AVANT-PROPOS
Certains sujets se justifient d'eux-mêmes ; tel est, je pense, le cas du mien. Condorcet a joué un rôle trop considérable pour ne pas mériter une étude critique ; cette élude critique fait encore défaut. Les ouvrages de M. Charma, de M. Gillet ne peuvent rendre aucun service aux historiens: ceux d'Arago et du D*" Robinet, infiniment plus sérieux, et, le premier surtout, d'une autre valeur, ne sont ni complets, ni scientifiques. J'ai essayé de combler la lacune, et de donner à tous ceux qui s'intéressent à la Révolution, le moyen d'approcher de plus près le grand philosophe républicain.
Pour rendre mon effort efficace, j'ai dû le limiter. Le temps, la place et la compétence me manquaient également pour suivre pas à pas le dernier des encyclopédistes dans toutes les phases de sa vie, dans toutes les parties de son œuvre. En circonscrivant, comme je l'ai fait, la matière de mon volume, je crois y avoir retenu tout l'essentiel de Condorcet. Celui-ci a été un savant, mais il a quitté les sciences de bonne heure; s'il leur a dû sa situation, sa carrière, sa notoriété d'antan, il ne leur doit point sa gloire actuelle. Ce qui demeure de Condorcet, c'est l'homme politique ; et c'est homme politique que Condorcet a surtout désiré devenir. Avant 1789, les circon-
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stances ne lui ont permis ni d'exposer librement ses idées, ni de jouer un rôle notable : il prend sa revanche pendant la Révolution. Membre de la Commune, puis de la Législative, puis de la Convention, il devient rapidement un des protagonistes du drame révolutionnaire ; il donne alors toute sa mesure, il se manifeste tout entier. En sorte que c'est seulement en étudiant les dernières années de sa vie qu'on peut connaître vraiment Condorcet, savoir ce qu'il est et ce qu'il vaut.
En composant ce livre, je n'ai voulu écrire ni une biographie, ni une analyse pure de doctrines. Je me suis proposé de retracer la carrière du politique, l'évolution du penseur, plutôt que l'existence de l'individu et j'ai négligé systématiquement tous les faits qui m'ont paru dénués d'intérêt psychologique ou historique. Les œuvres de Condorcet sont, pour la plupart, des œuvres de circonstance et de poh?mique : à les considérer en elles-mêmes, on risque de prendre pour fondamentales des thèses qui ne le sont point. J'ai donc cherché à replacer ces écrits au milieu des circonstances qui les ont provoqués, à déterminer le but que l'auteur leur avait assigné, et l'effet qu'ils avaient obtenus; j'ai voulu, en un mot, montrer incessamment la double réaction de Condorcet sur la Révolution, de la Révolution sur Condorcet.
Je crois inutile d'ajouter qu'en écrivant ce livre, j'ai tâché d'être le plus impartial et le plus objectif que j'ai pu. Je n'ai jamais eu l'intention de composer un plaidoyer en faveur de Condorcet, encore moins un réquisitoire contre lui ; j'ai cherché simplement, de toutes mes forces, à découvrir un peu de vérité; j'ai produit les textes et les faits qu'il m'a été donné de connaître, et remets au lecteur le soin de conclure et de juger.
La réunion de ces textes et de ces faits m'a demandé beaucoup de peine et de temps ; elle m'en eût demandé plus encore, si je n'avais rencontré, de toutes parts, une