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Conference sur la litterature canadienne

C'est un grand bonheur, un plaisir intime pour moi, de venir ce soir, devant un auditoire aussi distingué, retracer la marche ascendante qu'à suivie dans notre littérature, la pensée Canadienne. D'ailleurs le moment nous semble venu, d'évoquer le passé (le passé littéraire surtout), de rappeler les noms de ceux qui viennent de nous quitter ; la vie est si rapide qu'on a à peine le temps de les fixer au passage. Je ne connais guère de tâche plus intéressante et plus patriotique à la fois.

La littérature, nous disent les maîtres anciens et modernes : " c'est l'art d'exprimer sa pensée, " l'art de peindre les conceptions de l'âme, en face de la réalité objective de la nature, en d'autres termes, l'artiste doit jeter sur son œuvre un rayon de sa pensée. L'art n'est pas une calligraphie, ni une aristoratie, au sens étroit et hiérarchique du mot ; c'est dans la mesure où, il prend naissance avec la vie, ou selon le mot admirable de Durer : " il a fait passer dans la nature interprétée par l'artiste le trésor mystérieux du cœur, et dans cette mesure seule qu'il s'adresse à l'homme.

La littérature : c'est encore l'image d'une société, dit Mde de Staël, l'écho des sentiments, du goût et des penséss d'une race, ce sont les circonstances qui créent les écoles. L'étude de l'histoire des peuples le prouve, notamment, celle des Grecs et des Latins Les premiers cultivent la forme, et les seconds concentrent la force de leur génie dans l'expression. L'étude dis-je des mœurs intellectuelles et morales d'une nation ne nous montre t'elle pas en effet les écrits de ses citoyens les plus distingués, poètes, historiens, philosophesjurisconsultes, orateurs, et publicistes, comme des monuments impérissables de sa gloire ? Or les écrivains Canadiens tous disciples des classiques du grand siècle et de l'école Française des i7ième et i8ième siècle, ont emprunté leur caractère propre, leur originalité d'expressions, tournure d'esprit au pays qui lésa vu naître, à l'atmosphère d'héroisme et de foi qu'ils ont respirée, aux circcnstances difficiles de leur carrière littérataire qui les révéla à eux-mêmes et honore à jamais leur mémoire. Leur imagination ne s'est elle pas enflammée au récits héroïques de notre histoire, de ses légendes fantastiques, de ses luttes homériques pour la liberté, la justice constitutionnelle.

Voilà autant de sujets dignes inspirateurs d'une

littérature en Amérique qui patronisant leurs œuvres ont inspiré leurs plus belles pages. Il existe donc une littérature Canadienne, non pas en quantité (ce n'est pas essentiel) mais en qualité. D'ailleurs à quoi nous auraient servi ces cinq prix de reliure remportés à l'exposition de Paris si nous n'espérions pas un jour présenter à l'Europe et au monde les fruits de nos travaux intellectuels comme sanction des nobles efforts poursuivis parles nôtres jusqu'à ce jour et douleur viendra 4< la vogue" qu'ils n'ont pas au pays natal.

Les lettres Canadiennes, messieurs, quel monde d'idées n'éveillent-elles pas ? Ce qu'elles réprésentent, observe M. Chauveau n'est cependant, ni aussi nouveau, ni aussi incomplet qu'on le pense généralement, il y a bien longtemps que l'on fait de nobles efforts pour la culture de l'esprit humain sur les bords du St-Lourent ".

" Dès les premiers établissements faits dans le pays, non seulement on s'est occupé d'y faire briller les vérités de ls Religion, d'y établir la plus belle des vertus la chanté" mais Français et Canadiens ont travaillé avec beaucoup de zèle à faire fleurir ici les sciences, les arts et les lettres, qui à cette époque jetaient un si vif éclat sur l'Europe.

" La population de la Nouvelle- France, fut longtemps peu nombreuse ; mais la classe instruite y était dans une proportion considérable ; elle était par nécessité intimement liée à la classe ouvrière, mais non favorisée sous le rapport des lumières, il devait y avoir, il y avait en effet un rayonnement nécessaire de l'une à l'autre.

" C'était par le contact de tous ces hommes instruits, quelques fois même de génie supérieur, de toutes ces femmes distinguées venues de France que le colon Canadien souvent lui-même, fils de famille, ancien officier, ancien soldat d'un des meilleurs régi-

ments français, conservait cette intelligence éclairée, cette foi robuste, cette patience inébranlable, ces principes d'honneur, cette politesse de manières, cet heureux enjouement, en un mot ces qualités supérieures de l'humanité qui ont fourni le nom et la désignation de la littérature elle-même chez les anciens :

Après ce que je viens de vous en dire, l'on aurait donc bien tort, de croire que la masse de la population était alors plongée dans les ténèbres épaisses de l'ignorance.

Non jamais, s'écrie le célèbre homme de lettres, les Canadiens. Français ne gémirent sous le joug de l'ignorance absolue dont certains touristes et des écrivains plus ou moins officiels nous ont taxés ; non ils n'étaient pas des ignorants ceux qui ont eu la suprême science de croire, d'espérer de lutter quand même, ceux qui n'ont jamais abandonné l'idée de Religion et de Patrie dans les rudes épreuves de la vie coloniale.

Avec les compagnons de Champlain, observe M. B. Suite, sont arrivés ici les couplets de la vieille France : les voyageurs et les colons nous les ont transmis d'âge en âge. Peu de productions sont arrivées jusqu'à nous, mais si l'on en juge par les bribes de chansons restées dans la mémoire des gens, le répertoire populaire devait être abondant. "

Sans compter que pendant que les découvreurs et fondateurs de villes, Cartier, Lescarbot, Champlam rédigeaient des relations deleurs voyages, les missionnaires plantaient la croix au nom du roi de France sans négliger la rédaction des événements importants dont la petite colonie était le théâtre, à son berceau.

Oui pendant que ces hardis marins prenaient possession du sol, les pères Lafitau, Lallemand, Lejeune Charlevoix et tant d'autres héroïques et dévoués apôtres de la civilisation tenaient les régistres de l'es-

prit évangélique et du progrès économique et social dans le nouveau monde. Il y avait bien dans ce journal et ces relations de religieux et du livre de bord de ces hardis navigateurs un commencement de littérature Canadienne ; mais elle n'était pas affirme-t-on le digne interprête du sentiment populaire : à la rudesse du style se joignait la religiosité des détails sur les principaux événements de l'époque. Toutefois cette rédaction française des découvertes en Amérique est le premier écho d'une littérature.

A l'ère des découvertes et des voyages (époque de formation d'une littérature Canadienne) succède a dit un de nos brillants écrivains : M. le Juge Routhier, la période sanglante des batailles et la plume écrit alors "les gestes del'épée ". Ce sont les chansons de Geste Canadiennes ; c'est la première enfance de notre littérature. La forme et les tournures de phrases empruntent aux temps et aux lieux leur manque d'élégance dans le choix des expressions, mais le fond de la pensée est la conversion des infidèles et la formation d'une France nouvelle en Amérique.

Les littératures affirme philosophiquement un de nos critiques " l'Hon. M. Chapais" ne sont pas le produit d'une éelosion spontanée. Elles sont au contraire le résultat d'un long travail de fécondation et d'élaboration invisible et mystérieuse. Or pendant un siècle et demi (au dire de nos historiens) ce travail de préparation et de fécondation s'est fait au sein de la Nouvelle- France, au berceau de laquelle comme chez toutes les grandes nations, Dieu mit une femme " La Mère Marie de l'Inearnation " dont les relations des Ursulines disent l'héroique dévouement, ou exaltent cette noble existence si visiblement soutenue par le soufle d'en haut et dont les vertus évangéliques ont laissé des souvenirs inefta-

Entre l'ancienne mère patrie et le Canada où émigraient alors les forces débordantes et intellectuelles de la vieills Europe le maître du monde avait placé l'Océan. Si quelquefois en lisant l'histoire, on est porté à s'apitoyer sur cette espèce d'isolement intellectuel et littéraire, ce manque de communication auxquels étaient, pendant de longs mois condamnés les premiers habitants de la Colonie ; ne doit-on pas se rappeler avec bonheur et reconnaissance, que cet éloignement même fut la providentielle et salutaire barrière qui préserva notre littérature des enthousiasmes Voltariens, alors en vogue au près de la gente lettrée de Paris.

Une fois les premièrès épreuves traversées, les efforts de fondation et d'établissements couronnés de succès, le travail de la pensée reprend son œuvre civilisatrice, c'est l'époque de la Renaissance Canadienne, avec elle le soleil de liberté brille à l'horizon.

Evidemment Pieu, s'écrie un de nos maîtres de la parole et de la plume, veillait sur notre nationalité, ainsi si on parcourt nos archives littéraires on constate avec étonnement mêlé d'admiration, les progrès de géant accomplis sous le soufle de l'inspiration nationale, profitant d'un moment de paix pour rendre en vers et en prose le sentiment populaire, sublime écho des grands événements dont ces quelques arpents de neige étaient ie théâtre.

