CHAPELLE
La chapelle du château de Gaillon se faisait moins remarquer par la grandeur de ses proportions, qui étaient assez res-
' Le cuivre de cette figure , qui est qualifié de cuivre fin , avait été payé quatre sous la livre.
' Nous pensons qu'on doit lui attribuer également la construction de la grant viz conduisant à la chapelle.
Lxvm INTRODUCTION.
treintes à en juger par la chapelle basse, qui seule a survécu, que par la richesse et l'élégance de sa décoration. Ses vitraux, ses peintures, ses stalles, ses sculptures, en faisaient un monument à part : « Cette chapelle est ouvragée partout, » écrivait Thomas Corneille, qui l'avait souvent visitée. «Elle réunit, disait, cinquante ans après, un voyageur anglais, une plus grande quantité d'ornements que l'espace ne semble le permettre , mais ils sont si bien disposés qu'ils ne présentent aucune confusion ^ » Cet éloge dit tout.
"Le chœur de cette chapelle, ajoutait Thomas Corneille, est hors d'œuvre et porte un clocher tout à jour, revêtu de plomb et orné de figures de même métal; cet ouvrage est assez singulier dans son dessin. La pierre de marbre qui forme l'autel, les figures des douze apôtres en relief, les ouvrages de sculpture, les chaises du chœur, qui sont d'un bois rare, avec des ouvrages de pièces rapportées, les vitres et tout ce qui paroît au dedans et au dehors, sont des objets qui attirent une longue attention de ceux qui les examinent ^. »
Rien de ce qui excitait l'admiration de Thomas Corneille n'existe aujourd'hui; le monument lui-même a été rasé. Quelques débris à peine ont échappé à ce désastre général. Nous nous sommes empressé d'en faire revivre le souvenir.
La chapelle, à en juger par la vue à vol d'oiseau (pl. III) que nous avons reproduite d'après du Cerceau, affectait, extérieurement du moins, la forme d'une croix. Son abside se dessinait, à l'est, en demi-cercle, et mordait sur le fossé. (Pl. II, J.)
Dix-huit fenêtres , à rangs superposés, y laissaient pénétrer la lumière du jour, adoucie par le feu voilé des vitraux peints.
Au centre s'élançait un clocher carré , surmonté d'une cam-
' Ducarel , Antiquités normandes.
' Dictionnaire universel géographique et historique, article Gaillon.
DESCRIPTION. Lxix panille à jour, surnommée la Syrène, des figures qui la décoraient :
Mire fabrecata Syrenes appeilata turris.
Plus bas étaient rangées des Sibylles, ibi et Sibyllœ.
Trois de ces figures étaient sorties du ciseau de l'artiste rouennais Guillaume de Bourges. Le 9 août 1609, on lui comptait quinze livres pour trois ymages de pierre à mectre sur la chappelle (page Sôy).
Un autre Rouennais, Robert Devaulx , avait festonné la crête, les pignons, les arêtes de la toiture de plomb capricieusement ouvragés. Leur dorure scintillait aux feux du soleil.
On accédait à la chapelle par l'escalier désigné dans nos comptes sous le nom de la grant viz, qui s'élevait à l'un des angles de la cour centrale (pl. II,/). On pouvait encore s'y rendre par la grande terrasse h. C'est le long de cette terrasse que les archevêques, au sortir de leur cabinet, qui était placé dans la tour I, allaient à la chapelle.
Au mois d'octobre de l'année l 5o^, apparaissent les premiers articles de nos comptes relatifs à la construction de la chapelle. Les maîtres charpentiers en posaient les cintres à cette époque (p. 109 et 1 10). Au mois de novembre, on en taillait les pierres (p. 1 1 1 ). Il faut nous reporter à deux ans de là, en i5o6, pour retrouver les maçons et manœuvres travaillant à la chapelle (p. 179-190). Un des maîtres maçons, au mois de juillet de la même année, était allé aux carrières de Saint-Leu pour chouessir la pierre de la chappelle (p. i83).
Le 12 février i5o8, on passait le marché pour la charpente (p. 269); en 1609 on y travaillait encore (p. 426). Dans le courant de la même année, on s'occupait de la couvertitre en ardoise (p. 43i).
lAx INTRODUCTION.
