi à battre les alliés, parce que je les ai attaqués en détail et que j'ai détruit une puissance avant que l'armée de l'autre put arriver à son secours. 11 se passera probablement des siècles avant qu'il se présente de semblables circonstances, qui concentrent une masse de forces égale à celle que j'avais réunie. Je le répète, il n'y avait rien ii redouter de ma part ; car, si j'avais tenté de nouvelles conquêtes, l'opinion qui m'a envoyé à l'île d'Elbe m'aurait renversé de nouveau.
» Masséna, a observé Napoléon dans une autre occasion, a perdu sa réputation dans la campagnede Portugal, ce qu'il attribuait cependant au mauvais état de sa santé, qui ne lui permettait pas de monter à cheval et de voir par lui-même ce qui se passait. Un général qui voit par les yeux des autres, dit-il, ne commandera jamais une armée comme elle devrait l'être. ^lasséna était alors si indisposé, qu'il était obligé de s'en rapporter à ceux qui l'entouraient, et il dut nécessairement échouer dans quelques-unes de ses entreprises. Par exemple, à Busaco, il essaya d'emporter une position presque inexpugnable ; il était à pou près impossible qu'il réussit de la manière dont iU'attacjua, au lieu que, s'il eût commencé par la tourner, il l'aurait prise. Cela venait de ce qu'il ne pouvait pas reconnaître personnellement l'état des choses. Si Masséna eût encore été ce qu'il était autrefois, il aurait suivi Wellington pied à pied, et se fût mis en mesure de
MÉMOIUAL DE SAIXTE-HÉLÈnE 415
rattaquer(l) lorsqu'il entrait clans les lignes devant Lisbonne, et avant qu'il eût pris une position avantageuse et convenable.
i4 décembre. — Sir Hudson Lowe étant venu à Longwood,m'a fait plusieurs questions concernant la santé de Napoléon. Il a dit qu'il était très extraordinaire qu'il ne prit point d'exercice ; que s'il espérait, en se renfermant ainsi de lui-même, obtenir du relâchement dans le système adopté, il se trompait. 11 a ensuite demandé si son insomnie était causée par une maladie morale ou physique. Je lui ai dit que je la croyais la suite du défaut d'exercice ; qu'aucun homme, menant une vie comme le faisait Napoléon, ne pouvait longtemps conserver sa santé. Le gouverneur ajouta, avec un sourire moqueur, que la paresse était sans doute la raison pour laquelle il ne sortait pas. Je lui ai fait observer que, dans les premiers temps de son séjour dans l'ile, il avait pris beaucoup plus d'exercice. Il m'a dit alors qu'il désirait avoir plus souvent des nouvelles de sa santé, et priait de faire connaître au capitaine Blackney ce qu'il pourrait y avoir de nouveau ii cet égard. Je lui ai dit qu'il serait facile d'arranger les choses en lui envovant des bulletins dans lesquels on nommerait Napoléon, en se servant du terme le malade, et en donnant en même temps au comte Bertrand des copies de ces bulletins. 11 lefusa de le permettre, en
(1) En parlant du duc ile \A'(,'llinij[ton. dans une autre occasion. Napoléon a dit que tous les généraux étaient susceptibles de se tromper, et que celui qui commettait le moins de fautes devait être estimé le plus grand et le plus habile, et que Wellington en avait commis tout autant que beaucoup d'autres,
(yotc de O'Mcara.)
disant qu'aussi longtemps qu'on pourrait avoir des rapports verbaux, il ne jugeait pas nécessaire d'en avoir d'écrits. Il a fait aussi quelques observations sur ce qu'il n'avait pas vu M. Baxter.
Dans le cours de la conversation d'aujourd'hui. Napoléon a témoigné qu'il désapprouvait notre usage de faire fermer les l)outiques et d'empêcher les ouvriers de travailler les jours de fête. En réponse à mes objections, il a ajouté : « Pour ceux qui sont à leur aise, il se peut qu'il soit très juste et très convenable qu'ils discontinuent leur ouvrage le septième jour; mais c'est le comble de la barbarie que de forcer un homme à interrompre son travail journalier, lorsqu'il n'a pas d'autre moyen de pourvoir a 1 existence d'une famille quelquefois nombreuse. Si une telle loi est exécutée ti la rigueur, votre gouvernement devrait faire distribuer des provisions pour nourrir ceux qui n'ont pas de quoi manger, et qui pourraient s'en procurer si on leur permettait de travailler ; ou bien il faut que vos prêtres à gros ventre, panciutti iyentriis), con-r sentent a céder une portion de leur diner de ce jour-lii aux pauvres affamés auxquels ils ne permettent pas de gagner le leur; ils en auraient de moins quelques indigestions ou quelques attaques d'apoplexie. Personne n'ignore que le vice naît presque toujours de l'oisiveté, et je ferais volontiers le pari qu'on voit plus de gens ivres et qu'il se ('((inmet plus d'actions contraires i» la morale, en •Viigleterre, le dimanche, (jue tout autre jour de la semaine. »
Dans une discussion qui s'est élevée sur les moyens de réunir sincèrement les nègres avec les blancs, Napoléon a fait observer « qu'il lui avait paru quele seul moyen efficace pour .y parvenir, serait de tolérer la polygamie dans les colonies ; qu'on de- Arait, permettre à tout homme noir ou blanc de prendre une femme de chaque couleur ; qu'il ])onsait qu'avec cette tolérance, dans la génération qui suivrait, les enfants seraient presque tons de même couleur, et que par là la jalousie et la haine auraient cessé. Il a ajouté « qu'il aurait été facile d'obtenir, pour cela, une autorisation du Pape. » Il a ensuite dit « qu'il considérait les nègres comme une race inférieure aux blancs.. »
J'ai vu de nouveau Napoléon ce soir. 11 a fait quelques observations relativement au gouverneur, qui, à ce qu'il a remarqué, est passé sous ses fenêtres, (( Je ne vois jamais ce gouverneur, a-t-il dit, sans penser à Yhomme chauffant la havre de fer, pour votre Edouard II, au château de Berkley. La nature m'a prévenu contre lui le premier jour que je l'ai vu. Comme Caïn, la nature Va marqué du sceau de la réprobation. Si j'étais à Londres^ et que l'on me présentât Hudson Lowe, vctu en bourgeois, et qu'on me dit : Qui croyez-vous que soit cet homme-là? Je répondrais : C'est le bourreau. Vous ne pouvez pas dire que cela provienne d'un préjugé contre votre nation, attendu que je n'ai jamais eu cette façon de penser de Cockburn. Vous savez bien que je nai jamais eu un instant de défiance, mèniela'plus légère, à son égard. J'aurais
418 MKMORIAL DE SAINTE-HÉlÈXE
volontiers reçu de ses mains un chirurgien et tout ce qu'il m'aurait présenté. J'avais la plus grande confiance en lui, même après que nos différends eurent éclaté, L'autre voulait garnir tout le tour de la maison de grilles enfer, afin de faire la seconde cage de Bajazet ; il a fait supporter h son gouvernement l'inutile dépense d'un bâtiment chargé de barres de fer, afin de construire sa cage.
Je lui ai recommandé de voir M. Baxter, en ajoutant que ce serait pour moi une satisfaction d'être aidé des avis et des talents d'un autre médecin. Il a répondu : « Il governatore sen è niischiato ; e vero die la sua fisiononiia è buona, ma è troppo attacato a quel boja. » Le gouverneur rend odieux tout ce qui passe par ses mains. M. Baxter m'a été recommandé par lui, et cette seule circonstance est suffisante pour m 'empêcher de le voir.
« Si, malheureusement, ajouta-t-il, j'avais une telle physionomie, tout le monde ajouterait foi aux libelles. Voyez, diraient-ils, oh ! vovez la figure de ce scélérat ! Regardez les meurtres de Wrigth, de Pichegru et de mille autres, gravés sur son affreux visage. »
18 décembre. — J'ai reçu du major Gorrequer une lettre qui renfermait une injonction de me rendre à Plantation-House. Comme le lecteur doit être déjà dégoûté de la manière dont le gouverneur profitait de l'avantage de sa position pour insulter et opprimer un officier d'un rang inférieur qui se refusait d'être son espion, je me contenterai de dire que mes réponses et mes refus de lui faire part des
MÉMOKIAL DE SAINTE-HKLÈNE 419
sujets traités clans les conversations entre Napoléon et moi, lui donnèrent le prétexte de me traiter d'une manière encore plus outrageante que le 18 du mois dernier. 11 me suivit hors de la chambre, en voci férant après moi comme aurait pu le l'aire un véritable frénétique, et il poussa l'indécence jusqu'à me menacer d'une violence personnelle.
Après cela, il me donna ordre de me rendre deux lois par semaine à Plantation-House pour y subir des interrogatoires.
21 décembre. — Le major Gorrequer m'a envoyé une lettre pour m'informer qu'on m'avait attendu hier ii Plantation-House , et contenant l'ordre de m'y rendre aujourd'hui.
A mon arrivée, j'ai vu M. Baxter, auquel, après avoir discouru quelque temps sur la maladie de Napoléon, j'ai communiqué la résolution absolue dans laquelle je suis de ne jamais retourner auprès du gouverneur îi Plantation-House , ni même de jamais le voir en aucun autre lieu, si j'essuyais encore une fois un traitement aussi scandaleux que celui que j'avais éprouvé le 18; que telle était ma résolution, quelles que pussent en être les conséquences.
i"' janvier 1818. — Napoléon était à peu près dans le même état qu'hier.
Il a été question du livre de M. Hobhouse (1), qui, comme on l'a déjii dit, avait été envoyé par l'auteur, et retenu par sir Hudson Lowe. J'ai dit que la pér-
il) M. Hobhouse, écrivain aiifjlais, auteur «l'un ouvrage sur les feiil- Joitrs. avait adressé, en juillet 1816, un exeinplaii-e à rEni|)<'rour avec cette inscription en lettres d'or : A Napolijon Lk Grami !
420 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE
sonne qui avait informé Napoléon de cette dernière circonstance l'avait vu dans le bibliothèque de sir Hudson. « C'est une étourderie de la part du gouverneur, a-t-il dit; après avoir injustement retenu ce livre, de le laisser dans un lieu où on peut le remarquer. Du temps du cardinal Richelieu, un gentilhomme, venu chez lui pour solliciter quelque faveur de la Cour, fut introduit dans son cabinet particulier. Tandis qu'ils conversaient ensemble, on annonça un grand personnage, qui entra dans la chambre. Après quelque temps de conversation avec le cardinal de Richelieu, le grand personnage prit congé, et le cardinal l'accompagna jusqu'à sa voiture pour lui faire les honneurs de chez lui, et oublia qu'il eût laissé l'autre dans son cabinet.
A son retour, il sonna : un de ses secrétaires, h qui il accordait sa confiance, entra; il lui dit quelques mots à l'oreille, et continua ensuite à parler tranquillement avec le gentilhomme, parut s'intéressera ses affaires, l'entretint encore pendant quelque temps, le reconduisit jusqu'à la porte, lui secoua la main et prit congé de lui de la manière la plus amicale, en l'assurant que son intention était de lui être utile. Ce pauvre homme s'en alla très satisfait et le cœur rempli des sentiments de la plus vive reconnaissance. Comme il sortait, on l'arrêta, sans lui permettre de parler à personne, et on le conduisit en voiture à la Bastille, où il demeura au secret pendant dix ans. Ce temps écoulé, le cardinal l'envoya chercher, et lui témoigna le regret qu'il éprouvait d'avoir été forcé d'adopter une telle
MEMOIUAL DE SAIXTE-HELENE 421
mesure à son égard, lui assurant qu'il le croyait un fidèle sujet de Sa Majesté, mais qu'il avait laissé sur sa table, dix ans auparavant, en quittant la chambre, un papier qui renfermait des secrets d'Etat d'une grande importance ; que la sûreté du royaume exigeait qu'ils ne fussent pas connus, et que par conséquent il avait été obligé de recourir à ce; moyen pour empêcher qu'ils ne fussent divulgués ; qu'aussitôt que l'intérêt du pays avait permis qu'on lui rendit sa liberté, ill'avait fait, et qu'il serait heureux de pouvoir réparer le tort que cet acte d'une prudence rigoureuse avait pu lui causer.
