DE L’HOTEL-DIEU DE MONTPELLIER
Pendant le second Quadrimestre de l’année 1836.
Le Professeur qui se livre à renseignement de la clinique, ne doit pas seulement compte à ses élèves du zèle et de l’exactitude qu’il a mis dans l’exercice de ses devoirs ; il est quel-
que chose encore de plus sacré pour lui , c’est la conservation des malheureux dont la santé est confiée à ses soins. Aussi , Messieurs, ne vous laissez jamais éblouir dans les leçons orales , ni dans les journaux , par le récit de ces faits extraordinaires dont on se sert souvent pour détourner votre attention , et dérober ainsi à vos regards des fautes ou des revers ; ne vous en laissez pas imposer non plus par ces théories brillantes qui séduisent l’esprit, mais font perdre de vue l’objet capital. Rappelez-vous , avant tout , que la chirurgie , comme la médecine, est Fart de guérir; que la clinique est ce même art mis en pratique , et que le professeur le plus digne d’estime et de confiance , est celui qui , toutes choses égales d’ailleurs, perd le moins de malades.
La constitution médicale, dit M. Bouillaud, est devenue le mot d’ordre de tous ceux qui , perdant beaucoup de sujets , n’ont pas de bonnes raisons à donner ; quelques autres attribuent au hasard ou au bonheur les succès de leurs confrères. Mais, comme l’a judicieusement fait observer l’auteur de Y Essai sur le calcul des probabilités , le célèbre Laplace, on finit toujours à la longue par reconnaître qu’en
pareille matière , les plus heureux sont les plus
habiles.
Je ne suis pas du nombre de ceux qui pensent que la méthode numérique est rigoureusement applicable à l’appréciation des moyens thérapeutiques (i); mais j’ai depuis long- temps formé le vœu , que tous les hommes placés à la tète des hôpitaux donnassent annuellement un relevé statistique et raisonné de tous les malades qu’ils auraient eu à traiter pendant la durée de leur service.
S’il en était ainsi, croyez, Messieurs, qu’en médecine , et bien plus encore en chirurgie , on serait , en général , beaucoup moins téméraire , et l’on ne verrait pas , toutes les années , commettre de ces fautes graves qui font toujours la honte de l’art, et souvent le désespoir de l’humanité.
Quant à moi, qui, en entrant dans la carrière de la pratique , me suis fait une loi de ne jamais rien entreprendre que ma conscience ne pût hautement avouer, je viens aujourd’hui vous
(i) Quoique je n’attache pas à la méthode numérique la meme importance que M. Louis et son école, je suis loin cependant d’en nier la valeur.
présenter le Compte - rendu de toutes les opérations que j’ai faites pendant le dernier quadrimestre. Veuillez m’accorder cette même attention dont vous m’avez honoré jusqu’ici.
Au moment où je pris le service de l’hôpital (le 20 avril 183B), je trouvai dans mes salles un jeune Corse qui déjà avait fixé les regards de vous tous , et sur la nature de la maladie duquel il fallut bientôt me prononcer. Le cas était douteux et grave : quelques personnes avaient cru jusqu’alors àl’existence d’un cancer du sinus maxillaire , et avaient , en conséquence , jugé que l’opération était impraticable. J’affirmai, au contraire , dans l’une de mes premières leçons , que le mal ne s’étendait pas jusqu’à l’antre d’flygmore , et j’exposai même, d’une manière très-détaillée, les motifs sur lesquels je basais cette opinion ; aussi dis-je qu’il y avait quelque chose à tenter pour le salut de ce malheureux.
L’opération fut, en effet, exécutée devant une réunion des plus nombreuses , le diagnostic que j’avais porté fut confirmé depoint en point, et tout réussit à merveille. Il ne s’agissait de
rien moins cependant que d’inciser la joue , de mettre le mal à découvert , de le détruire par le fer et le feujusqu’à ses dernières racines, et de sacrifier ainsi une bonne partie du maxillaire supérieur du côté droit. Ce qui mérite surtout d’être noté, c’est que la maladie ne s’est pas reproduite , et qu’au moment où je parle , le jeune Filidoro jouit d’une parfaite santé.
