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DOUZIEME CONFERENCE

L'EVOLUTION DU DRAME BOURGEOIS

I- — Quelles circonstances ont Civorisé la naissance du drame bourgeois. — La diminution du sentiment de l'art. — L'accroissement de la sensibilité. — La décadence de l'aristocratie. — De la fusion du tragique et du comique dans le drame bourgeois. — II. Les comédies de Nivelle de la Chaussée-

— Mélanide. — 111. Les drames de Diderot. — Une pa,i:«; de Garât. — L'eslliétique dramatique de Diderot. — Subordination des caractères et peinture des conditions. — Le Père de famille. — IV. Sedainc et le Philosophe satis le savoir. — V. Les drames de Beaumarchais. — Comment ils s'inspirent de l'ancien romanesque. — Déviation du drame bourgeois. — VI. Mercier. — Son Essai sur l'art dramatique. — Ses drames. — La Brouette du vinaigrier. — VII. Quelles causes ont empêché le développement du drame bourgeois. — L'abus de la morale.

— Et, à ce propos, la morale de Diderot ou de Beaumarchais est-elle de la « morale «? — L'alMis de la sensibilité. — Dclinition par Diderot des dangers de la sensibilité. - L'absence d'art et le dédain du métier. — Que le drame bourgeois du xviii" siècle n'en est pas moins l'origine de 'a comédie de notre temps.

Mesdames et Messieurs, Je crains irètre un peu plus long aujourd'hui que de coutume, et je vous prie d'abord de vouloir \nvi\ me le pardonner, si la faute, comme vous Tallez voir.

n'en est pas tant à moi qu'à mon sujet, le plus vaste, et, en un certain sens, le plus ingrat, comme étant le plus difficile à ramener à l'unité, de tous ceux que nous ayons eu jusqu'ici l'occasion d'effleurer. li ne s'agirait, en effet, de rien de moins, si je le pouvais, que de vous retracer, dans l'histoire générale de notre théâtre, l'évolution particulière et entière d'un genre ou d'un sous-genre : c'est le drame, le drame bourgeois — qu'il ne faut pas confondre avec le drame romantique,

— le genre de drame dont le Philosophe sans le savoi7', que l'on va jouer devant vous tout à l'heure, est à peu près, je crois, le seul monument qui subsiste.

Tout le reste en effet a péri, vous le savez : les comédies larmoyantes de La Chaussée, les drames de Diderot, les tragi-comédies en prose de Beaumarchais, — son Eugénie, ses Deux amis, — les mélodrames de Mercier,

— Jenneval, le Déserteur, Vlndigent, la Brouette du vinaigrier. Sedaine seul survit, et encore d'une vie bien fragile, bien précaire, bien intermittente! Et cependant, Messieurs, c'est de là, si je ne me trompe, que procède notre comédie moderne, notre comédie contemporaine, celle des Augier et des Dumas, des Barrière et des Sardou; c'est là, parmi ces ruines, pour ainsi parler, qu'elle a ses premières origines; c'est jusque-là, si nous voulons bien la comprendre, qu'il nous faut enfin remonter. Je vais donc essayer de le faire, et pour le faire, si je suis obligé, je n'ose pas dire de ranimer, mais de remuer bien des cendres éteintes, vous pardonnerez, je l'espère, à l'intérêt actuel de la question, ce que la tentative pourra d'ailleurs* avoir de laborieux et d'ingrat.

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Deux ou trois circonstances, caractéristiques des cinquante années qui se sont écoulées de 1732 à 1775, — de Zaïre au Barbier de St^ui/Ze, — ont favorisé l'éclosion et le succès du drame.

