QUATORZIEME CONFERENCE
I Du Romantisme en général. — Définitions qu'on en a données. — La liberté dans l'art. — L'imitation des littératures étrangères. — La couleur locale, et à ce propos de quelques précurseurs du romantisme. — Guilbert de Pixérécourt. — L'influence du mélodrame. — >'épomucène Lemercier. — Pinlo. — L'histoire nationale et la superstition du Ciothique.
— II. Que les traits essentiels du romantisme sont la souveraineté de l'imagination et l'exaltation du Moi. — Peinture et Poésie. — Principes dramatiques : — de Dumas, — d'Hugo, — de Vigny. — Le romantisme au théâtre. — Ses analogies avec le classicisme. — Que la grande dilTérence y consiste dans l'intervention personnelle du poète. — La vérité historique dans le théâtre de Dumas et d'Hugo. — Que les romantiques n'ont rien compris à Shakespeare. — HL Que le romantisme a échoué au théâtre pour les mêmes raisons qui l'unt fait réussir dans riiistoirc, — dans le roman, — dans le drame.
— Décadence rapide du théâtre romanti(|ue. — La Lucrèce de Ponsard. — Du drame historique en général. — Le rôle de la comédie historique. — Des rapports d'Ah'xandre Dumas et de Scribe. — Quels services le romantisme a-t-il rendus au théâtre?
Mesdames et Messieurs,
Pour vous parltM* do Kvan^ j'avais songt^ d'abord, — connue je l'ai fait pour le MarUuje de Figaro, par exemple.
OU pour Zaïre, — à me tenir tout près de la pièce; à m'y renfermer; et à n'en sortir que de loin en loin, par quelques allusions au mouvement romantique, dont le « vieux Dumas » fut et demeure au théâtre le plus illustre représentant. Mais, en y pensant davantage, il m'a paru qu'à mesure que la série de ces conférence approchait de son terme, je devais essayer, en leur donnant un caractère plus général, de les acheminer vers leur conclusion; et c'est pourquoi, si vous le voulez bien, je vous parlerai moins de Kean, que du théâtre de Dumas, et du théâtre de Dumas, que du romantisme au théâtre. Aussi bien est-il temps, à la distance où nous en sommes aujourd'hui, d'en parler enfin, sinon sans parti pris, du moins sans complaisance comme sans esprit de dénigrement, et sans colère comme sans superstition . . . Qu'estce donc. Messieurs, que le Romantisme'^ Qu'a-t-il voulu faire, qu'a-t-il fait au théâtre? S'il n'y a peut-être, comme je le crains, réussi qu'à moitié, où sont ses vrais titres de gloire? et, en disparaissant de la scène, avec les Dumas et avec les Hugo, quels souvenirs, quelles traces, quels exemples durables nous y a-t-il laissés?
On l'a défini, vous le savez, de bien des manières, qui toutes, ou presque toutes, enferment une part de vraisemblance ou de vérité même, mais dont il n'y en a pas une qui soit entièrement satisfaisante, s'il n'y en a pas une qui résiste à la confrontation des faits et à l'examen de Ihistoire.
C'est ainsi que, pour beaucoup d'historiens de la littérature, — et aussi pour quelques romantiques, — le romantisme ne serait rien de plus que la proclamation de la liberté dans l'art... Et, je le veux bien... mais je ne puis m'empècher de trouver la définition bien obscure, ou même un peu contradictoire, s'il n'existe aucune liberté, de quelque nature qu'elle soit, qui ne se limite
en s'affîrmani, qui ne se restreigne en passant de la spéculalion à la pratique, et qui ne rencontre enfin ses « rèijdes » ou sa loi dans la nature des choses. l'ar exemple, nous sommes « libres », si nous le voulons, de violer les « règles » de l'hygiène, de manger sans faim et de boire sans soif, de nous indigérer, si j'ose riscpier ce barbarisme, de nous alcooliser, de nous éthériser, de nous morphiniser,... mais vous en savez les conséquences; et, qu'à défaut des lois de la morale, re sont celles de la physiologie qui se vengent, en nous rappelant à une notion moins orgueilleuse de notre « liberté » *. Semblablement, les artistes sont « libres » de brouiller ou de confondre les arts entre eux, de faire de la musique pittoresque ou de la peinture musicale, de la sculpture littéraire ou de la littérature en bronze. Mais, si personne ne les en em])èclie, il y a quelque chost; «pii le leur défend : c'est la nature des moyens de leur art, des sons et des couleurs, des formes et des mots.