Napoléon énonça quelques opinions personnelles relatives à la Révolution française.
« La république, a-t-il dit, avait des ambassadeurs chez toutes les puissances de l'Europe, et elle en recevait de toutes. Elle a été sanctionnée par la religion et par l'assentiment de toutes les nations européennes. La Révolution française fut une attaque générale de la masse de la nation contre la classe privilégiée. Les nobles occupaient toutes les places de la haute et basse justice, et jouissaient encore, sous diverses formes, de plusieurs droits féodaux; ils étaient exempts des charges de l'Etat, et en possédaient tous les avantages, par la jouissance exclusive de tous les emplois honorables et lucratifs. Le principal but de la Révolution a été d'abolir ces privilèges, de faire disparaître ces abus, de détruire ce qui restait encore de l'ancien édifice féodal, de briser les derniers chaînons de l'esclavage du peuple, et d'assujettir également tous les citoyens
422 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈnE
il supporter les dépenses de l'Etat. Elle a établi l'égalité des droits : tout citoyen peut, selon ses talents, parvenir à tous les emplois. Avant la Révolution, la France était composée de provinces divisées d'une manière, irrégulière et jamais l'étendue ni la population n'étaient égales entre elles. Ces provinces avaient un grand nombre de lois particulières pour l'administration de la justice civile et criminelle. C'était un assemblatre de divers Etats qui n'étaient point encore fondus ensemble. La Révolution a détruit toutes ces petites nations, pour en former une nouvelle. Elle a créé une France dont la division territoriale est homooène ; elle a rendu les lois civiles et criminelles les mêmes dans tous les lieux, et assujetti la France entière aux mêmes règlements et aux mêmes taxes.
« Par elle ont été effacées les traces des anciens privilèges des provinces et de leurs anciens Parlements. La moitié de ce pays a changé de propriétaires. La France a enfin présenté le spectacle de trente millions d'habitants, circonscrits dans leurs limites naturelles, composés d'une seule classe de citoyens, et gouvernés par les mêmes lois, par les mêmes règlements et par le même ordre de choses. L'Angleterre a reconnu la république et a envoyé des ambassadeurs au Premier consul avant d'avoir violé la paix d'Amiens. Si Fox avait vécu, l'Angleterre eût fait la paix avec moi. Lord Castlereagh, en signant Vidtimatuin à Chaumont, a reconnu l'existence de l'empire. »
2 janvier. — .le me rendis à Plantation-llouse par
MÉMOHIAL DE SAINTE-HKLENE 423
ordre du gouverneur, que je vis dans la bibliothèque. Il m'a fait plusieurs questions concernant mes appointements en qualité de chirurgien de Napoléon, et finit par assurer que je ne suis pas son médecin, mais qu'on me permettait seulement de lui rendre des visites. Je lui fis observer que les lettres de change que je tirais pour mon paiement, sur le conseil de marine, et dont la forme m'avait été prescrite par sir George Cockburn, me donnaient le titre de chirurgien de Napoléon et de sa suite. Je pris la liberté de le supplier de me dire pour quel sujet alors j'étais ii Sainte-Hélène.
Il m'a demandé si je me croyais indépendant de lui et du gouvernement sous les ordres duquel j'exerçais mes (onctions. Je répondis qu'aucun officier anglais ne peut être indépendant du gouvernement de son pavs. Il demanda de nouveau si je me croyais indépendant de lui, et si, en sa qualité de gouverneur chargé de Napoléon Bonaparte, dans le cas où il croirait que ma conduite ne fût pas conforme aux règlements, il n'était pas en son pouvoir de me renvoyer quand il lui plairait. Je lui dis alors qu'il lui était facile de se faire ii lui-même cette réponse, attendu ([u il savait mieux que moi jusqu'où allait l'étendue de ses pouvoirs.
Ces paroles ne lui plurent pas, et après s'être promené quelque temps autour de la chambre, en se récriant contre ma conduite, il s'arrêta, croisa les bras, et, après m'avoir regardé avec des yeux dont je n'oublierai jamais l'expression, il me dit : « C'est lii mou bui'cau, Monsieur, et voilii la porte pour y
424 MÉMOHIAL DE SAIXTE-HÉLÈNE
entrer. Quand je vous enverrai chercher pour affaire de service, vous irez h cette porte, mais ne mettez le pied dans aucune autre partie de mon appartement et ne vous présentez à aucune autre porte. »
Je lui répondis avec calme que ce n'était pas pour mon plaisir, ni de mon plein gré, que je venais voir sa chambre ou d'autres parties de sa maison ; et, après avoir souffert cet abus d'autorité, je me retirai.
J'ai vu ensuite Napoléon, qui était presque dans le même état que la veille. J'ai eu quelque entretien avec lui sur la prise de Rome par les Français. « Après le traité que j'avais conclu à Tolentino, dit Napoléon, les Romains firent tous leurs efforts et employèrent tous les moyens en leur pouvoir pour assister les Autrichiens; ils placèrent même un général allemand à la tête de leurs troupes. On employait toutes les ressources de la] bigoterie et de la superstition pour pousser la populace à massacrer les Français. Le général Duphot, qui demeurait à Rome comme particulier, fut assassiné à la porte de mon frère Joseph, qui y était envoyé en ambassade. Cependant, malgré ces événements, et considérant qu'une rupture avec Rome en amènerait nécessairement une avec les Napolitains, je lus d'avis qu'on devait se contenter de châtier cette ville sans la détruire ; que nous devions exiger qu'on fit un exemple des coupables ;que Provera, général autrichien, quittât la ville, et qu'un ambassadeur lût envové à Paris pour demander pardon. Cependant le Directoire décida qu'il fallait marcher contre le Souverain Pontife. On envoya Berthier avec une
MÉ.MOaiAL DE SAINTE-HÈLÈNE 42
armée pour faire une révolution à Rome et y établir une république, ce qui eut lieu. D'abord le peuple fut transporté de joie à l'idée du rétablissement de la république romaine ; on célébra des fêtes, et on chanta en grande pompe un Te Deum, auquel assistèrent un grand nombre de cardinaux, quoique l'acte du rétablissement de cette ancienne forme de gouvernement portât l'annulation du pouvoir temporel du pape. Mais la joie des Romains ne fut que de courte durée ; car les troupes, faiblement retenues par les généraux, excitées d'ailleurs par vos agents et par ceux des Autrichiens, commencèrent à exercer un véritable brigandage. Ces furieux pillèrent le Vatican et les palais des nobles, les dépouillèrent des tableaux et des objets précieux en tous genres dont ils étaient ornés, et finirent par se mutiner contre les Imbéciles, qui, vovant trop tard leur erreur, s'efforcèrent en vain de mettre des bornes à leurs excès.
« Lorsque les Vénitiens, continua Napoléon, trompés par les faux bruits qui couraient que l'armée de Joubert avait été défaite et taillée en pièces, et induits en erreur par la politique perfide et machiavélique d'une Cour voisine, eurent armé un grand nombre de paysans et de Slavons, les prêtres prêchèrent de nouvelles Vêpres siciliennes et la destruction des Français. Tous les Français furent massacrés \\ Vérone, et leurs corps jetés dans l'Adige. Quatre cents d'entre eux, tant malades que blessés dans les hôpitaux, furent inhumainement égorgés; on exerça de semblables cruautés dans d'au-
420 MÉMOltlAl- DE SAINTE-HÉLÈNE
très villes du territoire vénitien. Mais lorsqu'ils apprirent que l'armée de Joubert n'avait pas été vaincue, qu'Augereau marchait contre eux, et qu'ils virent les Autrichiens battus sur tous les points, ils me demandèrent humblement la paix ; leur frayeur n'eut plus de bornes. Une députation me lut envovée : elle était chargée de me lairelesplus humbles propositions, d'acquiescer à tout ce que j'exigerais, et finit par moflVir des millions, si je me laissais fléchir à leurs prières. ^ ovant cette démarche inutile, ils envovèrent à leur ministre, à Paris, l'ordre de corrompre le Directoire. Ils y réussirent, caron enjoignit de prendre des mesures qui étaient d'accord avec ce qu'ils demandaient.
« Cependant on saisit les dépêches de leur ambassadeur : elles me furent apportées, et par ce moyen toute rintrioue fut découverte, et l'on connut la va-
leur des présents qu'ils avaient faits pour acheter 1 impunité etcorrompre lesgouvernantsd'alors. J'ordonnai au ministre français de quitter leur territoire dans les vingt-quatre heures, et je leur déclarai la guerre. Baraguay-d'Hilliers entra chez eux avec sa division, renversa l'oligarchie, et tous les Etats vénitiens furent bientôt rcpiihlicaniscs. »
(ija/n'ie/-. — Interrogé par sir Hndson Lowe si Napoléon Bonaparte m'avait engagé ou ordonné de faire une communication ([iic je lui avais hilte, savoir: que Napoléon avait dit au lord Amsherst : Ni /une ni l autre de i'os cluinihres parlementaires ne peut nie forcer à woir mon bourreau, etc., ou si je l'avais i-épété de mon chef et sans en avoir reçu l'autori-
MKMOlîIAI. I)i: SAINTE-HÉLÈNE 427
sation, jai répondu que Napoléon avait dit que « si l'on me faisait des questions sur les conversations que j'avais avec lui, il me permettait d'y répondre ». Cela ne satisfit pas sir Hudson Lowe, qui me pria de m'expliquer d'une manière plus convenable à ses vues. Comme je persistai dans la même réponse, il entra dans un violent accès de colère, et il ordonna au major Gorrequer d'écrire : M. O'Meara refusa de répondre k la question : Bonaparte vous a-t-il, ou non, chargé de communiquer les expressions susmentionnées au gouverneur ? Je répondis que quelques personnes considéraient la manière dont Napoléon s'exprimait comme une demande, d'autres seulement comme une permission ; que par conséquent il valait mieux rapporter ses paroles telles qu'il les avait prononcées; mais Son Excellence ne voulut pas le permettre.
1 janvier. — Sir Hudson Lowe m'envoya chercher à six heures du soir, et, après avoir fait quelques demandes relativement ii la santé de Napoléon, que je lui dis n'être pas aussi bonne que lors de mon dernier rapport, il ma répondu que, si le général Bonaparte pensait obtenir, en se reléguant chez lui, comme il le faisait, quelque relâchement dans les restrictions, il se trompait, attendu que lui (sir Hudson) ne changerait rien, sans ordre du gouvernement, il ce qui a été établi, quand même sa santé serait encore plus mauvaise. Je lui ai demandé s'il voulait que cela fût communiqué à Napoléon. 11 m'a dit qu'il ne m'en chargeait pas, mais que cela devait être rendu public.
428 MÉMORIAL DE SAIXTE-HKI.ÈXE
\) janvier. — Plusieurs autres questions m'ont été laites \\Plajitalion-Hoiise ; une partie concernait lord Anislierst : le gouverneur dit que le général Bonaparte n'aurait pas osé faire usage des expressions insultantes dont il s'était servi, s'il s'était trouvé en présence de tout autre personne que lord Amsherst et moi; qu'il s'était ainsi exprimé parce qu'il savait que ce lord avait reçu] du gouverneur la permission d'écouter toutes les plaintes qu'il pourrait faire; que l'écoutant ne valait pas mieux que celui qui répétait, et que le comte Bertrand lui avait dit, le dernier jour d'octobre, que le général Bonaparte se laissaitinfluencer par ceux qui l'entouraient, et que j'étais une de ces personnes-là. J'eus beaucoup de peine a m'empècher de rire, en voyant qu'on me supposait capable d'exercer une influence quelconque sur un personnage tel que Napoléon ; je répliquai aussitôt qu'autant que je le connaissais, il n'était pas homme à se laisser guider par l'opinion des autres. Sir Hudson insista pourtant, et prétendit que le comte Bertrand le lui avait avoué, et ajouta que je serais responsable d'une grande partie de ce. qui arriverait, etc.
