A GASTON JOLLIVET
Son ami
On trouvera réunis dans ce volume, sous le titre de Complications sentimentales, trois récits où Fauteur a simplement mis en scène trois anecdotes très authentiques nui lui ont paru poser chacune un problème intéressant d'ordre psychologique et moral. — Quels droits et quels devoirs la paternité conservet-elle dans l'adultère? L'homme dont l'enfant porte le nom d'un autre, est-il fondé à dire un jour à cet enfant ce lien coupable et sacré tout ensemble qui les unit, au risque de toucher d'une manière irréparable à la vénération que le fils ou la fille de la faute avait jusqu'alors pour la mère? C'est la question suggérée dans Sauvetage, sinon résolue — //Inutile Science en suggère une autre que ce grand intuitif que fut Musset, avait entrevue dans cette admirable phrase d'On ne badine pas avec l'amour : « Etes-vous sûr que tout ment dans une femme, lorsque sa bouche ment? » Cette demi-sincérité des coquettes, excuse et désespoir des amants désabusés à la fois et repris, Molière en avait déjà fixé le 1 1
charme torturant dans cette figure de Célimène, vivante énigme qu'Alceste fuit aujourd'hui pour revenir à ses pieds demain. C'est une toute petitefille de sa redoutable lignée que l'on a essayé d'évoquer là, — ainsi qu'un petit-fils de la race juanesque dans l'Écran, histoire non pas d'une rouerie, mais d'un double amour. En relisant cette dernière nouvelle, l'auteur s'est souvenu d'avoir rencontré dans les papiers de son défunt ami, Claude Larcher dont il fut l'exécuteur testamentaire, quelques pages sur cette Gomplication-/à que Larcher définissait dans son langage volontiers abstrait « la dualité du cœur» . Ces pages devaient prendre place dans une édition augmentée de la Physiologie de l'amour moderne, car elles étaient classées, avec quelques autres, dans une chemise sur la feuille de garde de laquelle était griffonnée cette ligne : Projet de Méditation... Petits problèmes de sentiment... L'auteur de l'Écran les transcrit telles quelles sans prendre à son compte des théories que cette aventure parait pourtant confirmer. C'est la raison qui les lui fait mettre ici.
«■ ... Ce problème de la dualité du cœur n'est pourtant pas une invention de nos subtilités modernes. J'en trouve la preuve dans l'ouvrage d'André le Chapelain, qui écrivait vers l'an 1176, et <jui
nous parle des cours d'amour tenues par les vicomtesses de Narbonne et d'Avignon. Parmi les arrêts rendus par une de ces cours, il cite celui-ci : « Personne ne peut se donner à deux amours... Nemo duplici potest amore ligari. » Or, qui dit arrêt, di% forcément conteste. Il y avait donc, dès ce lointain douzième siècle, des femmes qui prétendaient aimer sincèrement deux hommes, et des hommes qui prétendaient aimer sincêremefit deux femmes. Notez-le bien, l'arrêt ne prétend pas que de telles dualités de cœur ne sont pas sincè?-es. Il signifie que l'amant ou . l'amante ne doit pas s'y abandonner . C'est une règle de morale amoureuse , mais qui réserve le point de psychologie. Admettons, avec les vertueuses et romanesques dames, Ermengarde de Narbonne et Adalarie d'Avignon, que la dualité du cœur soit un crime. Le problème qui nous intéresse, nous autre analystes, demeure entier : cette dualité, oui ou non, est-elle un fait? Oui ou non, existe-t-il des cœurs auxquels il est naturel d'éprouver de l'amour envers deux personnes à la fois? Que ces amoureux à feux tournants, comme les phares, aient tort de sentir ainsi, c'est trop évident, — et pour leur bonheur et pour le bonheur des personnes qu'ils aiment... Sen tent-ils, oui ou non, ainsi? Pour le physiologiste de l'amour, et qui veut en décrire exactement les phénomènes, tout le problème est là...
k COMPLICATIONS SENTIMENTALES
« J'ai cru bien longtemps, pour ma part, que la réponse était oui. Je raffolais des anomalies, et la dualité de l'amour m' apparaissait comme un phénomène rare, sans doute, mais possible, et, après tout, légitime, puisqu'il est naturel. J'avoue d'ailleurs que beaucoup de drames de la vie sentimentale paraissent, à première vue, inexplicables sans cette hypothèse, qui convient si bien à ce que nous savo)is des complexités de l'âme humaine et de ses profondeurs inconscientes. Comment rendre compte sans elle de cas innombrables, — des deux suivants, entre autres, qui me reviennent à la pensée, et lequel de nous ne les a rencontrés?. .. Un homme est l'amant d une femme, il la trompe avec une autre, dont il devient passionnément épris. La première, pour se venger, coquette elle-même avec un autre homme. Neuf fois sur dix le manège suffit pour que l'amant infidèle déploie aussitôt les symptômes de la jalousie la plus douloureuse à l'égard de cette maîtresse qu'il trahissait, et il est sincère dans cette ialousie. Supposez maintenant que la seconde maîtresse imite la première, et voilà notre homme jaloux des deux côtés à la fois. Premier cas... Autre cas : une femme a trahi son mari de la plus notoire façon sa vie durant. Il meurt. Vous la croyez heureuse avec son amant? Pas du tout. Elle est inconsolable, et de bonne foi. Ce désespoir, d'ail-
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leurs, ne lui fait pas quitter l'amant, car elle l'aime. Elle aimait donc aussi son mari?... Vous vous récriez. Vous avez tort. Elle l'aimait aussi.
« Elle l'aimait, mais de quel amour? Quand on a pioché son cœur humain des années durant, on devrait pouvoir répondre à ces points d'interrogation. Les mots manquent . L'algèbre sentimentale en est encore à un gros à peu près de notation, qui n'a qu'un terme, le même toujours, pour des nuances si dissemblables . Balzac s'en plaignait déjà : Toutes les discussions, écrites ou verbales, écrivait-il, faites sur les sentiments, peuvent être résumées par deux questions : Est-ce une passion? Est-ce l'amour? Et il ajoute : L'amour et la passion sont, en effet, deux états de l'àme absolument différents, que poètes et gens du monde, philosophes et niais, confondent continuellement. Et encore, touchant en passant au problème de l univers du sentiment : Hommes et femmes peuvent, sans se déshonorer, concevoir plusieurs passions. Il n'est dans la vie qu'un seul amour. Comme on le voit, le grand docteur es sciences sociales — il s'appelait lui-même de ce titre — n'admet pas le dualisme du cœur, même dans la succession. A plus forte raison l eùl-il nié dans la simultanéité, ce qui ne l'empêche pas d? avoir étudié dans la dernière partie du Lys
de la Vallée un admirable exemplaire de ce dualisme. C'est lorsqu'il nous montre Félix de Vandenesse sortant de chez Mme de Mortsauf pour aller retrouver lady Dudley . J'entends le romancier répondre que, justement, Félix aime d'amour Mme de Mortsauf, qui l'aime encore uniquement après des années, au lieu qu'il n'a pour Arabella qu'une passion, aussitôt oubliée qu'assouvie. Mais celle réponse, jiiMme de Mortsauf ne l'admet, puisqu'elle en meurt, ni lady Dudley puisqu'elle congédie Félix, ni le lecteur et surtout la lectrice qui concluent que le héros de cette tragédie à deux héroïnes n'a jamais aimé — que lui-même. . .
« La distinction posée par Balzac n'en est pas moins très forte. Elle marque, avec une vive netteté, que ces deux mots d'amour et de passion, sans cesse confondus , ne sont pas synonymes et que la passion peut exister sans l'amour. C'est la clef, entre parenthèses, des deux petites énigmes que j'indiquais tout à l'heure. Mais la proposition inverse est-elle exacte, et peut-il exister de l'amour sans passion? Je crois voir ici le point faible de l'hypothèse imaginée par l'auteur du Lys, sur la différence radicale entre ces deux étals de l'Ame. Il n'est pas allé jusqu'à l'extrémité de sa propre analyse. Tenons-nous-en, pour plus de précision , à cet exemple de lady Dudley el
de Mme de Mortsauf. Si Vandenesse éprouve une passion pour celle-là, n'y a-t-il pas bien de la passion aussi dans l'amour qui l'attache à l'autre? Balzac reconnaît donc lui-même qu'un cœur peut être partagé entre deux passions simultanées. Comment discerner, entre les deux, celle qui n'est que passion et celle qui est passion et amour à la fois? Peut-être trouvera-t-on le principe de celte distinction en creusant la célèbre formule souvent citée, trop peu commentée de saint Augustin : « Et amabam amare... J'aimais à aimer », dit le grand converti d'Hippone, résumant dans cette courte phrase toute une époque de sa vie sentimentale. Remarquez qu'il ne dit pas : J'aimais telle ou telle femme. Non. Il se repent d'avoir aimé l'amour. On peut donc aimer l'amour à travers ou à propos de l'être que l'on aime. Cette simple observation est de conséquence infinie. En présence d'un sentiment, et quoi qu en dise Balzac, la première question à poser nest pas : Est-ce une passion? Est-ce un amour? mais plutôt : Celui qui éprouve ce sentiment, V éprouve-t-il parce quil aune tel ou tel être, ou bien aime-t-il cet être par goût d éprouver ce sentiment? En d'autres termes, la personne que nous aimons est-elle un but ou un moyen? Notre individualité se subordonne-t-etle à la sienne ou le contraire? Aimons-nous à aimer, comme disait le fils de Monique, ou aimons-nous ,
tout simplement? Que ce soient là deux étals profondément, absolument différents l'un et l'autre, nous en conviendrons tous, ou presque tous, si nous voulons revenir en pensée aux premières années de notre jeunesse et nous rappeler comme, à cet âge, nous nous élancions vers l'émotion, sans ?wus soucier de l'objet de celte émotion, prêts à courtiser et à aimer qui twus rencontrions, voyant dans chaque femme attrayante, non pas une femme, mais la femme, et nous ne lui demandions que d'être un prétexte à nous faire sentir . Cela ne veut pas dire que l'émotion ainsi éprouvée ne fut pas très vraie, ni que nous ne sentissions pas avec la plus violente intensité. Cela veut dire que nous aimions ces émotions plus que la femme qui nous les procurait, et ces sentiments plus que leur objet.
« Cette espèce d'égoïsme si particulier, que l'on pourrait appeler V êgoïsme émotif, n'est pas spécial à la jeunesse. Il n'y a guère qu'elle qui l'avoue ingénument. Il se prolonge, hélas! bien avant dans la vie, et par une contradiction d'une singulière ironie, il se retrouve notamment chez la plupart des hommes et des femmes, qui font leur principale, leur unique affaire de s'occuper des choses de l'amour. Observez bien. Neuf fois sur dix, la femme qui prend un amant hors du mariage, ne le prend qu'avec l'espérance et la volonté d'éprouver une émotion plus
forte et plus rare. C'est celle émotion quelle aime, et non pas cet amant. Et, neuf fois sur dix, de quoi est épris l'homme à bonnes fortunes, sinon d'une émotion qu'il espère et veut rencontrer , qu'il ne rencontre jamais? Car cette émotion, ainsi cherchée pour elle-même, est toujours incomplète. Elle est ravissante parfois et parfois poignante, elle est délicieuse et elle est tragique. Quelque chose lui manque, et c'est la poursuite de ce quelque chose qui nous précipite à toutes les frénésies et à toutes les audaces, à toutes les expériences aussi. Voilà le secret de la dualité du cœur. Quand on ne demande à la femme qu'on aime, que d'être une occasion de sentiment, pourquoi ne demanderait-on pas à une autre qui ne lui ressemble pas, d'être l'occasion d'un autre sentiment? Et n est-il pas bien naturel que les deux sentiments s' avivant par le contraste, ces nuances d'émotion soient aussi les plus troublantes, et pourtant les plus tentantes pour une sensibilité qui vit de curiosités et de sursauts?
a C'est ici que Balzac reprend sa revanche et qu'il a pleinement raison : ces expériences-là sont de la passion, elles ne sont pas de l'amour. Du moins ce n'est pas l'amour, tel qu'il apparaît dans les grands cœurs droits et forts, avec ses dévouements et ses sublimités , qui sont toujours des simplicités . Ne l'eussions-nous jamais ni inspiré, ni éprouvé, ce quelque
chose dont je parlais tout à l'heure et dont nous portons l'instinctive nostalgie en nous, nous révèle l'existence de ce véritable amour, dont le plus profond des mystiques a dit : on le perd aussitôt qu'on se recherche soi-même. Ce n'est pas l'émotion que poursuit ce véritable amour, ou plutôt il ne la fait consister que dans le bonheur d'une certaine créaturet dût ce bonheur venir à cette créature d'un autre que lui. Quelle place pourrait-il y avoir dans ce véritable amour pour le dualisme du cœur, puisque sa définition même est le don entier de ce cœur? Quelle place pour les complications de iégoïsme émotif, puisque aimer ainsi, c'est se renoncer, c'est s' abîmer dans une idée unique et constante? L'égoïsme émotif, c'est le monde des voluptés toujours prêtes à se tourner en haine, des abandons toujours voisins de la défiance, c'est l'amour jaloux qui va torturer ce qu'il adore et trouver à cette torture un spasme suprême, presque plus enivrant que le bonheur. Le véritable amour, lui, mourrait plutôt que de faire du mal à ce qu'il aime. Il nu pas plus la possibilité de la rancune qu'il n'a celle de l'inconstance. Il ne possède pas, il est 'possédé. Il ne pardonne pas , il ne peut pas en vouloir. . . C'est ce véritable amour que nous poursuivons tous à travers l autre, et peut-être la cruauté qui se mélange si souvent à celui-ci, n'est-elle qu'un secret désespoir, la certitude de n éprouver jamais celui-là . . .
AVAKT-PROPOS 11
« Si les deux termes et comme les deux pôles du sentiment étaient toujours ainsi séparés, les problèmes de cet ordre seraient par trop faciles à résoudre. La vérité est que le cœur est rarement, dans l'un ou l' autre de ces deux domaines , d'une façon absolue. L'histoire de la plupart des sentiments est celle d'une évolution entre Végoïsme émotif et le véritable amour. C'est pour cela qu'elle comprend tant d' alternances entre les élans de sacrifice et des retours de sensualité mauvaise, que nous connaissons, à propos de la même femme, des heures où nous nous sentons si bons, si dévoués, et d autres dont ensuite il nous faut rougir. Le dualisme du cœur n'est peut-être qu'une de ces alternances , car si on voulait y regarder de près, on trouverait que Von n'aime jamais deux êtres à la fois de la même façon. L'amant qui a deux amours peut dire, comme cet étrange Shakespeare qui parait avoir connu celte misère et son supplice :
Two loves I hâve of comfort and despair Which like two spirits do suggest me still... (1).
« Plus simplement, dans un double amour, il y a presque toujours un des deux sentiments qui est une noblesse et l'autre qui est une dégradation.
il) J'ai deux amours, an fie consolation, l'autre de désespoir, — et c'est comme deux Esprits qui m'appellent.
Pour atteindre l'un et pour se relever de l'autre, il faut un effort. Il faut, si étrange que parait l'union de ces deux mots : Mériter d'aimer. Mais ne le faut-il pas toujours? Y a-l-il un beau et grand sentiment qui ne soit une conquête de notre " moi » supérieur sur notre « moi » inférieur? Je m'étonne qu'il ne se soit pas rencontré un psychologue chrétien pour reconnaître là une preuve de plus de la chute originelle , et pour interpréter dans ce sens la phrase mystérieuse de l'Écriture : « Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. . . »
... Voilà de bien grands mots, penserez-vous peut-être, pour de bien petites choses. Il semble toutefois que celte phrase : une évolution entre Fégoïsme émotif et le véritable amour, résume bien le bref roman qui ouvre ce volume et qu'elle lui donnait un petit peu plus de portée. Que ce soit l'excuse de l'auteur pour avoir fait précéder d'une dissertation, digne des Cours d' Amour et d'André le Chapelain lui-même, cette chroniqueltc Anglo-Parisienne à la date de 1900 — ou presque.
Au mois de juin de l'année 191 , deux des ménages les plus élégants du jeune faubourg Saint-Germain, les Antoine de Lautrec et les Guy de Sarliève, firent la partie, au lendemain du Grand Prix, d'aller passer quelques semaines en Angleterre pour assister à la fin de la saison de Londres, avant de se rendre, les premiers à Carlsbad, les seconds tout simplement dans leur terre de Picardie. Quoique ces « voisinages » , si l'on peut dire, de la Société, en deçà de la Manche et au delà, demeurent encore une exception, ils deviennent de plus en plus fréquents, et c'est un des signes, entre mille autres, de la métamorphose profonde qui est en train de s'accomplir dans la vie Parisienne. Elle se baigne, on devrait peut-être dire qu'elle se noie, de cosr mopolitisme, cette vie Parisienne, d'année en année, presque de mois en mois. La grande invasion juive d'après la guerre, puis la grande invasion américaine ont beaucoup contribué à ce
changement. Il y faut joindre des causes de tous ordres, de matérielles et de morales : la facilité croissante des voyages par chemins de fer et par bateaux est une de ces causes. Voilà pour les déplacements en Italie, en Egypte, aux Indes. Pour ce qui concerne l'Allemagne, le théâtre de Bayreuth est une autre cause, et pour l'Angleterre, l'exil des princes. Bref, tout le monde menant, de plus en plus, ici, ce qu'un satiriste appelle quelque part la « vie de colis » , ce déplacement n'aurait même pas dû être mentionné dans la petite coterie où se mouvaient les deux femmes qui portaient ces deux grands noms, deux adorables femmes, mais aussi différentes, on le verra, par le caractère et la façon de sentir que pareilles parla naissance et la fortune.
Seulement — il y a toujours un seulement autour des faits et gestes de deux femmes à la mode — pour que ce voyage passât inaperçu, il n'aurait pas fallu que les journaux, dont le reportage mondain fait la spécialité, annonçassent le départ presque simultané, et pour ce même Londres, d'un jeune homme que l'on disait follement amoureux d'une d'elles. Hàtons-nous d'ajouter bien vite, afin d'éviter toute équivoque, et aussi pour mieux caractériser le milieu dans lequel se joue la petite tragédie sentimentale dont ce départ inarqua le premier acte : cette passion, presque ouvertement avouée, du vicomte Ber-
trand d'Avdie — c'était son nom — pour la fine et délicate marquise Alyette de Lautrec, n'avait jamais terni, auprès des pires médisants, la réputation de la jeune femme.
£'est le trait peut-être qui distingue le plus nettement ce monde du Faubourg — ou ce qu'il en reste — du monde tout court : les familles, pas très nombreuses, qui composent ce dernier bataillon sacré de l'ancienne aristocratie française, sont unies d'un lien si étroit, si serré, qu'elles forment véritablement cette chose qui n'existe quasi plus en France : un milieu. Toutes se fréquentent depuis plusieurs générations. Toutes ont plus ou moins cousine ou cousineront par des mariages. Les garçons et les filles y grandissent les uns avec les autres, si bien que le caractère de chacun et de chacune y est connu « du pied et du plant » , comme s'expriment les vignerons dans leur argot pittoresque. Il en résulte que les réputations y sont beaucoup moins qu'ailleurs à la merci d'un propos désobligeant ou d'une vraisemblance calomnieuse.
Alyette de Lautrec avait, parmi ses amies, une renommée, établie depuis tant d'années, de piété sincère, presque de dévotion; la pureté, la sévérité même de sa conscience était si évidente, pour toutes ses compagnes d'enfance et de jeunesse ; la transparence des ses habitudes quotidiennes laissait si peu de place au moindre soup-
çon, que les empressements du beau d'Aydie, qui, auprès d une autre, eussent constitué la plus dangereuse et la plus coupable indiscrétion, se trouvaient n'avoir compromis que lui; et si les commentateurs des salons et des clubs soulignèrent la coïncidence de son départ avec le départ de la marquise, ce fut, une fois de plus, pour s'égayer à ses dépens.
« Encore une gaffe de Bertrand, il n'en manquera pas une, » avait dit Crucé, le vieil aigrefin qui a exercé trente ans durant le métier d'àpre brocanteur avec une tenue de dilettante mondain amusé à la fantaisie des bibelots de prix. Crucé a trouvé le moyen de parer d'avance à la médisance en se faisant craindre par la calomnie, et c'est la plus mauvaise langue de la rue Royale. Il ne pouvait donc que réaliser une fois de plus son type, en montrant à un de ses voisins de la salle de lecture, au cercle, le journal où le nom de l'amoureux figurait sous la rubrique : Déplacements et villégiatures, et, en face, flamboyaient les mots révélateurs : A Londres. « A Londres! » répétait Crucé « A Londres ! Va-t-il assez y ennuyer cette pauvre Alyette qui ne peut déjà pas le souffrir à Paris... Si vous l'aviez entendue. quand je lui en ai parlé l'autre jour : « Mais non, «je vous assure, il ne me gêne pas... » De mon temps, nous avions plus de dignité. Quand nous
étions bien sûrs qu'une femme que nous aimions ne nous aimerait jamais... n
— « Eh bien! que faisiez-vous?... » avait demandé un petit jeune, un nobliau de province, qui croyait aux puissances parisiennes; et, à ce titre, il ménageait cette peste de Grucé, ce courtier déguisé en homme du monde, ce parasite professionnel dont Casai disait si drôlement : « Il passe pour connaisseur en cigares à force d'en avoir accepté. »
— a Eh bien! nous aimions ailleurs, » avait répondu Crucé, « et il arrivait neuf fois sur dix que ce petit jeu nous donnait par-dessus le marché la personne qui nous avait dédaignés... Ce ne serait pas le cas pour Mme de Lautrec, » avait-il ajouté vivement : «je l'ai connue haute comme cela, cette petite; c'est une sainte... »
« Pauvre Alyette ! . . . » disait à la même heure Mme de Corcieux, qui ne professe pourtant pas l'indulgence à l'égard des jolis péchés qu'elle ne peut plus commettre, ni des jolies pécheresses qui lui ont succédé. Et elle montrait à son mari la même ligne dans le même journal, et, elle aussi , son habituelle perfidie de propos désarmait, comme la malveillance de Crucé, devant la pureté de la marquise de Lautrec, et elle continuait : « Oui. Pauvre Alyette!... Ce jeune dadais lui court après jusqu'en Angleterre, maintenant! Il
ne sera content que lorsqu'il aura fait parler d'elle... Heureusement, elle est de celles que la calomnie n'ose même pas effleurer... »
— a C est égal, » répliquait cet excellent Corcieux, fameux trente années durant par un aveuglement conjugal qui demeure une énigme pour tous ses contemporains, « à la place de Lautrec, je rappellerais ce monsieur à la discrétion... Ce serait lui rendre service... Ce petit Bertrand était gentil. Il tourne au grotesque à jouer l'amoureux transi qui court l'Europe dans les malles de son idole. .. »
Combien de propos analogues avaient été répétés à Bertrand d'Aydie, par de bons amis et des amies meilleures encore, depuis le jour, lointain déjà, où il avait donné en pâture à la malveillance publique son amour sans espoir et presque publiquement avoué pour la femme la plus inaccessible de son monde? Ce joli garçon à l'œil tout ensemble éveillé et sentimental, au sourire caressant mais si fin, connaissait son Paris comme un marin breton connait sa côte. Il avait, certes, prévu ces malignités. S'il les bravait en affichant un hvpnotisme d'adoration platonique un peu ridicule, s'il consentait à jouer ce rôle, toujours vaguement niais chez nous, du patito trop épris pour cacher sa flamme, — comme on disait dans les tragédies, — il fallait que cette Haininc fût
réellement très ardente, ou bien qu'il eût, à part lui, ses bonnes raisons. Mais ces motifs secrets de notre conduite visible, qui donc à Paris nous porte assez d'intérêt pour les discerner? En aucun endroit la badauderie ne prend plus vite un personnage pour ce qu'il se donne, surtout lorsqu'il s'agit des choses de l'ordre sentimental. Aussi toutes les dames de Gorcieux et tous les Grucé qui raillaient, gaiement ou cruellement, la passion sans espoir de Bertrand d'Aydie, eussent-ils été surpris jusqu'à la stupeur, jusqu'à l'indignation plutôt, si , quelques jours après cette annonce du départ du jeune homme pour Londres le même jour et par le même train que la marquise Alyette, ils avaient pu être magiquement transportés dans un des coins les plus paisibles de la vieille ville anglaise, vers onze heures et demie du matin. Là, sous les ombrages des beaux arbres d'une allée du parc de Kensington, ils auraient vu, pour la plus grande humiliation de leur malveillance , ce « jeune dadais » , ce « gaffeur », s'avancer, souriant, hâtif, ravi, vers une femme qui visiblement l'attendait; et celle vers qui Bertrand marchait ainsi du pas des amants heureux, plus alerte à l'approche d'une maitresse aimée, ce n'était pas la pure et sérieuse Mme de Lautrec, c'était son amie intime, cette gaie, cette insouciante Emmeline de Sarliève, que ses rires enfantins, la franchise de sa
camaraderie quasi masculine, son enjouement, préservaient de la médisance, et plus que tout cette intimité avec l'irréprochable Alyette ! — Ce qui prouve, entre parenthèses, qu'en amour, les ruses classiques seront longtemps les meilleures, et qu'une admiration très affichée pour une très jolie personne, reste l'infaillible moyen d'assurer un impénétrable mystère à une liaison avec une autre. C'est le procédé inverse de celui sur lequel Alfred de Musset a fait poser son délicieux Chandelier. Un humoriste a spirituellement qualifié de femmes-écrans ces fausses idoles, inconscientes complices du plus déloyal manège. Avec ses tendres prunelles bleues, son teint de rose-thé, ses traits menus, sa bouche songeuse, ses cheveux d'or soyeux, sa taille mince, la souveraine distinction de ses gestes, son art inné de la toilette, son gracieux esprit, son grand nom, sa belle âme, toutes les supériorités enfin qui la rendaient si digne d'être aimée pour elle-même, l'exquise Mme de Lautrec servait simplement d'écran à sa meilleure amie et à l'amant de cette amie.
C'est une vérité triste à énoncer, mais d'une expérience si commune qu'elle en est banale : l'amour heureux a tôt fait de perdre le sens de la droiture, quand il s'agit de protéger ce bonheur, comme l'amour malheureux a tôt fait de perdre
le sens de la justice et de la délicatesse, quand il s'agit d'assouvir sa vengeance. Quand les scrupules gênants de moralité commencent d'apparaitre, la passion n'est déjà plus là. Par cet adorable matin d'un commencement d'été anglais, ni la romanesque Emmeline de Sarliève, ni le sentimental d'Aydie ne semblaient, en s'abordant l'un l'autre, éprouver le moindre remords du double mensonge sur lequel portait leur liaison : mensonge à l'égard du mari, mensonge à l'égard de l'amie intime. Ils marchaient maintenant l'un près de l'autre, et le délicieux décor du parc développait autour d'eux ses immenses pelouses vertes où des moutons paissaient comme en pleine campagne , où des hommes et des femmes, étendus sur l'herbe, sommeillaient sous la caresse d'un soleil tiède, mouillé, comme estompé de molles buées bleuâtres. Des hêtres séculaires, les uns tout roussàtres, de l'espèce de ceux que l'on appelle là-bas des hêtres de cuivre, les autres tendrement verts comme ceux de France, déployaient l'ombre fraiche de leurs branches feuillues au-dessus de ce couple deux fois perfide, et cette perfidie n'empêchait pas les deux amoureux de présenter une image du parfait bonheur, isolés ainsi dans cette oasis, au milieu de la vaste ville étrangère. En se retournant, ils pouvaient voir, par delà le miroir d eau glauque de la Serpentine, ondoyer les voitures et
galoper les cavaliers dans la partie élégante de Hyde Park, prolongement des jardins de Kensington où ils se promenaient. Une rumeur leur arrivait de l'énorme Londres, — toute voisine, et pourtant vague, atténuée, adoucie comme la nuance de ce ciel ouaté de vapeur. Toutes les rues étant pavées de bois, la plus populeuse des capitales réalise ce paradoxe d'un demi-silence autour de sa formidable activité. Cette paix profonde et presque rustique, cet horizon d'églogue à deux pas des magasins et de la foule de Piccadilly, la joie d'errer librement en tête-à-tête au lendemain d'une soirée mortellement convenable chez une des duchesses les plus collet-monté de Belgrave square et à la veille de quelque solennelle garden pariy chez une autre, plus colletmonté encore , que de raisons pour savourer cette heure rare, que de prétextes pour endormir tous les reproches de conscience,... si tant est que la conscience ait voix au chapitre dans de pareilles minutes. Elle parle avant, cette grondeuse, quelquefois. Elle parle après, bien souvent. Mais pendant, elle se tait.
Jamais le profil caressant et félin de son ami n'avait paru si séduisant à Emmeline. Jamais elle-même ne lui avait montré un visage plus épanoui, plus joliment troué de fossettes rieuses, plus mutinement éclairé par ses belles dents blanches et par ses beaux yeux bruns. Elle por-
tait une toilette claire de batiste mauve, qu'achevait un chapeau de tulle semblable et paré de larges pensées de velours sombre , et l'éclat de son teint s'adoucissait du reflet de son ombrelle de soie changeante, dont ses doigts gantés de peau douce maniaient la poignée de Saxe. Toute mince et toute souple, avec la prodigalité de coquets bijoux inutiles qui pendaient à sa chaîne de cou, à ses bracelets, à sa ceinture, et dont chacun rappelait quelque souvenir de leur amour, foulant l'herbe feutrée de ses pieds menus, chaussés de petits souliers vernis qui contrastaient avec la nuance claire de la jupe, c'était vraiment une apparition délicieuse. On eût dit une des folies amoureuses de Watteau, attifée à la moderne, mais gardant autour d'elle le charme frais, folâtre et romanesque à la fois, des Fêtes champêtres ou des Embarquements pour Cythère peints par le plus voluptueux des maîtres pour le plus voluptueux des siècles. Sa grâce était telle, que même les duchesses de Belgrave square , « si haute église » qu'elles pussent être, eussent accordé leur indulgente absolution au jeune homme qui lui murmurait, presque à voix basse, comme s'il eût eu peur d'un témoin :
— « Chère, chère Emmeline ! Que je suis heureux aujourd'hui que vous n'ayez pas écouté mes objections quand vous avez parlé de ce voyage à Londres!... Jusqu'ici, je n'avais jamais compris
te COMPLICATIONS SENTIMENTALES
ces amoureux qui ont la fantaisie daller s'aimer loin de leur pays, loin de leur nid... Que je les comprends à présent et qu'ils ont raison! Comme je sens mieux le charme de vous adorer dans ce cadre nouveau, avec cette idée que j'ai tout mon bonheur, toute ma joie de vivre, ici, au milieu de cette ville dont pas une maison ne me connaît! ...»
— «Ah! mon fou!... » interrompit-elle, avec l'ironie émue que les femmes opposent à ces lyrismes dont elles raffolent en s'en défiant. Elles ont le besoin que leur ami leur parle de leur bonheur, et pourtant elles savent d'instinct que les plus vraies émotions sont les plus muettes. Un homme qui dit trop qu'il est heureux s'en tairait s'il l'était autant qu'il le dit; mais qu'il est doux de le lui entendre dire ! « Moi qui suis plus prosaïque, » continua-t-elle, c'est la sécurité de l'étranger qui me semble si bonne. Dire qu'à Paris je n'ai jamais osé me promener au Bois avec vous, et j'en ai eu si souvent envie!... Oui, ce voyage aura été délicieux... 11 l'est trop. J'ai dans l'idée qu'il nous arrivera quelque chose.. . »
— « Quelque chose?... » répéta le jeune homme en riant d'un joli rire de hardie confiance, » mais quoi?... »
— « Est-ce que je sais? » répliqua-t-elle, que je meure, que tu meures... »
— « Et quoi encore ? » insista d Aydie.
— « Quoi encore? » reprit-elle, « mais que Guy devienne jaloux, tout simplement... »
— « Lui, jaloux? quelle idée! Sur quel indice? A propos de quoi? Ça commence pourtant, la jalousie, et la sienne n'a pas commencé, je te le jure. Hier encore, après diner, chez lady Heiston, quand nous sommes restés à boire, vous une fois parties, suivant la drôle de coutume de ce pays, il est venu s'asseoir auprès de moi. Le Champagne brut de lord Heiston et son vin de Porto lui avaient sans doute paru excellents, car il était très expansif . . . Il l'était trop. Il s'est mis à m'entretenir de Mme de Lautrec, avec une voix qui me plaignait sur ma passion malheureuse... » Et le jeune homme ajouta, mais sans rire maintenant : « Quelquefois j'aimerais mieux qu'il fût jaloux et surtout qu'il me parlât moins de la marquise Antoine. . . »
— « Mais pourquoi? » demanda Mme de Sarliève, en cessant de sourire, elle aussi. Ce ne fut qu'un passage, et, de nouveau gaie et coquette, avec un éclair singulier pourtant d'inquisition curieuse au fond de ses yeux bruns : « A moins que vous n'ayez peur d'en devenir amoureux?... La voilà encore, la chose qui pourrait arriver et qui serait pire que le reste. Je me le dis souvent : je suis bien imprudente de me fier tout à fait à vous. Car enfin, elle est charmante, Alyette, et
les hommes qui ont le plus d'honneur en ont si peu quand il s'agit d'amour... » La jolie comtesse proférait cette phrase où elle parlait de la loyauté en amour, sérieusement, et elle était de bonne foi, et c'était elle qui avait eu la première la perverse imagination de l'amie-écran! Et Bertrand l'écoutait sérieusement aussi, et, s'il se défendait en hochant la tète, il ne pensait pas à remarquer cette non moins fantastique inconséquence. 11 osait affirmer son honneur en amour, lui, le docile exécuteur de cette machiavélique fourberie! Et l'inconsciente Emmeline continuait : « Ce qui me rassure, c'est qu'elle est vraiment une sainte... »
— « Vous voyez bien, » interrompit le jeune homme, à qui cette conversation n'était sans doute pas très agréable, « que j'ai raison d'être fatigué d'entendre toujours son éloge!... Savezvous la chose qui pourrait très bien arriver? C'est que je devinsse incapable de continuer cette innocente comédie de l'amoureux transi à qui tout le monde vient chanter les vertus de sa belle... C'est un peu trop humiliant quelquefois, avouez-le. Mon Dieu, quel sot métier ce doit être, quand c'est pour de vrai et sans compensations ! . . . »
— » Mais nous en avons, nous, des compensations, » reprit Emmeline, coquettement, voluptueusement, soit qu'elle fût de nouveau rassurée
par le ton persifleur de son ami, soit qu'elle jugeât impolitique cette allusion à des possibilités qui, depuis quelque temps, troublaient trop souvent sa pensée. Puis, avec une nuance dans sa façon d'appeler Bertrand qui trahissait le secret mouvement de son instinctive jalousie, comme si elle eût voulu bien se prouver qu'il était à elle, rien qu'à elle : « As-tu reçu l'invitation d'aller avec nous à la campagne, de samedi à lundi, chez lady Sembley? Elle m'a demandé ton adresse pour te l'envoyer, hier au soir. »
— « C'est reçu, » fît-il, « et répondu. »
— « Et moi, j'ai une autre nouvelle à t'annoncer, » reprit-elle, « c'est que décidément Guy ne vient pas. Il a accepté à déjeuner dimanche, chez je ne sais qui, pour voir des chevaux... C'est pour cela que je t'ai fait inviter, tu comprends? Et dis-moi merci, comme tu m'aimes ! >•
— « Merci, » répondit-il à voix basse, « et je t'aime ! Je t'aime! »
Il y eut une minute de silence entre eux. Ils venaient d'échanger un regard où brillait, où souriait l'espérance d'un rendez-vous plus intime dans ce château où ils passeraient deux nuits libres. Leurs yeux se détournèrent, comme s'ils éprouvaient, malgré tout, un peu de honte à l'idée de ce qu'il y avait d'avilissant pour leur bonheur dans les trahisons par lesquelles ils
Tachetaient, puisqu'ils allaient joindre à leurs autres perfidies celle d'abuser d'une hospitalité. Leur bonheur? Oui, tout disait qu'ils étaient heureux. N'avaient-ils pas, à cette minute, autour de leur amour, les idéales conditions dont rêvent un homme et une femme que tente la poésie défendue des aventures de ce genre : les loisirs de la fortune et de ses raffinements, la jeunesse et la beauté, le mystère et jusqu'à cette piquante fantaisie d'un rien d'exotisme, si loin de Paris et de leurs habitudes?... Leur bonheur? Oui, ils devaient être heureux. Pourtant cette secrète morsure de honte, et auparavant et surtout le rapide éclair d'inquisition qui avait lui dans les prunelles assombries d'Emmeline parlant d'Alyette, la façon un peu crispée que Bertrand avait eue de répondre sans regarder sa maîtresse, ces signes de réticences suffisaient à prouver qu'ils n'étaient pas tout à fait transparents l'un à l'autre. Le vrai bonheur n'a pas de ces arrière-fonds obscurs. Mais il faut bien que les élégantes scélératesses se paient comme les autres; et peut-être les deux amoureux sentaientils vaguement, l'un et l'autre, que le châtiment de la leur sortirait, comme il arrive, de sa réussite même. S'il était permis, dans cette simple chronique d'une complication sentimentale, de prononcer un mot hors de proportion avec le décor et les personnages, je dirais que c'est toute
la moralité de ce drame, de ce demi-drame plutôt, dont les grands hêtres verts ou noirs des jardins fleuris de Keusington voyaient s'ébaucher le prologue, entre cette pimpante rouée qui ne se croyait qu'une presque innocente amoureuse, et son complice, plus faible encore que coupable. Mais lui, il étouffait déjà sa gêne intérieure en se grisant de la beauté de son amie, et il la regardait avec passion, et il lui prenait le bras, et il répétait afin de mieux se prouver l'intensité de sa propre extase :
— « Oui, merci. Quel doux matin! Que je suis content et que je vous aime ! . . . »
Le jeune homme était-il sincère dans ses protestations? Si on l'eût interrogé, il eût sans hésiter répondu : « Oui, » et qui l'aurait vu accompagner des yeux sa fine maîtresse, quand il leur fallut se séparer, aurait pensé de même. C'était devant la grille de la Reine, un peu avant une heure. Emmeline avait consulté la petite montre épinglée à sa blouse, paradoxal bijou qui faisait dire à d'Aydie, avec le joli ton de préciosité gaie, naturel aux libertins de l'espèce tendre, qu'elle était « décorée de l'ordre du temps qui passe » , et elle s'était écriée :
— « Et moi qui déjeune de l'autre côté de Hanover square ! . . . »
— « Soyez tranquille, » avait-il répondu en riant, « il n'y a pas moyen d'arriver en retard à un lunch anglais... »
Et il avait hélé un luinsome où il l'avait aidée à monter. Longtemps il l'avait suivie du regard, en regrettant que ces hautes guérites roulantes,
au sommet desquelles est juché le siège du cocher, n'eussent point par derrière, comme les simples fiacres français, un petit guichet vitré, de quoi échanger un dernier regard, cet adieu d'après l'adieu où se ramasse la douceur finie du rendezvous. Aurait-il senti de la sorte, l'amoureux quitté, s'il n'avait pas aimé d'amour celle qui s'en allait emportée au trot du rapide cheval, le long des jardinets, plaqués, dans cet élégant quartier, comme une bordure fleurie, le long des petites maisons peintes? Oui, s'il ne l'avait pas aimée, aurait-il pensé à elle avec cette tendresse dans le cab qu'il prit lui-même deux minutes plus tard? Il avait crié au cocher son adresse dans Dover street, à deux pas de Berkeley square, la place sur laquelle donnait l'hôtel où étaient descendues les deux amies. Son cheval à lui trottait lestement aussi , tournant à gauche sa tête busquée, pour secouer le fer trop gros qui brutalisait sa bouche. L'intérieur de cette voiture de hasard était, comme souvent à Londres, coquet et soigné à l'égal d'une voiture privée. Depuis son départ de France, Bertrand ne s'était pas blasé sur l'enfantin plaisir que lui procuraient les pittoresques détails du minutieux a comfort » anglais. Ces sensations, puériles mais plaisantes, redoublaient le charme de sa fantaisiste expédition d'outre-Manche. Ce matinci encore, il s'amusait à regarder les deux petites
glaces clouées contre les montants du cab et encadrées d'ivoire, les rideaux de soie bleue tendus à moitié des fenêtres, la boîte aux allumettes tenue par une applique de métal, la coupe pour les cendres fixée de l'autre côté, le tapis de caoutchouc posé sur le devant, les roses qui tremblaient sur les oreilles du cheval. Il entendait le trot de la bète sonner, par intervalles égaux, sur ce pavé de bois où les roues caoutchoutées glissaient sans bruit, et à chaque instant il croisait des voitures, fringantes et rapides comme la sienne. Des omnibus passaient. Beaucoup moins grands que ceux de Paris, couverts de réclames et munis de conducteurs qui, debout sur le large marchepied de l'arrière, racolaient le piéton à coups de boniments. Des calèches de maîtres défilaient, balancées sur leurs ressorts en col de cygnes. Raides et gourmés sur le siège, des cochers poudrés cambraient leur torse épaissi par l'abus de la bière noire, à côté du tigre, du tout minuscule domestique en culottes blanches, en bottes à revers, en chapeau à cocarde. Les gigantesques policemen, debout au milieu de la chaussée, de leur main levée arrêtaient, déchaînaient le flot de ces voitures et des passants, et parmi ces passants, les uns étaient en redingote dès le matin, en coiffure de haute forme, en bottines vernies, taudis que d'autres les frôlaient, haillonneux et de mine
affreuse, le teint brûlé d'alcool, les prunelles hagardes de misère. Ce spectacle original et contrasté de la rue londonienne, les profondeurs des parcs vertes et comme veloutées sous la buée bleue du beau jour, les façades des maisons avec la saillie de leurs fenêtres et leurs croisées en guillotine, une arche triomphale ici, plus loin une statue équestre, ailleurs l'architecture colossale d'un club — tous ces riens égayaient l'œil du jeune homme, et cependant sa pensée vagabonde errait autour de la maîtresse avec laquelle il venait de prolonger cette secrète et tendre promenade. Vingt images d'elle flottaient dans sa mémoire, chacune plus charmante et plus ensorcelante. Il revoyait son Emmeline telle qu'il l'avait vue pour la première fois, le jour où il lui avait été présenté, dans le monde, à Paris. Gomme elle lui avait plu, dès ce jour, en robe rose, d'un rose de fraise écrasée, il s'en souvenait, avec ses yeux gais, son rire d'enfant, sa grâce mutine et, il faut l'avouer, un peu lascive! Il se rappelait sa première visite chez elle, son commencement de cour, et — il faut l'avouer encore — la facilité avec laquelle s'était nouée cette liaison. Il n'avait cru y rencontrer qu'une banale aventure de galanterie, aussitôt brisée, et voici qu'après deux années, il était plus amoureux qu'au premier jour. Du moins il le croyait, et il se disait : — « Ce que c'est que de nous, pourtant ! . , , Je
suis à Londres, parce qu'il a plu à Emmeline d'y venir, moi qui déteste les voyages et qui m'étais tant juré de rester toujours libre!... Je m'étais promis 'de n'avoir jamais de chaîne ni dans le monde, ni dans le demi-monde, comme tant d'amis que j'ai plaints et conseillés; et j'ai une maîtresse mariée, c'est-à-dire que les anneaux de la chaîne sont doubles!... J'étais parti pour un caprice. En route, le caprice a déraillé en passion... Mais Emmeline est si jolie, si fine, si amusante surtout... Si amusante?... C'est inattendu encore. Moi qui n'ai jamais aimé que les i - euses ! . .. »
Gomme il se prononçait ces mots tout bas, au cours de ce petit monologue ironique à demi, à demi sentimental, un autre fantôme traversa soudain sa pensée, et ce fantôme n'avait plus ni les yeux bruns, ni les boucles châtaines, ni le sourire à fossettes, ni la robe mauve et le chapeau de tulle d'Emmeline. Maintenant d'Aydie revoyait en imagination non plus celle qu'il aimait — ou croyait aimer — mais celle qu'il feignait d'aimer, celle qu'il n'aimait pas, qu'il était bien sur de ne pas aimer : Alyette de Lautrcc elle-même, Y amieécran... C'était un garçon singulier que ce d'Aydie, et peut-être cette aventure risquerait-elle de rester inexplicable, sans quelques indications sur ce caractère, assez différent de l'idée que l'on se
fait d'ordinaire, et avec raison neuf fois sur dix, d'un jeune Parisien de trente ans qui a un joli nom, de la fortune, sa place naturelle dans les deux ou trois cercles les plus enviés et qui prolonge ses années de célibat, malgré les conseils de son père et de sa mère, dans une oisiveté banalisante. Rien de plus banal, en effet, osons même dire, malgré le prestige qu'emporte avec soi l'idée d intrigues élégantes, rien de plus aisément vulgaire qu'un tel personnage, et pour un bien simple motif : ne travaillant pas, comment développerait-il en lui une quelconque des énergies qui constituent un individu? Il oscille presque toujours entre deux types : celui du sportsman brutal, très voisin d'être un soudard, et celui du petit-maitre efféminé, précocement usé, qui, à trente ans, en a soixante. Bertrand se distinguait du premier de ces deux types par sa finesse native, et du second par la spontanéité de ses sentiments. A trente ans, il était vraiment jeune, je ne dirai pas dans la noble force de ce terme, — le vice l'avait déjà touché, comme un beau fruit piqué par un ver, — mais il gardait une fraicheur d'impressions qui faisait de lui un roué innocent. L'espèce n'est pas commune. Pourtant il s'en rencontre toujours quelques exemplaires dans les sociétés comblées où, faute d'autres intérêts, le plaisir devient la principale affaire. Bertrand appartenait, par nature, à la grande
race des amoureux de l'amour, de ceux pour qui l'univers féminin fait de bonne heure l'attrait suprême, et, bientôt, si aucune action ne corrige ce premier penchant, l'attrait unique. Ces amoureux de l'amour — rappelez-vous ceux que vous avez rencontrés — sont rarement des amoureux tout court. Ce sont des artistes en émotion, des chercheurs, toujours en quête d'un frisson plus subtil, d'une joie plus poignante, on croirait parfois d'une douleur plus aiguë, et qui ne peuvent se fixer dans la douce et monotone fidélité d'une tendresse constante. Aussi ces raffinés de sensations sont-ils ingénument, instinctivement changeants et perfides, et voici le trait qui les rend d'autant plus dangereux : ils conservent, à travers les pires expériences, de la simplicité, de l'élan, de la bonne foi, une sorte d'idéal. Dans leur jeunesse, de pareils hommes sont particulièrement redoutables à rencontrer pour une femme pure, crédule et secrètement passionnée, ainsi que l'était Alyette de Lautrec. Comment la délicate marquise, par exemple, eut-elle jamais imaginé le mélange presque inexplicable de candeur et de cynisme, d'impulsive ardeur et de ruse, qui faisait qu'en songeant à sa fausse idole maintenant, après avoir quitté sa vraie maîtresse, d'Aydie se récitait à lui-même un nouveau monologue, par trop en désaccord avec ses yeux d'enfant — des yeux bleus aussi, d'un bleu pro-
fond et tirant sur le noir — avec sa bouche si fraiche, si jeune, sous l'or bruni de la moustache soyeuse — avec son évidente, sa presque naïve sensibilité
— « 0 ui. D'elles deux, d'Emmeline et d'Alyette, si l'on m'avait montré leurs portraits avant de les connaître, et décrit leurs caractères, j'aurais parié que je tomberais amoureux d'Alyette... Emmeline sent bien cela par moments... Ah! pourvu que notre gentil roman ne se gâte point, et qu'elle ne devienne pas jalouse tout à fait? Elle serait capable d'aller raconter à Alyette toute notre histoire, et qu'est-ce que celle-ci penserait de moi?... Gomment lui faire comprendre que si je l'ai choisie pour jouer auprès d'elle ce rôle de soupirant, c'est parce que je la savais irréprochable et si complètement insensible, que j'étais bien sur de ne jamais la compromettre, et de ne jamais la troubler?... Insensible?... » Il se surprit à se répéter ce mot à voix haute : « Insensible? » et, sans doute, ces trois syllabes éveillaient en lui un monde de curiosités bien vivantes, car, passant à la hauteur de Berkeley street, d'instinct, presque sans réfléchir, il battit de sa canne les rênes du cheval à gauche pour que le cocher prît cette rue. Celui-ci ouvrit la trappe ménagée dans le dessus de la voiture. Le jeune homme cria une adresse qui, cette fois, n'était plus la sienne, et, quelques minutes plus
tard, quand il sautait à bas du cab, il se trouvait devant l'hôtel où demeuraient les deux amies, mais où il était sûr, en ce moment, de ne rencontrer que la marquise !
Il faut croire que la dualité sentimentale, si coupable dans ses conséquences et qui représente un tel abus de l'âme d'autrui, correspond, dans certaines natures complexes, à de profonds besoins, et que cette anomalie est leur norme, cette facticité leur vraie manière de sentir. Bertrand d'Aydie éprouvait, en montant l'escalier qui conduisait à l'appartement occupé par Mme de Lautrec, un violent sursaut de joie intime, et cette joie n'eût certes pas été la même, s'il n'avait eu encore dans l'oreille et dans le cœur le son de la voix de l'autre, de la maîtresse pour la tranquillité mondaine de laquelle il feignait d'aimer celle-ci. Quelques physiologistes prétendent que le lobe droit et le lobe gauche de notre cerveau constituent, chacun par lui-même, un cerveau complet. Une dissociation, si légère soit-elle, entre ces deux cerveaux, expliquerait les plus étranges désaccords de notre personnalité. Nous voulons ceci, c'est le cerveau droit qui l'exige. Nous voulons presque aussitôt le contraire, c'est le cerveau gauche. L'amant très réel de la voluptueuse Emmeline, l'amoureux prétendu de la dévote Alyette ne soupçonnait
assurément pas cette commode et fantaisiste théorie, qu'il eut été pourtant homme à comprendre. Mais il la pratiquait si ingénument, si criminellement — comme vous voudrez — que son cœur battait un peu quand le valet de pied de la marquise l'introduisit dans la pièce où elle se tenait. Ce petit salon d'hôtel qui aurait dû être si banal, si impersonnel, avait été comme transformé par cette présence, et quoiqu'elle ne l'occupât que depuis ces derniers jours, il lui ressemblait déjà. Elle avait disposé, dans les vases partout épars, sur les petites tables de bois peint, dans les niches de revêtement de la cheminée, sur les encoignures, des bouquets de ces belles fleurs de serre, la plus glorieuse prodigalité du luxe de Londres : des œillets de toutes couleurs, des jaunes, des blancs, des rouges, et des roses roses, et des roses pourpres, et des muguets, et des orchidées. Les photographies et les miniatures qui décoraient son secrétaire à Paris étaient là, dans leurs cadres d'argent ciselé. Sur la chaise longue, des coussins de soie souple et un drap en peau de chamois attestaient les minutieux raffinements de la voyageuse, qui, pour recevoir Bertrand, s'interrompit d'écrire. Elle était assise à un bureau placé devant la fenêtre. Le feuillage des grands platanes de Berkeley square, les plus beaux de Londres, faisait un fond de verdure profonde à sa silhouette
fine, presque trop mince, et, dans cette pièce un peu sombre d'un hôtel meublé à la mode d'il y a dix ans, où la note dominante était la couleur intensément brune, presque noire, du vieil acajou anglais, la pâleur délicate de son visage presque idéal de ligne, ses blanches mains longues et fragiles, la masse blonde de ses cheveux, se détachaient avec ces nuances claires que Van Dyck recherche pour les teints, pour les doigts, pour les coiffures de ses princesses et de ses reines. Elle portait un costume de mohair, dont le bleu assez foncé ajoutait encore à cet effet de contraste, qui donne à la chair la fraîcheur, presque la spiritualité des pétales d'un lis. Mais ici le lis était une très jeune et jolie femme chez laquelle le goût de la toilette, cette première et innocente moitié de la coquetterie, se trahissait par de gracieuses originalités de bijoux : par les émeraudes en cabochon de ses bagues, par la profusion de ses bracelets où pendaient des médailles d'or anciennes, par la fantaisie d'autres émeraudes montées en broches ou en épingles, et comme répandues sur la soie de la blouse apparue sous la veste de mohair. Un plus fat que Bertrand aurait même pu discerner que ce lis trop paré était aussi une femme à tout le moins très vaguement troublée par la visite qu'elle recevait. Ces doigts fins n'étaient-ils pas un peu nerveux dans leur façon de poser la
plume, ses paupières un peu frémissantes dans leur battement, sa voix un peu étouffée dans sa réponse aux premières questions, pourtant bien simples, du jeune homme, sur sa figure après le bal de la veille? Mais les roués innocents, mais les amoureux de l'amour — souvenez-vous que celui-là en était un — n'ont rien de commun avec la sèche et perspicace catégorie des fats. Ils sont trop complètement, trop naïvement troublés par les secrets effluves émanés de la femme pour jamais tout à fait la comprendre. Ils la sentent, si l'on peut dire, sans l'analyser. Ce sont des séducteurs, mais séduits d'abord euxmêmes, c'est leur demi-excuse, et qui ne calculent point. D'ailleurs, le jeune homme n'était pas là depuis cinq minutes, que la marquise avait aussitôt mis l'entretien au diapason de leurs habituelles canseries. Le rôle, adopté par d'Aydie, d'un amoureux intimidé qui ne se déclare jamais, ne prête guère aux conversations très animées. Pour être franc, lui-même ne les désirait pas. Ce qui le charmait dans Alyette, dans cette rêveuse et cette dévote qui semblait n'avoir jamais remarqué ses assiduités, c'était sa présence distante, si l'on peut dire, ses mouvements surveillés, le son de sa voix toujours égale, cette tenue de ses moindres paroles, où le jeune homme goûtait la délicatesse de la réserve et de la modestie. Il respirait près d'elle comme un
kk COMPLICATIONS SENTIMENTALES
exquis parfum de vertu aristocratique. Ce qu'elle pensait de lui, dans quelle mesure elle était flattée ou inquiétée de son admiration, pourquoi elle acceptait, sans avoir l'air de s'en apercevoir, cette cour si discrète et qui pourtant était une espèce de cour, il ne le savait pas. Même, le plus souvent, il ne cherchait pas à le savoir. Un très lointain cousinage avec les Lautrec justifiait son intimité dans la maison, et c'était entre eux, quand ils se trouvaient, comme cette après-midilà, dans le petit salon de l'hôtel de Berkeley square, en tète-à-tête, des échanges de propos qui ne rappelaient, en rien la conversation sous les arbres du parc, avec Emmeline. Était-ce toujours le contraste, ou bien d'Aydie appréciait-il la parfaite justesse d'esprit dont faisait preuve cette femme, volontiers accusée d'insignifiance? Ces quarts d'heure de solitude à deux lui paraissaient toujours trop courts, et ils l'étaient vraiment, car la marquise ne condamnant jamais sa porte, il était rare qu'une autre visite ne vint pas rompre leur charme. En serait-il de même à Londres? Bertrand, lorsqu'il avait escompté d'avance tous les plaisirs de son voyage en Angleterre, s'était posé cette question aussi, et il s'était répondu que non. Ce matin encore, il ne s'était empressé vers l'hôtel qu'à l'idée d'une longue conversation, quoiqu'il fût bien sûr d'avance que, même dans ce tête-à-tête plus
intime, semblait-il, que ceux de Paris, la réservée Alyettene prononcerait aucune parole qu'elle n'eut prononcée, avec la même voix posée et le même regard clair, devant n'importe qui. Et ce ne fut d'abord, ce jour-là, comme les autres jours, qu'un eutretien pareil à celui qu'il aurait eu avec une quelconque de ses compatriotes. Cette douce et spirituelle bouche lui racontait, une fois de plus, la chronique des impressions d'une Parisienne, soudain transportée outre- Manche, et cette chronique n'avait rien de plus original. Mais d'Aydie était seul à l'écouter. Cela lui suffisait, en attendant quoi? Il n'aurait su le dire. Et ce jour-là encore, il semblait que leur entretien dût se prolonger et se terminer comme tous les autres, sans un seul mot qui fit incident. Seulement, le secret instinct du jeune homme ne le trompait pas, les situations très compliquées portent toujours en elle un danger latent qu'un rien découvre. Ce rien, ici. fut la plus insignifiante des phrases, dite à un moment par Alyette :
— « Ce qui m'étonne le plus et ce qui me fait presque un peu de honte, c'est de voir comme les Anglais sont hospitaliers. . . Tenez, quand vous êtes entré, je répondais à lady Semlev. Elle a su que nous avions admiré les Murillo de Stafford- House, M. de Lautrec et moi, et comme elle en possède, parait-il, de magnifiques dans son châ-
teau, elle nous y invite de samedi à lundi avec Emmeline et son mari . . .
— « Et elle é! nd cette hospitalité jusqu'à votre serviteuF, » répondit Bertrand avec une vivacité qui lui f t appréhender d'avoir effarouché son inL r'.ocutrice — il en était là, le heau d'Aydie a' rès des mois d'intimité! — et il prit texte, pour passer vite à un autre sujet, de l'allusion que son allocutrice avait faite à des peintures. Il savait que cette silencieuse était réellement plus instruite que la plupart des femmes de son monde, qui font parade de leurs connaissances acquises la veille, et il ne négligeait aucune occasion de lui prouver que lui non plus n'avait pas tout à fait les mêmes goûts que ses camarades de club et de chasse. Il se permit donc, à cette minute, un mensonge qu'il croyait bien inoffensif. Un mensonge? Non. Un virement de vérité, car il avait réellement traversé la veille le musée dont il allait parler. Il ne se doutait guère que tout le drame de son double sentiment tournerait autour de ce demi-mensonge. Mais soupçonnait-il lui-même à quel point il s'était pris à son jeu? Que de fois, plus tard, il devait s'entendre prononcer ces mots, si étrangers, eûtil juré, à son aventure : « N'ètes-vous pas frappée aussi de la prodigieuse quantité d'oeuvres d'art amoncelées dans cette Angleterre?... Tenez, ce matin, bien par hasard, je passe devant la
galerie de leurs portraits historiques, derrière l'autre galerie, la nationale... J'y entre. Vous n'imaginez pas que de belles choses. Je suis resté là deux longues heures... Je crois que j'y serais encore si je n'avais pas eu à prendre de vos nouvelles. .. »
— « Je vous remercie de ce renseignement, » fit-elle sans répondre, suivant son habitude, à la phrase qui s'adressait à sa personne, «je dirai à Antoine de m'y conduire... justement, nous ne déjeunons ni ne dînons dehors aujourd'hui... » C'était le vendredi, et Bertrand comprit que la dévote marquise avait craint de ne pouvoir faire maigre à une table anglicane. Et, comme si elle eût eu la pudeur de son scrupule religieux, elle reprenait : « Après une semaine de Londres, une pauvre Française a bien le droit de se reposer... Ces belles grandes Anglaises, elles sont en acier. . . Cette lady Helston qui nous a donné ce magnifique bal hier, savez-vous qu'elle avait, dans l'après-midi, à deux heures de Londres, ouvert une exposition de tissus faits dans son comté par des pauvres, et elle y avait prononcé elle-même un speech? Il parait qu'elle est un grand orateur... Vous n'admirez pas cette énergie?...
— « Pas beaucoup, » fit-il. « Je suis de la vieille école et trop féminin pour être féministe. La femme, pour moi, est destinée à représenter ici-bas toutes les délicatesses et toutes les fragi-
lités... C'est la dame qui donne le prix du tournoi, mais qui ne descend pas dans l'arène... » — « Il y a pourtant un devoir social, » répliqua la frêle Alyette avec cette ardeur d'accent qui, de temps à autre, décelait la flamme intérieure, « et c'est la vraie charité, celle qui se donne ellemême... Je suis bien désintéressée de la question, » ajouta-t-elle, avec un sourire qui corrigeait de nouveau ce qu'elle trouvait sans doute d'un peu excessif dans l'élan de sa réponse, «je n'aurais jamais la force physique... Bon! » ditelle en entendant la porte s'ouvrir, « voilà M. de Lautrec. . »
Était-elle contente, était-elle fâchée que l'arrivée de son maitre et seigneur interrompit cet innocent tête-à-tète? Ses profonds yeux bleus et son discret sourire ne laissèrent pas plus deviner leur secret cette fois-ci que les autres. Et pourtant, rien qu'à voir, l'un à côté de l'autre, l'amoureux et le mari, un observateur, même peu malveillant, aurait soutenu qu'une jeune femme de cette délicatesse d'esprit, de cette sensibilité affinée et rare, devait avoir bien de la peine à ne pas préférer le premier au second. Tout clans Antoine de Lautrec disait la pauvreté de nature, la fin d'un sang autrefois héroïque, auquel il ne reste plus, comme à un vin trop passé, ni force ni chaleur. Cet héritier d'une
lignée de gens de guerre qui méritaient d'être appelés, comme les Bayard par le Loyal Serviteur, « l'écarlate des gentilshommes de France » , était un malingre et chétif garçon au teint plombé, déjà chauve à moins de trente ans, avec un front petit, des yeux inexpressifs, des épaules étroites. Il n'avait pour lui — mais il l'avait — qu'une espèce de distinction innée, ce « grand air » qui ne s'imite pas, et qui survit, dans certains descendants décrépits de très illustres familles, aux pires dégénérescences. Il était célèbre pour une vanité nobiliaire, d'autant plus étrange chez un aussi grand seigneur qu'en dehors de ce ridicule, il était parfaitement bien élevé. Emraeline de Sarliève, qui avait de l'esprit, l'appelait « le snob de lui-même « . Le fait est qu'il portait aux Lautrec, dans sa personne, un respect aussi ému que s'il eût été un bourgeois de la finance ou de l'industrie, entêté d'aristocratie et admis à l'honneur de dîner chez un duc. Depuis qu'il était en Angleterre, sa manie s'exaspérait encore.
— « Je suis un peu en retard, » dit-il à sa femme en s'excusant, « je vous ferai prendre votre lunch vraiment trop à l'anglaise... Je viens du Parc... Mon Dieu! Quel plaisir d'être dans un pays où tout est à sa place!... Ce parc où il n'entre que des voitures particulières, comme c'est intelligent ! Gomme c'est propre ! . . .
Allez donc essayer cela à Paris. . . Il en est de même pour les préséances. Nous ne savons plus ce que c'est. Un livre de peerage à notre usage, comme celui-là, » et il montra le gros volume rouge qui traînait sur la table, « voilà ce qui nous manque en France... A défaut de cour, cela maintiendrait la Société. Il y a bien le Gotha. Mais le Gotha, » et sa lippe exprima une morgue attristée, « c'est plein de Juifs... Ce n'est pas votre avis, d'Aydie? Mais non. Vous êtes un libéral, vous, comme nos deux arrière-grands-pères de la nuit du 4 Août. . . Vous avez vu pourtant où ils ont fini... Restez-vous avec nous à déjeuner? L'air a dû vous donner de l'appétit comme à moi. . . Je vous ai fait signe tout à l'heure. J'étais à l'extrémité de Rotten Row, et vous descendiez par la grande allée de Kensington avec Erameline. . . Je n'ai pas vu Sarliève. . . »
— « Décidément, » pensait Bertrand, tandis que le petit homme débitait cette fin de discours, « il n'y a que les maris pour se permettre des gaffes de cette force... Il ne lui manque plus que de raconter la chose à Sarliève! Il le fera, je le parierais... Bah! Ça n'a pas d'importance. Emmeline dira à ce dernier qu'elle m'a rencontré par hasard. Elle est assez forte pour le lui avoir déjà dit. C'est son principe de ne jamais mentir inutilement, et comme elle a raison! Mais moi qui, tout à l'heure, parlais à Alyotte de ma visite
propre ! . . . Allez aux portraits nationaux ! . . . » Toutes ces idées se présentaient à la fois à son esprit, pendant qu'il répondait : « Ah! vous m'avez vu?.. . C'est vrai, j'accompagnais Mme de Sarlière deux pas... Que je regrette de ne pas vous avoir aperçu ! Nous serions revenus ensemble... Non. Je ne peux pas déjeuner avec vous, je vous remercie. Je suis attendu moimême, et il faut même que je me sauve tout de suite ...»