C'est ainsi que date par date, de fondations en fondations, de collèges et de cercles littéraires, on est en mesure de montrer presque du doigt la somme d'énergie, de patience, de générosité et de sacrifices vraiement héroïques dont les premières années de la domination française furent l'éclatant triomphe.

1765- 1776 font époque dans l'histoire de l'éducation de la jeunesse de la Neuvelle-Franee, guidée dans ia voie sure de la Foi et de la Science par le Séminaire de Qnébec et le Collège de Montréal, con-

tinue l'œuvre des Récollets et des Jésuites premiers apôtres de l'éducation de la N ouvelle France.

Trente ans après la bataille des Plaines d'Abraham ; nous assure un de nos historiens, il y avait en Canada toute une pléiade d'hommes capables de manier la parole et la plume. Les années 1 778- 1 779 voient la fondation de cercles littéraires à Montréal et à Québec d'une bibliothèque publique comprenant deux milles volumes. Enfin 1806, marque la fondation du " Canadien " journal défenseur de nos droits, que devait plus tard honorer de ses écrits politiques le plus grand penseur Canadien j'ai nommé M. Etienne Parent. Le 3 juin rapportent nos annales " La Société littéraire de Qnébee " prit l'initiative d'un grand mouvement et organisa au sein d'une jeunesse exhubérante de talent et de vitalité, un concours littéraire ; pour lequel une médaille était offerte, pour la plume qui célébrerait le mieux George III, en vers français, anglais ou latins. Le pseudonyme du lauréat Canadien- Français était " Canadensis " et voici quel était le début de son ode :

Sors du sein des frimas, ranime mon génie Muse du Canada, fais entendre ta voix Le Dieu des vers doit fuir l'Europe asservie Ici tout vit en paix sous le meilleur des rois

La loyauté m'inspire

Et ma rustique lyre Va par ses premiers sons célébrer George III

Sur les fertiles bords oubliés par Bellone Coulent du St-Laurent, les flots majestueux Le commerce fleurit et les biens qu'il nous donne Couronne les efforts d'un peuple vertueux

Le Canada prospère

Sous les soins d'un tel père.

Et parmi tant d'états aucun n'est plus heureux.

Edouard VII, le nouveau roi d'Angleterre, ne saurait exiger de la part de ses sujets plus de loyauté de sentiments.

Cette renaissance d'art (remarque une de nos gloires littéraires) est un moment interrompue par le régime oppressif de Lord Grey ; mais avec la paix de 1 8 14 l'élan est repris et avec lui on voit éclore toute une presse propagande des idées justes et fortes, caractéristiques de la plume qui les publie.

Bientôt le Journal, ce grand levier moderne d'un monde d'idées ne suffit plus à la polémique, le pamphlet, la brochure se mettent de la partie en attendant le livre, qui fut d'abord soit un livre de prière^ soit un livre d'école, soit un livre de loi dont le premier rapportent les historines fut publié par Cugnet en 1775 et obtint un des premiers succès de notre typographie québecquoise.

C'est alors que les écrits purement littéraires ou scientifiques devinrent plus nombreux, la poésie s'empare de la religion et du patriotisme, affranchie des nécessités du moment du moment elle s'élance vers les régions idéales de l'infini. Chose digne de remarque tous nos hommes publics ont sacrifié aux muses.

La poésie Canadienne quel monde d'idées ces deux mots n'évoquent-ils pas dans nos âmes éprises de souvenir, ô sublime beauté. Il y a au fond de toute âme (nous dit un critique) un ressort secret qui élève l'esprit et le cœur : de là les aspirations vers le vrai, les élans vers le beau, les généreuses ardeurs, pour tout ce qui est grand et sublime.

" La poésie procure cette puissance, elle donne ce bien idéal, qui attire toute âme et qui n'a pas de nom au terrestre séjour, c'est vraiment une musique intérieure et comme un écho du ciel pour reposer, réjouir cette pauvre âme fatiguée des vains bruits de la terre.

"La gloire, récompense des nobles travaux, ah ne l'envions pas au poète, car il la partage avec nous ; en effet il n'est pas un rayon de son auréole qui ne rejaillisse sur la patrie et n'ajoute un reflet nouveau

à l'honneur national. Aussi notre poésie prometelle une glorieuse destinée.

Hier comme aujourd'hui un souffle nouveau anime cette poésie de la Nouvelle- France, un parfum particulier s'en exhale que j'appellerai volontiers, de concert avec un de nos écrivains "La senteur du territoir Laurentien." En effet qui dit poésie Canadienne dit poésie religieuse, ou la pensée de Dieu rayonne à travers tous les sujets comme un feu, pour les éclairer et les fructifier : poésie originale, tantôt mâle et guerrière, forte et vibrante comme l'airain ; tantôt aussi fraîche qu'une rose épanouie ; mais toujours simple, toujours usant de l'art pour vêtir la pensée de formes élégantes, d'expressions choisies non pour la parer d'oripeaux bizarres.

Maintenant si nous ouvrons le "Répertoir National" parmi les poésies recueillies par M. Huston, la plus ancienne en date est le "Tableau de la mer" par M. Jean Taché, ancêtre de la respectable famille de ce nom. Ce petit poème didactique, nous dit M. Chauveau n'est pas sans mérite ; il a surtout celui de la difficulté vaincue. On y trouve tous les termes de marine en usage alors.

Le narrateur poète semble avoir voulu, nous mettre mieux en garde contre les dangers de la mer, en nous initiant aux secrets de la manœuvre à bord d'un trois mats à voile :

Votre raison se perd (s'exclame-t-il) les dangers, la tempête

Ne vous peuveut sortir ce dessein de la tête,

Vous voulez voir la mer et ses tristes hazards

Courir au précipice ouvert de toutes parts

Elle est calme à ses bords, mais quittant le rivage

Souvent vous rencontrez la tempête et Forage.

Si vous ne craignez pas les injures de l'air

Songez que vous devez un tribut à la mer

Son agitation n'en exempte personne.

Enfin si tout cela n'a rien qui vous étonne

Allez si vous avez le courage assez fort

Le navire est tout prêt à sortir du port.

Mais apprenez encore avant de partir

Ce que l'on fait dedans, soit en paix, soit en guerre Quand la voile et le vent s'éloignant de terre L'humeur des gens de mer, leur occupation, Et quel ordre requiert la navigation

(En un mot) Chérissant la vertu qui fleurit dans la guerre La mer a ses lauriers aussi bien que la terre.

Evidemment l'auteur de ce petit code nautique a vérifié, ( en bon marin qu'il était,) pendant les longues semaines que duraient alors les traversées de l'océan les faits et gestes de l'équipage avant d'arriver au port.

L'histoire nous rapporte que certains démêlés survenus dans l'Eglise du Canada durant la guerre de sept ans firent éclore force chansons et satires, dont les journaux et revues du temps sont remplies et que deux littérateurs Canadiens ont réunies en volume, qui font les délices des vrais analystes des sentiments populaires à cette époque.

C'est armé de cette verve et ironie gauloise, que parut "Quesnel" h rival de Boileau sur les rives du St- Laurent. Homme d'esprit et d'un commerce agréable, il se faisait (nous disent ses contemporains) de la poésie une véritable récréation. Comme tous les poètes épris de l'idéal et amoureux de son art M. Quesnel en voulait surtout au gouvernement d'encourager toutes les professions, excepté les rimeurs A ce propos écrivant un jour à son son ami "Labadie" il déverse sa bile sur les réprésentants du pouvoir dédaigneux des talents poétiques qu'ils laissent sans récompense :

Mon cher Labadie,

Toi, qui, trop inconnu, mérite à bon titre

Pour t'immortaliser, que j'écrive un épitre,

Toi qui, si tristement languis en l'univers,

Lebadie, c'est à toi que j'adresse ces vers.

Q and je vois tes talents rester sans récompense

J'approuve ton dépit et ton impatience

Et tombe d'accord que nous autres, rimeurs

Sommes à tort en butte à messieurs les railleurs.

Je sais qu'a parler vrai, ta muse un peu grossière

Aux éloges pompeux ne donne pas matière

Mais enfin tu fais voir le germe d'un talent

Que doit encourager tout bon gouvernement.

Or sur la liste des gens à pension

L on trouve tout état, toute profession

Le rimeur excepté ? Quelle injuste manie?

C'est un triste métier que celui de poète.

De ceci cependant ne sois point affecté

Ncus écrivons tous deux pour la pro^térité

Nos noms seront connus un jour en Canada

Chantés de Vaudreuil jusqu'à Kamouraska.

Comme on le voit les poètes d'alors comme ceux d'aujourd'hui se plaignaient du prosaïque public et vivaient dans l'espérance d'un avenir meilleur et plus reconnaissant de leurs nobles efforts. Acejovial ciseleur et versificateur que fut Quesnel succède M. J. D, Marmette, hardi capitaine de vaisseau, qui à peine débarqué sur nos bords, prend la plume pour chanter entre deux escarmouches, la victoire de Chateauguay, l'héroique exploit de son frère d'armes le colonel de Salaberry.

