‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 4)Chapitre 14 sur 17 · DE LA TRANSMISSION DE LA CHUTE A L HUMANITE · texte numérisé non relu

DE LA TRANSMISSION DE LA CHUTE A L HUMANITE

Monseigneur,

Messieurs ,

La transmission héréditaire de la chute primitive, sous le nom de péché originel, est le fondement de la morale chrétienne ; c'est sur cette base que le christianisme a édifié la régénération du genre humain , et , à la différence de tous les systèmes philosophiques qui sont demeurés de pures spéculations, il a seul réussi dans cette œuvre à la fois rehgieuse et sociale. Un si étonnant succès ne paraît pas compatible avec une erreur dogmatique, telle que le serait la transmission de la chute d'Adam à sa postérité, si elle n'avait rien de réel et de certain. Nous pourrions donc nous borner à ces deux mots , qui

résument notre dernière Conférence : la nature humaine est penchée vers le mal , et le christianisme la relève. Mais si nous nous arrêtions là , il resterait dans votre esprit des nuages dangereux sur la vraie notion du péché originel , en tant qu'il passe héréditairement à la suite indéfinie des générations. Vous n'entendriez ni la mesure ni la possibilité de ce triste héritage; il faut vous faire connaître l'une et l'autre avec précision et clarté. A cet effet, je traiterai aujourd'hui de la transmission matérielle, puis de la transmission morale de la chute primitive, entendant par la première le phénomène purement physiologique d'une corruption héréditaire, par la seconde le mystère de responsabilité qui en est la conséquence aux yeux de la justice divine.

Écartons d'abord, Messieurs, les idées puériles que l'ignorance se forme au sujet du péché originel. On se persuade que , d'après l'enseignement de l'Église, tout homme qui vient au monde a commis personnellement la faute dont le père du genre humain s'est rendu coupable : c'est là tout ensemble une démence et une hérésie. Pour que nous eussions commis en personne , par voie de perpétration ou de complicité, la faute adamique, il faudrait, de deux choses l'une , ou que la personne d'Adam eût été la nôtre, ou que l'acte même de sa rébeUion nous eût été transmis. L'une et l'autre de ces suppositions sont absurdes. D'une part, la personnalité est incommunicable, nul n'étant soi que soi-même; et, d'une autre part, les actes sont intransmissibles, parce qu'ils sont d'une nature essentiellement pas-

sagère , semblables au vol de l'oiseau qui fend l'espace, et n'y laisse aucun vestige. C'est pourquoi la doctrine catholique a toujours distingué nettement le péché originel du péché personnel , leur donnant des noms divers pour que la force du langage imprimât dans les esprits la diversité de leur essence. Le péché personnel est celui dont l'homme vivant et ayant conscience de lui-même et de Dieu a volontairement posé l'acte; le péché originel est le péché d'Adam , transmis à tous par la propagation de la vie. — Peccatum Adœ propagatione transfusum omnibus : ce sont les expressions du concile de Trente. Remarquez- en la propriété. Le concile définit le péché originel en l'appelant le pec/ie d'Adam; il ne l'attribue pas à aucun de nous par voie de perpétration ou de complicité , mais par voie de propagation; or, si nous en eussions posé l'acte, si nous en étions les auteurs ou les complices , tous ces termes manqueraient d'exactitude.

Faites une autre remarque. Vous avez vu baptiser des hommes adultes , et vous savez que le baptême , dans la doctrine catholique, a pour but et pour effet de purifier l'âme du péché originel. Or le prêtre , en versant l'eau sainte sur le front du coupable héréditaire , lui a-t-il jamais demandé s'il se repentait de cette faute? Non : à tout autre pécheur cette question est posée , elle ne l'est pas à celui - ci. Pourquoi donc, s'il en était l'auteur ou le compHce, s'il en avait produit l'acte , si cet acte lui était personnel ?