A peine avais -je pratiqué cette opération , qu’il entra dans l’hôpital un habitant de \ alleraugues , atteint d’un cancer à la partie latérale droite de la face , qui avait causé de trèsgrands ravages , et détruit la commissure des lèvres du même côté. Je jugeai d’abord convenable de laisser reposer ce malade pendant quelques jours, et de chercher à combattre l’inflammation qu’avaient produite les substances irritantes dont on s’était servi ; l’ulcère fut ensuite circonscrit par une série d’incisions combinées de manière à réunir les parties par première intention , et à conserver la régularité des formes primitives. Chacun de vous a pu se convaincre de la rapidité avec laquelle ce sujet a été guéri : huit jours ont suffi pour obtenir la cicatrisation complète de la plaie.
Qu’il me soit permis, à cette occasion, de vous rappeler, Messieurs, un grand nombre d’opérations du même genre que j’ai été à
même de faire, et qui toutes ont été couronnées de succès. Il en est une principalement
que je recommande à votre attention , c’est celle du nommé Braissan ( Jean - Baptiste ) , chez lequel j’ai pu, en conservant la muqueuse buccale, revêtir le bord libre d’un lambeau pris aux dépens de la peau du menton , et faire faire ainsi un pas de plus à l’art de restaurer les difformités de la face(i).
Quel est celui de vous, Messieurs, qui ne conserve également le souvenir du nommé Lahondés , placé au N° 1 de la salle des blessés, qui , fatigué de son existence , s’était tiré un coup de pistolet qui lui avait brisé la voûte palatine, et laissé tout autour de l’ouverture de la bouche les difformités les plus hideuses? Les choses en étaient au point que ce brave militaire n’osait plus se montrer en public , et tenait constamment un mouchoir sur la face, afin d’éviter les regards des passants : eh bien !
Messieurs, quatre opérations successives,
(i) J ’ai écrit à ce sujet à l’Académie royale de médecine , une lettre qui a été insérée dans les journaux.
toutes faites dans un but commun, et sans le moindre danger, ont, en très-peu de temps, rendu ce malade à la société.
N’avez-vous pas vu aussi la femme Marguerite Vidal , portant sur la face dorsale du nez un ulcère carcinomateux qui semblait , au premier aspect, exiger le sacrifice presque entier de l’organe malade? Qu’a-t-il fallu faire pour remédier à une pareille difformité? Circonscrire le mal par deux incisions en forme de V, disséquer la peau sur les côtés du nez , mettre les lambeaux en contact, et suppléer ainsi par un procédé des plus simples à l’opération de la rhinoplastie.
Messieurs , ne vous y trompez pas : ce mode opératoire contient le germe d’une idée nouvelle qui, tôt ou tard, sera féconde en résultats. Ou je me fais illusion moi -même , ou la méthode italienne et la méthode indienne ne tarderont pas à faire place à la méthode française, et l’on n’aura plus désormais à faire subir aux lambeaux ces torsions violentes qui, en gênant la circulation sanguine et lymphatique, entraînent trop souvent la gangrène.
Ce que j’avance ici n’est pas le fruit d’une théorie préconçue; c’est celui de l'expérience
que ma position à la tête d’un grand hôpital, et des études spéciales , m’ont mis à même d’acquérir sur l’un des points de la chirurgie les plus intéressants et le moins connus. Oui, Messieurs , il n’est peut-être pas de restauration de la face que je n’aie été dans le cas de pratiquer un grand nombre de fois ; et parmi plus de trente sujets que j’ai opérés dans cette maison , en est-il un seul que vous ayez vu périr? en est-il un seul chez lequel l’opération ait échoué? Aussi , le je dis avec le ton de la plus vive conviction, Y autoplastie , pour me servir du langage du jour, est l’un des plus beaux fleurons de la chirurgie moderne. Envisagée sous cet aspect, la médecine opératoire n’est plus cet art qui apprend à détruire les parties lésées, mais à les restaurer, et à leur rendre peu à peu leurs formes et leurs usages primitifs.