13 janvier. — Suite des interrogatoires à Plantation-House. Sir Hudson a tiré de sa poche le Morning- Chronicle du 17 septembre 1817 (à ce que je pense), et me lut une conversation (ju'on disait avoir eu lieu entre Napoléon et (juchjucs Anglais; et il désirait, m'a-t-il dit, savoir de moi si une semblable conversation avait jamais été tenue entre le général Bonaparte et moi, et si je l'avais rapportée ii quelqu'un ; qu'il concluait du commencement de l'article ainsi
MÉMORIAL DI-: sainte-hélène 429
conçu. Après les salutations ordinaires, que la conversation avait eu lieu entre le général Bonaparte et une personne qui le voyait assez souvent; que l'amiral Malcolm et moi, nous étions les seules personnes qui eussions des entretiens tête à tête avec lui ; qu'ainsi cette communication devait avoir eu lieu en présence de l'un de nous. Je lui répondis que je n'avais jamais ni écrit ni fait mention verbalement de rien de semblable, et je lui rappelai qu'il y avait d'autres personnes que l'amiral et moi qui communiquaient avec Napoléon. Son Excellence paraissait désirer beaucoup que je l'aidasse à mettre cela sur le compte de l'amiral; mais il ne réussit point dans sa tentative. En effet, au premier aperçu, je vis que cela venait de M. Ellis; cependant on remarquait des erreurs.
15 jani>ier. — J'ai vu le gouverneur à Plantation- Hoiise. Je l'ai prévenu que l'indisposition de Napoléon avait fait des progrès; que j'avais été forcé ce matin de lui donner une médecine, et que j'avais parlé il M. Baxter de sa situation.
19 ja?n>ier. — J'ai vu Napoléon, qui s'est senti un peu soulagé par l'effet de la médecine administrée hier. J'ai eu une conversation avec lui sur les premières années de sa vie et sur la manière dont il avait obtenu le commandement des troupes de la Convention, lors de l'insurrection de Paris. « Quand Menou, a-t-il dit, après avoir inutilement essayé de disperser les sections, fut repoussé par suite de la faiblesse des Représentants qui étaient avec lui, et de sa propre incapacité, la Convention était dans les plus grandes alarmes. Le comité de la section s'était dé-
430 MÉ.MOItlAL DE SAIN IE-HKLÈNE
claré en permanence et souverain dans l'exercice de ses fonctions : il refusait d'obéir aux ordres de la Convention. Les sections armées avaient envoyé des députations aux autres sections pour les engager à les assister. Le nombre des assaillants s'élevait à environ quarante mille. J'étais dans une loge du théâtre Feydeau quand on m'apprit cela, et jeme rendis à l'assemblée.La Convention était dans le plus grandtrouble. On accusait Menou de trahison ; le danger était imminent, chaque membre de l'assemblée proposait le général dans lequel il avait confiance. Les membres du Comité de Salut public, et quelques-uns de ceux qui m'avaient connu a Toulon, me proposèrent comme celui qui, par son énergie, était le plus propre à lef> sauver dans la crise actuelle. On m'envoya une députation pour moH'rir le commandement. Je balançai avant de laccepter : c'était un service que je n'aimais pas; mais quand je considérai que, si la Convention était renversée, les étrangers allaient triomph-r. et que la destruction de ce corps mettrait le sceau à l'esclavage de la patrie, ces réflexions et ma propre destinée furent cause que je cédai. Je me rendis au Comité ; je fis voir aux membres qui le composaient l'inconvf'nient d'avoir à la tète des troupestroisReprésentants, qui ne servaient qu'à entraver les opérations du général. Le Comité, sentant ({u'il n'v avait pas de temps à perdre, proprosa à la Convention Barras, comme oénéral en chef, et me donna le commandement des troupes qui devaient protéger l'assemblée. Les mesures que j'adoptai, et dont je vous ai déjà parlé, sauvèrent la Convention.
MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE 431
La perte en hommes (1) a été très peu considérable de part et d'autre.
20 janvier. — Je suis allé à Plantation-House, d'après les ordres que j'en avais reçus. Tandis que je parlais i»M. Baxter, dans la bibliothèque, le gouverneur entra. 11 paraissait fort en colère, et il me demanda brusquement et avec grossièreté quelles communications j'avais à faire concernant la santé du général Bonaparte. Je répondis qu'il n'y avait pas chez lui de mieux constant. « — Est-il sorti de la maison.' — Non, monsieur. — Est-il allé dans la salle de billard? — 11 y passe tous les jours une grande partie de son temps. — Comment l'emploiet-il dans ce lieu .' — Je ne saurais le dire, Monsieur. — Pardonnez-moi, vous lesavez etvousdevez le dire, repartit le gouverneur me regardant h sa manière ordinaire ; vous n'ignorez pas ce qu'il v fait, et vous ne remplissez pas vos devoirs envers le gouvernement. »
(1) Le duc de Hovigo et plusieurs autres officiers qui ont servi avec Napoléon, ni"oDt rapporté <(u'il était, en toute occasion, d'une humanité exemplaire avec ses soldats : que son habitude était de parcourir le champ de bataille a|)rés une action, accompajçné «l'une partie de son étatmajor et de plusieurs personnes qui portaient des fortifiants de tous les genres, pour rappeler a la vie ceux des blessés qui donnaient encore quelque espérance de guérison : (pie Napoléon ])assait souvent des heures entières à remplir ci-s pieux devoirs. Parmi plusieurs exemples à l'appui, le duc de Itovigo fait mention qu'après la bataille de Wagram, Na|)oléon, accompagué de diverses personuf'S, parcourut le champ de bataille et indiqua beauoup de blessés encon; vivants, pour qu'on leur portât des secours. Tandis qu'il était occupé de cette manière, il aperçut un colonel, nommé Pépin, <pii s'était attiré son mécontentement quelques années auparavant, et qui n'avait l'té mis en activité que peu de temps avant la bataille «le Wagram. Il le reconnut. (x<'t>iqn il ne l'eût pas vu depuis un grand nombre d'années. Il ('-tait étendu sur le dos, une balle lui avait traversé la tète, et la vie n'ét it pas encore tout à fait éteinte : « .\h I pauvre Pépin, dit Napoléon avec sensibilité, je suis fi'iché de te revoir ici et dans ime si cruelle position : que n';ii-je pu te faire savoir que y t'ai pardonné et ne pense plus à tes ))reiuières fautes ! »
(.Vo/c de ffMiara.) .
432 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE
Son Excellence se promena alors autour de la chambre, s'arrêtantdetemps en temps, me regardant, avec les bras croisés, d'une manière qu'il serait diflicile de décrire, et exhalant sa mauvaise humeur en exclamations furibondes. Je tirai froidement ma montre pourvoir combien de temps il me contemplerait de cette manière. Je pensai plus d'une fois qu'il méditait quelque acte de violence. Le calme et le silence ne paraissaient pas être ce qu'il eût désiré ; et il commença, de la manière accoutumée, une autre série d'interrogations concernant le nom de la personne qui m'avait donné, un an auparavant, l'avis que lord Liverpool s'était opposé ii ce que je fusse éloigné de Sainte-Hélène. J ai répondu que je le lui avait dit a lui-même sur la fin de juillet, et que j'avais offert de montrer à une tierce personne la partie de la lettre qui faisait mention qu'on s'était adressé à lord Liverpool pour que Sa Seigneurie empêchât mon éloignement. II renouvela sa demande d'un ton emporté, et me dit qu'il fallait que je lui nommasse sur-le-champ la personne qui m'avait donné ce renseignement, en ajoutant que l'offre de montrer la lettre a un tiers était une insulte pour lui; il s'avança sur moi d'un air menaçant, évidemment dans l'intention de m'intimider etde me forcer à souscrire h ce qu'il exigeait. Je répondis comme auparavant. Il renouvela sa demande avec plus de violence encore. Je lui dis alors que, puisque mes réponses ne servaient qu'a m'attirerdes traitements injurieux, je refusais absolument de répondre davantage sur ce sujet. « Ecrivez, dit-il, major Gorrequer, que M. O'.Meara refuse de répon-
tire.» Et après avoir entendu une longue et outrageante philippique sur l'inconvenance de ma conduite, depuis qu'il m'avait réprimandé relativement il un journal (c'est-à-dire depuis que j'avais refusé de servir d'instrument à ses calomnies contre l'amiral Malcolm), je reçus la permission de me retirer.
28 J a/une r. — J'ai vu Napoléon, qui était un peu mieux que le jour précédent. J'ai eu quelque conversation avec lui surC****. « C**** m'a-til dit, est un ancien émigré, qui fut nommé secrétaire de F***,
quand ce dernier était ambassadeur à la Cour de ,
où il parvintàse faire haïr, malgré le galimatias qu'il avait publié sur le christianisme. Pendant son séjour dans cette ville, il s'efforça de persuader au vieux roi de — , qui avait abdiqué et qui s'était fait religieux, de revendiquer ses droits au trône de S****. Le roi, le soupçonnant d'être i/n /non ton, le mit à la porte, et me porta plainte de sa conduite ; ce qui fut cause que je le disgraciai. Tant que j'ai eu le pouvoir en main, il a été un de mes plus vils flatteurs. Cesl un fanfaron sans earaetère, qui a la fureur défaire des liçres. »
J'ai fait à Napoléon quelques questions sur la conduite de Bernadotte. « Bernadotte, a-t-il dit, s'est montré ingrat envers moi, l'auteur de sonélévation ; mais je ne puis dire qu'il m'ait trahi. Il devint Suédois en quelque manière, et ne me promit jamais que ce qu'il avait l'intention de tenir. Je puis l'accuser d'ingratitude, mais non pas de trahison. Ni Murât ni lui ne se fussent déclarés contre moi, s'ils II. 25
434 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÉXE
eussent cru que je serais détrôné. Ils désiraient voir mon pouvoir abaissé, mais non pas détruit. La l)ravoure de ^lurat était si grande que les Cosaques avaient coutume d'exprimer leur admiration par des cris. Ils ne pouvaient s'empêcher d'éprouver un sentiment de respect en voyant cet homme, d'une figure si noble et distinguée, s'avancer comme un ancien chevalier, pour exécuter des prodiges de valeur.
« La Bédovère, a-t-il dit, était un jeune homme rempli des plus nobles sentiments. Son attachement pour moi allait jusqu'à l'enthousiasme; il se déclara en ma laveur au moment du plus grand danger. »
Il peignit Drouot comme un des hommes lesplus vertueux et les plus modestes, quoique possédant de très grands talents. « Drouot, dit-il, est un homme qui vivait aussi satisfait, pour ce qui le concerne personnellement, avec quarante sous par jour, qu'avec les revenus d'un souverain. Plein de charité et de religion, sa morale, sa probité et sa simplicité lui eussent lait honneur dans les plus beaux jours de la république romaine. »
1)0 janvier. — J'ai été à PJantation-Hoiise. Après quelques questions relatives h la santé de Napoléon, sir Hudson Lowe a dit avoir appris d'une manière indirecte, que l'état du général Bonaparte était bien plus alarmant que je ne lui avais dit ; qu'en conséquence, il me priait de (aire connaître, toutes les lois que j'irais en ville, à M. Baxter ou à M. Thomas Reade, l'état de la santé de Napoléon, ce qui me dispenserait de venir à Plantation-House aux jours fixés pour le rapport ; que je pourrais donc prcsen-
tement laire savoir au major Gorrequer ce que j'avais à dire relativement à la santé de mon malade. En conséquence j'ai dit au major que, depuis le 26, Napoléon n'avait pas autant souffert du mal de tète, attendu que je lui avais arraché une dent màchelière ; que l'enflure était considérablement diminuée; qu'il était très échaufTé et avait quelques symptômes de dvspepsle, tels que des envies de vomir et des flactuosités; que sa douleur de côté était la même; que ses jambes n'avaient point diminué de grosseur ; que, généralement parlant, quoique sa douleur à la joue fût moins forte, l'état de sa santé ne s'était point amélioré. J'ai lait aussi la demande d'un petit alambic, afin de distiller un peu d'eau de fleur d'o- ^ ranger, ce qui aurait été très agréable et même très nécessaire pour Napoléon (1).
3 fivrier. — Le bâtiment chargé de provisions, /c Cambridi^c, est arrivé et a apporté la triste nouvelle de la mort de la princesse Charlotte (2).
