FONTAINE DE LA COUR
Le plus bel ornement de la cour était la fontaine de marbre, qui s'élevait majestueusement à son point central.
C'était un don de la république de Venise, qui n'avait pas cru pouvoir faire un présent plus agréable au cardinal d'Amboise.
Stupendo fonte marmoreo ex Venetorum munere iliustratus ,
disent encore les murs du château de Gaillon.
Embarqués à Gênes, les marbres de cette fontaine avaient été transportés, par mer, à Honfleur, et de là, par la Seine, à Rouen, où ils furent transbordés sur un grand bateau, qui les amena aussi près que possible du château. Ils y entrèrent, non sans peine, traînés sur des charrettes.
Un maître fontainier, Pierre Valence, avait travaillé sans interruption plusieurs mois, de février en septembre i5o6.
Lxiv INTRODUCTION.
pour amener les eaux, des hauteurs du parc, au milieu delà cour du château, où la fontaine devait être assise.
Ce fut un Génois, nommé Bertrand de Meynal, lequel avait été chargé de la conduite de la fontaine en France , qui en opéra la pose , conjointement avec le maître fontainier.
Cette opération fut terminée le mai i5o8; nos comptes disent, sous cette date :
« Pour le vin qui feust ordoimé aux compaignons quant la « fontaine feust levée dedens la court, xxviii' x*^ » (p. 3 16).
Du Cerceau, dans son précieux recueil Des plus excellents bâtiments de France, où il ne pouvait oublier le château de Gaillon, adonné un dessin de cette fontaine. (Voir notre planche X.)
Elle se compose de deux vasques superposées, qui sont supportées par des figures de femmes nues, aux formes sveltes et élégantes.
La vasque supérieure est surmontée d'un vase, sur la panse et sur le pied duquel sont accroupis des Satyres et des Naïades.
Le tout est couronné par une grande figure d'homme, debout sur un socle taillé en forme de vase, dont il serait difficile de déterminer le caractère, faute d'attributs, en supposant que du Cerceau ait rendu exactement cette figure, chose douteuse à nos yeux ^
La vasque inférieure avait 3 mètres 33 centimètres de diamètre; la vasque supérieure 1 mètre de moins.
L'ensemble du monument, tel que nous venons de le décrire, pouvait avoir, environ, 7 mètres de hauteur.
L'eau, jaillissant de vasque en vasque par des mascarons barbus, retombait dans un bassin octogone en marbre, ayant 5 mètres de diamètre.
Ce bassin inférieur ne faisait point partie de la fontaine
' Pucarel, qui visitait le château de Gaillon en 1767, veut y voir un saint Georges.
DESCRIPTION. Lxv
offerte par les Vénitiens à Georges d'Amboise ; il fut exécuté sur place par des maçons et tailleurs de marbre, en tête desquels figure, en première ligne , le Génois Bertrand de Meynal. Cet artiste reçut 1 3' pour son travail.
Sur les trois panneaux du bassin inférieur (pl. X), on voit, au centre, saint Georges à cheval, terrassant le dragon ; à droite, les armes de Louis XII, le porc-épic couronné; à gauche, les attributs du cardinal d'Amboise et son initiale G.
C'est sur le cartouche, supporté par deux anges, de ce dernier panneau, qu'on avait gravé l'inscription suivante, si toutefois elle n'occupait pas un panneau tout entier :
PERPETUI FONTIS QUISQUIS MIRATUR HONORES
ROTHOMAGI MUNUS PR^SULIS ESSE SCIAT LEGATI, NOSTRO DUM JURE GEORGIDS ORRI
PR/ESIDET, AMBASIvE PURPURA PRIMA DOMUS HESPERIiE ET GALLIS POST OTIA PARTA PERENNES
EXTERNO CINGî MARMORE JUSSIT AQUAS ^
On s'est souvent demandé ce que signifiait cette espèce de gaine ou de pilastre de forme et d'ornements assez bizarres, qui, implantée dans le bassin de la fontaine, domine la grande vasque inférieure. Nous ne pouvons qu'y voir une horloge hydraulique, qui était mise en jeu par les eaux de la fontaine.
Qu'est devenu ce délicieux monument , le plus bel ornement de la cour, si remarquable , du château de Gaillon ? Le croirait-on .►^ il tomba sous la main des archevêques de Rouen eux-mêmes; fombrede Georges d'Amboise dutfrémir indignée dans la tombe. La beauté de cette fontaine, ses marbres, ses sculptures, le souvenir historique qui s'y rattachait, le nom de Georges d'Amboise, rien ne put la sauver de son arrêt de mort.
' Mercure de Gaillon.
ciiSteac de gaillon. '
Lxvi INTRODUCTION.
ISous eussions voulu pouvoir en douter, pour l'honneur des archevêques de Rouen; mais que répondre à l'affiche de vente imprimée en 1767, que nous avons sous les yeux, sur laquelle on lit en toutes lettres :
1 Etat des matériaux qui seront à vendre, provenant de la démolition de l'ancienne fontaine.
« Une grande coquille de marbre, ornée de sculpture, d'environ sept pieds de diamètre, d'une seule pièce, saine et entière.
«Une autre grande coquille, d'environ dix pieds de diamètre, cassée en deux pièces.
«Huit pièces de marbre formant un bassin octogone, chacune de six pieds , ornées et enrichies de sculpture.
« Plusieurs marches en marbre blanc , de deux pieds de largeur sur six pouces d'épaisseur, composant ensemble environ quatre-vingt-dix pieds de longueur, une partie en grande pièce.
« Plusieurs morceaux de bronze, les uns servant d'ornements, les autres de liens et attaches. »
Négligée depuis longues années, par les successeurs des cardinaux d'Amboise , la fontaine de la cour avait besoin de réparations : on trouva plus expédient de la démolir et d'en vendre les matériaux : proh pudor !
Que mit-on à sa place .'^ l'affiche va nous le dire :
« Sera pavé l'emplacement de l'ancienne fontaine, avec pavé de grès de six à sept pouces d'échantillon. »
Et l'on parle du vandalisme de 1 793 !
DESCRIPTION