CONFERENCE FAITE AU CEKCLE VILLE-MARIE DE MONTREAL LE 5 AVRIL
M. le Président (1), Messieurs,
Peu de mois avant sa mort, M. de Montalembert écrivait à des étudiants suisses, qui lui avaient adressé un témoignage d'intérêt : " Même quand ils ne me demandent rien, je me sens toujours porté à crier aux jeunes gens : " Courage et confiance ! Travaillez énergiquement pour la bonne cause, pour la vérité, la justice et la liberté, et soyez sûrs que vous ne vous en repentirez jamais. Il faut espérer et persévérer. Mais, quand même on serait sans espoir, il faudrait encore lutter sans peur, ne fût-ce que pour l'honneur de notre drapeau, ne fût-ce que pour revendiquer une place parmi les cœurs généreux, parmi les âmes vraiment libérales, parmi les solides chrétiens de notre siècle (2)."
On n'est nullement surpris de recueillir ces chaudes paroles sur les lèvres presque mourantes de l'illustre fondateur du parti catholique en France. Il n'en a jamais dit ni écrit que de semblables, au cours de sa glorieuse carrière, et tous ses actes publics en ont été la confirmation et la démonstration.
(1) M. Adolphe Chauvin, avocat.
(2) Lettre à l'Association des Etudiants suisses, séant à Brigg, en Valais, insérée dans le Fraîiçaia du 1er décembre lS(ji'.
On s'en étonne encore moins, quand on a eu le rare bonheur de lire l'expression intime des pensées et des sentiments qui embrasaient et soutenaient, à dix-huit et à vingt ans, cette âme, l'une des plus hautes, des plus pures et des plus généreuses qui soient sorties des mains de Dieu et de l'eau du baptême. A quarante ans d'intervalle, il ne parle pas autrement. Il aime les mêmes choses, il sert les mêmes causes. Seulement, il demande en vain à des forces épuisées le secret du même dévouement et de la même activité.
C'est l'âme de Montalembert à vingt ans, messieurs, son âme de jeune homme chrétien et chevaleresque, que je voudrais vous ouvrir ce soir, à l'aide de confidences et de révélations dont la lecture tiendra, durant cette heure d'entretien, beaucoup plus de place que leur analyse et leur commentaire. C'est lui qui parlera, qui se dira devant vous. Mon rôle se bornera à peu près à faire parveuir ses paroles à vos oreilles. Je ne vous demande que de leur ouvrir vos cœurs. A votre âge, il est bon de contempler de beaux et purs modèles. L'admiration et l'amour qu'ils inspirent, attirent en haut, et si l'on ne trouve pas toujours dans son courage ou dans la vivacité de sa foi la force de les reproduire dans sa vie, on leur accorde du moins un hommage qui est la revanche de la conscience méconnue et la source des réactions salutaires.
" Charles-Forbes-René de Montiilcnibert iia(iuit â Londres, le 15 avril 1810. Il était le fils de Marc-René, comte de Montalembert, qui, aj)rès avoir, dans la légion de son nom, dont le père était colonel, fait toutes les campagnes de l'armée de Condé, avait, au licenciement de ce corps en
1799, pris du service dans l'armée anglaise et épousé la fille unique de M. James Forbes, des comtes de Graiiard en Irlande. Les Forbes étaient premiers barons d'Ecosse. Une branche de cette maison s'établit en Irlande en 1620, et le chef de la famille fut créé comte de Grauard par Charles II. C'est la branche d'Irlande qu'appartenait M. James Forbes (1) ."
Ainsi, dans ses veines coulaient mêlés le sang catholique et le sang royaliste de deux vieilles familles aristocratiques de France et d'Irlande, qui avaient également souffert pour leur foi religieuse et pour leurs convictions politiques. Il devait puiser à cette source cette profonde aversion de l'oppression des consciences et des libertés publiques, qui a caractérisé toute sa carrière et inspiré ses travaux et ses nombreux combats de plume et de parole. Ajoutez une forte éducation chrétienne et une passion intense pour l'étude, et vous aurez le secret de sa formation et l'explication de sa vie.
Son premier éducateur fut son aïeul maternel, M. Forbes. "Membre de la Société royale de Londres, voyageur remarquable, chrétien d'une forte conviction, il s'empara, dit M. Foisset, de son petit-fils, avant môme que l'enfant eût accompli sa seconde année ; il lui enseigna les éléments du grec et du latin ; il lui inspira surtout cette curiosité universelle qui est restée l'un des rares attributs de cette infatigable intellicrence ; en un mot, il fit de lui l'admirable travailleur que nous avons connu. Jusqu'à l'âge de neuf ans, Charles ne s'intéressa qu'à des livres ; il ne sortit plus, pour ainsi dire, de la bibliothèque de M. Forbes ; il ne recherchait d'autre récréation que la conversation de son grand-père (2)."
(1) Foisset, le Comte de Montalembert.
(2) Foisset, ouvrage cité.
Cette impulsion première, si forte, si austère et si élevée, donnée à son esprit précoce, lui imprima des habitudes viriles et, si je puis ainsi m'exprimer, un mouvement ascensionnel qui ne s'affaiblit jamais, en dépit d'abattements passagers fruits d'un amour de l'idéal, fréquemment froissé aux réalités vulgaires de la vie et d'une ardeur qui se heurtait souvent à des mécomptes inattendus.
La piété de Charles de Montalembert marchait de pair avec son amour de la science. A douze ans, le jour de sa première communion, il écrivait dans son journal : " Pour la première fois, j'ai compris qu'il pouvait être doux de mourir." Cinq ans plus tard, après avoir communié avec un condisciple, ils se promettaient l'un à l'autre "de demeurer chastes, pour mieux se dévouer par l'étude à la religion et à la France, au mépris de tout intérêt personnel, et, s'il le fallait, jusqu'au martyre."
La Keligion et la France : ce furent là les deux passions, les deux cultes de son âme. Eendre la France à la religion, à l'Eglise ; rendre à l'Eglise son antique suprématie, sa bienfaisante influence sur celle qui était sa fille aînée: ce fut l'œuvre de sa vie. S'il n'a pas toujours compris, au cours de sa carrière, les conditions exactes où cette œuvre devait se réaliser définitivement, pour rencontrer l'idéal de l'Eglise, ce ne fut certes pas manque de sincérité, d'attachement et de confiance en l'Eglise elle-même. 11 voyait trop nettement les impossibilités de la réalisation actuelle de l'idéal chrétien de la société, de même, les abus et les inconvénients qui ont déparé sa réalisation passée et en ont compromis la permanence, i^our ne pas consacrer tous ses efforts à obtenir pour l'Eglise la plus grande somme de liberté possible sous le régime du droit cuiiimun, en face de l'iiostilité <»u do l'in-
différence du grand nombre de ses concitoyens. Son erreur, que devaient contribuer à entretenir les exagérations et les vivacités de polémique d'une école plus strictement orthodoxe, fut l'erreur d'un honnête homme et d'un chrétien très ardemment dévoué aux intérêts présents de la société chrétienne. Il n'en faut pas plus pour la lui faire pardonner et pour s'étonner des paroles de blâme excessif qui ont retenti autour de sa tombe et que la postérité équitable ne sanctionnera point.
Pour juger de l'ardeur et de la fermeté de sa foi et de son patriotisme et de l'intime fusion qu'elles avaient opérée dans son âme, il faut lire l'admirable lettre qu'il écrivait, à dix-sept ans, à son ami Cornudet, quelques jours seulement après cette solennelle et religieuse promesse qu'ils avaient échangée, en se levant de la sainte table.
" Kécapitulons quels doivent être les motifs de notre conduite.
"La cause de la liberté de nos institutions triomphera, je n'en doute pas. Tant que cette liberté ne sera pas entièrement garantie, tant qu'elle sera menacée des moindres dangers, Dieu sait et la patrie saura avec quelle ardeur, avec quel entier dévouement je combattrai pour elle. Mais, quand le moment du triomphe sera venu, quand les libéraux d'aujourd'hui deviendront dominateurs, — ce qui arrivera dans bien peu de temps, — mon rôle changera, car la lutte ne sera plus la même. Ce ne sera plus la liberté et la Charte qu'il faudra défendre ; ce sera le christianisme, le catholicisme, qui sera exposé aux attaques de l'impiété, du déisme, du protestantisme, enfin de tout ce qui est ennemi de la vraie religion. Je ne sais si Dieu appesantira sur la France le bras de sa
colère, s'il lui fera acheter la possession de ses libertés par la perte de sa religion, ou s'il ne fera pas plutôt éclater sa grandeur et sa gloire, en l'affranchissant et en la sanctifiant en même temps; tout ce que je sais, c'est que, de ce moment, je me range du côté des défenseurs de la religion, quels qu'ils soient,
"La vérité est encore plus pour moi que la liberté, et mon ardeur et mon dévouement croîtront, s'il est possible, avec l'importance de la cause qui les réclamera. Tout ce que j'espère, c'est qu'il me sera permis de montrer, avant cette crise fatale, combien je redoute peu le pouvoir, combien j'adore la liberté. Mais, quoi qu'il en soit, je me transporte en esprit à ce moment où, séparé de ceux avec qui j'aurai combattu jusqu'alors, méconnu peut-être par ma patrie, je serai confondu avec ceux dont j'abhorre les principes politiques mais qui auront pris pour bannière la croix de Jésus- Christ, Cette pensée m'attriste, mais elle ne me décourage pas. Tite-Live a dit qu'il fallait sacrifier à sa patrie non seulement sa vie, mais encore l'honneur; j'applique ces paroles, et, fort de ma conscience, me confiant en la miséricorde de Dieu, je tâcherai de mourir pour la foi; car la calomnie survit rarement à sa victime, et la couronne du martyre me semble bien au-dessus même de celle du patriote.
