I. — Situation d'ensemble ; erreurs gallicanes qui ont eu
généralement cours au Canada jusqu'à ces dernières années ;
faits qui le prouvent
Le Canada a d'abord été une colonie française. Il est demeuré dans cette condition jusqu'en 1759, c'est-à-dire, à peu près pendant cent cinquante ans. Durant cette période, alors que dominaient en France les funestes erreurs dites gallicanes, il a nécessairement dû boire à la coupe de ces erreurs, et il y a bu à longs traits. Ce qui le prouve, ce sont des faits, et des faits si nombreux qu'il serait trop long de les citer.
Ces faits, d'ailleurs, se trouvent consignés non-seulement à chaque page de notre histoire, politique et religieuse, mais encore à chaque page, on pourrait dire, du code civil qui nous régit.
Nos lois, en effet, ont jusqu'ici gardé une forte empreinte de gallicanisme, et il en a été de même de l'enseignement théologique. Ainsi, par exemple, des légistes canadiens ont cru et croient encore, d'après l'enseignement reçu, que l'autorité civile peut introduire ou faire disparaître des empêchements dirimants de mariage, se prononcer sur la validité de ce sacrement, et conséquemment décréter le divorce. Des légistes canadiens ont cru et croient encore, avec nombre d'adeptes, que le pouvoir séculier peut et doit s'immiscer dans l'administration des biens ecclésiastiques, les taxer, déterminer et fixer les limites au delà desquelles il n'est plus permis aux corporations et aux communautés religieuses de posséder ; abolir les dîmes en tout ou en partie. Des légistes canadiens ont cru et croient encore que les marguilliers ou
1. Ainsi parlait le catholique en 1881. Ce qu'il pouvait prouver alors, nous l'avons fait pièces en mains et nous continuerons.
fabriciens tiennent leurs attributions et leurs pouvoirs de l'autorité civile, et que les paroisses canoniquement érigées sont comme si elles n'existaient pas, sous tous les rapports, tant que l'autorité civile n'a pas reconnu leur existence. Des légistes canadiens ont cru et croient encore que le pouvoir civil a le droit de condamner le prêtre, qui refuse les sacrements à un indigne, comme coupable de diffamation ou d'avoir exercé une injuste pression; de le forcer à donner la sépulture ecclésiastique à celui que les lois de l'Eglise privent de cet honneur, en punition de certaines fautes ; puis enfin de déclarer, après avoir examiné ses paroles et ses discours dans une enquête juridique, si, dans la chaire de vérité, il a ou non rempli convenablement son ministère sacré.
Nombre d'hommes, pieux du reste et d'une vie irréprochable, ont nourri et caressé ces erreurs, parce qu'ils les tenaient de leur éducation et qu'ils avaient vécu dans une atmosphère qui en était tout imprégnée.
D'un autre côté, les élèves des grands séminaires de Québec et de Montréal ont étudié, jusqu'à ces dernières années, la théologie dans les auteurs français, dont les principes étaient fortement entachés de jansénisme et de gallicanisme. Avec un mince bagage de cette science viciée, ils étaient peu en état, lorsqu'ils devenaient prêtres, de reconnaître et de combattre un mal dont ils étaient eux-mêmes atteints.
Un homme qui est mort, il n'y a pas encore quarante ans, que le Séminaire de Québec regarde comme une de ses gloires, qui en fut le Supérieur pendant de longues années, qui enseigna longtemps la théologie et la philosophie, et qui était écouté partout comme un oracle, même par les évêques, M. le vicaire général Jérôme Demers, n'hésitait pas à affirmer à ses élèves, entr'autres propositions gallicanes, que le Pape n'est pas infaillible et que le Concile est au-dessus du Pape. Cet homme cependant avait de grands mérites, mais
il était le fils de son éducation et professait les idées dominante:-; 1.
