‹ Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877Chapitre 54 sur 62 · CO.\GHÈS DES AJIÉBICANISTES · texte numérisé non relu

CO.\GHÈS DES AJIÉBICANISTES

l'évidence qu'il agissait avec réflexion. Une première fois (1) il abandonna Colomb comme s'il ne pouvait supporter la pensée de servir sous ses ordres, et, pendant quarante-cinq^ jours, découvrit lui seul de nombreuses îles. Quand il eut par hasard rejoint l'Amiral, il essaya de l'abandonner une seconde fois (2) et do porter le premier en Europe la nouvelle de la découverte. On a prétendu que la jalousie l'excitait: sans doute ce sentiment haineux dictait en partie sa conduite, mais l'amer regret de n'être qu'en seconde ligne à proliter d'une découverte antérieure n'entra-t-il pas pour beaucoup dans sa défection?

Le Pinçon, lieutenant de Colomb, ,est-il bien le même, dira-t-on, (jue le Pinçon, lieutenant de Cousin? En 1489, le Pinçon de Cousin fut renvoyé de Dieppe, et deux ans et demi plus tard l'escadre de Colomb entrait dans l'Atlantique. Pinçon avait donc eu le temps de revenir en Castille, de s'entendre avec ses frères et de préparer son expédition. Sans insister sur la simililude absolue du nom, à tout le moins fort probante, nous remarciuerons encore que les caractères présentent une grande analogie : hauteur, emporteuient, duplicité, mais aussi fermeté et persévérance. Si donc la chronologie, si les noms, si les caractères, si tout s'accorde à prouver l'identité des Pinçon, l'authenticité de la tradition dieppoise n'est-elle pas par cela même confirmée?

Peut-être objectera-t-on que, si réellement Pinçon avait découvert l'Amérique avant Colomb, il aurait revendiqu(; pour lui cet honneur lors du procès qui s'éleva à la mort de l'amiral : Mais Pinçon avait été renvoyé ignominieusement de Dieppe, il ne voulait sans doute pas rappeler colle mauvaise affaire, et s'exposer à l'affront d'être publiquement démenti par les Dieppois, s'il réclamait pour lui la gloire d'avoir

(1, -linirual do ('olonib. 21 nitvembre 1492 et G janvioi' 1493. (^2) id. 14 février 1493.

aperçu le premier la terre nouvelle. Aussi bien ce fut toujours comme un héritage de famille chez les Pinçon de voyager dans la direction du Brésil. En 1499, le neveu d'Alonzo, Vincent Janez Pinçon, entreprenait à ses frais une expédition en Amérique, et se dirigeait précisément vers le point de la côte que Cousin est censé avoir découvert en 1488, en compagnie de son lieutenant castillan, c'est-à-dire vers le Brésil, entre Fernambuco et l'embouchure de l'Amazone. Etait-ce pur hasard, coïncidence fortuite ou dessein prémédité, on l'ignore. Janez Pinçon voulait sans doute profiter pour son compte des indications de son oncle Alonzo. Son voyage fut heureux. Le 20 janvier 1500, avant Cabrai, auquel on attribue d'ordinaire l'honneur de cette découverte, il découvrait une terre qu'il nommait Santa-^Iaria de la Coiisolacion ; puis, longeant la côte à partir du cap Saint-Augustin, il explorait les embouchures de l'Amazone, le fleuve entrevu par Cousin. La même année 1499 sortait encore de Palos, c'est-à-dire de la ville des Pinçon^ un de leurs matelots, Diego de Lepe, qui observait le Delta de l'Orénoque et côtoyait le Paria. Il y avait donc à Palos, dans la famille et dans l'entourage des Pinçon; une tradition véritable dont l'origine remontait à l'ancien lieutenant de notre Cousin. La couronne de Castille reconnut en partie les droits de cette famille à la découverte do l'Amérique, lorsque, en 1519, Charles-Quint lui concéda des lettres de noblesse avec des armoiries parlantes : Trois caravelles voguant en pleine mer, et une main étendue vers une île pleine de sauvages.

De tout ce qui précède, n'avons-nous pas le droit de conclure que notre compatriote fut le précurseur immédiat de Colomb ? Dès 1582, un autre Dieppois, La Popellinière (1),

(1)La PoPELLiNiiiRE. Histoire des; trois wonc?cs. C'est ce que disait encore Bergekon dans son Histoire de la navigation p. 107. « Toutefois nos Normands et Bretons maintiennent les premiers avoir trouvé ces terres-là, et que de toute ancienneté ils ont trafiqué avec

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écrivait déjà de Cousin : « NosLre François, si mal advisé, n'a eu ni l'esprit ni la discrétion de prendre de justes mesures publiques pour l'asseurance de ses desseins aussi hautains et généreux que ceulx des autres. » En effet, le silence s'est fait pendant deux siècles autour de son nom. Il n'a été rompu que de nos jours par MM. Estancelin, Vitet et Margry. Seronsnous plus heureux que nos prédécesseurs, et réussirons-nous non pas à modifier une opinion préconçue, mais à étabhr (jue, très-probablement, c'est à un Français que revient l'honneur d'avoir, le premier dans les temps modernes, mis le pied sur le sol américain?

La meilleure preuve de la prol)abiiité du voyage de Cousin, c'est le grand nombre des expéditions maritimes entreprises par les Dieppois et les Normands dès les premières années du XVP siècle, dans la direction du Brésil. Ces expéditions sont fréquentes et presque régulières. Elles dénotent de la part de ceux qui s'y risquaient une connaissance réelle du pays où ils s'engageaient. Cousin avait tracé la voie : ses compatriotes la suivirent avec ardeur. De 1488 à 1555, c'està-dire depuis l'expédition de Cousin jusqu'à la tentative de colonisation ordonnée par l'amiral de Coligny, les voyages des Français au Brésil se succédèrent tantôt lieureux,. tantôt marqués par de dramatiques péripéties. Leur souvenrr s'est pourtant conservé à grand'peine , moins encore dans les relations françaises que par le témoignage des étrangers, Portugais, Italiens, Allemands même. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d'en rechercher la trace à travers les documents contemporains, et d'essayer de reconstituer une période trop délaissée de notre histoire nationale. . . ^

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