"Tels sont mes principes, tels sont aussi les tiens, j'en suis sûr,
" Mais, pour les maintenir dans toute leur pureté, pour ne point les affaiblir ])ar une condescendance criminelle, nous devons nous observer avec U7i soin particulier sur l'article de la reli(jion; nous devons préserver de la moindre atteinte
nos croyances précieuses, qui peuvent seules nous affermir dans la vertu et dans le patriotisme. C'est donc, je te V avoue, avec une vive douleur que j'ai aperçu en toi, dernièrement, un penchant à enlever à la religion une partie des faibles garanties qui lui restent. J'espère que mon amitié a exagéré mes craintes : car je ne conçois pas de peine plus cruelle pour moi que celle que tu me ferais éprouver, si, en te livrant à cette tendance fatale, tu me montrais que je suis seul sur terre.
"iZ ne faut pas de religion de l'Etat, prétends-tu. Ou tu es catholique ou tu ne l'es pas. Dans ce dernier cas, tu aurais parfaitement raison : il serait absurde, pour un protestant, qui croit que chacun peut avoir raison dans son culte et que le salut est également assuré pour tout le monde, quelles que soient les croyances, de défendre l'exaltation d'une religion quelconque sur les autres. Mais, si tu es catholique, tu crois que la vérité n'est nulle part hors de la sainte Eglise, que c'est là son dépôt inaltérable et éternel^ et que le seul culte véritable est celui que l'on rend à Dieu selon ses formes. Eemarque bien que je parle de culte, et non pas de devoir, de prière ; je parle uniquement du culte public et solennel. Loin de moi l'idée d'admettre dans son sens littéral la maxime : " Hors de l'Eglise point de salut." Je crois seulement qu'il n'y a point d'autre Eglise, point d'autre assemblée de fidèles, consacrée et légitime, que celle catholique, apostolique, romaine. Telle doit être la croyance de tout bon catholique; et, plus il a de tolérance pour les autres cultes, plus il doit conserver de respect et de vénération pour le sien. Or, avec de tels principes, et en supposant même que ces mots: "La religion catholique.
apostolique et romaine est la religion de l'Etat," n'aient point de sens défini, comme tu prétends le prouver, je soutiens que c'eût été une lâcheté impardonnable, un véritable crime, si les rédacteurs de la Charte, -parlant au nom du Roi très chrétien, du fils aîné de V Eglise, eussent négligé d'insérer dans le pacte fondamental de la nation quelque témoignage de leur respect et de leur attachement à la foi de leurs ancêtres, au culte que seul ils regardent comme vrai. Mais cette ignominie nous a été épargnée : la Charte a proclanié par ces paroles sacrées la supériorité de la vraie Eglise; la France, le roi, qui parlaient tous deux par cet organe, n'ont^ pas rougi de leur religion. Ils lui devaient cet hommage solennel, et Dieu n'a pas permis que notre patrie fût le seul pays du monde où Von affectât une indiff'érence complète pour la vérité religieuse. Je le répète, si la Charte ne contenait pas ces paroles infiportantes, elle eût été une œuvre incomplète, et le chrétien n'aurait pas pu la 'prendre comme la base de sa croyance politique.
" Quant à ceux qui aboient que les lois ne doivent rien déterminer en matière religieuse, ce qui revient précisémetU à dire que la loi doit être athée, je ne puis que plaindre leur aveuglement, même quand je suis persuadé de leur bonne foi. Quoi ! depuis six mille ans que le monde existe, toutes les législations quelconques, civilisées ou barbares, modernes ou anciennes, despotiques ou libres, auraient assigné la première place, dans les obligations sociales, au respect pour la religion, auraient réservé les peines les plus sévères pour punir les outrages dont elle est l'objet ; et nous, nous l'oublierions, nous la mettrions, pour ainsi dire, hors de cause ! Eli quoi ! la religion est-elle donc
si triomphante, ses lois sont-elles donc si universellement respectées, les mœurs sont-elles si pures, la civilisation a-t-elle produit partout une influence si heureuse, que la législation n'ait plus besoin de la rappeler aux citoyens ? Après un siècle d'outrages prodigués à tout ce qu'il y a de plus sacré, après le spectacle effroyable d'une nation qui abolit la religion, est-ce le moment d'effacer son nom auguste de nos codes ?
" Quoi ! Von punirait sévèrement toute insulte faite au Roi, aux Chambres, Tïiême à un simple individu ; et les outrages adressés à la Majesté divine ne seraient regardés que comme des écarts d'une liberté fort légitirae ? Dieu me préserve de la coupable négligence qui laisserait au journaliste obscur, au pamphlétaire mercenaire le privilège d'outrager le culte qui est et qui doit être l'objet du respect de trente millions de Français ! Que l'on ne me dise pas que l'on ne doit pas fermer la bouche à la vérité : si nous sommes chrétiens, les vérités du christianisme doivent nous suffire en matière religieuse ; et, puisque nous sommes censés l'être, nos lois doivent réprimer tout ce qui est contraire à ces vérités. Malheur à ceux qui cachent l'indifférence sous le nom de tolérance ! Ils deviendront bientôt intolérants à leur tour, intolérants contre Dieu et la vérité.
" Il y a quelques mois, quand tu me fis connaître une opinion contraire à la mienne sur le grand monde, tu me laissas espérer que mes raisonnements avaient produit quelque impression sur toi. Puissé-je obtenir aujourd'hui le même succès, en défendant une cause bien autrement importante ! Je crains cependant que ma plume ne t'exprime pas la chaleur, la conviction qui remplit mon cœur à ce sujet. Mais
puisse, du moins, la Providence t'éclairer, cher ami ! Puisse sa force divine compenser les faibles efforts d'une amitié mortelle !"(1)
Cette lettre, mise eu regard des écrits et des actes de sa vie publique, explique la contradiction apparente qui semble les opposer entre eux, par le fait que la réflexion et l'expérience avaient démontré à l'illustre publiciste l'impossibilité actuelle de réaliser l'idéal chrétien, orthodoxe, de la société. Il n'a pas suffisamment fait, dans ses écrits, parce qu'on ne l'avait pas encore faite assez nettement autour et au-dessus de lui, la distinction nécessaire entre la thèse catholique et l'hypothèse libérale. Les malentendus et les obstinations qui résultent toujours de luttes prolongées et ardentes entre des hommes également convaincus et animés d'intentions pures, ont dû rendre cette distinction plus difficile à son esprit et lui faire traduire dans des formules absolues des idées contingentes, que la réflexion et l'apaisement l'eussent amené à dessiner plus clairement.
Etant donné ce rêve ardent de sa jeunesse, il est aisé de deviner que tous ses efforts et tous ses moments furent consacrés à en préparer la réalisation.
Son ardeur et son application au travail étaient inouïes. Jugez-en par ce tableau de sa journée d'étudiant à Sainte- Barbe, au printemps de 1828 :
" Il se levait à quatre heures et demie ; il alternait entre l'étude de la philosophie grecque, dans Xénophon, et celle de l'histoire d'Allemagne, dans Pfeffel. De six à sept heures et demie, après un court intermède de lecture accordé à un poète,
(1) 29 décembre 1829.
il faisait son devoir de mathématiques, suivi d'une récréation d'une demi-heure. De dix heures et demie à midi un quart, étude ou classe de physique. Puis le dîner. A midi trois quarts, répétition de chimie, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi ; les autres jours, récréation passée avec un ami. De deux heures à quatre heures un quart, classe de philosophie. A quatre heures un quart, goûter et récréation. De cinq à six, lecture d'ouvrages de philosophie. De six heures à sept heures et demie, récréation ou prolongation de l'étude dans sa chambre. A huit heures et demie, souper et prière. A neuf heures, notre jeune collégien, rentré dans sa chambre, lisait un poète grec ou latin, puis il étudiait l'histoire grecque, dans Thucydide ou Xénophon, jusqu'à dix heures. Alors, jusqu'à onze heures, c'était le tour de l'histoire d'Allemagne, dans Pfeffel ou dans Schiller. Le dimanche, répétition de grec et lecture de Platon. Voilà ce que Charles de Montalembert a fait de son temps, durant son année scolaire de philosophie. L'année d'avant, en prenant cinq minutes par jour sur l'heure de son lever, il avait traduit du grec tout Epictète. C'est dans cette même année — celle de rhétorique — qu'il obtint le second prix de discours français au grand concours (1)."
