CINQUIÈME CONFÉRENCE
Complexité du génie de Racine. — Le théâtre et la cour en. 1667; et à ce propos, de VAttila de Corneille. — Comment Racine conçoit l'emploi de l'histoire dans la tragédie. — Sa docilité à se plier aux règles et aux exigences de la politesse de son temps. — II. La révolution dramatique. — Peinture de la passion. — Simplicité de l'intrigue. — Vraisemblance des sujets. — Comment Racine a entendu l'invention; et, à ce propos, de la nature de l'invention dans les arts. — III. Le sujet d'Andromaque et comment Racine l'humanise. — A|)parition de la psychologie. — Beauté logique et psychologique de l'intrigue d'And7'ovia(fue. — Poésie (VAndromaque. — La couleur grecque. — La peinture des mœurs du xvii" siècle dans Andromaque. — La « modernité » d'Andromaque. — En quoi consiste le progrès accompli par Racine.
Mesdames et Messieurs,
Essayons aujourd'liui de nous représenter un homme et un moment presque éc^alement uniques, si j'ose ainsi parler, dans l'histoire de la litttM-atnre et de la société française. Le moment, c'est celui de la première représentation dWmîromaque, au mois de novembre 1667; et l'homme, c'est Racine.
Il était, alors âgé de près de vingt-neuf ans. Bien né, d'une bonne famille bourgeoise; bien élevé, dans cette austère et sainte maison de Port-Royal, dont il était l'enfant prodigue après en avoir été jadis l'enfant gâté; bien fait de sa personne, agréable à voir, ayant quelque chose en lui du charme simple et de l'élégante noblesse de sa poésie; chrétien au fond du cœur; païen par tous ses sens : je doute s'il y a jamais eu de génie plus ouvert à toutes les influences, plus capable, selon l'énergique expression d'un autre poète, de se les convertir « en sang et en nourriture », plus semblable à son temps, et cependant plus original. Je ne sache pas qu'il ait été très curieux de science, de mathématiques ou de physique, non plus que de politique, et, si je crois devoir en faire en passant la remarque, c'est qu'en vérité on le lui a reproché. Mais dans les limites, et comme qui dirait dans la circonférence de son art, comprenant tout et les beautés de tout, également touché de la mélancolie de Virgile et des polissonneries, — qu'on dit exquises, - d'Aristophane; également sensible aux mièvreries angoureuses de VAstrée ^ et aux beautés fortes de la RodoQune de Corneille; capable, tour à tour ou presque en môme temps, d'écrire sa Bérénice, ia plus délicieuse, l'une des plus touchantes, mais surtout la plus noble élégie qu'il y ait dans la langue française, et quelquesunes des plus mordantes épigrammes dont s'égayent nos Anthologies ; enfin, les yeux et la mémoire emplis du luxe, de l'éclat, de la splendeur dont brillait la cour la plus polie qui fût alors au monde; observateur atten-
1. Ce n'est pas au moins qu'il manque de « beautés fortes » dans ce roman célèbre, et si on le connaissait mieux on saurait qu'il n'y a presque pas une espèce des passions de l'amour qui n'y ait été peinte, et surtout analysée, avec autant de vigueur que de dextérité.
tif, pénétrant et profond, jamais homme peut-être n'a reçu ni rendu davantage, épurant au foyer de son imagination tout ce qu'il empruntait, y transformant comme en or tout ce qu'il s'appropriait, et, du triJjut de tout le monde, composant les œuvres à la fois les plus savantes et les plus claires, les plus inimitables et les plus inventées qu'il y ait, je pense, dans aucun art... Même les défauts n'en n'ont rien qui déplaise, ou plutôt on les aime; et ne pourrait-on pas dire qu'en s'ajoulant à la perfection de son Andromaque ou de son Iphi'jtiuc, pour les rendre ainsi plus humaines, ils les animent; — et leur donnent un degré de plus de ressemblance avec la vie?...
Voilà l'homme et voici le moment.
Au printemps de la même année 1667, le grand Corneille, qu'on appelait déjà le vieux Corneille, venait de faire jouef cet Attila dont il ne demeure guère aujourd'hui qu'un titre; — et le souvenir d'une assez plate épigramme de Boileau. La pièce commençait par ces vers :
Ils ne sont pas venus, nos deux rois? qu'on leur die Ou'ils se font trop attrndir, et qu'Attila s'ennuie...
Je ne sais pourquoi l'emphase alTectée de ce début me rappelle toujours la simplicité non moins voulue de celui de Huy BlasI
Ruy Blas, fermez la porte, ouvrez cette fencHre...
Un peu plus loin, beaucoup plus loin, au troisième acte, Attila changeait de note; il devenait galant; et Ion entendait ce Hun, ce Kalmouck, cet homme jaune, pousser de ces soupirs d'amour :
0 beauté, qui te fais ailorer en tous lieux, Cruel poison de l'âme et doux cliarme des yeux.
Que devient, quand tu veux, l'autorité suprême, Si tu prends, malgré moi, l'empire de moi-même, Et si cette fierté, qui fait partout la loi. Ne peut me garantir de la prendre de toi...
Puis à ces madrigaux, succédaient des rugissements de fureur :