La construction du corps de la chapelle haute entrait-elle dans le grand marché de 18000*^ passé le k décembre 1607 par Pierre Fain , maître maçon de Rouen , et ses compagnons (p. 2 05)? Tout porte à le croire. A cet artiste donc reviendrait en grande partie l'honneur d'avoir construit ce monument, quela main des hommes a jeté impitoyablement par terre.
Un autre artiste, étranger à la Normandie, et que la Touraine réclame. Colin Biard, avait donné des conseils et peutêtre des plans pour son érection. Nous attribuons aux études que cet architecte dut faire pour la construction de la chapelle, le dessin, exécuté à la plume, sur peau de vélin, dont nous reproduisons le fac-similé (pl. XIV). Ce dessin, qui est signé de l'initiale de l'artiste tourangeau, était conservé dans les archives du château de Gaillon.
Les vitres peintes de la chapelle répondaient à la beauté de l'édihce. Félibien, qui les avait vues au commencement du xviii" siècle, en fait un éloge auquel il lui était difficile de rien ajouter, en laissant entendre qu'elles rivalisaient avec les plus belles verrières de Rouen, si justement célèbres ^
Cet éloge est de nature à rendre plus vifs les regrets que fait éprouver aux amis des arts la perte irréparable de ces verrières.
Les comptes que nous publions n'entrent pas dans assez de détails pour que nous puissions attribuer, d'une manière certaine, leur exécution à deux maîtres verriers, Antoine Chenesson, d'Orléans, et Jean Barbe, de Rouen, qui déployèrent leur talent au château de Gaillon. (Voir plus loin, Revue des artistes. )
Les murailles de la chapelle devaient le disputer, par la
' Entretien sur les vies et sur les ouvrages Voir aussi Levieil, Traité de la peinture sar des plus excellents peintres, t. III, p. 83. verre.
DESCRIPTION. Lxxi
beauté de leurs peintures, si même elles ne les effaçaient, à ses brillantes verrières. André de Solario, peintre milanais, appelé en Normandie par le cardinal d'Amboise, consacra deux années entières à ce grand travail, du mois d'août 1607 au mois d'août 1 609.
On ignore complètement quels étaient les sujets, la disposition, l'étendue des compositions dont André de Solario avait embelli la chapelle de Gaillon. Nous n'avons trouvé à cet égard aucune indication : nos comptes, la tradition, les souvenirs des habitants du lieu, tout est muet. Le temps et la main des hommes ont voulu effacer jusqu'à la trace des travaux de l'élève de Léonard de Vinci.
Nous sommes plus heureux pour un tableau de chevalet que le cardinal d'Amboise avait commandé à André Solario durant son séjour à Gaillon. Nous lisons, dans l'inventaire qui fait suite à ces comptes : « Ung beau tableau de la Nativité nostre Seigneur que a faict maistre André de Solario, peintre de Monseigneur » (p. 54o).
La sculpture avait payé son tribut pour l'embellissement de la chapelle de Gaillon.
On y remarquait douze grandes figures d'apôtres, en albâtre, dues au ciseau d'Antoine Just, artiste venu à Gaillon des bords de la Loire. (Voir Revue des artistes.)
Un autre artiste de fécole de Tours, Michel Coulombe, dont le nom n'est point sans célébrité, avait exécuté, pour l'autel, un grand bas-relief en marbre représentant saint Georges terrassant le dragon.
Plus heureuse que les figures d'apôtres d'Antoine Just, fœuvre de Michel Coulombe est arrivée jusqu'à nous; elle est aujourd'hui déposée dans le musée de la sculpture française, au Louvre (pl. XV).
Lxxii INTRODUCTION.
Saint Georges, armé de toutes pièces, la visière haute, lance son cheval au galop contre le dragon ailé , qu'il perce d'outre en outre de sa lance. L'énorme animal, dressé sur ses pattes de derrière, mord avec rage le bois de la lance. Dans le lointain, sur un rocher, une femme agenouillée invoque le ciel pour le chevalier qui vient lui sauver la vie.
Cette sculpture, d'un travail fini et soigné, se fait remarquer par une certaine grâce qui n'exclut pas l'énergie; elle accuse une main ferme et hardie, et cependant celle qui tailla ce marbre était presque octogénaire.
