AMSTERDAM— PRETORIA
Cette Conférence, que Monsieur Tchéraz désirait donner à l'occasion de la Conférence de la Paix, fut empêchée à la Haye par l'intervention de la police.
Elle eut lieu à Amsterdam le 7 Juillet dernier, sous les auspices de trois membres des Etats Généraux : M. le Dr. Kuyper, député antirévolutionaire, Monsieur Lieftinck, député libéral, et M. le Dr. Vermeulen, député catholique.
Il y eut salle comble et assistance d'élite.
Dès l'ouverture de la réunion M. le Dr. Kuyper avait présenté M, Tchéraz en ces termes :
Mesdames et Messieurs. Scandalisés par les menées répugnantes de nos autorités à la Haye, mes honorés collègues et moi, nous avons compris immédiatement la nécessité absolue de donner dans la Capitale même une Conférence solennelle consacrée exclusivement à la cause de l'Arménie.
Lors des massacres hideux, dont les Arméniens ont été les victimes déplorables dans leur montagnes, à Constantinople même, et dans tous les vilayets de l'Asiemineure, notre coeur a tressailli d'indignation, notre âme a frémi d'une colère indicible. Le spectacle désolant qui s'est déroulé en ces jours funestes sur les versants de l'Ararat et jusque dans l'ombre du Palais de Yildiz- Kioz, a été une boucherie qui nous horripilait, une tuerie plus que bestiale et révoltante, une insulte pour l'humanité, un outrage pour le nom chrétien. Et quand nous avons vu l'Europe chrétienne, devant ces scènes horribles et atroces, se croiser les bras et rester sourd à l'appel de Gladstone qui seul osait appeler assassin un assassin, nous sommes restés confondus et mortifiés, et tout le peuple de la Hollande, sans distinction de parti, a stigmatisé sévèrement l'impuissance et la lâcheté coupable d'une diplomatie, obligée de laisser faire, où l'on faisait si mal.
Depuis lors le cri déchirant de la race arménienne n'a cessé de nous percer l'oreille et le coeur. Voilà maintenant que la Conférence de la Paix se réunit dans la maison du Bois, douce retraite de ces princes d'Orange, qui ont versé leur sang pour l'émancipation des nations opprimées. Et . . . le Transvaal n'y est pas admis, l'état libre d'Orange en est exclu, et les Arméniens qui accourent pour déposer devant l'Aréopage de l'Europe leurs plaintes bien amères, y trouvent la porte fermée par le programme même du Czar. Lorsque l'avocat de ce peuple outragé veut se tourner vers le public pour plaider sa sainte cause, ce sont nos autorités qui lui créent plus que des ennuis, et qui
réussissent un moment à étouffer jusqu'à la voix des martyrs.
Vraiment M^es et Mrs, nous rougissons de honte, qu'un tel manquement de respect pour une si grande douleur puisse nous être imputé au moment même où les yeux du monde entier sont fixés sur notre patrie. En bons patriotes, nous nous sentons diminués et humiliés devant toute l'Europe. Et en lisant ce que la Presse étrangère à si juste titre nous a reproché à ce propos, le fer chaud nous a brûlé la figure.
De tout temps notre chère patrie avait été l'asile des persécutés, le dernier refuge des opprimés, le port de salut pour toute victime de la tyrannie et du despotisme. La liberté de la parole, suffoquée ailleurs, reprenait haleine sur ce sol sacré sous le: je viaintiendrai, de l'écusson d'Orange, Nos presses ont imprimé toujours tout ce qu'on eut supprimé dans les plus vastes monarchies.
C'était là notre orgueil patriotique, notre gloire nationale.
Et maintenant toute l'Europe, imputant à notre peuple les fautes graves du gouvernement, nous croit tellement dégénérés des vertus de nos ancêtres, que sous la pression du Sultan nous serions allés, jusqu'à refuser la libre parole aux victimes d'un carnage qui restera à jamais la souillure de la fin de ce siècle.
Or le seul moyen de laver notre patrie de cette ignominie, c'était de montrer devant le monde entier, que les algarades mesquines de notre police, bien loin d'être l'expression du sentiment public, ont été désap-
prouvées et condamnées sans réserve par toute la nation. Heureusement notre presse; avec une rare unanimité, a protesté energiquement et sans relâche. Dans tous nos cercles, dans tous les discours on n'a entendu qu'une voix solennelle pour flétrir cet affront à l'honneur national, cette injure à la conscience de l'humanité, cet outrage à la sainteté de la douleur.
Notre admirable carricaturiste Braakensiek Ta supérieurement établi. Quoique, sous son crayon, la tête du Lion néerlandais, en face de la badine ministérielle, se courbe devant le Sultan, ce Lion persiste à détester son avilissement, il secoue encore sa queue, il la lève, la dresse, la bat et l'agite fièrement. Voilà donc pourquoi nous avons résisté et comment nous avons voulu que dans la capitale même, dans ce centre de vie où bat le cœur de tout le pays, un des avocats de ce peuple, ,, brebis de la boucherie," ,,fils de la mort", fit entendre son cri de détresse; nous nous estimons heureux que l'un d'entre eux ait bien voulu répondre à notre appel.
Déjà il vous tarde de l'entendre.
C'est pourquoi sans autre délai je profite de l'insigne honneur de vous présenter Monsieur Minas Tchéraz, exilé volontaire lui aussi, l'interprète fidèle, zélé et compétent des souffrances aussi bien que des espérances de ce peuple contre lequel on a sévi si impitoyablement.
C'est lui qui nous revenant de Paris, vient sauver l'honneur de notre patrie.
C'est donc à vous, Monsieur Tchéraz, que je donne la parole. Dites sans peur, dites librement tout ce que vous avez à dire. A nous les responsabilités.
Et vous M""=\ et M'^, en signe d'excuses nationales pour ce qui s'est produit à la Haye, saluez Monsieur Tchéraz, saluez le chaudement par une triple salve de vos applaudissements.
