Compression digitale de la prostate
Pour désigner “ l’évacuation provoquée par la pression “ du doigt des sécrétions qui stagnent dans les culs-de-sac “ pathologiquement dilatés de la prostate et des vésicules “ séminales,” j’ai proposé il y a quelques années, (a) les mots compression digitale ; et, dans de nombreuses circonstances, en particulier dans une communication récente à l’Académie de Médecine (1 2), j’ai passé en revue les indications, la technique et les résultats de cette méthode qui, pour n’être point tout à fait nouvelle, reste cependant presque complètement ignorée.
fl importe avant tout de distinguer cette petite intervention de ce que l’on a appelé le massage de la prostate, comme de l’expression prostatique. Le massage de la glande, que l’on étend parfois jusqu’aux vésicules sémi-
(1) Reliquet et Guêpin. — Les Glandes de l’Urètre, Paris 1896.
(2) A. Guêpin, — De la compression digitale de la prostate, Académie de Médecine, 24 août 1897.
nales, est fait sans indications précises, sans que rien ne règle sa durée, la force qu’il doit nécessiter, la fréquence des séances, les points exacts sur lesquels il doit porter à l’exclusion des autres ; enfin et surtout, son but est différent, son mécanisme vaguement interprété. Ici au contraire, tout est méthodiquement établi, ainsi que d’ailleurs il est facile de s’en rendre compte en étudiant la compression digitale dans ses multiples détails ; quelques formules très simples les résument en totalité.
L’expression prostatique — et j’ai montré (’) les précieuses ressources qu’elle fournit pour le diagnostic des lésions de la prostate et des vésicules et de la nature même comme du siège de ces lésions, — se propose aussi un objet bien di fièrent ; car, la compression digitale a pour but et aussi pour effet de combattre la stagnation glandulaire, partant défavoriser le dégonflement prostatique (on dit parfois l’atrophie) et de s'opposer ainsi, autant que faire se peut, aux troubles urinaires qui dépendent de la prostatomégalie.
C’est donc une opération spéciale, imaginée et mise en pratique depuis environ quinze ans, par notre regretté maître Reliquet, et qui a donné entre ses mains d’abord, entre les miennes ensuite, tous les résultats qu’elle avait promis.
Les indications sont précises. D’une façon générale, chaque fois que des sécrétions, infectées ou non, stagnent dans les culs-de-sac de la prostate, chaque fois que leur évacuation spontanée (par le coït physiologique), est impossible ou imcomplète, il y a lieu de pratiquer la compression digitale de la prostate. Ce qui revient à dire que dans toutes les prostatites aiguës, subaiguës ou chroniques, partielles ou généralisées, à une période déterminée de
(1) Reliquet et Guêpin. — Les Glandes de l’Urètre.
(2) A. Guêpin. — Diagnostic précoce de la prostatite tuberculeuse, Journal des Praticiens, 8 mai 1896.
leur évolution, la compression digitale est un adjuvanheureux du traitement usuel; elle hâte la fin des accidents et assure la guérison définitive si exceptionnelle, on le sait, lorsque les malades sont abandonnés à eux-mêmes.
Mais elle est presque indispensable au vieillard dont la prostate dilatée est envahie peu à peu par la sclérose péri-glandulaire (*) et où les muscles expulseurs des sécrétions prostatiques perdent insensiblement leurs fonctions. Associée à un ensemble de soins minutieux, (régime, cathétérisme, sonde à demeure) elle aide puissamment à la régression de la prostatomégalie, c’est-à-dire à la guérison (1 2) ; elle reste toujours un palliatif excellent des troubles urinaires de certains prostatiques, ainsi qu’il en a été rapporté des exemples (3).
La technique en est simple et bien réglée. Suivant le cas, on fait uriner le malade ou on vide sa vessie par la sonde, en remplaçant une partie du liquide (un tiers à un quart), par de l’eau boriquée tiède ; s’il a la sonde à demeure, on peut, soit retirer celle-ci pour un instant et en profiter pour la vérifier ; soit, pratiquer la compression sur la sonde et la déplacer ensuite, en lavant l’urètre au fur et à mesure qu’on l’amène vers le méat. Le malade prend la position dite “à quatre patte ” sur son lit ou se lève et s’incline en avant, en appuyant les bras sur un siège dur, le bassin élevé, la tête basse ; (4) en un mot, on prend toutes les précautions nécessaires pour le toucher rectal méthodique de la prostate et des vésicules séminales (5).
Alors, comme il a été dit, le doigt explore l’organe
(1) A. Guêpin. — Étiologie de l’hypertrophie sénile de la prostate, Médecine Moderne, 16 octobre 1897.
(2) A. Guêpin. — Formes curables de l’hypertrophie sénile de la prostate, Académie de Médecine, 13 avril 1897. Curabilité de l’hypertrophie sénile de la prostate, La Clinique (de Montréal), octobre 1897.
(3) A. Guêpin. — Les Glandes de l’Urètre.
(4) Les Glandes de l’Urètre.
(5) A. Guêpin. — Comment il faut explorer la prostate, Journal des Praticiens, 1er février 1896.
avec prudence et reconnaît la saillie des glandes dilatées, donnant la sensation de petits kystes proéminents vers le rectum ou de noyaux durs sous la muqueuse intestinale. Pour être autorisé à comprimer un de ces points avec la pulpe digitale, il faut que celui-ci présente une certaine mollesse, qu’il cède à la moindre pression comme une poche qui se vide. Peu à peu, là où l’on appréciait une saillie, on trouve désormais une dépression, limitée par des bords réguliers et plus fermes, comparable à celle que l’on déterminerait en appuyant avec l’extrémité du doigt sur un morceau de cire molle.