Ce n'est pas tout. Le crime mérite châtiment, et

dans la doctrine de l'Église il mérite un châtiment éternel , si l'homme ne l'a point réparé avant d'être appelé devant Dieu par la mort. Discedite a me, maledictiy in ignem œternum. — Allez, maudits, au feu éternel (1) : voilà quelle est dans l'Évangile la formule suprême de la condamnation. Par elle, le pécheur opiniâtre est à jamais séparé de la présence de Dieu, qui est le premier et le dernier besoin de sa nature; et le supplice qui résulte pour lui de cette irrémédiable privation est consommé dans son corps par une souffrance intérieure, mais terrible cependant. Or, tel n'est point le sort que la doctrine catholique assigne aux âmes qui meurent chargées de la seule faute originelle. Saint Augustin , le plus dur des docteurs en cette matière , dit expressément que la peine du péché de naissance est la moindre de toutes les peines, levissimam omnium pœnam. Et saint Thomas d'Aquin, outre -passant cette pensée déjà si bénigne, enseigne que les enfants morts sans baptême avant toute autre culpabilité que celle qu'ils ont héritée d'Adam, ne souffrent ni la peine intelligible attachée à la privation de Dieu, ni la peine sensible qui est dans les damnés la compagnie inséparable de celle-là. Ils sont loin de Dieu sans doute, puisqu'ils n'ont pas reçu la semence de l'infini par le don de la grâce ; mais précisément parce qu'ils ne l'ont pas reçue , ils ne souffrent pas de la privation qui en est la conséquence ; ils vivent dans la sphère des choses finies , image imparfaite de la

(1) Saint Matthieu, chap. xxv, vers. ol.

bonté de Dieu, mais image qui leur suffit, parce qu'ils ne se sentent point appelés plus haut. Leur corps, sans être transfiguré, n'est pas non plus soumis à la douleur; ils y habitent en paix, sous un vêtement qui n'est point celui de la gloire divine, mais qui n'est pas davantage celui d'une ignominie contractée par des actes personnels de dépravation. Ce sont des êtres déchus plutôt que tourmentés, et, pour me servir d'une admirable expression de sainte Brigitte, ils sont plus près de la miséricorde de Dieu que de sa justice^ Encore, Messieurs, n'est-ce pas là tout ce que la théologie catholique permet à ses docteurs au sujet de ces âmes, que Virgile lui-même, dans un vers fameux, avait rencontrées au seuil infranchissable de l'éternelle félicité. Il en est qui ont affirmé que les enfants morts sans baptême parviennent à la perfection de la béatitude que la nature peut donner. Le cardinal Gajétan et le cardinal Sfondrate ont été de cet avis , aussi bien que le fameux Jérôme Savonarole dans son traité De la Vérité de la foi.

Que conclure de là , sinon que le péché originel diffère autant du péché personnel que la peine de l'un diffère de la peine de l'autre ? C'est la peine qui est la mesure du péché , et là où elle est incomparablement moindre, pour ne pas dire tout à fait diverse , le péché aussi est à la fois et moindre et divers. Donc nous n'avons point commis l'acte d'Adam, il ne nous a pas été transmis, il ne nous est imputable ni par voie de perpétration ni par voie de complicité.

Ce pas fait, Messieurs, nous avons écarté l'absurde, mais nous n'avons pas pénétré dans l'intérieur du mystère pour nous en rendre raison.

Les actes étant intransmissibles de leur nature , si le péché n'était qu'un acte il mourrait avec luimême , et il n'en resterait rien que le souvenir dans la mémoire du coupable et dans la mémoire de Dieu. Mais il n'en est pas ainsi. Tout acte, bon ou mauvais, produit dans l'homme qui en a été l'auteur, pour ne parler que de l'homme, un état permanent qui affecte son âme et son corps, qui subsiste jusqu'à ce qu'il ait été détruit par une action contraire, et qui, à cause de la transmission substantielle de l'homme à sa postérité, est susceptible aussi de se communiquer avec la vie.