Alors Monsieur Tchéraz prit la parole:
Mesdames et Messieurs. — L'Arménie est un vaste plateau, situé en Asie occidentale, entre les mers Noire et Caspienne, les chaînes du Caucase, les plaines de la Mésopotamie et les rives de l'Euphrate. Le fait que les sources du Djorokh, de l'Araxe, du Tigre et de l'Euphrate se trouvent presque au cœur de ce plateau, a fait croire qu'il faudrait placer dans ces parages le jardin de l'Eden, décrit par la Bible. Le mont Ararat, sur lequel Moïse et la tradition orientale font reposer l'arche de Noé, est une des gloires de ce beau pays aux mille lacs et ruisseaux, que les voyageurs européens appellent la Suisse de l'Orient; sa hauteur surpasse d'environ 2,000 pieds celle du mont Blanc, et, alors que ce Goliath des montagnes de TEurope est environné d'autres géants qui nous cachent son torse, l'Ararat s'élève comme une pyramide au milieu d'une immense plaine et fait scintiller au-dessus des nuages sa couronne de neiges éternelles. Ce pays, jeté comme un pont entre l'Asie et l'Europe, a porté le poids de toutes les invasions et servi de champ de bataille aux sanglantes rivalités de l'Orient et de l'Occident. Libre ou esclave tour à tour, il est aujourd'hui,
comme la Pologne, partagé entre trois empires : la Turquie, la Russie, la Perse.
Ce qui fait la grandeur de tout individu, comme de toute nation, c'est sa force morale. La petite Hollande est plus puissante que la Chine gigantesque, parce que le Chinois manque de l'énergie qui caractérise la race des Ruyter, des Tromp, des Witt. A ce point de vue, le peuple arménien devient un des peuples les plus remarquables du globe. Mentionnée à diverses reprises dans la Bible et même dans les inscriptions cunéiformes, cette antique race a été contemporaine des plus formidables empires de l'Asie; ils sont tombés, elle reste debout. Les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes, les Parthes étaient beaucoup plus nombreux et beaucoup plus puissants que les Arméniens ; l'orage a terrassé ces chênes, mais n'a pu briser ce roseau. Vous ne pouvez pas me montrer aujourd'hui, sur notre planète, un seul Assyrien, un seul Babylonien, un seul Mbde, un seul Parthe; mais je puis vous montrer, même après les récents massacres, 4,300,000 Arméniens, plus attachés que jamais à leur génie national.
Sur ces 4,300,000 Arméniens, 2,600,000 vivent sous la domination turque, i,5oo,ooo sous la domination russe et 100,000 sous la domination persane, ce qui prouve que l'immense majorité du peuple reste fixée dans sa patrie historique. Le reste est épai pillé à travers le monde, poussé par le bras de fer de la persécution et languissant comme une plante exotique, privée de son sol et de son soleil. On en rencontre en Bulgarie, en Egypte, en Amérique, en Roumanie, en Autriche- Hongrie, en France, en Angleterre, en Grèce, en Italie,
en Suisse, en Allemagne, en Abyssinie, au Transvaal, en Belgique, aux Indes anglaises et néerlandaises, etc. Les Arméniens sont peu nombreux aux Indes néerlandaises, mais ils y forment de florissantes colonies, principalement à Batavia, à Sourabaya, à Boeleleng — Bali. Fidèles sujets du gouvernement des Pays-Bas, ils envoient dans ce pays leurs enfants pour y recevoir une éducation hollandaise, alors que quelquesunes des familles musulmanes de Java préfèrent envo\'er leurs enfants aux écoles islamiques de Turquie, à l'instigation du consulat ottoman de Batavia. La sympathie des Arméniens pour les Hollandais n'est pas née d'hier; elle date de trois siècles. C'est vers cette époque, en effet, que les Arméniens et les Arméniennes, — appelées ,,les Hollandaises de l'Orient " par les auteurs européens qui ont remarqué leur culte de la propreté, — ont visité Amsterdam et y ont fondé une importante colonie, qui se livrait principalement au commerce des pierres précieuses et des étoffes et denrées orientales. Ils avaient des agents en Turquie, en Russie, en Perse, en Egypte et aux Indes, et des correspondants dans les centres commerciaux de l'Europe, et ils servaient d'intermédiaires au vaste trafic de l'Orient avec l'Occident. Ils se sont tellement hollandisés qu'il n'est plus resté un seul Arménien à Amsterdam, ce qui a obligé le Patriarchat d'Etchmiadzin de vendre leur église (22 Krom Boomsloot), qui conserve encore deux inscriptions en langue et caractères arméniens, mais qui sert aujourd'hui d'école à la jeunesse catholique de la ville. L'archimandrite Osgan, originaire d'Erivan, a fondé à Amsterdam la
lO
première imprimerie arménienne, qui a eu une succursale à Marseille. Cette imprimerie a publié des livres d'une haute valeur, et qui sont devenus si rares que je n'en ai pu trouver un seul exemplaire dans les bibliothèques de La Haye et même d'Amsterdam. M. Auguste Carrière, professeur d'arménien à l'Ecole des langues orientales vivantes de Paris, m'en a montré quelques-uns; c'étaient de petits chefs-d'œuvre dans leur genre: beaux caractères, riche reliure, illustrations artistiques. J'examinais dernièrement, à la Bibliothèque Royale de La Haye, trois médailles et un sceau arméniens, frappés à Amsterdam. Une des médailles avait appartenu à un négociant, né en Arménie, en 17 lO, et immigré en Hollande. Il avait pris pour devise: Khohcinoutioun yev Arakinoutiomi (Prudence et Vertu).
Prudence et Vertu : telle a été, en effet, pendant des siècles, la devise de la race arménienne, dans son pays natal au si bien que dans les pays étrangers. Les Arméniens ont partout brilles par leur obéissance aux lois et aux autorités, leur caractère essentiellement pacifique, leur amour de l'ordre, du travail et du progrès. Ils ont été partout un élément de civilisation, et ont fourni à tous les gouvernements des serviteurs capables, intègres et dévoués. Même en Turquie, où de révoltantes iniquités les ont poussés récemment à des protestations armées, les prédécesseurs du Souverain actuel n'avaient pas connu de sujets plus loyaux ni plus utiles. >Je ne comprends pas pourquoi chez vous on massacre les Arméniens, me disait un jour l'ambassadeur de Perse à Londres, un pieux mahométan. J'ai été longtemps fonctionnaire en Perse et consul de Perse
à Tiflis. J'ai vu de mes propres yeux que c'étaient les Arméniens qui travaillaient le sol, faisaient marcher le commerce et cultivaient les sciences; les arts et métiers, en Perse aussi bien qu'au Caucase. Tout gouvernement serait heureux de compter parmi ses sujets un élément aussi important et, en même temps, aussi soumis. L'Etat qui détruit un peuple pareil, ne commet pas seulement un crime, mais encore un suicide."