" La trompette a sonné ; l'éclair luit, l'airain gronde

Salaberry paraît, la valeur le seconde

Et trois cents Canadiens qui marchent sur ses pas

Comme lui d'un air gai. vont braver le trépas.

Ici les Canadiens se couvrirent de gloire

Oui trois cents sur huit mille obtinrent la victoire?

Les Muses, charmantes compagnes de ses loisirs, avaient soufflé à l'oreille de notre guerrier le secret du bonheur que philosophiquement, il résumait ainsi :

J'ai pour médecin la nature Ma pharmacie est mon jardin Et ma tisane la plus pure Est selon moi: le meilleur vin.

Partout je trouve la tendresse Partout je vois, j'adore Dieu Et suis grâce à sa sagesse Content en tout temps en tout lieu

Heureuse coïncidence ; de cette première effusion de lyrisme et de jovialité moralisatrice, allait

naître le genre historique inauguré par Champlain et Charlevoix." L'histoire du Canada, observe l'abbé Casgrain, jouit d'un avantage inconnu aux historiens Européens, qui en remontant le cours des temps, vont se perdre dans les ténèbres de la fable. Au Canada l'histoire a assisté à la naissance du peuple dont elle décrit l'enfance, qu'elle voit à lage viril, toute préparée à le suivre, à l'encourager dans les luttes que récèle encore l'avenir." On a dit que le fait est à l'histoire ce que l'art est à la poésie. Chez les historiens de la Nouvelle- France les deux s'unissent et se complètent car tout en relatant les principaux événements dont ils sont les témoins oculaires, leur âme pratique ne saurait, rester impassible au milieu de' cette grande nature sauvage qui les entoure. Sur ce point donc le Canada n'est pas en arrière sur aucune nation, si ce n'est que ces travaux historiques sont épars, mais cette lacune même nous semble déjà comblée par les nombreuses productions de nos écrivains contemporains. Après Champlain et Charlevoix, ces premiers historiensvde bien des découvertes en Amérique. A MM. DuCalvet Dr Jacques Labrie et Michel Bibeau revient l'honneur d'avoir compilés, remis en lumière dans leur nombreux écrits une foule de faits précieux relatifs à l'histoire de l'œuvre colonisatrice de la Nouvelle-France, sous les deux dominations Française et Anglaise en Canada

M. DuCalvet, ancien juge de paix de la ville de Montréal, est surtout célèbre par son "appel à la justice de l'Etat," recueil de lettres aux Roi, qui parut en 1784. Dans les élans de son éloquence, il lui échappe des exclamations pleines de patriotisme, il plaide non seulement la cause d'un citoyen indigné ; mais celle d'un peuple. Il est sans contredit le chef du parti libéral en Canada.

Dr. JACQUES LABRIE, célèbre patriote naquit en 1783. Il fut un des premiers zélateurs de

l'éducation en Canada ; il écrivit la première " Histoire du Canada mourut avant de la publier et chose plus malheureuse encore ; le manuscrit fut brûlé à l'Incendie de St-Benoit. C'est un de nos plus anciens écrivains du Canada il est surnommé le Tite.Live du Canada.

M. Michel Bibaud père (le plus connu des trois) est aussi un enfant du pays, il naquit près de Montréal en 1782, il joua un rôle important dans notre littérature, fut successivement journaliste, historien et poète satirique à ses heures. C'est contre l'avarice tout d'abord qu'il décoche les premiers traits de son esprit piquant, qui l'eut rendu sur ce point capable d'imiter le classique censeur de "l'Avare."

M. Bibaud s'exclame ainsi :

Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix tonnante

Effrayer le méchant, le glacer d'épouvante

Qui, bien plus qu'avec goût, se fait lire avec fruit

Qui méprisant enfin le courroux des pervers

Ose dire aux humains leurs torts, leurs travers

Je vais dire en vers durs, de dures vérités,

Oui je vais m'armer du fouet de la satire.

Pendant que M. Bibaud tout en explorant le domaine de l'histoire des deux dominations anglaise et française, dénonçait au grand jour de la publicité les défauts de ses contemporains ; deux talents littéraires, écrivains de mérité et d'érudition (M. L. Plamondon à Québec et M. Denis, B. Viger à Montréal venaient apporter leurs concours distingué aux premières et naissantes aspirations nationales vers le Beau, le Bon et le Vrai. A propos entre l'ancienne Capitale, berceau de la Nouvelle France, et la grande métropole Canadienne, il eut toujours échange constant de rapports littéraires dont nous n'avons eu qu'à nous louer pour l'intérêt intellectuel du pays.

M. L. PLAMONDON, fut longtemps sécretaire de la Société Littéraire de Québec et toute sa

vie encouragea les sciences et la littérature, ce noble préservatif des passions humaines comme il le disait. Son digne émule M. D. B. Viger témoin de ses généreux efforts pour animer d'un souffle créateur les âmes artistiques éprises du Beau dans la nature, fut une de nos gloires. - Auteur de nombreuses brochures politiques et sociales M. D. B. Viger fut vraiment le père de la Presse Canadienne à Montréal et savait agrémenter sa prose de quelques bribes de poésie pleine de verve gauloise :

À table réunis Lorsque le vin abonde Quand on boit à la ronde Quel plaisir d'être assis Auprès de ses amis Chassons la noire tristesse, Faisons régner l'allégresse La gaité, l'amitié Et la sincérité

C'est le refrain joyeux d'un Canadien Français qui aime à rire et à chanter, les amours, la gloire et le plaisir.

Nous voici Messieurs) arrivés en 1829. A cette époque d'effervescence poétique, nulle production de l'esprit n'est réputée littéraire à morns qu'elle soit en vers. Enfantine illusion, que se chargerait bientôt de dissiper (comme un voile couvrant l'horizon littéraire) les magnifiques beautés en prose d'un Chateaubriand et de tant d'autres sublimes manieurs de la plume. Sur la terre du Canada, comme dans l'ancien monde le même phénomène littéraire se répète : la poésie c'est-à-dire le culte si recherché des hautes pensées sert de mârche-pied quasi naturel à la publicité politique MM. Bédard et Morin débutent ainsi dans la carrière si glorieuse d'hommes d'Etat à la fois orateurs, journalistes et jurisconsultes distingués.

M. Isidore Bédard natif de Québec est l'auteur de plusieurs poésies qui furent publiées dans le (Cana-

dien.) Son hymne national est plein de noble et patriotique fierté :

Sol Canadien, terre chérie,

Par des braves tu fus peuplé

Ils cherchaient loin de leur patrie

Une terre de liberté.

Nos pères sortis de France

Etaient l'élite des guerriers

Et leurs enfants, de leur vaillance

Ne flétriront pas les lauriers

Vers le même temps un érudit M. Jacques Viger entrait dans le mouvement littéraire dont il devait être une illustration. Tour à tour maire, capitaine et commissaire des terres il est l'auteur de plusieurs précieuses compilations : telle les "Tablettes Statistiques et Saberdache en 1800 in quarto. Jacques Viger semblait être à lui seul une académie des inscriptions et belles lettres, une société nationale des antiquaires, mais avant tout un archiviste.

En date de 1861 le Répertoire donne la traduction d'un chant indien, hymne de guerre des vieux héros du sol, intitulé : "L'Iroquoise" car n'oublions pas qu'ils avaient ces fils du soleil leurs chansons, leurs hymnes, leur poésie pittorésque leur langange ordinaire même était descriptif, solennel et majestueux comme le vaste et grand royaume de la nature et le pays qu'il habitaient. Toutefois il était difficile de faire passer dans notre langue l'énergie et l'originalité de passions qui caractérise la parole imagée de l'enfant des bois qui devant le progrès, envahisseur de la civilisation blanche s'écrie :

Vous que l'astre du jour dore de la lumière

Vous pour qui, la nuit, le pale coursier

Lieux ou croit la moisson, lieux ou l'ormeau verdit

Ou le ruisseau serpente, ou le torrent bondit

Vous monts, bois et vallons, vous tous lieux de la terre

Apprenez tous qu'on s'arme et qu'on vole à la guerre

Un peuple audacieux, armant notre courroux

Désormais plus soumis, va fuir devant nos coups.

Mais le grand Manitou n'a pas exaucé la prière, les vœux de la jeune Indienne; et le génie civilisateur Eurooéen s'est implanté sur la terre conquise de la Nouvelle France. Ce qui faisait dire à notre historien national que la découverte du nouveau monde est un des événements qui ont exercé l'influence la plus salutaire sur les destinées Européennes et la plus funeste sur les populations indiennes qui peuplaient l'Amérique. A cette assertion faut-il ajouter cette remarque non moins juste : qu'aux ténèbres du paganisme et de l'idolâtrie, succédèrent pour ces mêmes nations sauvages les lumières de la Foi chrétienne et les innombrables bienfaits qui en découlent. Précieux avantages économiques et sociaux que ne peut s'empêcher de reconnaître le chef huron Kondiaronk lorsque dans son langage philosophique et descriptif il chante cette fraternité consolante qui doit exister entre tous les hommes :

"Les hurons, s'écrie-il n'ont pas toujours été la poignée d'hommes que l'on voit dans le village ; leurs guerriers aussi nombreux que les étoiles du ciel pendant une belle nuit, faisaient trembler autrefois toutes les nations de l'Amérique du Nord, depuis les grands lacs jusqu'au bas du fleuve St- Laurent. Si le huron campait au bord d'un lac ou d'une rivière, quel ennemi aurait été assez brave pour en troubler les eaux. Quel chasseur ennemi aurait osé approcher ou camper à un mois de marche de sa bourgade, de son wi^wam.