Et cinq minutes plus tard, descendant avec une singulière mauvaise humeur l'escalier qu'il avait monté si gaiement : « C'est trop bête, tout de même, d'avoir imaginé de dire à Mme Lautrec que je sortais d'un musée quand je suis venu chez elle ! Quel besoin avais-je de me donner cet inutile alibi alors qu'elle ne me demandait rien? Ça m'est parti comme cela, pourquoi?... Pourquoi?... Et l'on cherche le pourquoi des mensonges des femmes, quand ils ne leur servent à rien... Je les comprends maintenant... » Et il sourit à cette idée : « C'est la mauvaise conscience!... Et ce qui est encore plus bète, c'est que je n'ai pas osé regarder Alyette pendant qu'Antoine m'infligeait ce démenti irréfutable : car enfin, si j'étais à Kensington à une heure, je n'ai pas pu être en même temps à Trafalgar square, ni même y
avoir été auparavant. On ne passe pas par Rensingrton pour revenir de Trafalgar square. C'est vraiment trop loin... Heureusement qu'Alyette n'aura rien remarqué. Je lui suis si indifférent ! . . . »
« Est-ce que, par hasard, Bertrand ferait la cour à Emmeline?... » dit Lautrec, avec un sourire équivoque et après un silence, lorsque sa femme et lui furent restés seuls. Ils attendaient que le domestique annonçât le déjeuner préparé dans l'étroite salle à manger attenante au salon, petit détail qui achevait de faire de ce coin d'hôtel un appartement complet, — de quoi vivre vraiment chez soi, dans cette entière sécurité pour laquelle les Anglais ont ce mot significatif de privacy, qui manque à notre langue, comme la chose. — Peut-être cet asile, dont les fenêtres ouvraient sur cette place isolée et sur ces beaux grands platanes, n'avait-il pas toujours abrité des tête-à-téte aussi légitimes que celui-ci? Mais, à Londres, tout est respectable dans une maison respectable, et cette simple question de l'inoffensif Lautrec, posée sur le ton dégagé que cet aimable garçon adoptait quelquefois, — pour être bien « ancien régime » , « talon rouge <> ,
« cour de Louis XV » , « Lautrec » enfin, — cette question, dis-je, prenait, dans ce décor britannique, un air presque choquant. Un Anglais de l'espèce Jingn eût ajouté sans hésiter « un air français » . La marquise Alyette parut en effet aussi offusquée de cette phrase et de ce ton, que si elle eût compté une demi-douzaine de lords puritains parmi ses ancêtres, car elle répondit avec une vivacité, pour elle absolument extraordinaire :
— « Quelle idée! Et comme vous dites cela! On croirait que vous êtes enchanté de cette imagination?. . . »
— «Hé! hé! » continua Lautrec. « Imagination?... D'Aydie est jeune, il est joli homme, il est spirituel. Il est toujours où est Emmeline, remarquez bien... Et puis, Sarliève... J'aime beaucoup Sarliève, mais, entre nous, il tient plus de sa mère que de son père. Elle n'était pas née, et cela se sent chez lui. Enfin, Sarliève est très, très commun... Il serait donc trop naturel que Bertrand eût conçu des espérances, et vous avouerez qu'il a paru singulièrement gêné quand je lui ai parlé tout à l'heure de cette promenade matinale et en tète-à-tête avec Emmeline dans le parc de Kensington...- Remarquez, en outre, qu'il ne nous a donné aucune espèce d'explication. Il l'accompagnait, soit. Mais sous quel prétexte?. . . »
— « Et pourquoi Emmeline et lui ne se
seraient-ils pas rencontrés par hasard, tout simplement? » interrompit Alyette, avec plus de vivacité encore. « S'il ne vous a pas donné d'explication, c'est la preuve qu'il ne voyait aucun mal à cette promenade. Sans cela, il aurait bien eu assez d'esprit pour inventer un prétexte... On ne fait la cour à une femme que lorsqu'elle le permet, et Emmeline ne le permettrait pas. Elle est une très honnête femme. Vous le savez. Et vous savez aussi que si elle n'était pas irréprochable, malgré mon amitié pour elle je ne la verrais plus. . . »
— > Mon Dieu! » reprit le mari, redevenu moins « ancien régime » devant cette mercuriale de sa femme, «je n'ai pas voulu dire que votre amie soit légère... Bertrand pourrait en être amoureux, sans qu'elle s'en doutât seulement. .. Ces choses arrivent. . . »
— «Dans les romans... Mais dans la réalité, une femme sait toujours ces secrets-là..., » fit la marquise dont la nervosité grandissante aurait étonné un homme plus réfléchi que n'était Antoine de Lautrec. Il n'y vit, lui, qu'un signe de l'affection qui unissait les deux jeunes femmes. Il était timide de nature, quand l'idée de son nom ne le soutenait pas en l'hypnotisant de vanité. Puis, il avait pour Alyette un respect qui se trouvait, par hasard, justifié. Il aurait eu le même respect, la même vénération même à tort,
Elle s'appelait Lautrec de par son mariage, et elle était, de son chef, une Caudale! Aussi étaitil de moins en moins « talon rouge » , en l'écoutant qui continuait : « C'est cependant avec des phrases de cette espèce que l'on arrive à compromettre les réputations les plus inattaquables. Cela s'énonce tout légèrement. Cela se répète de même. Un beau jour une légende est établie. D'où? Comment? Par qui? Personne n'en sait rien. Mais il se trouve des gens pour citer le commode proverbe : Il n'y a pas de fumée sans feu, et le mal est fait. »
— « Vous auriez raison, » répondit Lautrec, tout à fait décontenancé maintenant par cette sortie si inattendue, « oui, vous auriez raison, si je m'étais permis cette plaisanterie devant une autre que vous... Soyez tranquille, je connais trop mon monde et j'ai trop d'estime pour Emmeline. Et puis, si ce pauvre Guy est un peu commun, c'est vrai aussi que c'est un très galant homme, et je serais tout le premier désolé qu'on parlât de sa femme... D'autant plus, » ajoutat-il, visiblement mal à l'aise et avec ce génie de la maladresse qui semble, à de certaines minutes, nous précipiter d'impair en impair, il répéta : « d'autant plus que j'aime beaucoup, mais beaucoup Bertrand, et avec quelqu'un d'aussi susceptible que Guy — car il est sur l'œil, ne vous y trompez pas, malgré ses airs bon enfant, terri-
blement sur l'oeil — un soupçon serait vite éveillé. Une fois soupçonneux, il serait cassant et raide. Bertrand, lui non plus, n'est pas endurant... Une affaire entre eux, et quand cet animal de Sarliève tire le pistolet comme Gasal et l'épée comme Machault, au lieu que Bertrand n'a pas été, dans sa vie, dix fois chez Gastinne et à peine à la salle, j'en serais le premier désolé. Vous voyez bien que nous pensons de même, ma chère Alyette, et que ma plaisanterie mourra entre nous... D'ailleurs, » conclutil philosophiquement , « ce ne sont pas mes affaires... Bon... Voilà le déjeuner. A une heure et demie, » et il regarda sa montre. « Ces Anglais n'ont pas si tort. C'est étonnant comme ça vous donne plus de temps pour votre journée. . . »
— « Mais qui vous fait dire que Sarliève est susceptible?... » interrogea la marquise. La grande connaissance qu'elle avait du caractère de son mari venait de lui donner l'idée qu'il lui cachait quelque chose. Antoine de Lautrec parut plus embarrassé encore. Puis, comme ils passaient tous deux dans la salle à manger, et que certains commentaires sont impossibles devant témoins, il profita de la présence des domestiques pour hasarder, évasivement et légèrement, l'aveu d'une autre indiscrétion, qu'il avait jugée bien innocente en la commettant, mais la sou-
daine sévérité de sa femme la lui rendait pénible à confesser :
— « Oh! pas grand'chose, » répondit-il. « C'est vous qui m'y faites penser. Tout à l'heure nous nous sommes croisés, Sarliève et moi, comme je rentrais... Il hélait une voiture pour aller déjeuner. Nous avons échangé quelques mots. Je n'avais pas de raison pour lui cacher la rencontre que je venais de faire... »
— « Et alors?... » demanda-t-elle anxieuse. Le son de sa propre voix l'étonnait elle-même, tant il y passait d'émotion contenue :
— « Alors, je la lui ai dite, tout naturellement... Il me semble, maintenant, que j'ai eu tort. Et tenez, je ne sais pas si c'est notre conversation qui me donne cette idée, mais j'ai tout d'un coup l'impression qu'il m'a paru contrarié... Je dois me tromper, pourtant, car sur le moment je ne l'ai pas eue, cette impression-là... Pas du tout. .. »
Le très maladroit mais très loyal descendant des Lautrec n'avait décidément de génie que dans l'art de débrouiller l'écheveau compliqué des cousinages, car il continua de ne rien comprendre à la subite humeur d'Alyette, si égale d'ordinaire et si peu quinteuse. A peine touchat-elle au déjeuner et prononça-t-elle vingt paroles. Une fois sortie de table, elle déclara qu'elle avait un peu de migraine et qu'elle vou-
lait se reposer afin d'être en état daller après cinq heures à Durloch Housc — une des plus magnifiques maisons de Londres — où la comtesse du même nom, la jolie et spirituelle lady Durloch, avait une réception. Ce fut du moins, pour le gentilhomme-snob, un prétexte à ne pas reprendre l'entretien d'avant le déjeuner. Il se contenta de donner quelques détails généalogiques sur cette grande famille des Durloch, et, à leur occasion, sur la noblesse écossaise. Depuis ces quelques jours qu'il était à Londres, il connaissait déjà par cœur tous les titres des vingt et un ducs anglais et fils aînés de ducs. L'ordre de préséance des marquis n'avait plus de secrets pour lui, et il savait la date de création de tous les comtes antérieurs aux Georges. D'ordinaire la jeune femme avait pour ce naïf ridicule une indulgence souriante. « Le préjugé, » a dit un grand analyste, « est une raison qui s'ignore. » Alyette n'aurait peut-être pas compris cette formule si elle lavait lue imprimée dans un livre, mais son instinctive finesse en pratiquait la haute philosophie, et elle voyait dans ce préjugé nobiliaire, dont Antoine de Lautrec était possédé, la rançon des réelles vertus qu'il avait développées en lui par respect pour son propre nom : — le courage, il s'était engagé tout jeune et il s'était battu héroïquement avec les zouaves de Charette pendant la guerre ; — la netteté absolue dans les
affaires d'argent, il avait renoncé à une très grosse succession , parce que le parent assez proche duquel il eut hérité, avait acquis cette fortune par un mariage avec la fille d'un financier véreux. Mais ce matin-là. aucune indulgence et aucune philosophie ne tenait contre l'agacement. L'impatience fut la plus forte, et la grande dame eut dans la voix presque toute l'aigreur des bourgeoises acariâtres pour demander au blasonomane qu'il voulut bien la laisser seule, tant elle se sentait souffrante. Et il obéit, non sans s'être excusé de nouveau, avec un regret de lui avoir déplu, qui, en toute autre circonstance, 1 eut touchée. A de certains moments, souligner une faute d'orthographe est une faute d orthographe de plus :
— ■ Et vous ne m'en voulez pas. c'est bien vrai, de mes mauvais propos sur Emmeline?...
— « Vous en vouloir? ■ fit-elle en haussant ses minces épaules, « et pourquoi? Qu'est-ce que cela peut me faire? Ce n'est pas pour moi que je vous ai fait cette observation, c'est pour vousmême. Quand on s'appelle comme vous, ■ et elle eut une intense ironie pour rappeler cette façon de parler chère au gentilhomme. ■ on se respecte davantage... Mais je n'y pensais même plus... »
Si le prétexte de la migraine n 'était qu un demi-mensonge, cette dernière petite phrase
constituait bien réellement an mensonge tout entier, mais très véniel. Gomment, en effet, Alyette aurait-elle avoué à son mari la vérité de ses sentiments ! Elle-même ne comprenait pas le trouble qui remuait son propre cœur, ni pourquoi elle ne cessait d'éprouver la plus aiguë, la plus inexplicable irritation, depuis qu'elle avait vu la physionomie de Bertrand d'Aydie s'altérer quand Antoine de Lautrec avait parlé de cette promenade dans le parc de Kensington avec Emmeline. Et tout de suite, instinctivement, irrésistiblement, elle s'était posé cette question, dont chaque phrase de son mari avait été un commentaire presque insupportable, — d'où son gros accès d'injustice à elle :
— « Pourquoi m'ont-ils caché cette promenade, et tous les deux? Lui, m'a dit qu'il avait passé sa matinée dans un musée de portraits. Elle, en sortant, m'a raconté qu'elle allait faire des courses chez des marchands. Ils m'ont menti, chacun de leur côté, et du même mensonge... Pourquoi! . . .
La réponse à cette question, le simple bon sens d'Antoine de Lautrec l'avait donnée aussisôt, et quand Alyette s'était révoltée si vivement contre l'idée que Bertrand fît la cour à Emmeline, cette révolte s'adressait bien plus à sa propre pensée qu'à l'inoffensif bavardage de son édotix. Mais si son indignation avait imposé
silence à la voix de ce mari maladroit qui lui parlait tout haut sa pensée, cette pensée, elle, ne s'était pas tue, et depuis le commencement du déjeuner jusqu'à la seconde où, Lautrec parti et sa porte condamnée, elle se trouva seule et libre d'essayer d'y voir clair dans son esprit, elle n'avait pas cessé de se redire les simples mots :. « Bertrand fait la cour à Emmeline. . . » et c'avait été, chaque fois, comme une pointe enfoncée plus avant dans son cœur. Chaque fois, elle avait subi cet arrêt angoissé de la vitalité où une plus expérimentée qu'elle aurait reconnu la crise de jalousie la plus foudroyante et la plus caractérisée. Or si, dans l'ordre de l'amour physique, on peut être jaloux sans amour, la jalousie purement sentimentale, elle, suppose toujours l'amour. Mais Alyette — et c'était bien pour cette raison que la peu scrupuleuse Emmeline lui avait réservé ce rôle dangereux de V amieécran — l'irréprochable Alyette n'avait jamais admis, fut-ce une seconde, vis-à-vis d'ellemême, qu'elle put aimer Bertrand d'Aydie. Elle était trop droite, trop simple, trop pieuse pour seulement concevoir qu'elle éprouvât, en dehors du mariage, des émotions passionnées. Elle ne se serait pas permis le péché de pensée plus que les autres. Elle le commettait pourtant, cet involontaire péché, par où commencent les fautes des femmes comme elle, et, durant cette après-
midi où, étendue sur sa chaise longue, dans ce silencieux salon d'hôtel, elle prenait et reprenait sans cesse le petit fait dénonciateur, elle ne reconnaissait plus sa propre sensibilité. L'image de sa perfide amie et celle du jeune homme, associées ainsi, l'obsédaient, la torturaient, d'une obsession et d'une torture qu'elle n'acceptait pas, qu'elle ne comprenait pas. Elle les subissait en se rebellant là contre. Car admettre qu'elle souffrît, c'était admettre qu'elle aimait. Et au moment précis où cette souffrance venait, en lui révélant sa jalousie, de lui révéler aussi son amour, Alyette ne voulait voir ni les uns ni les autres de ces sentiments passionnés. Elle ne les voyait réellement pas. Non. Pas plus qu'elle ne voyait les épais feuillages des platanes qui verdoyaient derrière les vitres de la fenêtre dans le paisible square. Elle les regardait pourtant, ces branches vertes et mouvantes, de ses prunelles fixes, mais toute sa force d'attention était absorbée ailleurs, autour des pensées que cette révélation et ce soupçon soudain continuaient de soulever en elle, malgré elle, et après s'être efforcée de n'y plus penser, elle reprenait de nouveau le petit fait indiscutable :
— « Ainsi, tous deux se donneraient des rendez-vous en se cachant de moi?... Eh bien! C'est un hasard... Mais si c'était un hasard, il me l'aurait raconté tout simplement, il ne m'aurait pas
menti... Car il m'a menti et avec intention. » Elle ne savait le plus souvent quel nom donner à d'Aydie quand elle s'en parlait à elle-même. Cela seul aurait dû lui prouver à quelle profondeur le jeune homme troublait son àme. Mais ce trouble ne pouvait-il pas s'expliquer aussi par la découverte du jeu indélicat que les amants avaient joué avec elle? Elle se donnait mentalement ce prétexte, et elle continuait à raisonner : — « Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils me semblent un peu étranges vis-à-vis l'un de l'autre... Mais quelle indigne comédie ! . . . Gomment même supposer qu'ils se soient entendus pour la jouer"?... Quand il a commencé de venir chez moi davantage, je me rappelle, Emmeline me plaisantait. Je l'entends me dire : « Je t'assure « qu'il a un petit sentiment pour toi. Cela se voit « et c'est heureux. Il ira moins dans le demia monde... » Oui, c'étaient ses mots, et c'est vrai que je n'ai continué à le recevoir si intimement que pour ce motif : il me revenait de tous côtés que sa vie avait changé en mieux, et il aurait abusé de ce qui n'était de ma part qu'une charité pour... Non, ce n'est pas possible... Et elle, ma camarade d'enfance, elle que j'aime tant, elle m'aurait trompée ainsi?... Non, ce n'est pas possible non plus... Et lui, cette délicatesse dans ses façons de sentir qu'il m'a toujours montrée, ce respect pour tout ce qu'il y a de
bien, dont je l'estimais tant, tout cela n'aurait été qu'une hypocrisie?... Et pourquoi? ..
Son pur et noble esprit d'honnête femme s'arrêtait à ce point de sa rêverie. Elle ne pouvait pas, elle n'osait pas se formuler sa propre conclusion : « Ils se sont servis de moi pour abriter leur intrigue. . . Lui faisait semblant de m'aimer, et elle faisait semblant de croire qu'il m'aimait, pour que cette passion avouée empêchât qu'on ne prit garde à la passion vraie... » C'était néanmoins le terme où aboutissaient tous les raisonnements d'Alyette, avec cette nécessité irrésistible de la logique intérieure, plus forte que notre désir. Et puis, était-ce vraiment le premier signe qu'elle surprenait d'une mystérieuse intelligence entre d'Aydie et Mme de Sarliève? Les deux coupables, enhardis, comme il arrive, par l'impunité, en étaient venus à commettre, par vingtaines, de ces imprudences de conduite, qui finissent par produire, chez les plus aveugles, un état de soupçon latent, sur lequel le moindre événement fait évidence. Ainsi s'expliquent ces brusques volte-faces qui précipitent aux pires extrémités, aux éclats violents, au meurtre subit, des maris accusés par le public de sottise ou de complaisance. H y a des coups de foudre de lucidité comme il y a des coups de foudre d'amour. Ce phénomène d'une soudaine et terrassante illumination après les demi-ténèbres d'une si longue
duperie s'accomplissait chez Alyette, et elle en éprouvait une indignation qui empruntait sa chaleur, hélas! à d'autres motifs que celui de la vertu révoltée ou de l'amitié offensée. Et de nouveau, elle prenait et reprenait les indices révélateurs, de lointaines et de récentes preuves qui s'additionnaient maintenant, s'éclairaient les uns les autres et s'interprétaient d'un jour tout nouveau :
— « C'est donc pour cela, <» raisonnait-elle,
« qu'il y a quinze jours, quand il est venu me demander si j'avais des commissions pour Londres et que je lui ai répondu : — « Mais,
«j'y vais aussi, '» — — il a paru si peu étonné!... Or, notre voyage était décidé du matin avec Emmeline. Elle était seule aie savoir... C'est cela. Elle l'avait prévenu. Et je ne l'ai pa6 compris Quand elle m'a demandé l'autre soir de
le présenter à lady Semley, mais c'est parce qu'elle voulait le faire inviter demain à la campagne, avec nous, avec elle. Et je ne l'ai pas compris!... Cet hiver, quand elle devait dîner chez moi et quelle me disait : — « Sois honne
« pour d'Aydie, invite-le. Il t'est si dévoué, il te
« met sur un tel piédestal, » — c'était pour le rencontrer chez moi, et je ne l'ai pas compris!... Et quand je me laissais taquiner un peu par l'un et par l'autre, sur le soi-disant culte qu'il avait pour moi, je souriais, je croyais que c'était de
mon devoir de ne pas lui faire payer, à lui qui s'était montré toujours un si déférent, un si galant, homme, les sottes malignités du monde. Et il aurait, pendant ce temps-là, poursuivi avec elle cette secrète intimité?... Quelle intimité"? S'ils ont voulu me la cacher, de quelle nature est-elle donc!... Non, non. Je rêve. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas possible... »
Telles étaient les alternatives de doute et de lucidité par où passait cette femme amoureuse à son insu, et dont tout son monde disait : « C'est une sainte. . . » Ces canonisations de salon n'ont, en général, rien de commun avec celles de l'Église. Alyette de Lautrec était en réalité une âme infiniment sensible, profondément et inconsciemment romanesque, avec beaucoup de foi, à côté de cela ou par-dessus, mais plus encore de goût inné pour la régularité, pour le calme, et, il faut tout dire, pour la convenance. Ces sortes de femmes ont dans la société un succès analogue à celui de certains livres « très bien écrits » , « très bien pensés » — et jamais feuilletés. On en parle gravement en des termes de respectueux, éloge, et l'on passe au mauvais roman du jour. Si jolie que fût Alyette et quoiqu'elle vécût dans ce milieu de la haute vie parisienne où la galanterie, ce métier des oisifs, est la grande, Tunique affaire, — surtout depuis que
le régime républicain a interdit aux jeunes gens <!es hautes classes les carrières ou ils pouvaient employer leurs énergies, — aucun homme ne s'était jamais occupé d'elle. Les viveurs de club et de sport, parmi lesquels se recrutent à Paris les amants professionnels, sont trop positifs, trop pratiques pour perdre leur temps auprès d'une femme qui n'est pas coquette et qu'ils saventgardée par des principes. La marquise était donc arrivée aux dangereux parages de la trentième année sans qu'aucun intérêt de cœur eût traversé sa vie. Elle n'avait pour son mari que de l'estime. Leurs deux enfants étaient morts presque aussitôt après leur naissance. Lautrec, avec son intransigeante manie nobiliaire, — qui poursuivait les parvenus jusque dans le Gotha! — ne lui permettait que très peu d' « œuvres » , en sorte que cette occupation lui manquait aussi. Il trouvait les comités de patronage trop mêlés. Ces diverses circonstances lui composaient une existence parfaitement aristocratique, mais parfaitement vide, où l'empressement discret et en apparence si désintéressé de Bertrand d'Aydie avait pris peu à peu une place unique. La Sainte allait s'apercevoir du danger que Ton court, quand on est tendre et rêveuse, à s'habituer aux innocentes privautés d'une de ces indéfinissables relations, où jamais il ne se prononce un mot d'amour, qui s'attardent en causeries sur des
nuances de sentiment, en commentaire* sur des livres prêtés ou rendus, en émotions indéterminées, que l'on croit, que Ton veut insignifiantes. Puis il arrive un jour, une heure, où l'on découvre que l'attentif dont on acceptait l'idolâtrie, sans s'avouer à soi-même avec quelle secrète douceur, en aime une autre, et c'est dans un cœur qui se jugeait rempli seulement de la plus paisible amitié, le subit déchaînement de la passion, avec ses violences et ses tempêtes. L'amour s'est insinué, par la familiarité quotidienne, jusqu'au fond de l'être, et il est trop tard pour l'en arracher sans déchirement.
Combien de temps Mme de Lautrec serait-elle restée ainsi, abîmée dans ces idées et dans ces émotions, dans ces souvenirs et dans ces raisonnements? TJn très vulgaire détail la rendit à la réalité de l'instant présent : l'entrée de sa femme de chambre qui lui demandait quelle toilette elle mettrait pour sa sortie de l'après-midi. Elle regarda la pendule. Il était près de cinq heures. 11 y en avait plus de deux qu'elle songeait ainsi. Elle se rappela subitement qu'elle était attendue chez lady Durloch, et par qui? Par Emmeline de Sarliève en personne. Son premier mouvement fiit de se dire : « Je n'irai pas, » et le second, 'le s'habiller au plus vite. La jalousie, quand elle commence à s'éveiller, a de ces répugnances à la
fois et de ces appétits de savoir, qui se résolvent dans un besoin maladif de tenir devant ses yeux le visage de ceux que l'on soupçonne de complicité. Dans la victoria de louage qui l'emportait par Moutstreet vers Park Lane, où se dresse la masse imposante de Durloch House, elle se raisonnait : « Emmeline va me raconter l'emploi de sa matinée^ Il le faudra bien. Que va-t-elle me dire? Si elle ment, elle aussi, ce sera une preuve... Mon Dieu! que je voudrais qu'elle ne mentit pas!... Alors je pourrais croire qu'ils se sont rencontrés uniquement par hasard. Mais comment expliquer son mensonge à lui, alors?... » Jamais plus vivement que dans cette épreuve de la jalousie naissante on n'éprouve cette cruelle vérité, que nos plus passionnés désirs n'empêchent pas un fait d'être un fait. Et jamais non plus, la passion ne s'exaspère plus follement à détruire cette torturante réalité du fait : » Eh bien! » finit-elle par conclure, * son mensonge à lui, il me l'expliquera. . . »
C'est sur cette espérance que 1 inconsciente amoureuse descendit sous le porche du palais, où habitent depuis cent cinquante ans les héritiers modernes et ralliés du sauvage clan des Durloch, si redouté jadis sur la frontière el OÙ Monirose, l'héroïque Moutrose des grandes guerres civiles, trouva ses plus farouche! parti-
sans. Toutes choses, dans cette belle maison du dix-huitième siècle, révélaient une de ces réceptions quasi royales, comme il s'en donne une par jour pendant la « saison » , dans ce Londres si démocratique toute Tannée, si intensément aristocratique deux mois durant. La ligne des voitures rangées à la porte, la foule des valets de pied qui attendaient sur les marches et dans l'antichambre, la quantité des domestiques en livrée et en poudre qui introduisaient les visiteurs, la somptuosité des pièces encombrées de tableaux de maîtres que l'on traversait pour gagner le jardin, annonçaient bien l'élégance de cette réunion qu'encadrait le décor d'un véritable petit parc, — oasis d'arbres séculaires et de gazon, au milieu de l'énorme ville affairée et fuligineuse. Un concert l'emplissait, ce vert jardin, d'une musique gaie, où dominaient les cuivres, et sur le gazon, épais, moelleux, comme feutré, se promenaient en ce moment les plus belles des déesses de l'Olympe britannique, où il y en a de si belles. Ce n'étaient que robes hardiment claires, vives couleurs, profusion de batistes, de soies légères, et cette prodigalité de luxe fragile s'achevait par l'opulence des bijoux que ces femmes, presque toutes grandes et robustes, portaient en plein jour. Des colliers de grosse! perles serraient leurs cous. De grosses liMijinn-es boutonnaient leurs souples blouses.
Des diamants, des rubis, de» saphirs épinglaient leurs chapeaux, et comme il y a toujours de l'action dans les plaisirs anglais et que le sentiment de la mission civique s'y mêle même aux garden-parties, sur le perron se dressaient des tables couvertes de pièces d'étoffes. C'étaient des lainages faits au métier, — homespun, comme ils disent, — dans le village des Hautes-Terres où lady Durloch a sa maison deH chasse. La jolie comtesse, qui, vêtue de blanc, recevait ses invités et ses invitées avec son sourire clair et ses beaux yeux limpides et bleus, avait organisé cette exposition pour encourager, elle aussi, l'industrie locale; et là-bas, sur la pelouse, à côté de la tente sous laquelle se tenait l'orchestre, trois vieilles paysannes venues d'Ecosse travaillaient à tisser des étoffes semblables. Mme de Lautrec n'en était plus à s'extasier, comme elle faisait quelques heures auparavant, devant ce pratique et joli exemple de ce qu'elle-même avait appelé, presque avec solennité : le devoir social. Dans le pittoresque pêle-mêle de ces cent personnes, hommes et femmes, occupées, qui à prendre le thé, qui à manier les étoffes, qui à regarder les vieilles Écossaises, qui à se promener en écoutant la musique et respirant l'air frais épanché des arbres, la marquise ne chercha, elle ne vit qu'une figure : celle de l'amie dont elle venait de se sentir soudain si étrangement, si cruellement jalouse.
Emmeline était en train de causer, toujours adorable de gaieté enfantine et d'aisance, avec un des ministres du cabinet alors au pouvoir, un fils aîné de duc, un jeune homme de trente-quatre ans à peine, qui lui disait flegmatiquement :
— « Mais non, madame, je vous assure que ce n'est pas un avantage qu'une pairie, et je serai deux fois fâché quand il me faudra entrer à la Chambre haute. D'abord j'aurai perdu mon père, et puis, je devrai quitter la Chambre des Communes. Il n'y a de vraies batailles que là, et vous savez, nous autres Anglais, nous n'aimons rien comme le fight. . . »
— « Ils sont étonnants, » disait Emmeline elle-même quelques minutes plus tard à Mme de Lautrec, quand celle-ci l'eut abordée, « ils s'amusent comme nos jeunes Français, et plus, et plus gaiement, et ils font de la politique avec autant d'entrain que s'ils ne menaient pas à côté la vie de plaisir. Ils sont les plus comblés, et ils savent rester les plus forts. Voilà pourquoi leur noblesse dure. Elle est vivante. Elle se défend. La nôtre s'est rendue... Je disais cela tout à l'heure à ton ami d'Aydie, en lui faisant honte de son oisiveté... »
— « Est-ce qu'il est ici? » demanda Alyette, et elle songeait : « JNon. Ces deux êtres ne
« ne peuvent pas avoir d'intrigue l'un avec
« l'autre. Elle n'aurait pas ce regard en le nom- « mant. — Que ses yeux sont beaux et qu'elle « est jolie d'être si gaie ! — - Elle n'oserait pas « me taquiner à cause de lui... Mais va-t-elle « me parler de leur promenade?... "
— « Il est parti, » répondit Emmeline, « il a sans doute cru que tu ne viendrais plus... Et alors, rien ne l'intéressait. . . » Puis finement : « Je crois que j'ai eu tort de te conseiller d'être si aimable pour lui. J'ai peur qu'il n'ait un sentiment tout à fait sérieux... Si tu l'avais vu ce matin, tout seul dans une allée de Kensington, où je l'ai rencontré! 11 avait vraiment 1 air d'un amoureux transi... » Et elle riait de nouveau en étudiant de ses beaux yeux, mi-clos dans ce rire, le regard de son amie, qui buvait ces mots, pour prendre la comparaison irrévérencieuse, mais si juste du Jacques de Sbakespeare : « comme une belette suce un œuf. » Cette taquinerie était si naturelle, si bonne enfant! Il y avait, une telle simplicité, et si déconcertante, dans cette allusion à ce tête-à-tète qui avait tant tourmenté la pauvre rêveuse! Elle éprouva soudain une de ces réactions violentes contre ses propres raisonnements qui sont une dos folies de la jalousie. Il lui sembla qu'elle sortait d'un cauchemar. L'idée de cette promenade succédant à cette visite au musée qui lui avait paru, toute L'après-midi, invraisemblable, à cause des dis-
tances, lui devint plus qu'acceptable, évidente. Son sang circula plus libre, plus léger, plus chaud, comme si le funeste poison s'était en allé de ses veines. Elle se dit : « Où avais-je l'esprit? » au lieu de se dire : « Elle a vu Bertrand. Ils se sont entendus.. . » C'était pourtant l'hypothèse la plus probable, mais elle était lasse de sa première crise de souffrance , et trop heureuse de ce prétexte à ne plus la subir. Cette accalmie était bien douce. Elle ne devait pas durer. Un nouvel indice allait dissiper le prestige par lequel l'adroite Emmeline venait de rassurer sa naïve amie. Tandis qu'elles causaient ainsi toutes deux, un personnage s'était approché d'elles, qui fit s écrier Mme de Sarliève :
— » Voilà mon mari. Je vous laisse ensemble et je vais rentrer. Je suis dehors depuis onze heures... Il est temps de dételer — pour réatte- Jer. Ce soir, un grand dîner et un bal. .. Un beau matin, si j'habitais Londres un an, je me réveillerais morte. . . »
— « Elle dit cela, » fit Alyette à Sarliève quand ils furent seuls, « et c'est sa vraie vie, ce tourbillon, cet affolement. Elle est si allante... »^
— « Mais vous-même, madame, » interrogea Sarliève, a il me semble que vous êtes prise dans l'engrenage et que vous vous y laissez prendre. M;;is oui. Vous êtes de toutes les fêtes... Vous
voilà ici. Vous dinez avec nous chez les Ronald Barrett, je suppose"?. . . »
— « "Non, » dit-elle, « tout simplement avec mon mari, à la maison. »
— " Mais vous allez demain à Semley Manor, avec Emmeline"?.. . » continua-t-il. Pourquoi Alyette eut-elle l'impression qu'en lui posant cette simple question, le mari de son amie avait dans les prunelles un mauvais regard inquisiteur? Fine comme elle était, et froissée, plus que de raison peut-être, par des riens de forme et de tenue, elle n'avait jamais eu beaucoup de sympathie pour ce grand garçon roux aux manières un peu rudes, aux yeux d'un vert glauque et strié de sang sur un teint brouillé. A cette seconde, il lui sembla qu'elle voyait, au coin de cette bouche d'homme, passer un frémissement, presque un rictus cruel. Ce ne fut qu'une seconde, et elle répondit :
— « Certainement, et vous aussi, je suppose. . . "
— « Non, » dit-il, je n'y vais pas. J'ai du décliner l'invitation, j'avais déjà pris un rendezvous pour aller voir des chevaux après-demain et je n'ai pas pu déplacer cette visite... » Puis, d'une voix comme indifférente, comme distraite, mais avec ce même singulier regard, trop appuyé : « D'Aydie est du voyage, m'a dit Emmeline? " Et comme Mme de Lautrec ne répondait
pas à cette demande, à peine formulée : « C'est vous qui l'avez présenté à lady Semley? » interrogea-t-il, et cette fois très directement.
— h Oui, » fit-elle; « pourquoi? »
— (i Mais pour rien..., » dit Sarliève. « Pour rien. Je me demandais par qui il l'avait connue, voilà tout. . . »
Ses yeux glauques ne dévisageaient plus la jeune femme, maintenant. Il paraissait tout entier absorbé par les allées et venues des mains des tisseuses sur leurs métiers, et, changeant de sujet de conversation, comme un homme qui n'attache pas plus d'importance à un ordre d'idées qu'à un autre, il reprit :
— « Avez-vous vu comme elles travaillent vite et adroitement? Sont-elles étonnantes? Cette vieille Écossaise surtout... C'est vraiment curieux...»
Il fit quelques pas du côté des ouvrières, et Alvette le suivit machinalement, mais deux idées lui mordaient à nouveau le cœur : la première, c'était qu'en lui demandant de présenter Bertrand à lady Semley. Emmeline avait voulu à la fois faire inviter le jeune homme sans son mari, et, vis-à-vis de ce mari, rejeter sur elle, Alyette, la responsabilité de cette invitation; et la seconde, que Sarliève soupçonnait, lui aussi, une liaison cachée d'Emmeline et de Bertrand. Et la iolie marquise ne savait pas laquelle de ces deux idées la poignait davantage.
Parmi les tableautins originaux que Londres présente sans cesse à la badauderie amusée du voyageur français, aucun n'est plus singulier peut-être que l'aspect des grandes gares entre cinq et six heures du soir, la veille du dimanche, pendant la saison. Toute la société anglaise défile sur les quais de bois de ces gares, pour se disperser à soixante, à quatre-vingts, à cent milles à la ronde, visiting — c'est leur mot — - « du samedi au lundi » dans quelqu'un des innombrables châteaux, loges, maisons, abbayes, manoirs des comtés avoisinants. C'est le pendant des autres soirs où, de sept heures à huit, dans le haut Piccaduly, les hansomes circulent, littéralement blancs de plastrons glacés, de gilets piqués et de cravates de marbre, le tout arboré par l'innombrable légion des gens qui dînent en ville. Dans ce pays d'affaires, où, n'ayant pas de temps à perdre, l'on ne se voit guère qu'à table, ce diner en ville est une institution.
C'en est une autre que cette manie de faire des deux heures cl express pour éviter l'intense ennui du silencieux et sépulcral dimanche londonien. Et puis, ces fugues du samedi soir, suivies de si près par le retour du lundi matin, satisfont une des manies qui caractérise les Anglais, — ce goût d'être en l'air, dont même 1 âge ne les guérit pas. Il faut toujours qu'ils bougent, qu'ils aillent, qu'ils dépensent dans du mouvement leur fonds infatigable d'activité.
C'est ce qu'expliquait, parmi le tumulte de la gare de Paddington, un des invités de la partie de lady Semley, le spirituel, mais fatigant lord Helston, à Bertrand d'Aydie, lequel ne lui prêtait qu'une oreille très distraite. Depuis ces vin«tquatre heures, le roué innocent — beaucoup plus innocent clans cette circonstance que roué — n'avait plus osé reparaître devant Alyette de Lautrec. Il en était là, le séducteur! Il attendait cette femme, devant laquelle il s'était si gratuitement convaincu lui-même de mensonge, avec une impatience presque fiévreuse, qui aurait donné beaucoup à réfléchir à Emmeline sur les dangers des amies-écrans. Cette demi-attention du jeune homme suffisait pourtant à lord Helston, trop profondément heureux de cornaquer un Parisien, pour même remarquer cette distraction .
C'était un de ces grands seigneurs britan-
niques qui ont dépensé leur immense revenu, depuis qu'ils existent, à voir tout ce qui peut se voir ici-bas, tous les pays d'abord, puis toutes les personnes. Les Anglais ont encore un mot, presque intraduisible, pour cette manière de voyager, qui, chez certains d'entre eux, devient une manière de vivre : ils appellent cela sightseeing. Celui-ci se souvenait d'avoir causé et familièrement— car il avait toujours eu le soin de se procurer de bons introducteurs — avec Napoléon III, le pape Pie IX, Garibaldi, Gambetta, Bismarck, Wagner, le général Boulanger, l'empereur Ménélik, Longfellow, dom Pedro... Qui n'avait-il pas approché parmi les hommes notables de son temps?
Il avait séjourné aux Indes, en Chine, au Japon, dans l'une et l'autre Amérique. Il avait suivi la première moitié de la guerre franco-allemande dans l' état-major du prince royal, et le siège de Paris dans celui du général Trochu, avec cette étrange et vorace curiosité d'outre-Mauche qui se prête indifféremment à tous les spectacles, pourvu qu'ils soient excitants. C'est encore une de leurs formules et qui explique bien la sorte de sensation sèchement nerveuse, l'aride mais violente secousse que leur flegme demande à la vie. Lord Helston était un homme de soixante ans maintenant, très mince, et qui, avec soi» visage maigre et rasé, en paraissait à peine cinquante.
Il causait bien. Son seul défaut était de trop le savoir. Il disait :
— « Vous aurez une vraie carte d'échantillons de l'Angleterre, mon cher monsieur d'Aydie, ^ rien que dans ce wagon... » et il montrait la voiture de première classe que lady Semley avait fait réserver pour ses invités. » Mais oui. Avec lady Helston, ma femme, vous avez un type de la vie politique de ce pays. Vous savez qu'elle est socialiste? Moi je suis, au contraire, un tory, le dernier de l'espèce. . . Je dois convenir que son socialisme est très eau de rose... Vous dites cela, n'est-ce pas? Nous disons, nous, milk and ivalér — eau et lait... Les Français sont plus artistes que nous, même dans leurs proverbes... » Il eut, pour prononcer cela, cet indéfinissable sourire de condescendance insolente, qui est trop volontiers celui de ces orgueilleux insulaires lorsqu'ils complimentent un étranger. « Tout de même, » continuait-il, « aux dernières élections, elle a délogé le candidat conservateur... — mon candidat! C'est amusant, n'est-ce pas?... Avec sir John Rigg, vous aurez un bel exemplaire du vrai sportsman de notre pays. Vous ne l'avez pas rencontré? Non. . . Il est capitaine aux bleus ; mais il passe six mois sur douze en Afrique, à chasser la grosse béte. Il tient le record du lion. Il en a tué, je crois, cinquante-deux. 11 ne s'arrêtera qu'à cent, s'il n'est pas mangé auparavant... Il y
aura aussi lord Ivilpatrick, le vieux juge. Lui, c'est l'Angleterre religieuse. Il est un des trois ou quatre partisans de ce que nous appelons la Haute Eglise, qui voudraient s'entendre avec Rome. Il uime un peu trop le vin de Porto, à la vieille méthode qui n'était pas la mauvaise. On nous rend trop tempérants aujourd'hui, et des Anglais tempérants, ce île sont plus des Anglais. Nous sommes des excessifs, avec dés principes. Gardons nos principes, mais restons excessifs... Vous aurez les Ronald Barrett, des gens de yacht, etludy Adrahan et sa fille, des femmes de eheval. Politique, religion, chasse, yachting, vin de Porto, cheval, et, si vous me permettez de me compter, voyage, c'est toute l'Angleterre en sept mots... Mais Voici notre monde qui arrive à Là fois. Allons aider ces dames, voulert-vous?. . . »
Les différentes personnes énumérées par le lord polyglotte et dilettante déhouchaient en effet, l'une après l'autre, parmi les allées et Venues des grandes brouettés à malles légèrement et lentement manœuvrées par des faeteui's à mufles de dogues, avec les épaules carrées du Johti Bull traditionnel. Des petits garçon* déjà effrontés et résolus, allaient, portant devant eu\ clins un panier, qui des journaux et des revues, qui des fruits, d'énormes raisins de serre et de grosses fraises. Des voitures arrivaient, s'arrr-
taient presque à même la voie. Une atmosphère de suie et de charbon enveloppait cette scène de départ. Chacun traversait le quai à sa guise, gagnant un des trains préparés sur une des cinq ou six lignes de rails.
De cinq minutes en cinq minutes, un des employés en uniforme levait un drapeau ; un garde sifflait; le train partait aussitôt à toute vitesse, pour être, à la minute, remplacé par un autre. Que de fois plus tard d'Aydie devait revoir en imagination ce décor dune activité si intense et si mécanique, si spontanée et si réglée, et l'apparition, rendue plus gracieuse par ce brutal contraste, des deux femmes qui occupaient une telle place dans sa vie sentimentale — au point qu'il ne savait pas lui-même laquelle des deux il préférait!
Mme de Sarliève, si fraîche, si jeune, dans sa toilette d'un drap vert éteint, lui adressa, sitôt qu'elle l'aperçut, ce sourire de la maitresse heureuse, qui est, pour un homme, la plus enivrante des flatteries. Que n'y peut-il pas lire à la fois : du mystère et de l'aveu, de la prudence et de la folie, de la reconnaissance et de la fierté? Bertrand vit ce sourire et il en fut touché, faUt-il l'avouer? — moins pourtant — l'ingrat ! — que de la pâleur qui révélait sur les joues de l'autre, de la réservé? et modeste Alyette, rendue plus pale encore par la nuance gris clair de sa toilette,
toutes les lassitudes de l'insomnie. Il n'en fallut pas davantage au jeune homme pour s'en rendre compte : Mme de Lautrec avait remarqué son mensonge d'hier, et, à travers ce mensonge, elle avait soudain soupçonné la vérité. Il en éprouva bien un peu de honte, mais si cette vérité la peinait déjà, quelle preuve qu'il ne lui était pas indifférent ! A la secrète émotion que d'Aydie éprouva devant cette subite évidence qu'il intéressait trop vivement la pieuse marquise, il eût dû avoir peur. Lié comme il était avec Emmeline, dans quelles complications le précipiterait un sentiment profond, inspiré à l'autre, et après le jeu qu'il avait joué? Hélas! J'ai déjà trop dit que c'était un amoureux de l'amour, et pour les insensés de cette espèce, le danger n'a jamais compté, ni le chagrin — ni leur danger, ce qui est leur excuse dans le peu de souci qu'ils ont du danger des autres, ni leur propre chagrin, ce qui permet de les justifier un peu des douleurs qu'ils causent.
Tant il y a qu'en s'installant sur un des sièges du compartiment où Mme de Lautrec prenait place elle aussi, les calculs de la prudence étaient absolument bannis de la pensée de ce charmant fou de d'Aydie. Il aurait voulu être seul avec elle, lui parler, s'expliquer, obtenir qu'elle ne le regardât pas avec des yeux si distants! Et, au même moment, il l'aimait pour cet effort de froideur
qui trahissait, dans sa tristesse évidente, des sentiments bien flatteurs pour son amour-propre. Et il oubliait de prendre garde à d'autres yeux, ceux d'Emmeline, qui, d'abord rayonnants de gaieté tendre, s'assombrissaient à mesure qu'ils constataient la trop visible préoccupation de d'Aydie pour la pâle et nerveuse Alyette...
Et cependant le train allait, lancé à libre vapeur. Il devait marcher ainsi sans s'arrêter qu'à Reading, puis à Oxford et à Banbury. Là, une locomotive attendait le wagon des invités de lady Semley, pour les conduire par une ligne spéciale à la petite station du Northamptonshire qui dessert Semley-Manor. En tout, cela faisait quatre étapes, chacune d'environ trois quarts d'heure à peine, tant cet express était rapide.
Le fracas de cette folle course était tel qu'à peine si les voyageurs pouvaient échanger quelques mots, assez néanmoins pour que les deux personnes qui se trouvaient là avec les deux Parisiennes, d'Aydie et lord Helston, justifiassent, par les lambeaux de leurs discours entendus au hasard, les présentations qu'avait faites le mari de la pairesse radicale. C'était d'abord le gigantesque Kilpatrick, le vieux juge écossais, magnifique de santé à soixante-seize ans, avec un teint de pourpre dans l'encadrement de ses cheveux et de sa barbe blanche. Cet insulaire parfait présentait cette originalité entre tant d'autres, de
n'avoir jamais passé le détroit depuis cinquante ans! Il narrait en très mauvais français à Mme de Lautrec, la sachant bonne catholique, des anecdotes qu'il croyait intéressantes pour elle sur le Mouvement 4' Oxford! En tout temps, les noms de Newman, de Pusey, de Manniug, de ^ard, de Iyeble, de Ford, du doyen Stanley et du recteur de Lincoln, Mark Pattison, eussent été des énigmes pour la délicieuse femme, si dévote fût-elle. En ce moment- là, et dévorée de ce passionné désir de savoir la vérité sur les rapports d'Erameline et de Bertrand, on pense de quelle oreille elle écoutait le juge raconter, en vue de la vieille ville universitaire :
— « Tenez, madame, d'ici vous apercevez les dômes. . . Il y en a un qui me rappelle un bien étrange souvenir... Celui de la bibliothèque iladcliffe, là, à droite... Et, à côté, il y a une autre bibliothèque , la Bodléienne, mais d'ici vous ne pouvez pas distinguer. . . En février lS'iT), par la plus épouvantable tempête de neige, on devait juger un des maître du collège de Balliol, M. Ward, dans notre grand théâtre. l$ous détestions le vice-chancelier qui avait provoqué cette affaire. Il s'agissait d'un passage du livre de \Y;trd trop favorable à l'Église Romaine, à cause duquel on voulait le priver de sou degré. — Le (lc;;ré, vous savez, c'est comme qui dirait bachelier et licencié, je crois/ ,1c : uis monte sur le toit
de cette Bodléienne, tel que vous me voyez, avec deux amis, et, par un des carreaux ouverts de ce théâtre, nous avons bombardé de neige la place où devait s'asseoir le vieux vice-chancelier... jXous sommes restés à cette besogne une heure durant. .. Sans un certain whisky comme on n'en a que dans les Hautes Terres et qui me venait d'un mien cousin, un laird de la vieille école, nous serions morts de froids. Nous avions de la neige jusqu'à la ceinture. Mais je dis toujours comme disait justement mon cousin : « bon sora- « meil et bon whisky , on vit très vieux... Et « bonne conscience, » ajouta^tril en riant de son propre dicton, « ce que Ward avait et pas le vice-chancelier. . . »
— « Que vous disaisrje? » soufflait lord Helston à Bertrand qu'il avait décidément adopté, car il s'était mis à côté de lui. « Il est persuadé que Mme de Lautrec s'intéresse au Puséisme! . . . Encore un peu, et il va lui réciter un des iracts. ... Vous appelez cela le dada, je crois, et nous le fnd... >"ous avons tous un fad, plus ou moins, dans notre pays. Tenez, écoutez l'autre... »
— « Vous verrez de bien belles collections de bêtes à Semley-Manor, » disait en effet sir John B-igg à Mme de Sarliève, qui trouvait le moyen, elle, de prêter attention au chasseur, sans trop perdre du regard ni Alyette ni H'Aydie. . . « Sem - !<'\ ,i été le meilleur Fusil de l'Angleterre. . , Il ne
chasse plus depuis dix ans, à cause d'une plaisanterie que des officiers de notre armée lui ont faite en Egypte... J'étais au Caire alors, j'y ai assisté, mais sans en rien savoir, car j'ai beau être Anglais, et bon Anglais, je n'ai jamais goûté ce que l'on nomme ici les practicol jokes. Est-ce qu'on peut bien traduire cela des plaisanteries en action? »
Et comme Emmeline avait fait un geste d'acquiescement, il continua :
« Oui? Merci. J'aime mieux cette traduction que celle de farce... Enfin, voici le practical joke en question : Semley nous arrive un beau jour, en route pour les Indes, et parle chasse, comme nous tous, naturellement. Ces jeunes fous lui proposent d'aller tuer des crocodiles sur le Nil, — où il n'y en a plus. Semley accepte. Nous partons en trois barques. Il voit une forme dans un ilôt, qu'il reconnaît pour celle d'un grand saurien. Il l'ajuste. Son coup part. L'animal ne bouge pas. « Je suis sur de moi, » dit Semley, « j'ai visé à l'œil, la béte est morte. » Nous ramons jusqu'à l'ilot. C'était un crocodile empaillé que ces messieurs avaient fait mettre là, et c'était vrai que la balle lavait frappé droit sous la paupière. Ah! la belle, l'excellente balle!... Quand il a vu qu'il avait été mystifié, et comment, Semley nous a regardés... Je vous assure que personne n'avait l'idée de rire... Il a été si
furieux qu'il est reparti pour l'Europe le jour même, au lieu de continuer sur la mer Rouge — et il n'a jamais plus chassé!... C'est dommage. . . »
A travers ces propos et d'autres semblables, et dans cette vertigineuse vitesse , le train avait atteint Banbury. Le wagon, détaché du grand express, s'était engagé sur le lacis du petit réseau local tracé à travers le plus verdoyant des paysages. Par ce crépuscule ouaté de brunœ bleue, les vastes prairies closes de haies vives, où paissaient les libres chevaux, les profonds feuillages des chênes et des hêtres, l'eau sombre et lente des rivières, tous les détails, grands et petits, du pavsage s'harmonisaient, se fondaient dans une atmosphère d'une douceur humide qui achevait d'attendrir d'Aydie. A cette minute, pour la première fois, il se rendit compte qu'il était en train de devenir réellement amoureux d'Alyette, et celle-ci continuait à se tenir dans l'angle du wagon, impassible en apparence, en réalité bouleversée, elle aussi, du sentiment qu'elle éprouvait de son côté et qui commençait à s'avouer, qu'elle s'avoua tout à fait, quand, arrivés à la station, et à la descente du train, elle vit Emmeline prendre d'Aydie à part et lui parler vivement.
— « Que lui dit-elle?... Ah! je sens que je ne
peux pas supporter qu'ils se parlent. Mon Dieu! qu'est-ce que cela signifie et que c est mal! je suis jalouse!. .. n
— « Écoutez, Bertrand, » avait commencé Mme de Sarliève, « ne regardez plus Aiyett'e comme vous la regardez depuis que nous avoue quitté Londres. . . Je ne peux pas le supporter. . . <>
— « Mais vous savez bien, » répondit-il avec uu embarras qui ne devait pas échapper à la fine comtesse, « que je n'aime que vous. . . Si je m'occupe d'elle, en ce moment., c'est que j'ai trop peur qu'elle ne soupçonne quelque chose. »
— « Ah! si c'était vrai, » fit-elle avec plus de passion encore ; et répétant le mot que l'autre se prononçait tout bas à la même seconde : « .le deviens jalouse!. .. » dit-elle. Puis tout haut, et de nouveau rieuse : « Vous allez monter dans la même voiture que moi, et vous aussi, Lautrec, » et elle interpellait le mavi de son amie, de sa rivale soupçonnée. Elle était bien sûre ainsi que du moins cette rivale, d'après la grande loi de séparation des ménages, prendrait place dans une autre victoria.
Cette prudente ruse ayant réussi, l'aimable femme fut tout à fait gaie durant la demi-heure que la procession des voitures envovées par lady Semley mit encore à gagner le manoir — une vaste construction carrée, toute rouge, dans le slvlc (l-s Tuclor.
La vieille et vénérable bâtisse profilait ses ailes de brique dans cet enguirlandement d'épais feuillages où se complait le goût des Anglais. De jeunes verdures sur de vieilles murailles, — c'est la description de presque tous leurs châteaux; et n'est-ce pas d'ailleurs le symbole de leur vivante et sage civilisation qui a su durer, appuyer tout son présent sur tout son passé, se développer en se conservant?
Il faut croire que chaque passion a sa poésie divinatoire, même une passion aussi enfantine que la fierté nobiliaire, car des invités qui s'acheminaient ainsi vers ce paisible château, aperçu à l'extrémité d'une longue avenue de tilleuls en fleurs dont l'arôme embaumait 1 air, le plus vivement remué par cette magnificence séculaire était Antoine de Lautrec, qui s'écriait :
— « Si la France n'avait pas fait la Révolution, que nous en aurions, nous, de châteaux pareils et de plus beaux encore!. . . Il est vrai, » ajoutat-il en soupirant, «. que la châtelaine de celui-ci est une Juive convertie, la fille d'un banquier de Hambourg. . . Vous ne saviez pas cela?. . . »
— h i\t pourquoi pas?... repartit gaiement Emmeline, entièrement heureuse, et qui respi-r rait avec volupté, de ses fines et frémissantes narines, tout en pressant son pied mince contre le pied de d'Avdie, l'odorante haleine des tilleuls. h Pourquoi pas/ " répéta-i-elle devant le visible
scandale du pauvre Lautrec qui professait les préjugés antisémites d'un grand seigneur d'aujourd'hui, — on l'a déjà vu par son étonnante critique du Gotha, — seulement c'étaient des préjugés dosés. Trop bien élevé, ou peut-être trop peu énergique, tout simplement, pour aucun fanatisme, il se tenait cependant vis-à-vis d'Israël sur une réserve qui lui permettait de n'accepter qu'une invitation sur trois dans certaines maisons. « Mais oui... Je ne sais plus qui me citait ici, l'autre jour, ce mot de lord Beaconsfield : « Le Juif dans un pays est comme le « homard dans un estomac, excellent pourvu « qu'on le digère. » Vous ne trouvez pas ça drôle? Et mon interlocuteur ajoutait : « Nous « avons très bon estomac, nous autres Anglais, « et nous digérons tous les étrangers, les Juifs « comme les Américains, les Allemands comme « les Italiens, et nous en faisons de la bonne vie « anglaise. Que n'en faites-vous autant en France « avec vos Israélites?... » Et, à part moi, j'ai trouvé qu'il avait raison... »
— « D'autant plus, » dit Bertrand, » que sans l'argent de lady Semley, le château serait probablement tombé en ruines, et ce serait une pitié ! . . . Mais, chut!... La voici!..."
La mince et chétive personne, objet de ces réflexions, se tenait debout sur le perron de la
vieille demeure seigneuriale dont sa fortune et son mariage lavaient faite la châtelaine. C'était une femme de quarante ans, avec de magnifiques yeux noirs, brûlants de flamme intérieure, dans un visage busqué, un peu long et qui trahissait l'origine orientale.
Son père, un tout petit boutiquier de Hambourg, c'était vrai, avait débarqué un beau jour dans la Cité. Après quelles épreuves, combien de désastres et combien de recommencements? On ne devait jamais le savoir. Puis il était mort vingt fois millionnaire et beau-père d'un lord anglais.
Ce profil à la Judith contrastait avec le style de la bâtisse et le paysage, presque autant qu'avec la physionomie si, anglo-normande de Semley, dont les longues dents, les favoris rouges et le teint couperosé évoquaient l'idée du milord caricatural de nos anciens vaudevilles. Le premier aspect de ce ménage attendant ses invités semblail justifier la protestation que le rejeton des Lautrec formula de nouveau à voix basse, en aidant Emmeline à descendre de voiture :
— « Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est pas la dame de son château. . . "
Mais il suffisait d'avoir passé le seuil de cette porte, au-dessus de laquelle se lisait, sculptée d.ms la pierre, la devise des Sernley : perseverando, pour constater que l'étonnante intelligence et la merveilleuse adaptabilité de la race
Israélite avaient fait de cette chétive créature à la mine souffrante, précisément la gardienne qu'il fallait au musée de trésors amassés dans l'antique demeure par une séculaire lignée. Eiither Semley — cette petite femme au teint bistré s'appelait Estber, comme la reine trempée six mois dans l'huile de palme et six mois dans les aromates, — Esther Semley donc avait consacré l'énorme fortune, héritée de l'homme d'affaires, à sauver de la destruction et de la dispersion les innombrables reliques de neuf cents ans d'aristocratie. Le chef de la lignée des Semley est un des Normands qui figurèrent dans ce célèbre « livre de jugement " où Guillaume le Conquérant établit le cadastre de tout son vaste royaume. Partout, dans le hall où les lions, les tigres et les caribous tués par le chasseur se voyaient au-dessous de portraits d'ancêtres par Zucchero, Holbein, Titien. Van Dyck; — dans les couloirs où pendaient tapisseries rapportées de Flandre à l'époque des guerres de Marlborough; — dans la salle à manger, tendue d'un cuir de Cordoue commandé en Espagne par un Semley, ambassadeur auprès de Philippe II ; — dans les salons où rayonnaient, à côté d'un Raphaël aussi beau que ceux de Bridgeuater-House, vingt chefs-d'œuvre des maîtres de l'école anglaise, Reynolds, Romney, Hoppner, (iaiii-iiorough, Lawrence, — d'un bouta l'autre dw maifiir enfiû, on rvtronvait ia trace sunvssiw
des générations qiii avaient persévéré, en effet, neuf cents ans. Et la pauvre petite Juive, l'héritière par le sang d'une longue lignée de persécutés et de proscrits, participait à cette triomphante et opulente tradition, par l'espèce de ferveur avec laquelle son vif et soigneux esprit se l'était assimilée. Ingénument, si l'on peut appliquer ce mot à une natftre dune patience si réfléchie, elle remplissait ce qui est la seule mission réparatrice et l'unique ennoblissement des richesses trop récentes et trop rapides pour avoir été gagnées avec scrupule : continuer l'œuvre des morts et en réparer les désastres. Par un miracle de la volonté, cette fille d'une tribu d'Orient s'était si complètement identifiée à ce château, à ces objets d'art, à ce pays, qu'en les montrant, sa phvsionomie de Judith maigre se faisait vraiment anglaise. Elle présentait, après lord Beaconsfield et tant d'autres, une preuve frappante de ce que petit cet étonnant milieu britannique sur une destinée qui s'y est sérieusement et solidement encadrée. .Si superficiels que fussent Bertrand d'Aydie et Mme de Sarliève, et quoique bien préoccupés de leurs propres intérêts de cœur, ils ne purent s'empêcher d'être saisis par cette singularité, que la jeune Française formula de sa manière gamine, en rappelant la comparaison gastronomique de l'auteur de Vivan Grdy et disant à Lùlitrec :
— « Eh bien ! le homard esl-il assez digéré?.. . »
Elle avait jeté cette plaisanterie du pas de sa chambre, avant daller s'habiller pour le diner, et, envoyant de la pointe des doigts un baiser à Alvette, elle ajouta :
— « Antoine t'expliquera cette drôlerie et tu riras. . . »
— « Gomment Emmeline a-t-elle pu croire que je trouverais de l'esprit à une si vulgaire sottise? » fit Mme de Lautrec avec une mauvaise humeur non dissimulée, quand son mari lui eut expliqué, en quelques mots, cette malicieuse boutade culinaire de l'ironique Dissy, comme ses fidèles appellent encore l'admirable Disraeli.
Us se tenaient dans un petit salon qui séparait les deux chambres à coucher dont se composait leur appartement. L'infortuné Lautrec qui, depuis ces trente-six heures, attribuait mentalement la nervosité de sa femme à son propos malveillant contre d'Aydie et Mme de Sarliève, se crut très habile de revenir sur ce délicat sujet. Il prit prétexte de leur course en voiture depuis la gare jusqu'au château :
— « C'est assez commun, je l'avoue, mais Emmeline est si gaie. Elle s'amuse de tout, comme une enfant... Et, à ce propos, il faut
L'KCRAN 91
que je vous dise que vous aviez bien raison, hier, de la défendre contre mes mauvaises idées!... Je les ai observés très attentivement, sans en avoir l'air, tout à l'heure, Bertrand et elle. C'était l'occasion ou jamais, dans ce demitête-à-tête. Il n'y a rien entre eux, absolument rien. J'en mettrais ma main au feu maintenant... »
Alyette ne répondit pas, mais son joli front se plissa d'une ride soudaine où le maladroit époux put lire qu'il avait commis un impair de plus. Mais lequel? Il en demeura si décontenancé qu'il regarda sa femme passer brusquement dans sa chambre et il se dit, en proie à une véritable consternation :
— « Quelle parole ai-je encore prononcée qui lui a déplu? On croirait à présent qu'elle est furieuse de la bonne opinion que j'ai d'Emmeline?. .. »
Pour cette fois, le peu clairvoyant observateur y voyait plus juste que dans ce qu'il avait appelé le demi-tête-à-tète de Bertrand et d'Emmeline. Mais comment eût-il compris le détour singulier de pensée par lequel Alyette lui en voulait, d'avoir justement couvert de sa présence cette promenade en voiture des deux amants assis l'un en face de l'autre? La femme jalouse avait souffert, durant cette demi-heure, d'une souffrance
si aiguë qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais rien éprouvé de pareil, et, tandis que sa camériste la coiffait et l'habillait pour le dîner, dont le premier coup venait de sonner, vingt petites idées piquaient son cœur comme autant de fines aiguilles tour à tour enfoncées, puis brisées dans la plaie :
— « Elle lui a défendu de monter en voiture avec moi. J'en suis sûre. Je l'ai vue lui parler tout bas. Que pouvait-elle avoir à lui dire, sinon cela? Et il a obéi. . . Cela ne devrait pourtant pas me causer cette peine... S'ils m'ont menti tous deux, depuis deux ans, et de cet horrible mensonge, c'est vraiment trop triste, trop indigne. .. Elle serait donc une fausse amie?. . . Et lui?. . . » Sa pure et tendre imagination reculait épouvantée comme devant une souillure, à la pensée du jeune homme regardant la perfide Emmeline, lui parlant, l'embrassant, et, comme Alyette était femme après tout, et qu'elle se voyait dans le miroir de sa table de toilette, pâlie par son insomnie de la nuit dernière, les larmes au bord des yeux, les traits altérés d'inquiétude, elle se disait : « Emmeline est si belle, si vivante, si amusante!... » Elle n'osait pas ajouter : « Et moi?... » Mais ces deux petits mots se prononçaient en elle, malgré elle, et la jalousie continuait son obscur travail contre quoi elle n'avait déjà plus la force de lutter.
Toute la soirée se passa dans ces alternatives d'abandon à la sensation cruelle et de résistance. D'abord de constater, aussitôt assise à la table du dîner, que Bertrand se trouvait placé de nouveau à côté d'Emmeline, lui fut un autre supplice. En vain l'homme des yachts, Ronald Earrett, assis auprès d'elle, lui prodiguait-il les anecdotes sur les régates de Gowes et sur des croisières dont une n'avait été rien moins qu'une véritable expédition au pôle nord. Elle aurait été vraiment incapable, en se levant de table, de dire s'il lui avait vraiment parlé de yachting, ou bien de politique, ou de courses... Plus tard et quand les femmes eurent, suivant ia coutume britannique, passé dans le salon et laissé les hommes continuer de boire et de fumer, en vain lady Ardrahan, lady Helston et lady Semley lui racontèrent-elles tour à tour : l'une ses chasses à courre du dernier hiver, l'autre les épisodes de sa dernière visite à un meeting socialiste, la troisième l'histoire des trois plus beaux Reynolds du salon, vendus par le précédent lord Semley, et qu'elle avait, elle, cherchés à travers le monde et dénichés tous trois aux États-Unis où elle les avait rachetés. En vain aussi, Emmeline de Sarliève, que ce trouble visible inquiétait un peu, s'approcha-t-elle à un moment pour lui dire, avec une simplicité si bien jouée qu'elle aurait dû désarmer tous les soupçons— qu'elle les aurait tous désarmés la veille :
— « Qu'as-tu, mon Alyette, tu es si étrange ce soir?. . . »
— « Moi? » fit Mme de Lautrec, et ses paupières battirent d'un tressaillement involontaire qui démentait seul sa réponse, « mais je n'ai rien. J'ai pris froid, sans doute. Une bonne nuit et il n'y paraitra plus.. »
— « Tu n'as rien? » répéta la défiante Emmeline; puis, câline, elle osa demander : « Kien contre moi?. .. »
— « Contre toi?... » répondit Alyette en se levant. « Mais quelle idée et que veux-tu que j'aie contre toi?.. . »
— « Bertrand avait raison, » pensa Emmeline, « elle n'a peut-être pas deviné la vérité, mais elle brûle. .. »
— « Cette fois j'ai trop senti qu'elle me mentait, » se disait l'autre. « Et pourtant, est-ce possible?... Ah! une preuve, une seule preuve, et du moins, je serai tranquille. Que je sache qu'ils se sont entendus pour me tromper, mais que je le sache vraiment, et ils seront morts pour moi tous les deux ! . . . Ce qui me fait mal, c'est ce soupçon, cette défiance, cette incertitude... »
Cette preuve que la jalousie de l'inconsciente amoureuse implorait déjà, en croyant y trouver un apaisement, le hasard devait la lui donner
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cette nuit même, et finir aussi de lui révéler à quelle profondeur la cour discrète de l'amant de sa rusée amie lui avait pris l'âme. Jusque-là, elle avait pu douter, non seulement de la liaison d'Emrneline avec d'Aydie, mais surtout de sa propre passion pour le jeune homme qui l'avait promue depuis tant de mois au rôle ironique d'un paravent d'amour. Elle en doutait encore et à ce point qu'elle s'imaginait pouvoir oublier, d'un oubli total, son soi-disant soupirant, s'il lui était démontré qu'il s'était joué indignement de sa sympathie. Le même coup de foudre qui allait lui éclairer les ténèbres de son entourage allait aussi jeter le plus éblouissant rayon de lumière sur les arrière-fonds de son propre cœur... Vers une heure, ne pouvant dormir, elle essayait de tromper l'insomnie en lisant un mauvais roman anglais, trouvé sur un des porte-livres de sa chambre. A peine si son esprit pouvait comprendre le sens des mots, et elle oubliait les phrases à mesure. Tout d'un coup, il lui sembla qu'elle entendait un pas dans le couloir et que ce pas s'arrêtait à sa porte. Par un mouvement instinctif, elle éteignit la lumière, et, non moins instinctivement, son cœur battit. Le pas s'éloigna. Elle s'élança de son lit sans raisonner, dans l'élan irrésistible de l'émotion la plus folle, et, avec une précaution de coupable, elle, l'innocente, elle fit tourner la clef dans la porte qu'elle
entr'ouvrit sans bruit, lentement — pas assez lentement pour qu'en avançant un peu la tète, elle ne pût voir une forme furtive se glisser par J'entre-bàillement d'une autre porte; et cette forme avait l'élégante silhouette de Bertrand d'Aydie, et cette porte était celle de l'appartement à côté du sien, qui avait été réservé à Emmeline de Sarliève. Alyette savait tout maintenant.
Il y a dans le passage subit de certains doutes à certaines évidences quelque chose de déchirant à la fois et d'irréparable. L'àme en éprouve le même frisson que la chair au contact de l'acier qui la mutile ; ce froid meurtrier de la lame qui va pénétrer, semble-t-il, jusqu'à l'être de notre être, à ce point vital par où nous existons. Tous les jaloux ont connu cette impression affreuse, quand ils ont, après des jours, des années quelquefois, de torturante hésitation, tenu la preuve indiscutable de la perfidie pressentie, devinée, affirmée même. Ah! quelle différence entre cette affirmation à laquelle on ne croyait pas, et cette certitude dont on ne guérira plus!... Chez Alyette de Lautrec, cette glaçante et mortelle douleur devait s'augmenter d'une autre. L'inconsciente amoureuse n'était pas seulement une femme devenue tout d'un coup jalouse jusqu'à la douleur, par la plus fortuite des révélations. C'était aussi une femme d'une pureté absolue.