Je vous en signalais l'antre jour la première, en vous parlant du nouveau pathétique dont la Zaïre de Voltaire n'est pas l'essai le moins heureux ni l'exemple le moins éloquent. Mais vous ètes-vous aperçu peut-être, en y songeant, que ce pathétique, lui tout seul, était solidaire et significatif à la fois d'un singulier affaiblissomcnt de la notion ou du sens de l'art ? Et il n'y a rien, vous le savez sans doute, qui distingue plus profondément lune de l'autre, jusqu'à les opposer, — encore qu'elles aient l'air de se continuer, — la littérature du xvii<' et celle du xviii® siècle. On perd le sentiment de la ligne; — et les séductions faciles du « coloris » se substituent au charme et à la probité sévère du dessin : c'est Watteau qui succède à Poussin, le peintre de VEnibarquement pour Cythùre au peintre des Sept sacrements; Lancret à Lesueur, Fragonard à Lebrun; c'est Zaïre qui remplace Andromdquc; ce sera bient(M l'éloquence fardée de Rousseau qui remplacera la forte et niAIe éloquence de Bossuet. On perd le sentiment de la conqjosition; on ne sait plus ordonner, relier, fondre ensemble les parties d'un même tout; on ne sait plus conduire plu sieurs idées à la fois ; — et tous les prand^ ouvrages du temps, VEsprit Uesi /o/s de Montesquieu, TE^sdi sur 1rs mœurs de Voltaire, Vllisloire rmturcllr de Bulïon, olïrent je no sais quoi de fragmentaire, de confus, et comme d'inachevé. Mais on perd suilout le sentiment de cette

unité plus intérieure, si je puis ainsi dire, de cette unité organique, profonde et cachée, qui fait la vie de l'œuvre d'art, de Tartufe ou d'Athalie; qui leur donne une exis.tence propre, et comme indépendante de celle de leurs auteurs; qui leur permet, en quelque manière, décroître encore, de grandir, de se continuer, ou d'évoluer après que Molière et Racine sont morts; de leur survivre enfin, au sens propre, au sens plein du mot. C'est ce qui les distingue des tragédies de Voltaire, lesquelles, hélas! sont mortes avec lui, quand il n'a plus été là, lui, l'auteur, pour les soutenir de sa personne, et leur prêter, en leur communiquant sa propre flamme, une apparence de réalité.

En revanche, à mesure que le sens de l'art s'affaiblit, la part de l'émotion purement humaine augmente. Nous le disions aussi, et vous l'avez pu voir dans le roman de Prévost, dans la comédie de Marivaux, dans la tragédie de Voltaire. A leur suite et sur leurs traces, — après un peu de résistance, — le torrent de la sensibilité se déborde, grossissant et s'enflant à mesure que, la vie devenant elle-même plus facile à vivre, plus douce et plus voluptueuse, on y tient davantage, et qu'il paraît plus dur d'en être privé, comme aussi de tout ce qui peut en faire l'agrément ou le plaisir. Les moindres contrariétés en deviennent tragiques, et la source des larmes s'épanche intarissablement. Il n'est plus question maintenant d'admirer ou de rire, de plaisanter ni de trembler : on veut pleurer; et on pleure, en effet. On pleure sur Holopherne et on pleure sur Zaïre; on pleure aux romans de Prévost : Manon Lescaut, Clcveland, le Doyen de Killerine ; on pleure aux comédies de La Chaussée : Mélanide, la Gouvernante, te Préjugé à la mode ; on pleure sur soi-même, tantôt d'attendrissement et tantôt de remords; on pleure de joie comme de tristesse; et on se

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sait bon gré de pleurer, comme d'une marque de vertu, comme d'une preuve que l'on est une « hcllc àino ». Comment voudriez-vous, Mesdames, au moyen de (jnelles digues, que le théâtre se IVit défendu contre ce ruissellement de larmes; et comment, quand toi.t le siècle en était inondé, comment voudriez-vous, et par quel miracle, que la scène s'en fût préservée?