" Quand un grand chef huron frappait le potean de sa hache les arbres tremblaient comme dans les grandes tempêtes et leur feuilles couvraient le sol, comme à la voix du grand Manitou, un ouragan terrible est passé sur la forêt. Vois dit avec tristesse Kondiaronk en étendant le bras du côté de son village, vois ce qui nous reste à nous enfants des bois de tant de grandeur et de tant de gloire. Mais ce qui

empêche mes larmes de couler et mon sang de se figer dans mon cœur : c'est que la robe noire est près de moi et que les Français ces visages pâles sont mes frères.

Puisque nous en sommes à considérer la mâle beauté du chant de guerre indien, tempéré par le sourie mélancolique, qu'entonnaient ces terribles manieurs de tomahak, citons ce fragment d'héroïque ballade de son compagnon d'armes, le troupier Canadien, intitulé : " le Voltigeur aux avants postes" qui tombe sous les coups de l'ennemi après avoir donné l'alarme et abattu les premières têtes des éclaireurs :

" Hélas quel est donc m'a consigne Un mot anglais que je ne comprends pas Mon père était du pays de la vigne Mon poste je ne laisse pas ?

Les Canadiens furent les meilleurs soldats de la Nouvelle France et les derniers défenseurs de la patrie menacée ; ce qui a fait dire à un de nos orateurs, le dernier coup de canon tiré pour la défense du Canada le sera par une main Canadienne.

Après ce lent et rude travail préparatoire fait de guerres, de luttes et de combats sanglants, toute une épopée héroique, un des noms les plus illustre de notre passé littéraire, le fidèle interprète de toute cette époque glorieuse, pouvait paraître. Au talent remarquable du poète il alliait en lui le génie de l'historien. Ce grand homme, ce patriote, c'était M. F. X. Garneau. Avec sa plume, dit l'abbé Casgrain il a continué de tracer le sillon de gloire, que ses pères avaient ouvert avec la pointe de leur épées et comme eux, il est tombé suivant la belle expression d'Auguste Thierry : " après avoir donné à son pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille."

Je ne puis résister au plaisir de vous citer une -ou deux strophes de ses immortelles pièces de vers

ou l'âme pure et chaste du Barde populaire chante le retour des " Oiseaux Blancs " ces hôtes sympathiques de nos tardifs printemps :

Salut petits oiseaux qui volez sur nos têtes Et de l'aile en passant effleurez les frimas Vous qui bravez le froid, bercés par les tempêtes Venez tous les hivers voltiger sur nos pas Les voyez-vous glisser en légions rapides, Dans les plaines de l'air comme un nuage blanc Oh ? que j'aime à les voir, au sein des giboulées Mêler leur voix sonore, avec le bruit des vents. Ils couvrent mon jardin, inondent les allées Et d'arbre en arbre, vont toujours en voltigeant — Adieu petits oiseaux qui volez sur nos têtes Et de l'aile en passant effleurez les frimas Vous qui bravez le froid, bercés par les tempêtes Venez tous les hivers voltiger sur nos pas.

Comme on le voit notre historien savait oublier un instant la solution des graves événements économiques et sociaux de son pays pour observer de de plus près les coutumières évolutions des oiseaux blancs pour épancher le trop plein de son cœur sur les infiniment petits des airs et de l'espace. A propos de véridiques et délicates peintures de mœurs animales, tous savent par cœur le quatrain fameux de la légende du " Chien d'or" dont la vignette orne encore la façade d'un de nos principaux monuments publics à Québec :

"Je suis un chien qui ronge l'os, En le ro»geant, je prends mon repos Un jour viendra qui n'est pas venu Ou je morderai celui qui m'aura mords.

L'historique de cette vignette versifiée nous fait connaitre M. I. Soulard contemporain en renom de MM. Morin et Garneau, journaliste, philosophe et littérateur, doué d'un goût exquis, d'un jugement sur et critique hors ligne nous dit son biographe.

Vers le même temps, à Montréal, un autre disciple des Muses attirait aussi l'attention des lettrés et du public en général. C'était M. Pierre Lavio-

lette natif de Boucherville P. Q. descendant d'une ancienne famille Canadienne. Pierre Laviolette relatent les mémoires de l'époque, était ami passionné, des lettres, un poète distingué et doué d'une merveilleuse fécondité. Le répertoire renferme de lui nombre de pièces de poésie, célébrant presque toutes des sujets didactiques. Dans l'une d'elles intitulée " Invocation à la Santé " on perçoit les formes viellottes de l'art descriptif, cet engouement de la consonnance mythologique :

O toi que Germinède aux cieux Dans le calice de la vie Versait mêlée à l'ambroisie Au banqnet solennel des Dieux 0 Santé, pour toi, tout soupire Du trépas viens briser la faux Sous nos pas ferme les tombeaux Relève 6ur eux ton empire.

Mais h vieille cité de Champlain, hier comme aujourd'hui ne se laissa pas distancer, les Muses n'y dormaient pas. (1834) voit apparaître un jeune et vigoureux talent, M. J. Turcotte, qui a joué un rôle considérable dans le pays. M. Turcotte fut à la fois journaliste, homme politique, écrivain de haute envolée. Entendez le exprimer à son ami Morin ses sentiments politiques, de patriotique liberté, tout en chantant le retour de son ami au foyers de ses pères.

" Tu viens de la riche Angleterre Eh bien ? frère, le ciel là-bas Est-il descendu sur terre?

Ou bien l'homme y dit-il hélas, En approchant le grand fantôme Au lointain prestige emprunté, Comment s'efface chaque atome Du mirage de liberté.

Et croit-il qu'un peuple succombe, Quand noble il jure avec fierté, D'entrer dans la nuit de la tombe Ou de ravir sa liberté ?

Poète comme tous nos grands hommes, c'est surtout par ses harangues enflamées qu'il a fait retentir les échos Laurentiens. A cette époque (1835) les chants patriotiques faisaient rage, M. Aubin un Français émigré au Canada, mit sa verve à profit dans son Journal le "Fantasque." L'idéal patriotique d'alors, c'était plutôt de (1834 à 1837) un souffle de révolution contre les abus administratifs et constitutionnels. Dans ses diatribes, M. Aubin toutefois était l'ennemi des extrêmes ; " amis disait-il : évitons les extrêmes c'est toujours bien moins périlleux. Au dessus du bourdonnement des passions populaires et des agitations politiques d'une époque de troubles ; une voix pacifique se fait entendre, c'est celle de M. A. R. Angers, avocat de Montréal ; de concert avec notre admirable clergé il chante l'apaisement des esprits, l'union, la concorde tont en se faisant un nom au Barreau :

Pourquoi briser les liens les plus doux Vous nous fuyez, et nous sommes frères Et nous pleurons sur les mêmes tombeaux En remuant les cendres de nos pères.

Comme pour répondre à cet esprit d'union des forces intellectuelles de la nation, M. G. Barthélemi Faribault, chercheur érudit, publie en (1857) un célèbre catalogue d'ouvrages sur l'histoire d'Amérique ; beau travail digne d'un bibliophile conscencieux. Le calme une fois rétabli dans les consciences et dans le pays, les poètes profitent du premier moment de paix et se font l'écho de cette effervescence soudaine de patriotisme. Ce sont : MM. Petitclair, Derome, Lenoir, Chauveau, Cartier, Mafsais ; autant d'illustrations qui firent l'honneur du nom Canadien par leur incontestable talent littéraire.

M. PIERRE PETITCLAIR, écrit pour le théâtre et ' atteste de brillantes qualités littéraires, ses comédies en prose, sont pleines de verve humoristi-

que, d'esprit d'observation et de situations heureuses." Les principales sont: " Vengeance d'un Valet," "Une partie de campagne, " " Donation " ; comédies ou l'auteur " montre une originalité toute spirituelle.

M. JOS. G. BARTHE, Acadien de naissance, écrivain fécond, est l'auteur de deux ouvrages remarquables : " Le Canada reconquis par la France " " Souvenirs d'un demi siècle " et de plusieurs pièces de poésie pleines de délicatesse et d'élévation de sentiment.

M. FRS. DEROME, se livra lui aussi au journalisme, au début de sa carrière il fut rédacteur des " Mélanges Religieux " et par ses diverses productions en vers et en prose, se fit remarquer comme homme de lettres de talent et d'érudiction.

M. A. MARSAIS: Journaliste et poète, un barde original dont les "Romances" et chansons rirent dans le temps (1854), les délices des lecteurs de la "Minerve."

Ce nom évoqué m'amène à dire un mot de la "Chanson Canadienne." "A l'heure qu'il est elle forme le plus clair de notre gloire littéraire aux yeux de l'étranger."