A quoi attribuer la persécution dirigée contre les
Arméniens? Quelques publicistes ont cru l'expliquer
par le fait qu'une minorité du peuple arménien s'était
révoltée contre les autorités. Pourtant, la révolte n'est
pas une cause, mais un effet, fruit naturel d'un régime
devenu intolérable; elle est d'ailleurs très récente, alors
que la persécution est très ancienne. D'autres ont dit
que les Arméniens sont persécutés, parce que, à l'instar
des Juifs et des Grecs, ils se livrent à l'usure ou se
permettent, en commerce, des pratiques contraires à la
droiture. Rien n'est plus injuste ni moins philosophique,
à mon avis, que d'approuver ou de désapprouver en
bloc tout un peuple et de diviser l'humanité
en deux catégories: les nations d'anges et les nations
de démons. Dans chaque nation, il y a des anges et
des démons. On trouve des usuriers chez tous les
peuples du globe, et, dans les siècles où l'hypocrisie
n'était pas encore parvenue à sa perfection actuelle,
une seule et même divinité représentait le commerce et
le vol: Mercure. J'ai souvent rencontré des hommes
qui jugeaient une race par les qualités ou les défauts
d'un seul individu appartenant à cette race et que le
hasard avait poussé sur leur chemin. J'ai connu un
Allemand qui détestait les Arméniens, parce qu'un changeur arménien lui avait passé, à Stamboul, une pièce de mauvais aloi. J'ai connu un Anglais qui ne tarissait pas d'éloges sur les Arméniens, parce qu'il avait rencontré à Calcutta un Arménien qui l'avait accueilli comme un frère. Oui, Mesdames et Messieurs, il y a des usuriers et de mauvais marchands chez les Arméniens comme chez tout autre peuple; mais, s'il n'y a pas de statistique régulière en Turquie, il y en a en Russie, et la statistique des autorités russes nous montre qu'en Arménie russe, 5 pCt. des Arméniens indigènes se livrent au commerce et aux finances, 15 pCt. aux arts et métiers, et 80 pCt. à l'agriculture.
La persécution de l'homme en général et de l'Arménien en particulier a, pour moi, une cause plus profonde: la force prime le droit. Si ce principe brutal règne encore en Occident, — si bien que la Conférence de la Paix n'a pas osé rendre obligatoire l'arbitrage, — il règne à plus forte raison en Orient, où, depuis des temps immémoriaux, le droit du plus fort a été le plus fort des droits. Le despotisme asiatique ne comprend pas qu'on puisse être fort et ne passedonner le plaisir d'écraser le faible. Il s'indigne dès que le faible ose parler de ses droits; le seul langage qui soit permis au faible, c'est d'implorer une grâce, à genoux. Il doit se prosterner devant son tyran et lui dire: ,,Tu es l'ombre de Dieu sur la terre, et je ne suis que la poussière de tes babouches. Tu pourrais, d'un seul geste, m'écraser comme une mouche; mais fais-moi grâce de la vie, afin que je te glorifie jusqu'à la fin de mes jours."
La force brutale devient beaucoup plus terrible.
Mesdames et Messieurs, quand elle s'appuie sur la religion. Elle se suppose alors la mission d'un fléau de Dieu, et fait taire cette pitié instinctive qui chante au fond du cœur humain. L'intolérance religieuse Irappe et détruit sans merci, au nom d'un fondateur de religion qui aurait pleuré de douleur et de honte s'il avait vu les maux engendrés par une interprétation erronée de sa doctrine. Si l'Arménie est aujourd'hui en ruines, elle le doit principalement à ce genre de persécution. •
Le peuple arménien a été un des premiers à embrasser le christianisme. Au musée du Vatican, on voit un grand tableau, qui représente le martyre de io,000 Arméniens sur le mont Ararat, au premier siècle de l'ère chrétienne; dès le premier siècle, il y avait donc assez de chrétiens en Arménie pour que lO.OOO fussent crucifiés sur cette montagne sacrée. La conversion des Arméniens à la foi du Christ arma contre eux la Perse, leur puissante et belliqueuse voisine, qui était restée fidèle à la religion de Zoroastre. Pendant des siècles, les Arméniens furent attaqués par les Perses, qui voulaient leur imposer le mazdéisme. Les Arméniens furent décimés, mais restèrent inébranlables. Plus tard, ils furent attaqués avec plus d'acharnement par les Arabes convertis à l'Islam, qui convoquèrent dans l'église de Nakhitchévan la noblesse du pays, sous prétexte de négocier un traité de paix, et brûlèrent vifs tous ces Arméniens, afin d'islamiser facilement le peuple, resté sans chefs. Après les Arabes, d'autres peuples mahométans entreprirent de ravager successivement l'Arménie, restée comme une île chrétienne dans un
océan musulman: les Persans, les Tatars, les Turcomans, les Kurdes, les Lazes, et surtout les Turcs, qui donnèrent le coup de grâce.
Oui, Mesdames et Messieurs, c'est surtout comme chrétien que l'Arménien subissait ces persécutions. Avant-garde du christianisme en Asie, l'Arménie était fatalement exposée au premier choc du monde musulman. Il lui était naturel de tourner les yeux vers l'Europe chrétienne pour y chercher un appui. Mais elle avait une Eglise indépendante, organisée dès les premiers siècles de notre ère et ne reconnaissant pour chef que le patriarche d'Etchmiadzin, au pied du mont Ararat; ce fait éloignait d'elle les Eglises catholiques, protestantes et orthodoxes, dont chacune voulait ramener dans son bercail cette brebis qu'elle supposait égarée. Ce n'était pourtant qu'un détail, et l'Egliie arménienne espérait que son long et douloureux martyre finirait par apitoyer sur son sort toute la Chrétienté.