Deux ans plus tard, non plus au collège, mais dans sa famille, au sein d'une ville aussi féconde en distractions légères et séduisantes que Paris, voici l'emploi de son temps : "La matinée, depuis sept heures un quart, est consacrée au droit, qu'il étudie avec Saint-Laumer, et à l'histoire de France, qu'il travaille avec Cornudet. De midi à deux heures un quart, leçon d'économie politique avec d'Herbelot, ou de phi-
(1) Foisset, ouvrage citè,-^. 58.
losophie allemande avec Eio ; de deux heures un quart à trois heures, lecture de journaux. Eentré chez lui, Charles se plonge dans l'histoire du droit et reçoit ses visites jusqu'au dîner. Vers neuf heures, il quitte le salon, pour lire un chapitre de la Bible, écrire son journal, faire ses extraits, continuer se§ travaux sur l'Irlande et la Suède et entretenir sa correspondance. Ces occupations le mènent très avant dans la nuit, en dépit des ordres et des plaintes de sa mère. Quelquefois, Cornudet vient veiller avec son ami, pour l'empêcher de dormir. A ce moment, jamais Charles ne sort le soir ; le théâtre et le spectacle ne l'attirent point : " Une fois seulement, dit-il, j'ai dérogé pour entendre la Malibran, et cela dans un de ses plus mauvais rôles"... Montalembert s'acharne à son règlement. S'il y manque par hasard, c'est une désolation, et il semble que tout soit perdu. En plus de ces travaux réguliers, Charles s'en impose d'extraordinaires. Le droit ne lui suffit point, il aborde même la médecine : " J'ai commencé mes études anatomiques avec Eio, écrit-il, c'est-à-dire que j'ai été avec lui au cabinet de médecine... J'y retournerai trois fois la semaine... Dans quelque temps, viendra la dissection. Vous voyez que je donne dans l'horreur (1)."
En même temps, il fournit des articles remarqués à la Revue française et au Correspondant. Pour se délasser, il suit les grands cours universitaires de l'époque, écoute et apprécie tour à tour les professeurs célèbres qui ont nom Guizùt, Michelet, Cousin, Jouffroy et Villemain. Celui-ci, un jour qu'il s'est permis, dans son cours, d'égayer son auditoire
(Ij Lfcanuet, Corretpondant, 10 janvier 1895, pp. 9 «t 10.
aux dépens de Dante, de sa barbe rousse, des croyances superstitieuses du peuple à son endroit, etc., lui arrache cette parole d'indignation, écrite à Lemarcis : " En vérité, ce ton goguenard de votre ami, en parlant de l'apparition de l'épopée chrétienne sur la scène du monde, aurait mérité deux bons soufflets ! "
Il aborde même l'intimité de quelques-uns des grands hommes du jour. De Cousin, en particulier, " fils d'une blanchisseuse, né dans un grenier et élevé dans le ruisseau, et pourtant étonnamment aristocrate, libéral, ayant souffert pour ses idées et prêchant à son jeune ami le libéralisme, " pour nous débarrasser, dit-il, de la canaille libérale ;" qui le tient sous le charme pendant des heures entières chaque semaine, tantôt l'invitant à respecter la charte, " son idéal et son idole, comme une vierge de quinze ans, " tantôt lui donnant sur l'éloquence politique des conseils tels que celui-ci : " Elle ne doit être ni poétique ni esthétique. En France, tout est prose, tout est bon sens, et tant mieux ; " un jour, lui disant : " A votre place, j'entreprendrais une monographie de Pitt et la vie de quelque docteur du moyen âge, par exemple, de saint Bonaventure, " Une autre fois, il le gagne, "par sa manière si caressante," à traduire pour lui cent pages de la Critique de la raison pratique, de Kant,
Les historiens et les poètes l'attirent à l'égal des philosophes. Il voit fréquemment Michelet. Il rencontre Sainte-Beuve,dont les œuvres, Joseph Delorme et les Consolations, " le ravissent au troisième ciel, " et " il lui adresse, du fond du cœur, des remerciements pour ses vers. " Il est reçu chez Alfred de Vigny, qu'il appelle " le plus aimable et le moins prétentieux de nos génies modernes. "
Il assiste, ravi, aux fréquentes lectures que Lamartine fait de ses vers chez la comtesse de Narbonne, un jour même chez son père, où, après avoir entendu ses belles strophes du Souvenir des Moyis, il s'écrie: "Voilà vraiment le génie! Ah ! si je n'ai pas été doté comme les fils du Génie, si je ne puis charmer comme eux la postérité, au moins j'ai respiré comme eux quelque chose de cet enthousiasme, de ce sublime amour du beau qui vaut peut-être mieux que la gloire ellemême. "
Mais il admire surtout Victor Hugo, que la jeune école littéraire saluait alors comme l'émancipateur de la poésie moderne et le père d'une nouvelle charte littéraire : " Oui, je suis enthousiasmé, écrit-il à Lemarcis, (1) non pas que je ne lui reconnaisse de nombreux défauts, et surtout celui de systématiser son style et d'avoir beaucoup trop d'indulgence et d'amour pour sa pensée, souvent capricieuse et baroque ; mais quel verbe, quel sentiment vraiment poétique, surtout quelle profondeur de sentiment moral ! "
Il le visite fréquemment et reçoit de lui le plus cordial accueil, le poète l'entretenant longuement. Un jour, après une discussion assez vive sur le catholicisme, que le " poète s'obstine à regarder comme une forme passagère du christianisme éternel, " il le contraint finalement à avouer que " toute l'histoire moderne était à refaire au profit du catholicisme."
Il est piquant de rapprocher le souvenir de ces entretiens et de ces discussions intimes du grand débat de l'Assemblée législative, le 19 octobre 1849, où l'orateur catholique, après une triomphante réplique à un discours malheureux et
(1) 27 février 1830.
déplacé du poète, trop complètement gagué déjà aux idées révolutionnaires, jetait, avant de finir, ce superbe cri d'amour chrétien, resté inoubliable dans les fastes parlementaires de ce siècle :
"Quand un homme est condamné à lutter contre une femme, si cette femme n'est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément. Elle lui dit: "Frappez, mais vous vous déshonorerez, et vous ne me vaincrez pas." Eh bien ! l'Eglise n'est pas une femme, elle est bien plus qu'une femme, c'est une mère ! C'est la mère de l'Europe, c'est la mère de l'humanité moderne. On a beau être un fils dénaturé, un fils révolté, un fils ingrat, on reste toujours fils, et il vient un moment, dans toute lutte contre l'Eglise, où cette lutte parricide devient insupportable au genre humain, et où celui qui l'a engagée tombe accablé, anéanti, soit par la défaite, soit par la réprobation unanime de l'humanité."
Il ne faut pas croire que ces habitudes de travail acharné, de préoccupations sérieuses et élevées, de délassements distingués ne fussent le privilège de la vie de Moutalembert qu'au collège ou à Paris seulement. Les voyages mêmes étaient, pour lui une source d'observations et d'études nouvelles, aussi abondantes, aussi fructueuses que ses études sédentaires.
A dix-huit ans, à sa sortie de Sainte-Barbe, un ordre de son père, ministre de France à Stockholm, l'avait appelé auprès de lui. Ce lui fut une très grande épreuve. Se séparer de ses amis, Eio, Coruudet, Lemarcis, confidents de ses pensées, de ses espérances et de ses découragements ; s'éloigner de l'abbé Busson, le directeur intelligent et vigou-
reux de ces dernières années; de Cousin, qui commençait alors à lui témoigner cette grande affection dont je vous rappelais tout à l'heure les précieux témoignages ; abandonner Paris, ce foyer intense de la vie intellectuelle, de la renaissance littéraire, qui commençait à captiver ses facultés, c'était pour ce jeune homme, dont vous connaissez maintenant les facultés élevées et les goûts distingués, un incomparable sacrifice.
Il s'en ouvre franchement à son ami Lemarcis : " J'ai tant travaillé, tant aimé pendant ces derniers neuf mois, que mon cœur et mon esprit s'effraient égelement de leur oisiveté future... Ma mère me parle de voyages à Pétersbourg et en Norvège. Je voudrais, pour ma part, que la Scandinavie et la Sarmatie fussent, encore au pouvoir des Huns et des Goths inhospitaliers. On ne pourrait pas alors y aller perdre sa jeunesse."