Un des malades dont je dois encore vous entretenir aujourd’hui , est le nommé Seveyret, âgé de 1 S ans , qui , après avoir été vainement opéré à plusieurs reprises pour un polype sarcomateux qu’il portait dans la fosse nasale gauche, se rendit à l’hôpital Saint-Eloi dans l’espoir de trouver un terme à ses maux.
En voyant ce jeune infortuné, il me fut aisé de vous dire que , selon toutes les apparences , le polype ne s’étendait pas très-loin , et que si les trois tentatives que l’on avait faites n’avaient pas eu le résultat que l’on devait en attendre , cela était dû à ce que l’on n’avait jamais attaqué le mal qu’à travers l’ouverture naturelle des narines. En effet, Seveyret fut amené quelques jours après dans la salle des opérations , et ce n’est qu’après avoir largement incisé l’aile du nez, que je cherchai à faire l’extraction du polype. Mais aussi quelle facilité n’eus-je pas pour arriver au but que je voulais atteindre ? Les doigts indicateur et médius de la main gauche , introduits dans Lintérieur de la fosse nasale déjà très-dilatée , me permirent à l’instant d’arriver jusqu’à la base du mal et de l'arracher en totalité, sans avoir même recours à aucun instrument. La plaie de l’aile du nez fut ensuite réunie à l’aide de quelques points de suture, et dans moins de quinze jours , Seveyret se trouva en état de retourner dans ses foyers.
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J’arrive à quelque chose de plus sérieux et de plus imposant , il s’agit de l’amputation
des membres. Vous le savez, Messieurs, ce genre d’opération n’est que trop commun , et malgré toute l’étendue du sacrifice , trois fois , il m’a fallu , dans le dernier quadrimestre , en venir à ce moyen extrême.
Le premier cas est celui d’un habitant de la Lozère , âgé d’environ 30 ans , tourmenté depuis long-temps par une tumeur blanche à l’articulation tibio-tarsienne du pied gauche. Le sujet était maigre , pusillanime et profondément affaibli par une suppuration des plus abondantes ; l’insomnie, la diarrhée , la fièvre hectique existaient déjà. Mais ce qu’il y avait de plus décourageant , c’est que l’articulation du coude gauche était aussi le siège d’un fondus articulaire commençant.
Que faire en pareille circonstance? Fallait-il abandonner ce sujet à une mort certaine , ou bien courir les chances d’une amputation? Ce dernier parti fut celui que j’adoptai. Je me serais bien gardé cependant d’entreprendre une opération pareille , si je n’avais eu la certitude que les viscères principaux de l’économie étaient à l’état normal. En conséquence, le 16 mai 1836 , Romigüié (Joseph) est placé sur le lit de douleur, et subit l’amputation de
lo —
la jambe dans le lieu d’élection , c’est-à-dire, à deux travers de doigt au-dessous de la tubérosité du tibia.
Au milieu d'un concours de circonstances aussi défavorables , vous vous attendez peutêtre, Messieurs, à apprendre quelque événement sinistre ; non , il n’en fut point ainsi : cette opération ne donna lieu à aucune espèce d accident , et déjà , à la levée du premier appareil , la réunion était presque complète. Au reste , ce succès n’étonnera que ceux d’entre vous qui ne sont point encore familiarisés avec les résultats heureux que donne tous les jours le mode de pansement que je préconise. Je l’ai déjà dit dans un ouvrage ex professo sur cette matière , et je ne dois pas craindre de le répéter dans cette occasion : la réunion immédiate est le levier le plus puissant que l’art ait mis à la disposition du chirurgien ; mais faut-il encore savoir s’en servir.
Le second cas d’amputation de jambe que j’ai eu à pratiquer, eut lieu chez une jeune fille de Lamarès , qui vint dans cette maison avec une tumeur blanche à l’articulation du coude-pied. Déjà, à cette époque , le contour
de l’articulation présentait un grand nombre d’ouvertures fîstuleuses , par où s’écoulait un pus ichoreux et sanguinolent. Bientôt , une fièvre consomptive se déclare , et la malheureuse Cathérine Fajon , lasse de souffrir , réclame avec instance l’opération.