Je dis d'abord que le péché produit un état, c'està-dire une manière d'être permanente. En effet, l'homme, aussi bien que toute créature, est substance et action, rien que cela. L'action sort de la substance, dont elle est l'efficacité, pour produire un effet au dehors ; mais elle ne peut en sortir qu'en agissant sur elle, comme un volcan ne fait son éruption qu'en étant la première victime de sa soudaineté. L'acte est la substance qui se meut , et la substance ne se meut pas sans subir son propre mouvement, sans en garder la trace et comme la cicatrice. Le mouvement se répète- 1- il, la trace devient plus profonde, le retour de l'acte plus facile, et si l'acte est mauvais, c'est-à-dire contraire aux lois de l'être qui l'a commis , la substance est nécessairement atteinte d'une plus ou moins grave alté-

ration. Faire mal, c'est se faire du mal à soi-même, et il est impossible de se faire du mal à soi-même sans blesser le fonds d'être qui porte avec nos actes toute notre personnalité.

L'âme est la première qui ressent l'effet substantiel de nos mauvaises actions. Simple et indivisible dans son essence, elle a des facultés altérables, l'intelligence, la mémoire, la volonté, la sensibilité; le mal y édifie des ruines d'autant plus subsistantes que la nature où il opère est moins prompte au changement. Sous ses coups redoublés, l'intelligence perd sa pénétration, la mémoire sa vigueur, la volonté sa rectitude, la sensibilité son entraînement» Mais, tout intime qu'est cette décadence, elle n'est encore que la superficie du sépulcre que creuse en nous le péché. Avant son apparition dans notre âme, notre âme était unie à Dieu; le péché la sépare de cet hôte jaloux, qui, en se retirant, la laisse pauvre et vide, telle que serait l'Océan si les eaux se tarissaient dans ses profondeurs. Sans doute l'âme demeure raisonnable, mais elle cesse d'être divine; elle n'a plus avec Dieu qu'un rapport indirect, qui la livre aux seules forces d'une nature finie et détournée de sa vocation. Aucune ruine ne saurait être comparée à celle-là. En tout ce qui périt ou s'altère, la perte ou le changement n'est que de peu ; la mort n'est qu'une décomposition d'éléments bornés qui se retrouvent sous d'autres formes, et se rajeunissent au sein même de la destruction. Ici la ruine est infinie, et rien ne sort d'elle qu'un anéantissement de plus en plus profond , à moins que Dieu ne retourne

à cette âme perdue, et ne lui rende avec sa présence 3

le germe efficace de l'éternité. C'est pourquoi la |

théologie catholique appelle le péché la mort de |

l'âme, expression sublime qui peint admirablement j

l'état de cette substance immortelle de sa nature, et l

qui cependant, par la retraite de Dieu, tombe telle- |

ment au - dessous de ses besoins , de ses droits , de i

ses vertus et de sa destinée, que sa vie même devient \

une mort , et la persévérance de cette vie une mort t

éternelle. |

Ainsi, tout rapide qu'est le péché , ombre fugitive l

et déjà oubliée, il a fait à l'âme une blessure qui ne 1

^asse pas avec lui. L'acte n'est plus, l'état qui en est \

la suite persévère, état d'injustice et de privation, j

d'injustice à l'égard de Dieu relégué loin d'une créa- l

ture qu'il avait faite par amour, de privation pour \

l'âme séparée de Celui qui est le principe unique \ de sa perfection et de sa félicité.

Mais l'homme n'est pas seulement un être spiri- \ tuel; il renferme dans sa personnalité un corps qui ne lui est pas plus étranger que son âme. Que devient le corps sous l'action du péché ? Y reste-t-il insensible? N'en reçoit-il aucun contre-coup qui en