Certes, il ne l'y perdit point.
Il avait, pour cela, les yeux, les oreilles, l'esprit trop ouverts, le cœur trop chaud, l'âme trop ardente.
Le spectacle nouveau que lui découvrent les pays qu'il traverse, l'intéresse au plus haut point.
Bruxelles, " ville délicieuse, " avec ses maisons vieilles et ses boulevards nouveaux ; — la Belgique wallone, " française de langue, de cœur, de religion " ; — la Hollande, avec ses routes étroites et couvertes de gazon, ses innombrables canaux> ses champs et ses maisons environnés d'eau et de marais, ses mâts de navire paraissant au milieu des arbres et des toits, ses Hollandaises lavant leurs maisons, à l'extérieur, depuis le matin jusqu'au soir, et son superbe musée d'Amsterdam où " le coloris et l'expression des figures sont admirables.mais
les femmes y sont toutes masquées, — faute, sans doute, de beaux modèles ; " — Hambourg et ses environs superbes ; — le Holstein, beau de sa profusion de lacs et de forêts, " mais gâté par le despotisme du roi de Danemark, qui méconnaît ses anciennes constitutions et écrase le peuple d'impôts ; " — Copenhague, " superbe, triste et froide, " où il visite la bibliothèque en compagnie d'un illustre philologue, M. Eask, qui sait 25 langues sans savoir le français; — la Baltique, "sans flux ni reflux, aux ondes d'une couleur noire très prononcée, aux îles parsemées de villages, de clochers, de moulins, de forêts qui descendent jusqu'au bord de la mer, d'arbres superbes qui semblent sortir du sein des flots; " — la Suède, enfin, de Gothenbourg à Stockholm, avec ses immenses rochers, entièrement dépouillés ou couverts de pins, ses vertes prairies, ses fameuses cataractes de Trolhaetta" : — telle est la série de tableaux qu'il esquisse d'un crayon toujours alerte et juste, entremêlant sa description du regret des amis absents, de la messe du dimanche, qu'il n'a entendue de trois semaines, " privation, dit-il, qui lui fait cruellement sentir l'amertume de son exil, " et lui rappelle, " avec une tristesse mêlée de joie, ces délicieux saints de Sainte-Geneviève, ces communions où l'amitié venait au secours de la piété, et cette dernière matinée où, agenouillés devant le même autel, " ils avaient prié, lui et Cornudet, " l'un avec l'autre et l'un pour l'autre. "
A Stockholm, il ne tarde pas à organiser sa vie d'étude et de travail. Il y est depuis quinze jours à peine et déjà peut écrire à Cornudet : " Je travaille six à sept heures par jour, ce qui est bien différent des quinze heures de Sainte-Barbe... Le matin jusqu'au déjeuner, et le soir, depuis neuf heures
jusqu'à minuit, je travaille fort à mon aise. Le matin, je m'occupe de Kant, que j'étudie avec ardeur et dont les commencements ne sont pas difficiles ; le soir, j'étudie en détail l'histoire du Nord ; l'après-midi, je réserve le temps que je puis attraper à la lecture de quelques poésies et romans allemands et à des études statistiques et politiques. Tout cela est peu suivi, peu réglé, cher et bon ami ; je ne me sens pas cette énergie, cet amour du travail dont le seul souvenir a consacré à mes yeux la cellule étroite de Sainte-Barbe. D'ailleurs, je sens bien, comme tu me l'as dit vingt fois, que l'on ne travaille pas bien seul, c'est-à-dire quand, après l'étude, on ne trouve personne à qui l'on puisse rendre compte des résultats de ses lectures et communiquer ses émotions. "
Et telle est la vivacité de cette impression, qu'il écrit, dans la même lettre : " Je tâche surtout de me familiariser avec l'idée de la mort, persuadé, comme je le suis, que ma vie ne sera qu'une longue suite de désappointements. "
Le milieu, du reste, lui déplaît absolument. " Le peuple suédois, écrit-il ailleurs, est parvenu au dernier degré de la dégradation. Je n'ai pas, aujourd'hui, le temps de te prouver cette assertion; je te dirai seulement que je ne pense pas qu'il y ait de peuple où l'ivrognerie et la débauche soient plus en honneur, autant dans les hautes que dans les basses classes... Les Suédois se disent les Français du Nord, et n'offrent qu'une pâle imitation des vices et de la dépravation de la France au 18e siècle. Il n'y a dans leur dépravation rien de séduisant, comme dans celle des peuples du Midi. Une ivrognerie révoltante a changé les basses classes en une population énervée et dépérissante... Quant aux hautes classes, elles sont dévorées par un amour elfréné du luxe,
qui contraste étrangement avec leur pauvreté... Les femmes sont presque toutes divorcées, car le divorce s'accorde ici avec une facilité remarquable: il faut seulement prêter serment d'avoir été coupable d'achdtère ; et c'est à quoi personne ne répugne. Ici, la sensibilité et l'enthousiasme ne sont que des ridicules; point de sentiments généreux, point d'élans du cœur: tout est froid, tout est calculé, jusqu'à la débauche"...
Il fuit la cour et la haute société de Stockholm : " Je vais et j'irai heureusement très peu dans le monde, et, après une lutte vigoureuse, j'ai obtenu de ne pas être présenté à la cour, si ce n'est comme simple bourgeois et en visite du matin. Ce dernier point est de la plus haute importance ; car ici on nous invite si souvent à la cour qu'on n'y tient plus (1)."
Aussi, il promène dans les salons de Stockholm, où il est forcé de paraître, un air grave, ennuyé et distrait. Une femme distinguée d'esprit et de cœur, avec qui il devra bientôt se lier de solide amitié, la comtesse d'Ugglas, le trouve "pédant et altier"; et, autour de lui, il entend qu'on se moque de lui, de ses théories et de ses doctrines, qu'on murmure les mots de " globiste, doctrinaire, jeunesse présomptueuse et ardente, folle, etc."
Son impression de la famille royale, celle de Bernadotte, est plaisante : " Hier, écrit-il, ma mère m'a mené en bourgeois et sans cérémonie au Château où j'ai eu l'ineffable honneur d'être présenté à Sa Majesté Charles xiv, Jean, roi de Suède et de Norwège, des Goths et des Vandales, et à
(1) A Cornudet, 20 octobre 1828.
236 co^•FÉRE^'CES et discours,
son auguste épouse, Bernardine-Eugénie-Désirëe. Le roi a fort bonne tournure et un air extrêmement jeune, malgré ses soixante-quatre ans. C'est certainement celui de nos soldats de fortune qui a l'air le plus distingué. En parlant, il a un accent gascon très désagréable. Il descend, en effet, d'un avocat de Pau. Quant à la reine, c'est une très bonne femme et sans prétentions, mais une des femmes les plus communes qu'il soit possible de voir. Elle est fille d'un négociant de Marseille, Clary." A la suite d'une autre audience, où il accompagnait son père, jMontalembert s'indigne contre le jacobin couronné qui a laissé échapper cet aveu de son despotisme : " Ah ! si j'étais roi de France, avec 1200 millions et 300,000 hommes, je me moquerais bien de vos chambres ! " et il ajoute avec beaucoup de justesse: "La Suède est vraiment à plaindre d'avoir détrôné la race antique de ses rois, pour aller prendre un parvenu, qui épouse avec acharnement tous les vieux préjugés de l'oligarchie." Cette impression se produira plus tard, dans toute sa force, au cours d'un article qu'il publia, en février 1830, dans la Revue française, sur la Liberté constitutionnelle en Suède, et où il décrit ainsi l'ouverture de la Diète, à Stockholm :
" Figurez-vous, au fond d'une salle immense et sous un dais magnifique, un trône d'argent massif, présent fait à Christine par un de ses amants, Lagardie. Figurez- vous, sur ce trône, revêtu d'un manteau royal et la couronne de Gustave Waza sur la tête, un sergent français, né au pied des Pyrénées, que la République nourrit de sang et de victoires, et qu'une longue suite de révolutions poussa vers le Nord, pour le faire régner sur le peuple le plus ancien de l'Europe. A ses pieds, les seigneurs du royaume et les chevaliers des Séraphins,
vêtus de l'antique costume national, semblent attendre sa volonté ; des cavaliers, équipés comme au temps de Gustave- Adolphe, lui servent de garde; et, autour de son trône, se tient respectueusement debout une cour nombreuse et brillante, mais où ses yeux chercheraient en vain un confident, un compatriote. Son maintien est impassible, sa figure immobile ; rien ne trahit les émotions d'orgueil, de surprise et de satisfaction qui doivent dévorer son âme ; il semble étranger à cette scène dont il est le principal acteur ; seulement, quelques regards lancés, de temps en temps, vers la tribune diplomatique, semblent destinés à s'assurer qu'il y a là vingt témoins qui vont, sur-le-champ, envoyer aux extrémités de l'Europe la narration de ces pompes royales.
