Voyez VEcole des maris
de succéder un costume plus galant, les « blonds cheveux », les « grands collets », les c petits pourpoints », les « canons de dentelle ». là « petite oie » du marquis de Mascarille... et des t vertus moins diablesses ». Une génération nouvelle, la génération des Henriette, celle des La Vallière et des Montespan. avait comme chassé de la cour les héroïnes de la Fronde : Montbazon. Chevreuse ou Longueville. On n'admirait plus que de loin, à distance presque respectueuse, les Camille et les Emilie, les Pauline même ou les Chimène, et on les trouvait toujours grandes, mais elles semblaient trop viriles aux Vardes et aux Guiches. Enfin, au signal donné par Louis XIV, les conditions commençaient à se mêler davantage; l'homme de lettres s'émancipait de la protection des financiers ou des grands seigneurs pour passer sous celle du prince; et pour être « du monde », quand on était Boileau, quand on était Racine, il allait suffire bientôt de le vouloir. Entre ces deux tendances. Racine, Messieurs, tel que je viens d'essayer de vous le peindre, pouvait-il un instant hésiter? et l'intérêt même de sa réputation, ses amis, ses goûts, sa jeunesse, son génie, tout enf:n ne devait il pas le pousser du côté de la nouveauté?
Mais allait-il pour cela, novateur imprudent et fougueux, à la cartésienne, faire table rase en quelque manière de tout ce qui l'avait précédé? n'en rien retenir? en tout proscrire et en tout condamner? Oh! que non pas. Messieurs! Il était trop habile! Il avait trop de tact! Il était trop poète aussi! Mais, avec une promptitude et une sûreté de goût qui sont déji» de linspiration, tout ce qui pouvait servir ù l'enrichissement, ou au perfectionnement de son art, il allait dune main le saisir, s'en (MupanM*, pour se TassimiKT. et, de l'autre main, si je puis ainsi dire, tlistinguor,
iiO LES ÉPOQUES DU THÉÂTRE FRANÇAIS.
écarter, éliminer, — mais non pas malheureusement anéantir, — tout ce qu'il croirait capable d'en altérer la noblesse et la pureté.
C'est ainsi que l'heureux emploi que Corneille avait fait de Thistoire dans le drame, vous ne voudriez pas que Racine l'eût méconnu! C'est pour cela qu'il est trop poète ou trop artiste, et qu'il a trop subi, qu'il connaît trop le charme ou le prestige du passé ! Qui a su mieux que lui le mystérieux pouvoir du seul éloignement de la dis lance et du temps, et comment les années qui coulent et les siècles qui passent, sans altérer les caractères des choses, en adoucissent les aspérités, en fondent les couleurs, en harmonisent les contours? Il sait aussi la magie des mots, de ces beaux mots, chers aux poètes, qui évoquent après eux tout un long cortège d'images imprécises et flottantes. Et il sait encore que le temps, lui tout seul, a comme emporté dans sa fuite insensible la mémoire des vices de Cléopûtre ou des crimes d'Octave, pour ne conserver et ne faire passer jusqu'à nous, sous le nom de la première, que le symbole de la volupté même, ou avec le nom du second l'impérissable souvenir de l'univers conquis, pacifié, unifié, civilisé par les armes romaines. Que dirai-je de plus? Messieurs, en deux mots comme en cent, que personne n'a su comme lui qu'en poésie comme en peinture, l'histoire ou le passé, d'un seul mot, c'est le style^
Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée, Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Colle foule de rois, ces consuls, ce sénat. Cette pourpre, et cet or...
et tout ce que l'imagination, sans trahir la vérité, mais au contraire pour la fixer et pour l'éterniser, ajoute d'ellemême aux choses « qu'on n'a pas vues deux fois... »
ANDROMAQUE. il!