Il faut dire la même chose de M. Louis Jacques Casault, autre Supérieur du Séminaire de Québec et premier Recteur de l'Université Laval. Cet homme très bien doué et plein de vertus, avait aussi de singulières idées qui étaient le fruit de son éducation. Une de ses idées, que le Séminaire de Québec respecte encore, au moins dans la pratique, c'est qu'il ne faut donner d'enseignement religieux aux élèves qu'une fois la semaine. La raison, c'est que de fréquentes leçons de catéchisme les familiarisent trop avec la religion et leur ôtent ainsi du respect pour elle2. Ils finissent par mettre l'enseignement religieux sur le même pied que les autres études et par en faire peu de cas.
De là l'idée qui règne dans la même institution que la littérature, les sciences, les arts; le droit et la médecine sont choses d'où la religion peut être absente, sans qu'elles en souffrent. On exige seulement que la littérature, les arts et les sciences ne l'attaquent pas, au moins directement, et voilà tout.
Ajoutons à tout cela que la plupart des évêques de Québec ont regardé leur autorité comme une autorité à peu près absolue que rien ne peut contrôler. La loi canonique, c'était leur seule volonté propre, le pur arbitraire. Un pareil système était commode pour eux, mais ne présentait pas les mêmes avantages aux prêtres et aux curés qui avaient à exécuter leurs décisions ou leurs sentences. '
1. On peut faire un éloge semblable des mérites de M. Dominique Granet, mort supérieur de MM. les Sulpiciens de Montréal en 1866.
M. Granet, né en France, arrive au Canada en 1843, et devient professeur ie théologie au séminaire de Saint-Sulpice, à Montréal.
Gallican bien connu de tous ceux qui l'ont fréquenté, il défendit les thèses gallicanes jusqu'à sa mort.
Mais, comme M. Jérôme Demers, M. Granet a été malheureusement aussi fils de son éducation : et la vérité nous oblige à faire les mêmes réserves au sujet de sa doctrine. (Note de 1909.)
2. C'est l'éditeur, qui met les passages saillants en italique. Cette note vaut pour la suite de La Source du Mal.
Quelques-uns, parmi ces derniers, se demandèrent un beau jour comment ils se faisait qu'ils n'eussent que le devoir d'une soumission aveugle à remplir, et jamais de droits à faire valoir et à exercer. Ils eurent en conséquence l'idée de chercher justice et protection dans les lois de l'Eglise. Ils se pourvurent donc de bons auteurs et se mirent à étudier le droit canonique.
Ce procédé déplut infiniment à l'archevêché de Québec. On regarda d'un fort mauvais œil ces prêtres qui se livraient à l'étude du droit canonique, et l'on se dit que c'étaient des rebelles qui se munissaient d'armes pour s'insurger contre la volonté de l'archevêque1.
Un appel à Rome était quelque chose de si insolite, qu'on le regardait connue un fait absolument anormal, et comme le nec plus ultra de ce que pouvait produire l'esprit d'insubordination. Ecrire à Rome pour se plaindre surtout, c'était le droit des seuls évêques. Tel était si bien le cas encore tout récemment, qu'en juillet 1870, les prêtres d'une des principales maisons d'éducation du Canada, le Collège de Sainte- Anne, en avant appelé à Rome de la conduite tout à fait arbitraire que Mgr l'archevêque de Québec voulait tenir à leur égard, en punition de ce qu'ils avaient combattu le libéralisme catholique et favorisé la réforme chrétienne des études, reçurent du vénérable prélat une lettre dans laquelle il leur disait : «Votre appel à Rome n'est qu'une fanfaronnade « ridicule. Vous prétendez par là échapper à l'autorité de « votre archevêque, mais vous n'y réussirez point. Vous êtes « des révoltés et je vous interdirai tous2. »
1. J'éditais récemment le Traite théorique, et pratique du Droit canonique (en français), par Mgr Anselme Tilloy et fis une propagande active pour répandre cet ouvrage approuvé et d'une utilité incontestée. Je lançais les prospectus avec cartes-réponses préalablement affranchies. Sur 20.000 cartes lancées, il m'en revint près de 2.000 avec des appréciations variées, qui se résumaient en substance en celle-ci : Nous apprendrons le Droit canon quand nos Evêques le respecteront et l'appliqueront. C'était avant la Séparation des Eglises et de l'Etat. (Note de 1909.)