M. Ernest Gagnon dans l'artistique compilation de " Nos chants populaires, " a rendu un immense service à son pays." "Je compare ses chansons a dit Lareau, à ces meubles antiques, vestiges d'une époque éloignée, grosse de souvenirs, que les antiquaires placent dans leur salon, pour faire contraste avec la fashion plus moderne."

Jusque là Messieurs, point de poésie lyrique à proprement parler en Canada. Et comment

aurait-elle pu existé sur les rives du St-Laurent puisque à la fin du XVIII siècle nous n'avions en France, nous dit Mr René Doumic, que la parodie du lyrisme, la gesticulation lyrique ? En efïet avec les "Méditations de Lamartine, qui furent publiées le 13 mars 1 802 à Paris, naquit vraiment la poésie lyrique en France." D'ailleurs "ce siècle avait deux ans" quand parut sur la scène du monde lyrique : V. Hugo, auteur des "Odes", des "Orientales" œuvres magistrales ou s'incarnait sa grande âme :

"Que le Dieu que j'adore

Mit au centre du monde comme un écho sonore.

Mais bientôt grâce aux relations littéraires devenues plus fréquentes avec l'ancienne mère patrie, MM. Jos. Lenoir et P. J. O. Chauveau annoncent que les premiers au Canada des accointances avec le lyrisme de Lamartine et de Victor Hugo ; font retentir les échos Laurentiens de leurs strophes anthousiastes.

M. JOS. LENOIR, moins célèbre dans l'histoire que sont contemporain M. Chauveau, était avocat à Montréal et tout en défendant la veuve et l'orphelin, se livrait au culte passionné des Muses, Il ne reste de lui que quelques poésies, qui dénotent chez ce lyrique de la première heure, le véritable souffle, le génie de la langue des Dieux ; "que nul parmi ses nobles émules, nous dit la chronique, de l'époque, ne manda avec plus d'inspiration et de grâce." Ecoutez le dans le "Chant de mort du Huron" sublime élégie de l'hote séculaire de nos grands bois :

Sur la montagne, aux ombres solitaires Un jour, il avait fui, comme fui le chasseur Son oeil était de feu, comme l'œil de ses pères Mais son orbe roulait avec plus de fureur.

On dit qu'il se calma, que sa lèvre tremblante Laissa même échapper ces mots qu'il a tracés :

"Chêne de la grande colline

"Arbre chéri de mes aieux

"Ecoute qu'à ma voix ton oreille s'incline

"Je suis venu te faire mes adieux.

On dit que le vieillard pleura Comme on pleure un bonheur qui n'a pu rendre heureux.

D'une santé fort débile, Lenoir mettait dans ses vers, cette vigueur qui paraissait lui manquer au physique. Il mourut jeune et comme la plupart des grandes âmes à la sienne pareille, ne vécut que ce que "vivent les roses, l'espace d'un matin."

Son ami, M. P. J. O. Chauveau préludait à la gloire d'homme de lettres, en des poésies charmantes, ou se révélait déjà son âme de patriote, d'orateur, de journaliste, de romancier et d'écrivain hors ligne, inimitable dans son style et sa diction athénienne.

" Ses premiers écrits, remarque un critique, soit en vers soit en prose, ont été l'impression vigoureuse et spontanée de son talent ; sa grande âme s'y livre et s'y épanouit naïvement sous les effluves du plus pur patriotisme, qui devait être l'idéal de sa vie publi que et littéraire."

Nous sommes â la veille des troubles de 38. que le poète présage, en nous montrant les maux que "l'Insurrection", va déchainer sur la patrie. Voici le tableau qu'il nous fait "de l'âge d'or" des mœurs Canadiennes :

Déjà depuis longtemps régnaient dans nos campagnes La paix et la vertu, ces fidèles compagnes Et les travaux des champ3 à plus d'un laboureur Semblaient mieux un plaisir qu'une peine, un labeur Mais surtout des moissons quand arrivait le terme Les fêtes et les jeux accouraient à la ferme.

Des filles du hameau, la modeste beauté

Les refrains si joyeux de nos rondes antiques

Le cidre qui pétille dans les coupes rustiques

Tout nous peint le bonheur et tout chôme sur l'herbe

Et les derniers travaux et la dernière gerbe.

M. Chauveau avait un talent varié ; il s'est essayé dans tousses genres ; jusqu'à la fin de sa vie, les Musés lui inspirèrent de hautes et sublimes pensées. On doit à sa brillante prose deux ouvrages : "F. X. Garneau, sa vie et ses œuvres" et, "Charles Guérin." "Ce roman de mœurs canadiennes est un précieux ouvrage et bien des gens se réfléchiront dans cette peinture et en loueront la simplicité, la noblesse du style et la délicatesse de touche." Comme orateur M. Chauveau s'est surpassé ; son discours lors de la pose de la première pierre du monument des braves à St Foye en présence des marins de la frégate française "LaCapricieuse" ; est un chef-d'œuvre d'éloquence canadienne. — En un mot M. Chauveau a représenté avec honneur son pays, en toutes circonstances de sa belle carrière d'homme public, d'honnête et brave citoyen.

L'élan artistique est donné; de(i852-i862) le vent est à la haute littérature, aux belles et grandes pensées noblement rendues. Comme gagné par cette effervescence, poétique,explosion de romantisme et de lyrisme : "Octave Créma^ie", le grand poète national, allait se révéler au monde des lettres Canadiennes. Harassé de travaux pour gagner la bouché de pain de chaque jour; le poëte de l'exil, composait la nuit, la plus part de ses pièces ; auxquelles comme le remarque son biographe, "s'attache une douce mélancolie, empruntée au grand silence qui, à ses heures de repos, enveloppent hommes et choses et pendant lesquelles il nous semble entendre mieux parier notre âme, sous le coup des multiples sentiments qui l'agitent."

Voici le début touchant de son immortelle ballade intitulée : Promenade des trois morts.

Le soir est triste et sombre. La lune solitaire Donne, comme à regret, ses rayons à la terre Le vent de la forêt, jettent un cri déchirant Le flot du St Laurent semble une voix qui pleure Et la cloche d'airain fait vibrer d'heure en heure Dans le ciel nuageux, son glas retentissant

C'est le premier de Novembre, au fond du cimetière On entend chaque mort remuer dans sa bière

Ailleurs il chante le Canada qu'il a tant aimé.

" Il e*t sous le soleil, une terre bénie

Ou le ciel a versé ses dons les plus brillants

Ou répandant ses biens; la nature agrandie,

A ses vastes forêts mêle ses lacs géants

Heureux qui îa connaît, plus henreux qui l'habite :

Grâce à une heureuse et précieuse découverte, on sait maintenant, ou dort pour jamais le barde national ; c'est au cimetière du Havre, terre bénie de la France, d'où sa grande âme de patriote s'est envolée vers les cieux.

Au moment où Crémazie, prenait la route de l'exil, un jeune poète détalent, M. Cyprien Fiset de Québec se créait une place marquante dans la littérature et célébrait par une ode de bienvenue, la visite du Prince de Galles en Canada (1860). Puis obtenait une médaille d'argent pour un poème épique ''sur la découverte du Canada" qui dénotait chez le futur Protonotaire : "une imagination vive et charmante, un poète délicat au vol gracieux et au vers charmant ;" dont les œuvres parurent successivement dans le "Ruche Littéraire et les Soirées Canadiennes."

Vers le même temps à Montréal, Sir Etienne Cartier, célèbre homme d'Etat et l'un des fondateurs respectés, de la Confédération Canadienne, entonnait une hymne de gloire à son pays :

0 Canada, mon pays mes amours!

Comme le dit le vieil adage,

Rien n'est plus beau que son pays.

De le chanter, c'est l'usage

Le mien je chante, o mon pays, o mes amours !

Si les Muses, "ces folles du logis," toujours parlant au cœur de nos grands hommes, recrutaient sur les banquettes ministérielles de fervents disciples. D'un autre côté : les légendes, les mœurs bourgeoises, la vie d'aventures, traits caractéristiques de la race,

faisaient écho dans le roman et la nouvelle. D'ailleurs de la légende au roman, il n'y avait qu'un pas : le récit simple et naïf de l'un devient l'intrigue passionnée et captivante de l'autre. La vive imagination, l'esprit d'observation, d'un M. M. Geo. de Boucherville, Lescuyer, Patrice Lacombe, J. Doutre, Alp. Poitras ; promettaient beaucoup pour l'avenir du roman canadien; où, à la couleur locale, venait se joindre la vérité historique, cachet distinctif des œuvres qui durent.

On perçoit déjà une tendance au "Merveilleux", au cours de ces narrations de voyages, récits épiques et mouvementés de la vie des anciens Canadiens. Au contact de la grande nature : l'écho de nos montagnes, les bruissements des feuilles dans nos grands bois, le mirage d^ nos grands lacs frappaient leur imagination ; ces forêts, prairies, ces lacs, véritables mers intérieures, les rivières et eux se connaissaient d'instinct ; le trappeur, le voyageur Canadien, ce type national par excellence était à la fois: poète, chasseur, guerrier conteur, pêcheur marin, colon et bûcheron selon les besoins et les exigences des lieux.