Ce bas-relief devait emprunter, de la place qu'il occupait, de son encadrement en marbre tout couvert de délicieuses arabesques, du jour mystérieux des vitraux qui tombait sur lui, un charme, un effet tout particulier. Aussi sommes-nous moins étonné qu'il ait constamment excité l'admiration de ceux qui venaient visiter Gaillon :
Et bref, jamais ses mains (de la sculpture) n'acquirent tant de gloire
Comme en ce chevalier, d'éternelle mémoire,
Qu'elle arme d'une lance, et dont le zèle est tel
Qu'il immole pour nous un dragon sur Yautel.
Phidias, qui jadis par une œuvre si belle
Sut couronner son front d'une palme immortelle,
A peine eût su produire un ouvrage aussi beau.
Quand sur un pareil marbre il eût mis le ciseau.
Il est fâcheux qu'un aussi mauvais poëte se soit chargé de donner un brevet d'immortalité à fauteur de ce bas-relief, et surtout aux dépens de Phidias. Heureusement son œuvre parle pour lui.
L'autel, tout en marbre et couvert des plus riches sculptures, répondait à la beauté du bas-relief.
Une des principales richesses, un des plus beaux orne-
DESCRIPTION. Lxxiii
ments de la chapelle du château de Gaillon consistait dans ses stalles en menuiserie.
F eu Alexandre Lenoir, qui avait été assez heureux pour les sauver de la destruction, et qui les avait transportées au musée des Petits-Augustins (an x), parle ainsi de ce monument :
« Cette boiserie magnifique est composée de trente-trois panneaux arabesques, plus légers et plus fins les uns que les autres , de quatorze bas-reliefs enchâssés dans de petites colonnes aussi arabesques, et représentant des sujets du Nouveau-Testament, au-dessous desquels on voit treize tableaux en marqueterie, formés avec des bois de couleur incrustés, représentant divers sujets allégoriques; le tout formant onze sièges ou stalles mouvantes, chargées d'arabesques et d'instruments du dessin le plus léger et d'une exécution parfaite. Les portes de ce monument surpassent en beauté les autres parties de cette boiserie; huit panneaux arabesques, neuf pilastres et neuf moitiés de colonnes, ornées de leurs bases et de leurs chapiteaux composites, chargés de chimères et d'animaux hiéroglyphiques, composent l'ensemble de ces portes, sculptées en partie dans la masse. Enfin, percées à jour pour donner de la légèreté à l'ouvrage, elles montrent des difficultés sans nombre vaincues par le talent, »
Arrachée des Petits-Augustins, cette boiserie magnijiciue (l'éloge n'est point exagéré), disloquée, dépiécée, finit par aller s'égarer à l'église de Saint-Denis, où, tant bien que mal, l'architecte chargé de la restauration de cet édifice, chercha à en utiliser les débris. Sachons-lui gré, toutefois, de ne l'avoir pas laissé pourrir tout entière dans les magasins où elle était reléguée.
Les stalles, ou chaires, comme on les appelait alors, dans l'état où nous les présentons (pl. XII et XIII), forment deux
CHÂTEAD DE GAILLON. k
LXXIV INTRODUCTION
travées, qui se composent chacune de six stalles proprement dites, ou stalles avec leur sellette et leurs accoudoirs, et garnies, en arrière-corps, de leurs dossiers, dont les divisions, au nombre de six, correspondent au nombre des stalles.
Ces sièges, d'un style fort simple, n'ont d'un peu remarquable que les figures, soit humaines, soit d'animaux, accolées aux montants des accoudoirs, et les sujets en relief empruntés soit à l'Ancien soit au Nouveau Testament ou aux légendes du moyen âge, qui occupent le pied de la sellette- Toutes ces figures sont touchées avec beaucoup d'esprit et d'originalité.
La simplicité de ces sièges fait ressortir davantage la richesse éblouissante des dossiers.
Entre deux grands montants semi-gothiques se dessinent, séparés entre eux par des pilastres, six panneaux, offrant, sur une double rangée, des sujets formant tableau, richement embordurés.
Les six tableaux du rang supérieur se composent de basreliefs en bois de chêne; les six tableaux de la rangée inférieure, de figures assises, exécutées en bois de marqueterie, ainsi que l'architecture qui leur sert d'encadrement.
Toute la décoration de ces panneaux, ornements, architecture, figurines, est dans le style qu'on est convenu d'appeler de la renaissance, et témoigne du goût exquis des artistes qui l'ont exécutée.
Je passe à l'indication des sujets :