Les formeSf les couleurs et les sons se répondent,
a dit Baudelaire dans un vers célèbre.... niais dans une certaine mesure, jusqu'à un certain point seulement; et, de vouloir comparer les vibrations du jaune d'or aux modulations du cornet à piston, (»u les sons profonds du violoncelle à la « gamme » des itleus, c'est se nuMpicr du monde, — ou de soi môme, ce qui est prescjue plus grave, parce que l'on Unit toujours par en être la dupe et la victime. Et pareillement enlin, Messieurs, s'il y
1. Je suis revenu depuis lors sur crttr «pu-slion do la (Iclinition du romaulisiue, et eu p.irlieuli(M- sur l'espace de eonlradirlion qui est iuipliquée daus le prétendu prineipe de la liherlc dans l'art. La « liberté - n'est pas m\ prineipe, mais uiu' simple possibilité de faire ou de ne pas faire: et en art, - non plus en politi(|ue, — on n'en lire absolument rien. La liberté • condilionne • icnil, et elle n'engendre rien.
a des lois qui différencient l'épopée du théâtre, et le théâtre du roman; si les « règles » ne sont, en principe et au fond, que l'expression des lois ou plutôt de la nature des genres, il n'y a liberté, romantisme, ni classicisme qui tienne; mais il faut que l'on se soumette; et les romantiques se sont soumis; et ils n'ont pas eu plus tôt renversé les anciennes règles qu'ils en ont dû promulguer de nouvelles; et c'est eux-mêmes, dans un instant, qui vont nous en faire l'aveu.
Une autre définition a fait quelquefois consister le romantisme dans l'imitation des littératures étrangères; et il est certain qu'au début du siècle où nous sommes, Mme de Staël, avec son livre fameux de l'Allemagne, a élargi les horizons de la critique d'abord, et ensuite ceuxdu roman, de la poésie, du théâtre.... J'en dis autant de Chateaubriand. Mais étaient-ils bien les premiers? Est-ce que notre xvi^ siècle, le siècle de Ronsard, n'avait pas été tout grec et tout latin, mais aussi tout italien? Est-ce que le xvii^ siècle lui-même à ses débuts n'est pas tout espagnol, si VAstrée, si les romans à la Scudéri, si la comédie de Scarron, si le Cid, et le Menteur, et Don Juan nous sont venus d'au delà des monts? Et au xviii'' siècle encore, n'est-ce pas Voltaire qui nous a fait connaître Bacon, Locke et Newton? Addison, Pope et Swift? Prévost qui a traduit Richardson? Diderot qui a commencé par traduire Shaftesbury, pour finir par imiter Sterne? N'est-ce pas en 1776, plus de cinquante ans avant la préface de Cromwell, que Letourneur a traduit Shakespeare? et n'est-ce pas, enfin, dans les années précédentes et suivantes, que Ducis a tenté d'en adapter à la scène française VOtello, le Macbeth, le Roméo, le Roi Lear i?... Je veux que l'adaptation soit timide,
i. Voici les dates exactes des imitations de Ducis: Ilamlet, 1769; — Roméo fit Juliette, 1772; — Le ro9 Lear, 1783 ; — Macbeth, 1784.
Li: THÉÂTRE ROMANTIQUE. 343
Messieurs, qu'elle soit presque ridicule à force de timidité; je veux qu'elle soit inintelligente; mais la brèche n'en était pas moins faite, la voie dès lors ouverte, et le public averti. Le romantisme ici a donc suivi le mouvement; il n'en a pas donné le signal; et je conviens d'ailleurs qu'il a beaucoup parlé de l'imitation des littératures étrangères, mais, — en dépit de Buy Blas et de Kcan, de Chatterton et d'Angelo. — nous allons voir qu'il l'a peu pratiquée *.
Je vous ai déjà montré, Mesdames et Messieurs, qu'il n'avait pas non plus inventé la couleur locale.... Et, en effet, si quelqu'un, cent ans avant les romantiques, a cherché le premier, dans une peinture plus fidèle des époques et des races, les moyens de renouveler l'art classique épuisé, c'est Voltaire, vous l'avez vu, c"«'>t
— Olello^ 1792. Je relève dans V Avertissement û'Otello ces lignes curieuses : « Quant à la couleur d'Otello, j'ai cru pouvoir me dispenser de lui donner un visage noir, en m'écarlant sur ce point de l'usage du théâtre de Londres. J'ai penst- que le teint jaune et enivré, pouvant ailleurs aussi convt;nir ii un Africain, aurait l'avantage de ne point révolter Vœi\ du public, et surtout celui des femmes, et que cette couleur leur permettraitde jouir de ce qu'il y a de plus délicieux au théâtre, c'est-à-dire de tout le charme (jue la vanité et le jeu des passions répandent sur le visage mobile et animé d'un jeune acteur bouillant, sensible, el enivré de jalousie et d'amour. »
1. Si l'on voulait préciser le vrai caractère et la portée de l'imitiition des littératures étrangères par le romantisme, c'est d'abord à Mme de Staél, nous l'avons dit, mais c'est encore à son école (ju'il nous faudrait nous reporter el faire leur part dans le mouvement des idées à Fauriel, à Benjamin Constant, à Sismondi, pour son Histoire des littrratnres du mtdi (te l'Europe, à Schlegel, pour son Cours de littérature dramatu/ue el enfin à la criliciue du (Uobe. On verrait alors que cette influence a sans doute été considérable, mais indirecte, et qu'elle a profondément agi sur la crili(|ue, mais bien nu)ins sur les Dumas ou les Hugo, qui ne se sont servi «le ShaUespcare lui mcnie que comme d'une machine de guerre contre les - pseudo-classiques» de leur temps.