N'oublions pas un dernier trait : nous sommes au xviii'^ siècle, et, — depuis le krach de la bnnque de Law, pour ne pas remonter plus haut, — l'aristocratie, vous le savez, perd de jour en jour un peu plus de terrain. Tout ce qu'une classe peut faire pour se discréditer, elle s'y empresse. Vous le savez de reste, et si vous l'ignoriez vous n'auriez qu'à feuilleter les Mcmoires et les Correspondances du temps. Mais elle se ruine surtout; et la bourgeoisie, le tiers état s'enrichit à mesure, grandit en importance, prend une conscience nouvelle de ses droits. Les inégalités paraissent plus choquantes, les abus plus insupportables. Les cœurs sont < gros do haines », comme dira bientôt le poète, et « alïamés de justice » — ou d'égalité, pour mieux dire.... Serait-il possiljle que, disposant d'un moyen de propagande et d'action tel que le théâtre, on ne s'en servît pas? qu'on ne prît pas au sérieux, presque au tragique, les inégalités dont s'amusait encore l'auteur du Hounjt'ois gvntUhommc et de Georges Dumlinl Mais serait-il possible surtout, (pie cette bourgeoisie «léjà triomphante se fût accommodée de voir éternellement représenter sur la scène des empercni's et des rois, et que le premier usage (lu'elle ait fait de ses économies ne fût pas, si je puis ainsi dire, d'avoir commandé son portrait '?...

1. Vovf/, pour le dévoloppomenl de colle idée, Taiiio : /'/if/oso* p/iie de l'art -y el liugène Fromentin : les Mailres d'autrvfuis.

C'est ce qu'elle fait, Messieurs ; et du concours de ces circonstances, — qui ne se contrarient pas, vous le voyez assez, qui se fortifient plutôt, — résulte dans rhistoire du théâtre la fusion de la tragédie avec la comédie, sous les noms de comédie larmoyante et de tragédie bourgeoise.

Je dis la fusion, je ne dis pas le mélange; et la distinction a son importance. Il ne s'agit pas effectivement, comme les romantiques l'essayeront plus tard, de faire « alterner » le comique avec le tragique dans la diversité d'une même action de théâtre. Je vous le répète : on ne veut plus rire. Possible que, dans la vie, le rire succède aux larmes, ou les larmes au rire, et Voltaire lui-même y consent K Mais, s'il y a des scènes presque tragiques dans Don Juan, ou des scènes de « haute comédie » dans Andromaque ou dans Mithridate, ce n'est point ce qu'il est question d'en imiter présentement. Non ! mais on veut égaler la dignité des aventures de la vie bourgeoise à la dignité de celles des héros tragiques, les malheurs du Père de Famille, et ceux de M. Vanderk, aux catastrophes de la race des Atrides ou des Labdacides. Plus de Romains ni de Grecs.... des « citoyens »! Plus de ces crimes qui font « frémir la nature », ceux d'une Rodo-

1. Voltaire acceptait l'idée du mélange ou de l'alternance des genres; il a toujours repoussé celle de leur fusion : « Si la comédie doit être la représentation des mœurs, cette pièce, — > l'Enfant prodigue, — semble être assez de ce caractère. On y voit un mélange de sérieux et de plaisanterie, de comique et de touchant. C'est ainsi que la vie des hommes est bigarrée : souvent même une seule aventure produit tous ces contrastes. Rien n'est si commun qu'une maison dans laquelle un père grondet une fille occupée de sa passion pleure, le fils se moque des deux, et quelques parents prennent part différemment à la scène. On raille très souvent dans une chambre de ce qui attendrit dans la chambre voisine; et la même personne a quelquefois ri et pleuré de la même chose dans le même quart d'heure. » — L'Enfant prodigue, préface de 1738.