Jusque-là , j’avais toujours fait l’amputation de la jambe dans le lieu d’élection ; cependant désireux de savoir à quoi m’en tenir sur l’amputation au-dessus des malléoles , je voulus cette fois déroger à mes habitudes , et je n’ai pas eu à m’en repentir. Chacun de vous a pu voir la malade après sa guérison , et juger des avantages que présente ce nouveau mode opératoire ( i ) . Bu reste , les observations récentes de MM. Goyrand, Velpeau et Blandin , jointes à celles deWhit, de Bromfield, de Petit- Radel, de Ravaton , de Bell et de Vacca-Berlinghieri ne laissent plus aucun doute à cet égard.
Enfin, il est un cas d’amputation de la cuisse dont je ne puis me dispenser de vous parler, tant les suites en ont été je dirai presque merveilleuses , c’est celui d’un jeune homme
(i) Cctle observation vient d’être publiée dans la Gazette médicale et le Bulletin medical du midi .
d’Arles, en proie depuis quelques années à une nécrose profonde du tibia, auquel, après avoir extrait un grand nombre d’esquilles , je me vis dans la pénible nécessité de proposer le sacrifice du membre. Malgré des conditions au moins aussi désavantageuses que celles du malade dont je viens de vous entretenir, ce sujet a encore survécu à l’opération. Que dis-je? la réunion immédiate a eu lieu dans toute l’étendue de la plaie , et chose extraordinaire , la fièvre traumatique ne s’est pas même manifestée. Dans moins de douze jours le nommé Warre se promenait dans les salles. Et l’on élève encore la voix, à Paris, contre la méthode adhésive ! Messieurs, j’en appelle à vos souvenirs , à votre loyauté , à votre conscience ; c’est à vous de rétablir les faits , et de raconter avec détail tous les succès que je dois à cette méthode.
Au surplus , ceci ne s’applique pas seulement aux amputations des membres. Vous avez pu , dans un assez court espace de temps , assistera deux amputations de testicule , dont le résultat n’a pas été moins heureux. II en a été de même l’an dernier , chez un autre
malade qui avait subi aussi la castration.
Mais comment se fait-il, me direz-vous peut-être, qu’une opération si grave en apparence soit suivie d’aussi peu de dangers ? Messieurs , cela tient surtout à ce qu’au lieu de couper le cordon spermatique d’un seul trait , et de lier en masse tous les organes qui le constituent , je mets le plus grand soin à n’embrasser dans l’anse des ligatures que les vaisseaux artériels ; cela tient encore à ce qu’au lieu de tamponner la plaie , et de livrer les surfaces nouvelles à l’inflammation , je me hâte d’en rapprocher les bords , et de faire ainsi avorter la phlogose. Ouvrez les annales de la chirurgie, et vous verrez que la plupart des malades chez lesquels l’ablation du testicule a été suivie de la mort , ont succombé soit à une inflammation du tissu cellulaire du cordon , soit à celle des veines spermatiques.
11 estime autre opération que j’ai pratiquée dans le dernier quadrimestre, et que l’on ne fait que très-rarement dans cette maison, c’est l’amputa lion de la verge. Autant l’exécution en est simple , autant les suites peuvent en être fâcheuses. Et d’abord, outre l’influence profonde que l’ablation du membre viril doit exercer sur l’ensemble de l’économie, il arrive
trop souvent que la peau, en raison de sa grande laxité dans ces parties , et par l’effet tout naturel des lois de la cicatrisation, se glisse de proche en proche jusque dans le canal de l’ urètre, et gène d’une manière notable l’issue des urines. Aussi convient-il, dans ce cas, de déroger à l’une des règles les plus générales de la médecine opératoire , celle de conserver toujours assez de tégumens pour recouvrir les surfaces mises à nu par l'instrument tranchant.
