DE L ETABLISSEMENT SUR LA TERRE DU CHEF DE L EGLISE
Monseigneur ,
Messieurs,
« Comme l'Eglise catholique est bâtie sur l'unité,
ainsi que nous l'avons vu dans la Conférence qui traitait de sa constitution, il s'ensuit que la fondation de cette unité sur le sol mouvant du monde a dû être l'objet d'un profond travail de Dieu, et s'il est beau de suivre sa providence par rapport au dernier des hommes, que sera- ce de la suivre dans l'établissement de ce roc impérissable que par un jeu de mots sublime elle a appelé Pierre , en déclarant que celui qui heurterait cette pierre s'y briserait? Nous nous proposerons donc aujourd'hui d'étudier avec vous la fondation de la papauté , persuadé que la di-
vinité de l'Église s'y montre pleinement, et que vous n'aurez aucune peine à l'y reconnaître.
La papauté, ou le souverain pontificat, entraînait avec soi deux choses : la suprématie spirituelle et l'indépendance temporelle. Sans la suprématie spirituelle, l'unité n'était qu'une chimère; sans l'indépendance temporelle, la suprématie n'était que la mise en esclavage de la vérité, renfermée dans un seul homme, et ce seul homme livré à la merci d'un empereur, d'une république , ou de tout autre pouvoir humain. Il fallait donc, d'une part, que la suprématie fût toujours visible et incontestable , et il fallait aussi qu'elle pût s'exercer librement , malgré les obstacles de tout genre qu'elle devait rencontrer. Manifestation de la suprématie pontificale, établissement de son indépendance , voilà deux points capitaux, corrélatifs fun à l'autre, sans lesquels l'unité de l'Église ne pouvait pas subsister dans le monde , et auxquels Dieu par conséquent a dû pourvoir d'une manière d'autant plus îiigne d'attention que l'œuvre était plus nécessaire et plus difficile aussi , vu la nature des sociétés humaines et des passions au milieu desquelles un si grand pouvoir devait se placer.
Nous allons parcourir une vaste route, Messieurs; nous serons obligés de laisser beaucoup de détails dans l'ombre ; mais vous verrez assez de choses illustres pour y saisir le doigt de Dieu , et pour concevoir le désir d'étudier plus profondément ce grand abîme de la Sagesse souveraine.
La suprématie spirituelle du Souverain Pontife
avait été fondée par Jésus- Christ avec ces trois paroles célèbres et dans trois mémorables circonstances. Se promenant un jour en Galilée avec ses disciples, il s'arrêta et leur dit: Qu'est-ce que les hommes disent de moi? Et les disciples répondirent : Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste; les autres que vous êtes Élie; d'autres, Jérémie ou Vun des prophètes. Alors il leur dit : Et vous , que dites-vous de moi? Et Pierre répondant lui dit : Vous êtes le Christ , Fils du Dieu vivant. Et Jésus lui dit : Tu es bien heureux ^ Simon , fils de Jean , parce que ce n'est point la chair ni le sang qui te Vont révélé, mais mon Père qui est au ciel. Et moi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle, et je te donnerai les clefs du royaume des deux. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout' ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel (1). Et dans la dernière cène , se tournant tout à coup vers Pierre, il lui dit : Simon, Simon, voici que Satan a demandé de vous cribler comme le froment , et moi j'ai prié pour toi , afin que ta foi ne défaille point, et quand un jour tu seras converti, confirme tes frères (2). Enfin, après sa résurrection, Jésus dit un jour à Pierre : Simon, fils de Jean, est-ce que tu m'aimes plus que ceux-ci ? Pierre répondit : Sei ■ gneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui
(1) Saint Matthieu, chap. xvi, vers. 13 et suiv.
(2) Saint Luc , chap. xxii , vers. 31 et 32,
dit : Pais mes agneaux. Il lui dit une seconde i fois : Simon , fils de Jean , m'aimes-tu ? Il répondit : i Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus ] lui dit : Pais mes agneaux. Il lui dit pour la troi- \ sième fois : Simon, fils de Jean, m'aimes- tu? ] Pierre s'affligea de ce que Jésus lui demandait l pour la troisième fois : M'aimes - tu? Et il lui ] répondit: Seigneur, vous connaissez toutes choses, ] vous savez que je vous aime. Et Jésus lui dit : Pais ] mes brebis (1). i
Voilà, Messieurs, les trois paroles sacrées sur I lesquelles était fondée la suprématie de Pierre. \
En vertu de ces éminentes paroles, Pierre, aus- ] sitôt après l'ascension du Sauveur, avait exercé sa l prérogative apostolique. C'est lui qui s'était levé ^ dans le cénacle pour faire élire un apôtre à la place i de Judas; c'est lui qui le premier, après la descente \ du Saint-Esprit^ avait annoncé la parole sainte aux ; Juifs; c'est lui qui le premier avait appelé les na- l tions à la foi dans le centurion Corneille; c'est lui ^ qui avait fait le premier miracle en jetant morts à ; ses pieds Ananie et Saphire, pour avoir menti à ; l'Esprit- Saint; c'est lui qui le premier avait pris la l parole dans le concile de Jérusalem, et proposé ce ; qu'il fallait faire au sujet des observances de l'an- \ cienne loi : partout sa suprématie s'était mani- \ festée. \
Mais il fallait un siège à cette suprématie ; il fallait ; planter quelque part la chaire de saint Pierre; il j
(1) Saint Jean, chap. xxi, vers. 15 et suiv. S
fallait trouver un lieu où elle demeurât en pleine indépendance. Quel sera ce lieu? Entre la mer Tyrrhénienne et les sommets noircis des Apennins , autour de quelques collines , une poignée de brigands avaient construit leurs cabanes. En creusant les fondements de leurs premiers remparts , ils avaient trouvé une tête sanglante , et l'oracle avait affirmé que cette ville serait la tête de l'univers. En effet, si cette poignée de brigands eussent possédé des cartes de géographie, et que, prenant un compas, ils l'eussent ouvert à trois ou quatre cents lieues de rayon, ils eussent vu qu'ils étaient le centre d'une foule de peuples d'Europe, d'Asie et d'Afrique, de tous ceux dont les extrémités sont baignées par les flots de la Méditerranée. Mais , au lieu d'un compas , ils étendirent leur main de fer autour d'eux et commencèrent un empire qui devait avoir pour bornes rOcéan, le Rhin, l'Euphrate et l'Atlas. Et, au bout de sept cents ans , après avoir détruit la nationalité de tous leurs voisins, gorgés de sang, de dépouilles, de gloire et d'orgueil, ces brigands, devenus la première nation de l'univers , avaient déposé leur fière république entre les mains d'un seul maître;... et ce maître vivait quand saint Pierre délibérait en quel lieu du monde il irait fixer son siège apostolique. Le croiriez-vous , Messieurs , ce fut sous les yeux de ce maître , dont un regard faisait trembler la terre , ce fut dans sa ville, sur les marches de son trône, que saint Pierre alla poser sa chaire et chercher son indépendance. Mais quelle indépendance pourra-t-il obtenir en un semblable lieu , lui qui prétend à un