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gune ou d'un Néron, mais des infortunes privées, un mariage malheureux, une banqueroute, une séduction. Et Voltaire a beau se débattre; il a beau traiter cette tragédie nouvelle de « monstre bâtard » né, dit-il, d' < une égale impuissance de faire rire et de faire pleurer; il a beau condamner jusqu'à ce drame historique et national dans lequel il s'était essayé, nous répéter « qu'il ne faut pas croire qu'un meurtre commis dans la rue Tiquetonne ou dans la rue Barbette, qu'un prévôt des marchands nommé Marcel, que les sieurs Aubert et Fauconnau puissent jamais remplacer les héros de l'antiquité »; on ne l'écoute point; il crie dans le désert; le courant est plus fort; et aux environs de 1740, voici, Messieurs, que ce genre hybride s'installe victorieusement sur la scène, avec les comédies de Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée : le Pn'jugé à la mode, Mélanide, la Gouvernante... Je ne nomme que ses pièces les plus caractéristiques *.

C'est peut-être Mdanide, représentée pour la première fois le 12 mai 1741, qui en est la plus curieuse; et, si vous vous rappelez que le Jeu de r Amour rt du llasurd est de 1730, on a rarement vu la température morale varier plus soudainement. Nous ne trouvons plus en effet, ici, de ces valets et de ces soubrettes, héritage de l'ancienne comédie, tels qu'il y en avait encore dans les comédies de Marivaux ; plus d'Arlequin ni <le Scaiiin, de Frontin ni de Trivelin. Ils y gèleraient le plaisir de

i. Consulter, sur La Chaussée, rexccllentlivre do M. ft. Lanson : Nivelle de La Chaussée et la comédie larmoyante. Paris, ISS7.

pleurer. N'y cherchez pas davantage le plus petit mot pour rire, il n'y est pas! non plus qu'aucune intention de satire, comme il y en aura toujours dans les comédies de Voltaire, par exemple dans son Écossaise. L'émotion du spectateur en pourrait être contrariée. Mais une aventure de la vie commune, l'histoire d'une femme abandonnée, qui retrouve le père de son fils, l'histoire d'un fils qui se fait reconnaître par son père; c'est Mélanide; et, vous le voyez, c'est le sujet du Fils naturel de M. Alexandre Dumas; et aussi bien, comme on l'a remarqué, il n'est presque pas une des pièces de La Chaussée qui ne rappelle ou qui ne précède par quelque endroit quelqu'une des œuvres les plus fameuses du théâtre contemporain : le Marquis de Villemer, les Fourchambault, Nos intimes....

« N'avons-nous pas revu, — dit à ce propos l'auteur d'un excellent livre sur La Chaussée, — n'avons-nous pas revu le libertin corrigé, qui va faire un excellent mari? [Le Marquis de Villemer; la Contagion], le grand seigneur qui épouse une des femmes de sa mère? [Le Marquis de Villemer; les Danicheff], les époux d'humeur incompatible, qui s'aiment dès qu'ils sont séparés? [V Ami des femmes; Divorçons]^ le mari à bonnes fortunes, qui s'avise un beau jour d'aimer tout bourgeoisement sa femme? [Le Gendre de monsieur Poirier; Andréa], les amis dont on est victime, et qui font le malheur de la maison où ils entrent? [Nos intimes], l'homme de cœur égaré ou trompé un moment, qui se condamne à la misère pour restituer leurs biens à ses victimes involontaires? [Un Roman parisien; Ceinture dorée], le fils naturel en face de son père, lui réclamant son nom, fût-ce répée à la main, ou même lui disputant l'amour d'une femme? [Le Hls naturel; les Maucroix], >