J'ai communiqué cette nouvelle à Napoléon, qui a paru affligé de cet événement malheureux ; indépendamment des sentiments que devait exciter le sort d'une princesse enlevée à la fleur de f âge, dans tout l'éclat de sa beauté et dans le moment où l'avenir lui offrait la plus brillante perspective. Napoléon avait conçu quelques espérances de la voir concourir à faire pi-endre des mesures plus libérales à son
(1) L'alambic n'a jamais étô accordé, quoiqu'on ait réitéré souvent cette demande.
(2) J'ai su|)|)rini(> quelques remarques de Xapoléon sur cet événement.
(Xntc de O'Mcara.)
égard. Il s'emporta contre les accoucheurs et exprima sa surprise que la populace ne les eût pas lapidés. 11 dit que toute cette affaire lui paraissait étrange, et qu'il semblait qu'on eût pris des mesures de précaution pour priver la princesse de tout ce qui lui était nécessaire pour la soutenir et la consoler dans un premier accouchement. Il s'étonna qu'on n'eût pas au moins placé auprès d'elle une femme mariée, d'un âge raisonnable, qui, ayant eu plusieurs enfants, aurait pu l'encourager. Si elle avait eu une personne de la sorte, elle se serait aperçue que l'accouchement ne se présentait pas très bien, et on aurait réclamé Tassistance d'autres chirurgiens accoucheurs. Il ajouta que l'on ne pouvait pardonner il la vieille reine de n'avoir pas ét.é sur les lieux. « Où était donc le prince Léopold? Un homme ne devait-il pas savoir ce qu'il y avait à faire? Si je n'eusse pas été présent lors de l'accouchement de Marie-Louise, cette princesse serait morte de la même manière. Pendant qu'elle était en travail d'enfant, je me tenais dans un appartement voisin, d'où je me rendais ii chaque instant dans sa chambre. Après quelques heures de souffrance, l'accoucheur Dubois, tandis que j'étais sur un sofa, vint h moi, la frayeur peinte sur sa figure, et il me dit que l'impératrice était dans un état alarmant, que l'enfant se présentait de travers. Je lui demandai s'il n'avait jamais rien vu de semblable. Dubois me répondit
h) Le prince Li'Opold ipliis l;iiil roi des Hdj^csl avyit ('•poiisi' le 16 mars 181('. la princesse Charlotte, lille unique de tieorges IV. La princesse mourut le 6 novembre 1817, après être accouchée d'un enfant mort.
MKMOniAL DE SAINTE-HKI.ÈNK 437
qu'il avait vu quelques accouchements de ce genre, mais très rares, peut-être pas un sur mille, et qu'il était bien affligeant poui' lui qu'un tel cas se présentât lorsqu'il était question de l'impératrice ! Oubliez, luidis-je, qu'elle est impératrice, et traîtez-la comme vous traiteriez la femme d'un petit marchand de la rue Saint-Denis. Dubois me demanda ensuite, si cela devenait tout à fait indispensable, lequel des deux il faudrait sacrifier pour sauver l'autre, la mère ou l'enfant. Sauvez la mère, répondis-je; il n'y a pas h hésiter, et cela est de droit. J'accompagnai ensuite Dubois auprès du lit, j'encourageai et tranquillisai de mon mieux l'impératrice, etje lasoutins pendant qu'on l'opérait avecles pinces [forceps). L'enfant était mort en apparence quand il sortit du sein de sa mère ; mais les frictions et d'autres moyens qu'on employa le firent revenir à la vie. Au premier coup de canon qui annonça ce grand événement, la populationde Paris tout entière se mit en mouvement ; elle courait dans les rues, dans les places publiques, garnissait les quais pour compter le nombre des coups. On devait en tirer vingt et un pour la naissance d'une princesse, et cent et un pour celle d'un prince. Au biuit du vingt-deuxième, les Parisiens firent retentir les airs de leurs acclamations. Presque toutes les puissances de l'Europe m'envoyèrent complimenter sur cet heureux événement. L'empereur d'Autriche se fit représenter, en cjualité de parrain de l'enfant, par son frère le duc de Wurtzbourg; et l'empereur Alexandre envoya son ministre du département de l'intérieur, pour
me témoioner sa satisfaction dans cette circons-
tance [l).
« Si la pauvre princesse Charlotte, ajouta-t-il, avait eu auprès d'elle quelqu'un qui eût agi avec courage et discernement, comme je l'ai lait, on serait parvenu a la sauver. Maintenant, par la négligence et rimbécillité de ces misérables accoucheurs, il est impossible de dire quels malheurs vont fondre sur l'Angleterre! On n'eut pas plus tôt su, continua Napoléon, que les intérêts de la France m'avaient engagé à rompre mon premier mariage, que les plus grands souverains de l'Europe cherchèrent à former une alliance avec moi. Aussitôt que l'empereur d'Autriche eut appris qu'il était question d'un nouveau mariage, il envoya chercher Narbonne et témoigna son étonnement qu'on n'eût pas songé à
(1) Bientôt après la naissance du jeune Napoléon, son père eut l'idée de bâtir, presque vis-à-vis le jjont d'Iéna, un superbe palais qui devait être appelé le palais du roi de Home ; le gouvernement fit l'achat de toutes les maisons situées sur l'eniijlaei'nicnt «[u'on avait clioisi. Sur le terrain qui, d'après le plan, devait lormer l'extrême droite de la façade, se trouvait une petite maison qui, avec le sol sur lequel elle était l>àtie, n'était estimée qu'environ mille francs, et :i|ipartenait à un pauvre tonnelier. Le propriétaire en demanda dix mille ; on en parla à Napoléon, qui ordonna (ju'ils lui fussent rompti'S. Ouniid les ])ers(>nnes cliargées de conclure cet arrangement vinrent pi>ur terniiner, le propriétaire dit tpie, toute réilexion faite, il ne pouvait vendre sa maison moins de trente mille francs. Cela fui rapporté à Napoléon, (jui ordonna qu'on lui payât cette somme. Quand on Tint île nouveau pour conclure l'allaire. le tonnelier porta sa demande à ((uaraule mille francs. L'architeele fut très embarrassé ; il ne savait jibis tpie faire : il n'osait |)lus ennuyer Napoléon de ce sujet, en mèn\e temps qu'il savail (|u'on ne pouvait rien lui cacher. Il s'adressa donc de nouveau à lui à ce sujet : <i Ce drôle-là abîme, dil-il : jjourlanl il n'y a jias d'autre moyen ; allons, il faut le ]>ayer. » L'architecte revint elle/, le tonnelier, qui porta le i)rix de sa maison à cimpuintc^ mille francs. (,)uand Napoléon en fut informé, il en fut indigné et dit : « Cet homn\e-Ià est un misérable: eh bien! je n'achèterai pas la maison, elle restera eomuu' un monument de mon res|)ect j)Our les lois.
On a, depuis, rasé les fondations du palais futur. La baracpu' du tonnelier tomba en ruines, et son propiietaii'e lî... Iraina uiu' misérable existence, du travail de ses mains.
{.\ole de (j'Meaia.)
MÉMOItlAL DE SAINTE-HÉlÈXE 439
sa famille : on pensait alors à une union avec une princesse de Russie ou de Saxe. Le Cabinet de Vienne expédia des instructions au prince de Schwartzenberg, alors ambassadeur à Paris : on reçut aussi de l'ambassadeur de Russie des dépèches qui faisaient mention que l'empereur Alexandre proposait sa sœur, la grande-duchesse Anne. Il y eut cependant quelques difficultés relativement à une chapelle du rite grec qu'il s'agissait d'établir aux Tuileries pour cette princesse. On tint à ce sujet un conseil privé, et les votes de la majorité se prononcèrent pour une princesse autrichienne. J'autorisai, en conséquence, le prince Eugène à faire des ouvertures au prince de Schwartzenberg, et l'on signa des articles de mariage semblables à ceux qui avaient été signés entre Louis XVI et Marie-Antoinette. L'empereur Alexandre ne fut pas satisfait, et il crut qu'on lavait joué en entamant en même temps deux négociations ii la fois. Ce fut une erreur de sa part.
« On a dit que le mariage de Marie-Louise était une des conditions secrètes du traité de Vienne, qui avait été signé quelques mois auparavant : cela est entièrement faux. On n'avait pas même conçu l'idéed'une alliance avec lAutiiche avant la dépêche deXarbonne, qui rapportait des insinuations qui lui avaient été faites. Enfin, le mariage qui fût conclu avec l'impératrice Marie-Louise, fut proposé, discuté, décidé et signé dans les vingt-quatre heures, ce que bien des membres du conseil, qui existent encore, peuvent attester. Plusieurs furent d'avis que
j'aurais dû épouser une Française, et les arguments en faveur de cette proposition furent si forts, que pendant un moment je fus porté à m'y rendre ; mais un ministre de la Cour d'Autriche fit la remarque que si je refusais de mailler à une des princesses des Maisons régnantes de l'Europe, ce serait faire une déclaration tacite que j'avais l'intention de les renverser quand l'occasion s'en présenterait. »
10 f('f>rie?\ — La santé de Napoléon ne s'est pas améliorée. J'ai eu quelques entretiens avec lui, relativement au mariage de la princesse Elisabeth avec le prince de Hesse-IIombourg.
« Quand je marchai contre Llm, en 1805, je passai, avec mon armée, à Stuttgart, où je vis la reine de Wurtemberg (1), avec laquelle je m'entretins plusieurs fois, et qui me plut beaucoup. Elle perdit bientôt tous les préjugés qu'elle avait conçus contre moi. J'eus le plaisir de m'entremettre en sa faveur auprès de son mari, homme un peu violent, mais rempli de mérite, et qui l'avait maltraitée : elle fut très reconnaissante de ce service. Elle a ensuite contribué très ellicacemcnt au mariage qui eut lieu entre mon frère Jérôme et la princesse Catherine, fille du roi, son époux, mais d'un premier lit.
ISfcvrie?-. — Pendant mon séjour à James-Town, M. Barber, du Cambridge (vaisseau), qui a ouvert une boutique en ville, me demanda comment Bona-
(1) On in"a .tssuiv, cl la |)crsoiiiic donl je tiens ocoi nuTilc Imiti' con- (iiinci', que la rcini- tic WiirtcnilxT»; (■crivil à la reine C.hai'Iolte. sa mère, le (liUail <li' son cMiIrevue avec Napoléon. Il contenail des opinions très
llallenses p lui. et, en parlant «le sa j)ersi)nne, elle lenninait eu disant :
u II a lin sourire si pri'veiiant, si enclianleiir 1 !... »
(?totc de O'Mcara.)
MK.MOlilAL DK SAINTE-HÉlÈNE 441
parte avait trouvé les portraits. Ignorant ce qu'il voulait me dire, je le priai de s'expliquer. Il me dit que je devais certainement savoir de quoi il était question, et, en continuant la conversation, il m'apprit qu'il avait exposé en vente deux gravures du jeune Napoléon, pensant que cela pourrait plaire aux Français et les engager à lui donner leur pratique; qu'à son ari'ivée il en avait fait mention, et que les deu.v portraits avaient été pris par le gouverneur et par sir Thomas Reade, et que sir Iludson Lowe avait dit qu'il était bien aise de les envoyer à Bonaparte. M. Barber parut très surpris et très désappointé en apprenant par moi que ces gravures n'avaient pas paru à Longwood(l).
18 féi'rier. — Napoléon était un peu plus gai que les jours précédents.
II a eu avec m<)i quelques conversations sur la mort de la princesse Charlotte, et a dit que si elle eût été la femme d'un pauvre artisan, on l'aurait sauvée, et qu'une des femmes de la halle de Paris aurait été mieux soignée et eût été comblée de plus d'attentions par ses parents et ses amis, que n'en avait reçu de sa famille l'héritière du plus grand trône de l'Europe.
II a ensuite parlédes plans qu il avait lorméscontre l'Angleterre.
« Si j'eusse réussi ii opérer mon débarquement, a-t-il dit, je ne doute pas que le résultat n'en eût été
(1) A mon (h'parl (1« Saintc-Hi'lùnc, en iiofit 1S18, ni l'une ni l'iuitre n'avaient été envoyées à Napoléon.
442 MÉMORIAL DE SAIXTE-HKLEXE
satisfaisant. J'avais à ma disposition trois mille bateaux, qui pouvaient porter chacun, avec une artillerie proportionnée, vingt hommes et un cheval. Quand votre flotte aurait été attirée sur un autre point de la manière dont je vous l'ai expliqué, je serais resté maitre du canal. Sans cela je n'aurais pas fait de tentative.