" Debout, devant lui, sont les représentants de la nation, qui attendent en silence la proclamation de ses volontés : une noblesse nombreuse et toute militaire éclipse entièrement le petit nombre des députés du clergé, de la bourgeoisie et des paysans. Bientôt, un jeune homme, que l'on reconnaît, à sa couronne gothique et à son manteau royal, pour l'héritier du trône, se lève et parle à la nation au nom de son père, car le monarque ne parle ni ne comprend la langue du peuple qui l'a élu ; puis le grand maréchal de la noblesse, le primat de Suède et les orateurs des bourgeois et des paysans viennent tour à tour baiser la main royale et prodiguer des éloges et des flatteries à leur souverain, sans obtenir un seul sourire ou un regard moins indifférent. Enfin, la noblesse défile, en sortant, devant le trône; on voit les chefs des plus grandes familles, les Brahe, les Oxenstierna, les Stemback, les Lewenhaupt, les descendants de ces hommes qui ont, un moment, effrayé l'Europe et qui ont tant de fois changé la face de leur
patrie, se courber humblement devant le soldat étranger qu'ils se sont donné pour maître ; et le monarque, ne daignant pas admettre les autres ordres au même honneur, se lève de son trône et sort de l'assemblée, sans avoir prononcé une seule parole."
Montalembert étudie, du reste, avec intérêt les institutions politiques du pays, le jeu des partis et les travaux de la Diète. Il trouve, pour cette étude, un guide précieux dans la personne du baron d'Anskarsward, chef de l'opposition constitutionnelle, qui l'honore de sa bienveillance et dont il devra écrire : " On l'a toujours vu sur la brèche, quand il s'est agi de défendre les libertés ou l'honneur de la Suède, soutenir avec une rare éloquence une lutte qui ne lui offrait pas la plus faible perspective de succès, et s'associer, autant par ses écrits que par ses discours, aux intérêts méconnus et oubliés qu'il s'est chargé de revendiquer." (1)
Presque en même temps, il fait une connaissance des plus précieuses pour son isolement et la direction de ses études philosophiques. C'est un jeune prêtre allemand, l'abbé Studach, aumônier de la princesse royale, plus tard vicaire apostolique de Suède, qui lui révèle l'existence de la nouvelle école philosophique de Munich, dont les chefs, Schelling, Zimmer, Baader, aspirant à la foi par la science, s'efforcent d'expliquer la religion par la philosophie et donnent, dans leur système, une large place à l'esthétique. Ce programme a vite séduit l'âme enthousiaste du jeune philosophe, qui s'est rebuté, malgré les pressantes exhortations de Cousin, des subtiles abstractions et de la terminologie abstruse de
(1) Revue française, février 1830.
Kant. " Il met ses intérêts philosophiques entre les mains de son nouvel ami, " et travaille à gagner l'adhésion de Eio et de Cornudet à des maîtres pour lesquels il proclame sa sympathie en ces paroles d'une chaude émotion : " Je ne sais quelle sympathie extraordinaire il y a eu entre les nobles efforts qui ont signalé l'apparition des chefs de cette école dans le monde scientifique et mes faibles débats contre l'influence contraire de mes maîtres et de mes camarades ; comme moi, ils ont commencé par la religion et ont pris pour base de leurs recherches une foi inébranlable ; comme moi, ils ont senti qu'un dogmatisme déplacé et ignorant ne suffisait pas pour convaincre et réfuter une génération éprise de raisonnement et de science, et ils ont été puiser, dans la science même, des arguments en faveur de la foi ; comme moi, ils ont été tourmentés par des doutes, des convictions diverses et contradictoires, et ils en ont triomphé ; comme moi, enfin, ils ont été méconnus et insultés, ils le sont même encore par ceux qui prêchent la tolérance et une liberté absolue de conscience." (1)
Eio, plus enthousiaste, se laisse gagner. Cornudet, plus posé et plus sagace, résiste et se retranche dans l'éclectisme de Cousin ; il raille le " système aristocratique " de l'abbé Studach, son " intuition pure, " et met son ami en garde contre le danger d'un certain entraînement vers la contemplation mystique, à laquelle "l'incline le penchant de son imagination vers l'enthousiasme religieux. " Montalembert répond, en prouvant que l'éclectisme, acceptable comme méthode, est " absurde " et " impossible " comme système ; il
(1) Lettre à Lemarcis, 12 décembre 1S28.
le lui prouve en plusieurs lettres, où il justifie énergique ment ses préférences et ses convictions, et enfin, lassé par l'obstination de son adversaire, il lui crie : " Tu m'assommes avec ta philosophie. Chaque fois que j'ouvre une de tes lettres, je suis sûr d'y trouver 15 pages sur 20 où il ne s'agit que du fini et de l'infini ; et chaque fois que je prends la plume pour t'écrire, il faut que je médite longtemps sur mes expressions et mes idées, de peur que tu ne viennes les chicaner : car, depuis quelque temps, tu es devenu chicaneur et ergoteur au possible ; on dirait un clerc d'avoué, muni de trois années de scolastique. " (1)
Il ne borne pas ses études à la philosophie. Il aborde celle de la langue suédoise, traduisant ses œuvres renommées en allemand, qui offre avec elle beaucoup d'analogie. Il compose une brochure à l'adresse du clergé do France, projette d'écrire une histoire constitutionnelle de l'Europe, et commence à travailler à celle de l'Irlande depuis 1682. Chateaubriand en approuve l'idée, et lui-même, dans une lettre à Cornudet, en indique le caractère. " Je n'ai pas la prétention de poser et de juger comme les historiens du dernier siècle. Je veux seulement peindre ou du moins raconter. Il faut aussi que l'ouvrage soit plus ou moins de circonstance ; et je le pubHerai sous un titre modeste, tel que Essai SU7' l'histoire d'Irlande ou Esquisses historiques."
Il avait formé le projet de ce livre dans l'espérance d'intéresser l'opinion publique à la cause des catholiques irlandais, et ce fut pour lui, deux ans plus tard, une grande déception, quand le bill d'émancipation et la publication de l'histoire de
(1) Avril 1859.
Thomas Moore, dont il ne prévoyait pas l'apparition si prochaine, vinrent amoindrir l'actualité d'une œuvre qu'il avait entourée de toutes les caresses de son esprit et de son cœur. Si vous ajoutez aux travaux dont je viens de vous donner le rapide aperçu l'attention suivie qu'il prête au mouvement littéraire et politique de la France, sur lequel ses lettres intimes à Lemarcis et à Cornudet contiennent tant d'observations ingénieuses et profondes, vous aurez une idée de cette vie studieuse, dont tous les efforts convergeaient au but élevé qu'il s'était proposé dès son adolescence : rendre sa vie utile et féconde pour l'Eglise et pour son pays.
Il ne passa qu'une année à Stockholm. Il dut en partir, au mois d'août 1829, pour accompagner en France et, éventuellement, en Italie, sa mère et sa sœur, celle-ci atteinte d'une maladie de langueur qui devait se terminer par sa mort, à peine rentrée dans la patrie.
C'est ici le lieu d'ouvrir un petit chapitre, pour montrer, chez Montalembert, cette sensibilité exquise et cette profondeur d'attachement que vous n'avez pu jusqu'ici qu'entrevoir par quelques citations de sa correspondance et de son journal. Chez lui, le cœur était à la hauteur de l'esprit et traduisait en vibrations puissantes la lumière qui venait de la pensée.
Sa douleur, lorsqu'il perdit son grand-père, à l'âge de dix ans, avait été extrême. Cinq ans plus tard, il en éprouva une presque égale, à la mort du vénérable duc de Montmorency, "le personnage le plus vertueux et le plus accompli
242 CONFÉEENCES ET DISCOURS.
de la cour," an témoignage de M. Foisset, et qui eut pour ses quinze ans un intérêt et une affection vraiment paternels.
Son amitié pour Cornudet rappelle les plus touchantes que les poètes aient immortalisées dans leurs œuvres.