Ajoutez que, par-dessous ces rapports extérieurs, —

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qui pourraient provenir de ce que le nombre des situations dramatiques n'est pas infini, — ce qui est, Messieurs, plus remarquable encore, [)lus caractérisli(iue, c'est la place que tiennent dans la comédie de La Chaussée toutes les questions qui tournent autour de celle du mariage. Le mariage ne l'ait pas le dénouemeiit de ses pièces, comme chez Marivaux, et l'action ne s'y termine pas; au contraire, elle y commence, et le mariage en est ainsi la matière même, à moins que ce ne soit, comme dans Mdanide, les relations des pères et des enfants, la dette que l'on contracte envers l'enfant que l'on a mis au monde, ou le devoir dont il demeure tenu, lui, vis-à-vis de l'auteur anonyme de ses jours. Et c'est pourquoi, si d'ailleurs La Chaussée n'a pas négligé Vétude aussi des conditions, ni le soin de moraliser, ni de faire l'apologie du commerce ou de la roture, en vers parfois assez éloquents, vous ne serez pas étonnés que sa réputation en son temps ait balancé ou surpassé celle de Marivaux, ni qu'il ait précédé l'auteur &(.Edipe et de Zaïre à l'Académie, mais vous serez pluti'it surpris qu'il soit aujourd'hui si profondément et depuis si longtemps oublié.

C'est qu'il a mèh- trop de romanesque, aussi lui, dans 1 intrigue de ses pièces, et qu'à vrai dire, pour en reconnaître le caractère de modernité, nous sommes obligés, en les réduisant à lour idée la plus générale, de les dépouiller de ce que ses conlenipornins y ont peut être le plus applaudi. Comparez, en eflot, Mclanidc et le Fils naturel. Mélanide n'est pas tant une femme abandomiéc qu'une victime des circonstances et de la mauvaise forlune. Elle a bien et diiment épousé le père de son fils, mais on a réussi à faire casser leur mariage; les siens l'ont elle-même exilée au fond d'une province; et, depuis vingt ans, c'est vainement que son époux d'un jour a

lâché de la rejoindre. En un certain sens, il est donc infidèle sans l'être, et Mélanide abandonnée comme sans avoir été trahie. Le romanesque des combinaisons masque ainsi l'intérêt de la situation principale; et, en effet, celle-ci ne s'accuse et ne se précise qu'au cinquième acte. Est-ce que peut-être La Chaussée n'a pas vu lui-même où était le vrai sujet de sa pièce? Ou si c'est qu'en essayant de rompre avec l'ancienne comédie, l'habitude est encore la plus forte, et il croit devoir en retenir les complications consacrées? Peu importe; mais la vérité, c'est qu'il perd ainsi, il a ainsi perdu le bénéfice de ses inventions les plus heureuses, et cette seule raison nous empêchera toujours de souhaiter de revoir Mélanide ou la Gouvernante à la scène. La lecture en est bien suffisante!...

Que dis-je! elle est même fatigante, car Mélanide et la Gouvernante sont des pièces en vers; et le vers ne saurait absolument pas convenir à l'espèce de drame ou de comédie dont les pièces de La Chaussée sont les premiers essais. La Chaussée n'écrit pas mal, et toutefois il n'y a pas de vers plus prosaïques ou plus plats que les siens :

Je disparais toujours dès qu'il vient des visites, Et je n'ai jamais vu celui que vous me dites...

On dirait aussi bien :

Je vais à l'Odéon; si quelqu'un me demande,

Vous lui direz d'entrer, et, s'il peut, qu'il m'attende...

Les détails de la vie commune, — dès qu'il ne s'y mêle aucune intention de satire, qui les relève, comme chez Molière ou Boileau, — ne se laissent pas facilement exprimer en vers. Et cependant, de ces détails — détails d'ameublement ou de toilette, détails d'office ou de cuisine

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même, — la comédie réaliste en a besoin, pour serrer d'un peu près l'imitation de la vie. N'est-ce pas. Messieurs, comme si nous disions qu'il y a disproportion, ou, mieux encore, disconvenance, entre les sujets de la comédie de La Chaussée, d'une part, et, de l'autre, les moyens dont il use pour les traiter? Pour que la tragédie bourgeoise réussît à se développer, il fallait, après La Chaussée, qu'on la débarrassât d'abord de la contrainte du vers, et du trompeur attrait du romanesque.