2. Mgr Baillargeon était un prélat d'un caractère naturellement très doux : mais le libéralisme de son entourage et l'influence du recteur
Mgr Baillargeon, alors archevêque de Québec, n'écrivait de telles choses que sous la dictée de son unique conseiller, M. le vicaire général E. A. Taschereau, aujourd'hui son successeur. Et afin de décourager tous ceux qui auraient été inclinés à suivre l'exemple des Messieurs du Collège de Sainte- Anne, l'archevêché de Québec faisait dénigrer publiquement ces Messieurs par un journal à idées très avancées, le Journal de Québec. Quiconque se serait avisé de prendre la défense de ces prêtres, représentés comme de vrais schismatiques, aurait encouru la disgrâce de Mgr l'archevêque.
II. — Le Canada après la Conquête. — Situation particulière du bas-Canada ou province de Québec
Lorsque vint la cession du Canada à l'Angleterre par le traité de Paris, en 1763, la situation, comme on l'imagine bien, ne devint pas meilleure, quoique le libre exercice de la religion du culte catholique eût été solennellement garanti par le traité1.
Un peu plus tard, en 1774, par l'acte dit Acte de Québec, on garantit de nouveau aux Canadiens-français la libre profession de leur religion.
Malgré ces garanties, des efforts continus furent faits par nos nouveaux maîtres pour nous gêner dans l'exercice de notre liberté religieuse et de nos droits de catholiques. L'autorité ecclésiastique, trop disposée déjà, par la profession
de l'Université Laval, M. le Grand Vicaire E. A. Taschereau, son conseiller ordinaire, avaient fini par déteindre considérablement sur lui. (Note de 1909.)
1. Strictement parlant, le Canada ou Nouvelle-France, renfermait, lors des capitulations de Québec et de Montréal et du traité de Paris, en 1763, une partie considérable des Etats-Unis ; et, ae plus, toutes les vastes régions (le Manitoba, l'Alberta, la Saskatcbewan et territoires) situées au nord des frontières actuelles de la République américaine jusqu'aux Montagnes Rocheuses.
Tous les catholiques de ces pays peuvent donc se réclamer de la liberté religieuse garantie par les Capitulations et le Traité de 1763, (Note de 1909.) i
Vers l'Abîme. 4
des erreurs gallicanes, à céder à l'autorité civile, fut loin, vu les embarras croissants, d'avoir le loisir de se débarrasser de ces erreurs. Elle s'y cramponnait, au contraire, comme au seul moyen de. résoudre plus à l'amiable les difficultés qui se présentaient.
Les Canadiens surent néanmoins opposer une invincible résistance aux prétentions de l'Angleterre, lorsque ces prétentions devinrent intolérables. Et ils triomphèrent par cette résistance opiniâtre. C'est ce qui prouve évidemment qUe si, dans la suite et surtout à l'époque actuelle, on eût résisté avec énergie et persévérance sur toute la ligne, on eût aussi, à la fin, remporté une complète victoire.
Lors de la conquête du Canada par l'Angleterre, les Canadiens-français habitaient cette partie du Canada située à l'Est et appelée jusqu'à ces derniers temps Bas-Canada, et aujourd'hui Province de Québec. Quant à la partie Ouest du Canada, qui s'est appelée Haut-Canada, jusqu'en 1867, et qui se nomme aujourd'hui province d'Ontario, l'Angleterre se hâta de la coloniser par une émigration entièrement protestante. C'est là aussi ce qu'elle avait fait dans les provinces sur les bords de l'Atlantique, appelées pour cette raison Provinces Maritimes, c'est-à-dire dans la Nouvelle- Ecosse, l'Isle du Prince Edouard et le Nouveau-Brunswick. Avant la conquête du Canada, elle avait chassé de ces provinces, par d'horribles persécutions, à peu près tous les habitants catholiques d'origine française (les Acadiens).