Surveillée par Ja plus sincère piété, son imagination, aussi chaste que romanesque, ne s'était laissé effleurer, depuis son entrée clans le monde, par aucune complaisance malsaine. Ses amies de la société, qui la savaient sévère, presque prude, n'engageaient jamais devant elle de ces conversations trop vraies qui ne rendent pas une honnête femme moins honnête, mais qui, tout de même, lui déveloutent un peu l'esprit, en l'initiant, ne fut-ce que par la pensée, aux coupables égarements des sens. Pour Alyette, mariée comme elle avait été mariée, par raison, l'univers de l'amour passionné demeurait un mystère à peine pressenti. C'était bien pour cela, à cause de cette virginité dame conservée même dans le mariage, qu'elle avait trouvé une douceur à la constante réserve de Bertrand d'Aydie dans ses rapports avec elle. Le séducteur avait peu à peu apprivoisé sa modestie en la respectant. Une cour derrière laquelle cette imagination, si profondément, si intimement pudique, eut non pas même aperçu, mais suspecté la plus vague apparence de désir, aurait provoqué en elle un immédiat sursaut de révolte. Elle s'était fait du jeune homme cette image naïvement idéalisée, qui permet seule la naissance de l'amour chez des femmes comme elle, dont la délicatesse maladive répugne à la connaissance exacte des caracet qui ne supportent les réalités de la vie
qu'en les ignorant. Ces rêveuses ne se plaisent qu'à une vision flottante, indécise, partiale et partielle, des choses et des gens. Ont-elles tort? Quand vous respirez une rose dans un bouquet, n'êtes-vous pas heureux quelle soit séparée de ses racines, de la terre humide et noire, de l'humus malpropre où elle a grandi?... Ces belles et craintives sensibilités raisonnent de même avec l'existence. Elles sont tendres et chimériques, et quand un brutal incident ne leur permet plus le mensonge de leur illusion, quand il leur faut voir ces choses et ces gens dans une vérité le plus souvent grossière, une angoisse les étreint à ne pas la supporter. Il y a de tout dans cette angoisse : l'impression humiliante de la duperie, l'écroulement d'un joli château de songe où s'abriter. Il y a surtout comme la contagion d'une flétrissure. Certains secrets, une fois découverts, salissent la mémoire où ils sont déposés. Ce que nous connaissons de honteux fait, en un sens, partie de nous-mêmes et notre indignation contre certaines images nous déflore l'esprit, en nous forçant à les contempler, à les sentir sinistré ment, hideusement réelles. Alyette ne devait jamais cesser d'être la vertu et l'honnêteté faites femme. Elle ne devait jamais oublier non plus ce corridor de château à demi éclairé, cette nuit silencieuse, et, dans ce mystère où tout parlait ('<c danger et de volupté, le jeune homme mar-
chant à son rendez-vous d'adultère — deux fois criminel, puisque l'amant trahissait la confiance d'un homme dont il serrait la main, le mari d'Emmeline — puisqu'il trahissait sa confiance à elle, Alyette, à qui son attitude de tant de jours avait fait croire qu'il l'aimait!...
La nuit qui suivit cette découverte fut affreuse pour la pauvre femme. Quand elle eut vu Bertrand disparaître derrière la porte de la chambre de Mme de Sarliève, un tremblement d'agonie saisit tout son corps. Elle dut s'asseoir sans avoir la force de refermer sa porte. Ces mots, ces simples mots, mais si douloureux : « Il est son amant..., » se prononçaient en elle avec cette atroce précision que prend la voix intérieure dans des minutes pareilles. « Son amant... Son amant ...» répétait la petite voix, et ces syllabes brûlaient ce cœur d'amoureuse ingénue qui en réalisait toute l'actuelle, toute la vivante vérité ; et voici que son émotion s'épanchant enfin en larmes, elle put aller jusqu'à son lit, où elle se jeta en sanglotant :
— « Comme ils m'ont menti! A. h ! que faire? Que faire?... »
Cette crise de désespoir une fois domptée, la petite voix reprit tout bas : « Que faire?... » Oui. Qu'allait-elle décider? Cette nuit, cette nuit ter-
rible, passerait pourtant. Les heures s'en iraient, ces heures dont elle entendait le battement aller et venir dans la pendule — et ce monotone bruit du temps qui passe, mais qui dure, lui mesurait à elle tant de tristesse, et à eux, à l'amie perfide, et à son amant, tant de félicité. Le matin arriverait, et il faudrait qu'elle revît Emmeline, — après ce qu'elle savait! Il faudrait qu'elle s'entendit tutoyer par elle, l'avoir là, qui l'embrasserait! .. . La seule idée de ce baiser fut intolérable physiquement à l'honnête femme. L'image des caresses de d'Aydie y était trop intimement mêlée, et elle s'écria, épouvantée elle-même de s'entendre parler à voix haute : « Gela, non. Jamais... » Et luimême, Bertrand, elle devrait le revoir aussi, le lendemain, et subir l'abominable perfidie de ce regard qui lui avait été si doux, elle le comprenait à présent. Il l'envelopperait de cette muette contemplation, à laquelle, secrètement, presque sans le savoir, elle s'était tant complu. Il lui parlerait de cette voix qui se faisait si respectueuse. Elle s'y était tellement laissé toucher. Elle comprenait combien à la sauvage douleur que lui causait la nécessité de mépriser le jeune homme. Tout s'éclairait, à son regard, de la place qu'elle tenait entre les amants depuis deux années, et c'était une humiliation à ne jamais la pardonner. Mais la noble Àlyette avait trop de fierté vraie pour être vaniteuse, et le mépris l'eût guérie, si
tOS COMPLICATIONS SENTIMENTALES
ce n'eût été qu'une blessure d'amour-propre qui saignait en elle. Non, la vilenie d'une semblable hypocrisie, la bassesse du calcul conçu par ce d'Aydie qu'elle estimait tant, par cette Emmeline en qui elle croyait comme en elle-même, le jeu qu'ils avaient fait de son honneur et de son cœur pour garantir la sécurité de leurs plaisirs, toute cette malpropre intrigue soudain dévoilée, voilà ce qui soulevait cette âme pure d'une trop pénible nausée, et, à travers ces dégoûts, ces révoltes, cette jalousie aussi, elle sentait, avec la plus intime amertume, une vérité pire, qu'elle s'avouait à présent avec le courage de conscience retrouvée dans cette secousse de douleur : cet homme si vil, qui s'était conduit d'une si indigne façon, la tenait par les fibres les plus secrètes de son être. Elle souffrait de sa trahison plus encore qu'elle ne s'en indignait. Elle iaimail!
Elle l'aimait. . . Quand elle eut eu la force de se formuler enfin cette réalité de son sentiment avec cette précision d'aveu à laquelle jusqu'alors elle s'était toujours dérobée, un silence de terreur se fit en elle. Cette fine et délicate créature demeura épouvantée devant le flot de passion <]ui la noyait. Ce fut le sursaut d'un baigneur surpris par un coup de marée, qui soudain ne trouve plus In sable où ses pieds s'appuyaient. Roulé par une force aveugle, immense, irrcsis-
tible , il reste d'abord paralysé. Alyette était trop sincèrement pieuse, elle avait trop de doctrine, pour ne pas garder intact en elle le grand principe chrétien : elle croyait à l'égalité entre le péché de pensée et le péché d'action. Elle savait qu'il y a un crime dans certaines tendresses, même muettes, et n'était pas de celles qui s'estiment vertueuses lorsqu'elles ne donnent pas leur personne en donnant leur cœur. De découvrir quelle avait donné le sien et si complètement, commença de lai être, par cette cruelle nuit, un remords dans sa douleur. Comme il arrive, quand nous reconnaissons enfin chez nous des choses très profondes auxquelles nous n'avons pas voulu croire, elle ne savait plus bien jusqu'où allait sa responsabilité, et elle se demandait si elle n'avait pa« encouragé, attiré d'Aydie. Elle avait honte d'elle-même, comme si elle aussi eût été la complice de l'infâme manège des deux félons. Ces émotions diverses se heurtaient en elle, confusément, amèrement, jusqu'à ce qu'un peu de sommeil, pris sur le tard du matin, lui permit d'oublier la perverse Emmeline, d'oublier le traître d'Aydie et de s'oublier elle-même, pour quelques instants. A son réveil, il faisait grand jour. Quand sa femme de chambre eut ouvert les fenêtres, elle vit les profondeurs vertes du parc où jouaient des biches familières avec leur fauve pelage, les
gazons parsemés de fleurs en massifs, ce calme et frais horizon d'idylle anglaise, qu'enveloppait un ciel d'un azur estompé, comme floconneux, et la pensée que les amants se promenaient sans doute par cette belle matinée, au sortir de leur nuit d'amour, l'un avec l'autre, si heureux, si tranquilles dans cette solitude, lui rendit en une seconde tout le trouble de sa terrible veillée. Pour la première fois, un mauvais désir de vengeance tenta cette nature si noble, si haute. Elle se rappela l'impression presque sinistre que lui avait faite le mari d'Emmeline, avec son regard glauque et le frémissement de sa moustache roussàtre, dans le jardin de Durloch House, et elle souhaita que l'absence de ce redoutable personnage, en ce moment, ne fût qu'une feinte pour revenir et surprendre les coupables. Fallaitil que son être intime fût bouleversé, pour que l'idée d'une pareille catastrophe la fit tressaillir de cet appétit de représailles si odieux à une âme généreuse comme était la sienne! Puis, toute cette àme se rejeta en arrière. Elle ne voulut pas avoir éprouvé ce honteux sursaut de passion, et, pour quelques instants, elle en eut raison ; mais comment, avec de pareils mouvements de cœur et de pensée, conserver, en présence d'Emmeline et de Bertrand, l'attitude qui seule convenait à sa dignité? Elle comprit que c'était là un effort au-dessus de son énergie,
et elle prit la résolution de rester tout le jour enfermée, les rideaux baissés, sous prétexte de migraine, à ne recevoir personne, et à prier, à demander à Dieu la force de porter cette croix et de faire du moins son devoir. C était le dimanche. Il avait été convenu la veille avec lady Semley qu'une voiture les mènerait, Emmeline et elle, à une église catholique, située à quelques milles dans la campagne. Mais d'aller à l'église dans cette compagnie, Alyette n'en avait pas la force. Entendre du moins une messe, puisqu'elle ne pouvait ni se confesser, ni communier, lui eût été d'un tel secours! L'entendre avec cette femme à ses côtés, non, elle ne le pouvait pas, et, troublée encore — tant sa religion était stricte — par le scrupule de manquer au devoir du dimanche, elle se plongea, elle s'abima dans la prière. Elle avait autour d'elle assez de ténèbres pour y perdre la sensation du jour, assez de silence pour y oublier la vie, assez de solitude pour qu'aucune présence humaine n'interrompit le dialogue que son cœur en peine allait entretenir avec lui-même, avec le Consolateur aussi, avec l'ami céleste. Celui qui ne trompe pas, et qu'elle appelait, qu'elle implorait, pour panser la plaie qu'ouvraient en elle les affections d'en bas. La vie d'une belle àme dans le monde a de ces secrets sublimes. Qui donc aurait cru, que, dans ce luxueux château rempli
de toutes les allées et venues d'une partie élégante et oisive, et si absolument frivole, les volets clos dune des chambres au premier étage protégeaient une méditation aussi exaltée dans sa prière, aussi fervente dans son élan vers en haut, que celle d'une carmélite agenouillée dans sa robe de bure sur le froid carreau de sa cellule?... Et cependant c'était ainsi.
Quand Lautrec, qu'elle avait chargé de l'excuser, descendit vers les neuf heures et demie, pour le premier déjeuner — servi d'après l'habitude anglaise, avec une profusion de plats chauds et froids préparés sur le dressoir, et pris par chacun à son heure et à sa convenance, — il n'y avait dans la salle à manger que Mme de Sarliève et d'Aydie. La voluptueuse gaieté des deux complices, qui riait dans leurs yeux, sur leur front, autour de leurs lèvres, dans tous leurs gestes, si l'on peut dire, se changea en une gêne singulière lorsque le nouveau venu leur eut dit :
— « Cette pauvre Alyette n'est pas bien. Elle a une de ces mauvaises migraines qui la terrassent. . . Je crois qu'elle ne se lèvera pas de la journée. .. »
— n Et moi qui ne suis pas allée l'embrasser ce matin pour la laisser dormir!... » s'écria Emmeline. « Je pensais bien qu'elle devait être fatiguée. Elle en a trop fait depuis que nous sommes
à Londres. Je vais monter et lui tenir compagnie... »
— « Je vous remercie pour elle, » dit Lautrec, « mais elle m'a prié instamment de condamner sa porte pour tout le monde... Elle n'a qu'une chance d'être un peu moins mal cette après-midi. C'est d'essayer de reposer... »
— « Est-ce que cela ne vous inquiète pas, cette indisposition subite? » demandait Bertrand à Emmeline, une demi-heure plus tard, lorsque, le déjeuner fini, il se trouvèrent de nouveau en tête-à-tête, suivant d'un pas distrait l'allée du parc qui tournait justement sous les fenêtres fermées d'Alyette, cette même allée, parmi les bosquets de rhododendrons fleuris, dont elle avait regardé le sable ratissé, à son réveil, avec une telle souffrance à l'idée que les amants s'y promèneraient, comme ils s'y promenaient, et que leurs pieds s'y marqueraient, comme ils s'y marquaient, entraces parallèles, comme conjuguées. Sa jalousie les avait vus heureux, ravis, tout entiers l'un à l'autre, sans se douter que son seul souvenir évoqué entre eux la vengeait déjà de leur perfidie et de sa souffrance.
— « Pourquoi voulez-vous que cela m'inqniete ? » répondit Mme de Sarlièvc. « J'ai dit la vérité à Antoine tout à l'heure. Alyette est délicate et ces quinze jours d'Angleterre l'ont Futi-
guée, voilà tout. Que voulez-vous qu'il y ait d'autre?. . . »
— » Je ne sais pas, » fit Bertrand, « mais il me semble qu'en vous parlant, Lautrec était embarrassé. Il a dit : pour tout le monde, comme si sa femme eût insisté pour que, vous spécialement, on ne vous laissât pas entrer auprès d'elle ! »
— « Moi? » fit Emineline, « et pour quelle raison?. .. »
— n Mais, » dit le jeune homme avec une hésitation et un peu de rougeur à ses joues, « si pourtant elle savait tout?... Si elle avait, par hasard, surpris notre rendez-vous de cette nuit?. . . J'ai bien regardé en passant devant sa porte... Il m'avait semblé voir filtrer un peu de lumière. J'ai cru que je m'étais trompé... Je n'en suis plus sûr maintenant... »
Il détournait ses yeux en prononçant ces mots, comme effrayé par le regard que les yeux aigus de sa compagne fixaient sur lui.
— « Eh bien ! » répliqua celle-ci après un silence, « supposons que vous ne vous soyez pas trompé, quAlyette veillait . . Allons jusqu'au bout : elle vous a entendu marcher, elle est venue à sa porte, elle vous a vu entrer chez moi. Elle sait que je suis votre maîtresse. Et après? C'est moi que cela regarde, il me semble. C'est moi qui peux avoir à en souffrir et non pas vous.
A moins, » continua-t-elle dune voix singulièrement profonde, « qu'il y ait entre vous des choses que je ne soupçonne pas, et qui font que cette découverte vous gène dans vos petites .combinaisons. » -
— « Entre elle et moi? » interrompit d'Aydie non moins vivement; « mais vous savez bien que Mme de Lautrec n'est pas une femme à se prêter à ce que vous appelez mes petites combinaisons!... Vous savez bien comme elle est fière, comme elle est pure, comme je la respecte... Mais qu'avez-vous?.. . »
— « J'ai, » répondit Emmeline, dont les joues s'étaient empourprées à son tour, « que j'admire la délicatesse avec laquelle vous me faites sentir la distance que vous mettez entre elle et moi... Oui, » insista-t~elle avec ce frémissement de colère haineuse que les femmes galantes ont si vite en parlant des autres. « Pourquoi est-elle fière? Pourquoi est-elle pure? Pourquoi la respectez-vous? Parce qu'elle est incapable d'avoir le courage de ses sentiments et de tout sacrifier comme moi à quelqu'un qu'elle aime... Mais j'y vois clair, à présent. Il y a une coquette dans cette sainte, et elle est en train de me prendre votre cœur. Je n'ai qu'une qualité, moi, mais je l'ai bien : je suis logique. Si ce n'est pas vrai, pourquoi tremblez-vous à la seule pensée qu'elle sache tout?. . . »
— « Amie, comme tu viens d'être injuste pour ton pauvre ami!... s dit Bertrand d'une voix douce, où le tutoiement mettait une caresse de plus — et le mobile personnage ne jouait pas une comédie. Il la sentait souffrir et il la plaignait, avec cette spontanéité dans la pitié qu'il avait aussi dans le désir. Et puis, il ne voulait pas convenir vis-à-vis de lui-même qu'elle eût si raison, et il continua : « Mais, dans tout ceci, ma douce Une., v c'était le petit surnom qu'il lui donnait dans les heures tendres, «je ne vois que toi, je ne pense qu'à toi. Je me dis que si Mme de Lautrec tient notre secret, ses scrupules ne lui permettront pas de protéger notre amour, une fois renseignée, comme elle faisait à son insu... Ton mari a failli être jaloux. Tu l'as avoué toi-même. Tu lui as trouvé un air étrange quand il t'a demandé où tu avais passé la matinée, avant-hier... J'ai toujours eu l'idée que ce benêt de Lautrec lui avait appris notre promenade en tête-à-tête au parc... Si tu ne la lui avais pas dite pourtant, i! avait une piste. Où se serait-il arrêté?... Comprends-moi. Si nous ne nous voyons plus chez Alyette, quand et où nous verrons-nous?... Voilà ce qui me tourmente. Et puis, il faudrait expliquer ce changement de relations, soit pour toi, soit pour moi, soit pour nous deux, et pas seulement au monde, ce qui est pourtant bien quelque chose, mais à ton mari...
Tu te rends bien compte, à présent, que j'ai vingt fois raison, et à ton point de vue, de désirer qu'elle ne soupçonne rien?... »
— « Que tu es bon de m'avoir parlé ainsi! » répondit-elle, apaisée pour quelques instants, et de sa bouche ouverte, elle aspirait l'air, comme si elle revivait aux paroles du jeune homme. « Ah! merci! Que tu m'as fait du bien! Qu'il arrive ce qui doit arriver ! mais que tu m'aimes ! . . . Et puis, » conclut-elle, rieuse, « c'est toi qui avais raison, l'autre jour, à Kensington, il n'arrivera rien. Cette après-midi, la consigne sera levée, je verrai Alyette et je saurai ce qu'elle sait, je te le promets, tout ce qu'elle sait, ou je ne m'appelle plus ni Emmeline ni Line. . . »
Cette confiance dans l'aveuglement persistant de son amie, l'audacieuse petite comtesse devait la perdre en présence des symptômes qui se succédèrent cette après-midi, puis le lundi matin — trop multipliés et trop significatifs pour ne pas inquiéter même la moins inquiétable des femmes, la plus disposée à cet optimisme de l'espérance qu'elle formulait si gaiement par son habituel : « Il n'arrivera rien. » Ce fut d'abord un refus, répété trois fois par Mme de Lautrec dans cette journée, de la recevoir. Comment se fâcher devant ces mots dits respectueusement par une ieinine de cliambre, de cette voix recueillie que
prennent les domestiques des malades : « Madame repose... Madame a demandé qu'on la laissât seule... Madame est bien au regret. Elle se sent encore trop faible pour parler... » Comment aussi ne pas y reconnaître une résolution trop contraire au caractère de Mme de Lautrec, trop différente des rapports quelle avait la veille encore avec son amie, pour que celle-ci pût expliquer ce contraste, sans l'hypothèse d'un événement nouveau? Quel événement, sinon celui que Bertrand avait aussitôt pressenti? Alyette aurait donc surpris leur rendez-vous nocturne? Emmeline était trop adroite, trop avisée, elle avait une trop juste intelligence de sa propre situation, une entente trop fine des caractères, pour ne pas apercevoir les très périlleuses conséquences dune pareille découverte. Certes elle ne redouta pas une minute que Mme de Lautrec trahit ce redoutable secret. Elle la savait incapable de commettre cette mauvaise action, mais incapable aussi de prêter sa complicité à une telle aventure. En outre, Emmeline soupçonnait son amie, depuis longtemps déjà, on l'a vu, de n'être pas restée insensible à l'adoration respectueuse, traîtreusement affichée par d'Aydie. Dans des conditions déjà bien tendues par elles-mêmes, cette subite découverte, c'était la rupture certaine entre les deux femmes. Alyette se justifierait a ses propres veux par ses principes d'ailleurs
très sincères, d'une brouille que son goût secret pour Bertrand lui rendrait nécessaire. Cette brouille, Emmeline en eût été désolée autrefois. Sa naissante jalousie la lui rendait, à elle aussi, acceptable maintenant, presque désirable. Mais elle n'était pas seule au monde. Comment expliquer cette volte-face de rapports à Sarliève? Là encore elle y voyait juste. Elle se rendait compte, mieux que personne, que cet homme, naturellement confiant et peu disposé à chercher des motifs secrets aux actions de ceux qui l'entouraient, n'était plus ce mari tranquille et ouvert quelle avait si facilement abusé. Entraînée, malgré tant d'exemples qu'elle avait pu voir dans le monde, par l'ivresse de son bonheur, elle avait évidemment trop spéculé sur ce manque de perspicacité de « Guy le simple » , comme elle l'appelait. Elle avait trop commis de ces petites imprudences, dont chacune n'est rien ; mais la somme fait un tas, comme deux milie centimes font un louis. Qu'inventerait-elle pour justifier cette rupture avec sa meilleure amie, au regard d'un homme déjà soupçonneux? Et puis, même ce soupçon endormi, comment organiserait-elle sa liaison avec Bertrand dont toutes les facilités venaient de l'équivoque d'une intimité double? Et elles lui étaient si chères, ces facilités! Ce que les femmes vraiment éprises rêvent dans une intrigue de ce genre, ce qu'elle avait réalisé grâce
à la combinaison de l'amie-écran, ce n'est pas uniquement la volupté de la possession. C'est moins et c'est plus. C'est la fréquentation quotidienne, la continuelle présence. C'est si doux pour une amoureuse de rencontrer son cavalier servant, comme disait si délicatement l'ancienne galanterie italienne, au Bois le matin, en visite l'après-midi, à diner, au théàlre le soir, — unique moyen pour elles de sauver, par un peu d attrait mvstérieux, l'insipidité des corvées mondaines. Emmeiine devrait renoncer à cette jolie intimité, d'autant plus précieuse qu'elle y trouvait aussi un moyen de surveillance sur son amant. Elle était trop folle de lui pour n'en être pas jalouse, et cette jalousie achevait de lui rendre plus pénibles ses réflexions sur les dangers probables de la découverte faite par Alyette. Durant ce mortel dimanche, elle vit Bertrand de plus en plus préoccupé, et quoique les raisons qu'il lui avait données de son souci s'expliquassent trop bien, puisqu'elle en subissait ellemême la hantise, elle y discernait autre chose, une impénétrable et obscure douleur où la menace suspendue sur leur amour n'était pour rien. Son obsession de ces derniers jours lu reprenait, et elle avait peur, comme elle avait dit dans le parc de Kensington, qu'il ne se fût vraiment l.iissé séduire au charme d'une femme délicieuse, rivale d'autan! plus redoutable qu'elle était plus
différente. Que devint-elle lorsque, le soir de ce dimanche, s'étant approchée du jeune homme pour lui dire :
— « Je crois qu'il est plus prudent que nous ne nous revoyions pas avant demain matin? »
— « Vous avez raison, » lui répondit-il aussitôt; et au soulagement de son regard, elle devina que, si elle avait osé, il lui eût fait le premier cette proposition de renoncer à ce rendezvous de la nuit dont ils étaient convenus la veille en se quittant. Évidemment ce n'était pas sage de s'exposer à une nouvelle surprise d'Alyette. Mais Emmeline aurait voulu que cette renonciation fut un sacrifice pour d'Aydie comme c'en était un pour elle. Ils avaient eu, depuis leur arrivée en Angleterre, si peu d'occasions de se retrouver dans les bras l'un de l'autre. Ils avaient eu plus d'heures pour se voir qu'à Paris, mais bien moins pour s'aimer. Et Bertrand semblait comme soulagé de lui répondre oui, quand elle lui demandait de renoncer à une de ces heures! Dans cette expression de sa voix et de sa physionomie, elle croyait discerner une délivrance. Cette facilité de consentement n'était pas une sollicitude pour elle, c'était la preuve du souci où le jetait la pensée de l'autre. Cet état de malaise fut porté à son comble quand elle le vit, le lendemain matin, qui était le lundi, réellement bouleversé par cette phrase de La titrée :
— « Alvette est toujours si fatiguée. Elle ne pourra partir que par le train de l'aprèsmidi. . . »
— ■ Je commence à croire que vous avez deviné juste..., Alyette a deviné quelque chose, » lui dit-elle lorsqu'ils furent assis à côté l'un de l'autre dans le wagon du retour. « Sa maladie est jouée. Elle n'a pas voulu rentrer par le même train que nous... Voilà qui est évident. . . «
— u Qu'allons-nous faire ? » demanda le jeune homme avec une anxiété dans ses prunelles — anxiété que la réponse de sa maîtresse n'était pas faite pour apai?er. ..
— « Moi, » dit-elle, « vous me connaissez, je suis pour les situations nettes. Je vais jouer cartes sur table. Si Alyette sait que vous êtes mon amant, elle vous acceptera comme tel, ou je ne la verrai plus... Et, au fond, c'est tant mieux... Il aurait toujours fallu en venir là tôt ou tard, et plus tôt est préférable à plus tard. . . »
— « Ne plus la voir? Vous n'y pensez pas ? » interrogea-t-il. « Et votre mari ? »
— C'est mon affaire, » répliqua-t-elle ; et le pénétrant de nouveau d'un regard aigu qui lui descendit jusqu'au fond de l'àme, elle ajouta, dune voix profonde : « Ne me manquez pas seulement, vous, c'est toutee que je demande. . »
Encore une fois ses yeux à lui se détournèrent.
Elle le vit qui se dérobait à cette tendre inquisition. Si elle avait été très coupable en abritant sa criminelle liaison derrière l'innocente et noble Alyette, elle commençait d'être bien punie. Son machiavélisme se retournait contre elle, plus vite et plus cruellement qu'elle n'avait jamais pu le prévoir. Elle ne prononça plus une parole durant ce trajet qui lui parut interminable, quoique si court. Les fraîches prairies, les bois épais, les villes de briques rouges, les fumantes cheminées d'usines, les manoirs de campagne verdoyants de lierre, passaient devant elle qui ne les voyait plus. Elle n'entendait plus les propos échangés entre les deux dames Ardrahan et les Ronald Barrett, les quatre personnes de la partie qui rentraient dans le même compartiment qu'elle. A plusieurs reprises, Bertrand, un peu effrayé de son silence, tenta de renouer la conversation avec une gaucherie qui indiquait trop, de sa part à lui, un effort, une gène, — de quoi enfin accroître encore l'énervement qu'il voulait dissiper. D'ailleurs, elle ne se prêta point à cet inutile échange de paroles, où tous deux n'eussent pu qu'essayer de se tromper, en ne se disant pas l'objet de leur commune pensée. L'e6prit d'Emmeline, si léger, si fantaisiste en apparence, était, en réalité, trè-s pratique. C'est presque toujours le cas pour les femmes qui ont des aventures. Ces romanesques sont au fond des positives.
Conduire une intrigue parmi les espionnages si perspicaces du monde, à travers l'ensemble de surveillances quotidiennes que représentent une maison montée, de nombreux domestiques, une voiture, des relations, à côté d'un mari qui n'est pas un sot — quel tour de force! Il suppose, avouez-le, chez ces soi-disant étourdies, une imperturbable froideur de calcul au service de leurs plaisirs, une constante maîtrise de soi, un tact infaillible, enfin des qualités d'action, bien plus que des dons d'émotion. Emmeline haïssait les incertitudes, les à-peu-près, les sous-entendus. Elle ne s'était pas vantée en disant qu'elle aimait les situations nettes. Elle les aimait et elle savait les voir. En ce moment, elle apercevait distinctement deux dangers : le premier, que les conditions de sa vie conjugale et amoureuse fussent bouleversées par la soudaine lucidité d'Àlyette; le second, que d'Aydie lui échappât. Il faut lui rendre la justice de reconnaître que ce second danger l'inquiétait beaucoup plus que le premier. Lorsqu'elle descendit du train, dans la gare de Paddington, son parti était pris. Il lui fallait une explication définitive avec Mme de Lautrec. Elle l'aurait, mais immédiate et à fond; après quoi elle saurait si, oui ou non, elle avait vraiment à craindre qu'Alyette ne lui prit son amant. C'est avec cette brutalité de ternies el d'idées qu'elle se résumait à elle-même les dun-
nées sur lesquelles elle allait, agir. Les jolies pécheresses, comme elle, ne croient jamais entièrement à l'irréprochable vertu des autres femmes. Elles se méfient tonjours vaguement des hermines, des lis, des anges, des madones, des sphinx. Elles voient volontiers dans ces mots des synonymes délicats qu'elles traduisent, elles, par un autre très vilain, mais très clair : l'hypocrisie. Pensant à Mme de Lautrec, elle se posait maintenant cette question toute crue : a Et si elle l'aime aussi? Et si elle voulait me le disputer, me le garder?... » et le fond de scepticisme acquis dans ses propres expériences faisait qu'elle se répondait : « Pourquoi pas ? . . . »
Cette explication, qu'elle souhaitait immédiate et qu'elle espérait telle, à cause du voisinage de leurs appartements d'hôtel, elle ne parvint pourtant à l'avoir que le mardi dans l'après-midi, plus de vingt-quatre longues heures après le retour d'Alyette. Celle-ci, malgré tous ses efforts, n'avait pu prendre sur elle de revoir sa perfide amie. Quand Emmeline entra dans le petit salon du premier étage — elle-même habitait le second — où se tenait celle qui avait été sa compagne la plus intime, presque une sœur, qu'elle n'appelait plus maintenant que sa rivale, elle s'était montée intérieurement au diapason d'une
lutte difficile. Elle se préparait à un de ces entretiens qui ne sont qu'un commentaire, en phrases plus ou moins déguisées, du dilemme : « La paix ou la guerre. .. » Elle s'attendait d'abord à une scène d'indignation et de haute vertu. Aussi fut-elle très déconcertée de voir, à demi étendue sur la chaise longue, une femme, émue jusqu'à la souffrance, le teint battu, les yeux lassés, la bouche pâlie, mais qui s'efforçait de lui sourire et de l'accueillir comme si elle ne savait rien. Qu'elle sût tout, Emmeline le lisait distinctement dans ces yeux, dans le douloureux effort de ce sourire — aussi distinctement que si ces lèvres décolorées de fièvre lui eussent lancé les reproches qu'elfe attendait. Il y a dans certaines âmes très nobles et très fines — et Alyette de Lautrec en était une — des fiertés que les âmes communes ne prévoient pas, et malgré ses élégances, ses roueries, ses grâces d'attitude, son roman caché, ses sincérités même de passion, Emmeline, elle, était une âme d'essence commune. Elle comprit que son ancienne amie ne voulait pas lui parler de ce qu'elle avait surpris, et, dans un détour singulier de son amour-propre, cette réserve qui pourtant arrangeait tout, — du moins dans ses rapports extérieurs avec les Lautrec, et par conséquent avec son mari, — lui fut plus odieuse, plus intolérable que le pire affront. Peut-être jugea-t-elle que ce silence l'humilierait trop
devant d'Aydie? Peut-être avait-elle besoin de mesurer elle-même quelle place le jeune homme occupait dans cette sensibilité blessée? Peut-être simplement cédait-elle à cet appétit des scènes douloureuses et poignantes, que les chercheuses d'émotion ne laissent pas échapper si vite? Pourquoi une femme aurait-elle un amant, si ce n'était pour se procurer ce que les joueurs demandent au jeu, ces sursauts du cœur où le danger avive encore le plaisir? Toujours est-il que, brusquement, après les deux ou trois première phrases banales qu'elles devaient naturellement échanger, Emmeline regarda Mme de Lautrec en face et lui demanda :
— » Tu m'aimes donc bien peu?... »
— « Moi? » dit Alyette, dont les paupières battirent. Elle comprenait qu'elle allait subir cette explication qu'elle avait tant espéré éviter, pour des raisons exactement contraires à celles qui la faisaient désirer à l'autre.
— « Oui, toi, » reprit Emmeline, » puisque tu peux garder sur le cœur ce que tu y gardes... Crois-tu que je n'ai pas compris que depuis dimanche tu ne veux plus me vcir, ni moi, ni une autre personne, que ta maladie est jouée, et la raison, veux-tu que je te la dise? Le veuxtu?... »
— « Si tu la sais..., » dit Mme de Lautrec d'une voix étouffée, et en hésitant, après une
seconde d'horrible silence, elle était incapable de mentir, et quoique cette brutalité d'attaque lui fit très mal, elle répéta : « Si tu la sais, tu dois comprendre que je t'aime beaucoup, au contraire, et que je t'en donne la plus sûre preuve en te suppliant de te taire. Je peux vouloir ignorer certaines choses. Les connaissant, je ne pourrais pas les accepter... »
— « Et moi, je ne veux pas me taire, » interrompit Emmeline, âprement cette fois, avec cette violente fierté de la passion qui est, dans certains moments, le dernier honneur d'une femme, et comme sa revanche vis-à-vis de celles qui n'ont jamais failli, « je ne peux pas accepter d'être traitée ainsi par une amie telle que toi... C'est vrai, » continua-t-elle avec une sauvage ardeur, « j'ai un amant... Tu nous as soupçonnés... Tu nous as épiés... Laisse-moi parler, » insista-t-elle comme Alyelte faisait un geste de dénégation. « En tout cas, tu nous as surpris, tu sais mon secret... Tu me connais tout entière, maintenant, avec ce que les préjugés du monde appelleraient ma faute, avec ce que j'appelle, moi, mon grand bonheur et mon orgueil... Tu vois, je suis vraie avec toi, vraie comme avec moi-même... Je ne sais pas si j'ai raison ou tort, si je fais bien ou mal, je sais que j'aime et que je suis aimée, et que j'en suis fière... Si tu ne peux m'accepter ainsi, dis-le-moi, mais fran-
chement. Tu le dois à ce qui fut, de ma part, une amitié bien profonde, je t'assure, à ce qui l'est encore, car sans cela, je ne te parlerais pas comme je le fais. . . »
— « Ne profane pas ce mot d'amitié, » répondit Alyette, que les paroles prononcées par l'autre avaient atteinte en plein cœur. « Le reste, je n'ai pas à le juger, mais cela ! .. . Oui, n et, malgré elle, la flamme secrète du sentiment combattu passait sur son visage, dans ses mots, dans son accent, dans ses gestes. « Oui, » répondit-elle douloureusement, « c'est le point le plus malade. C'est moi qui étais ton amie. J'avais en toi une confiance si entière, si tendre, si dévouée ! Je te chérissais comme une sœur!... Et qu'en as-tu fait, de cette confiance? Crois-tu que j'ai oublié tout ce que tu m'as dit et dont je comprends maintenant l'horrible duplicité? A quel rôle l'as-tu employée, cette amitié?... Quelle comédie avezvous jouée, tous les deux, autour de moi, qui continuerais à en être la dupe, si le hasard ne m'avait pas éclairée?. .. Ah ! c'est affreux! .. . »
Tandis qu'elle parlait, se laissant elle-même entraîner par l'émotion à dire des mots qui trahissaient son secret plus que n'eût fait un aveu, des larmes avaient commencé de monter à ses yeux qu'elle ne put contenir, et qui roulèrent sur ses joues. Sa plainte avait été si déchirante qu'instinctivement Emmeline, par un geste cares-
sant, prit son mouchoir pour essuver ces larmes, en lui disant : « Ne pleure pas, je t'en supplie. . . » A ce contact, Mme de Lautrec, qui était assise, se leva brusquement et elle repoussa l'autre avec un sursaut d'aversion physique sur lequel son amie ne pouvait plus se tromper, cette fois. Le parfum dont le souple carré de batiste était imprégné, c'était la délicate composition dont se servait toujours Emmeline. Ce voluptueux et très léger mélange d'orchidée et de chvpre semblait l'exhalaison sensuelle de cette fleur vivante d'amour et de jeunesse qu'était la jolie adultère. Qu'il avait du se mêler intimement, ce troublant et délicieux arôme, aux caresses échangées avec d'Aydie ! Cette idée avait saisi Alyette, — sans quelle s'en rendit compte. Mais la maitresse de Bertrand était trop profondément femme pour s'y méprendre une seconde. Quel signe encore que cette répulsion physique!
— «Jeté fais horreur, » dit-elle. Puis, après une seconde d'hésitation, marchant vers sa rivale, ses yeux bruns fixés sur les prunelles bleues dont les larmes attendrissaient encore la douceur passionnément, curieusement, cruellement : « Mais avoue-le donc, avoue-le, que tu l'aimes aussi ! . . . »
Elle s'arrêta. La pâleur d'Alyette était devenue livide. Elle tremblait de tous ses membres.
Emmeline la vit, avec épouvante, qui mettait les mains sur son cœur, comme si une insupportable souffrance lui déchirait le sein, puis qui s'appuyait à une table pour ne pas tomber. Ce ne fut qu'une faiblesse d'une minute, et Mme de Lautrec s'était assez ressaisie pour dire :
— « Tais-toi et va-t'en. Je t'en suppliais tout à l'heure. Je te l'ordonne maintenant, va-t'en... Mais non, je t'en supplie encore. Tu n'es pas un monstre. Tu vois comme je souffre. Si tu as jamais été mon amie, va-t'en... Une autre fois, nous reparlerons. Je pourrai t'écouter et te répondre. . . Je serai plus calme. . . D'ailleurs, sois tranquille, j'agirai de façon que personne ne soupçonne jamais ce qui s'est passé entre nous. Mais, en ce moment, cette scène me fait trop de mal. » Puis, éclatant malgré tout dans un cri terrible : « Ah! malheureuse, mais va-t'en donc enfin!... Va-t'en!... Ne vois-tu pas que tu me tues?. .. »
Et le geste de ses fines mains, convulsées et crispées de nouveau contre son sein, exprimait une telle angoisse, elle était si visiblement à bout de ses forces, il émanait d'elle une si impérieuse supplication d'un être blessé qui implore un peu de pitié, et que l'on ne touche pas à sa plaie saignante!... La suggestion de cette douleur fut la
plus forte. Gomme malgré elle, Emmeline obéit. Elle venait de voir leur œuvre, à Bertrand et à elle, et, pour la première fois, de comprendre son crime envers son amie, — de le comprendre et d'en avoir peur.
Ces pitiés d'une femme pour la passion d'une rivale ne sont jamais ni très efficaces ni de très longue durée. Il n'y a pas que les hommes d'État qui pratiquent l'immoral mais sage maxime : « Beati possidentes. » Si donc Mme de Sarliève avait éprouvé ce subit mouvement de respect, et ce frisson de remords devant le martyre d'Alyette soudain révélé dans sa cruelle réalité, elle devait vite reprendre l'égoïste logique de son sentiment à elle, et malgré tout, se féliciter de ce qui était un dénouement bien inespéré. De cette scène violente, et une fois redevenue plus calme elle-même, comment n'eùt-elle pas tiré deux conclusions, en demeurant heureuse? L'une, que les difficultés matérielles de sa position seraient moins redoutables qu'elle ne croyait; l'autre, que Bertrand ne connaissait rien des sentiments qu'il avait inspirés à Mme de Lautrec. Il fallait à tout prix empêcher qu'il ne les soupçonnât jamais.
— » Elle ne fera pas d'esclandre, » se disait
donc l'adroite Emmeline, revenue dans son propre salon, juste au-dessus de celui où sanglotait en ce moment sa victime. « De ce côté donc, les choses marcheront à peu près. Quant à lui, ce sera plus difficile de lui cacher la vérité. J'y arriverai.. . » Il y avait une demi-heure peut-être qu'elle était plongée dans ses réflexions, et le front sur la vitre de la fenêtre en guillotine, elle regardait, elle aussi, sans les voir, l'épais feuillage frémissant des beaux platanes de Berkeley square, lorsque le bruit de la porte ouverte la fit se retourner en sursaut, comme une personne soudain éveillée d'un profond sommeil.
— « Ah! c'est vous, Guy! » s'écria-t-elle, en reconnaissant son mari, « j'ai eu presque peur, tant vous m'avez surprise. . . »
— « En effet, » répondit Sarliève, « vous étiez si absorbée tout à l'heure, que vous ne m'avez pas vu passer sur le trottoir... Il est vrai que vous ne regardiez pas de mon côté... Est-ce que vous attendez quelqu'un?... »
Il avait prononcé cette phrase d'un ton singulier. La jeune femme le dévisagea. Elle devina dès ce premier coup d'œil, elle qui le connaissait si bien, qu'il était en proie à une agitation extraordinaire. Rien que sa façon de mordiller sa lèvre inférieure en parlant, comme s'il eût le besoin de se faire mal pour se contenir, révélait
cette agitation, et aussi les allées et venues de ses doigts autour d'une enveloppe qu'il tenait à la main, et dont Emmeline reconnut la forme et le papier, même avant d'avoir' lu l'adresse. C'était une lettre de d'Aydie, non décachetée. Les amants d'ordinaire correspondaient peu, se voyant sans cesse. Ils auraient pu compter les jours de cette dernière année où ils ne s'étaient pas rencontrés. Quand ils s'écrivaient, c'était presque toujours très librement. Jusqu'à ces derniers jours, ils avaient été si sûrs de leur entourage, si peu surveillés, si tranquilles! Jamais Sarliève ne regardait une seule des lettres reçues par sa femme. Emmeline comprit aussitôt ce qui s'était passé : Bertrand, désireux, jusqu'à l'anxiété, de savoir comment s'était terminé l'entretien des deux femmes, et n'osant pas venir lui-même, par crainte de rencontrer Mme de Lautrec, avait envoyé un billet à sa maîtresse, comptant, comme d'habitude, sur l'absolue incuriosité du mari, et sans soupçonner que ce billet pût être surpris. Que contenait un billet écrit dans de telles conditions? Sous le coup de cette incertitude, Emmeline se sentit trembler. Un frisson courut de la racine de ses jolis cheveux bruns jusqu'à la plante de ses jolis pieds finement cambrés, tant était altérée la physionomie de celui qui avait surpris ce billet. Le teint neutre et brouillé de Sarliève rendait plus sinistre la contraction de ses
traits et la dureté de ses yeux. Ces hommes très roux, aux prunelles glauques et striées de sang, aux mains fortes et velues, aux épaules carrées, semblent devoir être plus implacables, plus sauvages que d'autres dans leur colère, et la façon dont celui-ci tendit la lettre à sa femme achevait de prouver qu'il était à peine maître de lui. Il l'était pourtant au point d'avoir obéi au code de délicatesse, qui ne permet à personne de violer le secret d'une correspondance, dans quelque condition que ce soit, pas plus que d'écouter aux portes ou de forcer une serrure. Malgré la mésalliance que reprochait à son père le puritanisme de Lautrec et autres infatués de noblesse, Guy de Sarliève était un vrai gentilhomme, incapable d'un espionnage ou d'une vilenie. Il n'avait pas brisé le cachet de l'enveloppe.
— « Voici une lettre pour vous, ma chère amie, » dit-il à sa femme. « Je l'ai trouvée en bas, au moment où on allait vous l'apporter. Je montais. Je m'en suis chargé. Voulez-vous en prendre connaissance?... »
— «Merci, » fit Emmeline, d'un ton qu'elle voulut indifférent. Mais sa voix, un peu étouffée, trahissait malgré elle son émotion. Elle prit l'enveloppe, qu'elle n'ouvrit pas non plus et qu'elle posa sur la table, près d'elle, après l'avoir regardée. « Ce n'est rien, c'est un mot de Ber-
trand d'Aydie. J'ai tout le temps de le lire... Avez-vous la loge pour le théâtre?. . . »
— «Oui, » répondit Sarliève, «j'ai la loge... Mais, je vous en prie, ne vous gênez donc pas pour moi, lisez votre lettre. . . »
— « J'ai tout le temps, je vous répète, » reprit-elle. « Alors , vous voulez inviter les Semley! ...»
— « Je vous ai demandé de lire votre lettre, « répliqua le mari sans répondre à cette question de sa femme.
— « Ma lettre?... » fit-elle avec un demisourire, énervé et presque convulsif cette fois,
« sur quel ton vous me dites cela, et pourquoi cette insistance?... »
— ■ Pourquoi? » reprit le jaloux avec une âpreté froide dans son accent qui serra davantage encore le cœur de la jeune femme. « Oh! je vais vous le dire, simplement... Parce que je veux savoir ce que d'Aydie vous écrit, voilà tout... Vous entendez, je le veux... » Il se tut. Puis, frappant le parquet du pied : « Je ne ruserai pas avec vous, Emmeline. Il y a dans vos relations avec cet homme quelque chose de mystérieux, un côté singulier qui m'échappe, qui me trouble, qui m'inquiète... »
— « Comment? n eut-elle le courage d'interrompre. « Vous êtes jaloux, et jaloux de d'Aydie?... » Et elle se mit à rire très haut, en
haussant les épaules, mais une sueur froide couvrait maintenant son corps. Qu'allait-elle devenir, et comment empêcher une minute de plus cet homme, évidemment en fureur, de déchirer l'enveloppe? Et alors, le billet commençait, comme il était probable, par un tutoiement?...
— « Eh bien! » reprit-il en se dominant un peu, « mettez que je suis jaloux et que cette jalousie soit ridicule. Vous avez une façon bien aisée d'en finir pour toujours avec cette jalousie et de me rendre la paix que j'ai perdue, c'est vrai, je l'avoue... Ouvrez cette lettre vous-même et montrez-la-moi... Je pouvais l'ouvrir. Tout autre homme l'aurait fait à ma place. Moi, je ne l'ai pas fait. Je me suis souvenu que vous portiez mon nom et je ne me suis pas reconnu le droit de vous infliger cet outrage. Mais je veux lire cette lettre. Entendez-vous? J'ai besoin de la lire, pour ne plus garder ce que j'ai là, sur le cœur, cet affreux soupçon. . . »
Il avait heurté sa poitrine de son poing fermé, d'une si vive manière qu'Emmeline en frémit. Il lui sembla sentir sur son épaule, autour de son cou, l'étreinte des longs doigts osseux de cet homme qui, tout à l'heure, ne se posséderait plus du tout. Elle eut l'évidence que, s'il savait la vérité, il était capable de l'étrangler sur place, comme il eût fait à une bête. Elle était perdue.
Que devenir?... Il ne fallait pas songer à détruire ce billet. L'eût-elle détruit, d'ailleurs, quel aveu! Courir le risque que ce billet ne contînt rien de vraiment révélateur, et dire à son mari : « Mais lisez donc cette lettre vous-même ! . . . » Elle en eut l'audacieuse idée une seconde. Elle n'osa pas. La partie était trop dangereuse à jouer. Dans les circonstances où ils se trouvaient, Bertrand avait certainement mentionné dans sa lettre leur commune préoccupation. Il avait, sans aucun doute, parlé de la nuit passée au manoir de Semley et fait allusion à la découverte de leur intrigue. Non. Décidément le risque à courir était trop terrible. Emmeline recula... Mais ce nom d'Alyette lui avait traversé la pensée. Et c'en fut assez... Une seule ressource reste à tous les êtres pris comme elle, dans des situations désespérées, et d'instinct ils y ont toujours recours : gagner du temps. Dans un éclair, Emmeline en entrevit le moyen : il lui fallait à tout prix s'échapper de ce salon d'hôtel, mettre quelques heures de réflexion entre la lecture que Sarliève ferait de la lettre et sa vengeance. Cette petite femme au teint si délicieusement blanc et rose, à la physionomie de poupée potelée du dix-huitième siècle, avait aussi, des grandes dames de ce siècle hardi, l'étonnante présence d'esprit et l'intrépidité daes la ruse. Ce fut l'intuition foudroyante d'une demi-minute, et déjà
elle avait imaginé le seul procédé possible pour s'assurer une chance de fuite, et elle répondait à son mari :
— « Et si pourtant je ne peux pas l'ouvrir, cette lettre?... Si moi-même je n'en ai pas le droit?... »
Puis, avec un effort dont le trouble du moins n'était pas joué :
— « Vous me forcez à vous dire des choses. . . , <> fit-elle. « Si cette lettre n'est pas pour moi, enfin?... »
— « Si elle n'est pas pour vous?... » répliqua Sarliève avec une ironie où frémissait la colère. « Il y a donc deux comtesses Guy de Sarliève dans cet hôtel? Vous me prenez pour plus niais que je ne suis, ma chère... Voyons, une, deux, trois fois... Vous ne voulez pas lire la lettre? Non. Je vais donc la décacheter moi-même. Vous êtes témoin que vous m'y aurez forcé... » Et il fit le mouvement de tendre la main vers l'enveloppe. La courageuse femme la lui donna du geste le plus calme. C'était la seule manière de faire hésiter son mari et de pouvoir lui parler. L'action lui avait rendu tout son sang-froid, et d'un accent qui ne tremblait plus :
— a Vous venez de me parler d'une manière que vous regretterez, quand vous serez revenu à vous... Non, cette lettre n'est pas pour moi, » reprit-elle énergiquement, « je vous l'affirme
maintenant. Elle est à mon nom, c'est vrai..., » et elle parut faire un nouvel effort sur elle-même, » mais avec un signe convenu, et je dois la remettre non décachetée à une autre... Ah! que faut-il vous dire encore pour que vous compreniez que vous allez me faire trahir un secret qui n'est pas le mien, et que c'est honteux '!. . . »
— « Ainsi, » continua Sarliève en soulignant tous ses mots, « vous prétendez que cette lettre porte une marque de convention qui vous permet de la reconnaître, et que vous vous êtes chargée de la remettre à qui de droit? En d'autres termes, vous m'avouez à moi que vous prêtez votre nom à la complicité d'une intrigue... Ce serait déjà bien coupable envers moi, car votre nom, c'est mon nom. C'est bien le moins, » et son ironie se fît plus amère, « que je sache quelle est la personne dont vous servez ainsi les intérêts, quel est ce signe, et aussi ce qu'on lui écrit, et qui pourrait passer pour être adressé à vous, si quelque hasard avait fait tomber ceci en d'autres mains ! . . . »
— « Vous m'y aurez forcée, » interrompit Emmeline vivement, car elle voyait déjà dans le mouvement des doigts qui tenaient l'enveloppe, le geste du décachetage : « le signe, c'est le cachet. La personne, c'est... » Puis, à voix basse et comme ayant honte de sa trahison envers son amie : « c'est Alyette. »
Sarliève la regarda, puis il regarda l'enveloppe. Sur la cire mauve du cachet, se trouvait gravée, en effet, une empreinte assez remarquable, d'une pierre antique donnée par la jeune femme à son amant, pour qu'il s'en servît toujours en lui écrivant, à elle. C'était une simple tête, vue de profil, avec des ailes dans ses cheveux, d'un Hermès ou d'un Éros? La singularité de cet emblème, sur une lettre d'un jeune viveur parisien, donnait à la rigueur une ombre de vraisemblance à l'extraordinaire mensonge d'Emmeline. Mais ce que ce mensonge avait pour lui, c'était justement d'être extraordinaire. Son invraisemblance faisait sa force. D'instinct, une femme aux abois trouve de ces ruses, que les plus subtils raisonnements n'inventeraient pas. C'était comme si une voix secrète avait rappelé à celle-ci cette grande loi de mécanique mentale, vérifiée même chez les fauves, que la stupéfaction arrête toujours la violence : Sarliève venait d'être littéralement stupéfié. Quatre-vingtdix-neuf hommes sur cent se seraient dit à sa place ce qu'il se dit tout bas : « On n'invente pas certaines choses, on n'oserait pas les inventer! » Seulement ce rude et lourd garçon avait la logique du jaloux, cette logique qui a besoin d'étreindre la preuve, et il reprit :
— « Alors, vous prétendez qu'Alyette de Lautrcc se sert de vous pour recevoir des lettres
de d'Aydie? Ce qui revient à dire qu'elle a une intrigue avec lui et que Lautrec est jaloux. . . »
— a Oui , » dit-elle , et la voix lui manquait tout à fait pour formuler ce mensonge, réellement atroce dans la situation où les deux femmes se trouvaient vis-à-vis l'une de l'autre. « Mais que faites-vous?... »
— » Je sonne, » répondit-il, « pour savoir si elle est chez elle... » Ce qu'Emmeline avait prévu comme possible, sans vraiment oser l'espérer, se réalisait. Son mari allait descendre chez Alyette, et cette visite, si courte fût-elle, lui laisserait, à elle, les quelques minutes nécessaires pour fuir.
— « Mais voyons, Guy, vous êtes fou. Vous ne pouvez pas faire cela, me faire cela..., » s'écriat-elle en se jetant au-devant de lui, après que le domestique fut venu répondre que Mme de Lautrec était à l'hôtel. Rusait-elle encore, ou bien le remords la saisissait-il déjà en présence du résultat immédiat de sa ruse? Qui saura jamais ce que pense une femme qui en trahit une autre et qui l'aime pourtant? A coup sûr si ce fut un remords, il n'alla pas jusqu'à donner à Emmeline la force de l'aveu. Elle se contenta d'ajouter une phrase bien dangereuse, mais qui la mettait en règle, jusqu'à un certain point, avec sa conscience, par le danger même. Elle osa jouer malgré tout cette dernière carte qui l'avait tant effrayée tout à
l'heure; elle courait la chance que son nom ne
fût pas en toutes lettres dans le billet, et alors, après la dépense surtout qu'elle venait de faire, elle était sauvée :
— « Ouvrez plutôt la lettre, » dit-elle, « lisezla, puis vous la détruirez. Alyette ne saura pas que vous l'avez lue... Vous aurez votre preuve. Et moi, elle ne pourra pas m'accuser de l'avoir vendue. . . »
— « Non, » reprit Sarliève, «je ne commettrai pas cette vilenie. Je veux savoir la vérité, mais sans me déshonorer. Vous m'avez dit que cette lettre était pour Mme de Lautrec. Je vais bien voir si vous m'avez menti. Puisqu'elle se sert de votre nom, c'est mon droit de lui parler, et ce droit je l'exercerai... »
— « Vous êtes un homme, vous avez la force pour vous, » dit-elle, comme il l'écartait de la porte, « usez-en, » et elle se laissa tomber sur u fauteuil, tandis qu'il sortait de la chambre. Elle attendit une minute, écoutant s'éloigner dans le couloir le pas de ce furieux qui avait le droit de la tuer. Puis, hâtivement, mais fermement, froidement, comme avait pu faire, en quatre-vingttreize, quelqu'une de ses aïeules traquée par une bande de terroristes, elle courut dans sa chambre à coucher. Elle mit dans un petit sac une poignée de bijoux, une liasse de banknotes, un trousseau de petites clefs, celles qui fermaient à Paris ses
meubles et ses cassettes les plus intimes. Puis, sans se donner même le temps de nouer une voilette par-dessus son chapeau, elle descendit l'escalier aussi vite qu'un dernier reste de prudence le lui permettait. Elle était trop dame pour consentir à se donner en spectacle aux gens. Sur le square, elle héla un cab, cria au cocher l'adresse de l'hôtel de Bertrand d'Aydie, et, quand la voiture commença de rouler :
— « Quelle aventure ! Comme les catastrophes arrivent vite ! ... » se disait-elle, et en frémissant à cette seconde que le danger était passé, plus qu'à l'instant où elle lui tenait tête. « Maintenant, il interroge Alyette. Encore quelques minutes, il va remonter dans l'appartement et ne pas me trouver. Sa première idée sera d'aller chez d'Aydie... Mon Dieu! Pourvu que celui-ci n'ait pas eu, lui, l'idée de sortir! Du temps ! Du temps! Gagnons du temps! Tout est là!... Sur le moment, Guy ne verra que sa vengeance. Ce premier moment passé, il lui faudra bien réfléchir et dans vingt-quatre heures, il pensera au scandale... Ah! Pourvu que Bertrand m'aime autant qu'il le dit?... Je vais le savoir... Mais quelle aventure!... Et Alyette? Eh bien! Alyette est en train de dire que la lettre n'est pas pour elle. Ah! pendant qu'elle y est, qu'elle dise donc tout ce qu'elle sait! Elle sera vengée et nous serons quittes... Je voudrais tout de
même les voir l'un en face de l'autre!... » Et l'immorale mais courageuse fugitive ne put s'empêcher de sourire à l'image qu'elle se faisait de cette confrontation entre les deux dupes. A peine échappée à l'étreinte d'un mortel danger, la femme positive et pratique avait reparu. Déjà elle avait repris cette confiance en soi d'une patricienne fortement apparentée, qui a, de son chef, cent mille belles livres de rente en paraphernaux, et qui connaît trop bien son monde pour ne pas savoir la secrète indulgence des salons vis-à-vis de certaines fautes. Elle conclut : " Tout s'arrangera d'une façon ou de l'autre. » Elle n'avait pas à redouter le divorce, étant données les convictions catholiques de son mari. La perspective d'une séparation à 1 amiable ne l'effrayait guère, et elle se rendait compte que ce même mari était un trop galant homme pour vouloir une autre solution, une fois la première crise de fureur passée. Cette crise battait son plein. Elle ne durerait pas. Et comme il y avait dans Emmeline, à travers tout, ce je ne sais quoi d'incorrigiblement malicieux qui n'abdique jamais dans la vraie Française, déjà elle saisissait, presque malgré elle, le côté comique de son équipée :
— « C'est encore heureux que cette histoire* là ne me soit pas arrivée un dimanche, quand toutes les boutiques sont fermées... » songea-
t-elle. « Il va falloir m'acheter du linge pour la nuit. Dire que c'est là, pourtant, la première action que doivent faire toutes les femmes qui se font enlever... Et Léonie? Que va penser Léonie?... » — c'était le nom de sa femme de chambre. — « Voilà encore une entrevue à laquelle je voudrais assister, celle de Guy et de Léonie, à l'heure du diner! C'est égal, elle ne vaudra certainement pas l'autre, celle d'à présent.. . »
Elle raisonnait de la sorte et ne soupçonnait guère la vérité de la scène qui se jouait, en effet, à cette même minute, dans le petit salon d'Alyette; et c'était un épisode, non pas comme elle le croyait, de l'éternel vaudeville conjugal, mais de cette éternelle tragédie d'amour, où une femme, secrètement éprise, s'offre en holocauste au salut de celui qu'elle aime — et qui ne le saura jamais. Lorsqu'on avait annoncé Guy de Sarliève, Mme de Lautrec était encore bouleversée du cruel entretien soutenu trois quarts d'heure plus tôt avec Emmeline. Au nom, elle regretta de ne pas avoir condamné sa porte, tout en trouvant tout naturel que le mari de son amie, et qui habitait le mémo hôtel, vint demander de ses nouvelles, après ces quarante-huit heures où elle avait été officiellement malade. Puis aussitôt, une affreuse anxiété la saisit. Ce n'était pas le
plaisir de la vengeance, comme l'autre se l'était imaginé, qui lui fit battre le cœur, quand elle eut regardé Guy de Sarliève. Ce fut ce même sentiment qui l'avait étreinte à deux reprises déjà, d'un redoutable danger suspendu sur Bertrand d'Aydie. Elle l'avait éprouvé, ce sentiment, une première fois à entendre Antoine de Lautrec célébrer l'habileté de Sarliève à l'épée et son adresse au pistolet; — une seconde fois à Durloch House, quand Sarliève l'avait interrogée luimême sur le voyage chez lady Semley. Le même regard, si àprement inquisiteur, qu'il avait eu pour lui poser sa question d'alors, il l'avait maintenant pour la saluer. Il tenait à la main une lettre qu'il lui tendit en lui disant :
— « Vous m'excuserez, chère madame, de vous avoir dérangée, d'autant plus que je sais que vous êtes un peu souffrante. Mais j'avais un message pour vous et très pressé... J'ai été chargé, par Emmeline, de vous remettre cette lettre. .. »
— « Cette lettre? » dit Alyette étonnée. Elle la prit. Elle regarda l'adresse et elle reconnut l'écriture. Les mots irréparables, les mots vengeurs : « Mais je ne sais pas ce que cela veut dire et cette lettre n'est pas pour moi... » , lui vinrent aux lèvres. Son regard, comme elle allait les prononcer, rencontra de nouveau le regard de Sarliève. Elle ne devina pas le détail exact de
l'explication qui avait eu lieu entre les époux, mais avec l'instantanéité presque miraculeuse d'intelligence qui s'éveille chez une femme amoureuse quand celui qu'elle aime est en péril, elle comprit que cette demande était une épreuve et dans quel but cette homme la tentait. Elle entrevit bien le mensonge infâme d'Emmeline, mais que lui importait? Ce qui lui importait, c'était que le mari de la maîtresse de d'Aydie fût en fureur, et du moment que cette fureur avait cette lettre pour motif, il y allait de la vie de d'Aydie peut-être! D'instinct, elle laissa, comme on dit, son interlocuteur venir. Elle répondit, elle balbutia plutôt, en posant l'enveloppe sur la table, un évasif « Je vous remercie » qui donna un sursaut de surprise au jaloux. Il sembla hésiter un instant, comme si l'effort de l'incroyable démarche où la passion l'entraînait était trop pénible à sa conscience d'homme bien élevé. Puis, avec une tristesse dans la voix qui remua Mme de Lautrec à une telle profondeur — elle y retrouvait un accent avec qui elle sympathisait trop, où passait toute cette angoisse du soupçon qui venait de tant la faire souffrir! — il reprit :
— « Ainsi vous acceptez cette lettre?... Mais m'affirmez-vous qu'elle vous est destinée?. . . Ah ! madame » et la pourpre de la honte lui montait aux joues, «je sais que je ne devrais pas être ici,
que je ne me conduis pas en ce moment, vis-àvis de vous, comme un gentilhomme... Je sais que si cette lettre ne vous est pas vraiment adressée sous le nom d'une autre, comme on me l'a dit, je manque à tout ce que je vous dois en vous l'apportant. J'y manque encore si elle vous est adressée... Mais, je suis trop malheureux depuis quelques jours. Mon excuse est dans des sentiments contre lesquels j'ai en vain essayé de lutter... Vous me comprendrez, sans que je vous en dise davantage. J'ai besoin de savoir si celui qui a écrit cette lettre, et dont vous avez reconnu l'écriture, est à Londres pour Mme de Sarliève ou pour vous... J'ai besoin de certitude, comme on a besoin d'air quand on étouffe, d'eau quand on meurt de soif, de pain quand on meurt de faim. Je ne peux plus vivre avec cet horrible doute... Vous voyez, je n'ai pas d'amour-propre devant vous. Je vous montre toute ma misère... Enfin, j'ai trouvé cette enveloppe tout à l'heure, chez le concierge de l'hôtel. Du moment qu'elle portait le nom de ma femme, j'étais libre de l'ouvrir. Je ne lai pas fait. Je suis allé chez Emmeline qui ma dit que cette lettre vous était envoyée sous son nom... Et je suis venu chez vous... Madame, » continua-t-il d'un ton presque suppliant, « tout à l'heure, quand je vous ai vue si bouleversée, j'ai compris ce que je ne jugeais pas possible, qu'Emmcline m'avait peut-être dit
vrai. Vous me croirez si je vous jure, moi, que votre secret mourra entre nous. Ayez pitié d'un malheureux. Par charité, si c'est vrai, jurez-moi que cette lettre est bien pour vous... »
— « Je vous le jure... » répondit la jeune femme après un silence. Elle était si remuée de ce faux serment qu'elle osait faire — le premier et le dernier de sa vie, et quel serment! — L'insensé sacrifice qu'elle accomplissait en immolant son propre honneur au salut du jeune homme qui l'avait tant trahie et de l'amie qui venait de la charger si indignement pour se sauver, après l'avoir tant trompée, était si dur! Ses lèvres tremblaient, des larmes noyaient ses yeux, mais le trouble de son innocence qui se calomniait ellemême pouvait, devait paraître à celui qui l'interrogeait une preuve de sa confusion. Déclarer que la lettre de Bertrand d'Aydie lui était destinée, n'était-ce pas confesser qu'elle avait avec lui des rapports bien différents de ceux qu'annonçait son attitude habituelle de réserve et de scrupule? Autant dire qu'il était son amant, ou qu'il allait l'être? Sarliêve avait compté sur la révolte de cette âme, qu'il savait si fière, contre la plus injurieuse hypothèse. Il s'était dit : « Même si la lettre est pour elle, il n'est pas certain qu'elle avoue, et alors j'aurai le droit de l'ouvrir. Si la lettre n'est pas pour elle, il est certain que tout
son orgueil se révoltera contre une pareille accusation. . . Dans tous les cas, j'aurai un fait positif. Je saurai. . . » Toutes les jalousies se ressemblent dans leur frénésie d'étreindre la certitude et toutes aussi dans l'aberration de leurs calculs. Le mari d'Emmeline n'avait pas calculé qu'Alyette pouvait aimer d'Aydie en secret, passionnément, et il n'avait pas calculé non plus que l'amour a la folie du sacrifice lorsqu'il s'agit de sauver ce qu'il aime. Cet attrait de dévouement est surtout puissant chez les belles sensibilités, comme était cellelà, qui, se refusant les autres ivresses, ne résistent pas à celle du martyre. Guy de Sarliève venait donc d'entendre Mme de Lautrec prononcer les mots qu'il avait implorés, et il lui arriva ce qui arrive à tous ceux qu'a mordus cette funeste manie de savoir. Elle nous rend, quand elle nous possède, capable des plus sauvages cruautés. Puis quand nous savons, ou croyons savoir, la honte nous prend des extrémités où nous a poussés cette hideuse fièvre d'enquête. Quand Alyette eut juré, ce fut sur le visage du jaloux un égarement, et, dans tout le plan de son être intérieur, une révolution. Il jeta un a Ah! » de stupeur, mais aussi de joie. Le cauchemar de sa jalousie se dissipait — c'est la loi commune — à la première preuve. Il ne sentait plus que l'odieux de son procédé, et, d'un geste qui contrastait avec son âpreté de langage de tout à l'heure, il prit la main
d'Alvette de Lautrec. Celle-ci, dans l'anéantissement qui suivait son effort, la lui laissa prendre, et il y déposa le plus respectueux des baisers en disant :
— «Merci, merci, madame... Vous venez de me faire plus de bien par un seul mot, que vous ne le saurez jamais. Si vous aviez refusé de me répondre, je crois que je serais devenu fou. Et pourtant, c'était votre droit de ne pas me répondre et je n'ose même pas espérer que vous me pardonniez. . . »
— « Je n'ai rien à vous pardonner, » interrompit l'adorable femme. Elle avait retiré sa main et elle eut pour saluer l'homme passionné qui venait de la soumettre à une si cruelle, à une si inqualifiable inquisition, une telle hauteur que Sarliève n'osa pas continuer la conversation. Il s'inclina devant elle cérémonieusement, et il sortit de la chambre, la tête baissée, comme un coupable. Par une contradiction singulière, mais si fréquente dans la jalousie et qui prouve son caractère de désordre mental, il croyait cette femme une hypocrite et il ne doutait pas de ce qu'elle lui avait dit. Il avait donc le droit, d'après le code masculin, de la mépriser, car elle manquait, à quelque degré que ce fût, à ses devoirs conjugaux : elle avait une correspondance cachée avec un jeune homme. Mais non. Il ne la méprisait pas. Il se méprisait lui-même de sa brutalité. Ces
inconséquences se produisent en nous lorsqu'une personne, sur laquelle nous nous sommes fait une idée très arrêtée, est convaincue à nos yeux d'une action dont nous la jugions incapable. Plus tard, nous nous construirons d'elle une nouvelle image en rapport avec cette action. D'abord nous continuons à la traiter, dans nos attitudes, et même en pensée, d'après l'idée que nous en avions jusque-là. Et puis Sarliève avait un remords de s'être manqué à lui-même. Le gentilhomme maintenant réveillé ne se ménageait pas les reproches. Ce remords redoubla lorsqu'il se retrouva dans l'appartement de sa femme et qu'il constata qu'Emmeline n'était plus là.
