PHILISTE
Et cela t'affligeait? Laissons courir le temps. Et malgré ses abus, vivons toujours contents.
Le monde est un chaos, et son désordre excède Tout ce qu'on y voudrait apporter de remède. N'ayons l'œil, cher ami, que sur nos actions; Sans nous offenser tant de ses corruptions.
Ne croirait-on pas entendre causer l'hommo aux rubans verts et l'homme aux rubans roses ?
Cette fine comédie contient de très dignes encore d'être cités beaucoup de bons vers, nombre de scènes vivantes et aussi de belles stances, dans lesquelles seule avec elle-même la jeune veuve laisse parler son amour sur un rhythme spécial que lui emprunteront plus tard Rodrigue pour sa peine et Polyeucte pour sa foi.
Seulement le temps me manque pour pénétrer avec vous au fond de chaque œuvre. Force m'est de passer à tire d'aile de l'une à l'autre. C'est presque de l'aviation littéraire que je fais devant vous et le titre exact de cette conférence aurait dû être : « Corneille à vol d'oiseau. »
Je me bornerai donc à conseiller à ceux et à celles d'entre vous qui possèdent un Corneille complet de lire intégralement La Veuve, Ils y prendront un plaisir singulier, à condition toutefois de ne pas perdre de vue que l'œuvre date de 1633, que c'est en 1662 que parut L'Ecole
des femmes^ et que le Misanthrope ne vit le jour de la rampe qu'en 16G6 à peu près dans le même temps (\vl Andromaque .
Au reste, puisqu'une parenthèse est ouverte, je ne la fermerai pas sans vous conter un propos de Molière qui lui valut une chaleureuse accolade de son ami Boileau. « Oui, en vérité, lui disait-il, je dois beaucoup à Corneille. J'ai appris de lui comment causent les honnêtes gens et que toutes les comédies ont besoin d'un but moral. »
A dire vrai, La Galerie du Palais que Corneille apportait à, Mondory en 1634, en même temps que la comédie de La Suivante, n'avait guère cette fois de but moral.
« Des six comédies qui me sont échappées, écrit allègrement Corneille dans sa dédicace à Madame de Longueville, si celle-ci n'est pas la meilleure, c'est la plus heureuse. »
La vogue en fut grande en effet, mais beaucoup plus par le choix du titre et du milieu que par l'intrigue. L'auteur se contentait d'offrir aux spectateurs un intéressant tableau des mœurs de l'époque, et ses nombreux personnages s'y mouvaient dans un décor qui allait faire courir tout Paris.
On sait que le Palais dont il s'agit était le
Palais de Justice et que la Galerie, qui existe toujours en haut do l'escalici' d'honneur, était alors occupée par toute une suite de boutiques et de magasins qui en avaient fait le rendez-vous habituel des promeneurs et des flâneurs de tout sexe et de tout état. Nous flânerons donc un instant à leur exemple, si vous le voulez bien, et nous nous approcherons déjeunes amateurs délivres causant littérature devant l'étalage du libraire.
LE LIBRAIRE (s adressant à Dorimant).
Monsieur, vous plaît-il voir quelques livres du temps?
DORIMANT
Montrez-m'en quelques-uns.
LE LIBRAIRE
Voici ceux de la mode.
DORIMA.NT
Otez-moi cet auteur, son nom seul incommode : C'est un impertinent ou je n'y connais rien.
LE LIBRAIRE
Ses œuvres toutefois se vendent assez bien. .