Elle dura toute sa vie, dans sa fraîcheur et sa vivacité, fortifiée par les épreuves respectives de leur existence. Ils n'avaient pas de secret l'un pour l'autre et tendaient constamment à la réalisation du même idéal de vie intelligente, laborieuse, chrétienne, utile aux grandes causes auxquelles ils avaient voué leur avenir. Ils s'encourageaient au bien; ils se soutenaient dans les défaillances de leur ardeur; ils se signalaient leurs défauts, se reprochaient leurs illusions et leurs erreurs. L'un était plus mûr, plus réfléchi, plus défiant de ses forces; l'autre, plus ardent, plus impatient, plus enclin aux enthousiasmes décevants, aux abattements qui en sont le réveil et la rançon. En un mot, ils se complétaient l'un l'autre, et Montalembert pouvait dire de leur mutuelle affection: "J'ai connu toutes les douceurs de la plus pure amitié." Il écrit, un jour, de Stockholm, à son ami: "Désormais, je t'appellerai simplement mon ami, parce que tu es le premier et le meilleur de mes amis, en un mot, mon ami par excellence." Et une autre fois : " Je ne puis trop remercier Dieu de l'amitié qui nous unit. Je trouve en elle le plus grand préservatif contre tout ce qui est mal. De toutes les considérations qui me retiennent, lorsque je pense avec trop de complaisance à des plaisirs illégitimes, une des plus puissantes, sans contredit, est celle qui me montre la perte de ton estime et, malgré toi, de ta confiance. Cher ami, cette influence salutaire est un nouveau lien qui
m'attache à toi; puisse-t-elle être réciproque, si jamais tu en sentais la nécessité." (1)
Or, à côté de ce sentiment si profond et si pur, son affection pour sa jeune sœur avait pris une force égale, accentuée par l'empire du sang et l'attrait d'une nature frêle, gracieuse et charmante. L'ayant quittée enfant, " il la retrouvait d'une beauté parfaite, d'un cœur excellent, d'un esprit vif et pénétrant." Une douce intimité s'établit rapidement entre eux. "Elle m'a promis toute confiance, disait-il, j'espère qu'elle tiendra cette douce promesse." Aux signes de sa maladie naissante et croissante, son cœur se trouble et s'alarme : " D'affreux pressentiments remplissent mon âme, écrit-il le 17 juin 1829 ; depuis quatre ou cinq jours, je suis poursuivi de l'idée que cette jeune et charmante enfant est aussi une de ces émanations célestes destinées seulement à apparaître sur la terre, sans avoir le temps d'y connaître le bonheur par elles-mêmes, ni de rendre heureux ceux qui les entourent. J'espère et je prie Dieu de nous épargner ce cruel châtiment; mais j'avoue que rien ne me rassure..." Et, un mois plus tard: "Non, tant que je verrai cette chère enfant debout ou assise devant moi, tant que je contemplerai son sourire mélancolique, son regard inquiet et interrogateur, tant que je pourrai baiser son front fatigué, ses mains pâles et amaigries, je ne désespérerai point. Mourir! Je ne puis admettre cette idée. Ce soir, je l'entendais parler suédois si bien ; cette langue, si belle par elle-même, redoublait d'harmonie sur ses lèvres. Après avoir tant brillé, tant conquis de cœurs à Stockholm, est-il possible qu'elle disparaisse pour jamais de la terre ?" (2)
(1) 19 décembre 1828.
(2) Journal, 17 juillet 1829.
Hélas ! ses pressentiments n'étaient que trop fondés ! Après deux mois du voyage le plus douloureux, dont chaque étape révèle les angoisses, en affaiblissant l'espoir, sa pauvre petite sœur expire à Besançon, entre les bras de sa mère, le lendemain même de leur arrivée, et Charles écrit à Cornudet: " Mon ami, mon meilleur, mon bien-aimé ami, prends entre tes mains le cœur de ton ami et console-le : tout est fini. Aujourd'hui, à midi, mon Elise, ma sœur unique est montée au ciel, après une agonie de douze heures ; ses derniers instants ont été doux et paisibles ; elle s'est endormie dans le Seigneur, sans angoisses, sans efforts. Elle est morte, elle est là, gisant sur un lit de douleur. Mon Dieu ! vous m'êtes témoin que j'achèterais par le sacrifice de ma jeunesse encore une année de sa vie." (1)
" Le 5 octobre, " —jour de ses funérailles, — écrit-il quelques jours après, " c'est le jour où j'ai le plus souffert de ma vie. "
11 ne ferma du reste la tombe de sa sœur que pour verser de nouvelles larmes sur celle de son ami Lemarcis, qui était, après Cornudet, son plus cher et son plus intime confident. C'est de lui qu'il écrivait de Stockholm à ce dernier : " Comme si je n'avais pas assez de bonheur en méritant ton amitié. Dieu m'a encore donné un noble cœur à aimer et à consoler, celui de Gustave Lemarcis, " (2)
Comme lui et avant lui, Lemarcis avait perdu une sœur charmante et aimée, dont la mort avait vivement affecté Montalembert, et il lui écrivait, au lendemain de son propre deuil, réunissant le souvenir de leurs chères absentes :
'•Toujours il y a entre ces deux êtres une mystérieuse
(1) 3 octobre 1829.
(2) 1er janvier 1829.
liaison que la mort a rendue indissoluble... Ce sont nos deux anges gardiens ; elles se sont retrouvées dans le ciel ; peutêtre y prient-elles ensemble pour leurs frères ; unissons-les dans nos invocations, dans nos aspirations vers une vie meilleure, vers un monde moins vide et moins pesant ; rappelonsnous qu'à bien peu de distance l'une de l'autre, elles ont scellé, par le sacrifice de leurs deux vies courtes et pures, les deux grandes ères de notre amitié." (1)
Hélas ! cette amitié même touchait à sa fin !
A son retour de Suède, il est douloureusement frappé de la pâleur et de l'affaiblissement de son ami. Il s'écrie, avec un de ses élans de générosité si naturels : " 0 mon Dieu, vous savez avec quelle ardeur j'échangerais ma santé contre la sienne, avec quelle joie je m'élancerais au-devant de la mort qui le menace." Quand il eut pris congé de l'intéressant malade, qui partait pour l'Italie, " il resta les yeux attachés sur lui, jusqu'à ce qu'il fût caché par les arbres," et pendant son absence, chaque soir, malgré la faligue de la journée et l'envahissement du sommeil, il envoie à l'ami éloigné et souffrant une lettre qui résume les impressions, les travaux et les découvertes des dernières heures, et nous permet de reconstruire cette vie d'étudiant, si remplie et si vivante, dont je vous ai déjà résumé les grandes lignes.
A cette époque, l'âme ardente de Montalembert, toujours dévorée d'aspirations inassouvies, de rêves de dévouement immédiat, d'activité féconde, de sacrifice, s'embrase tour à
(1) 10 avril 1830.
tour du désir du sacerdoce et de la carrière militaire. Il veut voler à Alger, où la monarchie traditionnelle va jeter un dernier éclat sur les armes françaises, avant de succomber sous la réaction provoquée par une de ses plus graves maladresses, et il ne cède, en restant, qu'à l'autorité de son père et aux instances de ses amis. Une lettre à Lemarcis explique bien ces mouvements tumultueux et contraires de sa jeune âme : "Vous savez qu'en tout je ne sais pas ce que c'est que la modération, qu'en tout je m'abandonne avec excès à l'impression du moment. Je ne guérirai de ce défaut qu'en mourant... Je suis véritablement un grand pécheur... Je sens tout ce qu'il y a d'injuste et d'ingrat dans cette révolte perpétuelle contre la volonté de Dieu, dans cet oubli persévérant de ses bontés et de sa miséricorde. Si vous saviez quelles bonnes résolutions j'ai prises hier en communiant, comme je me suis bien promis d'accepter avec résignation toutes les croix qui pèsent sur ma jeunesse, de les regarder comme autant de bienfaits de Dieu, destinés à me mûrir plus tôt pour une autre vie ! "
Non, elles le mûrissaient pour la vie d'ici-bas, pour y remplir le glorieux rôle militant qu'il y a si persévéramment soutenu, malgré des écarts, parfois prolongés, contre le devoir absolu d'un catholique qui doit savoir soumettre, à certaines heures, son propre jugement à l'autorité souveraine de l'Eglise, avec sa raison propre et son sentiment personnel, mais avec une ardeur de dévouement, de vaillance et d'inaltérable attachement à l'Eglise et îi la liberté, qui ont fait de lui la plus haute et la plus pure figure de chevalier chrétien, qu'il ait été donné à notre siècle égaré et scepticjue de contempler et d'admirer.
Il est aisé, comme vous le voyez, d'expliquer sa vie par sa jeunesse qui, de fait, s'est prolongée à travers son âge mûr par la constance de son ardeur et la fidélité de ses affections.