Les Arméniens de Turquie ne demandaient que la sécurité de la vie, de l'honneur et des biens, sécurité dont jouissent pleinement leurs coreligionnaires en Russie et même en Perse. Après le traité de Paris, qui décrétait l'égalité des sujets musulmans et chrétiens de la Porte, ils crurent un instant que leurs vœux seraient enfin réalisés; mais cette stipulation du traité de 1856 resta lettre morte. Vingt ans après, quand la Russie tira son épée pour la défense des chrétiens de Turquie, le Patriarcat arménien de Constantinople lui rappela que les Arméniens étaient un peuple chrétien, et les diplomates russes insérèrent dans le traite de San-Stefano l'article 16, en faveur des revendications
arméniennes. Plus tard, les puissances remplacèrent cette clause par l'article 6[ du traite de Berlin, alors que l'Angleterre concluait, de son côté, la convention de Chypre, relative à la défense de l'Asie Mineure et à la réforme de l'administration du pays Le Sultan signa tous ces traités, mais pourriez-vous me dire qu'il ait tenu ses engagements? Le 7 septembre 1880, les ambassadeurs des puissances adressèrent à la Porte une note collective au sujet des réformes à introduire dans les provinces habitées par les Arméniens. Le Sultan promit, décréta des projets de réforme, envoya des commissions d'enquête, mais ne prit aucune mesure pour appliquer les réformes les plus élémentaires. Il fit même tout le contraire. Il avait promis de protéger les Arméniens contre les Kurdes ; il protégea les Kurdes contre les Arméniens, ou plutôt il les enrégimenta, de sorte que, mieux armés, ils tombèrent sur les Arméniens sans armes. Il donna son nom à ces bandits, et jeta son caftan impérial sur les crimes des Hamidiés. L'Europe frémit, mais se croisa les bras. Elle calcula ses intérêts politiques ou mercantiles, et abandonna ses protégés à la rage de leurs bourreaux.
Les Arméniens durent compter sur eux-mêmes. Les leaders du peuple s'étaient jusque-là contentés de réclamer au Sultan et à l'Europe l'application des réformes promises, dans l'intérêt des populations arméniennes, sans distinction de race ni de religion. Pour faire triompher un programme aussi modeste, ils ne s'étaient servis que de moyens légitimes. Mais l'insuccès des efforts de ce parti, auquel j'ai l'honneur d'appartenir, créa un nouveau courant au sein de la nation.
Une partie de la jeunesse prêcha aux Arméniens qu'ils n'avaient rien à attendre du gouvernement despotique de la Porte, ni des gouvernements égoïste ; de l'Europe, et les invita à frapper ceux qui les frappaient. M. Myrditch Portoukalian, né à Constantinople, mais qui a été un semeur d'idées libérales en Arménie, se réfugia à Marseille, il y a quatorze ans, y fonda le journal Arviéiiia qu'il continue de publier, et forma le premier comité patriotique arménien de propagande insurrectionnelle. Des étudiants arméniens de Genève fondèrent successivemePc, après lui, le Hcntchak (sonnette) et le Droschak (drapeau), organes démocrates-socialistes, et créèrent deux comités révolutionnaires militants. Le parti hentchakiste fut, plus tard, affligé d'un schisme: il fut bifurqué en deux comités, dont l'un s'appelle aujourd'hui mardiste, du nom de son organe JMard (bataille), qui se publie à Londres, et l'autre s'appelle nazarbékiste, du nom de M. Avétis Nazarbek, un des fondateurs du hentchakisme.
Le parti hentchakiste envoya des émissaires dans le district montueux du Sassoun, en Arménie méridionale. Dans cette suite ininterrompue de riantes vallées et d'imposantes montagnes qui s'appelle Arménie, les Arméniens occupent en général les vallées, où ils se livrent presque exclusivement à l'agriculture, et les Kurdes occupent les montagnes, où ils s'adonnent à l'élève des bestiaux et au brigandage. Le Sassoun fait exception à cette règle générale: quelques milliers d'Arméniens ont grimpé jusque sur les crêtes de ce plateau, pour échapper au déluge de la barbarie, et y vivent d'une vie patriarcale, préférant le contact des
loups et des chacals à celui des Kurdes et des Turcs. Mais les nomades de la tribu kurde de Valkan ne négligent pas de visiter, de temps à autre, ces parages peu accessibles, et d'enlever aux Arméniens leurs troupeaux. Les Sassouniotes, encouragés par les émissaires hentchakistes, opposèrent une vive résistance, le 8 août 1894, à une de ces razzias et tuèrent quelques-uns de leurs agresseurs. C'était, après tout, un cas de légitime défense, mais le Calife n'entend pas de cette oreille. Tout chrétien qui ose lever le bras contre un musulman, doit être châtié d'une façon exemplaire. Et Zéki Pacha, qui, comme commandant du corps d'armée d'Erzinghian, représente le bras droit du Sultan, entreprit de massacrer les Arméniens du Sassoun.
Massacre! tel a toujours été le système de répression de ces barbares. Ils ont tour à tour massacré les chrétiens grecs, nestoriens, maronites, syriens, bulgares, arméniens. Je ne nie pas au gouvernement turc le droit de punir ceux de ses sujets qui s'insurgent contre son autorité; mais profiter de la révolte de quelques individus pour exterminer toute une race, c'est là un s}'stème odieux contre lequel tout homme juste doit protester. La plupart des victimes de ces boucheries périodiques sont des innocents qui ont payé pour les coupables, uniquement parce qu'ils professaient la même religion. Ils ont beau prouver qu'ils n'ont eu aucune relation avec les rebelles et qu'ils étaient même hostiles à l'agitation des révolutionnaires; leur tête doit tomber, du moment qu'ils appartiennent à la même race. C'est là la logique de la force brutale, du despotisme asiatique.