S'il n'a garde, Messieurs, de rejeter l'emploi de Thistoire, il n'est pas homme à dédaigner non plus les conseils des théoriciens : de Corneille môme en ses Examens; de son ami Boileau; voire dim La Mesnardière ou d'un abbé d'Aubignac •. Car, d'abord, il est jeune, et il a sa fortune à faire. Il ne croit pas d'ailleurs être le premier qui se soit avisé de raisonner ou de réfléchir sur son art. Et puis, s'ils ne les comprennent pas toujours très bien, ce sont pourtant les Grecs, c'est Aristote, c'est aussi Sophocle et Euripide, que d'Aubignac ou La Mesnardière se piquent de suivre; et Racine estime qu'en suivant les Grecs on ne saurait jamais se tromper tout à fait. Aussi, point de révolte en lui contre les règles, ni d'indignation contre le joug des trois unilés, j)ar exemple. On demande que l'action soit une, peu chargée de matière, rapide et limpide en son cours : elle le sera donc! et qu'elle se renferme dans les vingt -quatre heures : on l'y renfermera! et qu'elle se réduise ou qu'elle se limite à un décor unique : elle s'y limitera! C'est qu'oprès tout, Messieurs, (juand on les considère de sang-froid, ces fameuses règles, et du dehors, en critique impartial, — je veux dire comme quelqu'un qui n'auia jamais lui-même ii les observer ni à les violer, — où tendent-elles, à quelle fin, et croirez-vous que Chapelain ou Richelieu, La Mesnardière ou d'Aubignac, ainsi (ju'on a dit encore, ne les aient inventées que pour...
I. La Pof'tique, de Jules de La Mesnardière. Paris, 1640, clie; Antoine de Sominaville.
C'est à ce livre peu connu, et au surplus tout à fait digne di ne l't'tre pas davantage, que Corneille a songé presque aussi souvent (ju'à celui do d'Aubignac, en écrivant, vers 1600, les Examens de ses pièces. Quant à la Pratitfue du théâtre, dont la première édition est de ir».i7, quoiqu'il soit passé en usage de la ridiculiser, etqu'aussi bien elle le mérite à quelques égards, il faut pourlant dire (jue Racine n'a pas laissé d'en faire industrieusementson profit.
ennuyer Corneille *? Non, sans doute, mais en resserrant le drame, en l'obligeant à concentrer et à presser son allure, en limitant l'intervention des causes extérieures, et en rendant l'action plus « psychologique », elles réduisent le drame à la vraisemblance et, par conséquent, elles l'adressent à son véritable objet. C'est ce que Racine a très bien vu : qu'il ne s'agissait, pour s'accommoder de l'unité du jour ou de l'unité de lieu, que de trouver des sujets qui n'en fussent point eux-mêmes gênés, et qui pour cela. Messieurs, de moins en moins romanesques, fussent conséquemment, — pour les raisons que vous avez vues, — de plus en plus tragiques ^.
A plus forte raison, s'il reçoit la loi des théoriciens du drame, l'acceptera-t-il encore plus volontiers des usages de son temps, et ne craindra-t-il pas de mettre dans la bouche de ses héroïnes quelques traits du langage des
1. J'ai plusieurs fois touché cette question des Unités, — par exemple, en traitant ailleurs de VÉvolution des genres, — et si je n'y ai pas insisté davantage ici, c'est que la discussion exigerait tout un appareil de distinctions, de citations, et de restrictions, pour n'aboutir finalement qu'à un trop mince résultat. Je me bornerai donc à rappeler trois points :
1° La question des trois unités s'est posée d'elle-même en Italie, en Espagne, et en Angleterre, avant de se poser en France, et, c'est ainsi, pour le dire en passant, que le vers proverbial de Boileau :
Enfant au premier acte, et barbon au dernier,
n'est qu'une réminiscence de Cervantes, en son Don Quichotte.
•2o Corneille, en vrai Normand, dans ses Discours et dans ses Examem, a donné le change sur l'état de la question, en feignant de ne pas entendre qu'il y allait bien moins de savoir si l'action se renfermerait en vingt-quatre heures et en un lieu, que d'examiner jusqu'où s'étendait la loi de la vraisemblance au théâtre.
3» Boileau, dans son Art poétique, n'a fait, comme Aristote autrefois dans sa Poétique, qu'analyser et définir, sous le nom des trois unités, la cause ou l'une des causes du plaisir plus grand qu'il avait trouvé aux tragédies de Racine par rapport à celles de Corneille.