Je n'ai plus rien à dire, pour vous révéler cette grande âme et ce beau caractère. Mais je ne puis clore cette esquisse sans vous rappeler son voyage d'Irlande, qui ferme cette première période de sa vie, si attachante et si pleine de vivifiantes leçons. A son retour, il entrera, pour n'en plus sortir, dans la vie publique. La chevaleresque aventure de l'Avenir ; le retentissant procès de l'école libre, qui le mit en évidence devant la France et devant l'Europe; ses luttes pour la liberté de l'enseignement ; sa séparation à jamais regrettable du groupe de V Univers, qui devait affaiblir pour si longtemps les forces catholiques ; ses écrits, toujours inspirés par l'idée chrétienne et libérale; son attitude attristante, mais loyale et consciencieuse, au moment du Concile et à l'approche de la définition de l'infaillibilité pontificale : toutes ces choses sont du domaine de l'histoire. Elles forment une des pages les plus émouvantes et les plus instructives de celle de l'Eglise au xixe siècle, et l'historien qui rapproche les intentions des hommes de leurs actions, pour juger équitablement ces dernières, ne ménagera point l'estime et l'admiration à cette grande mémoire, là même où il aura à faire des réserves et des reproches. Cette œuvre de compensation et de justice est déjà commencée, et je ne doute pas que la Vie du grand chrétien, dont le P. Lecanuet nous donne les prémices dans les derniers numéros du Correspondant, ne contribue largement, si les pages qui vont paraître répondent à celles que j'ai eu le bonheur de lire, à asseoir notre jugement définitif sur cette noble et haute personnalité, l'une des plus admirables de notre temps.
Le voyage d'Irlande, accompli à l'automne de 1830, dura un mois et demi et fut un enchantement perpétuel. Je n'ai pas le loisir de le résumer ici, mais je vous conseille de le lire dans le Correspondant. Vous avez pu voir, à certaines citations, quel voyageur intelligent il était. Si vous vous rappelez que, depuis plus d'un an, il vivait en Irlande et avec l'Irlande, pour la préparation de cette histoire dont l'interruption lui causa une si amère déception, vous vous ferez aisément l'idée du fruit de ses observations et de la chaleur de son enthousiasme. Cet enthousiasme déborde de chaque page de son journal et de sa correspondance. On y lit des phrases comme celles-ci : " Je ne sais pas comment établir une gradation dans mon admiration.ni comment trouver des paroles pour l'exprimer. " — " Décidément, je n'ai jamais rien vu de si grandiose ; " — ceci, en face de la Chaussée des Géants et des grottes de Bangor. Mais ses effusions embrassent le peuple avec le pays, les figures avec le cadre ; et, tout le monde lui faisant fête, depuis le clergé et l'aristocratie, qui admirent en lui le jeune laio'd de sang celtique et de foi ardente, jusqu'au paysan qui l'aime, d'abord parce qu'il est cathohque et plus encore parce qu'il est Français, il n'a aucune raison pour ne pas envelopper tout le monde de sa sympathie la plus chaude et la plus admirative.
Je ne veux citer de cet intéressant récit que deux pages particulièrement saisissantes, parce qu'elles résument des impressions qui ne s'effacèrent plus de sa mémoire. La première, ce tableau d'une messe, au fond d'une oampagne pauvre et croyante :
•'Je n'oublierai jamais, dit-il, la première messe que j'entendis dans une chapelle de campagne. J'arrivai, un jour,
au pied d'une éminence dont la base était revêtue d'uue épaisse plantation de sapins et de chênes ; je mis pied à terre pour y monter. A peine avais-je fait quelques pas que mon attention fut attirée par un homme agenouillé au pied de ces sapins ; j'en vis bientôt plusieurs autres dans la même posture ; plus je montais, plus ce nombre de paysans prosternés était considérable ; enfin, au sommet de la colline, je vis s'élever un édifice en forme de croix, construit en pierres mal jointes, sans ciment, et couvert de chaume. Tout autour, une foule d'hommes, grands, robustes, énergiques, étaient à genoux, la tête découverte, malgré la pluie qui tombait par torrents et la boue qui fléchissait sous eux. Un profond silence régnait partout. C'était la chapelle catholique de Blarney, et le prêtre y disait la messe. J'arrivai au moment de l'élévation, et toute cette fervente population se prosterna le front contre terre. Je m'eftbrçai de pénétrer sous le toit de l'étroite chapelle qui regorgeait de monde. Pas de sièges, pas d'ornements, pas même de pavés ; pour tout plancher, la terre humide et pierreuse, un toit à jour, des chandelles en guise de cierges. J'entendais le prêtre annoncer en irlandais, dans la langue de ce peuple catholique, que tel jour il irait, pour abréger le chemin de ses paroissiens, dans telle cabane, qui deviendrait, pendant ce temps-là, la maison de Dieu, qu'il y distribuerait les sacrements et qu'il y recevrait le pain dont le nourrissent ses enfants.
" Bientôt, le saint sacrifice fut terminé ; le prêtre monta à cheval et partit ; puis chacun se leva et se mit lentement en route pour ses foyers ; les uns, laboureurs itinérants, portant avec eux leurs faux de moissonneurs, se dirigèrent vers la chaumière la plus voisine, pour y demander une hospitaUté
qui est un droit ; les autres, prenant leurs femmes en croupe, regagnèrent leurs lointaines demeures. Plusieurs restèrent pour prier plus longtemps le Seigneur, prosternés dans la boue, dans cette silencieuse enceinte, choisie par le peuple pauvre et fidèle au temps des anciennes persécutions.
" L'étranger qui vit ces choses, s'était, lui aussi, agenouillé avec ces pauvres chrétiens, et il s'était relevé le cœur plein de fierté et de bonheur, en songeant que lui aussi était de cette religion qui ne meurt point, et qui, au moment où l'incrédulité se hâte de lui creuser un tombeau, se retrouve dans les déserts de l'Irlande et de l'Amérique, libre et pauvre comme à son berceau." (1)
La seconde page est le récit de sa visite à O'Connell, qui fut malheureusement la seule déception de son voyage, quand elle en aurait dû être le couronnement et la consécration. Vous allez voir pourquoi.
Le récit est tout entier du P. Lecanuet.
"Le célèbre agitateur se trouvait alors dans sa vieille abbaye de Derrynane. Pour s'y rendre, Montalembert vint à Kenmare, par Bautry et Glengarrif. " Quel pays ! écrivaitil dans son journal, qu'il est beau, mais aussi qu'il est rude et sauvage ! Ce n'est pas de la désolation et de la stérilité pour rire. Pendant dix milles irlandais, on passe littéralement au milieu des nuages, et l'on suit une route de temps en temps verticale, au risque imminent de se casser le cou. " Il voyageait à cheval; un enfant de quinze ans, nommé John Brennan, lui servait de guide. Monté en croupe derrière lui, le jeune Irlandais l'amusait par son siiirituel babillage.
(1 ) Annir, janvier 18Î0.
Il dissertait sur toutes choses avec l'aplomb d'un philosophe et avait son opinion faite sur la révolution qui venait de s'accomplir en France. Montalembert souriait aux saillies de son compagnon. Mais, quand celui-ci se mit à parler religion, à comparer les chapelles couvertes en chaume, où il adorait son Dieu, avec les temples somptueux des protestants ; quand il exprima le bonheur et les consolations que le catholique puise dans sa piété envers la sainte Vierge et les saints ; enfin, quand il termina ses réflexions naïves sur les abus de l'Eglise établie, par ces mots : " Dieu — gloire soit à Lui et louange à son saint nom ! — Dieu les voit, comme il nous voit nous-mêmes; ils auront leur récompense dans l'autre monde, et nous, la nôtre, " alors, Montalembert l'eût embrassé.
" Cela, dans la bouche d'un enfant de quinze ans, dit-il, c'est sublime ! " Ils causèrent longtemps de la sorte. Cependant, le soleil disparaissait de l'horizon ; la nuit les surprit dans la longue vallée de Boname ; tout à coup le guide se mit à chanter : c'étaient les litanies de la sainte Vierçre.
" Quel émouvant et gracieux tableau ! Ce fils des chevaliers français et ce jeune paysan animent seuls le sévère et splendide paysage. L'une après l'autre, les étoiles se lèvent dans le ciel; les grandes ombres descendent lentement du haut des montagnes; on n'entend que l'harmonie lointaine des cloches d'Irlande qui carillonnent l'Angélus, et la voix pure et vibrante de l'enfant qui chante les louanges de la Mère de Dieu. Montalembert écoute, silencieux et ravi; il est ému jusqu'aux larmes et comme enveloppé par un profond sentiment religieux.
" Le chant sacré va réveiller dans son cœur une foule de
souvenirs, exciter mille espérances, mille ardents désirs de se sacrifier pour Dieu, pour l'Eglise et pour l'humanité.
"Derrynane est peut-être l'endroit le plus sauvage du comté de Kerry, qui passe pour le plus sauvage de l'Irlande. C'est une petite baie ouverte sur l'Atlantique ; des montagnes boisées l'entourent de toutes parts ; le Gulf-stream y entretient une douce température et y développe une flore merveilleuse. Le Roi sans couronne de l'Irlande trouve ce lieu unique au monde. " Il l'adore, nous dit Montalembert, il en a toujours l'éloge à la bouche. "
" L'abbaye se compose d'une vaste maison rectangulaire, flanquée d'ailes à ses extrémités et entourée d'arbres et de pelouses. De la bibliothèque, on jouit d'une vue admirable sur l'Océan et les montagnes.