« Dans quatre jours, j'aurais étéà Londres. Dans un pays comme l'Anoleterre, abondant en plaines, il est très difficile de se défendre. Je ne doute pas que vos troupes n'eussent fait leur devoir ; mais une seule victoire me rendait maitre de la capitale ; il vous aurait été difïicile de réunir des forces suffisantes pour me combattre en bataille rangée. Vos idées de brù- 1er et de détruire les villes et la capitale même, sont très spécieuse pour l'argument, mais sont inexécutables dans le fait. ^ Ous auriez livré et perdu la bataille. Dans cette hvpothèse, vous aui'iezdit : Nous avons été battus, mais nous n'avons pas perdu l'honneur ; essayons maintenant de tirer le meilleur parti possible de notre désastre. Nous voulons faire des conditions. Je vous eusse donné une constitution de votre choix, et je vous eusse dit : Assemblez ;» Londres les députés du peuple, pour former une constitution. Jaurais appelé Burdett et d'autres chefs populaii'cs, pour en oi'ganiser une s(don les vieiix de la nation , j'aurais d(''chn('' la Maison de Brunswick déchue du ti'ône ; j'aurais aboli la noblesse, proclamé la lil)erté, l'égalité et la destruction des privilèges. Pensez-vous que, pour conserver la maison de Brunswick sur le trône, vos riches citoyens, marchands et
MÉMOIUAL DE SAIXTE-HÉlÈNE 443
autres habitants de Londres, eussent consenti ii sacrifier leur fortune, leurs maisons, leurs familles et leurs plus chers intérêts, surtout quand je leur aurais fait comprendre que je ne venais que pour leur donner un frouvernement républicain et les rendre à la libertéPXon, cela est contraire aux vérités historiques et à la nature humaine. Vous êtes ti'op riches pour opposer une longue résistance ; vos principaux habitants ont trop a perdre, et votre bas peuple a trop à gagner à un changement.
« Si, en effet, on se fut persuadé que ma volonté était de faire de l'Angleterre une province de la France, alors Y esprit national aurait enfanté des merveilles. Mais j'aurais créé une république d'après vos propres vœux, j'aurais exigé une contribution modérée, suffisante seulement pour rembourser la France de ses frais, et peut-être moins encore. Le peuple eût été pour moi. // aurait su que je suis I homme du peuple, que je sors du peuple moi-même , et que toutes les fois que je rencontrais un homme de mérite et de talent, je l'élevais sans lui demander combien il avait de dearés de noblesse; il aurait su qu'en prenant mon parti, il s'affranchissait du joug de l'aristocratie, sous lequel il gémit. 11 n'y a pas dans le monde de populace, pas même chez les Prussiens, qui soit plus maltraitée que celle de votre pays. La basse classe des Allemands, sinon qu'elle est forcée de servir comme s()Idat, est dans une meilleure condition que la vôtre. Vous n'avez pas plus d'égards pour cos i^ens, que si c'étaient autant d'ilotes, et vous les traitez en conséquence. Quant auxmilords,
aux miladys, à l'aristocratie et aux gentlemen, vous avez pour eux des égards et des attentions à n'en plus finir. Rien ne saurait être trop bon pour eux; mais pour votre peuple, bah! ce sont autant de chiens, comme disaient vos fournisseurs chargés de donner les provisions aux prisonniers Irancais : C'est trop bon pour ces c/iiens de Français. Vous avez vous-même un ^rund fonds de morgue aristocratique dans la tête. Tout homme qui a le malheur d'appartenir à la populace, dont on peut s'emparer, s'il ne peut prouver qu'il est gentleman, on l'embarque à bord d'un de vos bâtiments, pour servir comme matelot dans toutes les parties du glob^; et cependant vous avez eu l'impudence de blâmer la conscription en France : elle blesse votre orgueil, parce qu'elle ne fait pas de distinction de rangs. Oh! qu'il est affreux qu'un fils de gentleman soit obligé de défendre son pays, comme s'il faisait partie du peuple, et soit forcé d'exposer sa vie ou de se mettre au niveau d'un \'i\ plébéien! Cependant Dieu a fait tous les hommes égaux. Qui compose la nation? Ce ne sont point vos lords, ni vos gros prélats ipanciuti), ni vos hommes d'éolise, ni vos i/entlemen, ni votre oligarchie. Oh! un joui' votre peuple se vengera, et on verra de terribles scènes.
« Cette conscription, continua Napoléon, qui offensait tant votre morgue aristocratique, était conforme aux principes de l'égalité des droits. Chaque homme né dans un même pays est obligé de le défendre. La conscii|)tion n'éci'ase pas une classe particulière, comme votre pressgang (ordre pour
MÉMORIAL DK SAlNTE-HELi-NE 445
enlever des matelots); c'est le mode le plus juste pour lever des troupes, parce qu'il est le plus également réparti. C'est par là que l'armée française était la mieux composée du monde. La conscription serait devenue une institution nationale, au lieu d'être considérée comme une punition ou une servitude. On se serait lait un point d'honneur d'avoir servi son pavs, et le temps serait venu où une fille n'eût pas voulu épouser un jeune homme qui n'aurait pas acquitté sa dette envers sa patrie. L'amour de la gloire est l'héritage d'un Français.
« Si vous étiez une nation de demi-sauvages, de bergers féroces ou d'agrestes montagnards, vous eussiez pu, en effet, détruire votre capitale et désoler vos contrées, pour arrêter les progrès d'une armée ennemie ; ou même si vous étiez aussi ignorants, aussi superstitieux, aussi peu civilisés que les Espagnols, peut-être auriez-vous pu incendier quelques-unes de vos villes et de vos habitations; mais vous êtes et trop riches et trop égoïstes. Où trouver parmi vous quelqu'un qui eût dit: Je veux détruire ma maison, abandonner mes propriétés au pillage, livrer ma femme et mes filles au viol, et mes fils à la mort.' et pourquoi.' pour maintenir lord Bathurst et l'archevêque de Cantorbery dans leurs emplois de vingt mille livres sterling par an? Je veux consommer tous ces sacrifices pour résister à un homme qui vient nous donner une constitution conforme aux vœux de la nation? Non, non, ce serait plus qu'on ne peut en attendre de la nature
44(j MKMOlilAL DE SAIXTE-HKLÈXE
humaine. Pitt lui-même le savait bien ; et un des moyens qu'il prit pour rormer la coalition contre moi, lut d'assurer qu'une descente en Angleterre était possible; que, si elle avait lieu, le royaume serait conquis avant un an, et qu'alors le continent serait ii ma merci ; que l'Angleterre une lois tombée, tout était perdu. C'est ce que m'a répété depuis le roi de Prusse. »
Napoléon m'a répété ce qu'il avait déjà dit rerativement aux habitants de Moscou ; qu'ils n'avaient pas eux-mêmes mis le feu à leur ville, mais qu'au contraire ils avaient fait tout leur possible pour l'éteindre, et il continua en ces termes :
« Les Anglais, après une bataille, voyant que nous ne venions ni pour piller ni pour les anéantir, que nous ne faisions ni injure ni dommage aux habitants, que l'on ne violait ni leurs femmes ni leurs filles (car je n'aurais pas permis qu'il lût (ait le moindre outrage, une mort certaine eût été la peine de tout homme qui eût osé entreprendre rien de semblable . auraient été convaincus que le pillage et la ruine de leur pavs ne nous avaient
point amenés; mais que nous avions pour but de
Si, en effet, la guerre eût été faite comme autrefois, si on avait massacré les prisonniers milles, ou si on en eût fait des esclaves, et si les femmes fussent devenues la proie des vainqueurs, alors la coiujuête de la nation (M'it été inq)Ossil)le. Mais non : vous nous eussiez vu tiiompher de vos troupes et moins molester la population <[ue vos piopres soldats n'ont coutume de le faii'c. Nous eussions tout
MKMOlilAL DE SAINTE-HKLKXE 447
fait pour concilier tous les intérêts et pour vivre en l)onne harmonie avec vous. »
J ai alors lait ([uel([ues observations à Napoléon sur le gouvernement ({u'il avait étal)li en France. « Le svstème du gouvernement, a-t-il dit, doit être adopté au génie de la nation et aux circonstances du moment. La France avait besoin d'un gouvernement vigoureux. Tant que jesuisresté a la tète des affaires, la France a été dans le même état que Rome lorsqu'on déclarait ([u il fallait un dictateur pour sauver la république. Toutes les nations [)uissantes de V\\urope ont été, par l'appât de votre or, excitées ii lormerdes coalitions successives contre ma puissance. Il était nécessaire que le chef d'un état ainsi menacé disposât de toute la force et de toutes les ressources du pays, pour résister avec quelque succès. Je n'ai jamais fait de conquêtes ([ue pour mapropredéfense. L'filurope n'a jamais cessé de combattre la France et ses principes. Il nous fallnl alxillre sons peine (fétre abattus. Pendant longtenqjs je me suis trouvé placé entre les partis qui agitaient ma patrie, comme un cavalier sur un cheval fougueux ([ui veut toujours se cabrer et se jeter d'un coté ou de l'autre, et que, pour faire marcher droit, il est obligé de tenir en bride. Il faut de toute nécessité qu'un gouvernement qui succède ii des révolutions, qui est menacé par les ennemis du dehoi's, et troublé intérieurement par des intrigues, soit un peu dur. Dans des temps pluscalmes, j'auraiscessé d'être dictateur, et mon règne constitutionnel eût commencé. Mon gouvernement, tel qu'il était, avec une coalition qui
448 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE
me menaçait sans cesse, soit d'une manière ostensible, soit à l'ombre du mystère, était encore le plus libéral qu'il y eût en Europe.
« Un des objets principaux que j avais en vue, était que l'instruction étendît ses progrès parmi toutes les classes de la population. Je fis en sorte que tous les établissements publics fussent formés de manière a donner une éducation gratuite au peuple, ou à ce que du moins les frais d'une instruction ordinaire fussent si modérés, que le simple cultivateur pût les faire. Les musées étaient ouverts à tout le monde. Le bas peuple français aurait été le plus instruit de l'univers. Tous mes efforts tendaient plutôt il éclairer la masse de la nation qu'à l'abrutir par l'ignorance et la superstition. »
J'ai raconté à Napoléon le traitement que j'avais éprouvé hier à Phinlation-House. « Je ne crois pas, a-t-il dit, qu'on puisse trouver, dans toutes les armées de l'Europe, un homme d'un caractère aussi ignoble. C'est le comble delà bassesse, dans un supé rieur, que d'insulter un officier subalterne. Le tempérament de sir Hudson Lowe le rend semblable à un homme affligé dune galle invétérée ; il a toujours besoin de se frotter contre quelque chose. Mais indépendamment de son malaisenaturel, sesintentions sont de vous provoquer, par de mauvais traitements et des paroles outrageantes, à lui man(pier de respect en sa qualité de gouverneur, et de lui fournir l'occasion de procéder contre vous avec l'autorité dont il est investi, comme si vous vous fussiez rendu coupable d'un attentat. Vous vous trouvez dans une
.MÉMOlilAL DE SA1NTE-HKLÈ> E 449
situation périlleuse. Il ;i un témoin qui est sa créature, qui signera tout ce qu il voudra, et naura d'autre conscience ni d'autre volonté que la sienne. Vous n'aurez que vous pour vous défendre; et la conduite de cet homme, ses efforts à faire de vous un espion, par les mauvais traitements et les injures, sont si extraordinaires, que les personnes qui ne le connaîtront pas, auront de la peine à y croire. Je ne vois pour vous d'autre parti a prendre que de garder un silence abolu, d'écouter ce qu'il a li dire et ne pas répondre, à moins qu'il ne vous fasse des questions qui auront votre profession pour objet. Il a le droit d'exiger une réponse à des questions de cette nature; mais à toute autre, ne répondez que ces mots : Je ne sais pas, ou Ce n'es/ pas mon a /fa ire. »
22 février. — J ai subi quelques interrogations de la part de sirHudson, et j'ai eu le bonheur de quitter la maison sans avoir essuyé de propos outrageants.