■ — « Elle a eu horreur de me revoir, » songeat-il, « après ce que j'ai fait, et elle a eu raison. Gomment lui prouver que je ne recommencerai pas ? »
Un détail devait s'ajouter encore à ce désarroi : la soudaine arrivée du personnage qu'il s'attendait certes le moins à voir en ce moment et qui n'était rien moins que Bertrand. Il venait de se sentir humilié vis-à-vis de lui-même, et la seule présence de d'Aydie l'humiliait davantage encore. Qu'allait penser de lui, quand il saurait son inqualifiable brutalité d'enquête, le jeune homme qu'il avait injustement soupçonné de courtiser Emmeline et qui lui souriait, toujours
insouciant d'aspect, toujours gracieux d'allure, comme un étourdi qui ne songe qu'à ses plaisirs? Le mari abusé ne devait jamais se douter que cette aimable indolence de l'amant de sa femme cachait à cette seconde la plus douloureuse, la plus dévorante anxiété. D'Aydie venait tout droit de son hôtel, à la porte duquel il avait laissé Mme de Sarliève. Par bonheur, il se trouvait dans sa chambre, quand celle-ci l'avait fait demander, et tout de suite, il avait pressenti une catastrophe. Il avait descendu les marches de l'escalier quatre à quatre, pour la rejoindre au parloir, au lieu de la recevoir chez lui, tant l'idée du danger l'avait aussitôt saisi. Là, dans ce salon commun d'hôtel où il n'y avait heureusement personne à cette heure, elle lui avait raconté fiévreusement, à voix basse, malgré cette solitude, la lettre surprise par son mari et sa ruse pour s'échapper. Le premier mouvement de Bertrand, devant cette confidence, avait été une indignation immédiatement domptée. Gomment dire, à cette jeune femme qui risquait de se perdre pour lui, son horreur d'un pareil soupçon jeté sur Alyette? Et puis, il s'agissait d'empêcher les funestes conséquences que pouvait avoir cette ruse si coupable, si gratuite aussi :
— « Mais dans cette lettre, » avait-il répondu, « il n'y avait rien, absolument rien. Je ne t'y disais pas même : tu... Ah! pourquoi ne l'as-tu
pas laissé ouvrir l'enveloppe tout simplement? Nous étions vraiment sauvés alors. Il aurait cru tenir une preuve de l'innocence de nos rapports. Tu sais bien que je le trouvais étrange depuis quelques jours. Gomment n'as-tu pas compris que je n'aurais pas voulu laisser à ton hôtel un billet qui pût te compromettre? Je te répète que, dans celui-ci, je te vouvoyais et je te parlais de ce qui nous préoccupait, à mots couverts, sans une phrase qui signifiât rien pour une autre personne... »
— « J'ai été folle, je le vois, » dit Emmeline, « mais que faire?... »
— « D'abord, ne pas laisser deviner que nous nous sommes entendus, et pour cela il faut que j'aille moi-même de ce pas à ton hôtel. Mais oui. Il faut que j'y aille et que Sarliève me voie sans toi. Je ne cours aucun danger, puisqu'il n'y avait rien dans la lettre. L'important est qu'aucune idée d'un complot entre nous deux ne puisse lui courir en tête. J'aurai un prétexte : annoncer mon départ. C'est nécessaire aussi, cela. Dans ces conditions de défiance, la vie à Londres en commun n'est plus possible. Elle est trop dangereuse... Le temps presse... Tu vas aller m'attendre chez l'antiquaire de New-Bond Street, au coin de Maddox, où nous nous sommes rencontrés l'autre jour. Dans une demi-heure je reviens te renseigner et te rassurer. . . »
— « Et si tu ne reviens pas? » demanda-t-elle, comme folle de nouveau. « S'il te tue? Si Alyette, pour se venger, nous a livrés? Si elle lui a tout dit?... »
— « Elle? » répondit-il. « Nous livrer?... C'est impossible!... Elle aura dit à Sarliève que tu t'étais moquée de sa jalousie, que tu lui avais fait une plaisanterie. Là-dessus, il aura vu rouge et ouvert la lettre. Je te répète qu'il n'y a rien dedans. Il n'y aura vu que des phrases insignifiantes où je te parlais de la santé de notre amie. C'étaient mes mots textuellement. . . Ce sera à toi, quand tu rentreras, de le prendre de très haut, et de lui dire que tu as voulu éprouver jusqu'où irait sa jalousie et que tu es fixée. Quant à la sortie d'à présent, tu l'expliqueras par ta colère et par ton indignation. C'est lui qui te demandera pardon de t'avoir soupçonnée... Mme de Lautrec dénoncer quelqu'un? Tu la prends pour une autre.. . "
Les deux amants s'étaient séparés sur ces mots dits spontanément. Le jeune homme n'en avait senti la cruauté qu'après les avoir prononcés. Il avait eu un éclair de regret, puis il s'était dit : « Elle mérite vraiment d'être punie, pour oser croire Alyette capable des mêmes bassesses qu'elle ! . . . » C'est dans ces termes déjà que l'amant se parlait de sa maitresse, mais il se jus-
tifiait de sa dureté, en se rendant la justice qu'il allait, pour elle, au-devant d un réel danger. Il n'avait pas dit toute la vérité à cette femme affolée à laquelle il s'agissait, pour la sauver, de rendre son sang-froid. Il ne se dissimulait pas que son billet, lu par un mari jaloux, et après l'étrange mensonge d'Emmeline, pouvait sembler bien équivoque tout de même, et il y avait eu beaucoup de courage dans son affectation d'assurance au moment où il avait quitté la malheureuse. Il y en avait plus encore dans l'aisance jouée avec laquelle il venait ainsi affronter la colère possible de Sarliève... Mais non. Au premier regard échangé, il constata ce fait, pour lui inexplicable, que cet homme paraissait gêné en sa présence, d'une gêne qui le déconcerta luimême, tant elle était inattendue, et ce fut avec une gaucherie bien imprudente, presque révélatrice, qu'il demanda :
— « Mme de Sarliève n'est pas là? Que je le regrette! Je ne suis pas sûr de pouvoir revenir, et j'aurais voulu prendre ses commissions pour Paris. . . »
— 0 Vous partez? « fit Sarliève. « Mais c'est une résolution bien subite... »
— « Subite? » lit d'Aydie, n mais pas du tout. Mon \oyage ue devait jamais durer que dix jours et c'est demain le douzième. . . »
— « Ma femme sera bien au regret de nous
avoir manqué, » reprit le mari après un silence. Et il ajouta de nouveau avec la même gêne singulière qui étonna plus encore d'Aydie : « Vous avez pris congé des Lautrec?... »
— « Pas encore, » fit le jeune homme. « Mais je compte y passer maintenant. Savez-vous si Mme de Lautrec est chez elle?. . . »
— « Je n'en sais rien, » répondit Sarliève d'un ton qui fit penser à Bertrand, tandis qu'il descendait à l'étage où demeurait Alyette : « J'avais raison dans mon calcul, tout à l'heure. Il a ouvert la lettre. Il n'y a rien trouvé, et il est honteux d'avance à l'idée que Mme de Lautrec me révélera sa démarche... Mais quelle démarche! Quelle abominable démarche!... Du moins, je veux qu1 Alyette sache combien j'en suis désespéré... »
Ce n'était pas seulement ce désir passionné de se justifier qui remuait le cœur de Bertrand, au point qu'il en entendait le battement distinct, lorsqu'il s'arrêta sur le palier où se tenait le valet de chambre des Lautrec. Depuis ces trois jours qu'il savait Alyette au courant de sa liaison, il appréhendait, avec une angoisse qui allait jusqu'à la douleur, la minute où il se retrouverait en face d'elle, avec cette chose entre eux, dont il comprenait maintenant toute la hideur. Que lui dirait-il? Toute allusion, même la plus lointaine,
à son intrigue avec Emmeline, était impossible, et pourtant il n'était pas moins impossible qu'il demeurât devant cette femme si pure, si délicate, unique pour lui au monde, sous le coup du mépris. Et de quel mépris, si, le sachant déjà si perfide, elle le croyait capable de pousser la complicité avec sa maîtresse à ce point d'accepter cette calomnieuse dénonciation! Dieu! que le temps lui parut long entre le moment où il demanda si Mme de Lautrec voulait bien le recevoir et celui où le domestique revint apporter une de ces réponses qui, à de certaines secondes, transmises par un inférieur impassible et sous leur forme officielle, vous soufflettent de la plus insultante ironie :
— « Mme la marquise regrette beaucoup. Elle est trop souffrante pour recevoir... Elle envoie cette lettre à monsieur... »
Et il tendit à Bertrand une enveloppe que celui-ci ouvrit d'un geste fébrile. Il vit qu'elle contenait une autre enveloppe, mais fermée — la sienne ! — avec le nom de Mme de Sarliève écrit de sa main et le cachet intact. Son émotion fut si profonde qu'il eut de la peine à descendre les marches de l'escalier. Ses jambes se dérobaient sous lui. Il se retrouva dans Berkeley Square tenant toujours sa propre lettre à la main. Il s'arrêta une seconde pour la considérer de nouveau, puis, il leva les yeux vers les
fenêtres, derrière lesquelles s'était passée la scène, sur laquelle il possédait maintenant le document le plus révélateur. Il n'y avait qu'une seule hypothèse qui put expliquer cette énigme. Pour que Guy de Sarliève eût laissé sa lettre à lui entre les mains de Mme de Lautrec, et sans l'ouvrir, il fallait que celle-ci eût accepté le mensonge d'Emmeline II fallait qu'elle eût dit : «Oui, cette lettre est pour moi!... » Ainsi, elle avait consenti, elle l'irréprochable, elle la sainte, à cet horrible sacrifice d'avouer qu'elle entretenait une correspondance clandestine? Quelle immolation, à ne pas la croire possible, et pour quoi, et pour qui ? Bertrand n'osait pas répondre. Il lui semblait maintenant que sa faiblesse à jouer depuis des mois le jeu cruel de V amie-écran le rendait complice, en effet, de l'affreux appel fait par sa maîtresse à la générosité de leur dupe commune. Ce qui lui était apparu auparavant comme une ruse vénielle lui apparaissait comme une infamie. Il se sentait complètement indigne de cette àme admirable dont la rare beauté se révélait à lui une fois de plus, et la conscience de cette indignité était si profonde qu'il ne se permettait même pas de se dire : « Si elle a osé cela pour moi, pour me sauver du danger qu'elle me voyait courir, elle a eu un motif. Quel motif?... Mais c'est qu'elle m'aime... » Non. II ne se disait pas ces mots. Et pourtant, une espèce
d'émotion sacrée, faite de désespoir et de ravissement, s'insinuait en lui, et en même temps — ô éternel égoïsme du cœur de l'homme quand il va cesser d'aimer! — une révolte le secouait, presque furieuse, animale, contre celle qui l'avait entraîné à ce qu'il allait désormais appeler son crime envers Alyette. Elle l'attendait cependant, cette pauvre femme dont il était le seul à ne pouvoir pas condamner la faute. Tout à l'heure encore, elle était venue se réfugier auprès de lui, dans un mortel péril, comme auprès de son seul protecteur. Rien de tout cela ne prévalut contre l'inique et passionné mouvement d'amour, qui poussait d'Aydie en ce moment à venger celle qu'il aimait sur celle qu'il avait aimée. Car il aimait Mme de Lautrec maintenant. Il le sentait avec la plus indiscutable certitude, et cette révélation s'accomplissait dans des circonstances qui lui interdisaient de même espérer la revoir. Cette double évidence faisait de lui, pour quelques instants, une véritable bête sauvage, implacable et furieuse. C'est le châtiment de ces dilettantes d'émotion qui veulent, comme le Perdican du poète, « badiner avec l'amour » , que leur goût des complications sentimentales les amène, pour en sortir, eux les délicats, eux les subtils, à des brutalités qui les déshonorent à leurs propres yeux. Celui-ci, quand il arriva dans le magasin d'antiquités, au coin de
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New-Bond et de Maddox Street, où l'attendait Mme de Sarliève, éprouvait à son égard la plus injuste, la plus féroce aversion. Il la haïssait de l'amour qu'il portait à l'autre :
— « Eh bien? » lui demanda-t-elle haletante. « Tu l'as vu? Que s'est-il passé? »
— ■ Eh bien, » répondit-il durement et cvniquement, «vous pouvez rentrer à l'hôtel. Je vous l'avais prédit. Votre mari se prépare à vous demander pardon de vous avoir soupçonnée. Il ne sait rien. Il ne soupçonne rien. Mme de Lautrec s'est prêtée à votre infamie... »
— a Mon infamie? » répéta-t-clle, plus bouleversée par le ton du jeune homme que par la nouvelle qu'il lui apportait. Ils étaient sortis de la boutique et il venait de héler un cab où il lui faisait signe de monter, impérieusement, et, sans prendre garde de baisser la voix, il répétait :
— « Oui, votre infamie. Mais nous n'avons pas le temps de nous dire nos vérités. Puisque vous avez commis cette abominable action, profitez-en au moins... Il faut que vous rentriez à la maison et tout de suite. »
— « Comme vous me parlez!... » fit-elle plus troublée encore. « Je ne peux pas vous laisser me dire cela... Quand vous revcrrai-je?. .. Il faut que vous m'expliquiez... »
— « Je n'ai rien à vous expliquer, » dit-il
plus durement encore. « Je pars cette nuit pour Paris et je ne vous reverrai jamais. . . Adieu. . . »
— « Mais je rêve, » reprit-elle avec égarement, « ce n'est pas toi qui me traites ainsi?... Bertrand, reviens à toi... C'est moi, ton Emmeline, que tu aimais, que tu aimes... » Puis comme il secouait la tête en signe de négation, avec une farouche énergie, ne pensant plus à son propre danger et que les instants du salut possible lui étaient comptés : « Ah! » s'écriat-elle, « est-ce que ce serait vrai?... »
Il lui évita de prononcer la phrase qui lui perçait le cœur, et, d'une voix passionnée, fiévreuse, à ne jamais l'oublier :
— « Oui, » dit-il, » c'est vrai, j'aime Alyette. Je l'aime, entendez-vous, je l'aime, je l'aime, et je n'ai jamais aimé qu'elle... Et vous!... Ah!... Ne me faites pas vous dire ce que je sens pour vous. Adieu. Après ce qui s'est passé, je ne peux plus vous voir, je vous haïrais trop. »
VJl
Bertrand d'Aydie a tenu parole. Il a quitté Londres le soir même, après avoir écrit à Mme de Lautrec une lettre qui lui a été retournée, comme l'autre, non décachetée. Quelques jours plus tard, ses amis apprenaient son départ pour un voyage autour du monde, qu'il ne parait pas près d'avoir fini, s'il faut en croire les dernières lettres reçues de lui, et dans lesquelles il annonce son intention de rentrer du Japon, où il vient de passer quatre mois, aux Indes. Il compte ensuite rejoindre en Abyssinie un prince français qui a commencé là-bas la plus patriotique des campagnes. Cet emploi viril et utile de ses énergies, destiné à reconquérir une estime qu'il croit à jamais perdue, ne préserve pas Bertrand des critiques des gens de son monde. Ge que les Parisiens admettent le moins, c'est qu'on prétende se passer de Paris, et le vieux Grucé n'avait que des échos complaisants au cercle, l'autre jour, lorsqu'il vaticinait parmi l'at-
IrtG COMPLICATIONS SENTIMENTALES
tention déférante de sa classe de petits jeunes :
— « Quel poseur que 'ce d'Aydie! Vous vous rappelez qu'il faisait l'amoureux transi l'an dernier?... Aujourd'hui, mon garçon fait l'explorateur... Ça ne peut pas vivre bien tranquille, comme les petits camarades, à Paris-les-Bains, simplement... Il y a toujours quelqu'un qui a dû pousser un ouf de délivrance quand il s'est embarqué, c'est Alyette de Lautrec, qu'il assommait de sa sotte cour... Pauvre petite femme! C'est dommage qu'elle n'ait pas plus de santé. Il parait qu'elle ne reviendra de Hyères cette année que pour aller aux eaux de Nauheim... Elle doit bien manquer à Mme de Sarliève, dites donc, Guy?... »
— « Beaucoup, » répliqua sèchemant le mari d'Emmeline, qui venait par hasard de se mêler aux écouteurs de l'infatigable bavard, et il s'en alla sur cette réponse, prononcée d'un air si rogue qu'après une minute de silence — le temps qu'il fut hors de la portée de la voix — Grucé reprit :
— « Q'est-ce qu'il a encore, celui-là? Ne trouvez-vous pas qu'il a changé depuis quelques mois d'une façon effrayante? »
— « Il boit, » Ht mytérieusement un des petits jeunes.
— « Avec une femme comme la sienne, si charmante, si vivante, si allante, c'est encore
plus impardonnable! " dit Crucé, en haussant les épaules. « Yoilà une» autre des sottes manies d'à présent. De mon temps, nous n'avions pas peur de nous griser, mais comme de vrais Français, avec du vrai vin, ce qui nous égayait, ce qui nous contait, au lieu que toutes vos boissons nouvelles, ces drinks et ces cock-tails, ces saletés qui viennent d'Angleterre et d'Amérique, ça vous assomme, ça vous rend fou. Plus de rire. Plus de conversation. Plus rien. Je parierais qu'il y a du whisky dans l'abrutissement de Sarliève. »
— « Sûr! » dit un autre des petits jeunes gens! « Tous les soirs, chez Philipps, vous pouvez le voir qui ne quitte pas le comptoir, et ce qu'il charge.. . »
— « Ce qu'il charge? Qu'est-ce que c'est encore que ce patois-là"? » fit Crucé.
— « Un terme de mer, » dit un troisième jeune homme, qui, voulant empêcher la boutade de leur aîné, continua : « Cela signifie qu'il s'entonne six ou sept cock-tails à la suite, jusqu'à ce qu'il soit plein comme un bateau qui a toute sa cargaison. C'est bien clair pourtant... »
— » Et bien spirituel. .. » reprit Crucé. « Mais qu'est-ce que je vous disais? Grisez- vous avec du vin de France, mes amis, je vous le répète, gaiement, légèrement, à la vieille manière, il s'y a que cela, et surtout jamais de Champagne sec, entendez-vous, de cet ignoble extra -dry
anglais, de leur affreux brut, mais du vrai Champagne, du doux, du nôtre, celui où il entre du raisin. . . Et sa femme, à Sarliève, qu'est-ce quelle dit de cela?. .. »
— « Sa femme? » reprit un des petits jeunes. «Elle va de son côté, lui du sien. Je m#demande si elle le voit jamais... Et elle pourrait bien aller à gauche un de ces jours. Casalla serrait de près ces temps-ci. . . »
— a II en sera pour ses frais... » fit Grucé en haussant de nouveau les épaules : « C'est une amie intime de Mme de Lautrec... Ça me suffit pour être aussi sûr d'elle que de l'autre... Et pourtant ce mari mérite vraiment le pavillon jaune.. . »
Et sans deviner l'intense comique de ce brevet de haute vertu décerné à Emmeline au nom de son amitié pour Alyette, le vieux Parisien continua d'endoctriner le cercle ébahi de ses disciples auxquels il avait la prétention d'apprendre le monde, tandis que Y amie-écran continuait, elle, à son insu, de sauver l'honneur de celle qui lui avait fait tant de mal. — La vie a de pires ironies.
Golspie (Ecosse), Druminuie House. Août 1897.
C'était la troisième fois, depuis trois semaines, que Michel Favanne, le célèbre député de la gauche, venait aux samedis de la marquise de Gouldrai, ces fameux samedis qui datent de l'Empire, — comme la beauté de la marquise, — et ils ont conservé un vieux fonds de clientèle bonapartiste, qui eût protesté, voici dix ans, avec la dernière violence, à l'idée seule de coudoyer un ministre actuel ou seulement possible de la République républicaine. Mais qui n'a observé la croissante incohérence de ce que nos pères appelaient encore la Société et qui devra bientôt s'appeler la Cohue? Aujourd'hui, à Paris, les maîtresses de maison mettent à barioler le personnel de leurs réceptions autant de soin que leurs ainées mettaient jadis à le simplifier, à l'unifier. C'est là un tout petit signe, entre mille autres, du profond changement apporté aux mœurs mondaines par la succession des crises politiques où les classes, dites dirigeantes, ont achevé d'user leur vitalité. On n'a plus aujourd'hui, au-dessus de cinquante mille livres de
rente, à quelques exceptions près, d'enthousiasme vrai pour aucune cause. Par suite, les ostracismes d'opinion diminuent d'année en année, presque de mois en mois. Cette barrière une fois abaissée, la démocratie grandissante et l'invasion des étrangers ont fait leur besogne de mélange, d'o//a podrida sociale, qu'achèvent à présent la curiosité et la vanité. Et voilà comment un Michel Favanne, qui a tenu le portefeuille de l'intérieur à deux reprises sous le présent régime, avec l'appui des radicaux d'abord, puis des opportunistes, peut se trouver un quasihabitué de l'hôtel de Gouldrai, sans que les vieilles tapisseries du hall, où sont figurées les aventures d'Énée et de Didon, en frémissent d'indignation, — elles dont les guerriers troyens dessinés par Lebrun ont assisté, muets, à tant de complots réactionnaires, lors du 24 Mai, du 1 6 Mai et du Boulangisme ! . . .
Il convient d'être équitable pour un des rares hommes d'État qu'ait produits l'incohérent régime où nous nous débattons. Favanne n'était pas venu chez la marquise, poussé par la sotte vanité mondaine dont les grands premiers rôles de la démocratie sont si généralement infectés dès qu'ils ont connu les banales et luxueuses délices du pouvoir : l'hôtel ministériel, les chasses chez les financiers, la truffe et le Champagne quotidiens du diner en ville, et le coupé au mois.
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Quoique sa dernière campagne contre les anarchistes, après l'attentat de Lyon, et hier contre les socialistes, l'ait rendu persona gratissùna auprès du parti conservateur, — ou de ce qu'il en reste, — Favanne n'en demeure pas moins le républicain passionné, l'intransigeant Jacobin, qu'il a été dans sa jeunesse, dépensée, au rebours de celle de ses coreligionnaires, presque tous sortis de la brasserie, dans d'immenses travaux d'histoire financière et d'économie politique. Ceux de notre génération qui ont fréquenté le quartier Latin, de 1875 à 1885, se rappellent bien l'avoir connu simple répétiteur de droit, et quelle passion concentrée ce maigre et chétif donneur de leçons apportait aux discussions, dans les rares cénacles où il se hasardait. A trente-neuf ans, le député ministrable de la veille et du lendemain n'a pas laissé refroidir cette flamme dévoratrice. et si les nécessités de la tactique parlementaire l'ont forcé parfois à fraver avec ceux qu'il eut jadis appelés les Blancs, c'a toujours été avec les sentiments d'un Bleu, et en frémissant contre les compromis de la veulerie contemporaine. Aussi rien n'était-il plus injuste que les propos échangés ce soir-là sur son compte par deux des plus jolies femmes de la coterie du Gouldrai : Mme de Candale et Mme de La Croix-Firmin, qui, installées sur un canapé avec le peintre Félix Miraut, — un vieil habitué
de la maison, — jugeaient d'un mot, tour à tour bienveillant ou malicieux, chacune des cinquante personnes en train de bavarder, les unes sous les tapisseries du hall, les autres entre les lambris clairs des deux salons où les portraits d'aïeux et d'aïeules plaquent des taches sombres sur les boiseries blanches.
— «M. Favanne ne sort donc plus de chez notre bonne marquise? » disait Mme de Gantale. « Je l'y ai vu, voici trois semaines... »
— « Et moi, voici quinze jours, » fit Mme de La Croix-Firmin.
— « Et moi, voici huit jours, » repartit Miraut, et il ajouta, en souriant, avec ce rien d'hostilité d'artiste plébéien qui, ayant réussi à être du monde, n'aime pas les nouveaux venus de la même origine que lui : « C'est l'éternelle histoire des Barnave et des Tallien. Les convictions de ces farouches révolutionnaires n'ont jamais tenu devant la vanité d'être reçu chez une femme comme il faut. . . Celui-ci devrait au moins changer son tailleur. . . »
— « C'est vrai, » reprit Mme de La Croix- Firmin, « je ne sais pas comment il se fait que si peu de ces hauts fonctionnaires d'aujourd'hui aient l'air d'un monsieur, tout simplement. . . Ce Favanne porte bien l'habit pourtant, et avee sa physionomie si fine... »
— « Si fine? si fine? » interrompit le peintre,
« parce qu'il est maigre et bilieux avec un assez beau regard... Mais quelles épaules et quelles mains! » continua-t-il. Cette fois son accent exprimait le dédain d'un athlète d'atelier, entraîné aux exercices physiques. « C'est un chétifà gros os, comme tous ces fils de petits bourgeois qui sont en même temps des petits-fils de paysans. Ça n'a ni muscles ni sang. C'est de la pauvre étoffe humaine où l'usure n'a pas même de race. . . »
— « Ce n'est pas faute de jouer au grand seigneur et à l'impertinent, » interrompit Mme de Gandale, non sans avoir eu, dans ses brillantes prunelles bleues, un petit éclair de moquerie. Pour une femme comme elle, et qui a dans les veines le sang d'un maréchal de France ami de Montluc, il y a toujours quelque ironie à entendre ce mot de race ainsi prononcé par un Miraut, eùt-il encore plus de talent que ce célèbre peintre de fleurs et de portraits : « Observez, « continua-t-elle, « comme il écoute mal, ou plutôt comme il n'écoute pas du tout ce pauvre général de Jardes. . . C'est même parfaitement mal élevé, cette distraction d'un freluquet d'avocat devant un vieux brave. . . »
— « Tu le calomnies, <> reprit Mme de La Croix-Firmin. Plus jeune de dix ans que sa cousine Candale, elle a aussi plus d'indulgence et cet intérêt des choses de l'amour qui risque,
mariée à son butor de mari, de la mener, hélas! quelque jour, sur de bien dangereuses routes, et elle insista : « Si Favanne n'écoute pas le général, ce n'est point par impertinence. C'est qu'il est très préoccupé par ailleurs. . . J'avais cru déjà le remarquer l'autre soir. . . Et maintenant je n'ai plus de doute, il vient ainsi pour Clémentine de Miossens... Tiens, ai-je raison!... »
A cette minute, en effet, l'attitude de l'homme que les trois interlocuteurs discutaient ainsi ne permettait guère le doute; et la nature de l'intérêt qui avait conduit le fameux orateur de la gauche dans ce salon, où se respirait jadis la plus pure fleur de l'esprit autoritaire, eût éclaté au regard d'observateurs moins avisés, si les autres curieux et curieuses épars dans l'assemblée avaient eu l'idée de la même inquisition. Appuyé contre un montant d'une des deux fenêtres, Michel Favanne approuvait vaguement de la tète les discours que prononçait à son oreille le malheureux de Jardes, mais l'attention avec laquelle ses profonds yeux bleus — la seule beauté de son visage prématurément flétri — se fixaient sur un groupe assis à quelques pas de lui, prouvait qu'il ne les écoutait, qu'il ne les entendait même pas, ces infatigables discours. D'une de ses mains gantées de clair, il froissait nerveusement le rebord de son chapeau de soi-
rée, de l'autre il tiraillait sa moustache noire dont la couleur faisait un contraste saisissant avec ses yeux clairs, son teint jaune et ses cheveux presque blancs. Il y avait quelque chose de comique dans les visibles efforts tentés par le militaire contre la distraction de l'indifférent politicien. Le visage naturellement congestionné de M. de Jardes devenait de la couleur de sa rosette, mais plus il redoublait d'insistance et de gestes, — sans doute pour soutenir auprès d'un futur chef de cabinet ses théories sur la réorganisation de l'armée, — plus l'autre paraissait s'en aller en pensée vers ce groupe qui le fascinait physiquement et dont le centre était la jeune femme nommée par Mme de La Croix-Firmin. Mais si cette femme, rayonnante de gaieté au milieu d'une petite cour composée de trois attentifs, était la Marie-Antoinette de ce moderne Barnave, elle l'était certes sans daigner s'en douter. Elle ne jetait même pas un regard vers son lointain et muet adorateur dont l'hypnotisme se justifiait d'ailleurs par la beauté de cette indifférente idole. La comtesse de Miossens était une de ces blondes frêles qui, à trente-cinq ans, en paraissent vingt-six, par la délicatesse presque gracile de leurs épaules et de leur taille, par la transparence de leur teint et aussi par un je ne sais quoi de frémissant et d'enfantin répandu sur toute leur physionomie. Elle était, ce soir-là,
délicieusement habillée d'une robe de moire d'un gris d'argent, avec un fichu de mousseline de soie de la même nuance que fermait sur sa gorge mince un large diamant d'une eau admirable. Deux diamants pareils brillaient à ses oreilles. Elle ne portaitaucun autre bijou, mais seulement à chacun de ses bras un lourd bracelet d'or vierge tordu en tresse , de ceux qui servent en Orient de cadeaux de mariage. Ses doux yeux, d'un bleu très sombre, éclairaient d'un peu de vitalité les pâleurs de son joli visage presque trop long. La tête penchée, comme plongée sous la lourde masse de ses cheveux dorés, elle souriait d'un sourire fin, languissant et câlin, qui donnait l'impression d'une sensibilité toute jeune en effet, à la fois audacieuse et timide, passionnée et contenue. Des hommes assis auprès d'elle, deux étaient d'un âge déjà mûr, et le troisième, un garçon de vingt-deux ans à peine, admirable fleur d'aristocratie où se devinait l'hérédité d'un noble sang, cultivée, préservée, ennoblie encore par l'influence d'une mère distinguée. Aucune des vingt ou trente grandes dames réunies dans ces salons et qui causaient, souriaient, s'éventaient parmi toutes les élégances des toilettes et dans ce décor d'une opulente demeure disposée comme à souhait pour encadrer la beauté féminine, — non, aucune n'était plus gracieuse à regarder, plus fine dans ses mouvements, plus
jolie enfin que ce joli jeune homme, — et il était évident qu'il intéressait un peu trop la comtesse Clémentine. Du moins les trois personnes que le hasard et leur malice rendaient témoins de cette scène ne s'y méprirent pas une seconde :
— «Hé bien! si Favanne vient ici pour Clème, je crois qu'il perd terriblement son temps... » dit Mme de Candale.
— « La voilà en coquetterie réglée avec le jeune Edmond de Bonnivet, » fit Miraut, « elle est étonnante, cette petite femme. Avec ses façons d'archange en visite sur la terre, elle va, elle va. »
— « Elle est si mal mariée... » dit l'indulgente Mme de La Croix-Firmin.
— « C'est égal, » reprit Mme de Candale, « si la pauvre Yolande vivait encore, et qui prétendait, tu te rappelles, garder son Edmond pur comme une jeune fille jusqu'à son mariage, elle lui défendrait ce flirt-là. »
— « Mais, » dit Miraut, « et Videville? Il laisse donc Clémentine le lâcher, sans crier gare?... Cela m'étonne. Il en était si amoureux et c'est un si mauvais homme. . . »
— « Le voilà justement qui entre dans le salon, » reprit Mme de La Croix-Firmin, et frissonnant de ses minces épaules : « Vous croyez que Clémentine l'a aimé!... Je comprends Edmond, il est gentil. Je comprendrais Favanne, il
a l'air intelligent. Mais, celui-là, tenez, je ne peux pas y croire. C'est comme si je voyais une de nous distinguer un domestique..*. »
Le personnage, qui venait de paraître et qui se dirigeait vers la vieille marquise du Gouldrai pour la saluer, offrait dans sa physionomie quelque chose de si brutal, presque de si bestial que la répugnance exprimée avec tant de vivacité par la jeune femme se justifiait autant que la faiblesse de la délicate Mme de Miossens s'expliquait peu, si la légende mondaine rapportée par Miraut n'était pas une simple calomnie et si cet homme était ou avait été l'amant de cette exquise créature. François de Yideville pouvait avoir trente-cinq ans. Il était très brun, avec un visage tourmenté que la barbe envahissait jusqu'au bord des narines. Sous des sourcils épais, ses yeux noirs, très petits et très enfoncés, dardaient un regard dur, insistant, presque prenant. La bouche, sensuelle et dégoûtée tout ensemble, avec des lèvres renflées que la moustache détachait sans les couvrir, donnait l'impression d'un mufle plus animal qu'humain. Malgré cela, une singulière élégance, mais tout animale aussi, se dégageait de toute l'attitude. Ce corps, resté mince et que l'on devinait très musclé, avait une grâce virile que précisaient encore des manières très surveillées et une entente supérieure de la tenue masculine. Quand ce dangereux seigneur
eut baisé la main de la marquise de Couldrai , ses prunelles aiguës parcoururent le grand salon. Elles finirent par se poser sur Mme de Miossens et le jeune Edmond de Bonnivet avec une cruauté qui fit dire à Miraut, baissant la voix malgré lui :
— « Je regrette vraiment d'être un simple peintre en fleurs... Quel modèle pour un Othello!... »
— « C'est aussi l'avis de notre ami Clème, » répondit Mme de Candale : « Elle l'a vu... Regardez-la maintenant. »
— « Pauvre femme! « fit Mme de La Croix- Firmin : « C'est vrai. Ses traits se sont décomposés de terreur. Comme elle est devenue nerveuse maintenant qu'il est dans la chambre... Elle ne répond même plus à Edmond qui n'y comprend rien... Vous avez raison. Il a bien l'air d'avoir été ou d'être son amant... Avouez que ce n'est pas d'un galant homme de torturer quelqu'un à ce degré-là, sous prétexte d'amour. Si j'étais elle! ...»
— « Probablement il la tient par quelque menace, » dit le peintre, qui ajouta après un silence : « Elle aura commis la faute d'écrire des lettres. »
— « Vous ne croyez pas Videville capable d'envoyer ces lettres au mari, ou de les montrer à des tiers? » interrompit Mme de La Croix- Firmin, « ce serait trop infâme. . . »
— « Au mari, non, à des tiers? non encore, mais à un tiers, à Edmond, par exemple, » reprit Miraut. « Mais oui, mais oui, » insista-t-il sur un geste des deux femmes, « il y a des hommes qui ne se font pas scrupule de ces vengeances-là... Tel que vous me voyez, il y a vingt-cinq ans, lorsque je commençai d'aller un peu dans le monde, un monsieur aussi gentilhomme que Videville m'a joué ce tour. J'étais parti pour une personne plus adorable que la comtesse Clémentine et dont le monsieur avait été l'amant. Il a deviné que je plaisais, et sous prétexte de confidence, il m'a prouvé, pièces en main, qu'elle avait été sa maitresse. . ., " et, haussant ses larges épaules, il ajouta : « J'étais jeune et sentimental, autant q 1e peut l'être le petit Bonnivet. Il me fut impossible de la revoir. . . »
— « Quelles vilenies on rencontre au fond de ces soi-disant histoires d'amour, » fit Mme de Gandale, « et que c'est plus propre d'être une honnête femme tout simplement, et plus commode! Hors du droit chemin, quelles complications!... Regardez comme la terreur de Clémentine continue, comme elle augmente. Voyez-la, pendant que Videville la salue. .. »
Les deux amants — car cette fine et délicate Mme de Miossens avait bien réellement été la maitresse de ce sinistre personnage — se trou-
vaient maintenant en face l'un de l'autre. Lui s'était approché d'elle sans cesser une minute de la fixer, de la plomber, comme dit l'énergique argot des faubourgs, de son étrange et dur regard. Aucun des hommes avec qui causait la jeune femme ne paraissait s'être douté du magnétisme de terreur sous lequel s'inclinait sa tête fragile. Tout au contraire, les deux plus âgés avaient eu, pour accueillir Videville, cette cordialité où la camaraderie de club mélange deux franc-maçonneries : celle de la caste et celle du plaisir. Le transparent visage d'Edmond de Bonnivet surtout s'éclairait d'un sourire de sympathie. Évidemment, l'autre s'était donné la peine d'exercer sur le débutant une de ces séductions, si faciles d'aîné à cadet, quand l'homme mûr étale savamment le prestige d'une expérience où le nouveau venu à la vie du monde croit apercevoir un infini de supériorité. Videville appuya sa main sur l'épaule de son jeune ami, et il regarda de nouveau sa maîtresse, avec un air d'insolente bravade qui augmenta encore la nervosité de la pauvre femme. Cette scène muette dura, ce que durent ces scènes dans un salon, l'éclair d'un instant, — et déjà Mme de Miossens, redevenue plus forte que ses nerfs, causait aussi gaiement, ausssi insouciamment, semblait-il, que tout à l'heure. François de Videville s'était déjà rapproché d'un autre groupe. Edmond de Bonnivet
avait pris l'éventail de la comtesse Clémentine qu'il ouvrait et refermait de ses longues mains aux beaux doigts minces, comme avaient dû être ceux de sa mère, et la conversation continuait d'autre part entre Mirant et les deux amies.
— « J'en suis toujours pour ma petite idée, » disait le peintre. « Videville tient la comtesse par des lettres, et il est décidé à les montrer à Edmond, si le flirt s'accentue. . . »
— « Et ce hanneton de Favanne qui va donner dans ce guêpier, » reprit Mme de Gandale. « Regardez-le. Il manœuvre pour l'aborder maintenant... Il vient de se débarrasser du général... Il la salue à son tour. . . Quel tact pour un homme d'État : il ne se doute pas qu'elle va lui en vouloir d'avoir fait partir Edmond!... Si elle ne lui tourne pas le dos, séance tenante, il aura de la chance. »
Le jeune Bonnivet s'était levé, en effet, à l'arrivée de Favanne, et les deux autres attentifs l'avaient imité, soit qu'ils fussent depuis trop longtemps auprès de Mme de Miossens , soit qu'un vieux fonds d'antipathie politique leur rendit la présence du député républicain peu agréable. Pourtant la prédiction de Mme de Gandale fut démentie, et d'une manière si brusque, si inattendue qu'elle arracha une dernière exclamation d'étonnement non pas seulement à elle-même, mais à Mme de La Croix-Firmin et à
Miraut. Durant les quelques minutes que la comtesse Clémentine et Fa vanne se trouvaient en face l'un de l'autre, l'homme d'État se mit à parler très bas et très vite à la jeune femme. Une espèce de saisissement se peignit sur le visage de celle-ci. Ses yeux regardèrent Favanne avec un regard scrutateur défiant, appuyé, où il ne se lisait aucune trace de mécontentement. Son plus frémissant sourire d'enfant émue flotta sur sa jolie bouche qui s'ouvrit pour répondre, elle aussi, à mi-voix. Gomme la maîtresse de la maison, la bonne marquise de Gouldrai, s'approchait à son tour, cet énigmatique aparté ne dura pas une seconde de plus. Il avait suffi pour justifier les commentaires qui s'échangeaient entre le peintre et ses confidentes :
— « Savez-vous que votre hanneton de Favanne, comme vous dites, me donne l'idée d'une très fine mouche, au contraire, » s'écria Miraut. « Et nous qui nous imaginions qu'il venait ici se rendre malheureux! Elle est en coquetterie réglée, avec lui aussi. Et de trois... »
— « Mais où a-t-elle pu le connaître?...» demanda Mme de Caudale. « Il ne va ni chez elle, ni chez aucune de nous. »
— « C'est pourtant vrai qu'ils ont l'air très amis, » fit Mme de La Croix-Firmin. « Bien. Peut-être a-t-elle envie que Miossens rentre dans la diplomatie, et l'appui de Favanne y aiderait
ferme. Pourquoi n'offrirait -on pas en effet quelque légation à ce brave Adhémar? »
— « Pourquoi? » répondit le peintre en riant, — il avait de l'esprit et faisait des mots qu'il filait un peu trop, — « oui, pourquoi n'offriraiton pas une légation à ce pauvre Adhémar? Mais, parce qu'il accepterait, » ajouta-t-il finement. «Non, non, la comtesse Clémentine flirte avec Favanne, voilà un premier fait... Elle flirte aussi avec Edmond de Bonnivet, voilà un second fait, et Videville n'est pas encore congédié, voilà un troisième fait... Je suis tranquille, d'ailleurs, » conclut le peintre avec philosophie, en regardant de nouveau l'héroïne de ces trois aventures, — ou ébauches d'aventures, — « elle s'en tirera. Ah! elle connaît la navigation, votre belle amie... »
L'instinctive et presque involontaire police des salons — celle qu'exercent sur un coin de canapé, au hasard du coup d'oeil, durant une soirée, des indifférents tels qu'un Miraut, une Gabrielle de Candale, une Louise de La Croix- Firmin — a ses surprenantes intuitions. Rien qu'à regarder autour d'eux et en mettant ensemble leurs malignes hypothèses, le peintre et ses deux amies avaient à peu près démêlé les données d'un petit drame sentimental qui se jouait réellement entre la coquette Clémentine, l'obscur et passionné Videville et le naïf Edmond de Bonnivet. C'était bien vrai que la comtesse s'était prise d'une fantaisie romanesque pour ce délicieux jeune homme, bien vrai que Videville, son amant de trois années, l'avait menacée, si elle essayait d'aller plus loin, d'apprendre au petit Bonnivet leur liaison , en communiquant à ce dernier toutes ses lettres, et bien vrai enfin que la perspective de cet abominable chantage moral terrorisait Mme de Miossens, amoureuse cette fois comme elle ne l'avait jamais été, d'un de ces
amours de la trente-cinquième année, auxquels les femmes les plus galantes apportent une âme neuve, une virginité d'émotion inentamée. Et alors le pire supplice pour elles, c'est la réapparition d'un passé souvent bien récent, — mais qu'elles sentent si passé! Jusque-là le peintre, avec son étonnante sagacité de vieux routier parisien qui a fait la fortune de son art à travers des influences féminines, adroitement captées, y avait vu singulièrement juste. Mais pour imaginer avec certitude le rôle qu'un politicien professionnel jouait dans une pareille intrigue, il eût fallu savoir quel souvenir lointain de jeunesse Clémentine de Miossens représentait pour Favanne , et, sans cette connaissance, même d'entendre les paroles échangées tout bas, entre la comtesse et lui, n'eût servi de rien. Elles eussent été inintelligibles jusqu'à en paraitre invraisemblables. Quand il s'était approché d'elle, il avait prononcé textuellement, après les premières formules de politesse, la phrase suivante :
— « Voulez-vous, madame, me permettre de profiter de ces deux minutes où nous sommes seuls, pour vous parler très en dehors de l'étiquette de votre monde?... Vous ferez d'ailleurs de mon offre tel usage qu'il vous plaira... »
— « Je ne vous comprends pas du tout, monsieur, » avait répondu Mme de Miossens, « mais je vous écoute, » avait-elle ajouté en
coulant un regard vers Videville et en constatant que le guetteur observait ce nouvel entretien, de ses mêmes perçantes et sombres prunelles. Elle n'eût pas été la femme féline et rusée que révélaient son visage aux traits ténus et son buste aux lignes souples, si elle n'avait saisi cette occasion inattendue d égarer un peu la jalousie de l'amant avec qui elle voulait rompre. Et puis, si Favanne se permettait de s'adresser à elle en des termes à ce point étranges, c'est qu il y avait eu jadis — un jadis vraiment perdu, celui-là, dans la nuit des temps ! — un secret entre eux , bien innocent par comparaison avec les aventures traversées aujourd'hui par la comtesse, mais un secret pourtant et d'ordre romanesque. Et, même envahie par son nouveau caprice pour ce ravissant Edmond de Bonnivet, même préoccupée, jusqu'à la terreur, du moyen d'échapper à la vengeance du jaloux Videville, Clémentine n'entendit pas la phrase de Favanne sans un vif mouvement de curiosité. Qu'allait lui dire cet homme singulier, qu'elle avait connu, seize ans auparavant, secrétaire de son père, avec qui elle avait été coquette cruellement, dont elle s'était fait aimer, qu'elle avait perdu de vue lors de son mariage, et retrouvé, voilà un mois, par le plus inattendu des hasards, chez Mme du Couldrai? A peine il l'avait saluée à chacune de leurs trois rencontres dans ce salon, et, tout d'un coup, elle
le voyait devant elle, aussi frémissant, aussi ému qu'autrefois, dans des circonstances auxquelles il faisait maintenant allusion :
— « Ce sera court, madame, » avait-il repris d'une voix très basse, « je ne suis pas grandchose. Je suis pourtant quelque chose de plus qu'à l'époque où j'ai eu l'honneur de vous connaître... J'ai cru remarquer, — je peux m'être trompé et je n'ai pas le droit de vous demander des confidences, je vous dois même des excuses pour mon indiscrétion, — j'ai cru remarquer tout à l'heure chez vous la trace d'un souci, d'un trouble, d'une inquiétude. . . comme si vous appréhendiez quelque danger... Eh bien! je voulais vous dire ceci qui est très simple : Souvenez-vous que si jamais vous avez besoin de quelqu'un à qui vous fier complètement, absolument, je suis à votre service. . . »
C'est au moment où le politicien formulait cette offre extraordinaire que Mme de Miossens l'avait regardé en face, jusqu'au fond du cœur, si l'on peut dire. Une seconde, elle avait hésité. Ensuite, avec un demi-sourire de coquetterie ou d'ironie, de triomphe ou d'indulgence, — qui sait? — elle avait secoué sa jolie tête pour répondre :
— « Vous êtes donc toujours resté un personnage de roman, monsieur Favanne, malgré cette desséchante politique?... Et moi qui croyais que
vous m'aviez oubliée... Car, sans reproche, vous n'êtes pas venu souvent me parler depuis que nous nous sommes de nouveau rencontrés ici... Eh bien! >» ajouta-t-elle, «je ne sais pas trop où vous avez pu vous faire l'idée que je courais quelque danger... Je n'en cours aucun, je vous assure, aucun, mais je me souviendrai de votre démarche, et je vous en veux si peu que je vous en dis merci... Et puis, » et son sourire s'était fait plus engageant encore, « quand on n'a pas oublié ses vieux amis, on est sans excuse de ne pas venir les voir, surtout lorsqu'ils n'ont pas changé de maison. . . »
Mme du Couldrai était arrivée près des interlocuteurs juste à temps pour épargner à Favanne l'embarras de répondre à cette directe invitation. Il faut croire que la légère et séduisante attitude par laquelle la jeune femme accueillait son extravagante démarche le troublait profondément, car à peine eut-il assez de présence d'esprit pour soutenir la conversation avec la nouvelle venue, et cette dernière disait à la comtesse Clémentine , quelques minutes plus tard, le plus sérieusement du monde, en montrant du bout de son éventail le politicien qui avait pris congé d'elles :
— « Il va y avoir un remaniement dans le ministère, je le parierais rien qu'à voir combien
celui-ci est préoccupé... Ces gens-là, voyez-vous, ma petite, ne sont pas vraiment forts. On lit dans leur jeu à livre ouvert... L'idée d'un portefeuille les affole... Nos amis avaient une autre tenue quand ils étaient aux affaires, avouons-le... »
Tandis que la perspicace marquise proférait cet aphorisme dont sa futée confidente ne put s'empêcher de sourire, le soi-disant ambitieux n'avait qu'une pensée : être seul, s'en aller de cette maison, et penser. Il lui fallait, après le coup de folie qui l'avait précipité vers Mme de Miossens, se reprendre, réaliser les mots extraordinaires qu'il avait proférés comme en un rêve, dans la demi-inconscience de la plus irrésistible impulsion, — réaliser aussi les quelques phrases que la jeune femme lui avait répondues, — savoir avec lui-même ou il en était, après un entretien, si rapide, mais qui l'avait du coup rejeté dans un domaine de sensations auxquelles il eut juré, un mois auparavant, ne plus jamais devoir revenir. A. cet instant où toute causerie lui eût été physiquement insoutenable, il eut la chance de traverser les salons sans être abordé, de ne rencontrer aucun fâcheux dans l'antichambre parmi les invités qui attendaient leur pardessus pour s'en aller comme lui. Enfin, il se trouva sur le trottoir de la rue de l'Université, devant la façade éclairée de l'hôtel du Couldrai, sûr, bien sûr que personne ne lui proposerait de le reconduire. Du
L'INDTILE SCIENCE 193
faubourg Saint-Germain à Neuilly où il habitait, il y avait la moitié de Paris à franchir. Il faisait une de ces nuits très claires et très froides de la fin de mars où une reprise d'hiver flotte dans l'atmosphère. La neige fût tombée à gros flocons, la boue eût englué les pavés de la chaussée que Favanne n'en serait pas moins rentré chez lui à pied, afin de dompter par la marche l'énervement qui le gagnait, et pour essayer d'y voir clair dans son propre cœur. Dieu! que sa rêverie l'emportait loin du Parlement, tandis qu'il longeait d'un pas rapide les murs du Palais- Bourbon, ceux du palais de la présidence et du ministère des affaires étrangères! Qu'il se souciait peu des remaniements de cabinet et du portefeuille de l'intérieur, son portefeuille, tandis qu il cheminait sous les arbres des Champs- Elysées presque déserts, à quelques pas à peine de la place Beauvau! Gomme les combinaisons de couloirs, les intrigues de groupes, les projets de lois, les commissions s'abolissaient, s'effaçaient de sa mémoire pour laisser place aux souvenir qui s'étaient soudain réveillés en lui avec une telle force, quand il avait observé, pour la troisième fois ce soir, la décomposition de la physionomie de Mme de Miossens à l'approche du même personnage! Il avait senti, il avait vu la terreur de la jeune femme en présence de Videville, — l'angoisse de cet adorable visage par
lequel il avait tant souffert, mais qu'il avait tant aimé ! Et il était allé parler à Clémentine , comme il se fût jeté à l'eau pour la sauver s'il l'avait vue se noyer, d'un mouvement aussi spontané, aussi peu réfléchi. C'était déraisonnable, illogique, absurde, insensé. C'était fait. Elle lui avait dit de venir chez elle. A un degré quelconque elle allait donc rentrer dans sa vie. Et pourtant quel rôle y avait-elle joué une première fois, voilà seize années?...
Seize années ! Et il semblait à Michel Favanne que sa première rencontre avec Clémentine de Révigny — c'était le nom déjeune fille de Mme de Miossens — datait d'hier. Il se revoyait en imagination, jeune lui aussi, vêtu de ses pauvres vêtements d'étudiant gêné, et faisant à pied, chaque jour, pendant deux mois d'un rude hiver, le trajet de la rue de la Vieille-Estrapade, où il habitait alors, à la rue du Faubourg-Saint- Honoré, où Clémentine demeurait avec son père, l'ancien ministre plénipotentiaire. Un bien simple hasard l'avait introduit dans cet intérieur. M. de Révigny était le petit-fils de cet éloquent et malheureux président de Révigny, l'ami des Lameth, des Montlosier, des La Fayette, de tous ces chimériques révolutionnaires qui espérèrent, au lendemain de 1789, endiguer le flot furieux de ia démocratie montante dans une monarchie parlementaire. Durant la longue dé-
tention que le préaident eut à subir sous la Terreur avant daller à l'échafaud, — le 7 Thermidor! — cet homme de talent et de cœur, mais demeuré, comme la plupart de ses complices en illusions constitutionnelles, rebelle à l'enseignement des faits, avait écrit ses mémoires. On sait qu'ils ont paru, avec éclat, en 1881. On ignore que l'établissement du texte, le classement des notes, la biographie anonyme qui les précède, sont presque entièrement l'oeuvre de Michel Favanne. M. de Révigny, désireux de hâter une publication longtemps reculée pour des raisons de convenances et de carrière, avait demandé à un membre de l'Institut un jeune homme laborieux et instruit, qui menât à bien cette tâche. Le membre de l'Institut s'était adressé à un professeur de la Faculté de droit. Ce professeur avait pensé à Michel, et voilà comment ce dernier s'était trouvé servir de secrétaire intime, pendant ces deux mois, pour la plus délicate des besognes, au père de Clémentine.
Le savant juriste qui avait procuré à l'étudiant pauvre ce lucratif emploi de ses matinées n'avait pas pu lui donner des notes précises sur la situation actuelle de la famille Révigny. Il lavait averti pourtant qu'un douloureux scandale avait forcé le diplomate à quitter sa carrière. Mme de Révigny — Polonaise d'origine, et de la grande famille des Gorka — s'était laissé enlever par
un collègue de son mari, alors au service dans une petite cour d'Allemagne. La vérité était plus lamentable encore : ce drame conjugal avait eu le plus funeste retentissement sur les relations de l'époux trahi avec Clémentine , l'unique enfant de ce misérable mariage. Cette fille, par une ressemblance chaque jour plus saisissante, de caractère et de figure avec sa mère, représentait trop cruellement l'absente au mari outragé. Celui-ci en était venu, à l'époque où Favanne commençait de travailler avec lui, à voir sa femme dans cette fille, et à éprouver pour l'innocente la plus passionnée des aversions, au souvenir de la coupable. C'est ainsi, et parée de toutes les grâces d'une martyre domestique, attendrissante victime de la faute commise par une autre, que Clémentine était apparue pour la première fois au jeune homme... Il y avait huit jours qu'il venait dans le grand hôtel où les portes et les fenêtres closes des vastes salons, les meubles housses, les tapisseries voilées trahissaient un triste abandon. Le travail de revision du manuscrit s'était prolongé ce matinlà plus que d'habitude, et M. de Révigny avait retenu l'étudiant à déjeuner. Quatre couverts étaient mis sur la table de la salle à manger. L'ancien diplomate avait fait signe à Favanne de s'asseoir en lui disant :
— Ma fille a pris la mauvaise habitude d'élu'
toujours en retard. Je l'en corrige en ne l'attendantjamais. Quand il y a un étranger, elle comprend mieux la leçon.
Et presque aussitôt Clémentine était entrée, suivie d'une gouvernante dont l'attitude effacée devait plus tard s'expliquer pour Michel de la manière la plus naturelle et la plus mélancolique, étant donné qu'elle était la gardienne d'une jeune fille sans mère. Sur le moment, il n'eut d'attention que pour Mlle de Révigny. Celle-ci l'aperçut. Elle rencontra le regard de son père qui éclatait de méchanceté. La pendule marquait à peine dix minutes au delà de l'heure fixée pour le déjeuner. La jeune fille rougit jusqu'à la racine de ses beaux cheveux d'un blond doré, qu'elle portait divisés sur son front en deux bandeaux, sans une frisure. Ainsi encadré, ou plutôt nimbé, l'ovale allongé de son visage semblait plus délicat encore et son expression, quelle devait garder toute sa vie, de timidité souffrante et passionnée, s'harmonisait si bien avec cette délicatesse de traits qu'il était impossible de ne pas s'intéresser à cette physionomie d'une sensibilité, semblait-il, si vive et si fragile. Favanne croyait l'entendre qui s'excusait de son retard avec une voix douce, comme étouffée par l'émotion, et il retrouvait le serrement qui lui avait étreint le cœur dès cette minute, lorsque le père avait répondu à cette
craintive explication par une phrase bien simple , mais si dure à prononcer devant un inconnu, si mortifiante à écoutei1 pour une fille de dix-huit ans qui occupait la place de la maîtresse de la maison :
— « Vous vous lasserez d'être inexacte, ma chère enfant, avant que je ne me lasse de vous en punir. Vous serez privée de monter à cheval demain matin. . . »
Qu'elle était nette et précise, cette scène de famille, dans la mémoire de Favanne, — si nette qu'il entendait de nouveau les bruits dont s'accompagnait ce commencement de déjeuner : le glissement des pas du maitre d'hôtel sur le tapis, le va-et-vient du balancier dans le cartel appendu au mur, le cliquetis des fourchettes sur la porcelaine, le versement du vin dans les verres, la voix sèche de M. de Révigny parlant seul, et, par instants, une réponse de la jeune fille, prononcée de ce même accent assourdi où passait la palpitation de son pauvre cœur. Il le comprenait aujourd'hui : dès cette première seconde, il l'avait aimée, d'un sentiment d'autant plus profond, d'autant plus vrai qu'il s'ignorait luimême. Jusqu'à cette époque, l'ardeur du travail, l'àpreté de l'ambition, le froid de la misère, une naturelle sauvagerie avaient maintenu le futur politicien hors de toute influence féminine. Fanatique d'action, nourrissant des rêves de
luttes civiques comme d'autres nourrissent des rêves d'émotions romanesques, il avait fui les faciles et peu délicates aventures du Quartier Latin, et à vingt-cinq an- il n'avait jamais eu de maîtresse. Toutes les énergies aimantes s'étaient accumulées dans cette âme de travailleur abstrait et un peu farouche, pour éclater à la fois. Gomment ne se fussent-elles pas éveillées à rencontrer cette Clémentine, belie de la beauté délicatement étrange qu'elle tenait de sa mère, avec un je ne sais quoi de morbide dans la grâce, séduction suprême des belles Polonaises, — cette Clémentine isolée et malheureuse, injustement tyrannisée et n'ayant personne pour la protéger, — cette Clémentine, il faut tout dire, aussi coquette d'instinct qu'avait du l'être cette mère dont elle était le vivant portrait, sans autre surveillance que celle d'une gouvernante quelle pouvait, d'un mot, faire renvoyer, — cette Clémentine enfin, qui possédait au suprême degré la décevante souplesse qui fait le charme et le danger de la femme slave : la puissance de sincérité momentanée, la spontanéité de simulation, le goût de la passion imaginative, manège d'autant plus irrésistible que la femme qui le joue s'y prend elle-même à demi? Et ce qui devait arriver était arrivé : Michel Favanne avait franchi le seuil de l'hôtel Kévigny pour la première fois
vers le commencement de décembre. En février, la jeune fille et lui s'étaient dit qu'ils s'aimaient.
Certes, le politicien qui se remémorait, un par un, les épisodes de cet innocent roman, durant cette rentrée solitaire, avait connu, depuis lors, les plus fortes, les plus acres des émotions humaines : celles du pouvoir convoité et possédé, perdu et reconquis. Rien n'avait effacé, dans ce cœur d'homme d'action, l'empreinte de la lointaine et courte époque où il avait été simplement un homme de rêve et de tendresse. Gomme il en gardait les images en lui, présentes et vives, et, malgré l'amertume de la déception, que la saveur en restait attirante dans sa tristesse! C'est que jamais, ni à son premier discours à la tribune, ni à sa première arrivée au ministère, il n'avait éprouvé une émotion comparable en ampleur et en intensité à celle qui l'avait saisi quand, pauvre diable de scribe, si humble, si chétif, il s'était aperçu qu'il intéressait d'un intérêt passionné cette jeune fille si belle, si noble, si riche, promise à un destin si différent de son destin à lui. C'avait été d'abord, quand il restait à déjeuner, trois ou quatre fois par semaine bientôt, à cause du pressant travail, c'avait été une suite de longs regards d'elle, surpris au passage et auxquels il n'osait pas croire. Mais oui. Quand il parlait, Clémentine était réel-
lement, physiquement, suspendue à sa parole. Ce fut ensuite une série de rencontres avec elle dans l'escalier ou dans le couloir, comme il gagnait l'espèce de fumoir-bibliothèque où il travaillait, si fréquentes qu'elles ne pouvaient être involontaires. Ce fut enfin l'entrée de la jeune fille dans la bibliothèque même tandis qu'il s'y trouvait seul, une fois sous le prétexte de chercher son père, une autre fois pour prendre un volume, puis pour le consulter sur une lecture, l'orthographe d'un mot, une lettre à écrire. Et à chacune de ces visites, le tête-à-tête s'était prolongé davantage. Ils avaient pris l'habitude, peu à peu, de causer ensemble, d'une causerie indifférente, puis plus intime et coupée de silences, comme s'ils avaient peur d'eux-mêmes. Les sourires de Clémentine, l'incertain de son accent, le battement ému de ses paupières sur ses yeux, une façon qu'elle avait de les cligner en interrogeant, avec quelle idolâtrie Favanne avait recueilli ces signes d'une lutte intérieure qui sauvaient l'audace de ces demi-rendez-vous par un charme de réserve et de pudeur ! Il n'avait osé que bien tard, un matin qu'ils étaient seuls ainsi, hasarder auprès de cette enfant la plus discrète, la plus modeste des caresses, lui prendre la main. Il sentait encore, après seize ans, le frémissement de ces petits doigts fiévreux entre les siens. Il lui avait dit :
— « C'est donc vrai que vous avez de l'amitié pour moi'?... »
Elle l'avait regardé de ses yeux bleus où brillait une lumière. Elle avait répondu :
— « Oui, beaucoup. »
— « Rien que de l'amitié?... » avait-il demandé encore.
— « Je ne sais pas... » avait-elle balbutié en rougissant.
— « Si vous m'aimez un peu, » avait-il osé continuer, « dites-le-moi. Je vous aime tant... »
— « Ah! laissez-moi... « avait-elle répliqué toute tremblante, « laissez-moi. C'est si mal! si mal!... Je ne peux pas, je ne veux pas vous parler... Ah! laissez-moi... »
Et la petite main s'était retirée, frémissante et farouche. Clémentine s'était levée pour s'échapper, sans qu'il eût la force ni de la retenir, ni d'ajouter un seul mot. *■
Pour un jeune homme pauvre, pur et fier, qui pressent un bel avenir, il y a dans le fait d'aimer une jeune fille très au-dessus de lui socialement un principe inouï d'exaltation. La différence de fortune, qui lui serait inacceptable s'il n'aimait pas, reste douloureuse à son orgueil. Mais il a aussi la conscience de son talent, et il en ramasse, il en surexcite en lui-même les meilleures énergies, avec l'idée qu'il aura, dans quelques années
du plus noble effort, conquis à force d'illustration celle qui l'aime et qui l'attendra. Quelles heures alors d'une espérance illimitée, où l'amour et l'ambition, ces sœurs rivales, s'unissent et s'avivent dans une miraculeuse harmonie ! Cette folle mais si virile ivresse d'une surnaturelle confiance en soi, Michel Favanne se souvenait de l'avoir goûtée à plein coeur, en sortant de l'hôtel de Révigny, après 1 échange de ces simples phrases qui équivalaient pour lui au plus tendre, au plus complet aveu. Ce « je ne sais pas. . . » , ce « laissez-moi... » , cette peur pudique devant sa déclaration, n'étaient-ce pas autant de façons qu'elle avait eues de lui dire : « Et moi aussi, je vous aime ? » Et il se revoyait dans sa chambre dénudée, qu'illuminait la splendeur de cette espérance, assis à sa table de travail. Là, parmi des larmes qui brouillaient ses mots sur le papier, il avait écrit à Clémentine une lettre de fièvre et d extase , où il lui demandait qu'elle l'acceptât comme fiancé, où il lui promettait, si elle lui engageait sa foi, d'être, avant cinq ans, un des hommes marquants de son pays, par la parole et par la plume, et naïvement, héroïquement, il l'initiait au secret de ses travaux, de ses convictions, de ses volontés. Oui. Héroïques et naïves pages, qui eussent paru insensées dans leur programme de conquête de la gloire à tout homme connaissant la vie! Ce chimérique programme,
Michel lavait pourtant réalisé, pour lui seul, puisqu'il était devenu un orateur fameux, un publiciste retentissant, un chef de parti considérable, et celle aux pieds de qui son jeune courage rêvait jadis de déposer le trésor des lauriers conquis était, elle, la femme d'un autre.
A constater cette ironie de sa destinée, au cours de cette méditation rétrospective, l'homme d'État ne put s'empêcher de rire tout haut d'un mauvais rire. Une fois de plus, il venait d'éprouver cette impression qwi saisit trop souvent les prétendus heureux de ce monde quand ils reviennent en arrière : celle de l'avortement dans la réussite, de l'a quoi bon dans le triomphe. Et d'ailleurs, dès le lendemain de ce jour du premier aveu, quand il avait remis cette étrange lettre à Clémentine, comment n'avait-il pas deviné qu'il ne pouvait pas, qu'il ne devait pas faire fond sur cette fille coquette dune mère coquette, — âme légère et curieuse, incapable des douloureuses secousses de la passion vraie. Elle avait paru dans la bibliothèque avec l'éternel frémissement de son sourire et de ses yeux qui donnait l'idée d'une sensibilité si vivante, si profonde. Il n'avait plus osé cette fois reprendre sa déclaration de la veille. Mais il lui avait dit sans presque oser la regarder :
— « Je vous ai écrit. . . »
Elle lui avait répondu :
— « Donnez-moi cette lettre... Je veux cette lettre ! . . . »
Et elle lui avait pris l'enveloppe des mains avec une impatience sans tendresse dont il était demeuré, sur le moment même, déconcerté. L'angoisse d'attendre la réponse avait été plus forte que cette demi-désillusion. Cette réponse n'était pas venue. Un jour, puis deux, puis trois avaient passé sans que Clémentine descendit et sans que M. de Révigny priât Fa vanne de rester pour le déjeuner. Y avait-il entre ces deux faits une simple coïncidence? La jeune fille, saisie de remords, avait-elle montré la lettre à son père? Ou bien celui-ci avait-il, sur la dénonciation d'un domestique, conçu quelque soupçon? L'amoureux avait passé ces trois journées dans une angoisse égale à sa joie enthousiaste de l'autre matin. Le quatrième jour, Clémentine était entrée dans la bibliothèque, toute nerveuse :
— « Je suis espionnée, » lui avait-elle dit, « mais j'ai voulu vous voir... Est-ce que vous pensez vraiment ce que vous avez écrit?... »
— h Si je le pense, » avait-il balbutié.