Il est donc bien clair par là que les Provinces Maritimes, de même que la province d'Ontario ou Haut-Canada, sont devenues depuis longtemps des provinces presque exclusivement anglaises et protestantes, tandis que la province de Québec ou Bas-Canada, est restée française et catholique, ayant toujours plein droit, d'après le traité de 1763 et les garanties subséquentes, à l'exercice parfaitement libre du culte catholique. On voit ici de suite qu'il eût été très inexact, même quelque temps après la conquête, de repré-
senter comme identiques la situation politique et religieuse de la province de Québec ou Bas-Canada, et celle des autres provinces anglaises dans le nord de l'Amérique.
Si tel est bien le cas, comme il n'y a pas à en douter, c'est donc aujourd'hui surtout un mensonge des plus manifestes que de représenter la province de Québec, parce qu'on y compte un certain nombre de protestants, dans les mêmes conditions d'existence que les autres provinces anglaises, comme aussi d'insinuer et de vouloir faire croire que nous pouvons être persécutés et écrasés par ces protestants. C'est également mentir que d'assimiler notre situation a celle des catholiques qui vivent aux Etats-Unis. Nous avons, en effet, parfaite liberté de professer la religion catholique dans la province de Québec, et nous pouvons de plus nous y orga niser sous tous les rapports aussi catholiquement qu'on le faisait au moyen âge.
Les protestants, quoi qu'on ait dit et quoi qu'on ait tenté en ces derniers temps pour les soulever, n'y mettent aucun obstacle. Ceux qui s'y opposent sont des libéraux de notre race, libéraux dont les chefs sont de francs impies, mais des impies qui, pour la plupart, se déguisent et se cachent, et qui parfois osent même se proclamer catholiques sincères et dévoués, afin de calmer les craintes qui naissent à leur endroit et d'accomplir ainsi plus facilement leur œuvre de destruction.
III- — Idées révolutionnaires au Canada et leurs conséquences
politiques
Le Canada, séparé de la Fiance au point de vue politique par la cession de 1763, ne discontinua point d'avoir des relations avec elle et de lui demeurer attaché par le cœur. Il suivait la marche de ses idées et se pourvoyait chez elle de tous les livres dont il croyait avoir besoin. Il tâchait même de s'inspirer, autant qu'il le pouvait, dans les journaux
publiés chez elle. L'affection, bien plus que l'intelligence et le jugement, présidait à ce travail de l'esprit. Aussi finit-on par voir un certain nombre de nos personnages marquants professer des idées impies, voltairiennes et révolutionnaires, lesquelles ne contribuèrent pas peu à exciter parmi nous des mouvements révolutionnaires.
Le principal auteur de ces mouvements fut Louis- Joseph PapineaU; véritable tribun, dont la parole exerçait un grand empire sur les masses. Après avoir mis tout le Canada en feu, il se sauva en France. Là, il se lia d'amitié avec les hommes les plus impies et les plus révolutionnaires, puis, quand la tempête fut calmée et l'amnistie proclamée en faveur de tous ceux qui avaient pris part à l'agitation, il se hâta de revenir au pays1.
A cette époque, les provinces anglaises de l'Amérique du Nord avaient chacune son gouvernement séparé sous le contrôle de la métropole. C'était un grand avantage pour nous, Canadiens-français, puisque nous pouvions avoir l'espoir d'échapper, dans un avenir assez prochain, à toute influence protestante dans la confection de nos lois.
La révolte de 1837 vint tout compromettre. L'Angleterre sévit contre les principaux auteurs et fauteurs de cette révolte, et, afin d'empêcher le retour de semblables crises, elle força le Bas-Canada à s'unir politiquement au Haut-Canada. Les deux provinces devaient être régies par un seul et même gouvernement.
L'union législative du Bas-Canada et du Haut-Canada fut consommée en 1840, et les catholiques du Bas-Canada eurent alors de nouveau la garantie que tous leurs droits religieux seraient respectés et sauvegardés. Nous fûmes obligés cependant, et cela, jusqu'en 1867, de lutter sérieusement contre le protestantisme dans l'administration de la chose
1. Louis-Joseph Papineau, ayant refusé obstinément le ministère du prêtre à ses derniers moments, a été privé de la sépulture ecclésiastique. (Note de 1909.)
publique, et dans la confection de nos lois. La lutte fut d'autant plus sérieuse que tous nos impies et nos libéraux faisaient cause commune avec les protestants. Sans cela, même malgré l'union législative du Bas-Canada et du Haut- Canada, nous eussions toujours tenu facilement ces derniers en échec.