" C'est là, dit O'Connell, que je formai le grand projet de laisser, à ma mort, ma terre natale plus heureuse que je ne l'ai trouvée à ma naissance et de la rendre, s'il plaît à Dieu, glorieuse et libre... Que ne puis-je vous faire admirer ces immenses baies et ces promontoires de montagnes, dont l'exquise beauté est maintenant adoucie par la pâle clarté de la lune qui enchante cette soirée. Tout ce qui, pendant le jour, se montrait grand et terrible, offre, dans la tranquillité silencieuse de la nuit, un spectacle plein de sérénité. Vous pourriez vous convaincre que l'homme si souvent traité de féroce démagogue est, en réalité, un doux amant de la nature, un admirateur enthousiaste de toutes ses beautés, puisant dans la majesté ou la tristesse de l'Océan et de ces scènes alpines qui l'entourent, au milieu de son inexprimable admiration des œuvres divines, une plus vive ardeur pour travailler au bien des hommes.
" A Derrynane, O'Connell mène une vie toute patriarcale. Son temps se passe à s'occuper des affaires d'Irlande, à chasser dans la montagne, à jouer avec " ses chers petits enfants " et à prier. Car il ne reste pas un seul jour sans entendre la messe, faire sa méditation et réciter le bréviaire avec son aumônier.
" En arrivant plein d'enthousiasme à Derrynane, Montalembert trouva la porte de l'abbaye assiégée par un groupe d'Irlandais aux costumes bariolés. Ils attendaient le retour d'O'Connell pour le consulter sur leurs affaires ; chaque jour, il accueillait ainsi avec bonté une foule de pauvres gens qui avaient recours à ses conseils. Cette circonstance ne fit qu'augmenter la vénération du jeune voyageur : ne venait-il pas, lui aussi, pour une grande consultation d'où peut-être allait dépendre sa vie entière ? Sans prendre garde au tapage assourdissant des paysans, il s'assit et prit patience.
" Bientôt parut " le conseiller " ; c'est le nom que les Irlandais donnent à O'Connell. Il tendit la main à Montalembert avec rondeur et affabilité. C'était un homme de haute stature, à la physionomie enjouée et brillante de santé, au regard franc et animé. Mais pourquoi ses yeux ne pénétrèrent-ils pas, ce jour-là, au fond de l'âme supérieure que Dieu lui envoyait? Manifestement, il prit Charles pour un de ces jeunes Français amenés près de lui par la curiosité, attirés par son universelle renommée. Après quelques propos aimables, il s'excusa, ayant à expédier ses nombreux clients, et introduisit son hôte dans le salon de famille.
" Grande fut la surprise de Montalembert. Le salon où il entra, était rempli d'une société bruyante et joyeuse. Toute la famille d'O'Connell s'y trouvait réunie, ses enfants, ses
gendres et belles-filles, ses neveux et nièces et ses nombreux petits-enfants. Chacun s'empressa autour de l'étranger, qui gardait bonne contenance, mais était consterné au fond d'avoir tant de connaissances à faire, tant de mains à serrer, tant de saints à rendre. Qu'allaient devenir ces beaux entretiens qu'il avait rêvés sur la politique, la liberté et l'avenir de l'Eglise ? Etait-ce donc pour se trouver dans ce milieu qu'il avait accompli ce long voyage ; pour jouir, une nuit, de cette hospitalité bourgeoise, qu'il avait traversé la mer et les montagnes ?
"Après une longue et pénible attente, O'Connell entra. L'heure du dîner était venue. On se mit à table au nombre de vingt-cinq. Montalembert espérait se dédommager. Nouvelle déception. Ce fut à peine si O'Connell toucha, en passant, les hautes questions politiques. En revanche, il se montra gai, spirituel, plein d'entrain. L'idée lui venait de moins en moins qu'un jeune Français de vingt ans pût préférer une conversation sérieuse aux badinages ordinaires en pareil cas.
" Le repas se termina aux sons de la cornemuse irlandaise. Montalembert se disposait à aborder le grand homme, mais O'Connell se déroba de nouveau, engagea les jeunes gens à bien s'amuser et s'assit dans un coin du salon pour dépouiller sa correspondance et lire les journaux. Puis on invita Charles à danser. En vérité, il a^'ait bien le cœur à la danse ! Son désenchantement était complet, et, regardant à la dérobée la bonne figure d'O'Connell, plongée dans ses papiers : " Je me suis trompé, pensait-il avec désespoir. Cet homme est loin d'être l'objet le plus intéressant de l'Irlande. Il a l'air d'un bon fermier." Il est probable aussi que les jeunes dames de
la maison n'éprouvèrent pas un moindre désappointement et trouvèrent M. le vicomte de Montalembert bien original et bien maussade.
" Le lendemain matin, Charles, après une heure de conversation avec O'Connell, continua son voyage. Un meeting populaire devait avoir lieu à Killarney. Montalembert y assista ainsi qu'au banquet donné à cette occasion. Toujours sous l'impression de sa déconvenue, il trouve tout exécrable, le dîner et les discours. La foule trépigne, ** applaudit furieusement son libérateur." Charles reste glacial et mécontent. Il juge l'illustre tribun avec un dédain tout aristocratique; il s'amuse à noter certaines particularités qui lui semblent ridicules, comment O'Connell divise ses discours en quatre parties et marque la fin de chaque point en retroussant un des coins de ses manches ; comment, quand il a lancé une phrase vigoureuse, il renfonce sa perruque avec un mouvement presque convulsif, etc. " Son éloquence, conclut-il, ne m'a nullement inspiré. Ce n'est qu'un démagogue, ce n'est nullement un grand orateur."
Plus tard, heureusement, remis d'une mauvaise digestion et d'un excès d'esprit classique, il reviendra de cette impression et consacrera, dans son livre : De l'avenir 'politique de V Angleterre, un chapitre spécial à étudier le caractère, le rôle et l'œuvre du premier et — le mot n'est pas exagéré — du plus gigantesque porte-drapeau de la liberté religieuse au XIX« siècle.
Et en 1847, quand le grand patriote passa, mourant, à Paris, s'acheminant vers la Ville éternelle où devait arriver seul son cœur, qu'il lui avait légué, Montalembert, à la tête d'une délégation de catholiques militants, alla le saluer et
lui offrir la sympathie de ce petit bataillon qui devait accomplir, les années qui suivirent, de si grandes choses et provoquer la réaction religieuse dans leur pays. " Nous sommes tous vos enfants, lui dit-il, ou, pour mieux dire, vos élèves. Vous êtes notre maître, notre modèle et notre glorieux précepteur... Vous n'êtes pas simplement l'homme d'une nation; vous êtes l'homme de la chrétienté tout entière. Votre gloire n'est pas seulement irlandaise, elle est catholique ! Partout où les catholiques renaissent à la pratique des vertus civiles et se dévouent à la conquête de leurs droits légitimes, après Dieu, c'est votre ouvrage. "
Louis Veuillot était là. Il a raconté cette entrevue dans une page d'une émotion pénétrante. J'en détache ces lignes : " O'Connell répondit par quelques mots que nous pûmes à peine entendre... Nous nous retirâmes l'âme brisée. Il nous semblait que tout était fini et que, O'Connell de moins, la longue nuit reprenait son empire. " Mais non, me dit Tessier^ non. 11 faut que le grain meure, ce n'est que le semeur qui tombe. Attendons les trois jours."
" Attendons les trois jours ! "
Messieurs, je les attends moi-même, après cette heure d'entretien, je les attends de vous. Toute parole est une semence, toute âme qui la reçoit, une terre en laquelle elle doit germer et fructifier. Je viens de jeter quelques paroles dans la terre de vos âmes. La plupart d'entre elles, je vous l'avais annoncé, ne venaient pas de mon esprit. Mais elles ont passé par mon cœur et par mes lèvres, et mon cœur ne les a confiées à mes lèvres que dans l'espoir d'atteindre la
profondeur de vos âmes et d'y rencontrer le généreux désir qui seul peut les faire fructifier.
En quittant l'Irlande, le noble jeune homme que je viens d'évoquer devant vous, s'écriait : " Longtemps, mon cœur sera rempli de ces doux souvenirs, comme le vase dans lequel on a distillé des roses ; on peut détruire la coupe, mais le parfum des roses s'attache encore à ses débris."
Un discours, qu'il soit d'or ou d'argile, est un vase brisé dont la mémoire n'emporte que des fragments. Mais, s'il est vrai que le parfum des roses s'attache à l'argile des débris, en prenant congé de moi, j'ose espérer que vous emporterez dans vos cœurs le parfum d'une noble et grande âme qui a vibré quelques instants pour vous à travers mes paroles.
Puisse-t-elle, après avoir captivé votre amour et votre admiration, imprimer sa ressemblance à votre vie, fortifier, élever, sanctifier votre jeunesse, pour féconder et illustrer votre âge mûr !