— u Eh bien! alors... »
Elle s'était arrêtée au milieu de sa réponse comme si de formuler ce solennel engagement l'épouvantait. Puis elle avait repris, comme avec délice : « Vous m'aimez? Vous m'aimez? Vous me l'avez dit l'autre jour. Répétez-moi que vous
m'aimez. Je veux l'entendre!... Dites : Je vous aime ..."
Le petit jardin d'hiver , derrière la haute fenêtre, avec ses branches dépouillées et son coin de ciel pâle, faisait un fond si doux de mélancolie au visage délicieux de celle qui parlait ainsi. Elle ne s'enfuyait plus maintenant. Elle ne lui demandait pas de la laisser. Elle avait marché vers le jeune homme. Il revoyait encore ses pieds fins sur le tapis clair, et autour de cette silhouette adorable de grâce frissonnante, le sévère décor de cette chambre garnie de livres, — symbole de sa vie austère, à lui, où le bonheur venait d'apparaître! Elle portait une robe d'un bleu très sombre, avec un plissé en mousseline de soie blanche autour de son cou et de ses poignets, qui, en isolant, en encadrant son visage et ses mains, donnait plus de délicatesse encore à ses traits, plus de finesse à ses doigts. Fa vanne se rappelait les avoir pris de nouveau, ces doigts graciles, et qu'il avait attiré la jeune fille sur son cœur, et de ses lèvres il avait effleuré les beaux cheveux blonds, penchés vers lui, en répétant :
— « Je vous aime. . . »
— « Et moi aussi, je vous aime, » avait-elle répondu en blottissant dans les bras de Michel son corps fragile dont il avait senti contre lui la souplesse, et, follement, des cheveux ses lèvres
étaient descendues sur les yeux. Ah! ce premier et dernier baiser de ces furtives fiançailles, la brûlure n'qn était pas encore cicatrisée. Aujourd'hui, rien qu'à s'en souvenir, il éprouvait à nouveau le double frisson qui l'avait saisi coup sur coup, l'un d'une extase presque folle à sentir que la blonde tête ne se retirait pas de lui, l'autre de terreur : dans cette minute même la porte s'était ouverte, et avait donné passage à M. de Révigny lui-même.
C est de là, de cette entrée du père dans la chambre, que datait pour Michel Favanne la portion douloureuse de ses souvenirs. Car, de ce moment, le caractère de Clémentine avait commencé de lui apparaître sous un angle obscur d'abord, puis bientôt comme une énigme de fausseté que maintenant encore il ne comprenait pas. Mais maintenant il n'aimait plus Clémentine. Du moins il croyait ne plus l'aimer, et cette énigme n'excitait que sa curiosité, au lieu qu'autrefois il s'était meurtri, ensanglanté le cœur à ce mystère. Ne pas s'expliquer lame d'une femme quand on l'aime passionnément, s'en défier, la soupçonner, c'est une souffrance pire que de la mépriser tout à fait. Le doute fait plus de mal que la plus cruelle certitude. Quiconque a connu le martyre de la jalousie le sait bien : l'évidence désespère, mais elle apaise. Le cœur a besoin de transparence morale pour sentir, comme l'œil a besoin de lumière pour y voir, et cette scène avec le père, qui s'annonçait comme redoutable seulement dans les faits, avait eu ce
résultat de troubler à jamais cette transparence pour l'amoureux de Clémentine. Il en était sorti encore plus atteint dans ses sentiments que dans la possibilité de vivre d'après ces sentiments. M. de Révigny s'était arrêté sur le seuil de la porte, sans qu'aucun geste révélât chez lui une surprise. Les deux jeunes gens, eux, s'étaient séparés. L'instinct de Favanne avait été de se placer devant la jeune fille pour la protéger. Il put reconnaître aussitôt qu'il n'en était pas besoin. Le visage de l'ancien diplomate ne trahissait aucune colère. 11 était simplement plus triste que d'habitude, d'une tristesse sans irritation, et comme mêlée de remords. Lui qui trouvait des paroles si amères pour réprimander chez sa fille les plus légers manquements, sa voix n'eut pas un éclat de plus pour dire :
— « Clémentine, veuillez monter dans votre chambre. Vous attendrez, avant d'en sortir, que je vous fasse appeler. . . »
La jeune fille esquissa un geste, comme si elle voulait répondre et se justifier. Puis, sous le regard fixe de son père, elle baissa la tête et elle quitta la bibliothèque. M. de Révigny ferma la porte derrière elle avec un calme qui fut plus pénible à Favanne qu'une explosion de fureur, tant il y entrait de visible dédain, presque du dégoût, et, s'avançant vers le jeune homme, il commença :
— « Je pourrais, monsieur, vous traiter avec
la dernière sévérité. Reçu dans ma maison comme vous y avez été reçu, de que) nom qualifier l'intrigue que vous y avez nouée?... »
— « Monsieur, » interrompit le jeune homme, « les apparences me sont bien contraires... Pourtant je vous donne ma parole d'honneur qu'il ne s'est, entre Mlle de Révigny et moi, jamais rien passé que vous ne pussiez, que vous ne dussiez savoir un jour. »
— a Je ne vous demande aucune confidence, " répondit avec le même calme cet étrange père.
» Si vous êtes coupable, je le suis plus que vous. J'aurais dû penser que vous seriez en butte, de la part de cette malheureuse, à d'abominables coquetteries et que vous n'y résisteriez pas. »
— « Non, monsieur, » s'écria Favanne, « ne croyez pas cela. Je vous affirme que Mlle de Révigny n'a pas été coquette avec moi... C'est moi qui me suis attaché à elle, sans même qu'elle s'en doutât, moi qui l'ai retenue ici, pour lui parler, quand elle venait par hasard chercher quelque livre, moi qui lui ai avoué mes sentiments... J'aurais dû les lui cacher, je le sais, d'après les coutumes françaises. Mais, monsieur, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, on ne considère pas comme un crime pour un jeune homme, quand il a le cœur pris, de demander à une jeune fille si elle veut lui permettre de la conquérir à force de travail et. s" il le peut, de
talent. Tous les jours, dans ses pays-là, des enfants de notre âge se fiancent sans rien consulter que leurs sentiments. Et les jeunes filles ne sont pas pour cela des coquettes, et les hommes ne sont pas des séducteurs... Monsieur, » continua-t-il, et la loyauté passionnée de sa noble nature émanait de ses regards, de sa voix, de ses gestes, « je vous le jure, j'aurais voulu, dès le premier jour, madresser d'abord à vous, et vous dire ce que je vous dis maintenant : J'aime Mlle de Révigny du plus respectueux, du plus profond amour. Elle m'aime aussi. Je comprends qu'aujourd'hui toute union entre elle et moi est impossible. Mais si dans trois ans, dans quatre ans, dans cinq, j'ai trouvé le moyen de me distinguer, si je me suis déjà fait une place dans la presse, au barreau, dans la politique, et que je vienne vous répéter : Je l'aime, je n'ai lutté que pour avoir le droit de lui donner mon nom, me répondrez-vous encore ce que vous avez le droit de répondre à présent?... Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas un malhonnête homme. Cette heure pour moi est solennelle. Ne me condamnez pas pour toujours au désespoir d'avoir manqué le bonheur , sans m'avoir éprouvé... »
Il y a dans l'enthousiasme sincère dune àme jeune une force qui inspire le respect aux plus hostiles aussi bien qu'aux plus désenchaaL\<.
M. de Révigny subissait-il cette fascination de la vieillesse par la jeunesse, ou bien la chaleur d'espérance dont l'amoureux était possédé lui rappelait-elle, à lui, l'époux indignement trompé par une époque où il s'était élancé vers l'avenir avec cette même confiance enivrée? Il demeura sans répondre durant quelques minutes. Elles parurent interminables à Michel. Le vieillard marchait de long en large dans la pièce, en proie à l'agitation de la plus pénible lutte intérieure. Plus tard, son jeune interlocuteur devait vieillira son tour et comprendre combien il est amer d'enlever d'un coup à un cœur de vingt-cinq ans une chère illusion, mais aussi combien la conscience en nous se révolte à l'idée de laisser un être noble dévouer toute sa vie par avance à quelqu'un que nous n'estimons pas. Éclairé par la terrible expérience de son mariage, ce père, depuis des années, étudiait sa fille profondément, douloureusement. En vain avait-il, par tous les moyens, essayé de corriger la plus funeste hérédité. Longtemps il avait excusé les mensonges de cette enfant, sa duplicité, son étrange et précoce instinct des choses de l'amour par ce grand mot d'hystérie, si commode à nos indulgences. Il avait fini par la condamner en constatant qu'aucun trouble physiologique ne justifiait une dépravation qui lui faisait horreur par l'analogie, par le souvenir de la mère : la coquetterie la
plus hardie et la plus compliquée, la plus spontanée et la plus perfide. Cette dureté qu'il lui témoignait sans cesse n'était pas seulement l'injuste rancune contre une ressemblance physique presque hallucinante. Non, elle dérivait d'un lucide et définitif jugement, fondé sur la ressemblance, sur l'identité morale. Le sang de la mère revivait tout entier dans Clémentine. C'était une courtisane-née, et cette évidence suppliciait le père. La séduction exercée sur Fa vanne en offrait une nouvelle et affreuse preuve à cet homme malheureux qui savait dans quelles conditions la jeune fille s'était amusée à prendre le cœur du secrétaire. Mais éclairer celui-ci, c'était découvrir la plaie cachée avec tant de soin aux yeux de tous. D'autre part, ces trois mois de collaboration avaient donné à Révigny une si haute estime de Michel! Le laisserait-il s'engager sur un chemin d'abîmes sans lui crier gare? Ces sentiments contradictoires passèrent dans les énigmatiques paroles qu'il finit par prononcer, avec une espèce de familiarité attendrie et amère :
— «Écoutez-moi, Favanne. Nous ne sommes liés que depuis bien peu de temps. Mais, pour moi, vous êtes tout éprouvé. J'ai la prétention de m'y connaître en hommes. Vous irez loin, très loin, pas dans le sens de mes idées. Je vois en vous des tendances jacobines qui ne sont pas les miennes. N'importe. Le talent est le talent. Vous
serez une des forces de ce pays-ci. Je ne vous trouve donc ni prétentieux ni fou, lorsque vous parlez de votre bel avenir. Je ne doute pas de lui et je ne mets pas en doute non plus la droiture des sentiments que vous me dites éprouver pour Mlle de Révigny... D'autre part, vous me connaissez assez vous-même pour savoir que je n'ai pas les préjugés de mon monde. Votre nom obscur, votre pauvreté actuelle, ne seraient pas des obstacles, et je répondrais oui, à votre demande, si... » Il s'interrompit une seconde, et durement, presque brutalement : « Ne m'interrogez pas. Je ne vous en dirai pas plus long. Mais, sachez-le, jamais vous n'épouserez Clémentine avec mon consentement. Jamais. Jamais... » Puis, à voix basse et comme s'il eut eu honte luimême de cette parole si terrible pour son enfant : « Et un jour, vous me remercierez ! . . . »
Michel Favanne restait comme atterré sous la douloureuse énergie de ces derniers mots. Il aimait, et l'amour a ses infaillibles divinations, parce qu'il a de si vivantes, de si aiguës susceptibilités. Il venait de sentir, une fois de plus, passer dans l'accent du père l'injustice dont il avait plaint la jeune fille dès la première rencontre, et ce fut avec un frémissement de révolte qu'il répondit :
— « Vous me déchirez le cœur, monsieur, et vous voulez que je ne vous demande pas le motif,
quand vous voulez bien reconnaître vous-même la vérité de mon sentiment et me prodiguer de tels témoignages d estime?... Vous m'autorisez, vous me contraignez à croire que la cause de votre refus n'est pas en moi. Vous m'obligez de me demander ce que vous voulez dire par ces derniers mots : « Vous me remercierez. » Que signifient-ils? Est-iJ juste de me laisser m'en aller sur cette énigme où je ne peux pas ne pas entrevoir un blâme jeté sur quelqu'un que je respecte, comme je respecte ma mère, comme je respecterais ma femme?... Est-il possible que vous trouviez cela juste? Non... Refusez-moi pour toujours la main de votre fille, c'est votre droit. Mais soyez humain et dites-moi pourquoi... »
— a Pourquoi? a fit M. de Révignv dont le visage avait pris soudain cette expression implacable que Michel connaissait trop bien, pour la lui avoir vue si souvent à table quand il regardait Clémentine. — « Pourquoi?... » répéta-t-il avec un mauvais rire, puis ironiquement : « Je vous avais prié de ne rien me demander. Vous auriez dû penser que j avais pour vous parler ainsi, puis me taire, des raisons, de cruelles et tristes raisons. Je vous croyais plus de tact, je l'avoue, et plus de cœur... Pourquoi? Ah! si je voulais vous punir de votre question, je n'aurais qu'à faire descendre votre complice... Ne m'interrompez pas. Et c'est elle, entendez-vous, elle qui
vous refuserait, c'est elle qui jamais ne voudrait épouser en vous l'homme sans fortune et sans titre que vous êtes! Elle a joué avec vous comme elle aurait joué avec un autre, parce que vous êtes là, parce que... Vous voulez que je vous la dise, la vérité ?. . . » continua-t-il d'un ton furieux maintenant, et comme égaré. « Ah! je ne peux pas... Mais écoutez un fait, un seul : il n'y a pas trois mois, dans cette même chambre, cette même fille, à laquelle vous rêvez de consacrer votre vie, me suppliait avec des larmes de lui permettre d'épouser quelqu'un dont elle se prétendait éperdument éprise... Non. Voulez-vous que je vous le nomme? Vous chercherez à le rencontrer, vous le verrez, vous le jugerez. C'est un moyen de guérison, cela, de constater qui a su plaire à votre idole. C'est le jeune comte de Miossens. Connaissez-le... Connaissez-le... » Puis, revenant à lui, et avec une tristesse que son interlocuteur ne devait jamais oublier : « Monsieur, cet entretien m'est trop pénible. Finissons-en... Il y a trois mois, vous veniez déjà ici. Clémentine vous connaissait. Elle voulait en épouser un autre. Vous me direz qu'à son âge le cœur s'ignore et qu'elle peut avoir voulu se marier sincèrement avec M. de Miossens, voici quelques semaines, et vous aimer sincèrement aujourd'hui. Vous conviendrez pourtant que de pareilles volte-face ne sont pas des garanties
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d'amour, et que j'ai quelque chance de ne voir dans cette coquetterie avec vous qu'une légèreté et qu'un caprice... » Il ajouta après un silence : « ...peut-être un calcul. Il est certain que si M. de Miossens renouvelait sa demande aujourd'hui, après ce que j'ai surpris ce matin, je ne répondrais plus par un refus. Je me débarrasserais d'elle pour toujours... Quel mariage, pourtant, quel mariage! Et que fera-t-il d'elle? Mais c'est tout ce qu'elle mérite... Et vous, Favanne, vous méritez un autre amour, une autre femme, une autre vie... Adieu! Vous ne devez plus reparaître ici. J'essayerai d'achever seul ce que vous avez si bien commencé. « Et il montrait, de sa vieille main tremblante d'émotion, les papiers épars sur la table : « Je vous regretterai, et vous, je vous répète qu'un jour, vous me direz merci. Vous comprendrez alors combien il faut que je vous estime pour vous avoir montré la plaie que je porte là... » et il se frappa le cœur. « Je ne vous demande pas votre parole de ne jamais rien redire de cet entretien. Je croirais vous faire injure, et adieu, adieu encore!... »
Quelle conversation à soutenir pour un amoureux, et pour l'amoureux d'une jeune fille, c'està-dire d'un être si naturellement placé au-dessus des bassesses de la vie, que l'aimer, suivant la touchante expression du poète, c'est presque une
piété? Que répondre à cet irrécusable témoin dont chaque phrase, chaque réticence signifiaient : « La fatalité du sang de sa mère est sur cet enfant » ? Favanne se rappelait être sorti de l'hôtel de Révigny, après cette scène, chancelant comme un homme ivre. En traversant la rue du Faubourg-Saint-Honoré, une voiture avait failli le tuer. Le sens du monde extérieur était comme suspendu chez lui. Le cheval, — heureusement ou malheureusement, — lancé à un faible trot, l'avait heurté du chanfrein, sans que ce terrible choc le réveillât du douloureux somnambulisme où les phrases du père l'avaient plongé. Des larmes lui coulaient sur les joues, qu'il n'essuyait pas. Il n'avait trouvé quelque détente qu'une fois rentré dans sa chambre d'étudiant. Là, couché sur son lit, il s'était iaissé aller à des sanglots, à des cris, à ce soulagement nerveux des faibles, lui, le stoïque, lui, l'impassible qui, plus tard, devait opposer aux pires rumeurs des réunions publiques l'airain d'un front qu'aucune insulte ne faisait pâlir ou rougir.
À vingt-cinq ans, l'âme est tenace et vivace. Elle ne se rend pas à la douleur sans avoir réagi avec toute la force de sa vitalité inentamée. Après cette crise de désespoir physique, Favanne s'était repris tout d'un coup. 11 se rappelait s'être relevé sur son lit en passant ses mains sur son
visage et avoir prononcé tout haut ces paroles :
— « Non. Non. Non. Ce n'est pas vrai ! . . . » Contre quelle accusation se révoltait-il avec cette sauvage énergie? Lequel des faits positifs, allégués par M. de Révigny, démentait-il de la sorte? En définitive, à quoi se réduisaient-ils, ces faits? A ceci, que Clémentine, moins de trois mois auparavant, et quand il venait déjà dans la maison, avait été demandée en mariage par un autre, et qu'elle aurait consenti si son père avait consenti? Qu'est-ce que cela prouvait? Qu'elle ne l'avait pas aimé aussitôt, voilà tout, et que malheureuse dans son intérieur, elle avait saisi la première occasion d'en sortir. Le père lui-même avait reconnu qu'à 1 âge qu elle avait, le cœur s'ignore et change si vite, si sincèrement. Mais ce cœur de vierge avait-il changé? Ce désir d'épouser M. de Miossens avait-il été autre chose qu'un trop légitime élan pour affranchir sa vie? Et alors, quelques semaines plus tard, quand elle l'avait mieux connu, lui, Favanne, avait-elle été inconstante en se laissant prendre au sentiment qu'elle lui avait laissé deviner? Où était la coquetterie? Où le calcul?... Elle n'avait pas révélé à son nouvel ami la demande en mariage du comte de Miossens? Pourquoi l'eût-elle fait, puisque cette demande avait été définitivement écartée? Est-ce que la coquetterie n'eût pas consisté jus-
tement à en parler pour exciter sa jalousie? Et quant au calcul, à cette combinaison scélérate dont M. de Révigny lavait accusée, comment en associer même l'idée à cette attendrissante physionomie d'enfant trop sensible? Elle est si jeune, si novice, avec ses beaux yeux d'une douceur farouche, avec son sourire d'une si craintive émotion, avec la délicatesse empreinte dans tout son être, elle aurait conçu, ourdi, exécuté ce projet digne d'une rouée : se compromettre avec un des familiers de la maison d'une manière qui attirât l'attention de son père, se faire surprendre, et que ce père, dans le désir de se débarrasser d'une surveillance impossible, la mariât comme elle voulait? Favanne aurait cru s'avilir lui-même s'il avait discuté, une seule minute, cette insultante hypothèse. Et puis n'avait-il pas eu d'elle de ces signes de sincérité qui ne trompent pas : la lumière dont avaient rayonné ses prunelles quand il avait osé lui demander si elle était son amie, l'espèce de supplication qu'elle avait eue dans la voix pour l'implorer, ce passionné, ce plaintif : « Répétez-moi que vous m'aimez. .. » , le tremblement de ce corps si frêle contre son coeur à lui, de ces paupières sous ses lèvres? Ah! l'adorable, la pauvre enfant! Et que ce père était criminel, qui la méconnaissait, qui la calomniait ainsi. Pourquoi? Uniquement parce que la mère l'avait trahi et que Clémentine avait
commis le crime de naitre avec les traits de cette mère !
Ces raisonnements, et d'autres pareils, Michel se souvenait se les être faits sur-le-champ, et les avoir jugés irréfutables. Ils l'étaient, même pour quelqu'un qui n'eût pas eu la partialité indulgente de l'amour. La passion même avec laquelle l'ancien diplomate avait parlé de sa fille prouvait chez lui une anomalie sentimentale, quelque chose de dénaturé. Eh bien ! de se dire cela n'avait pas suffi pour apaiser, dans le jeune homme, cette fièvre du doute, insinuée soudain dans ses veines. En répétant tout haut le cri : h Ce n'est pas vrai ! » il s'était défendu contre une certitude nouvelle, il n'avait pas retrouvé celle d'auparavant. Il ne pouvait, après cet entretien, rendre dans son esprit à l'image de la jeune fille son premier éclat de pureté. C'est qu'il avait distinctement lu à travers tous les mots, tous les regards, tous les gestes de son interlocuteur, cette certitude dans le mépris, impossible à rencontrer sans qu'il en émane une suggestion, ^sous savons tous d'instinct que ce sentiment-là, cette condamnation totale d'une conscience par une autre conscience, ne se simule point, qu'elle ne se crée point en nous par la volonté. C'est un verdict qui s'impose à nous-mêmes, malgré nous-mêmes le plus souvent, et, d'un jière à une fille, ni Terreur, ni la
méchanceté, ni la manie ne suffisaient à l'expliquer absolument. Au cours de cette meurtrière conversation, c'était cette bonne foi évidente, indiscutable, de M. de Révigny, qui avait le plus vivement supplicié Favanne. Contre les accusations précises, il avait pour armes sa logique et son amour. Contre l'interdiction de revoir Clémentine, il avait cet amour encore et l'invincible patience que nous mettent au cœur des sentiments comme le sien, absolus, irrévocables. Contre la haine du pèie envers son enfant, il avait cette explication : « Elle lui rappelle la mère. » Il n'avait pas de défense contre cette dernière idée : « Ce père ne hait pas seulement sa fille, il la méprise... » Comment ce mépris avait-il pu naitre et grandir chez cet homme, bien inique assurément, bien dur et chez lequel la rancune de la trahison subie jadis eût justifé de pires duretés, — mais pas celle-là et pas L ce degré ? Son accent de souffrance, sa révolte contre le mariage avec le jeune de Miossens, son cri de détresse « qu'en, fera-t-il? » tout prouvait qu'il n'avait pas renoncé si aisément à bien diriger l'avenir de sa fille. Elle ne lui avait donc pas toujours été indifférente, à plus forte raison odieuse. Il avait eu des raisons, ces «tristes et cruelles raisons » , dont il avait si amèrement parlé, pour en arriver à ce monstrueux mépris. Favanne se sentait comme glacé à la fois et accabli par cette
évidence. Combien il en avait souffert, le premier sursaut passé, et durant les jours qui avaient suivi, qu'il s'était martyrisé de fois le cœur, à la pensée honteuse, combattue, inavouée, inchassable, que ce père si dur, avait peut-être dit la vérité, et que sa Clémentine n'était pas telle qu'il la jugeait, telle qu'il la plaignait, telle qu'il l'aimait!
De longues, longues semaines s'étaient écoulées ainsi, entre cette dernière vision de Clémentine sortant de la bibliothèque sous le regard insulteur de son père et la minute où Favanne s'était retrouvé auprès d'elle, appelé par la jeune fille à un rendez-vous dont l'obsession pesait encore sur lui après quinze années. Oui, de bien longues semaines, passées tout entières à se demander : « Que fait-elle? Que pense-t-elle? Où est-elle?. . . » et à ne pas répondre ! Dès le lendemain de la catastrophe qui lui avait fermé l'hôtel de Révigny, le jeune homme n'avait pu se retenir d aller au faubourg Saint-Honoré. Caché dans l'angle d'une rue transversale d'où il voyait la porte de la maison, il avait épié une sortie de celle qu'il continuait d'appeler sa fiancée, l'apparition de sa fine silhouette sur un coin du trottoir, de son délicat profil derrière une vitre de coupé, li n'avait rien vu, et quand, vingt-quatre heures après, il était venu se poster sur la même marche du même trottoir, l'hôtel lui avait montré la face
muette dune demeure où les fenêtres closes annonçaient le départ. M. deRévigny avait emmené sa fille loin de Paris. Pour la conduire dans quel exil? L'amoureux n'en aurait rien su que l'absence, si, à quinze jours de cela, une enveloppe ne lui était arrivée, au timbre de Rome, et dont la suscription le fit trembler tout entier : quoiqu'il n'eût jamais vu l'écriture de Clémentine, il l'avait reconnue. L'enveloppe ne contenait qu'une feuille de papier blanc, et dans ce papier trois violettes dont le tendre arôme s'exhalait, à demi évaporé, faible et caressant comme un lointain souvenir, avec ces mots en anglais : Forgetmenot. Quinze jours encore, et une seconde enveloppe était venue, timbrée celle-là de Naples, et apportant dans ses plis des pétales de rose, et plus tard une troisième, timbrée de Venise, avec d'autres violettes et un brin de réséda, et chaque fois la même et enfantine expression, d'un romanesque si banal de pensionnaire, avait pris le cœur du jeune homme, comme si une main, la petite main qui avait tracé ces caractères, le lui eût physiquement serré... Ces trois enveloppes, Favanne les avait ouvertes, des larmes dans les yeux. Ses lèvres s'étaient posées sur l'écriture et sur l'adresse, en implorant le pardon de l'Ange qui lui envoyait ainsi une preuve de sa vérité d'âme. Cette fidélité de l'amie absente, cette délicate pudeur, quelle réponse aux infâmes soupçons de coquetterie et
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de légèreté qu'il avait pu admettre un instant sous le coup de la parole du père ! Et il s'était repris à croire, à espérer, à vouloir. Il avait commencé à exécuter ce programme d'un acharné travail, qui était celui de ses mystérieuses fiançailles, et de quelle naïve et juvénile manière! Ayant besoin d'un succès immédiat, ne s'était-il pas avisé de concourir à l'un des grands prix de l'Institut, avec un mémoire sur Y Histoire de l'esprit colonisateur en France'! S'attaquer à un pareil sujet pour conquérir une Clémentine deRévigny ! O folie! ô sottise! Le leader républicain de 1896 en haussait les épaules, et cependant quoi qu'il en eût, rien au monde ne l'attendrissait comme l'image du fervent et romanesque travailleur de 1881, qui levé à quatre heures, allumait sa lampe, son feu, préparait son café noir et se mettait à écrire après avoir indéfiniment contemplé les pauvres corolles séchées dans leurs enveloppes italiennes et les trois petites phrases anglaises — tout son trésor. O folie ! l' avait-il aimée, sa fiancée idéale? O sottise! Avait-il assez tendrement escompté en pensée le bonheur à venir, les jours de triomphe où il lui raconterait ses exaltations secrètes, sa lutte solitaire d'aujourd'hui? Ces rudes séances de travail se prolongeaient jusqu'à dix heures. De dix heures à midi, il donnait ses répétitions de droit. D'une heure à quatre, il était à la Bibliothèque nationale. A quatre heures, une
répétition encore. Le temps de prendre le plus frugal dîner dans un restaurant d'étudiants avant l'arrivée des habitués, le travail recommençait jusqu'à dix heures, et, avant le sommeil, s-a pensée évoquait le fantôme de l'absente pour lui demander religieusement :
— « Es-tu contente de moi? Ai-je tenu ma promesse de fidélité pieuse? T'ai -je bien aimée?.. . »
Cette fièvre de travail et d'espérance durait depuis trois mois, lorsqu'en rentrant de la Bibliothèque, Favanne avait trouvé une nouvelle lettre de Clémentine, au timbre de Paris. Les Révigny étaient revenus. Quand le jeune homme eut déchiré l'enveloppe de ses mains frémissantes, il vit qu'elle ne contenait aucune fleur séchée, et, cette fois, la feuille portait plusieurs lignes. Il put y lire : <» Si vous ne m'avez pas oubliée, venez demain matin, Mardi, à dix heures et demie, au Bois, dans L'allée en face de la Muette. » Ces mots avaient été tracés, comme les autres, sans signature, d'un crayon si nerveusement appuyé que la pointe en avait cassé sur Y M Am Mardi. Le papier, déchiré à même un bloc-notes, trahissait la hâte. Que ces signes de l'étroite surveillance où vivait Clémentine avaient ému l'amoureux! Comme, à l'idée du danger qu'elle courait en lui donnant ce rendez-vous, il l'avait adorée de cette
généreuse preuve d'amour! Gomme il avait compté les heures, les minutes, couché dans son lit, ne pouvant pas dormir, et les sonneries des couvents ou des collèges épars sur la montagne Sainte-Geneviève lui arrivaient, dans le vaste silence nocturne, comme une musique divine! Avec quelle angoisse il avait regardé le ciel au matin, et constaté — avec quelle joie, — qu'à peine une légère vapeur floconnait sur le pâle azur! Que son pied était léger par cette jolie matinée de printemps, lorsque, dès huit heures, il était parti du côté d' Auteuil ! Il lui semblait être encore sur cette route de songe, et qu'il écoutait de nouveau les dalles de la place du Panthéon sonner sous son pas, et qu'il respirait le parfum des lilas fleuris du Luxembourg, et qu'il revoyait le glorieux rayonnement du dôme doré des Invalides, le flot verdàtre de la Seine, les premières verdures du Trocadéro, les noirs cyprès du petit cimetière de Passy érigés par-dessus leur mur en contre-haut, enfin les statues du jardin de la Muette, blanches sur leur piédestal, et ce coin d'allée où, après une longue heure d'attente, Clémentine lui était apparue...
Elle marchait vite, accompagnée dune femme de chambre que Favanne n'avait jamais vue. A quelque distance, une victoria immobile se dessinait derrière les arbres, celle de la jeune fille,
qui fit signe à son ami, avec la main, de ne pas . l'aborder encore. Ce fut seulement après dix minutes, et dans une contre-allée parallèle à une route cavalière, qu'elle s'arrêta pour l'attendre. Il l'avait suivie, admirant sa taille fine, la grâce de son pied, l'or de ses cheveux, ses souples mouvements. Elle portait un costume de drap gris avec une jaquette noire à demi ajustée où se devinait sa svelte cambrure, et, quand elle se retourna, son chapeau avancé mit sur le haut de son visage comme une barre d'ombre, dans laquelle ses beaux yeux bleus brillaient d'une lueur magique. Sa voilette se soulevait doucement sous son souffle que cette marche rapide faisait plus court, et elle dit de sa voix qui, naturellement basse, s'étouffait encore par ce léger halètement :
— « Ah ! Je savais bien que vous ne m'aviez pas oubliée et que vous viendriez. Merci. . . » Puis rieuse : « Vous n'avez pas compris pourquoi je vous ai fait signe de ne pas me parier tout à l'heure? C'est que je ne suis pas sûre du cocher, au lieu qu'Emma... " Et, comme les deux jeunes gens étaient à quelques pas déjà, en avant de la femme de chambre qui se laissait complaisamment devancer : « Vous voyez, c'est comme si nous étions seuls... Avec mon ancienne gouvernante, c'eût été de même. Mon père l'a renvoyée le jour qu'il nous a surpris. Il s'est défié d'elle.
Ah ! Si je l'avais gardée, vous auriez pu m'écrire. Je la tenais par une intrigue dont j'avais la preuve... Emma est toute nouvelle. Mais c'est une bonne fille. Avec quelques cadeaux, j'en fais tout ce que je veux. C'est elle qui a mis ma lettre à la poste, hier... Ainsi, n avait-elle continué en regardant Michel, après un silence, « c'est bien vrai? Vous m'aimez toujours? »
Cette dernière petite phrase prononcée d'un accent câlin, avec un joli avancement de tète questionneur et intimidé, avait été très douce au jeune homme, d'autant plus douce que ce commencement d'entretien lui infligeait une impression pénible. L'affreux jugement porté par M. de Révigny sur sa fille venait de se représenter devant sa pensée, d'une façon presque insupportable, à constater avec quelle aisance cette enfant de dix- neuf ans manœuvrait les complicités des inférieurs. Ainsi s'expliquait le manque de surveillance qui lui avait permis les longues visites dans la bibliothèque, durant les séances de travail de Fa vanne. Elle « tenait» sa gouvernante d'alors, comme elle avait dit, ce qui supposait une initiation de son jeune esprit à quelque malpropre aventure. Elle faisait de sa femme de chambre « ce qu'elle voulait, a avaitelle dit encore, « avec des cadeaux, » ce qui constituait un peu scrupuleux marchandage de
conscience. L'amoureux avait entrevu ces tristes vérités dans un éclair. Puis, aussitôt, la voix chérie, la frémissante et caressante voix, avait eu raison de cet instinctif froissement et il avait répondu :
— « Est-ce qu'on cesse jamais d'aimer, quand on aime véritablement? Mais, depuis que nous avons été séparés, je n'ai pas eu une pensée qui ne fût à vous, pas une... Vous attendre, vous regretter, vous espérer, ça été toute ma vie. Je ne savais rien de vous, sinon que vous voyagiez dans cette belle Italie d'où vous m'avez envoyé des fleurs... De regarder ces fleurs, de les respirer, de songer que vos mains les avaient touchées, que vos yeux s'y étaient posés, cela suffisait pour me redonner chaque matin le courage dont j'avais besoin... Et je reprenais le travail qui devait me rapprocher de vous, avec la certitude qu'une minute arriverait où je serais payé au centuple de ce que j'avais souffert... Que je vous aime, mon Dieu ! Que je vous aime! »
Il parlait ainsi, et elle l'écoutait en fermante demi ses paupières, comme si la chaude spontanéité du sentiment qu'elle inspirait à ce jeune homme, bien différent de ceux de son monde, caressait en elle une place infiniment profonde et voluptueuse. Autour d'eux c'était, sous le ciel délicatement pâle de cette matinée, le gracieux éveil du coquet printemps parisien. Les feuilles
vertes se dépliaient, tendrement, frileusement, sur la grêle armature des branches, noires encore de l'hiver récent. Des fleurs pointaient dans les fourrés, parmi les herbes déjà hautes. Parfois des cavaliers passaient, au petit galop de leurs montures, dans l'allée centrale dont les amoureux étaient séparés par un rideau de jeunes arbres. Le souffle rude des chevaux s'accompagnait du bruit sourd des sabots sur la terre défoncée. Des voix et des rires éclataient, deux ou trois silhouettes d'hommes et de femmes défilaient, rapides, et aussitôt le bois retombait à son charme d'idyllique solitude. On n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux, le soupir du vent dans les ramures et les paroles de Favanne qui racontait sa vie de ces trois derniers mois à Clémentine... Était- il possible qu'elle ne l'eût attiré sur ce chemin de bonheur et d'extase que pour se jouer de lui si cruellement et si gratuitement? Oui. Pourquoi ces yeux attendris, ces rougeurs, cette joie évidente si elle ne l'aimait pas? Pourquoi, si elle ne l'aimait pas, lui avaitelle répondu par des confidences semblables, racontant sa vie, elle aussi, et qu'elle avait tant songé à lui, tant de fois souhaité de le revoir et qu'il n'eût pas changé?... Si elle ne l'aimait pas, pourquoi lui avait-elle donné un autre rendezvous à la même place pour un des matins de la semaine suivante, puis pour un troisième, pour
un quatrième?... Les images se juxtaposaient pour Favanne les unes sur les autres. Ce qu'il en retrouvait dans sa mémoire, c'était toujours ce clair et doux azur printanier, ces claires et douces verdures des premières frondaisons et les claires et douces prunelles de son amie, quand il s'approchait d'elle dans la petite contre-allée, et c'étaient aussi des phrases de sa claire et douce voix, l'interrogeant, lui demandant : « Qu'avezvous fait depuis que vous m'avez vue?... M'avezvous bien aimée?... » Et de nouveau, quand il répondait par des protestations qui lui venaient du plus profond de son cœur, les paupières de l'étrange fille se fermaient à demi , sa bouche s'entr'ouvrait, une expression de délice animait son visage, et elle lui disait : «Encore!... Encore!... » Ah! pourquoi, si elle ne l'aimait pas?
Mais si elle l'avait aimé, aurait-elle jamais proféré d'autres paroles, les infâmes et inoubliables paroles qui étaient venues tout d'un coup démontrer à l'amoureux, d'une façon si cruellement inattendue, combien M. de Révigny avait eu raison? Aurait-elle terminé sur ce coup terrible, leur innocente, leur pure idylle, durant laquelle il n'avait pas une seule fois pris un autre baiser à celle qu'il considérait comme son idéale fiancée! Et il revoyait son arrivée, à lui, à ce rendez-vous, — exactement le cinquième,
— et son arrivée à elle, un peu en retard. Elle avait ce jour-là une robe en serge bleue, dont le corsage moulait sa fine taille. Sous son petit chapeau de paille rond, un voile blanc lui enveloppait tout le visage, et à travers la gaze ses yeux brillaient d'un éclat singulier d'inquiétude et de volonté. Dès l'abord, Michel remarqua cet étrange regard. C'était comme si elle eût projeté toute sa force intérieure par ces prunelles d'un bleu sombre, pour le pénétrer d'un magnétisme, d'une suggestion. Il n'avait pu, après les premiers propos échangés, se retenir de la questionner. Et, après avoir répondu évasivement, elle avait fini par lui dire :
— « C'est vrai, j'ai une grave nouvelle à vous annoncer. Je n'ai pas voulu que vous l'apprissiez par une autre personne. . . »
— « Une nouvelle"? Mais laquelle? » avait-il interrogé, plus surpris encore par l'étrange ambiguïté de son frémissant sourire que par la phrase elle-même.
— « Je veux que vous me répétiez que vous m'aimez et que vous m'aimerez toujours, quoi <ju il arrive, » avait-elle insisté.
— « Quoiqu'il arrive, soyez-en sûre, " avait-il répondu, en soulignant lui aussi ces trois mots. Ou ils y faisaient tenir tous deux de choses différentes : lui, son appréhension que M. de Révi- ;;ny ne les séparât de nouveau et son serment de
fidélité, — et elle!... Et il avait ajouté : « Mais pourquoi cette demande et ce doute? »
— « A. cause de la lettre que vous m'avez écrite, » avait repris Clémentine avec hésitation, « ... trois jours avant la scène avec mon père..
Vous vous la rappelez!... » C'était la première allusion qu'elle faisait à cette demande de s'engager à lui. Le jeune homme, lui non plus, n'avait jamais reparlé, et à quoi bon? N'était-ce pas une promesse d'être son épouse que ces rendez-vous, que cette intimité, que toute cette tendresse qu'elle lui montrait? Et elle insista : « Vous vous rappelez aussi que je n'ai pas répondu à la demande que vous m'y faisiez? »
— « Celle de m'accepter pour fiancé? » avait balbutié Favanne. D'un geste ému, cette fine tête fit signe que c'était bien à cela qu'elle faisait allusion. Michel sentit soudain son cœur s'arrêter de battre, sa ftorge se serrer, le point intime de son être tressaillir, dans l'attente des mots que cette palpitante et nerveuse bouche allait prononcer. Quels allaient-ils être? Il ne le soupçonnait pas, mais il prévoyait quelque catastrophe, — ah ! pas celle-là, pas celle-là ! . . .
— « Il ne faut plus penser à ce rêve, » avait dit Clémentine. « J'en ai reparlé à mon père. Il ne consentira jamais à mon mariage avec vous. Jamais... Et moi, » et sa voix s'était faite plus caressante — ô perfidie! — pour proférer cet
arrêt de mort du bonheur de celui qui l'aimait tant... — ô cruauté ! — « et moi, je ne peux pas vivre plus longtemps à la maison. Je ne veux pas. Je suis trop malheureuse. Il faut que je m'en aille, il le faut, coûte que coule. Et j'ai pris le seul parti que je pouvais prendre. »
— « C'est-à-dire?... » avait interrogé Michel d'une voix brisée d'émotion. A peine s'il avait eu la force d'articuler ces quatre syllabes. Il s'attendait qu'elle allait lui demander de fuir ensemble, et s'il était prêt à prendre toute sa vie , à donner toute la sienne , et voici qu'il entendit, il entendait encore, après tant d'années, cette adorable bouche répondre à sa question cette phrase dite si vite et si bas! Elle lui entra dans le cœur comme une lame de couteau, déchirante et glacée :
— h C'est-à-dire que je vais me marier. »
Ces mots étaient si fantastiques dans les circonstances où se trouvaient Clémentine et Favanne ; avoir choisi ce rendez-vous pour l'annonce d'une pareille nouvelle était une si gratuite dureté ; il y avait entre ce détour subit de leur entretien et son commencement un contraste si fou, si monstrueux presque; l'annonce de ce prochain mariage sur ces lèvres de jeune fille qui , tout à l'heure , imploraient un serment d'amour, représentait une si effrayante inconscience, une anomalie si déroutante de sentiment,
que Michel resta une minute sans pouvoir parler. Tout d'un coup la mémoire lui revint, de la terrible scène avec M. de Révigny, à laquelle Clémentine faisait allusion, de l'accusation portée par le père, de la ruse qu'il avait dénoncée : cette idée d'arracher son consentement à une autre union en se compromettant et rendant la surveillance trop difficile!... Et, pensant tout haut, le jeune homme s'écria :
— « Vous vous mariez? Vous vous mariez? Ce n'est pas M. de Miossens que vous épousez, n'estce pas? Affirmez-moi que ce n'est pas lui... »
— « C'est lui, » répondit la jeune fille, « comment savez-vous son nom? "
Ce que Favanne avait dit alors, quelles paroles il avait proférées à son tour, de supplication éperdue, puis de colère. — comment il en était arrivé à répéter toute sa conversation avec Révigny et l'effroi de la jeune fille, puis l'accent qu'elle avait eu pour lui répondre... « Vous ne m'aimez pas! vous ne m'aimez pas... » — comment il était rentré après cet horrible entretien, — il ne se rappelait plus ce détail de son agonie. Il savait seulement qu'à partir de la seconde où Clémentine avait prononcé ce nom de Miossens, une douleur trop aiguë l'avait littéralement rendu fou. Il la revovait, secouant sa blonde tète, tandis qu'il s'abandonnait, en lui répondant, à toute la frénésie de son indignation. Il l'entendait répé-
tant cette phrase qui avait fini de le porter à un délire de fureur : « Ah! Ce n'est pas ce que j'attendais de vous... » Oui, elle avait osé lui adresser ce reproche, elle qui venait de lui annoncer son mariage avec ce raffinement dans le cynisme! C'était cela : cet étonnement, ce chagrin plutôt de la jeune fille devant sa révolte, qui avait le plus cruellement atteint Favannc. Il se souvenait qu à un moment il lavait quittée en lui disant : « Adieu, je ne vous reverrai plus de ma vie, •> et qu'elle avait balbutié, comme folle, d'une voix défaillante : « Adieu? Est-ce possible!... » et il s'était en allé. Il ne s'était pas retourné. Il avait cru entendre ses petits pieds courir après lui. Sauvagement alors, il s'était jeté dans un fourré, fuyant et cet entretien et cette douleur, et surtout cette monstruosité sentimentale dont elle avait voulu le rendre complice — - par quelle fantaisie corrompue? Depuis, chaque fois qu'il avait pensé à l'inexplicable cruauté de cette entrevue, ce même frisson d'horreur l'avait toujours saisi à se demander : « Pourquoi?. . . » Il se le demandait ce soir encore, à mesure qu'il se représentait* point par point, cette scène d'une dépravation morale d'autant plus inintelligible que Clémentine, visiblement, n'yjouaitpas une comédie. Non. Elle était sincère à sa façon dans la plus singulière et la plus détestable complication d'àme. Si elle n'avait pas désiré sincèrement être aimée de
Favanne, si elle n'avait pas trouvé à la sensation du trouble passionné où elle le jetait une sorte de plaisir égoïste, pervers, mais véritable, tout de même, est-ce qu'elle se serait donné la peine de se faire courtiser par lui, de lui envoyer des fleurs durant son voyage, de lui fixer ce rendezvous, de l'écouter avec ces yeux? Est-ce qu'elle aurait trouvé cet accent pour lui dire : — « Aimezmoi, je veux que vous me répétiez que vous m'aimez!... » Et de la même voix, au cours d'un de ces rendez-vous qui par eux seuls étaient un engagement, ce mariage annoncé, cette exigence qu'il acceptât cette hideuse chose en continuant de l'aimer! Et puis, depuis qu'il s'était ainsi refusé à ce rôle abject de l'amoureux pauvre, que l'on se garde, à côté du riche époux, comme un «jouet » sentimental, — plus une ligne non pas même de remords, mais de regret, mais de souvenir. Plus rien que l'annonce du mariage lue dans un journal avec la liste magnifique des cadeaux et le défilé des invités. C'était à cela pourtant qu'il avait été sacrifié et de quelle manière! Combien M. de Révigny avait eu raison dans son mépris pour une nature capable, spontanément, instinctivement, de pareilles difformités dans sa façon de sentir!...
Telles étaient les images qui se pressaient dans la mémoire du ministre d'hier et de demain, tandis qu'il regagnait le modeste appartement du boulevard de la Saussaye où il vivait depuis dix ans déjà. Ces visions s'étaient faites si présentes qu'il était arrivé devant sa porte sans s'apercevoir de la distance ainsi franchie. Cet ambitieux avait compris que par ce temps de parvenus et de tripoteurs, la simplicité des mœurs est une force. Il n'y avait d'ailleurs pas de mérite, n'ayant jamais aimé le luxe. Tout son personnel consistait en un vieux ménage dont l'homme était promu à la dignité de valet de chambre, et la femme à celle de gouvernante, quand le maître montait au pouvoir. Quand il en tombait, ils redevenaient, lui un domestique à tout faire, elle une modeste cuisinière. Ils l'attendaient ce soir-là comme d'habitude, ayant allumé le feu dans îe cabinet de travail, où la calme lueur de deux lampes éclairait les casiers remplis de livres et de dossiers, la large table encombrée de notes et de rapports. Dînait-il dehors, Favanne réparait le
temps perdu dans le monde en prolongeant jusqu'à des deux et trois heures du matin sa laborieuse veillée. Cette fois, lorsqu'il se retrouva seul devant ce bureau de politicien, il ne se sentit pas le courage de dépouiller les lettres d'électeurs et les rapports parlementaires. Trop de ses souvenirs avaient été remués trop profondément, et, surtouf, il était trop épouvanté de ce qu'il découvrait en lui après tant d'années, de cet intérêt soudain réveillé avec une irrésistible force pour cette créature qui n'avait été, au demeurant, qu'un épisode lointain et passager de sa première jeunesse. Non! Voici qu'il constatait, une fois de plus, cette anomalie, aussi étrange que jadis la conduite de Clémentine à son égard : cette enfant, rencontrée au mois de décembre 1880, avec laquelle il avait ébauché ce roman, avorté dès le printemps suivant; cette coquette qui s'était amusée à se faire aimer de lui, en préparant son mariage avec un autre, et probablement par le plus infâme des calculs; cette digne fille d'une mère galante et qui, à dix-neuf ans, avait pu se Sancer avec Miossens, tandis qu'elle lui donnait des rendez-vous, à lui Favanne. Hé bien! elle avait été, non pas un épisode de sa jeunesse, mais toute sa jeunesse. Elle l'était encore en 1896. Que de causes secrètes et fatales avaient conspiré à produire cet effet : la sécheresse de la vie toute en ambitions actives
qu'il menait depuis lors et au cours de laquelle il n'avait littéralement plus eu le temps d'aimer, l'exceptionnelle intensité de cette première souffrance, l'énigme même de ce caractère auquel il avait trop pensé, la souveraine élégance enfin, la finesse exquise, la rare beauté de cette demi- Slave, son contraste avec les vulgaires rencontres de sensualité qui représentaient la femme dans cette dure existence d'homme d'Etat plébéien et pauvre. Ces motifs, Fa van ne ne s'en rendait pas compte. Il ne pouvait pas douter du résultat. Lorsqu'il avait subitement aperçu Mme de Miossens à l'hôtel du Gouldrai et qu'il l'avait reconnue, il avait cru d'abord n'éprouver pour elle qu'un sentiment de curiosité. Il avait demandé à un des habitués de la maison, comme distraitement :
— « C'est bien Mme de Miossens, cette jolie femme, en blanc?. . . Où donc est son mari? »
— « Pas ici puisqu'elle y est, » avait répondu gaiement son interlocuteur. « C'est un de nos ménages les plus parisiens... »
Favanne n'avait pas insisté, de peur d'en apprendre davantage. Étant donné la conduite de Clémentine avec lui, quand elle n'avait pas vingt ans, il devinait trop qu'une telle jeune fille ne pouvait pas être devenue une honnête femme. Ii appréhendait de le savoir positivement. A quel degré cette créature restait dangereuse pour lui,
ce simple frémissement devant une révélation possible de ses fautes aurait dû l'en avertir. Il s'était dit ce que se disent tous les amoureux qui se croient guéris : « Il y a si longtemps!... » et s'il n'avait interrogé personne sur la jeune comtesse, il l'avait observée. Il l'avait vue causer avec l'un, causer avec l'autre, sans l'aborder luimême, puis, à un moment, dès ce premier soir, à l'approche d'un certain personnage, il avait constaté l'altération soudaine de tout ce délicat visage, demeuré si fin, si jeune, si pareil par le sourire, et dans l'expression des yeux, au cher et décevant fantôme d'autrefois. Il avait vu la terreur de Clémentine quand Videville la saluait. Par une divination d'antipathie, Favanne avait aussitôt éprouvé contre celui qui paraissait émouvoir ainsi son ancienne amie, une haine dont la vivacité l'étonna lui-même. Il avait demandé le nom de cet inconnu. Pas un mot ne lui avait été dit qui pût lui révéler quels bruits couraient sur la liaison de Mme de Miossens avec Videville. C'est une des vingt franc-maçonneries du vrai monde que le silence devant un étranger sur des faits de cette sorte, fussent-ils de notoriété quasi publique. Ajoutons que, sachant jouer de sa physionomie virginale comme elle en jouait, Clémentine déconcertait les plus justifiées médisances. Mais Favanne n'avait pas eu besoin d'être initié à la chronique parlée des clubs et des salons
pour comprendre que les rapports de ces deux êtres, l'un avec l'autre, cachaient un mystère. Il s'était dit :
— « Qu'est-ce que cela me fait?... Mariée comme elle l'a été, avec le sang de sa mère dans les veines, elle a des aventures. En voilà un des héros... »
Et puis il n'était revenu à l'hôtel du Couldrai une seconde et une troisième fois, dans ces qnelques semaines, que pour étudier de plus près ce mystère « qui ne lui faisait rien » . Il l'avait constaté de nouveau à n'en pouvoir plus douter. Car Clémentine et Videville s'étaient trouvés, eux aussi, chez Mme du Couldrai, dans ces deux soirées. À la seconde, ayant rencontré le regard de la jeune femme fixé sur lui, Favanne avait dû la saluer, lui aussi. A la troisième, la sensation de la terreur dont il la voyait saisie l'avait emporté sur toute fierté, sur tout bon sens, et il était allé droit vers elle, lui tenir l'insensé discours auquel elle avait répondu si gracieusement, si coquettement aussi, puisque d'entendre sa voix, et d'être prié à venir chez elle de cette façon avait jeté « l'énergique leader » , le « courageux athlète » , comme l'appelaient les journaux de son parti, dans cette crise de souvenirs et de regrets, d'appréhensions et d'incertitudes.
— « Non, je n'irai pas chez elle!... » C'est
sur cette phrase à haute voix, que cet homme malheureux reprit les papiers épars à même le bureau où il s'était accoudé pour prolonger sa méditation bien avant dans la nuit. Il commença de décacheter son courrier du soir et il trouva une lettre qui le fit, malgré lui, sourire. Lorsqu'il avait, dans le salon de l'hôtel du Couldrai, quelques heures plus tôt, marché droit à Mme de Miossens pour lui offrir sa protection, à la manière d'un chevalier de légende, son projet n'était pas très net dans son esprit. Pourtant, lui aussi, comme le subtil et madré Miraut, auquel il ne ressemblait guère, il avait eu devant Videville la vague intuition d'un chantage sentimental exercé sur Clémentine, sans doute au moyen de quelque correspondance. En qualité d'ancien ministre de l'intérieur, il avait pensé aussitôt au seul moyen pour arrêter de telles manœuvres, à une démarche auprès de la préfecture de police. C'était le sens de sa proposition, presque extravagante dans sa forme et que la jeune comtesse avait accueillie avec une légèreté soudain toute rassurée, toute frivole et gaiement railleuse.
— « Que serais-je devenu, » songea Favanne, « si elle avait eu vraiment besoin de moi et si je lui avais promis l'appui de Lardin?... »
La lettre qui inspirait au politicien cette ironique réflexion, en le rappelant à la réalité de sa
vie quotidienne et présente, émanait d'un de ses collègues, le plus important avec lui des membres du précédent cabinet, son rival en éloquence et pourtant son ami : Martial Parcellier. Il y donnait rendez-vous à Favanne pour le lendemain à deux heures, en insistant afin que celui-ci fût exact, à tout prix. Une petite note découpée dans un journal du soir et jointe à la lettre expliquait cette insistance. Parcellier l'avait soulignée au crayon rouge, en écrivant en marge : « Cela dit tout. » Il s'agissait d'une très importante et très véreuse affaire de concession dans une colonie, sur laquelle Favanne et ses amis étaient convenus d'interpeller le gouvernement. Ils avaient décidé de choisir le moment où une campagne s'ouvrirait à ce sujet dans la presse pour provoquer eux-mêmes une explication publique. Ils comptaient que le scandale serait énorme et Toc casion bonne pour revenir aux affaires. La réunion chez Parcellier allait être le prologue de l'attaque.
— « Le moment eut été bien choisi, » se dit encore l'ambitieux, « pour demander une faveur à Y aller ego de Dufresne. »
Dufresne était le ministre de l'intérieur qui avait remplacé Michel place Beauvau et l'intime en effet de Lardin, le préfet de police actuel. Et voici que, subitement, rien qu'à regarder de nouveau la signature du sec et impérieux Parcellier,
la salle du Palais-Bourbon se peignit devant les yeux de Fa vanne. Toute son existence présente, la vraie, reflua du coup à son cerveau. L'hallucination rétrospective où il s'abimait depuis des heures fut dissipée. Ce fut le souffle invisible qui passe sur les paupières de l'hypnotisé. Il répéta :
— « Non, je n'irai pas chez Clémentine!... » et quand il se mit au lit, la politique l'avait repris, du moins, il voulait qu'elle l'eût repris et tout entier. Il s'efforça de s'endormir en substituant à l'image perfide et délicieuse de Mme de Miossens, celle, beaucoup moins jolie, mais plus réconfortante pour son courage, des compagnons de lutte que l'on appelait tantôt le groupe Parcellier , tantôt le groupe Favanne . Il y réussit presque, tant il s'était dressé, depuis des années, à dompter ses nerfs et à gouverner son cerveau comme un cavalier gouverne son cheval. Hélas! c'était justement cet abus de l'activité volontaire qu'il avait payé cette soirée-ci et qu'il allait payer le lendemain par une irrésistible, une invraisemblable et pourtant trop naturelle poussée d'émotion romanesque.
Ce lendemain pourtant ne s'annonçait guère comme devant laisser une place à l'amoureux à côté du professionnel. C'était le jour où, de huit heures à midi, une fois par semaine, Favanne
recevait ses électeurs. Il s'était fixé à Neuilly dix ans auparavant, pour deux motifs : assurer plus de tranquillité à son travail, et s'y tailler un fief parlementaire. Depuis huit ans qu'il représentait l'arrondissement, il entretenait, en effet, des relations personnelles avec quantité de petites gens, qui venaient chaque dimanche, sous prétexte d'intérêts électoraux, le consulter sur des affaires de famille. La nécessité d'écouter en détail vingt confidences domestiques et d'y répondre avec précision ne permit au député populaire aucune rechute dans le sentimentalisme. Le dernier visiteur s'étant attardé, il ne put se mettre à table que vers une heure moins le quart, — le temps de manger à la hâte un déjeuner réchauffé, de parcourir les journaux du matin et d'aller à la réunion organisée chez Parcellier. Michel en était au milieu de ce frugal repas, rendu plus hâtif par l'approche de ce rendezvous, lorsqu'un coup de sonnette fit bougonner le fidèle valet de chambre : « j'avais pourtant bien donné la consigne de ne laisser monter personne... » Il alla ouvrir, et, après une minute d'altercation, il reparut tenant une lettre :
— « C'est un homme, » continua-t-il, avec une mine plus irritée encore, « qui voulait remettre cela à monsieur en mains propres... Il attend la réponse... Ils feront périr monsieur de ne pas le laisser seulement manger tranquille...
248 COMPI ICATIONS SENTIMENTALES
Ça ne presse pourtant pas à la minute leurs
bureaux de tabac »
Si le vieil homme n'avait pas été trop occupé à maudire les importuns, de sa bouche sans dents qui donnait un pli terrible de dogue hargneux à la plus bonasse des physionomies, il aurait pu voir « son monsieur » , comme il disait familièrement, changer de couleur dès le premier regard jeté sur l'enveloppe. Michel reconnaissait l'écriture de Clémentine, cette écriture contemplée autrefois avec tant d'idolâtrie sur des enveloppes pareilles, — pas beaucoup, puisque les messages reçus ainsi étaient juste au nombre de quatre, et que celui-ci faisait le cinquième. Oui, c'étaient bien toujours les mêmes caractères, nerveux et sinueux à la fois, élégants et un peu enfantins, jetés et retenus tout ensemble, et qui lui ressemblaient, — qui avaient l'air de lui ressembler. Et c'était aussi le même art de choisir, qu'elle écrivit ou qu'elle parlât, précisément les mots les plus capables de troubler profondément l'homme à qui elle s'adressait. Que de choses n'avait-elle pas su mettre dans ce billet, qui n'avait pourtant que quelques lignes et quelle n'avait même pu commencer par une appellation quelconque, tant les rapports étaient indéfinissables entre elle et son ancien ami.
L 1NCTILE SCIENCE 2-V9
Dimanche matin.
]rous m'avez dit hier que si j'avais besoin de vous, je vous trouverais . Nous n'étions pas dans des conditions ou je pusse vous répondre. Mais c'est vrai, votre sympathie, puisque vous voulez bien in en garder un peu, a deviné juste. Peut-être depend-il de vous de me rendre un grand, un très grand, service. Je n'aurais pas osé vous demander votre appui, si vous ne me laviez pas offert, et pourtant voici bien longtemps que je désire vous revoir et causer avec vous. Je suis tentée de me réjouir du souci prêtent dont j'ai à vous entretenir, puisqu'il me donne cette occasion tant désirée. Si vous venez à deux heures aujourd'hui, vous me trouverez seule. Venez. Quand vous saurez ce qui se passe, vous comprendrez que j'aie insisté. Chaque instant qui s'écoule peut être fatal à votre toujours amie, qui nest ni plus heureuse ni plus ménagée qu'au temps où elle vous a rencontré.
P. -S. — J'habite toujours l'hôtel du faubourg Saint-Honoré . Même maison, même prison.
Michel Favanne lut et relut ces quelques lignes. Il -exhalait de la feuille où s'étaient posés les
doigts de Clémentine une senteur presque imperceptible. Il reconnut la fraîcheur douce du lilqs de Perse, le parfum dont elle se servait déjà autrefois. Elle lui en avait donné un petit flacon, à l'époque des visites à l'hôtel de Révigny auxquelles le billet faisait une si timide, une si nostalgique allusion. Ce que cette écriture et ces phrases n'auraient peut-être pas obtenu, la fine suggestion de ce lointain arôme allait l'obtenir. Magiquement, invinciblement, la porte du passé venait de tourner à nouveau sur ses gonds. Michel demanda une plume, du papier et de l'encre. À peine s'il hésita deux minutes : le temps de respirer derechef le relent tentateur qui lui rendait si présents les troubles obscurs et passionnés de sa sensualité de jadis, quand la jeune fille le frôlait de sa robe, de son bras, de sa main et qu'il respirait sa jeunesse dans ce délicieux parfum. Puis de cette plume qui demain peut-être, si la campagne machinée par le groupe Parcellier réussissait, parapherait des décrets place Beauvau, il griffonna deux billets, coup sur coup, fiévreusement. L'un était adressé audit Parcellier, et Michel s'y excusait de ne pouvoir assister à la réunion de l'aprèsmidi, sous le prétexte d'une affaire inattendue, impossible à remettre. Et l'autre portait en suscri ption : « A Madame la comtesse de Miossens, en son hôtel... » Et c'était une promesse d'être, à deux heures, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Depuis qu'il y a des amoureux et qui cèdent à l'appel de celle qu'ils aiment, contre leur conscience, contre leurs intérêts, contre leur dignité, un même phénomène se produit, dont l'ironie a de tout temps excité la verve des poètes comiques : jamais un homme ne juge plus sévèrement, plus lucidement, une femme dans sa pensée qu'à l'heure où il lui cède plus lâchement dans Tordre de l'action. Pendant qu'un mauvais fiacre de banlieue le conduisait du boulevard de la Saussaye au faubourg Saint-Honoré, Favanne n'échappait pas à la loi commune et il prononçait en esprit contre Clémentine le plus mérité, le mieux établi des réquisitoires :
— b Je suis curieux tout de même, » se disaitil, « d'apprendre la nature du service qu'elle va me demander. S'il s'agit de la démarche auprès du préfet de police, à laquelle j'avais pensé, c'est impossible aujourd'hui et toute la semaine... Si Dufresne tombe, Lardin tombe avec lui. . . Il faut au moins le temps d'en nommer un autre... Mais peut-il s'agir de cela? Pourtant mes yeux ne m'ont pas trompé : chaque fois que ce Videville s'approchait d'elle, son malaise faisait mal à voir. Elle en avait peur. . . Et pourquoi une femme de son rang a-t-elle peur d'un homme? Parce qu'il a le moyen de la perdre. Et il ne peut avoir le moyen de la perdre que s'il a été ou son amant ou le confident de son amant... Son amant? Et
c'est à moi qu'elle demanderait de la sauver d'un amant"?... Ce serait encore plus affreux que ce qu'elle a fait autrefois ! . . . Mais non. La chose est sans doute beaucoup plus simple. Elle a des difficultés avec son mari, et elle s'imagine que ma protection pourra l'aider dans quelque démarche. Laquelle?... Il s'agit d'un divorce, peut-être?... Ce qu'il y a de certain, c'est que nous n'aurions jamais dû. ni elle m'écrire, ni moi seulement la saluer, après ce qui s'est passé entre nous... Enfin, je saurai le mot de l'énigme. Il faudra qu'elle m'explique sa conduite d'alors. Je ne suis plus le petit jeune homme d'il y a quinze ans. Je trouverai bien le moyen de lui faire dire le vrai motif qui l'a poussée, si jeune, à jouer avec moi si cruellement... Je saurai pourquoi elle m'a fait si mal! Quelle ironie! Je le saurai aujourd'hui que je suis bien étrangère ces misères! Voulaitelle réellement, à cette époque, forcer la main à son père, comme il l'en accusait, faire surprendre par lui son intrigue avec moi, pour le décider à se débarrasser d'elle en la mariant? Alors pourquoi les lettres d'Italie? Pourquoi ces rendezvous?... Avait-elle l'idée de me prendre comme amant, une fois mariée?... Avant son mariage? une turpitude semblable? une jeune fille?... Et pourquoi pas, quand cette jeune fille a pu agir comme je l'ai vue agir ! ... Et maintenant, elle me rappelle nos relations, elle ose me les rappeler
et elle trouve des mots presque tendres dans sa lettre, parce qu'elle a besoin de moi. . . C'est pour cela que je ne pouvais pas ne pas y aller. Je veux qu'elle sache ce que valait ce cœur qu'elle a bafoué... Je lui rendrai le service qu'elle me demande, si je le puis. Et ce service une fois rendu, je ne la reverrai jamais... Ce sera ma vengeance de ce qu'elle m'a fait autrefois, une noble et haute vengeance. Ce sont les seules qui soient permises contre une femme. Je l'aurai attendue quinze ans, cette vengeance, je vais l'avoir. . . »
Tous ces raisonnements, cruels ou indulgents, injustes ou magnanimes, valaient ce que valent des raisonnements. Rien que de les faire, c'était recommencer d'aimer Clémentine. Qui discute avec une femme est déjà vaincu. Favanne, en argumentant ainsi, croyait de bonne foi conduire sa pensée. Nous sommes tous pareils quand nous nous donnons des motifs pour aider simplement à ces impulsions inconscientes dont l'entraînement nous étonne nous-mêmes, tant nous connaissons peu ces ténèbres de notre être sexuel, où sommeille tour à tour et s'éveille, où s'apaise et s'exalte le plus impérieux, le plus animal à la fois et le plus spirituel de nos instincts. En réalité, Favanne, à cette heure, était de nouveau la victime d'un déplacement de personnalité sem-
blable à celui dont il avait triomphé la nuit précédente. L'admirable philosophe du Pantagruel résume dans un fantastique symbole beaucoup des contradictions soi-disant inexplicables de la vie humaine, lorsqu'il imagine cette fable des paroles gelées, puis dégelées, qui retentissent alors que les bouches dont elles émanent ont été depuis longtemps fermées par la mort. Nous portons, dans les arrière-fonds de notre âme, des mots que nous nous sommes prononcés à nousmêmes à une époque lointaine de notre jeunesse, mots grandioses ou passionnés que le destin nous a forcés de garder pour nous seuls ; par-dessous ces mots dorment des sentiments, au terme desquels nous n'avons pu aller, un Idéal que nous n'avons pu réaliser. Et voici qu'à trente-cinq ans, à quarante, à cinquante, dans la chaleur d'une émotion inattendue, ces paroles gelées, pour parler comme le conteur du seizième siècle, « fondent et sont ouïes » , ce qui veut dire en français courant, que les sentiments, jadis étouffés, se réveillent, que l'Idéal aboli se ranime. C'est surtout dans l'ordre des choses religieuses que s'observe cette reprise de l'homme nouveau par un homme ancien, qui reposait, dans l'autre, immobile et pourtant vivant. Un moraliste moderne, moins poétique et plus méprisant que le pittoresque et généreux Rabelais, compare quelque part ces vitalités tardives de nos sentiments et de
nos pensées d'autrefois aux éclosions des microbes conservés depuis des années dans des milieux défavorables et qu'une influence nouvelle féconde soudain. Si le vieux M. de Révigny avait pu, par cette après-midi de printemps, se relever de son tombeau du Père-Lachaise et revenir errer autour de sa demeure, sans aucun doute, il eût caractérisé plus brutalement encore la démarche du député de Neuilly. Il l'eût rappelé à la réalité de son âge et de sa situation. Mais quelle réalité?... Le Favanne qui descendait de voiture rue du Faubourg-Saint-Honoré, sonnait à la grande porte cochère, demandait Mme de Miossens au concierge, traversait la grande cour, entrait dans la bibliothèque, ce Favanne frémissant, nerveux, impulsif, irréfléchi, avait-il rien de commun aVec le collègue attendu chez Martial Parcellier, avec le judicieux et précis logicien, le manieur d assemblées, le futur ministre?... Paroles dégelées, — bacilles ressuscites? Il est certain que l'homme introduit par le valet de pied dans la bibliothèque, subissait, à cette minute, les mêmes émotions que l'étudiant pauvre d'il y a quinze ans, qu'il était réellement cet étudiant pauvre — sauf l'illusion et l'estime.