Tel fut le dessein de Diderot, dans ses drames : le Fils naturel^ le Père de famille, et dans ses écrits théoriques, dont le principal est daté de 1758 : c'est l'Essai sur la poésie dramatique. Vous connaissez le personnage, l'un des plus amusants de notre histoire littéraire, et, si nous en avions ici la place ouïe temps, j'aimerais. Mesdames et Messieurs, à vous le présenter... Mais y réussirais-je aussi bien que Garât, le futur ministre de la Convention, dans une page célèbre? et vous le rondrais-je aussi vivant, aussi naturel, aussi sini^ulier? Garât, tout jeune encore, était h la campai^ne cIk'Z un de ses amis, lorsqu'il apprit que Diderot était dos luMes de la maison. Vous devinez son empressement de connaître le grand homme; et, en elTet, dès le lendemain, sans plus de cérémonie, le voilà «pii se présente luimême :

Diderot ne parait pas plus surpris de me voir que de revoii

le Jour. Il in'êpari,'n(' la pciin» do lui l);«ll)utit'r u.nirhninMil h» motif do ma visite. Il le devine apparemment au tnaml air d'admiration dont je devais êlrc tout saisi. Il m'épargne éga-

lement les longs détours d'une conversation qu'il fallait absolument amener aux vers et à la prose. A peine en est-il question, il se lève, ses yeux se fixent sur moi, et il est très clair qu'il ne me voit plus du tout. Il commence à parler, mais si bas et si vite, que, quoique je sois auprès de lui, quoique je le touche, j'ai peine à l'entendre et à le suivre... Peu à peu sa voix s'élève et devient sonore ; il était d'abord presque immobile, ses gestes deviennent fréquents et animés. Lui, qui ne m'a jamais vu auparavant, lorsque nous sommes debout, m'environne de ses bras; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui. Si le discours amène le mot de lois, il me fait un plan de législation; s'il amène le mot de théâtrey il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames et de tragédies i. A propos des tableaux que l'on doit mettre sur le théâtre, où l'on doit voir des scènes, et non entendre des dialogues, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l'antiquité, et il me récite, ou il me traduit, les Annales et les Histoires. Mais combien il est affreux que les barbares aient enseveli sous les ruines des chefs-d'œuvre de l'architecture un si grand nombre de chefs-d'œuvre de Tacite! Si encore les monuments qu'on a déterrés à Herculanum pouvaient en rendre quelque chose ! Cette espérance le transporte de joie ; et là-dessus il disserte comme un ingénieur itahen sur les moyens de faire des fouilles d'une manière prudente et heureuse. Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se transporte aux jours heureux des Lélius et des Scipion, où même les nations vaincues assistaient avec plaisir à des triomphes remportés sur elles. Il me joue une scène entière de Térence; il chante presque plusieurs chansons d'Horace. Il finit enfin par me chanter réellemen*. une chanson pleine de grâce et d'esprit, qu'il a faite lui-même en inpromplu dans un souper, et par me réciter une comédie très agréable, dont il a fait imprimer un exemplaire pour s'épargner la peine de la recopier. Beaucoup de monde entre alors dans son appartement. Le bruit des chaises qu'on avance it qu'on recule ie fait sortir de son enthousiasme et de son

1. 11 lui a peut-être proposé le sujet suivant : « Croit-on que l'action de deux vieillards aveugles, qui se chercheraient encore dans un âge avancé, et qui, les paupières humides de larmes de tendresse, se serreraient la main et se caresseraient pour ainsi dire au bord du tombeau, ne m'intéresserait pas davantage que le spectacle des plaisirs violents dont leurs sens tout nouveaux fe'enivraient dans l'adolescence? »

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monologue. Il me dislint^uc au milieu de la compagnie, et il vient à moi comme à quelqu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec plaisir. Il se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses très intéressantes sur les lois, sur les drames, et sur l'histoire : il a reconnu qu'il y avait beaucoup à gagner dans ma conversation. Il m'engage à cultiver une liaison dont il a senti tout le prix. En nous séparant, il me donne deux baisers sur le front, et arrache sa main de la mienne avec une douleur véritable.