Ce n’est pas tout , Messieurs , la privation de la verge produit ordinairement un état de tristesse et de mélancolie , qui peut aller jusqu’à causer la mort. On dirait que celui qui a subi cette opération rougit de se trouver
parmi des hommes. Souvent il se cache sous ses couvertures , comme pour échapper à la vue des autres malades , et lorsqu’il a le bonheur de guérir, il lui tarde de s’éloigner de ceux qui connaissent sa position.
Le malheureux que j’ai opéré n’a pas été cependant dans ce cas ; depuis le moment de l’opération jusqu’au jour de sa sortie de l’hôpital , sa gaîté ne l’a jamais quitté ; il plaisantait même parfois avec les personnes qui l ’en tou-
raient. Il se réjouissait surtout à l’idée d’être débarrassé de la maladie qu’il portait ; c’était une affection cancéreuse du pénis. Au reste, il était âgé d’environ 60 ans, ce qui n’a peutêtre pas peu contribué à lui faire supporter patiemment son sort.
Puisque nous en sommes aux maladies des organes sexuels , disons un mot d’une opération nouvelle qui n’avait été jamais tentée dans cet hôpital, et que j’ai mise quatre fois en pratique, je veux parler de l’opération du varicocèle par l’acupuncture. Malgré toutes les préventions que j’avais conçues contre ce mode d’opération , force a été de reconnaître qu’il n’a pas les inconvénients qu’il semble devoir entraîner à sa suite. Ainsi, dans aucun cas, je n’ai vu survenir ces symptômes de phlébite auxquels je croyais avoir quelques raisons de m’attendre ; et je dois à la vérité de déclarer aujourd’hui que , parmi les quatre militaires que j’ai soumis à cette épreuve, et que j’ai examinés il y a à peine quelques jours , trois m’ont paru parfaitement guéris , et le quatrième notablement soulagé. Ne nous hâtons pas cependant de juger en dernier res-
sort un procédé opératoire que nous n’avons pas encore suffisamment étudié.
J’en étais à faire ces essais sur l’oblitération des vaisseaux veineux au moyen de la suture entortillée , lorsque le hasard amena dans mes salles un jeune soldat qui , en écorchant un mouton , s’était ouvert l’artère tibiale postérieure, immédiatement au-dessous du mollet. Je cherchai d’abord à obtenir la guérison de cette plaie artérielle à la faveur de la méthode de Valsalva, jointe à la compression sur l’artère crurale et aux applications réfrigérantes ; malheureusement tous mes efforts furent vains, et il fallut en venir à la ligature du vaisseau principal. Mais dans quel lieu convenait-il de mettre l’artère à découvert ? Dans un cas à peu près analogue , Dupuytren avait lié la fémorale à la partie moyenne de la cuisse, et Delpech, à son passage immédiatement au-dessous du ligament de Fallope : l’un et l’autre avaient réussi ; je crus cependant devoir agir autrement.
Je ne voulais pas imiter Delpech, parce que j’avais appris par expérience , et sous ses yeux même, combien il est dangereux de placer
la ligature si près de la naissance de l’artère épigastrique et de l’iliaque antérieure ; je ne 7 voulais pas non plus imiter Dupuytren , parce que , en liant la fémorale à la partie moyenne de la cuisse, je m’exposais à voir des fusées purulentes se former dans la profondeur du membre, et l’inflammation se propager de proche en proche jusqu’aux tuniques du vaisseau ; or, Dupuytren lui - même a dit ce qui pouvait en résulter.
En liant l’artère avant son passage derrière le muscle couturier, j’ai eu surtout en vue : 1° de mettre le vaisseau à nu dans un point du membre où il est situé assez superficiellement; 2° de placer en même temps la ligature assez loin de la naissance de la profonde et de tout autre vaisseau collatéral. Ce qu’il y a de sûr et de consolant , c’est que l’opération a réussi on ne peut mieux , et que la tumeur hémorrhagiale s’est complètement effacée.