Clémentine était assise, quand Michel entra, devant la même table où celui-ci avait coutume de s'asseoir du temps qu'il travaillait à classer les
Mémoires de l'ancêtre, du président guillotiné. S il y avait eu quelques altérations dans l'ameublement de la pièce, elles n'étaient pas sensibles au premier regard. Les Miossens n'avaient hérité de l'hôtel que dernièrement. Ils s'étaient con- . tentés jusqu'ici de rajeunir les salles de réception et leur appartement privé. Cette bibliothèque, pas très aisée d'accès et surajoutée par caprice dans une portion des bâtiments en retour sur le jardin, était destinée à disparaître tout à fait pour laisser la place à de grandes serres. En attendant, elle demeurait intacte, inhabitée. C'était bien la première fois, depuis sa rentrée à l'hôtel après la mort de son père, que la comtesse Clémentine y passait seulement un quart d'heure. Les traces d'un nettoyage hâtif et incomplet se voyaient partout empreintes. La poussière couvrait la tranche des volumes, les tables et les verres des estampes pendues au mur. Le godet de l'encrier était vide, les plumes rouillées dans les porte-plumes et le livre pris au hasard par la jeune femme pour se donner une contenance n'avait jamais été ouvert par elle avant que le domestique fût venu annoncer M. Michel Favanne. C'était un tome quelconque d'une Histoire diplomatique de l'Europe, depuis le traité de Westphalie! Quoiqu'il fît beau et tiède au dehors, un feu brûlait dans la cheminée qui dissipait à peine l'humidité amassée dans cette vaste pièce
L'IiNUTILE SCIENCE 257
depuis le long temps qu'elle était abandonnée. Tous ces menus signes arrivèrent à la fois à l'observation suraiguisée de Favanne. La ruse était trop certaine : Clémentine le recevait là pour que les images de jadis se fissent plus abondantes, plus présentes, plus irrésistibles. Ainsi, dès la première minute, il avait de nouveau l'évidence de sa constante, de son incorrigible duplicité. 11 sentit son cœur se resserrer physiquement, et pourtant il ne pouvait se repentir d'être venu, tant la jeune femme était idéalement jolie, si pareille surtout au souvenir qu'il conservait d'elle. Elle avait choisi, pour que son teint délicat de blonde parût plus délicat encore, une robe d'un vert de myrte, en velours de chasse à petites côtes, qu'elle aurait pu porter comme jeune fille. Elle avait au cou une chaîne pour la montre, dont le fin tressage d'or et de perles suivait les lignes restées si souples de son buste. Michel lui avait vu cette chaîne autrefois, et aussi les deux petites perles sans monture, comme écloses à même les lobes transparents et fragiles de ses oreilles. Elle avait ôté ses bracelets, excepté un, une gourmette où pendaient quelques médailles antiques. Michel connaissait encore, pour les avoir maniées à ce même bracelet, sur ce même bras, dans cette même chambre, ces belles pièces d'argent, trésor amassé dans ses voyages diplomatiques par M. de Révigny, et qui
portaient, l'une la vierge casquée de Corintlie, une seconde la chouette d'Athènes, une troisième la cavale de Carthage auprès du palmier, une quatrième l'Aréthuse syracusaine coiffée de sa résille. Et quand Clémentine avança la tète avec un mouvement doux, presque câlin, pour saluer son ancien ami, l'illusion du souvenir fut si forte qu'il lui aurait pardonné beaucoup d'autres ruses et de pires, rien que pour cette vision. Passé quarante ans, on a de ces faiblesses d'attendrissement devant ce que l'on sait pourtant n'être qu'un mensonge, si pour une minute, ce mensonge nous fait revivre une heure de notre printemps à jamais fini. L'homme qui n'est plus jeune sent trop bien que dorénavant, tout dans les choses de l'amour ne sera plus pour lui que mirage. Où trouverait-il la force d'en vouloir à la femme qui s'ingénie à l'enchanter de ce mirage, surtout quand elle lui parle avec cette voix qu'avait Clémentine, si musicale, si prenante, qu'à en écouter le seul accent, on- croyait l'entendre sentir? Et même quand il sait de la façon la plus certaine que les adroites virtuoses de ces voix caressantes en jouent comme d'un instrument, qu'un cœur vieillissant a tôt fait de se laisser de nouveau séduire à leur sortilège !
— « Vous êtes venu, » disait-elle simplement au visiteur en lui faisant signe de s'asseoir et
sans se lever elle-même de la vieille table de travail. « Merci... Je ne sais pas si vous pourrez me rendre le service que vous m'avez permis de vous demander. Mais vous m'en avez rendu un, le plus grand de tous, en me parlant comme vous m'avez parlé hier, et aujourd'hui accourant à mon premier appel. Vous m'avez fait comprendre qu'il y a des choses qui durent dans la vie, de nobles sentiments, de nobles coeurs... On a quelquefois besoin d'en avoir la preuve... »
Que répondre à un pareil accueil, même quand on suspecte à bon droit la véracité de 1' « ange meurtri par la vie » qui salue en vous le dernier des chevaliers, — « son chevalier » ? On entre dans la comédie de la pseudo-victime du sort, ne fût-ce qu'en ne la démentant pas aussitôt, et l'on cherche ses mots, comme ce grand orateur, pour finir, comme lui, par balbutier quelque phrase de politesse gauche et déconcertée :
— « C'est à moi, madame, de vous être reconnaissant pour la confiance que vous me témoignez, et si vous voulez me dire ce dont il s'agit. .. »
— « C'est une assez triste et une assez banale histoire, » répondit-elle, comme avec un effort,
« je la croyais moins pénible à vous raconter, quand vous n'étiez pas là. . . » Les martyres innocentes qui descendaient dans le cirque, devaient
avoir le sourire dont frémissait sa fine bouche. « Oui, maintenant, » continua-t-elle, « c'est très dur... Votre présence à cette place, cette chambre où rien n'a changé, où j'ai voulu que rien ne changeât jamais, ce jardin paisible, ces vieux livres, tout me rappelle trop ce qui aurait pu être, ce qui n'a pas été, par ma faute, par celle de mon âge plutôt, de mon ignorance de la vie... Ah! si l'on savait à dix-huit ans ce que Ton sait à trente ! . .. »
— « Ne parlons pas du passé, madame, je vous le demande instamment, » dit Favanne. Il avait jeté ces mots presque avec rudesse. Il n'était venu, en réalité, que pour en parler, de ce passé. Seulement ce direct rappel du drame douloureux de sajeunesse lui faisait trop mal. Si Clémentine n'avait été qu'une artificieuse, uniquement occupée d'un but à poursuivre, elle eût sans doute obéi à cette prière de quelqu'un dont, après tout, elle ne savait rien depuis des années et qu'il s'agissait de manier sans un froissement. Mais, et c'était là le trait énigmatique, le trait réellement inexplicable de son caractère et qui l'avait rendue si dangereuse au jeune homme autrefois, elle n'était pas qu'une rouée et qu'une intrigante. Elle appartenait à l'étrange et funeste tribu des coquettes sincères, si l'on peut mettre ensemble ces deux mots, de celles qui aiment vraiment à se sentir aimées. Y a-t-il chez ces
femmes une espèce d.impuissance à sentir qui les fait se réchauffer à la flamme de la passion quelles inspirent? Est-ce au contraire un besoin cruel, l'appétit de petites bêtes de proie pareil à celui d'une féroce et jolie chatte qui, repue, d'un coup de griffe, fait saigner la proie qu'elle ne dévorera pas en se jouant, comme pour s'exercer à tuer? Ou bien, plus simplement, sont-ce des imaginations d'artistes en amour pour qui tout homme est un roman' possible, qu'elles se plaisent à esquisser comme un peintre un projet de tableau qu'il sait ne devoir jamais finir? Si la démarche insensée du politicien, la veille, avait surpris Clémentine en lui ouvrant la perspective dune solution immédiate et inattendue dans une crise difficile, cette idée lavait remuée tout autant, plus peut-être : « Il m'aime encore!... » Toute jeune fille, ce n'était pas seulement le calcul deviné par son père, c'était aussi cette vive, cette égoïste sensation d'une grande passion inspirée par elle à un homme supérieurement intelligent qui l'avait poussée à jouer avec Favanne. Si différent des nombreux jeunes gens par qui elle s'était déjà fait faire la cour, il avait eu pour cette enfant déjà blasée, déjà déflorée de cœur à dix-huit ans, une irritante saveur, celle de l'inconnu. Et encore aujourd'hui, alors qu'elle suivait un plan où Favanne allait jouer le rôle de dupe complaisante, elle ne résista pas au désir de
2fi2 COMPLICATIONS .SENTIMENTALES
se procurer l'indéfinissable frisson du désir inspiré. Elle voulut le regarder l'aimer :
— « Non, parlons-en au contraire, » dit-elle vivement. « Vous ne pouvez pourtant pas me défendre de tenir à ce que vous me jugiez mieux que vous ne me jugez. Car vous m'êtes toujours sévère, ne dites pas non. Je viens de le sentir à votre accent... Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir comme j'ai été simple avec vous autrefois, et combien, moi aussi, j'ai souffert... Une jeune fille est si naïve ! Et, à force de naïveté, on admet en soi des rêves qui paraissent coupables et qui sont tellement innocents ! ... Je vous aimais d'une façon si enfantine, si pure, si vraie! Je croyais que c'était possible de traverser la vie ainsi, liés l'un à l'autre par un sentiment qui ne" fût que du sentiment . . Mon père ne vous a pas dit la vérité. C'est lui qui voulait me marier à M. de Miossens. J'avais déjà dit non une fois. Je savais qu'avec ses préjugés il ne vous accepterait jamais, et j'étais trop malheureuse auprès de lui. J'ai pensé que vous comprendriez cela, vous si bon, si délicat, si dévoué, que vous me laisseriez m'affranchir sans me reprendre votre amour... Le prix dont je devrais payer cet affranchissement, je ne le soupçonnais pas. Et puis, quand vous m'avez répondu avec cette indignation, quand vous m'avez révélé ce que
vous avait dit mon père et que vous le croyiez, quand vous m'avez quittée si Jurement, Dieu! que j'ai été malheureuse! . . . Plus tard seulement, quand j'ai connu la réalité du lien où je m'étais engagée, j'ai compris que vous aviez eu raison, et que je m'étais, moi, conduite avec vous Comme une enfant qui joue avec une arme et qui blesse sans le savoir... Que de fois j'ai voulu vous dire ce que je vous dis là! Car je ne vous ai jamais perdu de vue... J'ai suivi votre glorieuse carrière avec tant d'orgueil, et tant de regret... Vous voyez bien qu'il fallait en parler de ce passé, de notre passé?. . . »
Favanne l'avait écoutée sans l'interrompre. Ce qu'elle venait d'oser affirmer, que son père l'avait contrainte au mariage avec M. de Miossens, contrastait trop fortement avec le souvenir qu'il gardait de l'accent de ce père, lui parlant dans cette même pièce. Était-il possible que M. de Révigny eût employé cette voie déshonorante pour écarter à jamais de sa fille un jeune homme pauvre dont il la savait éprise? Tout dans ce que Favanne savait du vieux gentilhomme criait contre une pareille hypothèse. Mais alors Clémentine lui mentait de nouveau et si elle mentait sur ce point, n'était-il pas évident qu'elle mentait sur tous? Un adolescent de «vingt ans. le naïf Edmond de Bonnivet lui-même, aurait raisonné ainsi. Il faut croire que la pratique de
la rouerie parlementaire n'enseigne pas celle de la rouerie fémiirne, car il y avait déjà dans la réponse de l'homme d'État ce premier élément d'incertitude dont une femme un peu adroite fait en cinq minutes une crédulité. Il disait donc, pensant, lui, tout haut :
— « Je voudrais croire que les choses se sont passées ainsi. Malheureusement j'ai encore devant les yeux la douleur de votre père quand il a eu avec moi l'entretien que vous me rappelez. »
— « Pauvre père! » interrompit-elle en levant à demi les yeux au ciel, puis les refermant, avec l'expression d'une fille longtemps malheureuse et qui pardonne, qui bénit la mémoire du père qui l'a méconnue, — une Gordelia pensant au roi Lear! Elle était trop fine pour ne pas savoir que la plus sûre façon de détruire l'effet dune médisance, c'est de dire du bien du médisant, lequel se trouve, du coup, transformé en un calomniateur, et elle ajouta : « Il voulait mon bonheur à sa façon et je lui pardonne aujourd'hui d'avoir essayé de vous détacher de moi de cette manière, pourtant bien cruelle. Oui, il devait souffrir en vous parlant comme il l'a fait... C'était un vrai gentilhomme. Il en avait les délicatesses et aussi les préjugés. Gela lui aura coûté horriblement d'employer* vis-à-vis de vous ce procédé. Il s'en est cru justifié pour éviter une mésalliance... Vous ne l'avez pas connu... » Puis d'une voix si
basse qu'à peine les syllabes de cette défense accablée arrivaient à l'oreille de l'accusateur : « C'est cela qui m'a paralysée quand vous m'avez parlé, et toujours depuis, quand je voulais vous écrire! Il me fallait accuser mon père... » Ici Gordelia reparut dans le pli révolté de cette boucbe filiale. « Mais, » reprit-elle, « en admettant qu'une jeune fille — une jeune fille ! — eût pu concevoir et exécuter un pareil projet, une fois démasquée, j'y aurais renoncé. Et alors pourquoi vous ai-je envoyé d'Italie ces pauvres fleurs cueillies dans mes promenades? Pourquoi ai-je cherché à vous revoir? Pourquoi ai-je voulu vous dire moi-même mon mariage? Il était décidé, ce mariage, quand nous sommes revenus. Je n'avais plus besoin de prolonger cette comédie inutile, puisque vous croyez que c'était un jeu «t un calcul... Et maintenant, si j'avais été avec vous celle que vous croyez que j'ai été, vous aurais-je écrit comme je vous ai écrit ce matin? N'aurais-je pas eu peur et honte de vous revoir? Allez! » fit-elle, avec le plus navré des regards qu'ait jamais levé au ciel une femme iniquement jugée et qui ne daigne pas se plaindre : « On se trompe quelquefois aussi, en croyant trop aisément au mal. Mais je ne vous en veux pas. »
Lorsque ces jolis et gracieux bourreaux à la taille frêle, aux yeux humides, au sourire ému, aux ongles roses, soupirent une fois cette petite
phrase, ce » je ne vous en veux pas » , et que leur bouche fine pardonne à un homme le mal qu'elle lui a fait, avec cette magnanimité attendrie, quelle attitude peut bien prendre cet homme, s'il n'est pas un monstre d'égoïsrne et de dureté? Et il lui arrive ce qui arrivait à Michel Favanne : cette phraséologie sentimentale aboiit en lui la plus élémentaire logique. Il doute de l'évidence. Il entre, tête baissée, dans cette fantasmagorique contrée où l'esprit féminin se joue à l'aise, où tout est à demi exact, à demi faux, où les actions les plus caractérisées s'estompent en nuances prestigieuses, où « avoir eu un amant » , se traduit par « avoir beaucoup souffert » , et « avoir trompé son mari » , par « avoir manqué sa destinée » . Peut-être ces à peu près de langage comportent-ils plus de vérité que ne l'imagine notre positivisme masculin. Le respect du fait n'existe pas pour la femme, et elle est sincère sur ce point : vivant tout entière dans son désir et son émotion momentanée, que lui représente ce qui fut? Rien d'autre qu'une aide ou qu'un obstacle à ce qui est, à ce qu'elle veut qui soit, surtout; et ces étonnantes déformations du réel deviennent inconscientes, pour peu que cette émotion et ce désir de l'instant soient très forts. A cette minute, Clémentine mentait de bonne foi, — ou presque, — tant elle avait une furieuse envie de se sentir aimée par Favanne
comme autrefois, de cet. amour qui la réchauffait sans qu'elle le partageât, par une anomalie de nature commune à tant d'autres. — Et puis, elle désirait profondément mener à bien la négociation qui la débarrasserait de Videville à jamais et lui permettrait d'aimer le jeune Bonnivet sans craindre l'effet sur cet enfant des lettres montrées. Le tout lui donnait ce qui lui manquait d'ordinaire un peu : la flamme, la vie, de l'éclat dans ses yeux bleus, du rose à ses joues trop pâles, un rien de fièvre dans tout son être, de quoi la rendre assez jolie pour que l'infortuné politicien fût excusé aux yeux des pires misogynes de répondre à cet étonnant : « Je ne vous en veux pas. . . «j par un :
— a Ah ! s'il en était ainsi ! . . . »
— « Il en était ainsi, » répéta Clémentine, « mais ne vous faites pas de reproches. La faute n'en est à personne, ni à vous qui ne pouviez pas savoir; ni à mon pauvre père, qui ne pouvait pas prévoir votre avenir ; ni à moi qui ne connaissais pas la vie. Je ne comprenais pas quels soupçons je justifiais en me mariant ainsi. J'en ai été trop punie... J'en suis trop punie maintenant. Car si vous ne crovez pas en moi dans le passé, comment y croiriez-vous dans le présent? — Et vous faire la confidence que je voulais vous faire, pour vous voir en douter, non, c'est trop dur. . . »
— « Fiez-vous à moi, madame,» dit Fa va une,
et solennellement : « Je vous crois et je vous croirai.. . »
— « Ah! n fit-elle en mettant la main sur son cœur, comme si l'estime retrouvée de son ancien amoureux lui donnait une trop forte palpitation de joie. Puis, songeuse : «J'avais besoin de cela pour vous parler en pleine franchise. Il y a des situations dans la vie d'une femme, où elle ne peut rien prouver, où toutes les apparences à la fois sont contre elle, et si on ne lui fait pas le crédit d'un peu de foi, la malheureuse est perdue... Je suis dans cette situation, » et elle ajouta en hésitant, « et pas seulement vis-à-vis de. vous. . . »
Le second acte de la petite saynète improvisée par la subtile comtesse commençait, et elle y entrait de plain-pied, — son pied si joliment cambré dans la soie noire de son bas à coins verts et dans le vernis du petit soulier. Elle l'avait montré, ce pied mince, en l'avançant pour agripper de la pointe un tabouret, tandis qu'elle reculait son fauteuil et s'éloignait un peu du bureau. Favanne ne voyait plus seulement son buste, il l'apercevait tout entière, dans une pose légèrement renversée qui dessinait la silhouette restée si jeune de son souple corps. Avez-vous vu, à la campagne, un tondeur rustique s'approcher d'un cheval irritable, « connaissant » , comme disent les gens du peuple? Dès le premier coup de
ciseaux la bète a frémi. Son sabot s'est dressé pour frapper. Le tondeur, alors, lui met aux naseaux une grossière pince en bois dont il confie le manche à une femme, à un enfant, n'importe. Et pendant que la main de l'aide agite doucement la pince, l'homme reprend sa besogne à laquelle l'animal ne prend plus garde, absorbé qu'il est par les allées et venues de ce « tord-nez » , — c'est la pittoresque expression populaire. S'il est permis de comparer à ce brutal travail de palefrenier le délicat artifice d'une Dalila habillée par Doucetou par Paquin, ce procédé du « tord-nez » est exactement celui que ces élégantes tondeuses de volontés masculines emploient d'instinct, quand elles veulent dérober une mèche de cheveux à quelque moderne Samson et qu'il ne s'en doute pas. Ce jeu n'est-il pas aussi vieux que le monde? Depuis qu'il y a des Favanne et des Clémentine, c'est-à-dire des amoureux et des rusées, l'avancement d'un soulier découvert au bord d'une jupe, la pose d'une main sur un bras de fauteuil, le mouvement d'un genou sous la robe, un tour de tète qui montre le retroussis duveté d'une nuque, un geste qui fait saillir la gorge sous le corsage n'ont-ils pas suffi à cette facile besogne? L'amoureux s'hypnotise à ce rien, où réside pour lui un univers de délices ou de désirs, et il oublie de se défendre. Le <• tord-nez » a fait sa besogne.
— » Oui, » disait-elle, « j'ai été si émue hier quand vous m'avez abordée et que vous m'avez parlé comme vous m'avez parlé. C'était comme si un don de double vue vous avait révélé ce que je sentais, a ce moment-là même. C'est vrai que j'avais si besoin, que j'ai si besoin d'un am dévoué et qui ne me juge pas... » Et, après un silence : « Il y a quelqu'un qui veut me perdre et qui en a les moyens, et si vous le connaissiez ! . . . »
— « .le le connais, » interrompit vivement Favanne, « c'est M. de Yideville. »
— « Àh? » fit-elle avec un saisissement qui, cette fois, n'était pas joué : « On vous en a parlé? Le monde est bien indigne quelquefois... » Elle savait bien, par la démarche de Favanne, la veille, qu'il avait deviné son épouvante. Elle ne pensait pas qu'il en connût la cause exacte, et elle en demeurait déconcertée. Quelle occasion de prendre une physionomie de sensitive qui frissonne d'avoir été seulement effleurée par la calomnie! Et l'homme d'Etat s'excusait :
— « Non, personne ne m'a parlé de vous et de M. de Videville. C'est moi qui ai cru, à plusieurs reprises, remarquer votre malaise quand ce monsieur s'approchait pour vous saluer. L'idée de votre angoisse m'a été intolérable, et alors. .. »
— « Vous avez deviné juste, » interrompîtelle. Et, admirativement, sans même sentir ellemême l'ironie de sa phrase : a Vous autres hommes, vous avez une intuition des physionomies qui nous manque trop à nous. Au premier regard vous l'avez jugé, et moi!... » Elle prit de nouveau un de ces temps qui ponctuent savamment des confidences difficiles : « Moi, j'ai cru en lui, » continua-t-elle. « je l'ai pris pour un beau caractère, pour un cœur délicat, pour un véritable ami... J'étais si malheureuse, il y a deux ans ! Mon mari m'avait trahie dans des circonstances trop humiliantes. M. de Yideville venait beaucoup chez nous. Il me plaignit. Il eut l'air de me plaindre. Je pris l'habitude de lui raconter un peu de mes peines, puis davantage, puis toutes mes peines. Quand vint la séparation de l'été dernier, je continuai de causer avec lui par lettres. Je lui parlais de M. de Miossens de loin, comme je lui en parlais de près. Peut-être aussi ai-je été un peu coquette, je ne me fais pas meilleure que je ne suis. . . Mais je ne méritais pas la trahison dont j'ai été la victime. Quand cet homme que je croyais mon ami, avec qui je m'étais laissée aller à sentir tout haut, à eu entre les mains cette correspondance, savezvous ce qu'il a fait? Jl a trié, parmi ces lettres, les plus intimes, les plus imprudentes, celles qui, interprétées par la molveillanee, pouvaient lais-
ser croire à des relations coupables. Il y a joint celles qui contenaient des passages mortifiants pour M. de Miossens, et il est venu me dire : « Ou je livre ces lettres à votre mari, ou bien... » Ah! quelle infamie!... »
Elle n'acheva pas. Elle avait débité ce petit récit, aux trois quarts exact, avec une sincère indignation. Qu'y avait-il, après tout, dans le quatrième quart, et qu'aurait-il fallu ajouter à cette confidence pour qu'elle fût entièrement vraie? Si peu de chose ! . . . Que Videville avait été son amant? Il n'en était que plus abominable dans sa menace, car elle était plus généreuse pour lui en racontant leur aventure comme elle la racontait. . . Que les lettres devaient être livrées non pas au mari, mais à un autre amant, au futur amant, à ce délicieux Edmond de Bonnivet, au regard duquel Clémentine avait si peur d'être flétrie, avec preuves à l'appui? Franchement, pouvait-elle nommer celui-là encore à Favanne, quand elle voulait lui demander d'obtenir une saisie de ces lettres révélatrices par qui de droit?... Déjà, elle avait pu voir, tandis qu'elle filait son histoire, le visage de Michel se rembrunir. Il se voilait de cette expression à laquelle ces cabotines de salon ne se trompent pas plus que les comédiennes des planches ne se trompent à l'attitude de l'orchestre pendant qu'elles
vocifèrent ou modulent les phrases passionnées ou tendres de leur rôle. Clémentine sentit qu'elle venait d'aller un peu loin. Elle avait trop de souplesse pour ne pas changer de mensonge, comme ses douces prunelles bleues savaient changer de regard. Son tact ne s'y trompait pas : elle avait dépassé cette limite de crédulité qui existe chez tout homme, même le plus naïf, et en deçà de laquelle il lui fallait maintenant rentrer. Favanne avait bien pu croire à tout ce qu'elle lui avait dit de ses sentiments passés. Trop de choses plaidaient pour elle dans son cœur. Il s'agissait du roman de sa jeunesse, et qui n'accepte avec complicité les plus folles légendes, les plus absurdes fables lorsqu'elles peuvent servir à nous dorer nos vingt- cinq ans, fût-ce d'une lumière rétrospective et douteuse? Ce sont toujours nos vingt-cinq ans, et nous retrouvons notre âme d'alors pour les revivre en pensée. Au contraire, quand Clémentine avait parlé de choses récentes, les souvenirs de l'amoureux avaient commencé de souffrir, de se révolter. Il était redevenu assez lucide pour répondre :
— « Quelle infamie, en effet! Mais... si vous aviez le courage daller vous-même, la première. à M. de Miossens, lui dire ce que vous venez de nie dire? Un galant homme hésite pourtant à condamner une femme, sa femme, sur quelques
phrases équivoques ou malignes. . . Car c'est tout ce qu'il y a, tout ce qu'il peut y avoir dans des lettres comme celles dont vous me parlez. Et à plus forte raison ne saurait-il s'agir ni de séparation ni de divorce. . . "
— « Vous ne connaissez paa M. de Miossens, » répliqua-t-elle, « vous ne savez pas comme il est ombrageux et violent. . . Et puis, est-ce que je me souviens de tout ce qu'il y a dans ces lettres?... »
Il y eut un silence entre eux, après quelle eut laissé tomber ces dernières phrases, dont tout le Petit Club aurait eu le fou rire : le personnage ainsi dépeint en tyran conjugal étant bien le plus débonnaire, le plus pococuranie de tous les maris, homériquement, royalement trompés.
Favanne s'était levé. Il allait et venait maintenant d'un bout à l'autre de la pièce, comme jadis il avait vu aller et venir M. de Révigny. Il ne savait rien du mari, mais le fantôme du père dénonciateur lui apparaissait de nouveau. Tout d'un coup, il s'arrêta devant Clémentine. Il était beau de souffranccet de passion en ce moment, avec son masque tourmenté dont la teinte bilieuse se détachait plus intense sous le casque de ses cheveux grisonnants. Ses yeux d'un bleu si clair projetaient une impérieuse supplication, et, d'une voix qui commandait, elle aussi, en implorant :
— « Non, » commença-t-il, a je ne peux pas garder cela sur le cœur. Ecoutez, madame, nous n'en sommes plus, vous et moi, aux conventions du monde. Ce que vous voulez me demander, je le devine. Je le ferai. Je vous en donne ma parole. Mais j'ai le droit de savoir la vérité, toute la vérité.. . Cet homme a été votre amant! »
— « Il l'a été, » répondit- elle, après un silence, les paupières baissées, les prunelles fixées sur une des guirlandes du vieux tapis d'Aubusson qui garnissait le parquet. Elle représentait l'image même de la femme adultère qui confesse sa honte, tandis qu'à répondre ce oui audacieux, les plus irritantes sensations lui fouettaient les nerfs : celle de son triomphe à elle d'abord, puisque Favanne allait agir; celle de sa passion, à lui, portée à son comble par cet aveu. Il avait repris sa marche de long en large, à travers la pièce, et à chacun de ses pas, elle devinait les battements de cœur dont il était secoué. Et elle attendait, elle souhaitait presque l'explosion de colère et de jalousie qu'elle avait si hardiment provoquée, et qui, en la brutalisant, lui ferait sentir, dans toute sa force, le désir et l'amour de cet homme. Aussi fut-elle à demi déçue quand il lui dit, àprement mais simplement :
— « Vous désirez, n'est-ce pas, que ces lettres soient reprises par n'importe quel moyen? »
— a Oui, » répondit-elle.
— « Vous m'autorisez, au besoin, à donner votre nom au préfet de police! »
— « Je vous autorise à faire tout ce que vous jugerez utile. Je me suis mise entre vos mains. Elles sont si sûres, celles-là, et si loyales! »
— « Où sont ces lettres, le savez- vous? » interrogea-t-il.
— « Si leur place n'est pas changée, dans un meuble de la Renaissance dont la tablette se rabat et qui a un petit secret : le tiroir des lettres est derrière un autre tiroir qu'il faut enlever tout à fait.. . »
— « Et ce meuble lui-même, où est-il? »
— « Il n'y en a qu'un de cette espèce dans l'appartement. On ne peut pas se tromper. »
— « C'est bien, je ferai ce que je pourrai... » Le tremblement de sa voix indiquait trop qu'il avait compris la réticence de Clémentine. Celleci n'avait pas voulu dire que le meuble à secret se trouvait dans la chambre à coucher. « Je ne vous affirme pas, » continua-t-il, « que j'obtiendrai du préfet cet acte d'arbitraire. Pourtant, je ne crois pas qu'il me le refuse... » Ah! si les membres du groupe Parcellier, occupés en ce moment à préparer leur interpellation, avaient pu entendre l'orateur, sur lequel ils comptaient le plus, prononcer cette petite phrase, et de quel accent, ils auraient sans doute renonce à leur
projet le jour même, en criant « à la grande trahison de M. de Mirabeau » . Mais, pour Favanne, y avait-il à cette seconde une interpellation, un groupe Parcellier, un Parlement? a Adieu, madame, » disait-il; « vous saurez ce soir, par un billet, si le préfet consent. Alors, dans deux ou trois jours, au plus, je vous ferai tenir les lettres. . . »
— « Vous ne me les apporterez pas vousmême? » demanda-t-elle avec une timidité presque suppliante : « Je comprends. Vous me jugez plus sévèrement encore. Et moi qui me disais : Au moins, il me rendra son estime. C'est pour la conserver, pour la retrouver, que je ne vous disais pas toute la vérité. . . Et puis je n'ai pas pu vous mentir... Ah! si vous connaissiez ma vie, si vous saviez ce qu'une pauvre femme traverse de misères quand elle est mariée contre son cœur, vous excuseriez peut-être ma première, ma dernière faiblesse... Mon ami, » et elle s'était mise debout et s'avançait vers Favanne : « Oui, mon ami, laissez-moi vous donner ce nom, — car vous l'êtes, et le seul, — ne vous en allez pas sans m'avoir tendu la main! »
Et il la prit, cette main qui s'offrait ainsi. De nouveau, après tant d'années, il sentait trembler entre ses doigts les doigts minces et fiévreux de la jeune femme. Il la regardait avec une tristesse
et une tendresse inexprimables. C'étaient là ces traits délicats et frémissants qu'il avait tant aimés, ce visage pour lui unique au monde, tout son désir, toute sa nostalgie de tant d'années! Et la vie avait commencé de toucher à cette beauté qui allait vieillir. Hélas, cette implacable, cette cruelle vie avait fait pire, puisque cette beauté avait été à d'autres, au mari d'abord, à l'amant ensuite, et voici que des yeux de cet homme de lutte, de cet athlète de tribune, de cet ambitieux, deux grosses larmes jaillirent, tandis que, d'un geste d'enfant câline et craintive, Clémentine se blottissait contre sa poitrine en lui disant :
— » Vous m'aimez encore ! . . . Ah ! merci ! merci ! »
— « Si je vous aime!... » dit-il, et, prenant entre ses mains cette chère tête, il commença de lui donner sur les yeux, comme autrefois, le plus passionné des baisers. Et, toute palpitante, elle gémissait, sans se retirer : « Non, laissezmoi, laissez-moi... « et il la laissa en effet, il passa ses mains sur son front avec délire, et d'une voix qu'étouffait ce douloureux renoncement :
— « Vous voyez bien que je ne dois pas vous rapporter les lettres moi-même » , dit-il; ■ cette fois, c'est adieu, un adieu qui doit rester digne des sentiments que je vous ai portés. »
Elle le regarda s'en aller, immobile, sans un mot, sans un autre geste que détendre à un moment, comme pour le rappeler, une main qui retomba aussitôt. Quand la porte se fut refermée, sa blonde tête hocha par deux fois, ses souples épaules se levèrent doucement, elle eut dans le pli de la joue un sourire où il y avait de tout un peu : — de l'ironie et du regret, de l'orgueil, et même de l'émotion. Et il signifiait, ce sourire : « S'il avait osé cependant?... » et le hochement de tête disait : « Quel dommage!... » et celui des épaules : « A quoi bon?. . . » Et, revenue à la table où le volume de Y Histoire diplomatique de l'Europe depuis la paix de Westphalie attestait seul la petite scène de vaudeville sentimental qui s'était jouée là, Mme de Miossens chercha du papier à lettres et de l'encre. Gomme dans la pièce « religieusement restée la même » il n'y avait ni papier ni encre, elle remonta de son pied léger dans sa chambre, et elle commença d'écrire un billet dont la première ligne était : « Mon cher Edmond. . . » Par ce billet, elle accordait au jeune ami qu'elle voulait achever de séduire un rendez-vous dans un petit appartement clandestin. Elle avait disputé et refusé ce rendez-vous jusqu'à ce jour, ce qui prouve au inoins deux vérités : d'abord qu'une femme n'est jamais aussi tendre pour celui qu'elle aime qu'après avoir été pressée de très près par quelqu'un dont elle est aimée et
qu'elle n'aime pas; — ensuite, qu'à peine tranquilles sur les conséquences d'une première imprudence épistolaire, les amoureuses n'ont rien de plus pressé que d'écrire de nouvelles lettres aussi imprudentes que les autres... Et tandis que celle-ci traçait sur l'adresse : « A Monsieur le vicomte de Bonnivet » , elle avait absolument oublié le naïf homme d'État républicain qui, à la même heure, roulait en fiacre vers la Préfecture de police; et il se préparait à renier ses amis, son programme, sa ligne politique, ses intérêts et le grand principe de l'inviolabilité domiciliaire, — pour assurer la tranquillité à ces aristocratiques amours.
... Toute une semaine s'était écoulée depuis que Fa vanne avait eu, avec Mme de Miossens, cet entretien qui devait, par un ricochet inattendu, marquer une date dans sa vie publique. On était au samedi, et vers les neuf heures. Les portes de l'hôtel du Gouldrai s'étaient une fois de plus rouvertes, comme chaque semaine entre décembre et mai, au passage des équipages écussonnés, des modestes fiacres de cercle et des plus modestes fiacres tout court. Et le pieux Enée et la brûlante Didon des tapisseries du hall pouvaient revoir, parmi les cinquante ou soixante fidèles de la vieille marquise, les sept personnages mêlés, de près ou de loin, huit jours auparavant, les uns comme acteurs, les autres comme spectateurs, au petit drame galant dont j'ai raconté les péripéties. Le peintre Miraut avait diné là. Mme de Candale et Mme de La Croix-Firmin étaient revenues parce qu'elles y avaient dîné l'autre semaine. Mme de Miossens, la maîtresse du jeune Bonnivet, depuis le lundi précédent, en était si folle qu'elle aurait tout bravé plutôt que de manquer une oc-
casion de l'apercevoir dans le monde. Elle l'avait déjà retrouvé deux fois dans la journée : le matin, dans le petil appartement choisi pour leurs secrètes amours; — l'après-midi, au cours d'une visite, — ce qui ne l'avait pas empêchée de lui donner ce rendez-vous chez la marquise du Gouldrai, au risque d'y rencontrer Yideville et Favanne, ou peut être — car les femmes adorent le frisson du danger frôlé aux minutes d'extrême tendresse — avec l'idée de les y rencontrer. De toute cette semaine, elle n'avait revu ni l'un ni l'autre, mais elle savait, par le résultat, que Favanne lui avait tenu parole. Il était allé chez le préfet de police et il avait obtenu — à quel prix ! — une perquisition chez Videville. L'intimité de celui-ci avec un des princes exilés, et le bruit récent d'une descente prochaine de ce prince à Paris, avaient servi de prétexte. Videville avait été arrêté aux courses, ettenuau secret pendant une après-midi. Ces quelques heures avaient suffi pour que le meuble de la Renaissance fût bel et bien fracturé et les lettres de Mme de Miossens reprises. La jeune femme les avait eues dès le mercredi. Elle en avait vérifié le nombre, et, bien décidée maintenant à traiter de calomnies toutes les indiscrétions que son ancien amant essayerait de commettre vis-à-vis du nouveau, il ne lui déplaisait pas d'affronter l'ennemi désarmé. Il ne lui déplaisait pas non plus de dire à Favanne un merci
direct. Elle voulait jouir du regard qu'il jetterait sur elle, avec cette passion que ces quinze années n'avaient pas détruite. Elle aurait plutôt eu peur que les deux hommes ne lussent pas là. Ils y étaient, ils ne pouvaient pas ne pas y être, et jamais la délicate et gracieuse comédienne n'avait eu dans ses yeux bleus plus de douceur câline, une expression plus intimidée, plus «jeune fille, » de son fin profil; un plus enfantin sourire de sa bouche fraiche, et, quand elle parlait, une plus caressante manière de prononcer les moindres mots.
— « Elle est merveilleuse ! » disait Miraut à ses deux amies, auprès desquelles il avait repris sa place de l'autre soir. « A la voir, c'est la plus intacte, la plus immaculée, la plus fragilement candide des fleurs : un œillet blanc, un lilas blanc, un muguet des bois, un lys des vallées... Et je parierais mon Watteau contre cet infâme trumeau du sieur Fauriel qu'elle est avec le petit Bonnivet maintenant. . . »
L'originale formule de cette gageure attestait chez le peintre une certitude profonde, car il était très fier, à juste titre, de sa Fêle masquée, par Watteau, — le chef-d'œuvre peut-être de ce maître de la mélancolie dans la volupté, — et il haïssait son confrère en succès mondains, le portraitiste Maxime Fauriel, dune de ces haines d'aîné à cadet qui, chez les artistes et les gens
de lettres, sont du quadruple extrait de fiel. Mme de Gandale, dont le goût naturel en art était pour le joli, le mignard, le léché, ce que les ateliers appellent le « bonbon » , raffolait de Maxime. De son éventail, elle toucha doucement la manche de l'envieux et elle lui dit :
— « Vous devenez par trop mauvais, mon cher Mirant... Laissez mon cher Fauriel tranquille. D'abord, vous savez mieux que moi qu'il a beaucoup, beaucoup de talent, et que ce trumeau est un petit bijou, et puis tâchez donc de vous corriger dans vos expressions, de cet être avec, par exemple. Gardez cela pour ces demoiselles... Et enfin, n'allez pas répéter ce que vous venez d'inventer sur Clémentine, attendu que vous n'en savez absolument rien. . . n
— « Je n'en sais rien. . . Je n'en sais rien. . . » répondit le peintre. Jl était visiblement très contrarié par la semonce de Mme de Gandale. Il vivait auprès de cette très honnête et très charmante femme, comme un grand terre-neuve familier qui n'ose jamais trop grogner, et qui, pourtant , essaie parfois de montrer les dents :
a Mais c'est-à-dire que ça saute aux yeux. Pas quand on la regarde, je vous l'accorde. C'est un don : à chaque amant nouveau, elle a l'air un peu plus vierge qu'avant... Mais vous ne l'avez donc pas vu, lui? Est-ce que ce n'est pas un
autre homme? Et les yeux qu'il lui fait!... Voyons. Ça y est-il, oui ou non? »
— « Je crois bien que ça y est, » dit en riant la jeune Mme de La Croix-Firmin. Elle prenait volontiers contre sa cousine le parti de l'artiste qui l'amusait comme une chronique vivante et spirituelle du Paris des clubs et des demi-salons. — « Tu vas me gronder aussi pour mon argot, » continua-t-elle en se tournant vers Mme de Candale. « Gela n'empêche pas que Miraut et moi, nous avons raison... Il porte son bonheur écrit sur sa figure, ce mauvais sujet d'enlant... »
C'était vrai qu'à cette minute Edmond de Bonnivet contemplait la fine comtesse, en train de parler à quelqu'un qui la saluait, avec une extase sur laquelle il était difficile de se méprendre; et c'était vrai aussi que, depuis ces quelques jours, les couleurs roses de ses joues d'éphèbe avaient un peu pâli. Un halo bleuâtre mettait autour de ses paupières tendres cette expression de lassitude alanguie qui, sur ces physionomies si jeunes, sans une flétrissure, sans une ride, révèle trop évidemment le bonheur et les enivrants abus de la vingtième année. Il y avait, «dans cet amant, à la fois ravi et timide, une Qene attendrissante, cette involontaire confusion qui donne une grâce divine à certaines jeunes femmes, durant les premiers temps d'après le
mariage. La révélation de la volupté avait été si forte chez lui qu'il en était comme grisé à demi et sa reconnaissance pour celle qui lavait initié à ces joies suprêmes avait peine à se cacher. Même la vertueuse et un peu prude Gabrielle de Gandale fut touchée, en dépit d'elle-même, par cette image, si rare dans le monde, d'une passion entière, naïve et fraîche comme l'était la beauté de ce grand adolescent, homme de la veille. Elle fixa une minute le couple des amants, puis, comme si sa dévotion lui donnait un remords de s'être associée, ne fût-ce qu'en pensée, à ce bonheur défendu, elle détourna la tête et elle dit :
— « Gomme il payera cher tout cela, et que c'est coupable de sa part, à elle!... Mais, » et elle s'adressait de nouveau à Miraut, « vous voyez que tout de même les gens valent mieux que vous ne croyez, Videville n'a pas fait la honteuse démarche que vous trouviez si naturelle ! ...»
— « Patience, » répondit le peintre, « laissezlui le temps. D'ailleurs, il a eu d'autres chiens à fouetter cette semaine, avec son arrestation. »
— «On nous a parlé de cela, n'est-ce pas, Gabrielle? » fit Mme de La Croix-Firmin, « mais les journaux n'en ont trop rien dit. Nous n'avons pas pu savoir si on l'avait pris pour quelqu'un d'autre, ou s'il s'agissait réellement d'un complot politique. »
— <. Si jetais sûr, » dit Mirant en se penchant un peu vers les deux cousines, « que vous me garderez le secret, je vous confierais bien ma petite idée de derrière la tête. . . C'est promis?. . . Un monsieur arrêté parce qu'il est pris pour un autre, à Paris, en 1896, quand ce monsieur s'appelle le baron de Videville et qu'il est connu comme celui-ci? Vous croyez cela possible? Pas moi. Un complot? Mais si les républicains avaient la chance qu'un prince rentrât, vous pensez qu'ils seraient assez bêtes pour l'en empêcher? Que non. Ils se réjouiraient de le cueillir à la frontière, afin de l'avoir là sous la main, de lui faire un bel et bon procès, de l'enfermer dans une enceinte fortifiée et de décourager à jamais toute tentative de ce genre... C'est bon pour la Chambre et la presse, ces prétextes-là. En réalité, on n'arrête ainsi que les personnes chez lesquelles on a des papiers à prendre, une correspondance, par exemple... Mais oui. Le cambriolage est très à la mode chez ces messieurs du gouvernement. . . Vous rappelez-vous que nous vous demandions ce que Favanne et Mme de Miossens pouvaient bien se dire l'autre soir?... »
Il y a, pour les femmes, dans toute anecdote contemporaine où la police — cette mystérieuse et fabuleuse entité — se trouve mêlée, un invincible attrait de roman-feuilleton. Les grandes dames n'y résistent pas plus que les bourgeoises.
La perspective, soudain ouverte par Miraut sur les dessous de cette obscure intrigue dont une personne de leur monde était 1 héroïne, fascinait maintenant la réservée et fière Mme de" Candale aussi bien que la sentimentale et gaie Madeleine de La Croix-Firmin. Toutes deax à la fois, elles cherchèrent du regard si Michel Favanne n'était pas dans le hall. Et, toutes deux à la fois, elles l'aperçurent qui venait d apparaître accompagné justement de Videville. Celui-ci, de mine plus sinistre et plus dure encore que d'habitude, expliquait à l'homme d État, dune parole insistante, une affaire dont ce dernier paraissait très peu se soucier. Du moins, il opposait à son interlocuteur cette indifférente et immobile physionomie qu il avait place Beauvau pour écouter les doléances d'un sous-préfet disgracié.
— h Mettons les points sur les i, » demanda Mme de Candale. « Vous croyez que notre intègre député se serait entendu avec le préfet de police pour faire saisir chez Videville la correspondance de Clémentine? J'aimerais que ce fut vrai pour la beauté du fait. Ces féroces révolutionnaires ne sont pas plutôt au pouvoir qu'ils se comportent — les bonnes façons en moins — comme nos aïeux de l'ancien régime, celui du bon plaisir... Mais si ce Favanne avait vraiment joué ce tour à Videville, est-ce qu'il serait venu ici avec cette chance, cette certitude presque de rencontrer
l'autre? Est-ce qu'ils causeraient comme ils causent? »
— « Qu'est-ce que cela prouve? » dit le peintre : «Que Videville ne sait pas la vérité. Quant à Favanne, il s'exerce à la diplomatie. J'ai lu dans un journal, hier ou ce matin, qu'il était question de lui pour une ambassade, celle de Rome ou de Madrid, je ne sais plus. .. «
— « Cn homme qui s'habille de cette façon, quel ambassadeur! » fit Mme de Candale en haussant ses minces épaules, prises dans le plus délicieux corsage qui se soit coupé et cousuchez les grands faiseurs de la rue de la Paix.
— » En cas de voyage, » interrompit Mme de La Croix-Firmin, « c'est toujours plus agréable pour nous qu'il y ait là des gens que nous connaissions. "
— « Et puis, » fit l'autre, « pourquoi se feraiton républicain, si ce n'est pour avoir des places?»
Ce dernier mot prouvait à quel point l'élégante héritière du nom et des préjugés du vieux maréchale de Candale confondait choses et gens dans des catégories par trop simplistes. Elle ne se doutait pas que, pour un Michel Favanne, accepter du cabinet actuel une fonction quelconque, constituait un véritable abandon de ses idées, presque une trahison à l'égard de son groupe. Sept jours plus tôt, l'autre samedi seulement, le député de
Neuilly aurait considéré comme un outrage la seule offre de cette ambassade par le cabinet actuel. Mais il n'était plus l'homme de l'autre samedi, et, en fait, on lui avait offert lavant-veille même, un très gros poste diplomatique, et, au lieu de répondre « non » , lui, le pur, l'austère, l'intransigeant Favanne, avait demandé à réfléchir. Certes, toute ambition de traitement ou d'honneurs restait étrangère à ce Vergniaud contemporain. Mais deux impressions le dominaient en ce moment, bien différentes, quoique toutes deux lui donnassent le même ardent désir de s'en aller au loin. — La première était un dégoût profond pour les procédés de son ancien ami Martial Parcellier, qui venait de le faire attaquer avec la dernière perfidie dans son journal, et pourquoi? pour avoir refusé de prendre part à une interpellation, d'ailleurs injuste. Car Favanne, quoique bien décidé à s'abstenir dans cette campagne contre le cabinet à la suite de sa démarche auprès du préfet de police, s'était donné la peine d'étudier de près le plan de bataille de ses amis. Il avait constaté que la concession qui indignait le groupe Parcellier avait été à demi promise quand Parcellier lui-même était au pouvoir. En temps ordinaire, ce scrupule n'aurait sans doute pas empêché Michel de trouver le terrain excellent, d'autant plus qu'il n'existait de la demipromesse aucune trace authentique. Dans la cir-
constance présente, il s'était déclaré résolument hostile à cette manœuvre. Il l'avait même, au cours d'une discussion très vive, qualifiée de « déloyale » . Parcellier avait répondu sur le même ton. Les deux hommes avaient fini par échanger des paroles irritées. Des mots inoubliables avaient été prononcés. L'interpellation avait eu lieu. La scission entre les deux leaders avait amené une scission dans le groupe. Favanne et ses fidèles s'abstenant, le gouvernement s'était trouvé obtenir la plus forte majorité qu'il eût jamais atteinte, et Parcellier s'était vengé sur son ancien ami par un de ces filets cruels qui sont des événements dans les coulisses parlementaires, comme telle note de cinq lignes publiée sous la rubrique Echos des spectacles est un événement dans les coulisses théâtrales, sans même que le public s'en doute. Si pénible que fût cette vilenie d'un allié d'hier qui lui devait au moins le silence, Favanne l'aurait supportée vaillamment s'il n'avait été démoralisé par l'invasion d'une autre tristesse. On devine laquelle. Depuis la minute où, dans la bibliothèque de l'hôtel de Révigny, il avait de nouveau tenu entre ses doigts les doigts frémissants de Clémentine, et pressé de ses lèvres les paupières battantes de la jeune femme, la mortelle fièvre du désir s'était rallumée dans ses top*?., il était amoureux d'elle, comme il ne l'avait jamais été. Honteux amour ! Qu'en atten-
dre qui ne fût un déshonneur pour lui? Retourner chez elle, devenir son amant après ce qu'il savait? * A cette seule idée, il éprouvait la plus amère souffrance qui puisse nous venir de la femme : cette acre sensation de retrouver salie d'une souillure ineffaçable celle que nous avons aimée, que nous aurions pu épouser vierge. Succéder à un Videville, quelle avilissante issue d'un sentiment resté, même dans sa misère, une chose rare et haute ! Et retourner chez elle sans subir à nouveau cet irrésistible attrait qui émanait de chaque geste de Clémentine, de ses regards, de sa voix, de son parfum, du frisson de sa robe, — il sentait bien qu'il ne le pouvait pas. Toutes les phrases qu'elle avait prononcées pour se justifier dans leur commun passé lui revenaient à la fois. Il commençait d'entrevoir l'étrange vérité : que le père n'avait pas eu absolument raison, et que la jeune fille, elle aussi, l'avait aimé, d'une bien malheureuse, dune bien incomplète, d'une bien anormale façon, puisqu'elle n'avait pas su fixer son cœur dans la logique de cet amour. Et pourtant elle n'avait pas joué une simple comédie. Son émotion dans cette nouvelle entrevue n'était pas feinte, et comment l'expliquer, après tant d'années, sans une sincérité? Quand Favanne arrivait à ce point de ses réflexions, le besoin de la revoir devenait si intense qu'il en souffrait jusqu'au plus intime de sa chair, comme si un invi-
sible lien l'eut tiré vers elle. C'est alors qu'il songeait à un exil hors de Paris, hors de France, comme la seule guérison dune maladie imaginative qu'il connaissait trop bien. C'est pour cela qu'au lieu de repousser avec hauteur la proposition du cabinet actuel il avait demandé à réfléchir. « Après tout, » se disait-il, " nous ne sommes séparés, Dufresne et moi, que par des nuances de politique intérieure. Devant l'étranger, il suit la même ligne que nous avons suivie, que suivront nos successeurs. Il n'y en a qu'une, puisqu'il n'y a qu'un service, celui de la France. Je servirai la France au delà des frontières, voilà tout. Pourquoi pas? Si tous les républicains attendent, pour accepter des fonctions nationales, que le groupe de leur exacte couleur soit aux affaires, que restera-t-il pour représenter le pays au dehors? — Ce qu'il y a maintenant : des ennemis secrets du régime. . . » Il avait raisonné de la sorte tout ce samedi encore. Il croyait discuter avec lui-même sur des principes de vie politique. La vraie question, il ne se l'avouait pas, c'était de savoir si, oui ou non, il se mettrait dans des conditions qui lui rendissent impossible de revoir Clémentine. Il avait eu l'énergie de s'interdire, depuis ce funeste dimanche, toute visite à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, et puis, ce samedi soir, il avait cédé à un des compromis de conscience habituels aux amoureux. Il était venu à l'hôtel du Couldrai
avec la secrète espérance que Mme de Miossens serait là et qu'il lui parlerait, mais pas en tête-àtête, et sans courir le danger dune nouvelle faiblesse. Il se reprochait celle de l'autre jour comme la plus dégradante lâcheté... Et dès ses premiers pas dans le salon d'entrée, il s'était trouvé en face de Videville. Sans doute la présence de celui-ci, dans cette pièce, qu'il fallait absolument traverser pour gagner le hall, n'était pas accidentelle. Il causait avec une personne de la connaissance de Favanne et que ce dernier ne pouvait pas ne pas saluer. Au premier regard, le politicien comprit que l'ancien amant de Mme de Miossens soupçonnait tout. Cette impression d'une immédiate et redoutable hostilité d'homme rendit du coup son sang-froid à Michel Favanne. Il l'avait perdu au seul aspect de l'amant auquel Clémentine avait appartenu. Il se dit :
— « Mon honneur veut qu'il n'y ait rien entre nous pour qu'elle ne soit pas compromise... »
Videville, cependant, venait de demander à lui être présenté et commençait :
— « Je suis d'autant plus heureux, monsieur le député, d'avoir cette occasion de vous rencontrer que j'aurais une petite consultation à vous demander, si vous le permettez... »
— « C'est pour l'infamie qu'on t'a faite, cette semaine? » dit l'inconscient qui avait nommé les
deux hommes l'un à l'autre. « Ah! mon cher Favanne, quelle belle occasion vous avez là de renverser cet abominable ministère, si vous voulez?... Mais je vous laisse, François et vous, causer à fond. . . »
— « Monsieur, » avait répondu Favanne à son ennemi, une fois seuls, « vous ne doutez pas que je sois tout à votre service, du moment que vous êtes des amis de Mme la marquise du Gouldrai. — Je vous écoute. . . »
Il avait marché vers le hall, en prononçant ces mots d'une voix blanche, avec le masque ennuyé d'un médecin ou d'un avocat à qui un client indiscret impose une conversation professionnelle, à l'heure du repos. C'était l'instant où Miraut et ses deux confidentes l'avaient aperçu, et, auprès de lui, Vide ville que cette impassibilité absolue déconcertait un peu. Le clubman avait soupçonné bien vite l'intermédiaire employé par Mme de Miossens auprès du préfet de police, et le vrai motif de son arrestation. A peine rentré chez lui, il avait couru au meuble où il cachait sa correspondance avec Clémentine. 11 n'avait plus trouvé le paquet de lettres. Il avait aussitôt revu en pensée la jeune femme causant, le samedi précédent, chez Mme du Couldrai, avec Michel Favanne. Cette conversation l'avait trop frappé alors pour que l'évidence de la vérité ne se fit en lui . . . Mais comment avait-elle connu ce Favanne ?
Quel motif avait poussé ce dernier à mettre ainsi sa puissante influence au service dune femme qui, par ses attaches de famille, appartenait à un monde et à un parti si différents du sien? C'était l'élément d'un doute que la mine rogue et indifférente de l' ex-ministre allait accroître aussitôt.. Videville continuait, cependant, les yeux fixés, avec l'insistance de l'observation la plus aiguë et la plus insolente, sur le visage de celui dans lequel il pressentait l'actif complice du coup qui l'avait frappé :
— « Vous avez certainement entendu parler, monsieur, de l'abominable abus de pouvoir auquel notre ami faisait allusion tout à l'heure et dont j'ai été la victime? »
— « Je suis confus, monsieur, de vous avouer que je ne sais rien de cette affaire... Ce n'est pas très sage de la part d'un homme politique, mais je reste quelquefois des semaines, à l'époque des commissions, sans lire les journaux. .. »
— « Vous n'y auriez rien trouvé de bien précis, » répondit Videville. « J'ai tenu à ce que la chose ne s'ébruitât point... Vous allez comprendre pourquoi... » Favanne ne sourcillait pas plus qu'à l'époque où, parlant à la Chambre contre les anarchistes, une voix lui avait crié :
« A mort le traître ! » tandis qu'une bombe tombait devant lui. Et l'autre insistait : « En deux mots voici l'affaire : j ai été arrêté lundi dernier,
aux courses, sous un prétexte qui ne tient pas debout, la prétendue arrivée ici d'un prince qui me fait l'honneur d'être mon ami. . . On a perquisitionné chez moi sans y rien trouver, bien entendu, excepté les lettres d'une femme ud uuonde qui avait employé ce joli procédé afin de reprendre une correspondance compromettante pour elle. C'est la raison, entre parenthèses, pour laquelle je n'ai pas écrit aux journaux... » — « Voilà, » répondit Favanne, sans se départir de son flegme, « le plus inouï abus de pouvoir, comme vous dites, dont j'aie jamais entendu parler. C'est inouï, » répéta-t-il, « et d'autant plus inexplicable qu'il s'agit de quelqu'un comme vous, d'un galant homme incapable de se servir de lettres intimes. » Il eut, pour prononcer ces mots d'une ironie terrible, la prunelle plus morte encore, la voix plus terne, et cette souveraine indifférence qui ne permettait pas à Videville de même relever cette sanglante épigramme. Et Favanne insistait à son tour : « Il faudrait donc que ce soit un mari jaloux qui eût mis en branle la police?. . . Ce n'est pas possible non plus. Je connais Lardin, le préfet. Il n'est pas de mes amis politiques, mais c'est une conscience. Il n'y a qu'un chantage bien caractérisé qui l'aurait décidé à une pareille perquisition... C'est inexplicable, je le répète, vraiment inexplicable... Mais je ne comprends
pas, monsieur, en quoi je puis vous être utile dans la circonstance. Avez-vous une réclamation à formuler? Vous a-t-on pris autre chose que les lettres de cette dame?... »
— « Rien d'autre, » dit Videville. Ce dur viveur à la bouche passionnée était le contraire d'un sot. Il n'avait abordé cet entretien avec Favanne que dans le but de surprendre un signe quelconque qui lui donnât une certitude et lui permît une vengeance. Il comprit qu'il ne déchiffrerait pas cette face immobile et comme nouée. Il jugea très inutile de prolonger une conversation où il s'exposait à recevoir, sans qu'il pût s'en offenser, des phrases comme celles qui lui avaient été assénées déjà. Elles étaient atroces, si l'autre savait tout. De deux choses l'une : ou bien le politicien n'avait pris aucune part à la soustraction des lettres de Clémentine par voie de police, ou bien il avait servi d'instrument à la jeune femme. Dans le premier cas, il n'y avait aucun inconvénient à lui dire, tout net, le réel motif qui avait rendu cette soustraction si nécessaire à la comtesse. Cette histoire ne l'intéressait et ne l'intéresserait aucunement. Dans le second, — et l'instinct de Videville continuait à lui affirmer que cette hypothèse-ci était la vraie, — hé bien! dans le second, dire la vérité serait la vengeance rêvée. Car si Favanne avait servi Clémentine, ce ne pouvait être que par amour, par
désir à tout le moins, et sans savoir quel but visait la coquette. Tandis que Videville se faisait ce raisonnement, les deux hommes étaient arrivés à quelques pas du coin du hali où le jeune Bonnivet se tenait auprès de sa maîtresse . Mme de Miossens venait de les apercevoir et elle s'éventait d'un geste plus nerveux, qui fit comprendre au clubman cet autre petit fait très inattendu : elle avait peur qu'il ne parlât à Favanne. Pour quelle raison? Il ne se le demanda point, mais son orguen ulcéré d'amant congédié, remplacé et bafoué, goûta un délice de satisfaction à constater cette crainte de la jeune femme, et il dit à l'autre :
— « C'est vrai. Il n'y a rien à faire. C'est égal, les femmes sont d'une jolie force. Savez-vous, monsieur, pourquoi celle-là, qui était ma maîtresse depuis deux ans, a voulu ravoir ses lettres? C'est qu'elle avait envie de prendre un autre amant, un petit jeune homme bien naïf, bien sentimental, et elle avait peur que je ne lui montrasse lesdites lettres, comme une preuve de la drôlesse qu'elle est... »
Le cruel personnage put voir, à mesure qu'il prononçait ces paroles, un frémissement passer sur ce visage jusque-là impénétrable. Il se dit : — « C'était lui. Nous sommes quittes, » puis, tout haut, payant l'ironie dont il avait été la victime tout à l'heure par une ironie pareille, et qui
ne permettait plus le doute à son interlocuteur :
— " Mais laissons ces vilenies dont je vous demande pardon de vous avoir ennuyé, puisque vous n'y pouvez rien. . . Allons plutôt saluer cette charmante Mme de Miossens, au risque de troubler son flirt avec le jeune Bonnivet? Il me parait assez sérieux, qu'en pensez-vous?... »
— « Décidément, Miraut, » disait Mme de Gandale à cette même minute, « je continue à être sûre que vous calomniez Clémentine. . . Songez un peu à tout ce que vous avez imaginé de ténébreux, de tragique, autour d'elle, l'autre samedi et celui-ci. La voilà entre ces trois hommes, maintenant. Est-ce qu'elle aurait cette gaieté vis-à-vis d'eux s'il y avait seulement la moitié de vrai dans ce que vous avez dit?... »
— « La moitié, non, » dit Miraut. « Accordezmoi au moins les deux tiers : le tiers Videville, le tiers Bonnivet. Quant au tiers Favanne... »
— « Ce qu'il y a de sûr c'est qu'en fait d'ambassade, le tiers Favanne s'arrêtera vraisemblablement rue du Faubourg-Saint-Honoré ! » interrompit gaiement Mme de La Croix-Firmin.
— « D'ailleurs, » fit le peintre, « c'est déjà très alliance russe, cet attelage à trois : cela s'appelle une troïka, n'est-il pas vrai?... C'est égal, quel rôle a bien pu jouer Favanne dans cette his-
toire?... C'est incompréhensible, absolument incompréhensible... »
Et le digne artiste dut trouver, quelques jours plus tard, toute l'aventure encore moins compréhensible, quand, ouvrant son journal, au coin du feu, suivant ses habitudes, après ses haltères et sa douche, et tout en trempant des lamelles de pain grillé — sans beurre, pour ne pas engraisser — dans le plus hygiénique des œufs à la coque, il put lire ces deux nouvelles pour lui très déconcertantes : d'abord que M. Michel Fa vanne, député de Neuilly, était nommé ambassadeur extraordinaire près d'une des grandes cours d'Europe; ensuite que M. le baron de Videville partait sur le yacht de lord Herbert Bohun, avec MM. Casai, Machault, de Vardes et deux ou trois autres moindres seigneurs, pour organiser une grande partie de chasse en Afrique. AU' s xvell that ends xvell, comme dit volontiers Mirant lui-même, quand il croit devoir à. ses amitiés littéraires cet hommage de la seule citation shakespearienne au'il connaisse. Tout est bien qui finit bien. Tel n'est pas l'avis, cependant, de la jolie Mme de Miossens, qui ne peut pas admettre qu'à la suite de la soirée chez Mme du Conldrai elle ait écrit deux lettres à Michel Favanne sans recevoir de réponse. Voilà six mois quelle attend, — avec une impatience qui parfois la rend un peu dure
pour le jeune Edmond de Bonnivet, quelle aime pourtant passionnément, — l'époque où l'ambassadeur sera de retour à Paris... Pourquoi? Elle n'en sait trop rien elle-même, ce qui prouve qu'on a bien tort de ne pas croire aux mensonges des femmes. Il s'y cache toujours ce qu'un philosophe appelle ingénieusement une âme de vérité. D'ailleurs ce rien de vérité ne se cacherait pas dans ce désir de Clémentine que, par simple divertissement, elle voudrait encore se convaincre qu'elle peut faire repasser cet homme supérieur dans le même chemin. C'est le plus délicieux régal de la coquetterie féminine' de se prouver combien toute la science que l'homme peut avoir d'elle est inutile et vaincue d'avance.
Le Plantieiv, janvier 1897.