Naurais-je pas eu grand tort, Mesdames et Messieurs, de me substituer à Garât? et de vous priver de ce portrait? Mais n'est-il pas surprenant qu'un tel homme, — c'est Diderot que je veux dire, — ait fait des drames si prétentieux, et je dirais si ennuyeux, s'ils n'étaient encore, et d'ailleurs bien involontairement, plus comi- (jucs! Ses essais théoriques valent mieux, et sans doute ils sont pleins didées plus que singulières, — j'oserai dire saugrenues, — mais pleins aussi de vues neuves, originales, souvent profondes. Quant aux réformes qu'il y propose, et indépendamment de l'importance étrange (pfil attache aux • tableaux > et à la < pantomime », — vous diriez, en effet, qu'il a toujours sous les yeux tjuelque toile de Greuze, une \' cordée de village ou une Maléilirtwn patrrncllCj — elles se réduisent à deux. Il demande que, dans tous les genres, ce soient les situations qui déci dent des caractères; et, dans tous les genres aussi, qu'à la peinture des caractères on substitue celle des condi

tiniis.

Nous savons, Messieurs, nous avons vu ce que cela veut dire. A la peinture des caractères substituer celle des conditions, c'est, au lieu île l'avare, ou de l'hypocrite, ou du misanthrope, au lieu de la précieuse ou de la prude, nous représenter sur la scène le magistrat, le linaucier, le négociant, le militaire, le « père de famille » ou le « fds naturel »; et, nous lavons vu aussi, d'eux-

mêmes, inspirés par les circonstances, c'est ce que La Chaussée déjà, c'est ce que Le Sage ou Dancourt avaient fait avant Diderot. Mais ils l'avaient fait d'instinct; et Diderot, lui, le fait ou propose de le faire systématiquement.

11 a vu le premier que, si la peinture du caractère ne laissait pas de pouvoir se mêler à celle des conditions, cependant c'étaient là deux objets différents et, en un certain sens, inverses. Nouvelle preuve, en passant, Messieurs, que le xviii^ siècle ne s'est pas du tout proposé de mélanger, mais seulement de confondre ou de fondre les genres, disons, si vous le voulez, de les transposer bien plutôt que de les détruire. Et quant au principe de la subordination des caractères aux situations, vous avez également vu que Diderot ne l'a pas inventé, puisque c'est le principe même de la tragédie cornélienne et, à plus forte raison, de la tragi-comédie des contemporains de Corneille. Eux aussi, comme Diderot le demande, ils avaient arrêté le plan de leur drame avant de savoir quels caractères ils y engageraient ^ Mais c'est Diderot encore le premier qui donne au principe tout son sens et toute sa portée; c'est lui qui en voit la liaison avec les questions qu'il propose à l'auteur dramatique d'agiter sur la scène; « celle du suicide, celle de l'honneur, celle du duel, celle de la fortune, celle de la dignité et cent autres » ; et. Messieurs, depuis cinquante ans, à l'envi les uns des autres, n'est-

i. « Le plan d'un drame peut être fait et bien fait, — a-t-il dit textuellement, —sans que le poète ne sache rien encore du caractère qu'il attachera à ses personnages. » Corneille eut, sans doute, approuvé la formule. On a vu que Molière et Racine avai<;nt fait, eux, justement le contraire. Ils attachaient d'abord un " caractère » à leurs personnages, et le reste ne venait qu'ensuite.

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ce pas après lui ce quont fait nos dramaturges modernes • ?

Malheureusement, et au contraire de Voltaire, ce qui manquait le plus à Diderot, c'était le don du th(^Atre, l'aptitude originelle : et. pour nous en a[)ercevoir, il nest que de prendre au hasard une scène de son FiU naturel ou de son Père de famille :

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