Je touchais presque à la fin de mon service, et le sort voulut que je fusse appelé à pratiquer l’opération de la taille : un homme d’Arles, âgé d’environ SO ans, mais épuisé par la souffrance et les fatigues , se présente
avec un calcul dans la vessie ; la pierre avait un volume médiocre et paraissait devoir être friable, conditions bien propres pour faire la lithotritie. Je souriais déjà à cette idée, et je me plaisais à en entretenir les personnes qui m’entouraient , lorsqu’en examinant plus attentivement le sujet, je reconnus que la vessie était peu spacieuse, les urines purulentes, la prostate malade , et le canal de l’urètre fort étroit : c’en était plus qu’il n’en fallait pour m’engager à renoncer à la méthode par broiement.
Mais par quelle voie extraire le calcul ? L’état morbide de la prostate ne s’opposait-il pas à l’application de l’appareil latéral latéralisé ? Ne valait-il pas mieux attaquer la vessie par l’hypogastre ou par le rectum, que par le périnée? Non, je m’étais déjà trouvé une fois dans le même cas chez un habitant de Grenoble à qui je fis l’opération de la taille avec le plus grand bonheur, et je savais depuis cette époque que, pourvu que la prostate ne soit qu’enflammée, l’incision périnéale, loin d’ajouter à l’état maladif de cet organe , met souvent un terme à la phlogose, en la ravivant, et lui imprimant une marche franche et régulière. Je
me décidai donc pour l’opération de la lithotomie.
Ceux d’entre vous , Messieurs , qui suivaient les visites au moment des vacances , doivent se rappeler ce qui s’est passé. Une potion opiacée et une seule saignée ont suffi pour conjurer l’orage ; et l’infortuné Jappet, dont la frêle existence semblait ne pas devoir résister à une si rude secousse , n’a pas même éprouvé le plus léger accident.
Je vous signale ce fait, moins pour mettre sous vos yeux un succès de plus , que pour vous prouver que l’opération de la taille et de la lithotritie ne sont pas deux opérations que l’on puisse indistinctement substituer l’une à l’autre. A chacune d’elles se rapportent une foule d’indications et de contre-indications que l’on n’a pas encore suffisamment appréciées ; de-là viennent toutes les discussions qui ont eu lieu dans le sein de l’Académie, au sujet de cette grande question chirurgicale.
Messieurs , je vous ai déjà longuement entretenu des opérations que j’ai pratiquées dans le dernier quadrimestre , et il me reste néanmoins à vous parler de quelques autres
que je ne puis passer sous silence. Il en est une surtout, que je n’avais jamais vu faire, et que j’aurai probablement l’occasion de répéter bientôt ; c’est celle que subit un jeune homme . de Béziers , chez lequel le canal de l’urètre était presque complètement oblitéré.
Vous le savez , Messieurs , avant son arrivée dans cette maison , ce malade avait été déjà l’objet des soins assidus d’un chirurgien distingué, qui n’avait jamais pu parvenir à le sonder; j’avais essayé moi-même à plusieurs reprises de le faire, et je n’avais pas été plus heureux. Au reste, le malade urinait presque en totalité par une ouverture fistuleuse qui existait à la région du périnée. Le tout était survenu à l’occasion d’un coup violent porté sur la verge, pendant l’érection, et durant le cours d’une blennorrhagie dite cordée.
Dès le principe, je sentis qu il ne pouvait être question ni de dilater l’urètre ni de le cautériser; car, outre qu’il était absolument impossible d’introduire aucune espèce de sonde , je ne pouvais me dissimuler que j’avais affaire à une véritable cicatrice , dont la coarctation successive avait presque oblitéré le conduit génito-urinaire. Il fut donc décidé que
j’inciserais le canal au-dessus du rétrécissement, et que, mettant ainsi ce dernier à nu, je chercherais à introduire un stylet cannelé dans sa cavité, quelque petite qu’elle fût , et à me frayer par-là un passage jusque dans la vessie.
Mes prévisions ne se réalisèrent qu’en partie ; le rétrécissement était si fort, que je ne pus découvrir l’ouverture qui devait me servir de guide , et qu’il me fallut pratiquer une nouvelle incision à un pouce au-dessous , et au milieu des bourses , pour retrouver la suite de l’urètre. Cela fait, j’incisai sur-lechamp le rétrécissement , et rétablissant par ce moyen la continuité du canal , je portai dans la vessie une sonde que je laissai à demeure. Plus tard, la cicatrice s’est formée autour de cette même sonde , la fistule du périnée s’est oblitérée , et le malade a pu uriner par les voies naturelles (i).