Bassigny était entré au cercle, ce soir-là, pour écrire, dans une des petites salles du premier étage, deux lettres d'affaires, moins solitairement que dans sa chambre d'hôtel. Quand il les eut libellées et mises à la boîte, il s'abandonna dans un fauteuil, au coin de la cheminée où brûlait le premier feu de l'année. On était à la fin d'octobre et c'était une soudaine et brusque apparition de l'hiver. Elle réjouissait presque tous les habitués du club dont Bassigny était, resté membre, quoiqu'il n'habitât plus Paris que par hasard. J'aurai suffisamment désigné l'endroit aux curieux des choses parisiennes quand j'aurai dit que de la porte de ce cercle à la Madeleine il n'y a pas quatre minutes de marche. Les familiers du lieu appartenant pour la plupart à la classe des gens cîe sport, il était naturel qu'ils vissent dans le subit refroidissement de l'atmosphère un présage de favorable augure pour les chasses à courre qui s'inauguraient un peu partout, à Fontainebleau, à Chantilly, dans la forêt d Hallate. Il y avait beau temps que Bassigny, 30.-. 20
jadis un des brillants cavaliers du second Empire, ne se souciait plus ni des plaisirs cynégétiques ni d'une élégance quelle qu'elle fût. Quoique, à cinquante-cinq ans, il eût gardé une fière tournure d'ancien beau, les profonds stigmates de chagrin empreints sur son visage, ses cheveux blancs, sa tenue de grand deuil révélaient qu'il venait de traverser ou qu'il traversait quelquesunes de ces épreuves qui sont, pour la vieillesse commençante, d'irréparables désastres. C'est l'époque où l'on comprend avec une affreuse évidence que rien ne se refait plus dans la vie, passé un certain âge. Toute perte est amèrement sentie alors, même la plus légère, celle d'une camaraderie, d'une habitude. Les chagrins dont souffrait Bassigny étaient plus tragiques. Coup sur coup, dans l'espace de trente mois, la même terrible maladie, la phtisie pulmonaire, avait emporté sa femme et ses deux enfants, une fille de vingt ans et un fils de dixhuit. C'était la raison pour laquelle , venu à Paris dans le but de régler quelques intérêts, il remettait de jour en jour à reprendre le chemin de la Tourette, le château d'Aveyron où il avait espéré vieillir parmi ses paysans, entouré de l'affection des siens, ayant marié près de lui cette fille et ce fils, beau rêve de fin patriarcale que lui avait suggéré le sang de ses ancêtres terriens. — Quoique issus de simple extraction
bourgeoise, les Bassigny ont la Tourette depuis tantôt deux cent cinquante ans. — Le souffle irréparable de la destinée avait passé sur la maison et sur le rêve, et Fernand Bassigny, plus que quinquagénaire, se retrouvait seul, assis dans cet angle de club, celui-là même où il s'asseyait trente ans auparavant lorsqu'il habitait Paris et qu'il était, lui aussi, un des princes de la mode, pareil en insouciance et en frivolité aux seigneurs qui fréquentaient ce cercle aristocratique. Il continuait d'être leur collègue, de loin, depuis son mariage et sans les connaître, dans sa retraite de province, par une contradiction commune à presque tous ceux qui ont, comme lui, quitté définitivement le boulevard après y avoir beaucoup vécu. Un Parisien d'une certaine qualité de parisianisme a beau ranger son existence dans des mœurs de tout point contraires à celles de sa jeunesse, il garde toujours quelques coins dans la grande ville où reprendre contact avec elle. Ces coins avaient été pour Bassignv, lors de sa retraite définitive, vingt maisons amies, qui n'étaient plus qu'une demi-douzaine à présent, et deux cercles dont l'un s'était dissous en se fondant avec un autre. Quoique beaucoup de choses déplussent à ce survivant d'une génération disparue dans celui de ces deux clubs qui durait toujours et où il se trouvait par ce soir d automne, froid comme un soir d'hiver, trop
de ses souvenirs flottaient entre les murs de ces salons pour qu'il ne tînt pas à cet endroit par quelques-unes de ses fibres secrètes. Et, — magie puissante du passé, fût-ce un passé répudié pour toujours! — ce rendez-vous de viveurs et de sportsmen était l'asile où cet homme de famille, frappé d'une manière irréparable, sentait avec moins d'amertume la désolation de son foyer dévasté et de son avenir désormais sans but.
Il était donc là, caché à l'abri du paravent qui protège cet angle de la haute cheminée contre les vents coulis de la porte, et abîmé dans un vaste fauteuil de cuir. Il devait y rester d'autant plus inaperçu que ses rêveries de ce soir l'immobilisaient complètement dans cette contemplation du feu où, tout enfants, nous regardons les étincelles pétiller, gaies et légères comme nos espérances, et, sur le tard de la vie, les cendres s'amasser, éteintes, grises, brûlantes encore, comme nos regrets. Son absorption était telle qu'il ne détourna même pas la tête à l'entrée bruyante de deux jeunes gens dont l'aîné comptait vingt-sept ans peut-être, l'autre vingt-cinq, et qui venaient de dîner gaiement, trop gaiement, au Champagne brut et au porto, car ils avaient le sang à fleur des joues et ils ne pensèrent pas plus à s'approcher du foyer que si la
nuit n'eût pas été glaciale. L'un d'eux même ne put s'empêcher de s'écrier :
— « Dans une heure, il fera une jolie température ici. Ils ont déjà le calorifère et le feu... »
— « Buvons toujours un léger B. and S., » répondit l'autre, « et nous irons reprendre l'air, si la partie n'est pas commencée. As-tu un cigare, Paul? »
— « A ta disposition, mon vieux Maxime, et même un morales qui n'est pas trop infect... » reprit le premier qui tendit son étui à son camarade.
— « Merci, don Pablo, » reprit celui-ci. Il fit craquer le cigare à son oreille, pour s'assurer qu'il était à point, et il tira de sa poche le plus joli trousseau de jeune homme à la mode, où pendillaient une demi -douzaine de breloques plus ou moins inutiles, depuis la pièce d'or avec l'effigie du Louis XVIII à la queue, destinée à servir de fétiche, jusqu'à un minuscule couteau d'or à couper les cigares, incrusté d'éclats de rubis. Avant de s'en servir lui-même, il offrit cet outil de fumeur à l'autre, qui regarda ce véritable bijou avec une curiosité malicieuse ; puis, gaiement :
— ■ Voilà ce que c'est que de travailler dans les femmes du monde. C'est un souvenir de Mme de M***. Jure de dire la vérité, toute la vérité, Maxime... «
— « Je dirai la vérité, » — fit le possesseur du précieux couteau, et, montrant à son ami une inscription sur le revers : — « C'est de Mme de M*** en effet. Il y a même une date. Elle est sentimentale, cette pauvre Nicole. »
— - « Elle s'est donc décidée à venir rue du Mont-Thabor, » reprit l'autre, « ou bien si vous en êtes toujours aux bagatelles de la porte?... Tu ne m'en as pas parlé depuis Deauville. Il est vrai qu'on s'est si peu vus ! . . . »
— « Notre flirt continue, » répondit Maxime, « la date est là pour le prouver, sur ce petit couteau... C'est une philippine de chez les Cerneux, où nous villégiaturâmes de compagnie... Mais enfin ça n'y est pas . . . »
— « Alors ça n'y sera jamais. Cette histoire a au moins trois mois de bouteille. C'est manqué... »
— « Ça y sera, mon cher Paul, » dit l'autre avec une décision un peu narquoise, tout en allumant son cigare et respirant avec volupté l'odorante vapeur dont il s'enveloppait, « et pas plus tard que cette semaine. Bon chien chasse de race. Nicole ne serait pas du sang de la bonne maman Jançon si elle ne marchait pas, et elle va marcher. Le premier pas coûte toujours. .. »
— « Et tu crois que tu seras le premier pas ? »
— ■ Dame. Étant donné qu'un mari ne comp le point. »
— « Alors, tu n'en veux pas trop au mari, » reprit Paul avec une amicale ironie... « C'est délicat... Moniot t'a toujours été sympathique, d'ailleurs. »
— « C'est un principe, » répondit Maxime en riant. « Une histoire avec une bourgeoise dont le bourgeois me dégoûte, jamais! »
Il y eut un silence. Les deux compagnons qui échangeaient ces propos d'une brutalité à la fois si plate et si sereine avaient l'un et l'autre cette physionomie encore fraîche, à peine achevée, derrière laquelle une femme romanesque imagine nécessairement une âme candide, étrangère, même en pensée, aux vilenies du monde. L'un et l'autre étaient mis avec cette perfection de tenue qui révèle les surveillances d'une éducation maternelle longtemps prolongée, et aussi l'opulence familiale, la précoce habitude du luxe et de tous ses raffinements. Ils ne se croyaient certes pas mauvais, ayant simplement poussé, comme deux exquises fleurs de corruption, dans ce terreau du grand vice parisien dont la couche s'est terriblement épaissie et pourrie depuis quelques années. Ils venaient tous deux de déshonorer gaiement en paroles, après boire, entre deux bouffées de leurs cigares de choix, deux femmes, une mère et une fille, et ils se fussent indignés le
plus sincèrement du monde, si quelqu'un était venu leur raconter la tricherie d'un camarade au baccara, ou sa défaillance nerveuse dans un duel. La moralité du milieu auquel ils appartenaient a de ces rigueurs. Ils en donnèrent une preuve immédiate en reprenant leur causerie et parlant avec la plus intransigeante sévérité d'une course où le propriétaire d'une écurie connue n'avait pas été correct. Cependant ils avaient fini de boire l'alcoolique mélange qu'ils consommaient chaque soir, consciencieusement, par anglomanie, et leurs cigares s'achevaient. L'un d'eux, ayant regardé sa montre et prononcé les mots sacramentels : « Et la partie?... » ils se levèrent, et, alors seulement, ils s'aperçurent que leur entretien avait bien pu être surpris par un auditeur qu'ils ne soupçonnaient pas.
— « Tiens, » dit Paul à mi-voix, « il y avait du monde à côté, et nous 'qui avons fui comme des tonneaux percés. »
— « Bah! » fit Maxime de même, « ce n'est toujours ni le mari ni le père de Mme de M***. Et puis, il n'y a pas qu'une Mme de M*** à Paris?. .. »
— « Je crois bien que nous l'avons nommée tout au long, » reprit l'autre. « C'est égal, il est plus prudent de savoir quel est ce vieux lascar qui nous a laissés bavarder sans faire
ouf. Je ne crois* pas l'avoir jamais vu ici. »
— « Il dormait, » dit philosophiquement son camarade. « D'ailleurs, c'est aisé à vérifier. » — Et avisant un valet de pied, il lui demanda le nom de ce mystérieux témoin de leur commune indiscrétion. — « Bassigny, » répéta-t-il à son camarade. « Ça doit vivre en province toute l'année. Ça ne connaît personne à Paris. C'est du cercle par quelque cousinage. Pas de crainte à avoir. D'ailleurs une petite promenacle au Bois avec un mari, c'est plutôt gai... » Il fit le signe de donner un coup d'épée et de prendre un contre, tout en entraînant son ami vers les tables de jeu, tandis que Bassigny interpellait de son côté le même valet de pied.
— « Qui sont ces deux messieurs qui sortent? Je les connais, mais je ne me rappelle pas leurs noms. »
— « M. Paul Richardeau et M. le vicomte de Portille. a
— « Voulez-vous me donner l'annuaire du cercle? » demanda encore Bassigny.
Quand il eut le livret, il y chercha l'adresse de Maxime de Portille. Il vit que le vicomte habitait avec son père et sa mère, rue François-Ier. a Alors, » se dit-il en remettant la brochure sur la table, « rue du Mont-Thabor, c'est son appartement de rendez-vous. » Il resta quelques minutes à regarder le feu avec une intensité de
réflexion singulière, puis il se'leva à son tour en disant entre ses dents d'une voix étouffée et douloureuse comme un soupir :
— « Il ne me manquait plus que ce chagrinlà... Ah! mauvaise, mauvaise jeunesse! .. .
Le drame moral dont les deux étourdis venaient à leur insu de provoquer l'explosion chez Bassigny, tenait dans ce cœur de cinquante-cinq ans à des choses bien profondes, quoique bien lointaines. Pour le poser tout entier, un mot suffira : Fernand Bassigny, quand il avait l'âge de Maxime de Portille, avait été l'amant de Mme Jançon, la mère de Nicole de Moniot, le premier amant, comme Maxime allait être celui de Nicole. Et quand le jeune viveur avait dit avec son assurance gaie, en toisant du regard le mystérieux témoin de ses indiscrétions : « Ce n'est toujours ni le mari, ni le père... » il ne soupçonnait pas la secrète ironie de ces dernières paroles, ni que sa future maitresse était vraiment la fille de ce demi-vieillard qui semblait chauffer, frileusement et tristement, une sciatique imminente à ce premier feu d'automne, dans ce petit salon de club presque désert. Il était trop naturel qu'un élégant de 1896 ignorât cette paternité. Qui donc se rappelait cette liaison de Bassigny avec celle qui, après s'être appelée vingt ans du-
rant « la belle Mme Jançon » , n'était plus que « cette bonne maman Jançon » , ou plus brutalement « Jançonaille » ? Il en est des femmes célèbres par leurs galanteries multipliées jusqu'à en être innombrables comme de ces écrivains qui ont écrit quarante volumes, et au nom desquels trois ou quatre œuvres seulement demeurent attachées. Quand on citait les amants de Mme Jançon, pêle-mêle on nommait La Croix- Firmin, Gasal, Machault, San-Giobbe, Tara val, Seldron, le prince d'Ardéa, tout récemment le petit Roland de Brèves, et personne ne s'avisait de mentionner qu'au moment de la naissance de la jolie Nicole, Fernand Bassigny, ce disparu, était l'hôte assidu de la maison. Le premier amant d'une femme du monde, pour peu qu'il ait de la délicatesse, — et Bassigny appartenait à une génération évanouie, qui se piquait, en amour, de chevalerie et de silence, — passe d'ordinaire inaperçu. Il est celui dont les bonnes âmes ont dit : « Le pauvre garçon perd son temps, » à l'époque où il était le plus heureux, et que ces mêmes bonnes âmes plaignent plus tard d'avoir échoué là où tantd'autres ont réussi. Il est à plaindre en effet, pour d'autres motifs, s'il a vraiment aimé cette femme dont il fut la première faiblesse, et s'il la voit descendre les degrés du sinistre escalier, devenir de romanesque qu'elle était avec lui, légère, puis galante, enfin dépra-
vée, quelquefois infâme. Il reste à cet homme, quand le spectacle de [cette dégradation lui fait trop de mal, la ressource de se poser le point d'interrogation qui domine les amours mondaines : « Est-on jamais la première faute d'une femme? » Cette sage et trop juste philosophie n'est pas à la merci de toutes les^ensibilités. Bassigny s'en était trouvé incapable. Il avait pu quitter Claire, — c'était le prénom de Mme Jançon, — parce qu'elle l'avait trompé trop outrageusement. Il avait pu s'éloigner de leur fille avec l'idée que c'était là son devoir, puisqu'un autre avait sur cette enfant les droits du père. Et cet autre était un honnête homme qui, n'ayant aucun doute sur la légitimité de cette naissance, aimerait de son mieux la petite. Bassigny avait pu enfin, par un retour irrésistible aux traditions morales de sa race, redresser sa vie, se marier, reconstituer son âge mûr dans des données régulières et familiales, hors des passions dont ses dix ans de Paris et surtout la tristesse de cette criminelle paternité dans l'adultère l'avaient dégoûté. Jamais l'amertume n'avait cessé d'inonder son cœur, chaque fois qu'à sa rencontre avec quelque ami, resté Parisien, un écho lui était arrivé de la scandaleuse existence menée par son ancienne maîtresse. Il avait eu pourtant l'énergie de fuir, autant qu'il avait pu, ces douloureuses conversations. À peine avait-il revu Mme J n-
çon, pour lui présenter sa femme et pour lui faire une visite officielle à chacun de ses séjours à Paris. Puis ces visites s'étaient espacées, comme ces séjours. Enfin elles avaient cessé complètement. Il avait eu, pour laisser tomber cette relation, comme tant d'autres, un trop légitime et trop cruel prétexte. Sa femme avait commencé de souffrir de la poitrine, et il avait dû passer la moitié de l'année sur la Riviera. Ses enfants, ceux qui portaient son nom, avaient grandi. Il avait fini par s'absorber tout entier en eux, au point d'appréhender également de revoir et Mme Jançon et Nicole. Toutes deux, à mesure que le temps marchait, ne lui représentaient plus que des mélancolies et que des remords. Il avait su cependant que la jeune fille s'était mariée, et, quoi qu'il en eût, cette circonstance lui avait été l'occasion d'un grand trouble suivi d'une grande joie : il ne connaissait pas les Moniot, dans la famille desquels Nicole entrait ainsi, mais on lui avait donné sur eux des renseignements grâce auxquels il avait conclu qu'elle ne vivrait pas trop dans l'atmosphère maternelle. Il s'était toujours complu, depuis lors, à espérer que la loi de l'hérédité n'exercerait pas sur cette jeune destinée sa terrible action. (Jette implacable loi venait de peser tellement sur lui-même, dans l'ordre physique, puisqu'il avait vu, en si peu de mois, la phtisie emporter sa femme et ses deux enfants !
Était-elle aussi férocement inévitable dans l'ordre moral? Cette question, que Bassigny se l'était posée de fois, depuis qu'un triple deuil lui avait enlevé toutes ses raisons de vivre, — toutes, excepté une. Car il gardait obscurément, secrè^ tement, sans se l'avouer, au fond de lui, une fixe espérance qu'il se rapprocherait quelque jour de cette fille. Il ne la connaissait que de vue pour s'être trop souvent arrêté, aux Champs-Elysées, à la regarder passer dans son coupé, — comme un amoureux pauvre. Il avait eu, jusqu'ici, une invincible timidité à se faire seulement présenter. D'autant plus scrupuleux qu'il pensait davantage à elle, il évitait de même prononcer son nom, tant il craignait un soupçon rétrospectif sur cette paternité cachée. Il croyait Nicole heureuse, — pour l'avoir, dans ces rencontres de hasard, aperçue qui emmenait avec elle un tout petit garçon de trois ans déjà, — son petitfils, à lui, — oui, heureuse, bien partie dans la vie, à l'abri des chutes vulgaires... Et voilà que la plus «soudaine, la plus brutale révélation lui apprenait qu'elle avait déjà compromis son bon renom dans des coquetteries poussées très loin, si loin qu'elle était sur le point d'avoir un amant, — et quel amant !
— « Oui ! quel amant! » se répétait-il en des- • cendant l'escalier du cercle. Il en avait monté
les marches dans son habituel état de courbature intime, d'épuisement moral, d'indifférence à tout et à tous, et ce lui était une étrange surprise de constater qu'il gardait au cœur une place vive, par où souffrir à nouveau. La limite de sa puissance de douleur n'avait- elle donc pas été atteinte le soir où la pierre du caveau de famille s'était fermée pour la troisième fois en moins d'une année sur un cercueil? « Mais qui est-elle donc, » se disait-il encore, « pour avoir pu s'éprendre d'un tel personnage, s'intéresser à un drôle de cette ignominie de ton et d'âme?... Sa mère du moins n'a pas commencé par cette boue... Gomment un garçon de cette espèce, un de ces hideux jeunes gens d'aujourd'hui, si dépravés, si avilis, avant même d'avoir vécu, ne donne-t-il pas la nausée à une jeune femme de vingt-cinq ans? Par quelle aberration en fait-elle son premier rêve? Et moi qui me l'imaginais heureusement mariée, mise dans un milieu où elle ne connaîtrait jamais les tentations qui ont perdu l'autre, sa terrible mère?... J'étais fou! Comme si elle n'a pas dû, chez cette mère ellemême, voir dès sa prime jeunesse défiler toute la suite des amants qui se sont succédé là, et comprendre ce que ces intimités signifiaient! Avant même d'aller à son premier bal, j'en suis sûr, elle n'était pas plus naïve qu'une fille d'actrice ou de cocotte, tutoyée par l'entreteneur de In
maman... Elle a dû être prise, des années durant, comme complice dans les petits mensonges quotidiens que l'on faisait au mari, mépriser celui qu'elle croyait son père pour cette facilité de duperie et s'habituer à la ruse, comme à la danse et au cheval... Si elle prend un Portille pour premier amant et à vingt-cinq ans, — à vingt-cinq ans ! — c'est quelle est la vraie femme de cette éducation et de ce monde. Et pourquoi pas? Sa mère n'a pas trop souffert de vivre la vie de galanterie qu'elle a vécue depuis moi. Celle-ci n'en souffrira pas davantage. Le mari n'en saura pas plus que n'en sait, encore aujourd'hui, ce benêt de Jançon... Il n'y aura de malheureux dans cette affaire que quelque nigaud comme moi, qui commettra la faute d'aimer Nicole comme j'ai aimé sa mère. Ces malheurs-là ne méritent pas qu'on les plaigne. On ne cherche pas le bonheur sur certains chemins... Tout cela est affreux, cependant. Àh ! C'est affreux!... Mais je n'y peux rien. Si j'étais parti hier, comme je le voulais d'abord, pour laTourette, je n'aurais même pas soupçonné cette malpropre histoire. Et que c'eût été plus sage d'être là-bas, près de mes pauvres morts!... « Je partirai demain matin. . . »
Comme il se formulait cette résolution, Bassigny était déjà sur le trottoir de la place de la Madeleine. La vie nocturne du Paris joyeux
grouillait devant lui sous les flamboiements mêlés du gaz et de l'électricité, à cette heure qui précède la sortie des théâtres. Les cafés et les restaurants incendiaient de leur rayonnement le rez-de-chaussée des maisons. Presque tous les magasins demeuraient ouverts, et la foule des piétons, mêlée à celle des voitures, emplissait l'entrée du boulevard de cette activité, enivrante ou sinistre, suivant la disposition de celui qui la regarde, car elle n'a d'autre but que le plaisir immédiat, rapide, insatiable et le plus souvent brutal. Rien n'avait changé de ce coin, depuis l'époque où Bassigny était lui-même un des acteurs dans cette comédie de la fausse gaieté parisienne. Dans l'éclair d'une de ces hallucinations comparatives, si fréquentes lorsque nous nous sentons vieillir, il s'aperçut, en pensée, de vingt-sept ans plus jeune, sortant du cercle comme à présent, vers cette même heure, par des soirs pareils à celui-ci, allant rejoindre Mme Jançon dans sa loge aux Italiens d'alors ; et dans le champ de la vision cérébrale, simultanément, un autre Bassigny lui apparut, bien loin de Paris, cheminant sur une route d'Aveyron , vers un cimetière où l'attendaient ceux qu'il venait d'appeler tout bas ses « pauvres morts » . La vision se fit plus précise encore, et voici que le fantôme d'un de ces êtres morts se leva pour lui d'une pierre qu'il connaissait trop. Il les évo-
quait d'ordinaire tous les trois ensemble, ses chers disparus. A cette seconde, une seule figure ressuscitait devant les yeux de son esprit, et c'était celle de sa fille, en allée pour toujours, de cette Hélène dont il avait si chaudement protégé l'enfance et la jeunesse, que sa femme et lui avaient faite si pieuse, gardée si pure, le lys de grâce et de candeur qui avait embaumé leur maison. Ce fut le mirage d'un instant bien court. Il suffit pour que les idées de Bassigny fussent émues du coup jusque dans leurs plus secrètes racines, et jetées dans un sens nouveau.
— « Hélène et Nicole étaient pourtant sœurs, » songeait-il... « Hélène et Nicole... » Il redit ces noms à voix haute l'un après l'autre, et il s'enchantait et se navrait à la fois tout le cœur avec la musique de ces syllabes. « Nicole et Hélène! Quelle pitié qu'il ne m'ait pas été permis de faire pour celle-ci ce que j'ai fait pour celle-là ! Il y a dans ce monde vraiment de trop grandes iniquités. Celle qui aurait été dans la vie un si précieux exemple, une source de bien et de bonheur pour tous, est morte... L'autre vit,... l'autre, vouée aux pires aventures et à répandre la contagion du vice. Mais aussi, que de choses avait eues la morte que la vivante n'a jamais eues ! . . . Injustice dans la mort! Injustice dans la vie! Et ces deux injustices ne se compensent pas... Hélène et Nicole ! . . . Elles étaient sœurs, elles se ressem-
blaient de visage; et, si elles s'étaient connues, elles n'auraient rien su de leur parenté, elles ne se seraient pas aimées, — à moins que cette ressemblance ne fut encore plus profonde que je ne l'ai jamais devinée, malgré les différences d'éducation... C'est possible, cependant. Qui sait si Nicole n'a pas en elle un peu de cette adorable nature de sa sœur et si le jeune forban que je viens d'entendre parler d'elle, avec cette infamie de brutalité, ne s'adresse pas, pour l'égarer, à ce qu'il y a de meilleur en elle? Qui sait s'il ne lui joue pas une comédie sentimentale dont elle est la dupe ! Il a raconté qu'il lui fait la cour depuis plusieurs mois. Donc, elle se défend, elle se débat. Il a raconté qu'il espérait la réduire cette semaine. Cette semaine? Dire que demain, aprèsdemain, dans trois jours, dans quatre, il y aura peut-être une heure avant laquelle toutes ses imprudences n'auront été que des enfantillages, et après laquelle l'honnête femme sera pour toujours tuée en elle? C'est pourtant vrai que la chose irréparable est là, dans cet abandon de la dernière pudeur qui fait qu'une femme ne peut jamais plus s'estimer vraiment. . . Pauvre Nicole! Elle n'en est qu'à la coquetterie, à cette légèreté où il y a quelquefois tant d'innocence... Qui sait si précisément, l'absurde choix qu'elle a fait de ce Portille, ne prouve pas cette innocence même, une naïveté de jeune femme mal gardée, mal
conseillée, qui se laisse prendre à des dehors de joli garçon, à des chevaux bien attelés, au prestige de l'homme à la mode?... Hélas! Si les choses sont de la sorte, c'est pire encore! Et elle n'a personne, personne pour lui dire la vérité, pour lui crier qu'elle traverse la plus solennelle minute de son existence... Personne?... Celui qu'elle croit son père est si pauvre homme, si incapable de lire dans une âme de femme!... Et sa mère? Sa mère?... Elle sait pourtant la vie, elle. Je pensais tout à l'heure : elle n'a pas souffert. Qui sait encore! Il n'est pas possible qu'à travers tout ses égarements elle n'ait pas eu des heures de remords, qu'elle n'ait pas senti à de certaines minutes la honte de ne plus être une honnête femme. Elle a dû goûter quelquefois l'amertume de la galanterie, la lie de la coupe, connaître ce que l'adultère cache, en son arrièrefonds, de tristesses et de dégoûts. Et elle n'essaie pas d'épargner cet avenir à sa fille? Mais saitelle seulement quel danger Nicole est en train de courir? La voit-elle, la suit-elle d'assez près, cette fille, pour même soupçonner la réalité de sa situation? Si quelqu'un allait lui apprendre, pourtant, cette réalité? lui dire, là, les yeux dans les veux : « Votre fille va prendre un amant. « Cet amant, c'est M. de Portille. Il est encore « temps de l'empêcher de se perdre, et vous « seule le pouvez, entendez-vous? vous seule. . . »
Quand il se hit prononcé à lui-même ces paroles, dans le silence de sa conscience, Bassigny s'arrêta subitement. Une évidence s'imposait à lui. Comme quelqu'un qui se réveille d'un sommeil de somnambule, il retronva tout d'un coup le sens de l'endroit où sa marche automatique l'avait entraîné et qu'il ne voyait plus depuis l'instant où il avait commencé de raisonner. Il était à l'angle de l'avenue de l'Opéra, et il lui fallait obliquera droite. Il passa brusquement sa main sur ses yeux, et la voix intérieure s'éleva de nouveau en lui, impérative maintenant, comme celle d'un irrésistible témoin qui lui dictait un ordre :
— « Mais c'est à toi, malheureux, d'aller parler à cette mère, à toi d'alier sauver ton enfant comme tu aurais sauvé l'autre ! . . . «
Et associant dans une même émotion sacrée les images de ses deux filles, de celle qui était morte en l'appelant : « mon père » , et de celle à qui il ne dirait jamais : a ma fille» , cet homme qui ne pleurait plus depuis des mois sentit de grosses et chaudes larmes germer dans ses yeux, et une volonté, une attente, presque une espérance lui renaître au cœur. Sur ce coin de trottoir, si peu propice, semble-t-il, à de pareilles résolutions, il venait de faire avec lui-même le voeu de tout entreprendre pour empêcher cette première et irréparable faute de son enfant.
Quand après une nuit d'un sommeil sans cesse interrompu par la fièvre nerveuse de l'anxiété, Bassigny se réveilla dans l'appartement d'hôtel qu'il s'était choisi à cause de son silence, — les fenêtres donnaient sur une des rues paisibles qui avoisinent les Tuileries, — il s'étonna de se sentir si calme, si peu hésitant, presque serein. Il ne se retrouvait plus, comme tous les matins, devant cet c à quoi bon? » qui, depuis tant de mois, doublait son chagrin d'ennui. Il y a un art de souffrir et que les nécessités de la vie enseignent aux humbles en leur imposant la servitude de la besogne quotidienne. Il consiste à continuer d'agir, tout simplement. L'idée de l'acte à exécuter s'interpose alors entre notre malheur et nous. Elle s'y substitue, presque à notre insu. Notre attention, dérivée de la sorte, ne saisit plus avec la même acuité obsédante et complaisante le détail de ce qui nous accable. Pour la première fois depuis le dernier de ses trois deuils, le veuf méditait sur un objet autre que sa misère et que la solitude dévastée de son foyer. Comment ac-
complirait-il la résolution prise la veille, et que dirait-il àMmeJançon? De biaiser, d'atermoyer, de reculer devant ce devoir, il n'en admettait même plus l'hypothèse. Bassigny était loin de posséder un de ces caractères entiers qui ne connaissent ni ondoiements ni volte-faces dans une décision une fois adoptée, une de ces âmes d'une pièce, suivant la très exacte expression populaire, chez qui la certitude intime ne vacille jamais. Il avait toujours senti, au contraire, les secrètes faiblesses des êtres trop tendres que leurs impressions conduisent plus que leurs réflexions et qui changent de dessein au gré de leur changeante sensibilité. De tels esprits ne sont incertains que par leur émotivité. Ils déploient une invincible énergie, quand une passion fixe les soutient et les soulève, et le vrai père de Nicole ne soupçonnait pas lui-même quelles réserves d'amour il gardait en lui, au service de cette jeune fille qu'il s'était obstiné à ne pas connaître pendant des années, par scrupule et avec remords tout ensemble. Ces combinaisons de sentiment contradictoires sont quotidiennes dans les situations très fausses. La révélation que son enfant courait le plus grand danger moral avait, du coup, comme réuni en un faisceau, comme précipité en un seul jet toutes ces puissances, toutes ces virtualités de dévouement si l'on peut dire, et voilà pourquoi aucun recul ne lui était plus pos-
sihle, quoique cette œuvre d'un bien chimérique sauvetage exigeât, pour seulement la commencer, une de ces démarches qui font songer à une légende poignante du moyen âge ; celle du mort, qui doit, pour son purgatoire, reprendre tous les chemins qu'il a suivis sur la terre, et lui-même effacer le vestige de ses pieds.
Il y avait des années que Bassigny ne déposait même plus de cartes à l'hôtel de la rue de Montalivet où habitaient les Jançon. Mais le plus ou moins de froideur dans l'accueil de son ancienne maitresse n'était pas ce qu'il appréhendait. En réalité, au moment d'engager avec elle un entretien à l'issue duquel il attachait une tragique importance, il se rendait compte qu'il ne la connaissait plus. Le mal qu'il avait entendu dire d'elle depuis des années, il l'avait appliqué à une ombre sans corps , à un être de raison , à cette Mme Jançon de moins de trente ans que son souvenir voyait telle qu'elle avait été, et non telle qu'elle était devenue. Il l'avait méprisée de ses actes, sans rien savoir des profondes modifications que la vie avait dû, malgré tout, imposer à ce caractère. Dans quel sens s'était développée cette nature qu'il se rappelait légère, frivole, bonne d'une bonté toute sensuelle, et en somme, presque irresponsable? Il voulut se persuader que sur un point, celui de l'amour maternel,
cette bonté facile s'était changée en un dévouement sincère, et ce fut avec un mélange de courage et de timidité, de confiance et de rancœur qu'il s'achemina vers la rue de Montalivet, aux alentours de deux heures et demie. On ne refait pas des pèlerinages de cette sorte sans que les joies et les tristesses du passé ne surgissent de chaque pavé. Bassigny avait voulu marcher, pour tromper son agitation par ce rien d'exercice. Il se souvenait d'avoir jadis et si souvent pris et repris ce chemin avec des émotions si différentes, précisément à l'époque de la naissance de Nicole. Qui lui eût dit, qui leur eût dit alors, à Glaire Jançon et à lui, que cette enfant, dont la venue les liait d'un lien de mystère plus étroit encore, grandirait sans peut-être savoir son nom à lui, sans qu'il pût même lui montrer cette amitié d'ami de la maison, sous le couvert de laquelle les paternités clandestines assouvissent leurs appétits de tendresse, douloureusement, honteusement? Dans ces temps lointains, Bassigny allait d'habitude à l'hôtel Jançon vers cinq heures et demie. Il était certain d'avoir là avec son amie une heure de tête-à-tête. Pour s'assurer la liberté de cette fin de journée, la corvée des visites une fois finie, la prudente Parisienne laissait sa porte ouverte après déjeuner. Après vingt-cinq ans, l'ancien amant supposait que la politique privée de son ancienne maîtresse demeurait la même, et il
comptait sur cette particularité pour être reçu, bien décidé, s'il rencontrait d'autres visiteurs, à rester le dernier. Il aurait pu demander par lettre un rendez-vous qui ne lui aurait sans doute pas été refusé. Il avait préféré ne pas même coarir cette chance, et il accepta, comme un présage de réussite finale, la réponse du concierge à sa question, que Madame recevait.
Il traversa la cour, annoncé comme jadis par les deux coups de cloche dont le son reconnu fit battre son cœur. Son émotion, déjà profonde, s'accrut à constater combien peu avait changé l'aspect de l'antichambre et du premier grand salon par où on l'introduisit. Les années avaient seulement infligé à l'arrangement de ces pièces, meublées dans le goût du second Empire, avec un abus d'étoffes, de capitons et de tentures, une indéfinissable physionomie de choses déjà démodées. Dans ce salon du rez-de-chaussée, dont les portes-fenêtres ouvraient sur la verdure maintenant jaunie d'un jardin, se voyait un portrait en pied de Mme Jançon, par Gabanel, traité dans une manière habile, élégante et froide. Cette peinture augmentait cette impression d'ancienneté, de prestige aboli, de grâce fanée, à cause de la toilette, copiée par l'artiste avec d'autant plu» d'exactitude qu'il avait voulu, dans cette toile, lutter de rendu avec les plus brillants vir-
tuoses de l'étoffe. C'était un contraste d'une ironie presque sinistre de voir, dans le petit salon attenant au premier, la femme, vivante encore, mais aujourd'hui âgée et qui, jeune, avait posé pour ce portrait. Cette héroïne de tant d'aventures fameuses dans la chronique des clubs, était assise sur un canapé, la chevelure plus noire qu'à l'époque où le peintre attitré des beautés d'avant 1870 fixait son image, les lèvres rouges, les sourcils et les paupières faites, le visage comme recrépi à coups de savantes préparations. Elle portait une robe taillée pour la chambre, en mousseline de soie plissée, d'un vert d'eau très tendre, et le choix de l'étoffe, celui de la coupe destinée à mouler une taille restée souple et mince au regard par l'artifice d'un incomparable corset, les frisons compliqués de la chevelure, l'abus des bijoux, vingt détails révélaient dans cette créature l'acharnement à ne pas vieillir, le caricatural replâtrage d'une beauté irréparablement détruite. Elle lisait un volume jaune — le dernier roman sentimental — qu'elle reposa sur une petite table laquée quand la porte s'ouvrit. Elle attendait évidemnent, dans cette parure et parmi les fleurs qui décoraient ce boudoir retiré, un visiteur tout autre. Elle reconnut aussitôt le nouveau venu avec une légère émotion, vite comprimée, car sa voix, qui, elle, restait, malgré l'âge, musicale et douce comme
autrefois, ne tremblait pas trop pour lui dire : — « Comment? vous ici?... Ah! mon cher Bassigny, avouez que j'ai le droit d'être un peu surprise. . . »
Elle avait, en prononçant ces mots, le sourire et le geste les plus accueillants; et, comme il paraissait, lui, plus troublé qu'elle, gracieusement, elle lui tendit la main, en amie, sans hésiter, une main au petit doigt de laquelle brillait le chaton d'une de ces bagues où se complaît l'enfantillage romanesque des liaisons cachées : deux serpents enlacés qui juxtaposaient leurs tètes de rubis et de saphir. Un parfum presque trop fort, où le chypre et l'ambre se mariaient au white rose, émanait d'elle à chacun de ses mouvements. L'homme aux cheveux blancs, aux tempes marquées et dégarnies, aux joues creusées, au teint gris, qui s'asseyait en face d'elle, offrait une antithèse si frappante avec son ancienne maîtres&e, qu'ils la sentirent tous deux simultanément, et ils demeurèrent quelques secondes à se regarder d'un regard également étonné, également attristé. Il la plaignait, lui, de ne pas savoir vieillir ; il entrevoyait un si lamentable prolongement de galanterie par delà cette coquetterie d'arrière-saison. Elle le plaignait, elle, d'avoir tant vieilli, et comme elle avait, pareille à la plupart des femmes qui ont trop aimé l'amour, une grosse et banale sensibilité d'être assez simple,
elle lui dit, avec l'élan de cette très réelle pitié :
— « Mon pauvre ami, je sais que vous avez été bien cruellement éprouvé... Je vous aurais écrit, si j'avais cru que vous vous souveniez encore de moi et que ma sympathie pouvait vous être douce... Je me suis tue par discrétion. J'ignorais même que vous fussiez à Paris... ■
— « Je vous remercie d'avoir pensé à me dire ces bonnes paroles, » répondit Bassigny. « J'ai toujours été un peu sauvage, vous savez, et je me serais reproché d'imposer mes tristesses aux personnes qui veulent bien se rappeler mon existence... Quand on se sent de trop, il faut disparaître. .. »
— « Vous n'auriez jamais été de trop dans ma vie, » répliqua-t-elle. « C'est vous qui n'avez pas voulu de l'amitié que j'étais si prête à avoir pour vous, » et elle ajouta en soulignant ce petit reproche de femme par l'accent appuyé de sa voix : « et pour votre ménage. . . »
— « Laissons cela, » interrompit-il avec une nervosité mal dissimulée. Beaucoup de raisons, et qui tiennent aux lois les plus profondes de l'àme humaine, empêchent les anciens amants de reprendre des relations autres que les superficielles, après une rupture. Une des plus fortes est l'irréductible différence qui sépare le point de vue masculin et celui de la femme, pour ce qui touche aux choses de l'amour. Bassigny avait
beau être supérieur par sa hauteur dame à la moyenne de son monde, il n'en sentait pas moins en lui cet instinctif mépris de l'homme pour la maîtresse qui s'est donnée à lui hors du mariage, parmi tous les traits de l'égoïsme viril, le plus triste peut-être, mais le plus constant. Cette allusion à sa femme, dans la bouche de son ancienne maîtresse venait de froisser cette corde intime. Il se domina pourtant. Et, sans transition, car devant l'attitude de son interlocutrice, le motif de ce pénible entretien se représentait à lui avec une force extrême : « Je ne suis pas venu pour vous parler de moi, » dit-il; « je suis venu » — et sa voix se fit sourde tout ensemble et décidée — « pour vous parler de Nicole... » — « De Mme de Moniot? » répondit la mère. Elle était trop fine pour n'avoir pas senti le retrait en arrière de Bassigny, et deviné sa cause. Son mouvement de compassion à l'entrée de cet homme si visiblement vieilli, épuisé de chagrin, misérable, s'était arrêté du coup. Elle continua sur un ton d'ironie très souligné : « Vous vous êtes donc décidé à penser à elle?... Là encore, savez-vous que j'aurais le droit déjuger sévèrement votre cœur?... Heureusement, je l'ai aimée et gâtée pour deux. Je l'ai bien mariée. Elle a un intérisur charmant, un fils qu'elle adore, et elle est contente. Si vous avez désiré savoir enfin ce qu'elle est devenue, vous le savez.. "
— « Nous ne nous comprenons pas, » fit-il, avec mélancolie cette fois; » vous avez mis de l'aigreur dans votre réponse et de la dureté. A quoi bon?... Ce n'est pas pour vous demander des nouvelles de Nicole que j'ai essayé de vous voir... Je crois que vous avez été et que vous êtes une très tendre mère, avec vos idées, qui ne sont peut-être pas les miennes, mais une tendre mère... Oui. Je le crois. Je le sais. Voilà pourquoi j'ai voulu vous raconter moi-même la scène à laquelle j'ai assisté hier au soir. Vous serez peut-être plus indulgente alors pour le sentiment qui m'anime... J'étais au cercle, dans un petit salon du premier étage. Deux jeunes gens sont entrés qui ne me voyaient pas. Ils avaient trop bien diné, se croyant seuls, ils ont causé trop haut, et moi qui ai entendu leurs confidences, je viens vous dire qu'un de ces deux garçons se prétend amoureux de Nicole et à la veille de réussir auprès d'elle. Et j'ajoute : Non, votre fille n'est pas bien mariée. Non, elle n'est pas heureuse. Non, son intérieur et son fils ne lui suffisent plus, elle s'est laissé faire la cour par un drôle et elle est sur le point de le prendre comme amant .. »
— « Elle? Un amant? » s'écria Mme Jançon. « Nicole? Allons donc ! Ce n'est pas vrai, je connais ma fille, je vous jure que ce n'est pas vrai! »
— a Et moi je vous jure que c'est vrai, » répondit Bassigny que la spontanéité de ce cri de révolte avait touché. Il ne remarqua même pas l'anomalie de conscience grâce à laquelle cette femme notoirement galante et qui, à cinquante ans, avait encore des aventures, se rebellait contre la seule idée que sa fille fût soupçonnée de n'être pas irréprochable. Il vit qu'il remuait dans ce cœur de mère, si corrompu d'autre part, une fibre profonde, et il insista : « Pour que je sois ici à vous parler, comme je fais, d'une enfant que j'ai souhaité de ne jamais revoir, comprenez que je ne vous mens pas. Je vous jure; je vous le répète, que j'ai entendu cet homme qui lui fait la cour se vanter de son intimité avec elle, comme je vous entends, et en donner des preuves. . . »
— « Et moi, » fit de nouveau la mère, « je vous répète que ce n'est pas vrai, que cet homme-là s'est vanté. Son nom, dites-moi son nom seulement? »
— » Il s'appelle le vicomte de Portille, « dit le père.. .
— « Maxime! » exclama Mme Jançon, et ce visage de vieille coquette traduisit tant d'étonnement et de trouble que Bassigny eût pu croire qu'elle aimait, elle aussi, le jeune homme et qu'elle était la rivale de sa fille, s'il ne s'était rappelé de quel ton les deux indiscrets avaient
parlé de la bonne maman Jançon. Et elle répétait : « Maxime de Portille a dit qu'il faisait la cour à Nicole, quelle s'y prêtait, et qu'elle était sur le point de devenir sa maitresse ! . . . Le misérable a menti ... Il a menti ... lia menti ...»
— « Il n'a pas menti, » reprit Bassigny, avec une impérative solennité, « mais il dépend de vous qu'il ait menti. . . »
— « Gomment cela? » demanda-t-elle.
— n II vous suffira, » dit- il, « d'éclairer Mme de Moniot sur le compte de cet homme, en lui racontant cette abominable indiscrétion aussi franchement que je vous la raconte. Elle est si jeune! Ce que vous venez de m'en dire me prouve que vous avez avec elle des rapports très intimes. . . »
— «Si intimes, » interrompit la mère, « que je ne puis pas croire qu'elle se soit cachée de moi.. . »
— « Quand vous lui révélerez la manière dont ce Portille parle d'elle, » continua Bassigny sans relever l'étrange naïveté de cette exclamation,
« il est impossible qu'elle n'ait pas, elle aussi, un mouvement d'indignation... Si vous le considérez, vous, comme incapable d'une pareille vilenie, c'est qu'il est un comédien, par conséquent capable d'avoir joué auprès d'elle à la passion romanesque... Renseignée par vous, elle verra où elle va, la légèreté du personnage, son
cynisme, le mensonge des protestations sentimentales par lesquelles il l'a troublée. Elle se reprendra tout entière. Et si vous voulez qu'elle ne puisse pas douter que cet homme a parlé, diteslui, souvenez-vous bien de ce détail, dites-lui qu'il a montré, en s'en vantant, un souvenir qu'il tient d'elle. La nature de cet objet ne lui permettra pas l'équivoque : c'est un petit couteau d'or à couper les cigares, avec une date... Ajoutez qu'il a donné le nom de la rue où il a son appartement de rendez-vous : c'est la rue du Mont-Thabor.. . Avec ces deux détails, il n'est pas possible qu'elle ne soit pas convaincue... » — « Quelle infamie! » dit la mère de Nicole, « mais quelle infamie ! . . . » Elle se tut une minute et Bassigny vit passer sur son visage une expression pour lui inexplicable. Comment eût-il deviné que Maxime de Portille avait pour autre camarade intime Roland de Brèves, et que Mme Jançon était depuis un an déjà la maîtresse de ce dernier? Subitement cette évidence venait dapparaitre à la mère galante : si elle dénonçait à sa fille l'indiscrétion de Portille, ce garçon se vengerait en la dénonçant elle-même et son intrigue, à cette fille dont elle avait toujours trompé la lucidité. Gomment avait-elle, contre toute vraisemblance, maintenu Nicole dans cette illusion à l'égard de ses aventures? C'était le secret d'une de ces roueries de foyer inadmissibles à ceux qui
n'en suivent pas le détail année par année, presque jour par jour, et ces roueries-là ne sont pas toujours le résultat d'un calcul. Il faut rendre cette justice à cette femme, par exemple, instinctive dans ses vices comme dans ses qualités : elle avait été bonne mère à sa façon, et sa grande habileté avait résidé dans cette tendresse qui aveuglait Nicole sur toutes les évidences. A ce respect de sa fille, si peu mérité par sa conduite vis-à-vis des hommes, si mérité par ses gâteries vis-à-vis de l'enfant, elle tenait sans doute profondément, car l'idée d'une accusation portée par Portille la fit s'écrier : « Non, je ne peux pas employer ce moyen-là. . . C'est trop dangereux. . . Et si ce garçon vous a vu dans ce salon du cercle, s'il se rappelle qu'il a parlé devant vous, s'il se rend compte que vous seul avez pu m'avertir?.. . »
— « Eh bien! » repartit Bassigny, «je suis là pour répondre de mes actes. »
— « Et comment expliquerez-vous le motif qui vous aura décidé à revenir chez moi, après des années? Et votre intérêt pour Nicole, comment l'expliquerez-vous encore?... Non. Il ne faut pas que Portille soupçonne seulement que je vous ai vu. Tout le monde n'a pas oublié que vous étiez mon ami le plus intime quand la petite est née. . . »
— « Vous avez peut-être raison, » répondit-il. d Que comptez-vous faire alors? »
— « Les plus simples moyens sont les meilleurs, » fit Mme Jançon; «je vais demander à son père... » Elle se reprit, sentant que ce mot, appliqué à son mari, était très cruel pour celui qui l'écoutait : « Oui, je vais demander à Jançon de parler à Moniot .. C'est la démarche la plus naturelle du monde et la plus efficace. Il lui dira que les assiduités de Portille auprès de Nicole ont fait causer, que lui, Moniot, devrait les surveiller, avertir lui-même Nicole... Mon gendre a des défauts, mais c'est un homme droit et ferme. Quand il aura dit à Nicole de ne plus recevoir Portille, elle commencera par crier un peu, par se révolter contre la tyrannie conjugale. Je les connais tous les deux : elle obéira. Ne voyant plus ce jeune homme que par hasard et se sentant surveillée, elle réfléchira. Alors seulement je pourrai intervenir et raconter ce que je tiens de vous et qui achèvera de couper court à ce caprice, si caprice il y a, car je vous répète que je continue à ne pas y croire... Mais, » dit-elle, « j'ai entendu ouvrir la porte du grand salon... Changeons de sujet de conversation. On vient. .. »
Son ouïe de femme habituée à étudier les moindres bruits de sa maison, afin de ne jamais être surprise dans des attitudes de familiarité, ne l'avait pas trompée. A peine venait-elle de prononcer cette parole d'avertissement et de s'y conformer, en parlant du roman de Jacques Mo-
lan qu'elle avait sur la table, la porte s'ouvrit, et l'ancien amant et l'ancienne maitresse virent entrer la personne dont la présence entre eux deux faisait le plus troublant commentaire à la conversation ainsi interrompue : Nicole de Moniot ellemême, — Nicole avec son jeune visage rieur et potelé, dans l'encadrement de sa toque de loutre et du haut col de sa jaquette pareille, — Nicole, avec ses gestes et sa gaieté d'enfant comblée, la fine silhouette de ses jolis vingt-cinq ans, — Nicole, avec son ignorance entière de la tragédie où elle allait jouer le premier rôle, — Nicole, enfin, à qui sa mère présentait Bassigny, sans qu'elle répondit à cette présentation autrement que par le signe de tête le plus banal, le plus indifférent. Et déjà elle commençait d'expliquer pourquoi elle était venue rue de Montalivet à cette heure-ci, et elle racontait une de ces journées de Parisienne à la mode, si vides qu'elles justifient les femmes qui mènent cette vie-là d'avoir presque toutes des amants. Si elles ne relevaient pas par l'intérêt d'une intrigue l'insipidité de leurs corvées d'élégance, elles n'en supporteraient pas l'ennui vingt-quatre heures durant.
— « Si je n'étais pas entrée t'embrasser, » disait-elle à sa mère, sans plus prendre garde au visiteur inconnu dont le nom ne devait évoquer un souvenir en elle que plus tard et à la réflexion,
« je ne t'aurais vue ni aujourd'hui ni demain. Demain je chasse à courre à Compiègne toute la journée. J'étrenne mon Irlandaise Vérité. Quel drôle de nom pour une jument, pas?... Elle est charmante, tu verras... Dans cette saison, où l'on commence à rentrer, avec les essayages d'hiver, on n'a vraiment le temps de rien. Vois plutôt : j'ai déjeuné chez Alice Hurtrel, qui m'avait manquée trois fois, et moi je l'avais manquée deux. Nous avons passé ensemble à l'exposition des chrysanthèmes... Adorables, maman, adorables. Il laut que tu ailles les voir aujourd'hui même... Alice m'a jetée ici, et tout à l'heure j'irai rue de la Paix pour voir un surtout Louis XVI, puis, rue Louis-le-Grand, un canapé Pompadour... Une tante d'Albert l'a chargé de choisir un cadeau de noces . Naturellement, quand un mari reçoit une commission de ce genre, il la passe à sa femme. C'est réglé comme du papier à musique... Ensuite je vais chez deux couturières. Deux seulement, tu vois que je suis raisonnable cette année, et puis prendre le thé avec Germaine de Corcieux chez Colombin, et nous liquidons ensemble deux ou trois visites au galop, car je dine à sept heures un quart, tapant, au café Anglais pour aller au théâtre avec mon tyran et le ménage Ethorel... Et le patron? Il n'est pas là? j'aurais bien aimé à l'embrasser aussi... »
Tandis quelle parlait, Bassigny la regardait avec une émotion si étrangement mélangée d'éléments contraires, qu'il n'aurait su dire si l'amertume l'emportait sur la douceur, le chagrin sur le ravissement. Il était près d'elle, près de cette fille dont il avait tant désiré, tant évité la rencontre. Malgré tout, une joie presque animale, profonde, irrésistible, émanait de cette seule présence. Il était pris d'une extase devant la grâce de ses gestes, devant sa beauté, une façon surtout qu'elle avait de cligner des yeux, en avançant sa tête, qui la faisait ressembler davantage à la pauvre Hélène. En même temps, lui, le solitaire, et qui, depuis des années, vivait hors Paris, son cœur se serrait à constater combien la jeune femme était possédée par cette stérile fièvre de mouvement où l'intelligence se morcelle, où la sensibilité s'énerve, où la moralité s'use, et cette irréparable usure est la rançon de si misérables plaisirs ! Mais, d'autre part, il tenait la preuve que ses hypothèses les plus optimistes y avaient vu juste. Visiblement Nicole n'était jusqu'ici qu'étourdie et légère, et sans la moindre dépravation. Il y avait trop d'enfantillage dans ses sourires qui découvraient ses dents si blauches d'enfant, trop de clarté dans ses prunelles noires, pour qu'elle ne gardât point un fond d'innocence, et c'étaient des riens encore, qui faisaient à la fois peine et plaisir au vrai père,
comme ces appellations irrespectueuses et argotiques de « tyran », de « patron >• donnée par Nicole, l'une à son mari, l'autre à celui dont elle se croyait la fille. . . Enfin toutes ces émotions réunies agirent sur les nerfs déjà ébranlés de cet homme, d'une manière si violente, qu'à une minute il crut qu'il éclaterait en sanglots. L'altération de son visage devint telle qu'il redouta la divination de la jeune femme qui, à plusieurs reprises, l'avait considéré avec des yeux où il crut lire de la surprise. Il se leva pour prendre congé, en essayant à la fois de dominer cet attendrissement et d'empreindre pourtant dans un dernier regard jeté sur Mme Jançon Fimpérative énergie du conseil qu'il était venu lui donner. Celle-ci comprit, car elle lui dit adieu en ajoutant ces paroles, intelligibles pour eux seuls :
— « Vous pouvez compter sur moi, cher ami, et la prochaine fois que vous viendrez, j'espère vous donner de bonnes nouvelles... »
— « Je l'espère aussi, » répondit-il, et il ajouta : « Autrement, ce serait trop dommage... » sans que celle dont ces deux phrases résumaient l'imminente destinée se doutât que sa mère et cet étranger parlaient d'elle. Son joli visage exprima, tandis qu'elle saluait le visiteur d'une inclination de sa blonde tête, l'amabilité indifférente d'une personne bien élevée à l'égard
de quelqu'un qu'elle ne rencontrera peut-être plus, et, comme si le hasard se complaisait à augmenter le trouble de Bassigny, il croisa, en traversant le grand salon et devant le portrait de Cabanel, deux jeunes gens qui venaient rendre visite à Mme Jançon, L'un était le petit Roland de Brèves, dont Bassigny ne soupçonnait même pas le rôle dans la maison. Mais il se sentit pâlir à reconnaitre l'autre, qui, l'ayant reconnu aussi, ne put retenir un geste de stupeur, et cet autre était Maxime de Portille.
— « Nicole lui aura donné rendez-vous chez sa mère, » songea Bassigny. « Il n'était que temps que j'intervinsse... Il m'a reconnu. Il devinera qui s'est mis en travers de sa route? Ah! qu'il devine tout ce qu'il voudra, mais qu'elle soit sauvée de lui, à tout prix. . . »
— « Il ne vous a pas semblé que Mme Jançon était très mécontente que nous soyons sortis ensemble?. . . » disait Maxime de Portille, une demiheure plus tard, à Nicole de Moniot. La jeune femme lui avait, en effet, comme l'avait compris Bassigny, fixé ce rendez-vous chez sa mère, et ils avaient quitté le salon en même temps. Elle lui avait demandé, très ouvertement d'ailleurs, de faire quelques pas avec elle à pied. Nicole avait bien surpris les petits signes du mécontentement maternel dont parlait Maxime, mais elle les expliquait d'une autre manière :
— « Pauvre maman, vous savez comme elle m'aime, et elle me voit si peu! Elle aura trouvé ma visite trop courte, voilà tout. . . »
— b Et quel était ce monsieur âgé, qui sortait comme je suis entré?... » interrogea Maxime.
— « Un M. Bassigny, si j'ai bien entendu son nom, » dit Nicole; « pourquoi cela?... »
— « Je ne l'avais jamais vu chez Mme Jançon, r> reprit Portille, sans répondre directement à la question de sa compagne.
— « Ni moi non plus, » répliqua-t-elle. Puis, rieuse et doucement coquette : « Si c'est pour me parler de choses aussi intéressantes que vous m'avez demandé ce petit tète-à-tête, avouez que j'ai eu bien tort de ne pas donner ce quart d'heure à maman. Adieu, j'y retourne... »
Et elle fit mine de revenir sur ses pas, avec un gentil regard de reproche et de taquinerie qui révélait le joli enfantillage de leurs relations, — enfantillage sincère chez elle, Bassigny l'avait deviné, — joué chez Maxime. Cette grâce un peu gamine, inoffensive en apparence, mais singulièrement prenante, est la tactique habituelle aux roués jeunes dans leur approche de la femme. Celle-ci croit ne jouer qu'un jeu inoffensif, sans conséquences, qu'elle reste libre d'interrompre à son gré, mais à ce jeu, elle s'apprivoise, elle se familiarise. Elle se laisse amener ainsi au rendezvous seul à seule entre les quatre murs d'une chambre, où le camarade de flirt se transforme en un brutal conquérant, et l'enfant qui a essayé, une fois de plus, en dépit du proverbe fameux, de badiner avec l'amour, se trouve prise au piège et perdue. D'ordinaire Portille était, dans ces promenades à pied comme Nicole lui en accordait presque chaque jour, aussi insinuant, aussi félin, aussi enveloppant dans les formes de sa cour qu'il était cynique dans sa pensée, vis-à-vis de lui-même, ou dans ses propos, vis-à-vis d'un
de ses intimes du club. Mais sa surprise et son inquiétude d'avoir rencontré chez Mme Jançon l'inconnu, témoin la veille de ses brutales confidences, ne lui permettaient pas sa liberté d'esprit habituelle. Il répondit à l'espiègle jeune femme sur un ton sérieux qui contrastait singulièrement avec la gracieuse agacerie dont il venait d'être 1 objet :
— « Ne plaisantez pas, mon amie. Il se passe des choses plus graves que vous ne le croyez, du moins pour moi qui vous aime si profondément. . . » Il eut, pour lancer cette déclaration mensongère, une de ces expressions dont les femmes ne se défient que lorsqu'il s'agit des autres. Nicole rougit, comme il lui arrivait chaque fois qu'il se permettait, à la faveur de ses imprudentes privautés, d'audacieux éclats de passion. Il continua, il osa continuer : a Hier, vous vous rappelez, j'étais si malheureux! Vous m'aviez encore refusé de venir dans ce petit appartement que j'ai fait arranger pour vous, pour nous, rue du Mont-Thabor, dans cet asile où j'ai rêvé que vous me laisseriez vous dire corn bien ma vie a changé depuis que je vous connais... Ne vous fâchez pas encore... Je ne vous demanderai plus d'y venir. Vous ne pouvez pas me défendre d'être malheureux ou de vous le dire. . . J'étais donc triste et j'ai rencontré Richardeau. Noue avons diné ensemble et passé la
soirée au cercle. J'avais si peu causé durant tout ce dîner que Paul eut le soupçon de quelque chose — Comme a-t-il deviné que je vous aimais et que je souffrais à cause de vous? je ne le sais pas. Mais, après m'avoir amicalement plaisanté, il a prononcé votre nom... »
— « J'espère que vous l'avez laissé bavarder, » dit Nicole en haussant ses fines épaules; « s'il vous parlait, c'était pour savoir... Et puis, je ne saisis pas le rapport. . . »
— a Vous allez comprendre, » reprit Maxime. « C'est vrai, j'aurais dû être prudent et ne pas engager de discussion à votre sujet. Mais le moyen d'être adroit, quand on est amoureux!... Naturellement, j'ai nié que je m'occupasse de vous et Richardeau a insisté, non moins naturellement... Bref, à la fin de cette conversation, nous nous sommes aperçus tous deux que quelqu'un nous écoutait, et ce quelqu'un, que je n'avais jamais vu auparavant, que je ne savais même pas être du club, jugez de ma surprise quand je l'ai croisé tout à l'heure dans le salon de votre mère... C'était ce M. Bassigny... »
Comme on voit, l'irréflexion était un défaut purement extérieur chez ce joli garçon aux yeux effrontés et câlins tout ensemble, aux manières d'enfant gâté, et qui semblait n'agir que par impulsions irraisonnées. Quand il s'agissait de me-
ner à bien une entreprise de galanterie, l'étourdi trouvait à son service ce don de perspicacité qui prévoit l'obstacle, cette diplomatie qui pare d'avance les coups possibles, cette facilité enfin à grimer la vérité en mensonge, — toutes élégantes coquineries dont les jeunes premiers du monde doublent volontiers leur brillante existence. Il s'était dit : « Ce Bassigny connaît Mme Jançon. Diable!... Et il vient chez elle dès le lendemain du jour où il a surpris ma conversation.. . Est-ce que par hasard il aurait l'idée de me dénoncer à elle, et par elle à Mme de Moniot?... » Une objection avait tout de suite surgi dans sa pensée : « Mais dans quel but? a Portille n'avait pas eu le temps de s'y arrêter. D'instinct et sur place, il s'était fait ce raisonnement très simple : « Pourquoi? Est-ce qu'on sait jamais? Ce peut être un Prudhomme, un gaffeur, un intrigant?... En racontant moi-même à Nicole ma conversation du cercle, à ma manière, je me garde à carreau contre ce qui lui sera redit d'autre part. -Et si on ne lui répète rien, si la coïncidence entre mon bavardage absurde d'hier au soir et la visite de ce Bassigny chez Mme Jançon est un simple hasard, qu'est-ce que je risque?... » Ce calcul assez exact devait, par la suite se retourner, pourtant, contre le jeune roué, mais d'une manière trop inattendue pour qu'il prévit cet effet en retour. En attendant, il
put penser que sa ruse avait réussi, car, sans mettre une seconde son récit en doute, la jeune femme répondit :
— « Et vous croyez que M. Bassigny serait venu chez maman lui raconter qu'il vous a entendu parler de moi?... C'est impossible !.. . »
— « Impossible? Pourquoi?... »
— « Parce qu'il la connaît à peine. Il a du lui être présenté par hasard, ces temps derniers. Voyons, sans cela, moi, je le connaîtrais. Je l'aurais vu d'autres fois. Je vais chez maman tous les jours. Si elle l'avait seulement connu il y a une semaine, elle m'en aurait parlé. Elle me dit tout. Je parierais que leur rencontre date d'hier ou d'avant-hier. Et voyez-vous un monsieur qui vient pour la première ou la seconde fois chez une dame et qui commence : « Madame, j'étais « au cercle hier au soir, il y avait là deux jeunes « gens dont l'un est amoureux de madame votre « fille et l'autre qui la compromettait en répé- « tant son nom tout haut? » Il faudra soigner ça, mon petit Max. » Et, de son doigt, la charmante enfant montrait son front, en riant de son beau rire gai.
— « Et s'il a connu votre mère autrefois?» dit le jeune homme. Il tenait à son idée. Le regard singulièrement méprisant de Bassigny quand ils s'étaient croisés, puis l'expression de mécontentement lue sur le visage de Mme Jançon, enfin sa
mauvaise conscience et le souvenir de ses vrais propos lui faisaient appréhender un danger prochain. Sa jolie interlocutrice eut un mouvement d'impatience :
— » S'il a connu maman autrefois?. .. » repritelle. « et quand donc? avant ma naissance, alors... Vous savez, » ajouta-t-elle sans soupçonner l'atroce ironie de cette hypothèse ainsi formulée avec cette insouciance, et tout en regardant une petite montre qui servait de fermoir à son bracelet, « dépèchez-vous de me faire votre cour, vous n'avez plus que cinq minutes. J'ai commandé ma voiture rue de la Paix, et je vous quitte au coin des Tuileries. »
— « C'est si près de la rue du Mont-Thabor ! » répondit Maxime en soupirant. Il était trop souple pour ne pas comprendre qu'il fallait maintenant changer de thème.
— u Très près et très loin, » fit-elle en hochant la tête : « Allons! n'ayez pas cet air boudeur qui ne convient guère à votre genre de beauté. . . »
— « Ah! vous ne m'aimez {ras! » dit-il avec un accent que son très vif désir de cette adorable femme et un petit mouvement de vanité froissée rendaient sincère. Elle en fut touchée, car elle lui portait réellement un intérêt plus tendre qu'elle ne le croyait elle-même, et elle lui répondit :
— « Vous savez bien que j'ai beaucoup d'amitié pour vous. . . »
— « Prouvez-la-moi alors cette amitié, en acceptant de venir là-bas, en amis... » soulignat-il.
— « Si j'en étais sûre? » fit-elle mutinement, et elle le regarda en clignant des yeux. Le séducteur avait, à cette seconde, une si plaisante expression, suppliante et soumise, un tel effluve de volupté tentatrice émanait de sa personne que l'imprudente en fut un peu troublée. Puis, à la seconde où elle allait répondre, si ce n'est un « oui » , du moins quelque phrase de faiblesse comme lui en arrachait trop souvent la comédie de passion du peu scrupuleux personnage, elle s'entendit appeler par son nom et ce lui fut une surprise, qui la fit rougir jusqu'à la racine de ses cheveux blonds, de voir sur le trottoir, à côté d'elle, sa mère elle-même, accompagnée du petit Roland de Brèves.
Mme .lançon avait marché très vite, son souffle le révélait, ce souffle bref de la femme âgée qui se hâte en oubliant que sa taille prise dans un corset trop serré lui interdit la course. Certes, les deux amoureux avaient cheminé bien doucement, de ce pas, sans cesse attardé, d'un couple qui prolonge avec complaisance un entretien trop intime. Il fallait cependant que la mère eût mis très peu de temps à changer de robe et se coiffer, elle si minutieuse d'ordinaire dans sa moindre toilette, pour les avoir rattrapés si vite. Elle
expliqua cette précipitation singulière, en disant, de sa voix à qui l'haleine manquait :
— « Ah! Nicole, que je sins heureuse de t'avoir rejointe!... Je dois rnoi-mème acheter quelque chose chez l'antiquaire de la rue de la Paix. Nous ferons route ensemble... L'idée ne m'en est venue que lorsque tu as été sortie, et j'ai couru... j'ai couru... Ah! je n'en peux plus... »
— « Alors, dit Maxime en passant son bras sous celui de Roland de Brèves, « maintenant que Mme de Moniot n'a plus besoin de cavalier. . . » Et il salua les deux femmes, en lançant à sa demicomplice un regard qui signifiait : « Vous voyez bien que ce visiteur, dont vous vous obstinez à ne pas vous défier, pourrait tout de même avoir parlé?... » et il faut croire que la vieille parabole du iruit défendu sera toujours vraie, tant que des pères, des mères, des maris serviront les intérêts des amants en les contrecarrant, car Nicole répondit avec une grâce, plus engageante encore que d'habitude, à ce Portille dont elle venait de repousser la pressante prière :
— « Mais non, mais non, mon petit Max, vous êtes de corvée et je ne vous lâche pas. Nous allons marcher tous les quatre. Vous verrez les bibelots avec nous, et vous me conseillerez... Tu permets, maman, n'est-ce pas?... Etje vous confisque par la même occasion, » ajouta-t-ello en
se tournant vers le petit Roland de Brèves qui s'inclina. Celui-ci était, dans sa passivité nigaude, le tvpe accompli de jeune suiveur d'une vieille femme qui lui représente « une liaison dans le monde » . Et Mme Jançon trembla pour la première fois devant le regard de sa fille, où elle crut voir un défi et une ironie!