IV. — Progrès des idées révolutionnaires. — Manière d'agir de nos libéraux impies. — Leurs principes
Les idées impies et révolutionnaires, importées de France, surtout par le trop fameux Papineau, continuèrent de régner parmi un bon nombre de nos compatriotes instruits, et elles prirent de la consistance à ce point qu'elles eurent des organes de publicité, malheureusement trop nombreux et trop répandus! Qu'il suffise de citer Y Avenir, le Défricheur, le Pays, le National de Québec, la Lanterne, le Journal de Saint-Hyacinthe, le Constitutionnel, le National de Montréal, et le Bien Public.
Dans ces journaux, comme dans le Journal de Québec, Y Evénement, la Tribune, la Patrie, la Concorde, la Gazette de Sorel, YUnion de Saint-Hyacinthe et YElecteur, qui se publient encore actuellement, les principes que l'on faisait valoir, en les commentant, n'étaient autres que les principes promulgués dans la fameuse Déclaration des Droits de Vhomme de la France de 89. Ces funestes principes sont aujourd'hui ancrés bien profondément dans la tête d'un grand nombre de Canadiens-français; mais plusieurs savent adroitement les dissimuler, lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils compromettraient leur cause s'ils parlaient trop ouvertement.
Tous ceux qui sont à la tête du parti libéral, dans la province de Québec, travaillent avec une persévérante énergie, mais aussi avec la prudence du serpent, à la destruction du catholicisme. Pour qu'on ne se défie pas d'eux et que par suite on ne les dérange point dans leurs criminelles manceu-
vies, ils se disent catholiques lorsqu'ils se sentent serrés de trop près, ou qu'ils s'aperçoivent que leurs tendances inspirent de graves inquiétudes. Ils n'hésitent pas même, lorsqu'ils se flattent d'atteindre leur but par ce moyen, à signer des professions de foi catholique qu'ils font passer sous les yeux des Congrégations romaines. Ils veulent par là donner à croire à Rome qu'on les calomnie et qu'on les persécute au Canada par pur esprit de parti. Ils ne reculent devant l'emploi d'aucun moyen quand ils espèrent réussir; mais, comme l'iniquité se ment à elle-même, ils se démasquent de temps à autre et font l'étalage de leurs véritables sentiments. C'est ce qui a lieu chaque fois qu'ils croient avoir assez bien préparé les esprits à recevoir leurs doctrines empoisonnées.
Ils veulent la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et même l'omnipotence de l'Etat; ils cherchent à semer partout la défiance envers le clergé qu'ils représentent comme ayant soif de richesses et de domination; ils soutiennent que toute loi, lorsqu'elle a été l'expression de la volonté d'une majorité, est juste et obligatoire, fût-elle en contradiction directe avec le droit ecclésiastique ou civil; ils nient à l'Eglise et au Pape le droit d'intervenir dans les questions politiques, parce que, disent-ils, la religion est tout à fait étrangère à ces questions; ils réclament la liberté de conscience, la liberté de la presse, et la liberté de tout faire sur le terrain politique; ils travaillent de toutes leurs forces, tout en paraissant agir de concert avec les évêques, qui ont été faits membres du Conseil de l'Instruction Publique, en 1796, par l'intermédiaire d'hommes bien disposés, à séculariser l'éducation, et ils ont déjà obtenu de beaux succès en ce sens; ils enseignent, d'un autre côté, que les Papes, les évêques et les prêtres ont exercé un empire tyrannique sur les nations et qu'ils les ont tenues pendant des siècles dans l'ignorance et l'abrutissement; ils disent enfin que le vrai progrès consiste surtout à se débarrasser de cette humiliante servi-
tude, vu que nombre de Papes et d'évêques ont été de grands Scélérats, et que Pie IX lui-même a été un Pontife inique. Tels sont, à l'heure présente, les principes de nos libéraux avancés, de ceux qui sont à la tête du parti, et toutes ces abominations, répandues dans plusieurs journaux, se trouvent condensées dans une brochure écrite à Montréal, en 1873, sous le titre de Grande Guerre Ecclésiastique, par M. L. Dessaulles, l'un de leurs chefs les plus accrédités. Tous l'avaient encouragé et tous l'ont applaudi.