Au contraire, la moindre résistance, la moindre douleur éprouvée par le malade, doit faire suspendre la compression ; car, pratiquée sans toute la douceur indispensable ou sans indications suffisantes, elle provoquerait et elle a provoqué une poussée aigue de congestion prostatique et une exacerbation des souffrances.
Après quelques jours de traitement dans les prostatites aigues, (en particulier dans le furoncle de la prostate), lorsque les phénomènes douloureux commencent à s’amender, il convient de songer à faire la compression digitale ; l’état local reconnu par le toucher, renseignera sur son opportunité. Et, de même dans les prostatites chroniques, comme dans l’hypertrophie sénile (prostatite sénile de Reliquet), ce n’est point au début, mais après une période de durée variable, alors que les autres procédés thérapeutiques, lavements, suppositoires, cathétérisme, etc., auront été utilisés, que l’on évacuera ainsi artificiellement les glandes.
Une seule séance de compression ne permet ordinairement point de vider toutes les dilatations glandulaires ; ensuite, quelques-unes de ses dilatations se reproduisent, — c’est la règle — moins volumineuses il est vrai. Il faut donc à certains intervalles et pendant un certain temps, (intervalles et temps que l’observation du malade sert à préciser) renouveler la compression. Je la fais
ordininairement précéder du passage d’une bougie molle, en gomme, de calibre moyen (Nos 16 à 18).
Pendant que la pulpe de l’index déprime les saillies glandulaires, le malade sent passer un liquide dans l’urètre, et par une sorte de petite éjaculation, se présentent souvent au méat de grosses gouttes de sécrétions prostatiques et vésiculaires, purulentes, fétides, colorées par du sang, parfois au contraire, d’aspect presque normal. Le microscope en fait au besoin, reconnaître aussitôt l’origine et la constatation de leurs caractères macroscopiques et microscopiques, vient aider au diagnostic comme au pronostic du cas donné. Quelquefois, on doit attendre un instant pour voir s’écouler au dehors ces sécrétions stagnantes; ou même, elle refluent en partie dans la vessie et l’urine immédiatement après, sort trouble et chargée de mucosités.
Toutes les complications à redouter dans la compression digitale viendraient d’une faute opératoire (intervention prématurée, violences exercées sur la prostate, prolongation excessive des manoevres), même celles qui résultent de la pénétration de l’urine dans les glandes, dont la cavité reste béante et le canal excréteur dilaté après l’expulsion de leur contenu. Ce qui revient à dire que chez le vieillard prostatique, à partir de la seconde étape anatomo-pathologique des accidents, on comprimera la prostate sur la sonde à demeure ou en assurant la miction par un cathétorisme régulier.
Après la compression survient un calme relatif : les besoins d’uriner s’espacent ; les érections pathologiques sont moins fréquentes, la vessie se vide mieux ; partant, les urines sont plus claires et la congestion locale atténuée. En somme, il y a une amélioration indiscutable et qui peut être définitive.
Il faut le plus souvent, revenir à la compression digitale de la prostate, jusqu’au moment où l’organe diminué de volume, #a acquis une consistance uniformè et souple et ou cette compression ne provoque plus la sortie d’aucun liquide.
En résumé, pratiquée avec méthode, au moment précis ou elle est indiquée, la compression digitale de la prostate vient s’associer aux autres moyens que nous avons décrits bien des fois, pour obtenir et hâter le dégonflement prostatique et faire cesser les troubles urinaires, comme les accidents infectieux qui en dépendent. Dans le travail fait en commun avec le Dr Reliquet sur “Les glandes de l’urètre” et dans une série de communications à l’Académie, (*) enfin dans un récent article de La Clinique (1 2), son utilité contre les formes curables de l’hypertrophie prostatique sénile a été mise en lumière ; car lorsque les glandes ne sont point trop sclérosées, il est possible d’obtenir la guérison ; cela sans avoir recours aux opérations préconisées dans ces dernières années, (cystotomie sus-pubienne, castration, vasectomie, cautérisation par la voie rectale, etc.) dont l’efficacité semble devenir de moins en moins évidente au fur et à mesure qu’on étudie les cas de plus près, opérations qui doivent être réservées pour des circontanees exceptionnelles et lorsque tous les autres procédés moins héroïques ont échoué.
De plus, il n’est pas une prostatite qui ne puisse profiter de la compression digitale. Elle abrège la durée du traitement, assure la guérison, en particulier de la prostatite subaigue qui passe si souvent à l’état chronique ; elle est toujours, tant pour la prostate que pour les vésicules séminales, un des moyens les plus actifs dont nous disposions pour aider le retour des glandes dilatées et malades, à leur état normal.
Paris, mars, 1898.
(1) A. Guépin — Des moyens de faire tolérer la sonde à demeure chez les prostatiques, Académie de Médecine, 14 avril 1896. Dpuleurs vésicales des prostatiques, Académie de Médecine, 26 mai 1896. De deux modes d’action de la sonde à demeure sur la prostate sénile, Académie de Médecine, 27 octobre 1896. Etc., etc.
(2) A. Guépin. — Curabilité de l’hypertrophie sénile%e la prostate, Clinique (de Montréal) octobre 1897.