Enfin, parmi tous les malades que j’ai
(i) Il est inutile de dire que le malade doit avoir la précaution de mettre de temps en temps une sonde dans la
vessie.
opérés , il n’èn est qu’un seul chez lequel j’avais pratiqué la résection du premier métatarsien , et qui attend encore à l’hôpital d’être complètement guéri. Mais souvenez-vous du mauvais état des parties molles, au moment de l’opération ; souvenez-vous du mode de pansement que je fus obligé de suivre par rapport à cette même circonstance , et vous ne reconnaîtrez que mieux combien il importe de se conformer, autant que possible, aux préceptes que je vous ai si souvent exposés en traitant de la réunion immédiate.
Il n’a été question jusqu’ici que des opérations que j’ai été dans le cas de faire dans le dernier quadrimestre , et néanmoins la chirurgie ne consiste pas uniquement a amputer des bras et des jambes ; permettez-moi donc d’ajouter, au Compte-rendu que je viens de vous présenter, le nombre des malades non opérés que j’ai perdus pendant la durée de mon service.
Du 20 avril 1856 au 15 septembre de là
il est entré dans mes salles
meme annee,
702 malades, dont 206 vénériens et fr96
blessés. Eh bien ! Messieurs, parmi ces 702 malades (les registres de l’hôpital sont là pour l’attester) , il n’en est mort que 9 ; et, chose digne de remarque , tous ont succombé à des maladies réputées incurables , telles que la phthisie , le mal de Pott , le cancer et les abcès par congestion.
En vous offrant des résultats aussi avantageux, quelques-uns d’entre vous se demanderont peut-être s’il en a été toujours ainsi. Je suis assezheureuxpourpouvoirleur répondre, que du 20 avril 1855 au 21 décembre de la même année , c’est-à-dire dans l’espace de huit mois, j’ai eu à traiter 1010 malades, dont 565 vénériens et 615 blessés ; j’ajoute , en outre, que cette époque correspond précisément à celle où le choléra-morbus asiatique rémia dans cette maison. Or, voulez -vous savoir rigoureusement le nombre des sujets qui ont succombé dans cette année ? 22 , dont 2 seulement à la suite d’une opération et 1 à l’occasion du choléra , c’est-à-dire que le chiffre de la mortalité a été presque absolument le même que celui de l’année qui vient de s’écouler.
Enlin , Messieurs, du 20 avril 1834 au 20 janvier 1835 , parmi 1109 malades, dont 447 vénériens et 662 blessés, il n’en est mort que 21 , dont 2 encore à la suite d’une opération. Donc, sur 2762 malades que j’ai eu à soigner à diverses époques , dans l’espace de vingt à vingt- un mois , je n’en ai perdu que 48 , et sur 59 opérations majeures que j’ai pratiquées, 4 seulement ont été suivies d’insuccès (i).
Ce n’est pas ici le moment, Messieurs, de vous parler en détail de chacune de ces opérations ; mais qu’il me suffise de vous rappeler que parmi elles figurent une amputation de cuisse, trois amputations de jambe , dont une au-dessus des malléoles , une amputation partielle du pied d’après la méthode de Chopart , deux amputations du bras, quatre amputations d’avant-bras , deux opérations de taille , une ligature de l’artère fémorale , trois ablations de testicule, l’amputation de la verge, trois
(i) Depuis que ce travail est à l’impression , j’ai fait une opération de la taille, une amputation de l’avant-bras, l’extirpation d’un fongus-hœmatode énorme , et une Die— phoroplastie. Ces quatre opérations ont encore entièrement réussi.
ablations de cancer au sein , l’extirpation dhine tumeur lipomateuse , deux extirpations de polypes dans les fosses nasales , une ablation partielle du maxillaire supérieur, quatre opérations de varicocèle, un très-grand nombre de restaurations de la face , telles que la chéiloplastie, la génoplastie, la blépharoplastie, la rinoraphie, etc. etc.