23 février. — Cipriani s'est plaint aujourd'hui d'une inflammation d'entrailles qui, dès le moment où il m en donna connaissance, présenta des symptômes de la nature la plus effrayante.
On le saigna copieusement, on le mit dans un bain d'eau chaude, et enfin l'on eut recours aux remèdes qu'on administre ordinairement dans de pareils cas. On n'a cependant pu obtenir qu'un soulagement passager, et les symptômes fàcheu.x sont revenus avec plus de violence qu'auparavant. On vit bientôt que sa vie était en danger, et l'on eut recours a une assemblée de médecins; néanmoins tout fut inutile,
et la maladie l'entraîna bientôt à la dernière extrémité. Cipriani, quoique connaissant par lui-même le danger où il se trouvait, conserva le calme le plus profond et le plus grand sang-iroid. Napoléon, qui laimait comme son compatriote etcomme un homme qui était entièrement dévoué à son service, était extrêmement inquiet et demandait souvent de ses nouvelles.
25 février. — Cipriani s'est trouvé dans l'état où l'on voit quelquefois les personnes attaquées de sa maladie. 11 avait éprouvé quelque soulagement, mais il était douteux que ce mieuxfùtl'efFet de lacessation du mal, ou fût cette espèce d'anéantissement de forcesphvsiques, qu'on peutconsidérer comme les précurseurs d'une dissolution prochaine. J'étais d'avis qu'il se trouvait dans le dernier cas, mais cependant sans en être certain. Il était dans un état d'extrême faiblesse; on lui administra de la nourriture, à des intervalles rapprochés, et son estomac conserva les aliments. Tandis (jue j'étais dans cet état d'incertitude, Napoléon, auprès duquel j'étais allé dill'érentes fois dans lecoursde la journée, pour lui rendre compte de l'état du malade, m'envoya chercher à minuit. Je lui disque le malade était dans une sorte d'anéantissement. « Je pense, a-t-il dit, que si je me montiais au j)auvre (Cipriani, ma présence pourrait servir de stimulant ;» la nature, (jui dort chez lui, et lui donnerait des forces pour lutter contre le mal, et peut-être même le surmonter. » Il s'est eflorcé de rendre cet exemple plus Irappant, en décrivant les efl'ets électriques que sa présence, sur le champ de
MÉMOltlAL DI-: SAINTE-HÉLÈNE 451
bataille, avait produits dans plusieurs circonstances critiques. J'ai répondu que Cipriani avait encore sa connaissance, et que j'étais persuadé que l'attachement et le respect ([u'il portait a son maître étaient tels, qu'en le voyant, il ferait un efTort pour se lever sur son séant, et que, dans l'état de laililesse où il se trouvait, cette émotion occasionnerait une crise, pendant laquelle son âme, qui était déjn Ira si e no, pourrait bien passer dans la céleste demeure 1 . Après plusieurs explications données sur le même sujet, Napoléon se rangea de mon avis, et résolut de ne point faire d'épreuve, remarquant que, dans de tels cas, les hommes de l'art sont toujours les meilleurs juges.
A dix heures, des svmptùmes décidément mortels se déclarèrent, et le pauvre C^ipriani était, ii quatre heures, au nombre des morts.
Cipriani était un homme qui avait de l'esprit, quelque talent, mais point d'éducation. Quoique artificieux, il était en apparence ouvert et franc, et possédait de bonnes qualités. (>omme la plupart de ses compatriotes, il était généreux et charitable, mais ennemi implacable autant qu'ami dévoué. Républicain par principes, il manilesta plus d'attachement pour Napoléon dans ses revers, qu'il ne lui en avait témoigné pendant son élévation. Son maître avait une extrême confiance en lui. S'il eût reçu une bonne éducation, il aurait probablement joué
(1) Les personnes qui oxc-rcfnt !;> niédcpini! savent l)ien <[iie. dans une Çrando faibl<!sse. en soulevant le moins du monde la lète d'un malade de aessus son or.^'iller. on lui a souv.-nl donné la mort.
(yntc de O'Meara.)
452 MÉMOIIIAL DE SAINTE-HÉlÈNE
un rôle dans la Révolution. 11 fut indisposé plu' sieurs jours avant de se plaindre, et il est probable que, pendant cet intervalle, une inflammation cachée fit des progrès .
Les comtes Bertrand, Montholon et moi, ainsi que toute la Maison, accompagnèrent son corps jusqu'au lieu où il fut enterré. Il jouissait d'une telle estime ii Sainte-Hélène, que la plus grande partie des habitants recommandables de cette île et quelques officiers du 06'' régiment accompagnèrent volontairement son enterrement. S'il eût été enterré dans les limites, Napoléon lui aurait rendu lui-même les derniers honneurs.
Immédiatement après sa mort, j'en fis mon rapport à Xapoléon, fjui me dit : « Où est son âme? Peut-être est-elle allée voir sa femme et ses enfants il Rome, avant que d'entreprendre le grand vovage. »
Quehjues jours avant sa mort, Cipriani m'avait dit que, lorsque le gouverneur eut commencé a mettre à exécution les mesures de rioueur dont il fit usacre
envers les habitants de Longwood, Santini, qui était naturellement gai, changea tout a coup et parut triste et rêveur. 11 vint un jour dans la chambre de Cipriani, et il lui découviit (juil était dans l'intention de brûler la cervelle ;i sir Iludson Lowe. la première lois qu'il viendrait i» Longwood. Cipriani lui demanda s'il était fou, et s'efTorça, en employant tous les arguments en son pouvoir, de le dissuader d'une paieille tentative. Quoicjue (Cipriani eût beaucoup d'inibience sur Santini, ce dernier demeura
MKMOniAL DE SAINTE-HÉLÈNE 453
cependant inébranlable, et accompagna sa déclaration de plusieurs serments en usage chez les Italiens de la classe inférieure. 11 avait un lusil à deuxcoups, chargé à balles, avec lequel il était résolu de mettre son dessein iiexécutionetde se tuer ensuite. Cipriani, voyant tous ses raisonnements inutiles, alla trouver Napoléon, à qui il fit part de ce qui se passait. L'empereur envoya sur-le-champ chercher Santini, le questionna, et lui fit avouer ses intentions. Xapo-
! léon, lui commanda alors, en qualité de son empe-
1 reur, de renoncer ii toute idée de ressentiment et de vengeance; et il réussit, non sans quelque résistance de la part de Santini, n lui faire abandonner
ji. le projet qu'il avait conçu.
[ Santini était d'un caractère très entreprenant
et d'une bravoure ii toute épreuve. 11 maniait fort l)ien l'épée ou le sabre, et manquait rarement son homme au pistolet ; et on doit croire que, sans la défense qui lui en fut faite, il aurait exécuté son dessein.
6 mars. — La maladie de Napoléon fait peu n peu des progrès, quoique très lents. Je l'ai trouvé occupé à lire Corneille. Il en fit l'éloge. II remarqua ([ne la France lui était redevable, par les sentiments qu'il lui avait inspirés, de quelques-unes de ses belles actions ; et il ajouta que, si Corneille eût vécu de son temps, il l'aurait élevé i» la dignité de prince.
Il m'a ensuite entretenu de lui-même. Il ma dit qu'il croyait que la naturel'avait créé pour les grands revers; cju il avait une àme (jue lien ne pouvait ébianler. xVprès cela, il fit quelques comparaisons
454 MKMOItlAL DE SAINTE-HELEXE
de sa conduite personnelle avec celle qu avaient tenue ses ennemis envers lui.
« Maitland, a dit Napoléon, ne fut pas complice du piège que me tendaient vos ministres, quand ils lui donnèrent l'ordre de me recevoir sur son bâtiment. C^est un brai'c hoDiine. et il est incapable d avoir participé a la transaction inlàme qui eut lieu. Il lut abusé ainsi que moi ; et probablement qu'en mo conduisant en Angleterre, il crut qu on me permettrait d'v passer ma vie. avec les restrictions qu'on avait imposées à mon frère Lucien. »
Avant de m'embarquer sur le Bellcrophon. continua-t-il, quelques débats eurent lieu sur les résultats ([ue pouvait avoir cette démarche. Quelques officiers de la marine française, auxquels on en parla, dirent fortement que je devais bien me garder de me livrer ainsi. Ils dirent, en parlant des anglais: l'intérêt est leur dieu, et ils calculeront les suites que pourront avoir les bons ou les mauvais traitements envers vous. S'ils pensent y gagner quelque chose, ils vous feront partir et vous enseveliront dans une de leur colonie, où vous éprouverez tous les mauvais traitements que puisse suggérer la haine. Ils avaient raison. Quel(jues-uns d'entre eux avaient été sur les pontons, et ils vous connaissaient mieux que moi. Je necrovaispas qu il fût possi])le qu'une grande nation persécutât un homme qui, après avoir été son ennemi pendant vingt-cinq ans, se jetait entre ses bi'as. »
Il a ensuite donné les explications suivantes relativement aux causes (pii ont amené sa chute. Sans
MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈXE 455
la fatale suspension d'armes de 1813, à laquelle je fus forcé par l'Autriche, mes succès eussent été assurés. Les victoires de Lutzen et de Wurzen avaient rendu la confiance aux armées françaises. On ramena le roi de Saxe en triomphe dans sa capitale ; un des corps de l'armée fiancaise était aux portes de Berlin, et l'ennemi avait été chassé de Hambourg. Les armées russe et prussienne se préparaient à passer la Vistule, quand le (]ai)inet d'Autriche, agissant avec cette adresse qui le caractérise, fut d'avis qu'on suspendit les hostilités, dans un moment où il avait déjà fait des arrangements avec la Russie et la Prusse. L'armistice n'était qu'une ruse pour gagner le temps nécessaire et (aire des préparatifs ; car cette puissance avait résolu de se déclarer contre la France dans le mois de mai. Mes succès la forcèrent d'agir avec plus de circonspection. Il était nécessaire de gagner du temps, et des négociations s'entamèrent ;i Prague. Metternich insista pour que l'Autriche eût la moitié de lltalie. et proposa d'autres conditions onéreuses, dans la certitude qu'il serait refusé. Dès que l'Autriche eut réuni sf>n armée, elle déclara la guerre ;i la France. Après la victoire de Dresde, je me trouvais supérieur à mes ennemis, et j'avais formé le projet de les tromper en marchant du côté de Magdeburg, de passer l'Elbe à Witteniberg, et de m'avancer sur Berlin. Plusieui's divisions de mon armée étaient employées a exécuter cette manœuvre, quand on apporta, de la part du roi de ^\ urtemberg, une lettre dans laquelle il m'annonçait que l'armée bavaroise s'était jointe aux Autrichiens,
456 MÉMORIAL DK SAIXTE-HÉI.ÈNE
et que, forte de qiuitre-vingt mille hommes, elle s'avançait vers le Rhin sous les ordres de de Wrede ; que lui-même, forcé par la présence de cette armée, y avait réuni son contingent, et que Mavence se trouverait hientôt investie par une armée de cent mille hommes.
(( Cette défection inattendue renversa entièrement mon plan de campagne, et tous les préparatifs que j'avais faits pour fixer le théâtre de la guerre entre l'Elbe et l'Oder devinrent inutiles.