Je ne vous raconterai pas, Mesdames et Messieurs,
les détails des tueries du Sassoun. Ils sont trop horribles pour être rapportés, et tout ce que vous pourriez imaginer de plus terrible et de plus atroce resterait au-dessous de la réalité. Ces détails ont d'ailleurs été publiés dans la presse européenne, et les gouvernements anglais, français et russe ont ouvert une enquête officielle sur les massacres du Sassoun, enquête qui les a tellement horrifiés qu'ils ont dû imposer au Sultan, le 1 1 mai 1895, un nouveau projet de réforme poui les provinces arméniennes. Dans ce projet, ils évaluaient le nombre des Arméniens à un tiers de la population locale, et réclamaient qu'un tiers des fonctionnaires publics fut recruté parmi les Arméniens. La Porte trouva qu'il y avait encore trop de chrétiens en Arménie, et, tout en faisant mine d'accepter le projet des trois puissances, elle organisa sous main les Vêpres arméniennes. La Saint- Barthélémy des protestants dura une nuit, mais la Saint-Barthélémy des Arméniens dura trois ans. Pendant trois ans, le sang arménien coula en abondance, tant à Constantinople que dans les villes et villages de la Turquie d'Asie. Vous autres, Hollandais, vous n'avez pas encore oublié que, sous la domination espagnole, le Conseil des troubles, ce >tribunal de sang«, fit périr, en trois ans, 18,000 individus; dans le même laps de temps, nous avons perdu 300,000 hommes, femmes et enfants, mutilés, dépecés, empalés, écorchés ou brûlés vifs. Le vice-consul Fitzmaurice confirme, dans son rapport inséré au Livre Bleu, que, rien que dans la cathédrale d'Ourfa, 3000 femmes et enfants ont été brûlés vifs et le Lcitli Burççhs Pilai du 30 novembre 1895 publie le compte-rendu suivant d'une conférence de M. Kinnaird Rose:
>En racontant comment les Turcs traitent les chrétiens chaque fois que leur fanatisme est excité, le conférencier déclara que tout ce qu'il avait dit, il l'avait ou personnellement vu ou appris des Livres Bleus officiels présentés au Gouvernement de Sa Majesté la Reine par les consuls de l'Empire Britannique. Quelques-unes des méthodes dont on se servait consistaient à pendre par les talons, à arracher un à un les cheveux de la tête et les poils de la barbe pour pousser les personnes torturées à renoncer au christianisme et à embrasser l'islamisme, ou bien tout simplement pour l'infernal plaisir de la cruauté. Les corps des chrétiens ont été marqués de fer rouge et souillés de la façon la plus terrible. Ils ont été pendus par les bras, et l'on a allumé du feu au-dessous, pour les rôtir lentement à mort. Une fois, le conférencier s'est rendu à cheval chez un pauvre homme qu'on avait écorché vif, et il a rapporté en Ecosse la peau de cet homme, et il la conserve encore. Après une chevauchée de quarante ou cinquante lieues à travers une scène de ces atrocités, il n'a pu les oublier pendant des mois et des mois. Une fois, il n'a littéralement pu dormir pendant trois semaines, et n'a pu sortir de la maison à cause de l'état de ses nerfs. Il avait vu des femmes éventrées et leurs enfants arrachés avant de venir au monde et empalés sur la baïonnette, et des enfants et des hommes et des femmes crucifiés, et des gens décapités dont les têtes avaient servi de boules à jouer, et toutes sortes de mutilations sans oom, d'hommes aussi bien que de femmes; des femmes saisies et déshonorées sous les yeux de leurs maris.
et des filles violées sous les yeux de leurs parents. Des corps nus étaient, de plus, enduits de miel et attachés à des poteaux fixés en terre ou à des arbres, et l'on permettait aux abeilles, aux guêpes et autres insectes de les piquer à mort; des enfants étaient cloués aux murs; des vases de cuivre étaient chauffés et enfoncés sur la tête des chrétiens en guise de chapeaux.'
Ah ! si tous les Ottomans étaient aussi inoffensifs que ces têtes de Turc qui servent d'enseignes à la plupar des drogueries hollandaises ! Mais, dès qu'on allume dans leur âme l'enfer du fanatisme religieux, ils massacrent, massacrent, massacrent 1
En soutenant publiquement que c'est la Porte qui a ordonné les hécatombes arméniennes, je ne fais, Mesdames et Messieurs, que répéter la conclusion d'un rapport rédigé, au lendemain de ces massacres, par les ambassadeurs à Constantinople de l'Angleterre, de la Russie, de la France, de l'Allemagne, de l'Autriche- Hongrie et de l'Italie, rapport qui est inséré au Livre Bleu et au Livre Jaune. Mais qu'ont fait ces puissances devant la torture et l'extermination de leurs protégés arméniens? — L'une avait envoyé aux Dardanelles une formidable flotte, mais cette flotte resta pétrifiée quand des milliers d'Arméniens étaient assommés dans les rues de Constantinople. L'autre se rappela soudain que les Arméniens étaient esclaves, mais n'étaient pas Slaves. Une autre se dit qu'après tout ces Arméniens avaient tort de ne pas entrer dans le giron de l'Eglise romaine. La quatrième cria sur les toits que toute cette question d'Orient ne valait pas les os d'un grenadier
poméranien. Le reste fit comprendre que le Turc était un assez bon acheteur et qu'il serait insensé de perdre une telle clientèle pour les beaux yeux des Arméniens. L'Europe du 19e siècle se montra moins généreuse que l'Arménie du moyen-âge, qui avait sauvé les Croisés des griffes des Sarrasins en leur envoyant de l'argent, des vivres et des troupes. Mais la presse criait, la conscience publique criait. Il fallait faire quelque chose pour sauver les apparences. Et la diplomatie européenne se décida à adresser au Sultan des notes tellement banales que le dernier des écrivains arméniens aurait eu honte de les signer, et à permettre aux philanthropes d'envoyer leurs aumônes aux veuves et orphelins de nos innombrables martyrs, aumônes dont la joue d'un patriote arménien rougit comme d'un soufflet.
Voilà, en quelques mots, l'histoire de la question arménienne.