— « C'est positif que maman avait l'air tout à fait mécontente, » se disait la jeune femme quand elle se retrouva dans son coupé, vers les six heures et demie, seule et libre enfin de penser, après l'accomplissement de l'ahurissant programme quelle avait formulé elle-même rue de Montalivet. Elle avait bien pu sur le moment défier des yeux sa mère, mais sans mettre dans cette bravade l'outrageant soupçon que la conscience soudain éveillée de cette mère avait cru y lire. Et elle se posait des questions qu'elle n'arrivait pas à résoudre . «Est-ce que vraiment Maxime aurait raison? Ce M. Bassigny serait venu le dénoncer à maman? Mais non. Ce serait inconcevable d'oser une pareille démarche auprès de quelqu'un que l'on connaît à peine. Elle avait quelque chose contre nous, c'est certain. Tant pis! Je lui demanderai demain pourquoi elle a été si contrariée que je marche quelques pas avec Maxime. . . Si elle me répond que Maxime a parlé de moi avec un de ses amis au cercle, alors je croirai que c'est ce Bassigny... Bassigny?... Bassigny?... » Elle se
358 COMPLICATIONS SEINTIMEINT ALES
répéta plusieurs fois ce nom qui n'avait d'abord réveillé en elle aucun souvenir. Quelque chose d'informe et d'inatteignable remua au fond de sa mémoire, dans ces ténèbres où dorment nos plus lointaines impressions d'enfance. L'ancien amant de Mme Jançon avait subi le sort commun à tous les disparus dans ce monde parisien où les sentiments sont si momentanés, si attachés au jour et à l'heure, à la présence immédiate, au plaisir ou au déplaisir actuels. Nicole avait pu passer de longues années auprès de sa mère, sans que l'on mentionnât même une fois devant elle l'existence de cet homme, jadis un des familiers de cette maison. Cet oubli total n'avait pourtant pas été absolument immédiat. Si invisible qu'une pierre doive dormir dans l'abîme d'un lac, elle émeut l'eau d'un frisson à la minute où elle y tombe. De même, et dans le plus indifférent milieu, quelques vagues de curiosité s'éveillent toujours autour du nom d'un absent, des « pourquoi ne le voit-on plus?... des eque devient-il?... » des " que fait-il?. . . » et les réponses malveillantes ne manquent guère à ces points d'interrogation. Si Nicole, jeune fille, n'avait jamais entendu nommer Bassigny, plusieurs fois, quand elle était enfant, on en avait parlé, et mal parlé, devant elle, et voici que, tout d'un coup, sa mémoire s'éclairant de lueurs plus distinctes, un autre détail ressuscitait, non moins incertain, non
moins énigmatique. . . Nicole se revit — elle n'aurait su dire dans quelle année, mais que c'était loin ! — jouant aux Champs-Elysées avec une petite amie. Elle n'aurait su dire non plus quelle amie, tant cette réminiscence s'estompait d'une brume épaisse. Elle courait, poussant un cerceau devant elle, et, tout d'un coup, elle avait été saisie par un passant qui l'avait arrêtée en répétant son nom et en lui caressant les cheveux. Il lui semblait sentir encore les doigts de cet homme sur ses boucles souples, tant le tremblement de cette main lavait étonnée. Cet homme l'avait embrassée, — elle se rappelait l'impression de sa joue humide sous les larmes qui coulaient des yeux de cet inconnu. . . La silhouette de ce passant lui revenait, à cette seconde, avec une obstination inexplicable. L'inconscient travail de son esprit associait le Bassigny vieilli d'aujourd'hui au Bassigny d'alors, — car c'était bien lui qui, une fois, une seule, rencontrant à la piomenade, sa fille âgée d'à peine quatre ans, n'avait pu se retenir de la prendre dans ses bras. Gomment la jeune femme eut-elle reconstitué le travail d'idées qui lui faisait retrouver les traits de ressemblance entre deux images qu'elle ne pouvait identifier, ni même rapprocher? Cet obscur travail, accompli en elle à son insu, n'en était pas moins irrésistible, et toujours elle retombait à une même conclusion :
— « De quoi est venu se mêler ce monsieur?... C'est vrai qu'il connaît maman... Elle l'a appelé cher ami, maintenant que j'y pense.. Je rêve... Il était venu lui parler d'autre chose. En la quittant, il y a encore fait allusion. . . Maman m'a suivie, voilà qui est certain. Elle n'avait pas l'air content, voilà qui est certain encore. Bah! Ce sera quelque conversation avec Albert... Que je suis sotte ! C'est Albert qui est la cause de tout. Depuis plusieurs jours, il me parle à peine. Il doit être jaloux de Maxime. Par exemple, s'il est allé se plaindre de moi chez maman, ce que je le rattraperai ! Un mari qui est bien avec sa bellemère, c'est toujours terrible. . . »
Comme on voit, une entente très cordiale ne régnait pas entre Albert de Moniot et sa jeune femme. L'histoire de ce ménage reproduisait l'histoire de cent ménages semblables , chez lequel le principe de discorde n'est ni dans le cœur du mari, — Albert était un très loyal et très brave garçon, — ni dans le cœur de l'épouse, — Nicole avait toutes les qualités de droiture et l'élan qui semblent une sûre garantie contre d'irréparables écarts. L'un et l'autre étaient les victimes du mal dont souffre en France toute la haute classe, depuis ces vingt ans que noblesse et fortune deviennent chez nous synonymes d'oisiveté. Moniot ayant cru devoir à son nom de
n'entrer dans aucune carrière publique, ses facultés inemployées retombaient sur son intérieur. Cet homme, qui, dans un métier quelconque, aurait été, par les traits essentiels de sa nature, précis, actif et consciencieux jusqu'au scrupule, devenait, dans son absolu loisir, tatillon, minutieux, un peu difficultueux. Surtout il ne donnait aucun aliment d'intérêt à l'imagination ou à l'activité de sa jeune femme. Elle ne pouvait vraiment s'associer en pensée à des ambitions dont la plus haute consistait à avoir des voitures plus correctement attelées que celles du comte de Gandale ou du baron Mosé, ni à des travaux qui n'en étaient point. Monter à cheval au Bois le matin, — vers une heure, déjeuner ensemble, — l'après-midi, aller, lui, au club, aux courses ou faire quelques visites; elle, employer ses heures d'après le programme exposé devant Bassigny, — à huit heures, se retrouver à diner, — puis, pour la soirée au théâtre ou dans le monde, — telle était leur vie, une vie d'une fantaiste très amusée en apparence. En réalité, leurs deux caractères y jouaient trop directement et de trop près l'un sur l'autre. Il faut être nu homme bien supérieur ou une femme bien éprise pour que ce contact continu entre deux personnalités, sans le dérivatif d'un but extérieur, n'aboutisse pas à des heurts, à des lassitudes. C'était encore là un des atouts de Por-
tille dans la partie qu'il avait engagée avec Nicole : il l'amusait. Il était autre qu'Albert, dont les qualités de droiture et d'exactitude n'étaient plus perceptibles à la jeune femme à cause de l'accoutumance, au lieu qu'elle sentait trop vivement ses défauts : une tendance constante aux préjugés conventionnels pour les choses de la vie sociale, un excès d'autorité dans les choses de la vie familiale, peu de mouvement dans l'esprit. Qu'un mari de cette espèce, et dans ces circonstances, s'avise de devenir jaloux, il porte du coup sa femme à des extrémités de révolte. Aussi, Nicole n'eût pas plus tôt imaginé son mari comme le véritable auteur de la dénonciation à sa mère qu'elle admit aussitôt cette hypothèse, et elle regagna la maison dans une très mauvaise humeur. Le premier résultat de la tentative de sauvetage entreprise par Bassigny faillit être une scène entre les deux époux, que la longanimité de Moniot fit seule avorter.
— « Qu'avez-vous fait de votre après-midi? « demanda-t-il bie-n simplement à sa femme dans la voiture qui les emportait au Café Anglais. Chaque soir, quand ils se retrouvaient, il posait à Nicole cette question, et, chaque soir aussi, Nicole était un peu mécontente de cet interrogatoire pourtant très innocent. Cette fois elle voulut y trouver une preuve que son pressentiment
ne l'avait pas trompée, et qu'Albert, qui critiquait souvent les matières et le ton de Portille, commençait à se défier de lui. L'accent de sa réponse trahit cette secrète irritation.
— « Avouez, » dit-elle, « que vous avez de la chance d'avoir épousé quelqu'un d'aussi bonne enfant que moi. » Puis, comme il la regardait avec surprise : « Mais oui. Vous la trouvez très aimable, vous, cette inquisition quotidienne sur mon emploi de journée ! . . . »
— « Comme vous prenez mal une preuve toute naturelle de mon affection ! » fit Albert de Moniot. Puis il crut devoir ajouter, avec la fermeté d'un homme qui entend maintenir son droit : « Et vous-même, trouvez- vous abusif de la part d'un mari qu'il tienne la maiu à ce que sa femme ne vive pas séparée de lui, comme il arrive pour tant de ménages que nous connaissons?.. . »
— « Ce sont les plus heureux, » dit-elle vivement, a D'ailleurs, puisque vous voulez, » et elle souligna le mot, « savoir ce que j'ai fait et qui j'ai vu, je vous contenterai... » Et elle commença de répéter le détail de ses allées et venues, celui qu'elle l'avait déjà donné à sa mère, avec détails sur détails, tous plus inutiles les uns que les autres, sur un ton agressif qui devint réellement insolent pour prononcer cette phrase : « Là, chez maman, j'ai rencontré Maxime avec qui j'ai fait un bout de chemin à pied, jusqu'à l'antiquaire
de la rue de la Paix. . . ■ Elle demeura tout étonnée que Moniot n'eut même pas tressailli. Il n'est pas jaloux de Maxime. Ce n est donc pa;- lui qui a parle à ma more.... se dit-elle. L image de Bassigny reparut devant sa pensée, plus mystérieuse que jamais, au point que. ces-ant de chercher chicane à son mari, à son tour elle l'interrogea : ■ J'oubliais. Il y avait rue de Montalivet un certain II. Bassigny. Le connaissezvous.'..
— - Je crois l'avoir entendu nommer au cercle, - dit Albert, qui. de son cote, se demandait la cause, chez sa femme, de cet énervement d'abord, puis de cette brusque volte-face d'humeur, et il insista : - Mais pourquoi
— ■ Pour rien. •• repondit Nicole. poui voir... » Et elle tomba dans un état de réflea qui durait encore quand la voiture ? arrêta >"i le dîner au Café An, lais, en compagnie du ménage Ethorel. — ni le- gaietés de la comédie par où s acheva cette soirée ne purent la distraire de la vague inquiétude dont elle était saisie. — ni même la visite de Maxime de Portille qui. la sachant aux Variétés, lui fit la surprise de se présenter dans la baignoire, entre le second et le troisième acte.
— ■ Hé bien! ■■ lui dit-elle à mi-voix tandis que Mme Ethorel se tenait dans l'arrière-loge.
le prétexte d'avoir moins chaud, en realite
pour assurer un tète-à-tète à sa jolie amie et à son amoureux, — une des mille petites scènes de complicité spontanée qui s'improvisent chaque soir entre femmes, à charge de revanche et sans que la franc-maçonnerie du sexe ait même besoin d'un mot d'indication, — « hé bien, vous aviez raison... Je croie; que ce Bassigny a raconté à maman votre conversation avec ce maladroit de Richardeau. Mais pourquoi?... »
— « Il n'y a pas de pourquoi pour les gaffeurs, » répondit le jeune homme. Nicole était si jolie dans sa robe d'un bleu très pâle, avec des applications de dentelle noire, qu'il lui dit, sachant comme toutes adorent les imprudences de la passion, avec le dauger à côté sous la forme d'un mari qui pourrait bien surprendre un mot et mettre le drame dans une idylle, presque naïve quelquefois, — c'était le cas ici : — « Que vous êtes belle ce soir et que je vous aime!... » Et comme elle le regardait avec une supplication de prendre garde : «Ah!» continua-t-il, «aujourd'hui, c'est votre mère à qui l'éveil est donné... Demain, ce sera le tour de quelqu'un d'autre. . . » Il indiqua du coin de l'œil Albert de Moniot qui, fort heureusement, lorgnait d'un autre côté de la salle. « Il faut bien que vous me laissiez jouir de mon reste... Qui sait si vous pourrez continuer à me recevoir chez vous seulement?... »
— « Je voudrais que l'on s'avisât de m'em em-
pécher, » répondit-elle. « Allons... Soyez sage, je le veux. . . »
— « Et c'est toujours non pour la rue du Mont-Thabor et la visite que vous savez"? » demanda-t-il, avec une flamme dans ses prunelles qui sauvait l'impudence de sa question.
— « Plus que jamais, » fit-elle, et tout haut, car devant l'ardeur des yeux de Maxime un petit frisson de peur l'envahissait, la délicieuse peur que le désir de l'homme trop violent, trop avoué fait courir dans les veines de celle qui l'inspire et qui va le partager : « Voulez-vous me passer la lorgnette, Albert? Je crois reconnaître Mme de Gandale... Mais oui... C'est elle, je ne la savais pas revenue. . . »
— « Mes affaires avancent, » songeait Portille, en s'en allant par les couloirs du théâtre de son pied le plus léger et fredonnant un air à la mode. Il s'était montré. Il avait donné une fois de plus une de ces fausses preuves de passion qui sont, dans la poursuite féminine, comme ces mouches de métal et de plume que les pécheurs promènent sur l'eau, plus attirantes et plus décevantes que les vraies. Il se préparait à retrouver Richardeau chez Philipps, le bar élégant dont ses camarades et lui continuaient la tradition, commencée par les Casai, les Bohun, les Machault, tous les grands viveurs de la précédente équipe.
« Le Bassigny pourra raconter à la maman ce qu'il
voudra. Plus on essaiera de monter Nicole contre moi, maintenant, plus vite elle marchera... »
Avec ce flair particulier que possèdent les séducteurs, ces hommes qui semblent créés et mis au monde pour la conquête de la femme, et qui souvent, ce don excepté, et comme ce sens spécial, sont si médiocres, si sots, si vulgaires, Maxime y voyait très juste dans la situation morale de Nicole. Celle-ci en était à cette heure où l'obstacle n'est qu'une raison de sauter par-dessus et de courir plus vite au but. Et cet obstacle tentateur allait se dresser devant la volonté si facilement rebellée de la jeune femme, grâce à l'intervention de qui? Précisément de celui qui aurait donné son sang pour qu'elle ne s'engageât pas dans cette première liaison, — - prologue assuré de tant d'autres. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées après la démarche de Bassigny rue de Montalivet, que cette première tentative du vrai père pour sauver sa fille avait déjà produit ce résultat inattendu. Voici comment : Mme Jançon, ainsi qu'elle l'avait annoncé, n'osa point parler directement à sa fille. Pour les motifs de diplomatie féminine qui tenaient aux complications de sa vie, elle suivit le plan qu'elle avait exposé à son ancien amant. Elle s'adressa, se croyant très adroite, à son mari, à cet honnête homme dont elle avait fait, en vingt-cinq ans de mariage, son premier
domestique. Sur ses conseils, celui-ci alla, dès le lendemain matin, répéter à leur commun beaufils la leçon que lui avait dictée sa femme : » De différents côtés, il leur était revenu à tous deux que l'intimité de Nicole avec Maxime de Portille faisait jaser. . . Ils avaient bien pensé, Mme .lançon et lui, à prévenir la jeune femme, mais ils avaient réfléchi, et ils avaient cru que, venant du mari, l'observation serait plus efficace... Il ne s'agissait de rien de grave, et, quand Nicole se rendrait compte que son attitude et ses manières étaient mal interprétées, d'elle-même elle en changerait... Qu'il se gardât bien, d'ailleurs, de rompre absolument avec Portille, ce qui provoquerait de nouveaux racontars... » Bref, ce fut un de ces discours de beau-père à gendre dans lesquels tout est calculé, pesé, mesuré de la manière la plus raisonnable, — tout, excepté les réactions de la femme dont le caprice ou le sentiment est en jeu. Mais lequel de ces deux hommes soupçonnait la vraie nature des rapports de Maxime avec Nicole et le caractère de celle-ci? Jançon était un de ces personnages qui justifient le ridicule attaché, dans notre pays, au rôle de mari trompé, par la complaisance étalée avec laquelle il jouissait de la beauté de sa femme, de ses succès de monde, de la félicité de leur ménage. Il avait enfin cette absence de discrétion dans la sécurité qu'expliquait aux seuls initiés
l'abus des ruses parmi lesquelles on l'avait fait vivre. Mme Jançon appartenait à l'école des épouses infidèles qui estiment que le plus sûr moyen d'aveugler un homme est de l'envelopper d'affection, de soins matériels, de procédés exquis. Plus elle avait eu d'amants, plus son mari avait été heureux par elle. Cette béatitude conjugale répandue sur toute sa physionomie aurait fait de l'infortuné ou du fortuné Jançon, — cela dépend des points de vue, — un objet de moquerie, de pitié ou de calomnie, s'il n'avait été un passionné de salles d'armes et un des premiers tireurs de Paris. Le goût de ce sport qu'il devait à des hasards d'éducation, l'avait assuré, bien à son insu, contre les conséquences, mortifiantes pour son amour-propre, qu'aurait pu avoir la légende établie autour de sa femme. Cette légende, leur gendre l'avaitconnue avant d'épouser ^Nicole. Il avait passé outre, d'abord parce que la jeune fille lui plaisait infiniment. Puis le trait dominant de sa nature était un bon sens , un peu terre r terre , qui le faisait se défier singulièrement des opinions du monde, et un loyal instinct de ne jamais tenir compte de ces « on-dit » « non vérifiés, sur lesquels vivent tant de Parisiens. Albert de Moniot n'avait jamais cru absolument aux bruits qui couraient sur la mère de sa femme. Pourtant il en gardait intérieurement et presque à son insu un vague malaise, qui devait, dès le premier om-
brage, le rendre plus jaloux de Nicole, partant plus dur que cela n'était juste et raisonnable. « Si cependant ce qu'on lui disait de la mère était vrai, et si la fille allait lui ressembler?... » Il se faisait tout bas, malgré lui, ce raisonnement, tandis qu'il écoutait son beau-père sans rien répondre que des monosyllabes. Puis, pour conclure l'entretien :
— « Je vous remercie, » dit-il. « J'aviserai, pas plus tard qu'aujourd'hui. »
— « Mme Jançon m'a bien recommandé de vous prier d'être prudent, » insista l'autre : « ne nous nommez, ni elle, ni moi, et soyez très doux aussi, n'est-ce pas? car il n'y a rien, vous savez, absolument rien de mal, dans toute cette affaire, mais seulement un peu trop de laisser-aller sans doute et d'étourderie. . . »
— « Je serai très prudent et très doux, » avait répondu le mari de Nicole, et il crut se conformer à sa promesse en disant à sa femme, quand ils furent seuls, après le déjeuner pris comme d'habitude en tête à tête, — l'enfant déjeunait dans la nursery, suivant les sages principes d'éducation importés d'Angleterre :
— « Ma chère amie, j'ai à vous parler un peu sérieusement.. . Promettez-moi que vous ne verrez dans ce que je vais vous demander, dans ce que je suis forcé de vous demander, aucune preuve d'une mauvaise idée à votre endroit...
Mais vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, combien le monde est cruel... »
— « Vous n'avez pas besoin de tant de discours, h repartit vivement la jeune femme, « pour me dire ce que vous voulez me dire et que je crois deviner... » Elle avait appris, au cours du déjeuner, que celui qu'elle croyait son père était venu chez son mari. Cette entrevue, à une heure trop matinale, lui avait paru un peu extraordinaire. Elle avait remarqué, pendant ce même déjeuner, la préoccupation d'Albert de Moniot. La visite de son prétendu père, la préoccupation de son mari et cette précaution oratoire, trois effets de la même cause, — elle le reconnut aussitôt, et que cette cause était ce mécontentement de sa mère, avertie par Bassigny. L'intrusion de cet inconnu dans cette aventure irritait d'autant plus Nicole qu'elle se l'expliquait moins Ce fut le motif pour lequel sa réplique à son mari eut tout de suite cette arrogance qui porte du coup une explication entre époux à sa pire extrémité de violence : «Oui, » répéta-t-elle «je sais que vous êtes chargé de me faire des remontrances, et je sais sur quoi, et je sais de la part de qui. . . »
— « Vous oubliez que je suis votre mari, h dit Moniot qui, devant cette attitude, ne domina pas, lui non plus, un mouvement d'impatience. « Si je vous fais des remontrances, puisque vous appe^
lez ainsi de simples conseils, j'entends en prendre seul la responsabilité... Laissez-moi parler, » continua-t-il, comme Nicole allait l'interrompre. « Si vous aviez deviné de quoi je veux vous entretenir, ce serait une preuve que cet entretien est plus nécessaire que je ne croyais. . . » Il se tut une seconde, et, plus froidement : « Vous m'avez dit hier que vous aviez rencontré Maxime de Portiile chez votre mère?.. . n
— « Parfaitement, » répondit la jeune femme.
— « Et que vous aviez fait quelques pas ensemble, en sortant de la rue de Montalivet?. . . »
— « G est encore vrai. . . »
— « Vous l'aviez prévenu que vous alliez le soir au théâtre ! . . . »
— « Je l'en avais prévenu. . . »
— « Et il s'est empressé de vous y rejoindre. . . par conséquent sur votre demande. . . J'en appelle à votre bon sens, Nicole. Supposez que quelqu'un vous eût trouvé en visite chez votre mère, avec Portiile et vous, qu'ensuite ce même quelqu'un se fut croisés, vous promenant tous les deux avenue Gabriel ou rue du Faubourg-Saint-Honoré, enfin, que ce même quelqu'un se fût trouvé au théâtre le soir, quand Portiile est venu dans votre loge?... Répondez-moi en toute simplicité de cœur, que penserait ce quelqu'un et que serait-il en droit de penser, même sans malveillance?... »
- — » Il penserait ce qu'il lui plairait de penser, » dit la jeune femme, «comme je fréquente, moi, les personnes qui me plaisent à fréquenter. Je n'ai pas l'habitude, quand je ne fais rien de mal, de m'occuper du qu'en dira-t-on. Maxime de Portille était votre ami. 11 est devenu le mien. Sa conduite ne m'autorise en aucune façon à lui infliger un affront, et c'en serait un de changer de manière avec lui, parce qu'il a convenu à je ne sais qui d'aller faire je ne sais quels ragots à maman, à mon père et à vous... »
— « Je regrette, ma chère amie, » interrompit Moniot que la colère gagnait, « oui, » répétat— il , plus sèchement encore, «je regrette de voir que nous différons d'avis sur un point qui intéresse notre commune dignité et celle de notre ménage. Mais mon avis, à moi, n'est pas seulement le mien. C'est celui de tous ceux qui s'intéressent vraiment à vous, et d'ailleurs ce serait mon avis, à moi tout seul, que je saurais bien vous l'imposer, je vous le jure... Vous semblez ne pas vous douter que vous ne vous appelez plus Mlle Jançon. Vous vous appelez Mme la comtesse Albert de Moniot. Par conséquent mon nom est intéressé à ce que l'on ne parle pas de vous d'une certaine manière, etye vous donne ma parole qu'on rien parlera pas. . . »
Il avait souligné ces derniers mots avec une énergie d'accent et de geste qui devait, ou terro-
riser la jeune femme, ou l'exaspérer. Maîtresse de Maxime, elle aurait eu peur. Mais, de bonne foi, elle se croyait irréprochable, malgré les familiarités singulièrement hardies de la cour que lui faisait le jeune homme . Elle vivait dans ce monde très libre de la haute société parisienne où les liaisons durables sont presque admises au même titre que les bons mariages. L'indignation ne commence qu'à la simultanéité de deux et de trois intrigues, et alors elle en est comique de contraste. Naïvement corrompue, si l'on peut écrire ces deux mots, par cette atmosphère d'indulgences et de sévérités également dépravantes, Nicole n'était pas loin de voir dans sa résistance à Maxime, qui lui plaisait tant, un miracle de vertu. Aussi la menace de son maitre et seigneur de par la loi la fit-elle se cabrer du coup comme un cheval sur la bouche de qui une main brutale a tiré, et elle répliqua, avec un sourire d'une souveraine insolence :
— « Je serais curieuse de savoir le moyen que vous emploierez. . . »
— a Je me proposais de vous demander de recevoir moins souvent Maxime. Si vous le prenez sur ce ton-là, je vous défendrai de le voir, absolument. Voilà tout. »
— « Et si je refuse de vous obéir?. . . »
— « Vous ne refuserez pas. . . »
— « Et si je refuse?... » insista-t-elle.
— « Hé bien ! » répondit Albert avec une colère croissante, — une de ces colères froides qui pâlissent le visage, tendent les muscles à les briser, et font prononcer dune voix calme des paroles d'outrance et de fureur, « je commencerai par consigner Maxime à la porte... Vous êtes cbez moi ici et je suis le maitre. »
— u Vous me feriez cela'?... » répondit-elle. « Vous oseriez me faire cela, devant vos domestiques?. . . Car c'est à eux que vous devrez donner l'ordre de ne plus recevoir Maxime... Entendezvous? à vos domestiques ! ... »
— « C'est vous qui m'y auriez contraint, » ditil; « vous réfléchirez avant de me pousser à des extrémités que nous regretterions tous deux. . . Comme vous agirez, j'agirai... »
— « Et moi de même, » fit-elle, avec un rire de défi, mais presque convulsif. Moniot la regarda. Craignait-il de s'abandonner, si cette conversation continuait, à un acte de violence indigne de lui? Jugea- t-il qu'après son ultimatum, chaque nouvelle phrase diminuerait seulement son autorité ? Il sortit de la chambre en laissant Nicole à des réflexions qu'il espérait raisonnables et qui l'eussent épouvanté sur l'avenir de sa vie conjugale, s'il en avait seulement soupçonné la nature...
— « Ah! c'est comme cela? » se disait-elle, ■ et moi qui hésitais! Moi qui le croyais gêné-
reux, délicat! Moi qui me reprochais même mon pauvre petit flirt avec Maxime ! . . . Gomment"? Un mot que 1 on vient lui répéter, un seul mot, et cela suffit pour qu'il me traite avec cette brutalité? Que les hommes sont lâches!... Le maître? Il est le maître? Ah! Nous verrons bien! Et mon père qui, au lieu de me parler à moi, vient lui parlera lui? Et maman, maman qui me met sur les bras une affaire comme celle-là, sans m'avoir avertie non plus? Et pourquoi? Parce que ce Bassigny de malheur a eu l'idée de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Maman qui dit toujours qu'il faut vivre et laisser vivre... Non, c'est inconcevable. Elle m'aime tant. Il doit y avoir eu autre chose... Mais quoi? Elle est si bonne, et une conversation avec ce demi-inconnu l'aurait ainsi montée? Ce n'est pas possible. . . Oui, il y a autre chose... Je vais bien savoir... S'ils veulent me faire faire des sottises, ils n'ont qu'à me prendre de cette façon-là. .. »
Ce petit monologue intérieur n'était pas celui dune femme très amoureuse. Le souvenir de Maxime de Portille ne s'y mêlait même plus. La colère noyait tout dans son flot d'amertume. Mais il est oien rare que la première folie d'une enfant de vingt-cinq ans soit le résultat de l'amour. A cet âge, le sentiment de l'indépendance contrariée est le vrai conseiller des coups de tète irréparables. Il était si vif à cette seconde chez Nicole
de Moniot qu'elle ne put pas se supporter dans sa maison, parce que c'était celle de son mari, et elle s'habilla pour sortir, quoiqu'elle n'eût pas commandé sa voiture. Elle éprouvait le besoin d'aller, de marcher, de se prouver qu'elle était libre. Elle se trouva dans la rue sans savoir seulement de quel côté elle se dirigeait, et, tout naturellement, ses pas la portèrent vers la rue de Montalivet. Elle voulait s'expliquer avec Mme Jançon. L'irritation qui crispait ses nerfs lui était physiquement intolérable et surtout de rencontrer sans cesse dans ses pensées l'énigme de cette dénonciation faite par Bassigny, dont l'image 1 obsédait maintenant. Quand elle arriva chez sa mère, celle-ci était sortie. Gomme Nicole repassait le seuil pour reprendre sa marche, elle ne savait vers où, elle aperçut un homme qui la guettait et qui se dissimula dans le renfoncement de la porte cochère d'un hôtel voisin. Elle reconnut son mari. Albert de Moniot avait été incapable, lui aussi, de dominer le trouble où le jetait la révolte de la jeune femme, inexplicable pour lui tout autant que l'ingérence de Bassigny l'était pour elle. Quand il avait vu Nicole sortir à pied, sans voiture, l'idée s'était emparée de lui, subite, torturante, irrésistible, qu'elle était la maîtresse de Portille et qu'elle allait à quelque rendez-vous avec lui. Il s'était précipité dans la rue et l'avait suivie. Puis, l'ayant vue qui entrait
chez sa mère, il avait rougi de cet espionnage. La crainte d'être surpris dans ce rôle odieux le faisait se cacher avec une maladresse qui, dans une autre minute, aurait sans doute désarmé Nicole en la faisant sourire. Au lieu de cela, elle sentit sa colère redoubler : « Il me file, » songeat-elle, " il me file !. .. ÎSon, c'est trop infâme!. . . » Et elle se mit à marcher vite, plus vite encore, prenant une rue transversale, puis une autre. Elle ne se retourna pas une fois, persuadée qu'Albert marchait derrière elle, jusqu'à ce qu'arrivée, par le hasard de cette course insensée, devant un bureau de télégraphe, elle y entra. Une de ces folles et terribles idées que l'appétit furieux d'une vengeance immédiate inspire aux femmes, venait de s'emparer d'elle, et, un éclair de triomphe dans les yeux, un rire insultant aux lèvres, la main tremblante de ce qu'elle osait faire, elle demanda à l'employé une petite dépêche bleue, et là, sur la petite table commune, tachant ses doigts à l'ignoble plume enchaînée contre l'encrier de bois qui servait au public, elle écrivit : « Je serai demain à trois heures rue du Mont-Thabor . . . » Elle signa : Nicole..., et sur l'adresse, de la même écriture nerveuse, elle traça : « Monsieur le vicomte Maxime de Portille, 123, rue François- 1" '. u Quand elle eut jeté à la boîte ce billet de déshonneur, elle s'arrêta un instant sur le trottoir devant le bureau, à regar-
der si la silhouette de son mari n'allait pas apparaître. De le voir à cette minute, lui eût procuré l'affreuse joie de la vengeance satisfaite... Personne. Elle ne se doutait pas que, depuis la rue de Montalivet, Albert de Moniot avait cessé de la suivre, par remords d'un tel procédé. Elle crut au contraire avoir dépisté celui qui pour elle, en ce moment, n'était qu'un haïssable et abject despote. Elle eut un vrai regret d'y avoir réussi et qu'il ne l'eut pas vue mettre à la poste le télégramme qui la perdait, — mais en le déshonorant.
Tandis que ces événements se précipitaient, avec cette rapidité à demi fantastique des heures de crise, où tout un travail caché de plusieurs semaines, de plusieurs années parfois, se découvre soudain, pour le plus grand étonnement des personnes mêmes chez lesquelles ce travail s'est accompli, — à quoi s'employait l'inconscient ouvrier de cette catastrophe, ce Bassigny dont le dévouement produisait, à son insu, cet étrange résultat : faire se réaliser précisément ce qu'il voulait empêcher à tout prix? — A tout prix! — c'étaient bien les mots qu'il se prononçait tout bas en sortant de l'hôtel Jançon. Mais des résolutions de cet ordre se prennent plus aisément qu'elles ne s'exécutent. Gouverner la volonté d'un autre est toujours difficile, même quand cet autre est un fils ou une fille sur qui l'on exerce l'autorité reconnue d'un père ou d'une mère qai commandent tout haut. Quand il s'agit de quelqu'un à qui l'on doit cacher, d'abord et surtout, la raison de l'intérêt passionné dont on l'entoure, que faire? Quel moyen
SAUVETAGE 38i
imaginer, efficace sans être révélateur? Quel plan combiner qui ne dénonce pas le motif par lequel on est guidé? En s'adressant, comme il avait fait, à la mère, Bassigny était allé du premier coup jusqu'à l'extrémité de ce qu'il pouvait se permettre, et l'on a vu quelles pensées il avait soulevées déjà chez Nicole. Quoiqu'il ne soupçonnât pas ce premier effet de son intervention, il savait trop la vie pour ne pas appréhender de donner l'éveil, par une seconde démarche, aux soupçons de sa fille. Devant cette seule idée, il frissonnait d'épouvante. 11 venait de comprendre, dans son entretien avec Mme Jançon, que cette femme, si peu scrupuleuse dans ses galanteries, avait su maintenir son image intacte dans le respect de Nicole. Respect mensonger, dérobé presque, fondé sur une illusion!... Pourtant le vrai père eût considéré comme si dur d'y toucher, comme très contraire aussi à son projet. Mais si le scrupule lui défendait de pousser son action plus loin du côté de sa fille, ne pouvait-il pas surveiller le jeune homme dont la coupable indiscrétion l'avait éclairé sur le danger qui menaçait Mme de Moniot, ce Maxime de Portille qu'il avait -revu dans le grand salon de l'hôtel Jançon, avec un tel frisson de mépris? Il était bien probable, il était certain que ce garçon ne poursuivait pas cette seule intrigue. Si pourtant lui. Bassigny, arrivait à tenir la preuve que le
jeune viveur avait encore plusieurs autres maitresses, s'il donnait cette arme à Mme Jançon pour achever de convaincre Nicole que le sentiment du séducteur n'était pas sincère? Tel fut le prétexte que le père inquiet se donna pour se permettre une nouvelle tentative qui ne s'accordait pas à la ligne de son caractère. 11 entreprit de rechercher dans quelle maison de la rue du Mont-Thabor Portille louait le petit appartement secret dont il avait parlé à Paul Richardeau, son digne confident. Bassigny était un gentleman, dans toute la force de ce beau mot que les Anglais ont eu l'honneur de trouver et d'imposer, tandis que nous laissions, nous, dépérir la vieille formule de nos pères, cet honnête homme, qui exprimait ce même scrupule devant le choix des moyens, cette propreté vis-à-vis de soi, cet honneur intime qui voulait que jadis un maréchal de Turenne tint sa parole à des voleurs. Le gentleman ou Y honnête homme répugnait d'instinct, dans le père de Nicole, aux procédés d'une inquisition qui nécessite toujours des marchandages de conscience auprès des inférieurs. Ajoutons que, s'il passa outre à ces répugnances, ce fut avec une suprême gaucherie. Elle attestait combien sa délicatesse souffrait de la démarche où l'entraînaient des moloiles plus profonds que le désir de dénoncer la duplicité de Portille, et c'était, tout simplement, cet élan presque animal
de l'homme qui se jette dans un incendie où il sait que l'enfant issu de sa chair va périr. Bassigny voulait être sûr que Nicole ne viendrait pas à ce rendez-vous, dont l'autre avait parlé, et. si elle y venait, il voulait être là, l'empêcher matériellement d'entrer, d'approcher, de se perdre, enfin. Comment? Il ne le savait pas, et c'était un projet de démence. Raisonne-t-on quand le cœur est pris tout entier ? et le sien l'était si profondément, si absolument, par ce passionné désir d'arracher sa fille à l'adultère, dùt-ilde son corps barrer la porte par où elle voudrait passer pour aller vers ce premier amant!
Dès l'après-midi donc, où il était venu faire visite à son ancienne maîtresse, il commença d'examiner cette rue solitaire, choisie par Maxime pour ses rendez-vous galants. Il allait, marchant sur le trottoir, et regardant la face des maisons avec toute l'attention dont il était capable. Gomment ne se fùt-il pas rappelé que lui-même, au temps de sa liaison avec la mère de Nicole, il avait loué, hors de son logis avoué, un asile semblable, dans une autre rue, maintenant démolie, et dont le nom, si on l'eût prononcé tout haut à cette minute, lui aurait fait tant de mal? Gomment oublier que cette fille, dont l'avenir moral se jouait en ce moment, avait été conçue dans ces conditions de mensonge et de mystère? Elle était
née d'une de ces rencontres où l'homme arrive inquiet, se retournant comme un voleur pouT épier s'il n'est pas suivi, où la femme se rend en fiacre, rideaux baissés, en toilette sombre, une double voilette sur le visage. Jamais le sentiment de la responsabilité qu un couple criminel encourt en transmettant la vie ainsi n'avait saisi le père de Nicole comme à cet instant. Jamais non plus il n'avait réalisé avec une plus poignante évidence, même au lit de mort de sa fille légitime, cette dure loi de l'hérédité qui veut que nos tares physiques se retrouve/it chez nos enfants, et non moins sûrement nos tares sentimentales. Si Nicole s'était laissé courtiser par Maxime de Portille, si elle se sentait attirée vers le monde des émotions défendues, vers la dangereuse fièvre de l'adultère, quoi d'étonnant? L'àme de sa mère réapparaissait en elle, l'àme de son père aussi. Les mêmes désirs qu'il avait, lui, Bassigny, éprouvés et inspirés, brûlaient ce sang, issu de son sang, palpitaient dans ce cœur émané de son cœur, consumaient cet être sorti de son être. L'idée lui devint intolérable, qu'une des croisées peut-être qu'il interrogeait du regard ouvrait sur une chambre où une autre enfant serait conçue par son enfant, pareille à celle-ci, pareille à la mère. Cependant son observation continuait, aussi minutieuse que s'il n'eût pas roulé dans son esprit ces dures pensées, 11 allait et il venait, se disant devant telle
maison : « Ce n'est pas celle-là... » et devant telle autre : «Si c'était celle-ci?... » Il appelait à lui toutes les ressources de son ancienne expérience, pour juger, d'après l'aspect d'une porte cochère, d'après un intérieur de loge aperçu par une fenêtre, d'après la physionomie d'un concierge, le caractère, suspect ou non, de chacune de ces bâtisses, au premier regard si pareilles, au second si individuelles et si différentes. Ses soupçons s'arrêtèrent enfin sur l'une d'elles, qui faisait l'angle de la rue du Mont-Thabor et d'une des rues qui la coupent. A l'examen, il constata que cette maison paraissait avoir une entrée sur chacune des deux rues. Mais comment vérifier si son hypothèse était exacte? Il songea d'abord à offrir de l'argent au portier pour en obtenir ce renseignement. Puis il sentit qu'il se mépriserait trop de se dégrader à cette ignoble action. Il préféra questionner l'homme, simplement, franchement, en se disant : r Si ce Portille est un de ses locataires, ce peut être sous un faux nom, et alors je ne saurai rien. Si Portille a loué sous son vrai nom, l'homme est son complice, et il niera. Alors il sera troublé. Je saurai bien voir ce trouble et si j'apprends quelque chose, je n'aurai pas du moins rendu un coquin plus coquin encore... » On voit que le mariage, la vie de famille et le séjour à la campagne ne sont guères propres à fabriquer de bons policiers. Mais certaines droi-
tures sont parfois de suprêmes habiletés parce qu'elles déconcertent la prévision, et Bassigy aurait-il été plus adroit en rusant? Le résultat sembla bien prouver que non, car, à sa demande : « Est-ce que M. de Portille n'a pas un pied-à-terre ici? » le regard, effaré une seconde, de l'homme interrogé si brusquement, fut la réponse la plus décisive pour le questionneur qui attendait :
— « Je ne connais personne de ce nom dans la maison, » disait cependant le concierge qui s'était repris, et il dévisageait l'interrogateur avec des yeux devenus insolents et impénétrables, « absolument personne. . . »
— « On m'avait donné ce numéro, » répliqua Bassigny, qui n'insista point. « On se sera trompé. » — Et à part lui : « C'est ici. Ce portier racontera à qui de droit qu'un monsieur suspect est venu le questionner. Tant mieux! Si Portille pouvait prendre peur?. . . A moins qu'une fois averti, il ne déménage et qu'il ne change le lieu de ses rendez-vous? Mais, d'ici là, Mme Jançon aura agi... La grande affaire, au point où en sont les choses, c'était de gagner du temps, et cette peur de Portille, quand il saura que l'on a déniché son petit appartement, nous assure au moins quelques semaines... »
Cette enquête domiciliaire avait abouti à une conclusion encore trop hypothétique pour que
cet homme malheureux ne cherchât pas un autre moyen d'apaiser l'anxiété imaginative qui le possédait. Il lui semblait que, s'il pouvait revoir Maxime de Portille lui-même et son ami Paul Richardeau, il apprendrait, rien qu'à les regarder, quelque chose de plus positif sur le résultat de la démarche que Jançon avait dû faire, par ordre de sa femme, auprès de leur gendre. Quoique Bassigny se rendit trop compte que cette démarche n'avait pas pu s'effectuer avec cette immédiate rapidité, et que, même effectuée, les conséquences n'en apparaîtraient que plus tard, il vint au cercle passer la soirée, soutenu par cette chimérique espérance :
— « Qui sait si Jançon n'a pas vu Moniot, et si Moniot n'a point parlé tout de suite à Nicole? Qui sait si celle-ci n'a pas vu elle-même Portille aussitôt?... Et alors elle a peut-être déjà montré à ce drôle assez de froideur pour qu'il comprenne que tout est changé?. . . »
Telles étaient les suppositions enfantines parmi lesquelles il usa le temps — de neuf heures du soir à deux heures du matin — montant tour à tour et redescendant l'escalier du club, fouillant du regard les petits et les grands salons, la salle à manger, la salle de billard et la salle de baccara, sans rencontrer ni l'un ni l'autre des deux jeunes gens. Que fût-il devenu, s'il eût soupçonné que ce Maxime de Portille qu'il cherchait
ainsi, s'accoudait, en ce moment même, sur le devant d'une baignoire, aux Variétés, tranquille, souriant, charmant, et qu'il prononçait tout bas des paroles tentatrices à l'oreille de Nicole, sous le regard indifférent du mari? Cette absence d'événements rendit Bassigny plus nerveux durant la nuit et la journée qui suivirent. Cette journée, il la dépensa de nouveau à errer entre le cercle et la rue du Mont-Thabor. Puis, vers les cinq heures et demie, incapable de supporter davantage cet état d'ignorance totale, il retourna rue de Montalivet. Mme Jançon était chez elle, qui le reçut, dans le même petit salon que la veille, mais cette fois très nerveuse elle-même et visiblement troublée. Son gendre sortait de chez elle. En quelques mots, elle mit Bassigny au courant des incidents qu'elle venait d'apprendre : l'entretien, la querelle plutôt du mari et de la jeune femme, la rébellion de cette dernière, son attitude inexplicable, cette sortie soudaine, et pareille à une fuite, comment Moniot avait été surpris par Nicole, en train de l'épier. Et un peu penaud à la fois et furieux, il était venu tout raconter à sa belle-mère, à cette même place :
— « Je regrette tant de ne pas avoir suivi votre première idée! » conclut celle-ci. « Oui, j'aurais dû rapporter aussitôt à Nicole ce que vous m'aviez dit, cette abominable indiscrétion
de Portille... Elle m'aurait crue... Au lieu que maintenant. . . »
— « Maintenant? » interrogea Bassigny, le cœur serré.
— « Hé bien! elle pensera que je veux seulement soutenir son mari. Elle me demandera de qui je tiens ces détails. Peut-être sait-elle déjà que vous m'avez parlé? Mais oui. Elle a vu Portille au théâtre hier soir. Lui-même vous avait croisé ici et certainement reconnu. Il aura deviné que vous veniez me redire ses propos de la veille, je le comprends à présent, et il a dû prendre les devants en inventant quelque histoire. Sais-je laquelle?. . . »
— a, Mais si vous jurez à Nicole que vous lui dites la vérité, » fit Bassigny, « croyez-vous qu'elle hésitera entre votre parole et celle de cet homme?
— « Hier, j'aurais répondu que non, » dit la mère. Aujourd'hui, j'ai peur... » Elle répéta d'une voix qui fit mal à celui qui l'écoutait, «j'ai peur, peur qu'il n'ait touché à cela dans son cœur, à cette confiance absolue qui m'était si chère, si précieuse... » Elle n'ajouta rien. L'image du petit Roland de Brèves venait de traverser sa pensée. Bien que Bassigny ne connût pas la place scandaleuse que jouait ce camarade de Maxime dans l'intimité du ménage Jançon, on premier regard lui avait appris que, malgré
l'âge, cette femme jadis si légère ne renonçait pas à l'amour. Le soudain silence qui suivit ce poignant : « J'ai peur !... » s'interpréta pour lui dans sa triste vérité. Sur le point d'entrer en lutte ouverte avec l'amant possible de sa fille, la mère appréhendait que cet homme ne la dénonçât à cette enfant. Il n'y a pas de paroles pour exprimer des impressions de cet ordre ni pour les soulager. L'ancien complice des premiers égarements de la mère coupable fut pris, devant cette muette angoisse, d'une pitié qu'il eut la délicatesse de cacher. Puis il eut peur lui-même en entendant sa maîtresse d'autrefois qui reprenait :
- — « Voyez-vous, je connais Nicole. Je retrouve en elle tant de choses de moi! Lorsqu'elle était petite et qu'elle se butait, rien n'avait raison de son entêtement. Je crains que son mari ne l'ait mal prise, et, dans une minute d'exaspération, que ne fera-t-elle point?. . . »
— « Vous ne supposez pourtant pas qu'elle pourrait prendre un amant par folie de dépit?. . . »
La mère eut une réponse sur les lèvres qu'elle ne prononça pas. Qu'avait-elle besoin de la formuler, cette réponse, pour que Bassigny l'entendît? Un souvenir venait de passer entre eux deux, celui d'un rival dont il avait été jaloux et à cause duquel ils avaient eu, Mme Jançon et lui, les plus atroces scènes de leur liaison. Il se rap-
pelait que sa douloureuse exigeance avait rencontré chez sa maîtresse une rébellion d'autant plus exaspérée qu'il était lui-même plus impérieux et plus dominateur. Il s'était demandé souvent, depuis lors, s'il n'avait pas contribué à la jeter dans les bras de cet homme, où il savait qu'elle était tombée, en surexcitant chez elle ce sens de la révolte qui maintenant frémissait chez la fille, comme il avait frémi chez la mère, aussi aveugle, aussi impétueux, aussi capable des pires dérèglements. Cette phrase dont Mme Jançon n'avait pas dit les mots était si claire : « Et moi aussi, quand j'avais vingt-cinq ans, j'ai pris un amant par fureur de dépit... » Le désespoir du vrai père, devant les fatalités dont il retrouvait sans cesse la menace autour de lui depuis ces deux jours, éclata dans ce cri qu'il jeta à cette minute : « Que faire? ■ cri découragé, auquel fit écho la voix de la mère qui répéta, elle aussi r Que faire? » Et tous les deux demeuraient immobiles dans le crépuscule qui les noyait de sa mélancolie, se rappelant d'autres heures semblables, des fins de rendez-vous, par des demi-jours où l'agonie de la lumière enveloppait leurs dernières caresses. — Qu'ils payaient cher ce lointain passé !
— « Je ne peux pourtant pas veiller sur le trottoir de la rue du Mont-Thabor, pour la prendre par le bras, si elle vient là, et lui défendre d'entrer, » songeait Bassigny en quittant l'hôtel Jançon et ce cruel entretien. Il pensait bien ce qu'un pareil parti avait d'extraordinaire, d'extravagant même. Durant cette soirée et cette nuit, il se démontra non pas une fois, mais vingt, mais cent, qu'une telle entreprise était aussi dangereuse qu'inutile. Il l'avait compris dès le premier moment : que Maxime de Portille se sût espionné, il changerait son appartement de rendez-vous. C'était trop simple. Pourtant l'instinct de l'action physique et violente est si fort dans certaines crises que dès le lendemain matin le père de Nicole battait, comme la veille, le trottoir de la rue du Mont-Thabor. Il épiait l'entrée de la maison suspecte, dont il n'était même pas sûr. Il allait et il venait, regardant les devantures des quelques boutiques de cette rue peu commerçante, indéfiniment, la tète engoncée dans son collet de fourrure, quoique la matinée d'au-
tomne fût plutôt douce, afin de n'être pas reconnu. Il fouillait du regard tous les fiacres qui passaient. Enfin, c'était une de ces stations que les amoureux ou les jaloux ont seuls la patience de supporter, durant des heures, — heures étranges, où il semble que l'attente paralyse et surexcite à la fois les (orces intimes de la vie. La femme que l'on aime peut venir là, et cette possibilité suffit à enfiévrer tout l'être qui, dans l'espace de cinq minutes,. oscille entre l'extrémité de l'espoir et celle du désespoir, du doute et de la croyance, du désir et de la terreur. Ces émotions, acres et fortes, Bassigny les avait connues quand il aimait Mme Jançon. Il les retrouvait dans cet angle de rue. ennoblies à la fois et exaspérées par ce fait qu'il n'attendait plus, comme jadis, une femme désirée et dont l'image remuait en lui les basses portions de la sensualité... C'était, l'attente d'aujourd'hui, une mise en éveil des plus hautes parties de sa nature, et comme une expiation des anciennes joies et des anciennes douleurs. C'était aussi un assouvissement donné à cette passion paternelle vivante en lui jusqu'au paroxysme. Il y a un délice singulièrement intense dans le fait de se dévouer à quelqu'un qui l'ignore et qui l'ignorera toujours, qui ne sait même pas combien on l'aime et qui ne le saura jamais. Ce délice, Bassigny le goûtait à plein cœur, parmi et malgré tant d'amertumes,
et dans le silence de cette rue, que traversaient peu de passants, il tombait dans cet état singulier de rêverie émotive, où toutes nos larmes tremblent au bord de nos yeux, toute notre tendresse au bord de notre âme, à l'idée de la créature faible et désarmée que nous sommes prêts à défendre, et dont nous imaginons, avec une pitié si poignante, la fragilité menacée. Il fut tiré brusquement de ce demi-somnambulisme par un incident qu'il aurait dû prévoir comme possible, puisque cette possibilité était le seul motif plausible de son aguet sur ce trottoir. Pourtant ce fait nouveau le secoua d'un véritable sursaut de surprise, presque de stupeur. L'excès de la pensée et celui du sentiment empêchent que notre esprit ne reste a-ccordé au diapason de la réalité, et quand cette réalité surgit dans ces moments de trop grande plénitude intérieure, elle jette nos puissances volontaires dans le plus complet désarroi. Au tournant de la rue Gastiglione et de celle du Mont-Thabor, Bassigny venait d'apercecevoir Maxime de Portille.
Le jeune homme s'avançait du pas insouciant et joyeux d'un beau fils qui a un joli nom, une jolie fortune, un joli visage, et qui, par un joli matin d'automne, va donner des ordres pour que l'on prépare un appartement où il a un rendezvous avec une jolie maîtresse. Déjà il considérait Nicole de Moniot comme telle. La dépêche bleue
par laquelle l'imprudente lui avait annoncé sa visite, — et dans quel endroit! — pouvait-elle s'interpréter autrement? Et il cheminait, la joue rosée, les yeux frais, mince et souple dans son veston du matin sur lequel il ne portait même pas de pardessus. Il tenait à la main une gerbe de roses achetées chez un fleuriste voisin, et il respirait de temps à autre l'arôme de ce frais bouquet dont les pétales blonds ou jaunes, roses ou pâles, s'ouvriraient, s'épanouiraient bientôt, s'attiédiraient dans la chaude atmosphère de la chambre où viendrait Nicole. Si le cœur de Maxime, déjà corrodé par la cynique expérience du grand vice parisien, avait soixante-dix ans, ses sens en avaient vingt-cinq, et il caressait son désir à ce parfum qu'accompagnerait bientôt la saveur des baisers espérés. Bassigny, qui le voyait venir, n'eut que le temps d'entrer dans le premier magasin. C'était la boutique d'un relieur, très étroite et dont heureusement des cartonnages ouverts garnissaient l'étalage. Cette espèce de rempart, interposé entre la vitre et l'intérieur de l'échoppe, empêcha que Portille, qui jeta pourtant un regard distrait sur cette devanture, ne reconnût Bassigny. Le jeune homme eut à peine passé que ce dernier, sans se soucier de l'étonnement du marchand, posa sur la table le modèle de reliure qu'il avait pris pour se donner une contenance, et, s'élançant sur le trottoir, il
eut juste le temps de voir celui qu'il épiait disparaître, précisément dans la maison à deux entrées dont il avait lui-même, la veille, questionné le concierge.
— « C'est bien là qu'est son appartement, » se dit le père. « Il y porte des fleurs pour y recevoir une femme... Pourvu que cette femme ne soit pas Nicole ! »
Se poser une pareille question, c'était ne plus pouvoir quitter de la journée cet angle des deux rues sur lesquelles donnaient les deux entrées de la maison. Bassigny héla un fiacre qui passait. Il avisa un hôtel de douteuse apparence près du carrefour, et il fit s'arrêter la voiture devant cette maison meublée. C'était l'endroit où le stationnement du véhicule paraîtrait le moins suspect. Il donna une pièce d'or au cocher en lui disant, si quelqu'un de l'hôtel le questionnait, de répondre qu'il attendait un voyageur. Luimême, enfermé dans ce coupé de louage aux vitres salies, aux coussins tachés, au tapis souillé, il recommença de fouiller les deux rues, de son regard maintenant enfiévré d'inquiétude. Combien de temps demeura-t-il ainsi, les rideaux de la voiture à moitié baissés, le front collé à la petite vitre de derrière? Il n'aurait pas su le dire. 11 n'avait rien pris de la matinée, sinon une tasse de thé, bue sans y tremper même un morceau de biscuit. L'énervement du jeûne accroissait
encore son trouble moral. Presque aussitôt après qu'il eut adopté ce poste d'observation, il vit Maxime de Portille reparaître à l'entrée qui donnait sur la rue du Mont-Thabor et causer avec le portier- Celui-ci décrivait probablement le visiteur de la veille à son locataire, pour l'avertir qu'il eût à se défier, car le jeune homme sembla tout d'un coup assez contrarié. Puis il haussa les épaules d'un geste qui signifiait à la fois son mécontentement et sa volonté de passer outre. Il s'en alla, mais d'un pas plus préoccupé maintenant, pour reparaître environ trois heures plus tard, causer de nouveau avec le portier complice, et rentrer dans la maison dont il ne sortit plus. Le cœur de Bassigny battait à se rompre, son sang brûlait dans ses veines, sa gorge était serrée. Il le sentait : l'instant du rendez-vous donné par Portille — quelle que fût, d'ailleurs, la femme de ce rendez-vous — était tout proche. Et, cette fois encore, son pressentiment ne le trompait point. Son cœur battit à coups plus redoublés, le souffle lui manqua, un tremblement le saisit tout entier : Nicole débouchait làbas, à l'extrémité de la rue transversale! Elle arrivait, sans doute, du jardin des Tuileries, de l'autre côté duquel elle avait dû laisser sa voiture. Elle marchait vite, avec cette allure, à la fois timide et décidée, d'une femme insensée que ses nerfs tendus soutiennent seuls dans l'exé-
cution d'un projet pareil à un suicide. Elle avait négligé les précautions de rigueur dans une aventure comme celle où son amour-propre froissé et sa frénésie de révolte la précipitaient. Sa voilette courte n'était pas plus épaisse que d'habitude. Sa robe n'était pas plus sombre. Seulement la pâleur de son visage révélait la nature douloureuse des impressions qu'elle traversait, — une pâleur presque livide qui s'empourpra d'un flot de sang, lorsqu'elle se trouva, soudain, à dix mètres de la maison où Maxime l'attendait, en face de quelqu'un qui lui fit de la main signe de s'arrêter. Elle reconnut l'homme dont l'inexplicable intervention dans sa vie intime l'obsédait depuis ces quarante-huit heures, — Bassigny luimême. Son saisissement fut si vif, qu'elle s'arrêta en effet, immobile de stupeur, devant ce personnage dont les traits altérés, les yeux suppliants, le geste épouvanté attestaient le trouble profond. Et déjà, d'une voix toujours étouffée et cependant distincte, il commençait de lui parler :
— « Non, » implorait-il, «vous n'irez pas là... Vous ne ferez pas cette folie... Vous n'irez pas là . . . »
— « Monsieur, » répliqua la jeune femme qui avait repris un peu de sang-froid, « je ne sais pas ce que vous voulez dire. Veuillez me laisser passer, je vous en prie... » L'extraordinaire dis-
cours de cet étranger, qu'elle connaissait pour l'avoir rencontré chez sa mère, cinq minutes, lui avait donné le frisson de terreur qui nous prend devant un exalté dont nous comprenons qu'il n'a pas sa pleine raison. Elle ne savait pas ce qu'il lui voulait, et, à cette seconde, elle en avait simplement peur comme d'un fou. Cette crainte se changea en une colère indignée, lorsqu'elle l'entendit qui lui répondait :
— « Écoutez-moi, je vous en conjure! C'est votre conscience qui vous parle par ma bouche. Au nom de votre enfant, n'allez pas où vous allez. . . Ce Maxime de Portille qui vous attend là, dans cette maison, — vous voyez que je sais tout, — est un abominable homme, un misérable indigne de vous, indigne que vous lui sacrifiiez ce que vous allez lui sacrifier, votre honneur, votre avenir, l'estime de vous-même, celle du monde, celle de votre fils peut-être un jour. . . »
— « Je vous répète, monsieur, » interrompit Nicole, « que je ne sais pas ce que vous voulez dire. Ce que je sais bien, en revanche, c'est qu'arrêter une femme seule dans la rue, sans défense, pour lui parler comme vous faites, pour l'insulter, constitue une action abominable et indigne d'un galant homme. . . »
— « Moi, vous insulter?... » dit Bassignyavee un accent si douloureux que, malgré sa révolte, celle qu'il interpellait ainsi en tressaillit. « Vous
insulter?... » répéta-t-il. « Moi qui donnerais tout mon sang, goutte par goutte, pour que vous soyez toujours heureuse, respectée, honorée, toujours digne de l'être!... Vous insulter? Mais ne voyez-vous pas que pour vous parler comme je vous parle, pour me permettre ce que je me permets, il faut que je vous aie voué des sentiments bien profonds, bien désintéressée, bien élevés aussi... » Et, mettant dans ce dernier appel de désespoir toute sa tendresse : « J'aurais tant voulu n'avoir jamais à vous dire cela ! J'étais allé chez votre mère pour la supplier de vous parler elle-même, de vous répéter la conversation que j'ai surprise l'autre soir au cercle entre ce Maxime de Portille et un de ses amis... Ils parlaient de vous, et cet homme disait que vous laimiez, que vous alliez devenir sa maîtresse. Il nommait l'endroit. C'est ainsi que j'ai eu cette adresse. >» Il montra de la main la maison. « Cet homme étalait des souvenirs de vous, — voulezvous une preuve? un petit couteau d'or que vous lui avez donné, avec une date... — J'ai été pris d'une trop grande tristesse en pensant que vous, si jeune, si pure, si fine, vous alliez vous prendre à ce piège, vous perdre à jamais et pour un pareil drôle, et voilà pourquoi j'ai été chez votre mère, pourquoi je suis ici... Et maintenant, répétez que je vous ai abordée pour vous insulter!... » Nicole de Moniot avait écouté ce discours pas-
sionné comme on entend une voix dans un rêve. On perçoit la réalité des sons qui vous arrivent, et on en doute tout ensemble. La sincérité de Bassigny à cette minute était si évidente ! Il émanait de lui une telle supplication de douleur! Sa voix allait chercher dans la conscience de la jeune femme des places où elle n'avait pas voulu regarder et qui se réveillaient à mesure que l'autre parlait. Elle se sentait remuée jusqu'aux entrailles, et en même temps l'anomalie de ce sentiment qu'elle inspirait, dont elle ne pouvait pas douter, qu'elle n'avait jamais soupçonné, la stupéfiait. Le dévouement exalté de cet inconnu la bouleversait d'autant plus qu'elle n'en comprenait absolument pas la cause, quoiqu'elle la vît, cette exaltation, qu'elle le palpât, ce dévouement, si l'on peut dire. Elle ne pouvait pas douter non plus que Maxime n'eût eu l'entretien que rapportait son interlocuteur. Comment ce dernier aurait-il su le petit détail du couteau d'or avec l'inscription et la date, si le jeune homme avait été discret? Machinalement, tandis que Bassigny lui parlait, elle avait recommencé de marcher, mais dans le sens contraire à celui par où elle était venue. Le dos tourné à la rue du Mont- Thabor, elle se dirigeait vers la rue de Rivoli et les Tuileries, et voici qu'elle s'écria, résumant dans cette question l'étrange malaise dont cette scène inintelligible l'avait déjà remplie :
— « Mais qui êtes-vous enfin, monsieur, pour prendre le droit de vous occuper de moi ainsi?. . . »
Il ne lui répondit pas d'abord, seulement il l'enveloppa d'un regard si tendre, si éperdu d'affection, qu'elle dut détourner ses yeux :
— «Que vous importe?» — fit-il enfin, d'une voix altérée maintenant. « Si vous tombiez d'une barque dans la mer et qu'un homme se jetât dans l'eau pour vous sauver, lui demanderiez-vous de quel droit il agit ainsi ?. . . Laissez-moi vous avoir sauvée et vous en remercier... C'est tout ce que je vous demande. . . »
A cette seconde précise, pour la première fois, la vérité apparut dans un éclair à la fille de Mme Jançon. Subitement, elle venait d'identifier l'homme qui lui parlait avec cette exaltation émue et l'homme qui, toute petite, le jour où elle courait aux Champs-Elysées, l'avait appelée par son nom, quoiqu'elle ne le connût pas, et embrassée en pleurant, et elle répétait, tout bas cette fois et tremblante de ce qu'elle entrevoyait :
— « Mais qui êtes-vous? Qui êtes-vous ?. . . »
— «Ah! » s'écria-t-il, incapable de contenir plus longtemps l'émotion dont il étouffait et avouant d'un mot le secret qu'il s'était juré de taire, « ne l'as-tu pas senti, mon enfant?... »
Maxime de Portille n'a jamais compris pourquoi, après s'être si hardiment compromise par un billet qui, dans un procès en divorce , eût arraché une condamnation aux juges les plus indulgents, Nicole de Moniotl'avait laissé attendre vainement toute une après-midi sans venir et sans l'avertir. Il a encore moins compris qu'il ait trouvé la porte condamnée, quand il est allé chez elle, après cette scène de mortifiante déception, ni qu'elle lui ait parlé avec le dernier des mépris lorsqu'il l'a rencontrée et qu'il a essayé d'avoir avec elle une explication sur cette volteface soudaine. Sa mauvaise humeur se vengerait volontiers de cet étrange procédé, qu'il qualifie fort nettement, sinon élégamment, du terme énergique de « crasse » , en monti ant à ses intimes la petite dépêche et en l'accompagnant d'un sourire révélateur. Mais il appréhende d'avoir avec Albert de Moniot une affaire où même au regard indulgent de ses camarades de club, il aurait trop mauvaise posture. Il se contente, quand le nom de Mme de Moniot passe
dans la conversation, de dire dans son langage : — « Quelle grue et que je suis content de les avoir plaqués, elle et son raseur de mari ! ... » Ce qui ne l'empêche pas d'être très mal à l'aise et, pour tout avouer, très petit jeune homme, lorsque le hasard le met en présence de Mme Jançon. S'il ne peut pas préciser les motifs du revirement absolu de Nicole, il a trop de bon sens pour ne pas faire remonter le principe premier de cette rupture à ses propres discours répétés par Bassigny. Mais pourquoi encore cet étranger s'est-il mêlé de cette affaire? Maxime peut d'autant moins répondre à cette question que le mystérieux dénonciateur a lui-même disparu absolument. Il ne l'a plus jamais entendu mentionner, ni au cercle, ni dans le monde. Il n'est d'ailleurs pas le seul à se demander le mot de toutes ces énigmes : Albert de Moniot n'est pas moins étonné que lui de la subite soumission constatée dans le caractère de Nicole, et cela le lendemain même du jour où elle s'était montrée le plus rebelle. Il l'a vue rentrer, au retour de cet entretien avec Bassigny — qu'il ignorera toujours — si totalement, si miraculeusement transformée, que c'était à ne plus y croire. Elle lui a demandé pardon de sa révolte avec un accent qu'il ne lui connaissait pas, et elle l'a supplié qu'il l'emmenât, qu'ils partissent tous trois, elle, lui et leur petit garçon, faire un grand
voyage, en lui jurant que jamais plus elle ne le rendrait jaloux. 11 a cédé à cette demande, et ils ont passé l'hiver en Egypte d'où Nicole est revevenue enceinte. Ses amies, pour la taquiner, lui rappellent ses protestations de n'avoir jamais un second enfant. Elles se plaignent qu'elle ait changé de caractère et perdu sa gaieté d'autrefois, — plaintes auxquelles M. Jançon fait volontiers écho :
— « Je ne sais pas ce que peut avoir Nicole?» dit-il à sa femme. « Son ménage va de nouveau bien. Nous en avons la preuve, et on croirait qu'elle a une idée qui la ronge... »
— « Son état l'éprouve beaucoup, » répond évasivement Mme Jançon. « Une fois délivrée, elle redeviendra gaie comme auparavant... » Mais la mère sait bien qu'elle ne dit pas la vérité, et que l'insouciante et enfantine Nicole est morte le jour où elle a compris qu'elle n'était pas la fille de celui qu'elle croyait son père, et que sa mère n'avait pas été une honnête femme. Il n'y a qu'une personne pour qui ces complications seraient intelligibles, c'est Bassigny. Mais il est retiré de nouveau dans son château de l'Aveyron auprès de ses morts, et il se punit de n'avoir pu cacher à sa fille le secret de sa naissance, en s'interdisant de la revoir. Du moins il sait qu'elle est sauvée, et pour toujours, du péril de ressembler à sa mère. Nicole a-t-elle trop souffert de
cette révélation et «'est-elle juré que la possibilité d'une telle douleur serait à jamais épargnée à son enfant? La vue subite et presque foudroyante de la plus triste des vérités a-t-elle flétri et brisé en elle cette dangereuse fleur d'illusion et d'enfantillage qu'elle respirait en s'en grisant? A-t-elle subi, en face de son vrai père, un de ces hypnotismes de suggestion qui substituent réellement la volonté d'un autre à notre volonté? Qui saura jamais ce qui se passe dans le cœur d'une fille, obligée soudain de juger, de condamner sa mère, et qui doit cesser de la respecter, sans pouvoir cesser de l'aimer?
Paris, octobre 1697.