Mais, Messieurs, au milieu de tous ces faits , il en est une série que je mets encore en première ligne , et qui, j’aime à le dire, m’a fait éprouver les plus douces émotions , c’est celle relative à l’opération de la cataracte. En vingt mois, j’ai pu opérer dans cette seule maison 70 malades, et j’ai eu le bonheur de rendre la vue à 62 (i).
Ici se termine le récit abrégé , mais fidèle , de tout ce que j ’ai fait depuis que j’ai l’honneur d’être à la tête de cet hôpital. Ne croyez pas cependant qu’en vous présentant ce Compterendu, j’aie voulu seulement vous entretenir de mes succès ; non , Messieurs , j’avais un
(i) Voyez la lettre que j’ai écrite à ce sujet à T Académie royale de médecine.
but qui me tenait bien plus à cœur, c’était de vous prouver £ue dans cette école , où , s’il fallait en croire quelques détracteurs , on ne peut plus désormais enseigner, ni l’anatomie, ni la chirurgie, les cliniques sont encore assez abondamment pourvues de malades , et les opérations y réussissent pour le moins aussi-bien que partout ailleurs.
Au surplus , si vous avez présent à la mémoire le souvenir des principes que je cherche tous les jours à inculquer dans vos esprits , vous devez savoir que , pour moi , la médecine opératoire n’est pas seulement l’art de faire les opérations , qu’au contraire le talent du chirurgien consiste parfois à savoir s’en dispenser; qu’en outre, le succès d’une entreprise chirurgicale ne dépend pas tant de la manière dont on l’exécute , que du soin que l’on apporte dans l’appréciation des indications ou des contre-indications qui se présentent, et de celui que Ton met à combattre et mieux encore à prévenir les accidents qui trop souventviennent îa compliquer; qu’enfin, l’opération est un moyen extrême auquel on ne doit jamais avoir recours qu’après avoir épuisé toutes les ressources de la thérapeutique.
Voilà , Messieurs , en peu de mots , toute
ma pensée relativement à l’exercice de la
chirurgie.
Quant à l’enseignement proprement dit , je vous ai déjà fait ma profession de foi , et je me plais à vous la répéter en ce jour :
« Que le professeur de clinique n’appartienne à aucune secte ; qu’il ne se passionne ni pour, ni contre aucun système ; qu’il tienne moins à être chef d’école, que professeur utile et médecin consciencieux. Que dans les discussions auxquelles il se livre , il respecte les opinions d’autrui , sans craindre cependant de discuter leur valeur; que ce soit toujours de la science qu’il parle et jamais des hommes. Que mettant en dehors tout sentiment de jalousie et d’amour-propre , il ne voie dans ses collègues que des émules de travail et de gloire, et jamais des rivaux de fortune.
Que , dans l’examen des malades , le professeur de clinique donne l’exemple de la douceur et de l’humanité ; qu’il cherche , comme l’a dit M. Piorry , à réunir les nobles qualités qui portaient Hippocrate à comparer aux Dieux le médecin philosophe ; que touché des douleurs du pauvre , il le console et le soulage ;
qu’il ne s’habitue point à voir souffrir sans être ému ; qu’il soit indulgent pour la faiblesse d’intelligence des malheureux qu’il soigne, et quelque stupides qu’ils soient, que la philantropie lui fasse voir en eux toujours des hommes.
Que réservé sur ce qu’il dit , prudent dans ses jugements sur l’avenir, circonspect par rapport au nom des maladies qu’il détermine, il ne porte ni la terreur , ni le découragement , là où sa voix ne doit faire entendre que des paroles d’espérance et de consolation. En un mot , que son ardeur pour la science , et son dévouement pour ses élèves , s’accordent toujours avec son amour pour l’humanité. » Telles sont , Messieurs , les paroles que je prononçai pour la première fois dans cette enceinte , il y a déjà près de trois ans. C’est à vous maintenant de dire si mes actions les ont démenties.
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