Au plus fort de cette sanglante crise, un journal turcophile de Londres cherchait à calmer l'effervescence de l'opinion publique, en soutenant que ces Arméniennes qu'on enlevait et ces Arméniens qu'on égorgeait n'étaient pas des misses et des gentlemen de Bayswater, mais bien un peuple demi-sauvage. Il voulait dire que les Arméniens étaient un troupeau de moutons qu'on devait permettre aux Turcs de mener à l'abattoir. A ceux parmi vous qui ne connaissent pas les Arméniens, je dirai que ce peuple appartient comme vous à la race caucasique, parle comme vous une langue indo-européenne, professe comme vous la religion chrétienne, et possède comme vous une haute culture intellectuelle. C'est un peuple qui s'est créé une
langue nationale, un alphabet national, une littérature nationale, une histoire nationale, une ère nationale, une architecture nationale, une musique nationale et même une Eglise nationale. Broca comprend le crâne arménien dans la catégorie des crânes nobles, et assimile les crânes des Arméniens de Van à ceux des Athéniens. Pour saisir le génie d'un peuple, on doit connaître sa langue et sa littérature. Si la Hollande possédait aujourd'hui un seul arméniste, il vous aurait appris que l'Arménie a ses Vondel, ses Cats et ses Hooft, si elle n'a pas encore ses Erasme, ses Huygens ni ses Rembrandt. Vous n'avez jamais entendu parler de Saïat-Nova, de Bédros Tourian, de Kamar-Katiba; ce sont des poètes très populaires parmi les Arméniens, parce qu'ils ont pu pénétrer et exprimer l'âme de la race. Un étranger qui lirait leurs œuvres, verrait facilement qu'il a affaire à un peuple qui, en pensée et en sentiment, n'est pas inférieur aux gentlemen et aux misses de Bayswater. Je traduirai pour vous une poésie de chacun de ces bardes. Aimez-vous la poésie orientale? Ecoutez Saïat-Nova parlant à son amante:
,,Je ne soupirerai pas dans ce monde, tant que tu seras mon âme. Tu es pour moi une tasse d'or remplie de l'eau de l'immortalité. Je m'assiérai pour que tu jettes sur moi ton ombre, toi qui es pour moi une tente brodée d'or. Apprends d'abord mon délit, et tue-moi après, toi mon sultan et mon khan !
Tu as une taille de cyprès et de platane, un teint de satin d'Europe; ta langue est de sucre, ta lèvre de candi ; tes dents sont des perles et des diamants, tes yeux des coupes d'or émaillé, incrustées de pierreries ;
tu es pour moi un bijou rare et sans prix, un rubis du mont Bcdakhsch ....
Qu'est-ce que cela te fait si tu me parles une seule fois, pour montrer que tu es l'amie de Saïat-Nova .'' Tes rayons occupent la terre; tu t'élèves en face du soleil comme un bouclier. Tu as le parfum de la cardamome, du girofle, de la cannelle, de la rose, de la violette et de la marjolaine, et tu es pour moi la fleur rouge des champs et le muguet des vallées."
Aimez-vous la poésie mélancolique? Ecoutez Bédros Tourian parlant au lac, peu avant sa mort, alors qu'il avait à peine vin^t ans et qu'il se savait atteint d'une phtisie incurable:
Petit lac, pourquoi tes flots restent-ils stupéfiés et ne bondissent-ils plus? Est-ce parce qu'une belle femme s'est mirée avec volupté dans ton miroir?
Ou bien est-ce parce que tes flots admirent l'azur du ciel et ces nuages éclatants qui ressemblent à ton écume?
Mon petit lac mélancolique, soyons amis. Comme toi j'aime à me recueillir, à me taire et à méditer.
Mon front a autant de pensées que tu as de flots ; mon cœur a d'aussi nombreuses plaies que tu as d'écumes.
Mais si les constellations du ciel tombaient toutes ensemble dans ton sein, tu serais encore loin de ressembler à mon âme, qui est une immense flamme!...
Beaucoup m'ont repoussé, en disant: » Il n'a qu'une lyre." L'une a dit: Jl est chancelant; il n'a pas de couleurs." Une autre a dit: >T1 est mourantl"
Personne n'a dit: » Pauvre enfant! Pourquoi donc se
consume-t-il ainsi ? Si je l aime, peut-être il deviendra beau et ne mourra pas."
Personne n'a dit: > Ouvrons le triste cœur de cet enfant, pour voir tout ce qui y est écrit. . ." — Ce n'est pas un livre qui est là, mais un incendie.
Il y a là des cendres!... un souvenir!... Que tes flots se troublent, petit lac, car un désespéré s^estmiré avec envie dans tes profondeurs!. . .
Aimez-vous la poésie patriotique ? Ecoutez la berceuse que met Kamar-Katiba dans la bouche de la mère du héros arménien Aghassi:
> Réveille-toi, mon enfant bien-aimé; ouvre tes yeux limpides; secoue de tes paupières le sommeil, et viens te reposer au sein de ta mère. Tu en as eu assez, de ces contes que les bons anges t'ont débités dans ton rêve ; viens écouter à présent ce que tu verras dans le monde.
Réveille-toi, mon enfant; jusqu'à quand dormiras-tu ? Ouvre tes beaux yeux, où ta mère voit sa fortune, sa gloire, sa vie et son soleil.
Tu vas grandir, ta taille va s'élancer (que je sois sacrifiée pour ta taille de platane!); les génies de l'Ararat te donneront de la force, afin que tu deviennes brave comme Vartan. J'ai cousu de mes doigts pour tes reins une ceinture brodée d'or; j'attacherai à ta ceinture une épée, que j'ai aiguisée moi-même.
Réveille-toi, mon enfant ; jusqu'à quand dormiras-tu ? Ouvre tes beaux yeux, où ta mère voit sa fortune, sa gloire, sa vie et son soleil.
Un cheval, debout dans notre cour, t'attend avec impatience. Prends ton épée meurtrière. Ta nation
arménienne pousse des sanglots, mains et pieds enchaînés ; tes frères sont dans l'esclavage. . . brave! resteras-tu le ' seul endormi ?. . . i
Réveille-toi, mon enfant; jusqu'à quand dormiras-tu ? { Ouvre tes beaux yeux, où ta mère voit sa fortune, sa ) gloire, sa vie et son soleil. !