En effet pour quiconque parcourt ces légendes, l'esprit des ténèbres sous la forme de feux-follets, de loups garous y jouent un rôle prépondérant. D'ailleurs, en cela, ils ne faisaient que s'inspirer inconsciemment de ce genre de "Merveilleux" qui " fut la coqueluche du grand siècle et fît les délices de la Cour du Roi Soleil. " (Du Merveilleux dans la littérature française par V. P. De la Porte.) Quoiqu'il en soit cette prose naïve et pittoresque a son charme et son originalité même après tout, si nos ancêtres parlaient Chasse-galerie ; nous gens du XXième siècle, parlons; hypnotisme, magnétisme, occultisme, spiritisme, effets de double vue et pressentiments ; c'est moins spirituel et plus énervant. L'humanité sera toujours hantée par le surnaturel, l'inconnu et l'au-delà !

Ces romances, ces chansons fantastiques, récits et anecdotes, ne faisaient que tracer la voie aux vraies et durables créations du genre, que les œuvres de MM. DeGaspé, Jos. Marmette, Alph. Poitras allaient proposer à l'admiration de leurs contemporains.

En effet quel canadien n'a pas senti son cœur palpiter à la lecture des chefs-d'œuvres de notre art littéraire ; c'est un légitime contentement pour nous que nos lettrés d'alors aient, pu faire autant sous des circonstances aussi peu favorables à la production littéraire. On est étonné même que la compilation d'œuvres aussi nombreuses et importantes aient pu naître sous la plume de chercheurs, de littérateurs aussi peu rétribués et encouragés dans leurs travaux intellectuels, riches de détails précieux et abondants.

Qui n'a pas lu, les "Anciens Canadiens" ou encore les "Mémoires" de M. P. Aubert de Gaspé : "cet aimable chroniqueur, cet observateur fin et délicat, qui pour éviter de dire du mal de ses contemporains, n'a fait que le portrait de ses amis, et les a peints avec la touchante mémoire du cœur."

Ai-je besoin de vous citer les "charmantes causeries de M. Nap. Bourassa "Jacques et Marie" "Nos grands mères" modèles de finesse et de pureté de style. Chez M. Bourassa "c'est un don de la nature, une grâce d'écrivain" dit M. H. Fabre. "Jean Rivard" de M. Guérin Lajoie : où l'auteur, "dans un style, simple, naturel, gracieux, montre une connaissance approfondie du caractère Canadien." "Charles et Eva," "François de Bienville" de Jos. Marmette, ou le styliste descriptif, déploie une grande richesse d'expression et une grande puissance d'immigration, unies à la délicatesse de sentiments." Enfin les courtes et originales nouvelles de M. Alp. Poitras, "qui semblait on ne peut mieux doué pour peindre nos mœurs sur leur côté joyeux, pour noter dans la mémoire des générations Canadiennes, les éclats de la gaité gauloise."

Ainsi Messieurs pendant que tous ces maîtres de la plume se livraient à leur genre favori dans le silence de leur cabinet de travail ; deux conférenciers : MM. E. Parent et Painchaud donnaient au public l'avantage de goûter le charme de leur parole, agrémenté de justes, familières et utiles observations sur les hommes et les choses d'alors. Ainsi la cqnférence de M. Parent sur la " Presse" et son rôle dans le monde des idées propagatrice des bons principes : "révèle un homme de tête, un érudit et un profond penseur." Son compagnon M. Painchaud avait mieux que lui, "ce don si rare de charmer son auditoire, par la bonhommie, l'aisance de débit, les réparties spirituelles et la verve de son esprit, qui en faisait le plus aimable et le plus recherché des causeurs ou lecteurs publics."

Avec ces deux grandes figures qui ont tant fait pour la cause nationale et la diffusion généreuse des multiples connaissances dont leur haute et active intelligence était ornée et qui ne demandait qu'a s'épancher ; avec ces deux têtes dirigeantes finit l'époque moderne de notre littérature.

Guidés par tant de gloire et d'aussi nobles exemples l'ère contemporaine ne pouvait s'inaugurer sous de plus heureuses auspices. Aux chants de Crémamazie, naissent d'autres chants" MM. Fréchette, Lemay, Suite, Chapman, Fiset, Routhier-, Poisson, font part de cette pléiade.

MM. L. Fréchette, P. Lemay, débutent par une hymne à la Patrie. Le premier est couronné lauréat par l'Académie Française pour son immortelle "" Légende d'un Peuple" patriotique sujet, œuvre

durable qui s'impose à l'attention d'un peuple comme le nôtre, oublieux de ses grandeurs et de ses gloires. Elle mérite certes l'hommage dû à une belle œuvre nationale. C'est un monument impérissable en l'honneur des héros de notre histoire. "

Quant à M. P. Lemay son beau poème sur la " Découverte du Canada " couronné par l'Université Laval et son hymne national qui lui valu la médaille d'or, le placent au rang de nos grands poètes de l'avenir. Moins hardi dans ces conceptions que Fréchette, il cherche dans l'âme des humbles et des petits êtres de la création l'aliment inspirateur de sa patriotique lyre. Sur leurs nobles traces marchent à la renommée littéraire MM. Gingras, Poisson, Suite, Chapman, Routhier, Légendre.

La poésie et l'histoire vont de pair. Après F. X. Garneau, que d émules sont venus prendre rang dans le groupe de nos historiens. Citons : M. l'Abbé Ferlajsd, dont le "Cours d'histoire du Canada'' "est rempli de détails intéressants, qu'il eut été impossible de consigner dans un travail plus concis." "L'auteur a consacré sa vie, dit un critique, à élever à l'œuvre de M. F. X. Garneau, un temple, où sont déposées les cendres de nos martyrs, où vivra à jamais leur mémoire bénie" !

Citons MM. Laverdière, Casgrain, dont l'histoire de la "Mère de l'Incarnation" a été écrite dit un critique avec cette richesse et cette originalité, avec cette hardiesse de style qui distinguent ses autres productions. MM. Jean Taché, Turcotte, Verreau, Suite, Guérin Lajoie ; ce dernier a montré dans son maître ouvrage (dix ans au Canada) la diversité de son talent d'écrivain, en faisant la synthèse de nos luttes politiques de 1840 à 1850. Ajouterai-je les noms de Lemoine, Lareau, David, Dionne, Tassé et de Buies, ce jour naliste pamphlétaire plein de raillerie et de verve, ce sentimentaliste doublé de sarcasme et de pince

sans rire dont le style tour à tour piquant, imagé et descriptif s'est attaqué à tous les genres, avec cette jovialité et bon esprit qui ne l'abandonna qu'avec le dernier soupir.

L'Eglise et l'Etat ; religieux, prêtres et laïques, se sont unis dans la mesure de leurs talents respectifs, pour faire fleurir sur les bords du St-Laurent les lettres, les sciences et les artr. "Que de noms illustres, placés dans la hiérarchie diocésaine. En effet dans cette propagande des idées morales et utiles, citons encore, des historiens de la trempe de l'abbé Faillon : "Histoire de la Colonie Française," monument précieux pour l'avenir. L'abbé Tanguay l'auteur de ce gigantesque travail : "Le Dictionnaire généalogique des familles canadiennes." "Le Répertoire général du clergé canadien," lui qui a tant fait pour l'avancement moral de nos compatriotes. L'abbé Maurault "Histoire des Abénaquis," volumineuse compilation, mémoire d'apostolat.

Ajouterai-je à ces noms ceux ; d'un François Jos Perreault "Histoire du Canada", en quatre volumes l'un des plus beaux caractères auxquels Québec ait donné le jour.

M. T. P. BEDARD.— "Histoire de cinquante ans," qui embrassent tous ies péripities du grand drame politique et parlementaire du Canada. C'est un monument de reconnaissance aux grands hommes de la Patrie tels que Papineau père à fils, Panet, Bédard, Angers, Ouesnel, Valières, Cuvilier — Nelson — Viger— Morin — Lafontaine et Cartier.

JEAN CHARLES TACHÉ : mérite aussi une mention spéciale ; né à Kamouraska en 182 1, il fut un de nos hommes politiques imminents, un publiciste distingué. Comme littérateur ; son travail : "Exquisse sur le Canada économique et social," contribua grandement à donner une haute opinion de la Province de Québec à l'étranger, lors de l'Exposition de Paris (1867).

A ces noms illustres, ajoutons la liste d'hommes émuents, personnalités marquantes des prélats de l'Eglise Canadienne : Mgrs Taschereau, Bégin, Paquet, Bruchési, Laflèche, Laflamme,Têtu : les Rvds M. Gosselin, Proulx, Bourrassa, Laçasse, Scott et parmi les poètes et prosateurs laïques : MM. Dr Larue, Jos Royal, Faucher de St-Maurice, Legendre, Plamondon, Geo Baby, P. B. Casgrain, Routhier, Chapais, Decelles, E. Gagnon, Myrand, Tardivel, Dansereau, Ledieu, Tarte, Evanturel, Jos. Ed. Roy, Dr. Choquette, Rivard, de Ne vers, et j'en passe.