« Plus tard, à Leipzig, je remportai la victoire dans la journée du 16, et j aurais également réussi le 18 si tonte 1 armée saxonne, qui occupait une des plus importantes positions, n'eût passé à l'ennemi avec un train de soixante pièces de canon, qui furent a linstant tournées contre moi. Malgré cela, le champ de bataille resta en mon pouvoir, et les alliés firent, le même jour, un mouvement rétrograde. Je donnai, pendant la nuit, l'ordre à mon armée de se reployer sur nos corps de réserve derrière lElster. La défection de quelques autres corps allemands, et laccident arrivé au pont de Leipzig, qu on fit sauter trop tôt. eurent les suites les plus fnnestes. Quand l'armée eut passé la Saale, elle devait faire halte pour se remettre de ses fatigues et tirer d'Erfurt des munitions de guerre et de bouche. Mais on vint m'apprendre que larmée austro-bavaroise, commandé par de Wrede, était arrivée à marches forcées sur le Mein, et qu'il lallait se diriger de ce côté. De Wrede fut, à Ilanau, chassé de sa position, complètement battu, et blessé liii-ipènie. On eut «Misiiite des Conférences à Franc-
fort, et on y mit pour condition de paix que je renoncerais an protectorat de la Confédération du Rhin, il la Pologne et aux départements de 1 Elbe, et que la France aurait pour limites le Rhin et les Alpes. Ces conditions furent acceptées comme bases. Mais ce congrès fut aussi illusoire que les autres, car dans le moment même où se faisaient ces propositions pacifiques, les alliés violaient la neutralité de la Suisse, où ils entrèrent avec de grandes forces. Ils présentèrent ensuite à Chàtillon leur ultimatum, dans lequel ils demandèrent que la France fût renlermée dans les limites qu'elle avait en 1792, ce que je rejetai. Sans les trahisons consécutives de T***, de INI*** et d'A*** (1), les alliés auraient succombé. »
28 mars. — Sir Hudson Lowe a envoyé à Longwood, le 12 de ce mois, vingt-sept volumes, et aujourd'hui sept, avec quelques numéros des Lettres Normandes et Champenoises. C'était là toute la fourniture de livres et de pamphlets envoyés par les ministres (2i de Sa Majesté ou par leurs ordres, depuis 1 arrivée du Phaéton en 1810. C'est une petitesse dont je ne croyais pas même que lord Bathursl fut capable, a observé Napoléon.
(1) Talleyrand, Miirmont, .\ifgereau.
(2) M. Gonlliiirn avait promis au comte Las Cases, lorsque ce dernier revint en Europe, que chaque livre; intéressant et chaque publication curieuse seraient envoyés à LongM'ood, avec une livraison copieuse et régulière de journaux anglais et français de divers genres. Je ne saurais dire si le digne secrétaire a renij)!! sa promesse ou non : ce qu'il y a de sur, c'est qu'à l'exception de quelques numéros incomplets du Times, du Courrier et de VObsen'er. et quelques journaux français sans ordre, très vieux, rien n'est parvenu à Lou^wood pendant que j'y S(-journais. Par exemple, en 1817, je crois que li! gouverneur m'accorda la permission de prendre le Morning-Chroiiiclc de quelques semaines, faveur insigne qui ne fut plus réité-rée.
(Note de O'Meara.)
458 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈXE
Pendant quelque temps il a été de règle que tous les capitaines de bâtiments marchands qui arrivent, soient obligés de présenter une liste de leurs livres, de leurs journaux, etc., a sir Hudson Lowe, qui demande surtout ceux qui traitent de politique, sousle prétexte qu'il désire les envoyer à Longwood, tandis que pourtant on ne reçoit dans cette endroit ni livres 1 ni journaux, à l'exception d\in très petit nombre de ces derniers. Son Excellence et son état-major sont particulièrement curieux de V Edimburg-Re^'iew .
kavriL — 11 V a quelques jours qu'il arriva une circonstance qui fit connaître les motifs qu'avait le gouverneur pour m'obliger à venir deux fois par semaine à Plantaùon-Ifouse. Un des étrangers qui habitaient passagèrement dans l'île, a fait savoir au comte Montholon (jue les commisaires avaient lu, dans le bulletin de ce jour, un rapport sur l'état de la santé de Napoléon. Le comte Montholon, sachant que ces bulletinsn'étaient pas exacts, demanda des explications, qu'on lui donna, et qui démontrèrent ([u'une personne ([ui ne vovait jamais Napoléon, s'avisait de faire ces rapports factices, qui étaient envoyés aux commissaires et transmis par eux à leurs Cours respectives. Je crois que tout lecteur consciencieux sera d'avis que ces bulletins auraient dû m'ètie montrés, puisque j'étais le seul médecin qui vit h^ malade, etc()nsé(|uemmentla seule personne capal)lr de juger de leur exactitude (1).
(Il Sir lliidson Lowc, no pouvant s'cniprclKT de donner qiii'l(|uo dihiil sur coltc all'aire, s'ell'orça dn lui donnor un(^ autre rouleur, en disant ;mi comte Bertrand (|ue ces bulletins faux n'c'iaieni qu'une répétition de nirs
10 avril. — Sir Hudson Lowe n'avant pas réussi dans la démarche qu'il avait faite à Londres pour m"éloigner de 1 ile de Sainte-Hélène, eut recoursa un expédient qui assura son succès. Il nie fit écrire ce jour-là, par sir Reade, une lettre dans laquelle il me faisait savoir que je ne devais pas sortir de Long- Avood, sans me donner aucune raison d'une mesure par laquelle il paraissait que le gouverneur m'avait imposé des restrictions plus arbitraires et plus vexantes que celles qu'il avait imposées aux Français. Car, en me confinant il Longwood. dans l'enceinte duquel il ne permettait à personne de pénétrer sans un laissez-passer, il me privait de la société anglaise; tandis que, dans le même temps, il me défendait d'avoir avec lesFrançais aucune autre société, excepté celle relative à ma profession [i). Aussitôt que j'eus reçu cette lettre, je me rendis a u.r Briars, avec l'intention de soumettre lafiaire devant l'amiral Plampin, (|ul m'envoya dire par son secrétaire qu'il ne voulait pas me voir. J'écrivis ensuite à sir Hudson Lowe une lettre lui donnant ma démission, et une au comte Bertrand, dans hujuelle j'expliquais la démarche que j'avais été obligé de faire, et les motifs qui m'y avaient déterminé.
l^i avril. — Napoléon m'envova cherclicr jxjur me donner, avant mon départ, une audience, durant laquelle il relusa de recevoir de moi aucun avis mé-
conversations avec Baxttrr ; si cela était ainsi, pourquoi se cacher de
moi ?
I yotc de O'Mcara.)
(1) U est presque inutile pour moi «l'expliquer au lecteur que je ne pouvais ni n étais porté à obéir à ce mandat arbitraire.
dical : et il m'adressa la parole en ces termes: a Eh bien, docteur, vous allez nous quitter ? Le monde concevra-t-il qu'on ait eu la lâcheté d'attenter à mon médecin? Puisque vous êtes un simple lieutenant, soumis à tout l'arbitraire et à la discipline militaire, vous n'avez plus l'indépendance nécessaire pour que vos secours me soient utiles; je vous remercie de vos soins. Quittez, le plus tôt possible, ce séjour de ténèbres et de crimes. Je mourrai sur ce grabat, rongé de maladie et sans secours ; mais votre nation en sera déshonorée à jamais. » Puis il me dit adieu 1 1^.
9 mai. — Sir Hudson Lowe voyant qu'il ne pouvait réussir dans le plan qu'il avait formé de faire recevoir un autre chirurgien et de le placer près de Napoléon, et ayant été informé par les commissaires (2), que si Napoléon venait à mourir pendant qu'il me tenait aux arrêts (sans me faire juger ni même porter aucune accusation contre moi), ou si Napoléon mourait dans les mains d'un officier de santé qu il 1 eût forcé de recevoir, ou dont on lui eût imposé l'obligation de se servir, on ferait, en Angle-
(II II no sora pas inutile (l'approndre au lecteur que, quoique Xapo- It'-on parlât presque toujours italien avec moi, vu que je parlais cette langue très couramminent. étant resté plusieurs années dans cette terre classique, toutes les fois «ju'il parlait avec sentiment il retournait à la langue française, et c'était la même chose toutes les fois qu"il lui arrivait <le ne pas trouver un mot italien.
(2| J ai appris qu'il y l'ut à ce sujet, à l'Ianlatiim-Httiisv. des discussions très vives, dans l'uni? <lesquelles le gouverneur, dans ses débals avec le baron Sturmer, toml)a dans un de ces paroxysmes de colère «pii lui prenaient si souvent (piand il avait avec moi les conversations qui> j'ai rapportées dans le cours de cet ouvrage. Le baron lit placer Sou Excellence vis-à-vis une glace, dans la chanuire où ils étaient, et le pria, avec grand sang-froid, (le vouloir bien coiitempliT ses traits, ajoutant (pi'il ne pourrait donner a sa (lour un tableau ])lus frappant de ce qui se laissait à Sainte-Hélène qu'en lui faisant voir la physionomie qui était actuellement rélléchie par cette glace.
MÉ.MOIilAL Ui: SAINTE-HÉLÈNE 461
terre et en Eiiiope, d'étranges conjectures sur la mort de ce dernier, dont ils seraient eux-mêmes hors d'état de donner des explications satisfaisantes, il résolut de me mettre en liberté, après m'avoir tenu aux arrêts vingt-sept jours, pendant lequel temps je Tus successivement assailli d'une correspondance que son état-major entretenait avec moi et dans le cours de laquelle, afin de me faire tomber dans des pièges, je recevais fréquemment l'injonction de renvoyer par un dragon, porteur de la lettre, une réponse il des épitres composées après plusieurs jours de réflexion, etqui n'étaient rien moins que le résidu de la sagesse réunie de sir Hudson Lowe et de son état-major.
Dans la lettre contenant l'ordre de ma mise en liberté. Son Excellence se vit elle-même forcée de reconnaître ma qualité d'officier de santé particulier de Napoléon, ce qui était un point qu'elle avait contesté auparavant.
L'état de la santé de Napoléon s'était empiré depuis le mois dernier ; la douleur était plus continue, plus grande.
On ressentit une grande indignation, dans l'île, de la conduite qu'on avait tenue envers Napoléon.
16 mai. — Proclamation faite par sir Hudson et placardée dans les lieux les plus apparents, interdisant à tous officiers, habitants et autres personnes ([uelconques, d'entretenir aucune correspondance ou d avoir aucune communication avec les étrangers détenus.
18 mai. — Le capitaine Biackncy assembla tous
462 MÉMORIAL DE SAINTE-IIKI.KNE
les domestiques anglais de LongAvood, lut la proclamation du 16. Ce fut lait sans que leurs maîtres en fussent instruits. Napoléon, quand il en fut informé, donna ordre qu'on renvovàt les domestiques anglais employés à Longwood à lu place de Santini et des autres, que sir Hudson Lowe avait fait partir.
28 mai. — J'eus une conversation avec Napoléon au sujet de l'ouvrage publié par ^I. Ellis, sur l'ambassade en Chine, et sur la conversation à Longwood, fjite ce gentleman avait publiée. Napoléon a fait la remarque qu'ayant appris que M. Ellis avait été secrétaire d'une mission en Perse, peu de temps après que le généi'al Gardane i eut quitté Ispahan, il l'avait questionné relativement aux progrès que la Russie avait faits du côté de la Perse.
« Je lui ai dit, ajouta Napoléon, que si la Russie réussissait à s'attacher la brave nation polonaise, elle n'aurait dès ce moment plus de rivale, parce qu'elle arrêterait l'Angleterre en menaçant ses possessions dans l'Inde, et l'Autriche par la grande supériorité morale de ses troupes, et l'assistance des partisans de l'église grecque, en si grand nombre en Hongrie et en Galicie, et que, selon toute apparence, un patriarche grec officierait un jour à
(1) (inrdane, qu'il no finit pas confondre avec le général Gardanne, était ffouvcrneiir <i<'S pages et aide de camp de l'Eniporour. Il était géniTal de brigade depuis le 13 mai 18(1(1.
L'Empereur de l'erse avant réciauié' l'assistance de Napoléon contre la Hussie et l'Auglcterre, (lardane fut nommé le 10 mai 1807, ministre
plénipolenliaii i) l'erse, et il partit pour TiMicTan, oii il arriva le 4 dé-
r •inlire. l'arraitement accueilli par les Persans, le seliali lui conféra lililre militaire de Kliaii et lui aocortla la décoration de l'Ordre du Soleil, créé exprés pour lui. Mais parait- il. « sa mission exigeait plus d'habiletéet de i-onnaissancc des usages du pays qu'il n'en possédait ; aussi n'eut-olle point les résultats importants qu'on pouvait en espérer.»