Non! mon fils s'éveille vite, monte son cheval bridé, . essuie les larmes de l'Arménien, fait cesser pleurs et lamentations. Frères arméniens! attendez encore un peu : mon Aghassi s'est réveillé, a mis sa ceinture, a i suspendu au côté son épée et a monté son coursier.' ,,.^
Vous voyez, Mesdames et Messieurs, que le despotisme \ turc n'a pas fait immoler 300,000 moutons. Il a fait y décapiter de nobles intelligences, il a fait étouffer de belles âmes. Pourtant, ses émissaires n'ont eu qu'à \ se laver les mains pour être accueillis dans une réunion \ d'hommes civilisés, comme si de rien n'était ; et c'est là le plus sanglant outrage qu'on puisse infliger au peuple martyrisé.
Meurtrie et saignant de tous ses membres, l'Arménie tressaillit sur son grabat en apprenant la magnanime proposition de l'Empereur de toutes les Russies. La circulaire du comte Mouraviefif parlait d'assurer à tous les peuples les bienfaits d'une paix réelle et durable et de consacrer ces principes d'équité et de droit sur lesquels reposent la sécurité des Etats et le bien-être des peuples, Devant ces mots magiques, le peuple de l'Ararat eut la sensation d'un voyageur dévoré de soif qui se trouve soudain en présence d'une cascade. Il fit pleuvoir ses pétitions sur le tapis vert de a Conférence de la Paix, et vingt-sept colonies arméniennes établies en Bulgarie, en
Egypte et en Roumanie déléguèrent en Hollande un Arménien qui, animé de l'esprit de votre Civilis, a voué sa vie à la délivrance de sa patrie.
J'arrive à La Haye. Jugez de ma désillusion quand j'apprends que la première circulaire du comte Mouravieft est révoquée par une seconde circulaire, qui se borne à réclamer l'arrangement de huit points techniques. L'immaculée colombe au rameau d'olivier était devenue un vulgaire moineau. Jugez de ma déception quand je trouve les portes du temple de la paix hermétiquement fermées devant les pèlerins, ce qui m'oblige à user de ruses d'Iroquois pour pénétrer dans le Palais du Bois et y déposer la requête de l'Arménie, écrite avec des larmes de sang.
On m'a dit,, que pour participer à la Conférence de la Paix, on devait avoir une armée ou une marine, et l'on m'a demandé si l'Arménie en possédait une. Oui, nous avons une armée, mais c'est une armée de 300,000 martyrs. Oui, nous avons une marine, mais elle est au fond du Bosphore. Ecoutez la description que M. H. D. Ravvnsley en a donnée dans le Manchester Guardian du 12 septembre 1896, après une entrevue avec un de ses amis anglais qui avait assisté, à Constantinople, au dernier massacre des Arméniens. Je cite textuellement :
>It is a fact, I am told, that the Bosphorus is so full of dead bodies, that the European résidents positively refuse to patronise the local fishmongers' wares, and, horrible as this grim fact may appear, there is ground for it. Even as I write news cornes of two bargefuls of dead men being towed out to their grave
in the waters of the Golden Horn, and when a diver, a few months past, vvent down to effect some repairs, I believe ofif Scutari, he suddenly found himself in the présence of what seemed an army of men standing up on their feet. He rubbed his helmet goggles, and then counted forty from where he stood. Lead was on their feet, or chains and heavy stones were round their ankles, and there the murdered men stood, upright, in the melancholy tide, in silent protest against a cruel death, against the vile misgovernment of the Turk and the apathy of Christian Europe. The diver gave an account of what he savv on oath in a court of inquiry."
Pauvres survivants des massacres arméniens, qui ne demandent, en somme, que la liberté de porter leur tête sur leurs épaules 1 ils attendaient de moi un message de consolation, et tout ce que je pourrai leur dire se réduit à ceci : j'ai essayé de voir le président de la Conférence, et il m'a fait dire qu'il lui serait absolument impossible de me recevoir ; je lui ai écrit pour demander une réponse à mon mémorandum, contenant le récit d'atrocités si horribles qu'il aurait pu arracher des larmes aux tigres du désert, et, pour toute réponse, j'ai reçu du secrétaire-général de la Conférence ces lignes : «Toute question politique étant exclue des délibérations de la Conférence, aucune réponse ne peut vous être donnée sur la mission dont vous prétendez être chargé par les Colonies Arméniennes en Bulgarie» en Egypte et ailleurs."
Navré du cynisme de la diplomatie européenne, que j'accuse d'avoir été une des causes principales de la ruine
de ma patrie, en encourageant d'un côté les Arméniens et en donnant d'un autre côté carte blanche aux Turcs pour les écraser, j'ai voulu faire à La Haye une conférence publique sur le peuple de l'Ararat, comme j'en avais cent fois fait en Angleterre, en France, en Belgique et jusqu'en Amérique. Pour une raison ou pour une autre, la police est intervenue. J'avoue que cette intervention a fait sur moi une pénible impression, parce que, dans ma carrière tourmentée, c'était la première fois que la police se mêlait de mes affaires. Obéissant aux lois et aux traités et répétant avec John Bright : »Sois juste, et ne crains pas", j'ai été respecté partout par la police, et même en Turquie, où j'ai vécu trente-sept ans, la police n'a jamais osé mettre sa main sur mon épaule. J'ai voulu connaître le pourquoi de cette intervention, sachant que la Hollande n'ignore pas de quel côté lui vient le renouvellement du fanatisme musulman dans les Indes néerlandaises, autrement si paisibles. On m'a dit que si j'étais venu à La Haye avant ou après la Conférence de la Paix, j'aurais pu parler librement, mais qu'aujourd'hui il fallait ménager les susceptibilités de Turkhan Pacha, représentant d'un Etat qui préfère l'épée à la paix, mais hôte du gouvernement hollandais.