Parmi les femmes auteurs : Melle LAURE CONAN, mérite une mention spéciale; cette dernière pour ses deux romans : "A l'Œuvre et à l'Epreuve," "Angeline de Montbrun," très caractéristiques des mœurs Canadiennes.

Dans le genre historique. " L'ouvrage récent de Mde JETTE, femme distinguée de notre Lt. Gouverneur, " Vble Mère D'YOUVILLE, fondatrice des Sœurs de la Charité de Montréal.

Dans la "Chronique" et la "Nouvelle" : "Françoise" et Mde Dandurand, font les délices des lecteurs de la Patrie ; nos "Travers" même, y sont dévoilés avec finesse et délicatesse ; et plusieurs autres aimables chroniqueurs qui signent : "Madeleine, "Solange," "Iris," etc.

En général le théâtre, n'a guère attiré l'attention de nos écrivains ; les dramaturges chez nous sont clair-semés et cependant ce ne sont pas les sujets quî manquent. Quatre auteurs, MM. PetitClair, Guérin, Lajoie, Lemay, Marchand, ont tenté l'expérience de pièces dramatiques ou comédiques, montrant une vocation réelle pour l'art de Racine ou de Mollière :

D'un autre côté si les auteurs dramatiques sont rares, en revanche, les orateurs foisonnent : Démosthènes, Cieéron, Bossuet, Berryer, O'Connell, ont eu

chez nous de nobles et éloquents disciples. L'art oratoire a été de tout temps en honneur au Canada et nos hommes publics: MM. Papineau, Morin, Chauveau, Mercier, Chapleau, Laurier, Routhier, etc. ont rendu avec chaleur les vibrantes émotions de l'âme Canadienne en nos grands jours de fêtes nationales.

Ici Messieurs permettez- moi une digression, puisque 'Tart ne connaît point de pays'' ; qu'il est le même pour tous, en ce qu'il s'inspire de la Nature. Peut-être nous est-il permis de nous demander, quels rapports existent entre la littérature Franco-Canadienne et ^nglo-Canadienne ? A part les assemblées de la Société Royale qui tient annuellement ses séances à Ottawa, dont profitent les lettrés Canadiens affiliées et entre qui, règne la plus cordiale entente ; outre ces réunions publiques, nos relations littéraires n'ont rien de suivi, et nous sommes plus étrangers les uns aux autres, que ne le sont les Français et les Anglais d'Europe.

C'est cet état de chose qui, faisait dire à M. Chauveau, au risque d'être accusé de bizarrerie : "nous nous sommes permis de comparer notre état social à l'escalier du Château de Chambord, qui par une fantaisie de l'architecte, a été construit de manière à ce que deux personnes, puissent monter sans se rencontrer et ne s'y appercevoir que par intervalles.

"Appelés à vivre ensemble sur un même continent, nous montons comme par une double rampe vers les dpstinées qui nous sont réservées, sans presque nous connaître, nous rencontrer ailleurs que sur le palier de la politique."

Cette division, elle tient à plusieurs causes de divisions profondes, qu'il n'entre pas de déveloper dans le cadre de cette petite conférence. Quoiqu'il en soit, qu'il me suffise, comme question de justice littéraire,

de citer les noms de ceux qui ont donné à leur pays d'adoption, le meilleur d'eux mêmes ; chantant dans leurs écrits poétiques ou historiques : ces rives du St- Laurent, cette terre du Canada, seconde patrie de liberté, d'idéales beautés, ce magnanime et grandiose spectacle de la nature vierge !

Notons d'abord : M. WILLIAM FITZ HAW- LEY, écrivain, qui montre beaucoup d'activité à rassembler les matériaux pour servir à une histoire du Canada qu'il se proposait de publier Nous avons de lui deux poèmes intitulés : "The Half and and other pcems ; " 4<The unknown or the hays of the forest."

PANUELA S. VINING, dont les écrits Canadiens quoique publiés aux Etats-Unis; la plupart de ses productions ont été écrites au Canada et sont marquées au coin du talent et du goût poétique, élevé, emprunts d'une profonde mélancolie.

THOMAS D'ARCY McGEE, a laissé dans champ de la littérature Canadienne des traces ineffaçables. Son volume de poésie est intitulé " Canadian Ballads and occasional verses" publié en 1858.

Maintenant un des écrivains les mieux doués comme un des plus féconds AnqloCanadiens est: CHARLES HEAVYSEAGE. Ce poète naquit à Liverpool et vint s'établir en Canada vers 1853. "Heavyseage avait reçu de la nature tous les dons qui peuvent orner l'esprit d'un poète : imagination féconde, mémoire excellente, sensibilité exquise. Il s'est inspiré à deux sources inépuisables ; la Bible et Shakespeare. Son poème " Saul, " grand drame en trois parties, qui parut pour la première fois en 1857. Ce poème extrêmement remarquable et qui a été traité avec une grande puissance poétique et un grand déploiement de connaissances naturelles. Puis suivent deux aôtres drames moins remarquables ; "Count Filipo" & "Jezebel"

où il unit l'inspiration à la fécondité dont son âme était capable."

Le Canada réclame aussi le poète gaélique : EVAN McCOLL, natif d'Ecosse. Son premier volume de poésies " A collection of poems & songs in Gaelic, " qui parut en 183 1 , lui assura une place importante parmi les bardes de son p iys. Son ode à " Loch Deuck" est, paraît-il, inimitable. Il publia un second volume en 1846 " Poems & songs in English."

Mais CHARLES SANGSTER, est regardé, par ses compatriotes comme le poète national du Haut Canada. Il naquit à Frederick Point, près de Kingston en 1822. Il s'est inspiré pendant son séjour sur les rives des grands lacs, des beautés sauvages de la nature qu'il a chanté dans toutes ses poésies. En vieillissant son style se châtia, son talent se mûrit et il acquiert, cette pureté, cette facilité qui le distingue. Le premier volume de poésies publié par Sangster est intitulé : " The St- Lawrence & Saguenay." Ses " Hesperns" and other poems & Lyrics, "the Happy Harvesters" ; "Song for the fall" ; "The soldiers of the plough" ; sont autant de sujets qui parlent au cœur des populations rurales.

"Ce qui frappe le plus dans la poésie de Sangster, c'est le naturel et la simplicité de son talent. C'est le chantre du St- Laurent, de ses beautés riveraines, de ses îles magnifiques, de ses panoramas superbes."

ALEXANDER McLACKAN, natif d'Ecosse, vint au Canada en 1846. Dans sa chanson nationale "Walls of the Holley road" ; le patriotisme et le talent de son auteur sont un orgueil pour sa terre natale et une acquisition pour sa patrie adoptive. Nous avons de lui plusieurs poèmes : "Poems chieftly in the Scottish dialect" ; 'Lyrics, The emigrant and other poems.' On le dit supérieur à Burns. C'est dans la nature

qu'il a puisé les beautés qui ornent ses chants. Comme poète descriptif des passions du cœur humain, il est sans rival.

CARROL RYAN, poète soldat, natif de Toronto (1840) ; qui à son retour de 1 \ guerre de Crimée, publia un ouviage intitulé '* Oscar and other poems," puis les "Songs of a wanderer" qui parurent à Ottawa en 1867 : recueil de poésies nées dans les champs de manœuvre en Angleterre ; voyages d'Espagne ; séjour à l'Ile de Malte, sol de légendes. "Le poète mit beaucoup de vie et d'art dans ses poèmes de longue haleine ; où grâce à une étude approfondie du Canada, règne le sentiment patriotique et la foi nationale."

La littérature Anglo-Canadienne revendique encore comme poètes : Isidore G. Asher, natif d'Ecosse 1855, vint s'établir puis retourna à Londres, Angleterre. En 1885 à la demande de ses amis il publia ses poésies qu'il intitule : "Voices from the Heart" : a collection of verses." Dans ce recueil de poésies, notons spécialement l'allégorie "Sleep and Dead" "Falling snow." "Tout le talent d' Asher est dans cette imagination vive et plaisante ; ses sentiments à la fois timides et vivaces, d'un auteur qui connaît toutes les fibres du cœur humain. En un mot la muse d' Asher est toute familière et nous fait rêver aux choses sacrées."

JOHN A. PROCTOR, naquit à Liverpool et vint au Canada en 1856. Il publia ses poésies dans les journaux. On doit à sa plume : "Essays on a ragged philosopher." "Voices of the night and other poems." Sa muse est empreinte d'nne noire et profonde mélancolie. "Disciple de Tennyson, il y a dans ses œuvres, une lumière qui vivifie, une inspiration vraie comme dans "Warnings" and "Life on the Océan Wave.'1

Après les Maîtres ensuite viennent une longue suite de disciples fervents des Muses et de l'Histoire du Canada :

Helen Macpherson, née à Ma^og P. Q. 1833. A l'âge de 1 5 ans elle publia un volume de poésies de 250 pages. Puis l'année suivante "The Bride of Christ." Sa poésie est ardente et s'inspire souffle du génie. Parmi ses pièces de vers les mieux pensées on cite : Good night — To a dandelion — I shall départ — "The water."