Sainte-Sophie. Je lui ai aussi lait l'observation que, si l'Angleterre cherchait à établir sa puissance sur ses forces de terre et ii maintenir des armées sur le continent, ces armées masqueraient ses loices réelles, et qu'elle commettrait la même faute dont François P"" se rendit coupable à la bataille de Pavie, en se plaçant en personne, à la tète de l'élite de sa cavalerie, devant une batterie lormidable. ([ui lui eût assuré la victoire, s'il n'eût pas, en la nias([uant, empêché cette batterie de faire feu. Je lui ai dit que vos querelles en Angleterre ne signifiaient rien, et qu il suffisait de vos constables pour rétablir l'ordre, si, dans le même temps, vos ministres diri- "^eaient toute leur attention et tous leurs soins vers l'amélioration de l'administration publique et vers la prospérité de vos manufactures et de votre commerce ; que, surtout, vous ne devez pas être humiliés de votre qualité de marchands, puisque c'est du négoce que provient votre puissance ; mais que si la misère était réelle, comme l'assurait ^\ elleslev, elle était causée par les trop grands efforts de l'Angleterre pendant vingt ans, et les mesures trop violentes employées poui- y remédier ; que ces efforts et ces mesures pesaient sur la masse du peuple, et faisaient l'effet d'un topique appliqué mal ;i propos ii un malade, et ([ui le conduisait à la frénésie. J'ai dit aussi que vous aviez parmi vous des hommes trop sages pour ne pas faire usage, afin de faire dlspai-aître la misère sans compromettre la sûreté de l'état, de movens plus en harmonie avec la situation actuelle de la nation.
464 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈXE
« Pendant l'entretien ([ue j eus avec M. ElHs, qui ne dura qu'environ une demi-heure, on ne dit pas un mot de Sainte-Hélène. Le comte Montholon n'a pas eu d'entretien à ce sujet avec lui, ni avec aucune autre personne de la légation. M. Ellis n'a lait aucune recherche sur la nature du terrain ; il n'a pas non plus parcouru et examiné l'intérieur de l'établissement ; il n'a rien su, rien vu, rien entendu, au nunns de la part des Français ; et pourtant, dans son ouvrage, il a eu l'imprudence de jouer le rôle d'un juge qui aurait entendu sur le lieu même les plaintes de ceux qui se croient en droit den faire. Mais ce passage n'a pas été écrit de sa main ; il est de l'invention de quelque commis de lord Bathurst, qui l'a inséré dans l'ouvrage et l'a attribué à M. Ellis. Une telle prostitution de son nom fait peu d'honneur à ce diplomate [D. »
11 a fait quelques observations sur la contradiction qui existe entre la proclamation du gouverneur, sa conduite et les dépèches envoyées par lord Bathurst. Il a ajouté que la dépèche était purement destinée à paraître vouloir améliorer sa situation, tandis ([ue dans le fait elle ne sert ii rien.
Dans le cours de la conversation. Napoléon a observé qu'on ne doit pas s'en rapporter aux écrits d'un homme pour se former une idée juste de son caractère et de sa conduite privée ; et il m'en donna la preuve en me disant ([ue Bernardin de Saint-
(1) M. Ellis a été ensuite niuniiié à une i>liifO lucrative au ca]) de Hoiiiie-Es)i(Vaiu-e. place ([iii, à <-e (|iie je crnis. est un don du lord Bathurst.
(iYo/c (/<• O'Mcara.i
Pierre, dont les écrits sont si beaux, si pleins de sentiments, et respirent à chaque page les principes d'humanité et de bonheur social, était un homme d'un très mauvais caractère.
I juin. — Le Mnngle, bâtiment approvisionneur, est arrivé.
II juin. — ■ A l'exception de rafïection inflammatoire des joues, dont le retour fréquent avait été arrêté par l'extraction de deux dents, l'état de la santé de Napoléon a beaucoup empiré. 11 a consenti, en conséquence, aujourd'hui, à adopter la pratique que je lui avais recommandée, et qui a été commencée ce jour même. Il y avait presque six semaines qu'il ne quittait plus ses appartements.
21 juin. — Napoléon est très fatigué d'une affection catarrhale d'une nature lâcheuse, et causée par lexti'ême humidité de ses appartements. J'ai cessé de lui administrer quelques-uns des remèdes qu'il prenait habituellement, et j'ai fait au gouverneur le rapport de l'état de sa santé.
15 juillet. — Plusieurs caisses de vin. envoyées par la princesse Borghèse et par lady Ilolland, sont arrivées le mois dernier. Quelques-unes ont été envoyées à Longwood, et le reste est déposé, par ordre de sir Iludson Lowe, dans les mag-asins du £j"ouvernement. Napoléon a exprimé dans cette occasion, comme dans plusieurs autres, des sentiments d'une grande affection envers la princesse Pauline, et a déclaré qu'il était convaincu qu'aucun sacrifice ne lui coûterait pour lui rendie service, et qu'elle chercherait il obtenir la permission de venir à Sainte-
Hélène (1). Il parla aussi de la princesse Hortense avec beaucoup d'éloges, et il dit que c'est une dame qui possède de très grands talents ; il en dit autant de la princesse Elisa(2j, et il exprima, en employant des tournures de phrases très spirituelles, combien le flattaient, dans un moment où il est abandonné par tant de personnes de qui il était en droit d'attendre de la reconnaissance, lattention et la bonté de lady Holland. Il ajouta que les membres de la famille de l'immortel Fox abondaient en sentiments libéraux et généreux.
20 juillet — Je suis allé en ville, et j'ai essavé de me procurer une copie des observations sur le discours de lord Bathuist .dont il était arrivé, m"avait-on dit, quelques e\enq)laires dans lile. Le capitaine Bunn. du vaisseau le Mangle, que je priai de maider dans mes recherches, nie témoiona combien il était
surpris de ma demande, ajoutant qu'aussitôt après son arrivée, sir Iludson Lowe et sir Thomas Reade avaient pris cinq copies de ce pamphlet, pour en envoyer, disaient-ils, deux ou trois à Longwood, et qu'il les leur avait remises lui même. Il dit que ces messieurs avaient demandé avec beaucoup d empressement un détail exact des livres qu il avait apportés, et s'étaient emparés de tous les ouvrages modernes qui traitaient de politique, et de tous les exemplaires de la Rei>iie d'Eclùnbour^.
(1) Piiulinr HdiiiipMrti-. sfnir de N.ipoir-on.fjiii l'ponsa le prinoi- Borçlirsi-. Plus tard; clli' (Icinaiida la |)i'niiissi()ii di- se ri'iidri'aii lieu d'oxil cle son l'riTc.
(2) Hiirtciise, fcmiiu' de Louis Honaiiartc.
(3) Elisa IJacciochij sœur do Napoléon.
MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈXE 467
25 juillet. — Après avoir lait une visite iiNapoléou, dont Tétat n'a éprouvé aucune amélioration, en entrant clans ma chambre, vers les (juatre heures et demie, le capitaine Blackney me remit la lettre suivante :
Plantation-House, 25 juillet 1818.
Monsieur,
« Le lieutenant-eénéral sir Hudson Lowe m'a chargé de vous inlormer que, d'après une instruction reçue du comte Bathiii-st, en date du 14 mai 18l(S, on lui enjoint de vous ôter la place que vous occupez auprès du général Bonaparte, et de vous interdire toutes entrevues ultérieures avec les habitants de Longwood.
-)Le contre-amiral Plampin a reçu des instructions des lords commissaires de l'amirauté, quant h votre destination, lorsque vous partirez de cette lie.
» Vous voudrez l)ien, en consécjuence, immédiatement après la réception de cette lettre, quitter Lonowood, sans avoir aucune autre communication avec les personnes qui restent ici.
» J'ai l'honneur, etc. »
Edouard ^VY\YARD, Lieutenant-Colonel , secrétaire.
L'humanité, les devoirs de ma piolession et l'état actuel de la santé de Napoléon me défendaient d'obéir à cet ordre barbare, d'autant plus que ma place n'était pas dans les attributions militaires, comme celles des officiers de la marine. Je[)risdans le même
468 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE
moment la résolution de m'y reluser, quelles que pussent être les suites de ma désobéissance. La santé de Napoléon exigeait que je lui prescrivisse un régime, et que je lui préparasse les médicaments qu'il devait prendre pendant mon absence, attendu que j'étais parfaitement sûr qu'il ne prendrait aucun médecin qui fût recommandé par sir Hudson Lowe. Je me rendis donc à l'instant a l'appartement de Napoléon. Ayant été introduit, je lui communiquai l'ordre que j'avais reçu. « J'ai vécu trop longtemps pour lui, me dit-il. Votre ministère est bien liordi! Quand le Pape était en France, je me serais plutôt coupé le bras que de signer un ordre pour faire éloigner son chirurgien. »
Après que la conversation eut duré encore quelque temps, et que j'eus donné à Napoléon des instructions relatives \\ sa santé pour le moment actuel, il médit : « Quand vous arriverez en Europe, vous irez vousmême trouver mon frère Joseph, et vous lui ferez savoir que je désire qu'il vous donne le paquet contenant les lettres privées et confidentielles (1) des empereurs et des autres souverains de l'Europe qui m'ont écrit, et que je lui ai remises è»Rochefort. Vous les publierez Je vous prie de prendre cette me-
(1) A mon retour en Etiro])e, j'oiiiplovai tous mes soins à obtenir les lettres importantes dont ilsaf;il. Mallieiireiisement pour la postérité, ,, es efforts ne furent pas eouronnés de suecès. Avant (pie le eomtc (le ^ urvilliers (c'était le nom cpravait ]>ris le roi .loseph ai)rès la ciuitc de l'Empire) ciH quitté Koelieforl |)oiir se rendre en Améritpie, craignant .l'être arrête par les |)iiissances alliées, il erul piiideiil de remettre le ..rérieux dépôt qu'il avait, entre les mains d'une personne sur l'intégrité Jie laquelle il croyait pouvoir eomptt'r. mais par tpii il fut trahi, à ce qu'il ..arait, puisqu'il y a qin'lques mois une autre personne apporta ces lettres \ Londres pour les vendre, et en demanda trente mille livres. Cela fut
sure ; et si vous entendez publier des calomnies sur ce qui a eu lieu pendant le temps que vous avez été aA'ec moi, et que vous puissiez dire, «J'ai vu de mes propres yeux, cela n'est pas vrai», contredisez-les.»
Il dicta ensuite au comte Bertrand la lettre suivante :
« Je prie mes parents et amis de croire tout ce « que le docteur O'Meara leur dira relativement « à la position où je me trouve et aux sentiments « que je conserve ! ! !
Il la signa, ajoutant ce post-scriptum de sa propre écriture : « S'il voit ma bonne Louise, je la prie de permettre qu'il lui baise la main, «(l) et en m assurant que ce peu de mots en disait plus pour moi il rhnpératrice, que des pages in-quarlo entières, lime présenta ensuite une superbe tabatière, et une statue qui le représentait. Il me pria de faire, a mon arrivée en Europe, des recherches sur sa famille, et de communiquer à ses membres qu'il ne désirait pas qu'aucun d'eux vint à Sainte-Hélène être témoin de la misère et des humiliations qu'il souffrait. « Vous leur exprimerez les sentiments que je conserve pour eux, ajouta-t-il. Vous assurerez de mon affection ma bonne Louise, mon excel-
aussitôt communiqué à quelques ministres de Su Majesté et aux ambassadeurs étrangers, et j'ai appris, de quelqu'un digne de foi, que l'ambassadeur russe avait jjayé dix mille livres sterling celles apjjartenant à son maître. Entre antres passag(!S curieux qui me furent rap|Jortés par ceux a. qui l'on a communiqué leur contenu, en voici un <[ni mérite d'être rap- )>orlé ; il est relatif au Hanovre : il porte en sul)slanco « que le roi de Prusse déclarait qu'il avait toujours un intérêt paternel jiour ce pavs » ; et il paraissait que les souverains, en gi'MU'ral, avaient fait à Napoléoi* des (l<'mandcs pour obtenir des agrandissements de territoire.
[yole de O'Meara) (1) Voir le far similc en tète du \" vol.
470 MÉMORIAI, DE SAIXTE-IIÉlÈNE
lente mère, et Pauline. Si vous voyez mon fils, embi'assez-le pour moi; qu'il n'oublie jamais qu'il est né Français! Témoignez à lady Holland (i) le sentiment que je conserve de sa bonté, et l'estime que j'ai pour elle. » Il me prit ensuite la main, la serra, et m'embrassa en me disant : » Adieu, O'Meara, nous ne nous reverrons plus; soyez heureux! »