Aujourd'hui même, la Révolution déploie plus d'activité que jamais parmi nous. Nos impies sont en relations très intimes avec les radicaux de France. Ils correspondent avec ces derniers, les consultent, se concertent avec eux et s'encouragent mutuellement. La France radicale veut faire le Canada à son image. La chose est secrète jusqu'à un certain point, mais elle a fini par être connue d'un certain nombre de personnes. Il y a plus. Comme il y a parmi nous, à l'heure présente, une assez grande agitation à propos de l'enseignement que donnent les écoles primaires et secondaires, plusieurs de nos laïques influents, que l'on croyait bien disposés envers l'Eglise, se mettent à la remorque des radicaux. C'est, en effet, dans des Revues, publiées par ces derniers, qu'ils puisent leurs idées de réforme, et ils les répandent ensuite partout au moyen de la presse.
Pour avoir où se retremper et aussi pour faire la conquête de jeunes et nombreux adeptes, nos libéraux impies parvinrent, vers 1858, à former la grande majorité des membres d'une célèbre institution littéraire, fondée à Montréal depuis longues années, et qui portait le nom de l'Institut-Canadien. Devenus maîtres de cet Institut, ils encombrèrent ses bibliothèques de livres très pernicieux. Ils mirent et mettent encore ces livres, de même que les plus mauvais journaux, publics ici et à l'étranger, surtout en France, à la disposition de tous et des jeunes gens en particulier. Ils sont nombreux
ceux qui vont encore puiser à cette source empoisonnée, mais la plupart ont soin d'y puiser secrètement, et surtout ie déguiser pour un temps leurs véritables sentiments1.
Mgr Bourget, qui a si bien mérité de l'Eglise pendant son long épiscopat, et qui vit aujourd'hui, retiré des affaires, dans le calme de la méditation et de la prière, avait agi avec une juste sévérité à l'égard des membres de l'Institut Canadien. Ils s'en plaignirent au Saint-Office, et protestèrent auprès de lui, de leur parfaite orthodoxie, ainsi que de leur humble et entière soumission à l'Eglise. Le Saint-Office se laissa prendre à ces protestations mensongères, et il allait adresser un monitum à Mgr Bourget, lorsque le vénérable prélat, averti à temps, lui remit des pièces venant d'euxmêmes et qui ne permettaient plus d'avoir de doutes sur leur culpabilité.
Nos libéraux impies, qu'on a aussi appelés rouges, et qui, dans ces derniers temps, se sont donné le nom de réformistes pour se débarrasser de l'odieux qui pesait sur eux, ont enfin essayé à plusieurs reprises de saisir les rênes du gouvernement. Leur but en cela était d'assurer le triomphe de leurs idées et de leur faire prendre corps dans les faits et dans la législation. Ils ont presque toujours été tenus en échec par ceux qu'on appelle Conservateurs. Ces derniers, en général, ont été fort bien disposés; mais, comme ils vivaient dans un milieu tout imprégné de gallicanisme et d'idées fausses, n'ayant, pour la plupart, reçu qu'une éducation très défectueuse, ils n'ont pu se défendre de professer certains principes condamnables. Il y a entre eux et les libéraux cette différence qu'ils ont été de bonne foi, généralement.
1. Les livres de l'Institut Canadien ont été transportés depuis à la bibliothèque gratuite de l'Institut Fraser (protestant) de Montréal. C'est là que se trouvent maintenant, mis à la disposition du public, les mauvais livres du défunt Institut Canadien, avec les pires publications qui y vont chaque jour de France. {Note de 1909.)