Je suis venu pendant la Conférence de la Paix, parce qu'un créancier aime à surprendre ses débiteurs réunis pour banqueter ensemble. Je suis venu pendant la Conférence de la Paix, parce que Ruy Blas doit apparaître au milieu de la curée pour dire: » Bon appétit, messieurs! Toi, tu as enlevé à la Turquie Batoum, Kars et Ardahan ; toi. la Bosnie et l'Herzégovine; toi, Chypre et l'Egxpte ; toi, la Tunisse ; toi, le commerce;
toi, les chemins de fer; et vous laissez l'Arménie crever comme une chienne, après avoir signé quatre traités pour la protéger. »Je suis venu pendant la Conférence de la Paix, parce que nos massacreurs y ont envoyé des représentants, ce qui force l'Arménie à dépêcher un de ses enfants pour rappeler au monde que »tous les parfums de l'Arabie ne parviendraient pas à désinfecter cette odeur de sang". Si l'on doit ménager les susceptibilités des Turcs, ou doit aussi ménager les susceptibilités des Arméniens. La Hollande ne saurait ouvrir ses portes devant le délégué des bourreaux et les fermer devant le délégué des victimes.
Peuple hollandais ! toi qui, il y a trois siècles, accordas noblement ton hospitalité à mes aïeux, victimes comme moi de la persécution musulmane ; toi qui fus toujours l'asile sacré des réfugiés et le bouclier d'airain des proscrits ; brave petit peuple, qui fis souvent trembler de puissantes nations, je te demanderai aujourd'hui une faveur. Je n'ai pas besoin de ton or ni de ton sang ; garde-les pour ton bonheur et surtout pour ta sécurité, puisque la Conférence de la Paix ne parviendra pas à désarmer la force brutale. Tout ce que je te demande, c'est un peu de sympathie pour l'Arménie crucifiée, car la force morale de Topinion publique, qui a poussé les gouvernements à convoquer un congrès de paix, les poussera aussi, tôt ou tard, à faire taire leurs jalousies réciproques et à prendre en main la cause du peuple de l'Ararat.
Et toi. Reine des Pays-Bas et Impératrice des Indes néerlandaises, toi qui as pour trône le cœur de tout un peuple, pour manteau la majesté et pour couronne
la charité chrétienne, sublime incarnation de l'harmonie et de la purité hollandaises et éblouissante aurore pour les peuples de l'Occident et de l'Orient, je te demanderai aussi une faveur, prosterné à tes pieds. Au nom des mères, des femmes, des sœurs et des filles de nos 300,000 martyrs, je te supplie, à genoux : ne permets pas aux représentants de nos bourreaux d'effleurer de leurs lèvres ta blanche main angélique 1 ( Vif applaudissement. On se lève, et tant le monde saine V orateur.)
Monsieur le Dr. Kuyper adresse, en ces termes, à Monsieur Tchéraz les remerciments du Comité et ceux de l'auditoire.
Monsieur Tchéraz, Sûr de l'adhésion unanime de toute l'assistance, je vous adresse nos remerciments chaleureux et sincères pour le discours si éloquent et si touchant que nous venons d'entendre. Nous avons admirés la modération de votre plainte et la retenue de votre langage. De temps à autre nous avons vu la colère contre vos bourreaux étinceler dans vos yeux, nous l'avons entendu vibrer dans votre voix; mais la flamme de la vengeance n'a pas éclaté. Jusqu'au bout vous vous êtes possédé vous même. Vous avez parlé en bon Chrétien, sachant que la vengeance reste à Celui qui un jour confondra tout Caïn en l'apostrophant : Il y a une voix du sa/!,i^' de ton frère qui ciie de la terre à moi.
Sous les ruines de Babylone, dit l'Ecriture, sera retrouvé le sang de tous ceux qui ont été mis à mort. Et dans
l'Apocalypse de St. Jean, les martyrs derrière le trône crient de haute voix : Seigneur, jusqit à quand tu ne venges point notre siDig de ceux gjù l'ont verse. Parmi ces martyrs là haut, vous aussi vous avez vos martyrs de l'Arménie, qui crient avec les martyrs du passé.
A Dieu donc la vengeance, à nous la prière, même pour nos bourreaux. Seulement en votre cas, sans y ajouter: Ils n ont pas su ce qu'ils ont fait; les chefs du moins l'ont su bien sûrement, et ce qu'ils ont fait, ils l'on fait délibérément.
Que votre peuple ne perde donc ni patience ni courage. Ne désespérez jamais. Successivement les Grecs et les Monténégrins, les Serbes et les Bulgares ont été affranchis. La Crète va suivre. Pour vous aussi l'heure de la délivrance sonnera, alors même que vos yeux devraient se fermer sans l'avoir saluée. Et si en attendant votre peuple désire puiser sa consolation dans les douloureuses sympathies des autres nations, assurez vos frères dans votre journal de l'affection non douteuse de tout le peuple Néerlandais.
Avec un f accuse de Zola, nous tous, nous accusons les barbares, qui, comme des bêtes féroces ont abreuvé la terre de votre sang. Nous accusons les hommes responsables qui continuent à vous mettre le genou sur la poitrine. Nous accusons une diplomatie sans coeur et sans principes, qui vous a sacrifiés à ses éternelles jalousies. {Applaudissements prolongés )
Chrétiens ou Humanistes, tout un peuple de l'occident vous charge d'envoyer à ce peuple de l'orient, que vous représentez d'une manière si digne et si virile, l'expression de son admiration, ses hommages pour vos
douleurs, sa prière pour votre délivrance future.
Vous avez fait un appel à notre peuple. Cet appel nous va droit au coeur. Vous avez fait l'éloge de notre auguste Reine. O, je le comprends, avoir comme souveraine légitime une Reine comme la nôtre, ce serait pour vous autres passer de l'enfer au paradis. {Vif applaudi'ssanciits.)
Puisse éclore ce jour, que Dieu vous l'impartisse!
Et jusqu'à cette heure si ardemment invoquée, soyez assuré, que vos compatriotes ont été, sont et resteront toujours, l'objet de nos meilleurs souhaits, le sujet de nos plus sérieux soucis.
Monsieur Tchéraz, notre vénération à la mémoire de vos martyrs! Le tribut de nos salutations respectueuses à votre peuple outragé!
Je finis en m'écriant: Vn'c V Arvh'nie !
L'enthousiasme est à son comble, véritablement extraordinaire surtout pour un public Néerlandais.