l'auteur de Zdirc et à'Alzirc, de Mahomet, et de Tancrède, de VOrphelin de la Chine et des Guébres. « C'est lui, disait Ducis dans son Discours de réception, c'est lui qui, mettant sur la scène beaucoup de nations qui n'y avaient point paru jusqu'alors, a conquis, pour ainsi dire, à la tragédie, presque tous les peuples de l'univers, et toutes les richesses de l'histoire.... » Mais on peut ajouter quelque chose de plus : les romantiques eux-mêmes n'ont pas osé s'avancer aussi loin que certains successeurs de Voltaire; et, pour vous le prouver, permettez-moi de vous en mettre sous les yeux un amusant exemple.
Connaissez-vous peut-être ce Guilbert de Pixérécourt, que les feuilletonnistes de son temps appelaient « le roi du mélodrame », et dont les productions extraordinaires ont défrayé pendant trente ans les théâtres du boulevard : la Porte-Saint-Martin et l'Ambigu-Comique? C'est dommage qu'il n'ait réuni dans les quatre volumes de son Théâtre choisi qu'un petit nombre des cent vingt pièces dont il s'avoue l'auteur, et qui n'ont pas eu, de 1797 à 1835, d'après son propre calcul, moins de trente mille représentations, tant en province qu'à Paris! Mais son Christophe Colomb peut ici nous suffire, et, pour commencer par le commencement, voici le décor du premier acte, avec « l'ouverture » de la pièce :
Le théâlre est partagé en deux parties horizontales. La partie supérieure représente Varriere du vaisseau monté par Colomb, depuis le mât d'artimon jusqu'à la proue. La partie inférieure représente la chambre dite du conseil... Ony voit quelques meubles amarrés, une table, des barils, des coffres, des tabourets.... Le fond de la chambre est garni de petites croisées, par lesquelles on aperçoit la mer.
Pendant Vouverture, qui peint d'abord une tempête violente, — la musique était de Darondeau — on entend derrière le rideau des commandements faits d'une voix forte par le maître d'équi" page, et toujours précédés d'un coup de sifflet.
Carguc la grande voile ! Carguc la misaine ! Carguc rartimon ! Nous touchons... Tout le nion«le sur l'avant... [On entend le bruit que font les qens de l'équipage en courant de Varrière en avant.] Du monde à la pompe... Charpentier à la caleî... Bouche la voie d'eau... [.1 ce violent tumulte succède par degrés le beau temps, dont Vorchcstre exprime le retour.] Hors le grand foc! Hisse les huniers! Borde l'artimon! Drosse la barre!...
H me semble, Messieurs, que voilà du pittoresque et de la mise en scène, sinon de la couleur locale. Mais attendez... Car ce n'est rien encore. On lit en elTel, dans une courte Observation que le scrupuleux Pixérécourt a mise en tcte de sa pièce : * Je me suis attaché particulièrement à conserver les mots techniques et peindre ce qu'on peut appeler les mœurs dun vaiss€au. J'ai mis le même soin, dans le troisième acte, à l'imitation des usages, costumes et signes caractéristiques des sauvages. Tout y est strictement conforme à la vérité. Le public pensera sans doute comme moi qu'il eût été complètement ridicule de prêter notre langage à des hommes qui voient pour la première fois des Europi'ens. J'ai donc donné aux habitants de l'ile Guanahani l'idiome des Antilles, que j'ai puisé dans le Dictionnaire caraïbe composé par le R. P. Haymond Breton, et imprimé à Auxcrre. » FA, conformément à cette belle déclaration, — dont on pourrait, en vérité, rapprocher quelques lij5'nes d'IIuî/o sur son Ruy Bios*, — voici, Mesdames, les scènes 3 et » du troisième acte de Christophe Colomb :
1. • Du reste, et cela va sans dire, il n'y a pa« dans Ruy Blas un détail de vie privée cl {)iil)litjiie, d'inlrrii'ur, d'ani»"ul)lonuMil, de son, d'étiquclle, de biographie, de chilTre ou de lopographio qui ne soit scrupuleusement exact. • On consultera sur celle « exactitude - le curieux cliapitre que M. .Morol-Falio. dans le premier volun\e de ses Etudes sur rEspagrie. Paris, lîib», bouillon, a consacré à Vllistoire dans Ruy lilas.