James Carroll, naquit en Irlande et s'établit en Canada. Son goût pour la poésie le porte à colloborer à plusieurs journaux. Dans l'American Magazine, "The Leader," The Home Journal and the British American parurent ses meilleures poésies ; il publia entre autres plusieurs nouvelles : The new Guager, "The adventure of a night," Letters of Terry Twingle to Hon. T. D. McGee," cette dernière est pleine d'esprit.

Charles Mair natif de Lamark P. O. contribua poétiquement aux revues du haut et bas Canada. 1 863 il publia un volume de poésies intitulée : "Dream land and other poems." Les poésies intitulées. "To a morning cloud." "The beautiful land by sea," "Night and Morn." The Pines, ou M. Mair, peint avec des couleurs très variés, les magnifiques arbres de nos forêts Canadiennes.

Ajouterai-je à ces noms : Mrs. Cushing, auteur dramatique "Esther." Mr H. F. DARNELL" Songs oftheway. JOHN BREEKENDRIDGE "The Crusades and other poems" ; Revd JOS. MOUN- TAIN "Songs of the Wilderness." Mde. G.

LEPRHON "Poète et romancier" ; WILLIAM SMITH, le premier écrivain anglais est le plus partial et préjugé qui ait entrepris d'écrire une histoire du Canada.

Parmi les historiens Anglo-Canadiens citons *: M. HAWKINS, auquel nous devons un ouvrage important " Hawkin'gs Pittoresque Québec with a historical recollection"; ROBERT CHRISTIE N. E. "History of the late Province of Canada parliamentary and political (1791-1841.) Cette histoire embrasse une période de cinquante années et traite des événements les plus importants pour le peuple Canadien ; J. SHER1I AN HOGAN (1815) "Prize essay on Canada."

CHARLES ROGERS (Ecosse 18 19). "The rise of Canada from barbarism to civilisation."

Revd. DOUGLAS BORTHWICH, auteur des plusieurs ouvrages historiques : "Encyclopédia of History and Geography" and "The battle of the World."

. D'ARCY McGEE, "History of Ireland, or the émancipation of the Catholics."

WILLIAM COFFIN "The war and its moral," "a Canadian Chronicle" ; ouvrage impartial et dont la lecture documentée est très intéressante par la conversation d'acteurs : tels que Brock, Salaberry — Duchesnay — McDonelle — Roberts, Técumsek.

WILLIAM CANNIFF : History of the settlements of upper Canada with spécial référence to Bay Quinte.

HENRY MORGAN, auteur d'ouvrages biogra phiques ; d un esprit méthodique, d'un amour des recherches et d'un travail assidu "The Canadian Parlimentary Companions 1875 ; Bibliothéca Canadensis ; Biographies of celebrated Canadians. "Ses compilations indiquent un grand amour de la justice et de la vérité."

Mr FENMING TAYLOR. Poète et histo rien "Poi trait of British Americans, with Biographical sketches." Ses desseins sont parfaits, ainsi que les traits principaux des personnages.

CARMEL J. WATSON , journaliste et historien, auteur de "The constitutional history of Canada, • "The Power of Par iament."

JOHN CHARLES DENT, historien journaliste d'Ontario, auteur de "The Canadian Portraits Gallery."

THOMAS ATKINS : sa réputation date de sa publication : "Archives of Nova Scotia, sélection of public documents" ; ouvrage précieux de compilation documentaire.

JOHN McMULLEN : occupe une place distinguée dans notre histoire comme journaliste et historien. "History jf Canada" ; embrasse l'histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à la confédération. On sent l'écrivain politique, dévoué, marchant derrière l'analyste. Son histoire fourmille de renseignements intéressants.

H. H. MILES: Auteur de plusieurs travaux historiques: "The History of Canada under the French Régime." Un beau travail assez impartial.

PARKMAN : historien américain bien connu, auteur de la "Conspiration de Pontiac" 1851; "Powers of France in the New World" ; The Jesuits in North America ; "The discovery of the Great West." On trouve dans ses écrits, le génie du poète joint au talent de l'historien, les peintures de la vie sont excellentes.

Après cette longue énumération d'auteurs, et de compilations précieuses sur l'histoire du Canada, où Français et Anglais furent appelés àjouerunrôle prépondérant et providentiel ; on se rend compte de l'importance pour nous de ne pas ignorer au moins de nom ; ces compatriotes, qui à peine débarqués sur nos bords, ont éprouvé le besoin de chanter les beautés, les gloires d'un pays qui comme le nôtre a eut l'avantage d'attirer les regards de deux des plus grands peuples de la terre.

Et puis que ce sont les œuvres littéraires qui transmettent le mieux à la postérité : le génie, le caractère, l'esprit dirigeant d'une nation : le peuple Canadien en possèdent tous les différents genres.

Ajoutons les ouvrages de Français distingués qui eux aussi ont beaucoup écrit sur le Canada, mentionnons entre autres : MM. Rameau, Ampère, Lebrun, Marmier, Quibusque, qui ont de belles pages sur l'avenir des groupes français en Amérique. Ces riches collections, renferment toutes les émotions de l'âme Canadienne, les transmettant dans toute leur saveur aux générations à venir, généralement oublieuses d'un passé si glorieux.

Messieurs, en ce XXième siècle qui s'annonce comme devant être le complément de son esprit policé et civilisateur ; les instituts et les Sociétés, les cours littéraires se multipliant : il ne nous est plus permis de rester en arrière, de ne pas entrer dans le mouvement. La culture des arts, des sciences et des lettres, nous révèle dans l'art de bien penser et de bien écrire des talents en herbe. Témoins cet éclatant succès pédagogique, remporté par la Province de Québec à l'exposition de Paris, (1900) ; où l'on a loué hautement notre mode d'enseignement préliminaire, secondaire et supérieur. \yons donc confiance ; l'art chez nous est inné, travaillons ; c'est le fond qui manque le moins. Décrivons notre pays, écrivons sur les hommes et choses de chez nous.

Des bords du St-Laurent peignez nous la hauteur Et de son large lit l'énorme profondeur : Ou du Montmorency l'admirable cascade, Ou du Cap Diamant, l'étonnante esplanade.

Quel vaste champ littéraire à explorer ! Que rien de ce qui est humain ne nous soit étranger. Un pied dans le passé volons vers l'avenir ! Notre littérature Canadienne, elle, témoigne hautement de son influence génératrice, moralisatrice dans

tous les genres : Poésie, Histoire, Roman, Eloquence, Journalisme ; qui dénotent que nous avons conservé le précieux dépôt de nos traditions et que nous sommes fiers en toutes circonstances de nous montrer comme peuple policé ; de nous en vêtir comme d'un splendide vêtement, afin que l'on dise de nous, comme Virgile disait de ses compatriotes : "Populum Romanum justumque togatum."

Enfin ce fait indéniable de notre supériorité littéraire admise et reconnue par tous ceux qui nous lisent et nous liront ; il est permis de se demander quel sera le caractère de cette littérature et sa mission dans le nouveau monde ?"

' 'Si comme il est incontestable, la littérature est le reflet des mœurs et du génie d'une nation : si elle garde aussi l'empreinte de lieux où elle surgit : des sites, des perspectives, des horizons ; la nôtre dit l'abbé Casgrain : sera grave, méditative, religieuse, énergique et persévérante, comme nos premiers pionniers d'autrefois. . mélancolique, comme nos pâles soirs d'automne, enveloppée d'ombre vaporeuses, comme l'azur profond un peu sévère de notre ciel, chaste et pur comme le manteau virginal de nos longs hivers."

"Représe ntants de la race latine en Amérique, notre mission est. de nous opposer aux envahissements du positivisme et de l'égoïsme ; d'avoir des tendances d'un ordre plus élevé."

Un dernier mot Messieurs avant de finir ; si j'ai tenu à faire devant vous ce soir, la revue de nos forces intellectuelles ; ce n'est pas pour vous entendre vous écrier comme autrefois les gladiateurs romains défilant devant la loge impériale : "Morituri tesalutant." ceux qui vont mourir de salut ! mais pour chanter à

l'unissons le vivat du peuple canadien ; entonner l'hymne nationale : " O Canada mon pays, mes amours, que répéteront longtemps encore, les échos Laurentiens !

Le vent de la forêt, l'écho de nos montagnes, Que chantent nos aieux dans nos vastes campagnes Les flcts du St-Laurent disent leurs noms bénis. Des souvenir» sacrés, l'indestructible empire, Dans nos cœurs attendris vibrant comme une lyre Tout nous redis ; ' ' Soyons unis. "

Avant tout soyons canadiens !

Auteurs consultés

Lareau. — La Littérature Canadienne.

Huston.— Répertoire National.

Morgan. — Bibliotheca Canadensis.

L'Hon. Juge Routhier, L'Hon. Thos. Chapais,

L'Hon. Hector Fabre. — La Littérature

Canadienne.

Chauveau. — Discours sur l'Instruction Publique.

La Poésie Française en Amérique.

Sulte. — La Poésie Canadienne Française. DauMlc. — Conférences.

De La Porte. — Du merveilleux dans la Littérature Française.

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