altère substantiellement les organes, et qui le rende j

à la fois complice et victime permanente des dés- J

ordres de la volonté? Ici, Messieurs , la science hu- ;j

maine repond pour nous. Elle nous apprend que }^

l'esprit et le corps vivent d'une communion perpé- ^

tuelle, et se renvoient réciproquement l'effet de leurs J

actes, ou plutôt qu'ils les produisent ensemble par |

un concours où l'initiative et la principale puissance j

appartiennent tantôt à l'un, tantôt à l'autre des deux acteurs. Dans le mystère du péché, quelquefois les sens présentent à l'âme un objet qui ne la toucherait point sans eux, et, l'unissant à leur convoitise, ils la souillent d'imaginations et de désirs auxquels son essence est étrangère, et succombe pourtant. D'autres ibis c'est l'âme qui éveille dans son sein des passions intelligibles, telles que l'orgueil, et qui ensuite appelle les sens au partage des voluptés qu'ils ne connaissent point. Dans l'un et l'autre cas , le corps conserve la trace de l'ébranlement qu'a subi la personnalité tout entière de l'homme; la chair, au plus profond de ses replis, reçoit du péché des stigmates invisibles qui se traduisent ensuite dans les traits du visage et y composent cette physionomie honteuse, accusatrice incorruptible et publique des secrets de la conscience. En ces derniers temps , vous ne l'ignorez pas, Messieurs, la spéculation scientifique ne s'est pas contentée de- démontrer les rapports généraux du physique avec le moral, pour me servir de ses propres expressions; elle a voulu pénétrer plus avant, et surprendre la nature au siège même où s'opère la suprême rencontre de l'âme avec le corps. Gomme le cerveau est le sommet incontestable de notre organisation extérieure , et que de lui partent tous les fils moteurs de notre activité, en même temps qu'y reviennent toutes les impressions rapportées du dehors par les sens , ils s'est trouvé des esprits qui ont exploré l'enveloppe où repose cet organe souverain, et ont cru y reconnaître, à des signes infaillibles , l'action du bien et du mal. On

peut abuser de cette découverte, si c'en est une, et la tourner au profit du matérialisme et du fatalisme; mais il est aisé de la ramener à des termes chrétiens, et loin que la théologie ait lieu de la repousser, elle a toujours cru d'une manière générale, à ce résultat de l'influence réciproque de l'âme et du corps. Soit que les sillons creusés dans la chair par le péché aboutissent finalement au cerveau et y laissent leur active empreinte, soit que leurs vestiges se déposent ailleurs ou partout, le fait est en lui-même inévitable et certain. L'homme est un, et tous ses actes, émanés ensemble de sa double nature, ébranlent substantiellement l'une et l'autre du même coup. Qui pourrait le nier, après avoir comparé la physionomie de l'homme de bien et de l'homme de péché ? Quel observateur, même superficiel, ne devine au moins les grands coupables et les grands saints? D'ingénieux esprits , aidés de l'histoire , ont décomposé les traits dont le mélange forme les innombrables variétés de la figure humaine, et ils ont rendu sensibles à l'œil le plus vulgaire, dans des lignes saisissantes, toutes les nuances du crime et de la vertu.

Vous croyez que c'est peu de chose, le péché ! Un désir et un instant, dites-vous, qu'est-ce que cela? Ah! qu'est-ce que cela! Le désir passe, l'instant s'évanouit , mais l'abîme est fait , le péché habite en vous (l) , selon la terrible expression de saint Paul; il tient Dieu loin de votre âme , il corrompt vos fa-

(1) Épître aux Romains, chap. ni, vers. 17.

cultes intelligibles, il donne à votre chair sa forme, il est plus que votre hôte, il est votre dominateur, selon cetle autre parole de Jésus-Christ lui-même : Quiconque accomplit le péché est l'esclave du péché [i). Vous ne vous possédez plus, vous êtes possédés par un autre, et cet autre, c'est une faim contraire à votre raison, une faim d'animal qui vous pousse hors de vous, à la bauge et à la fange. Aussi toute l'antiquité, d'accord en cela avec le christianisme, disait qu'il n'y avait ici-bas qu'un homme libre, savoir l'homme de bien. L'homme de bien lui seul n'a point de maître, parce qu'il n'obéit qu'à la justice et à la vérité.

Je ne veux pas dire. Messieurs, que le péché ravit à l'homme l'usage du libre arbitre, et le réduit à un état de servitude complet; non, vous l'avez vu dans la Conférence qui a précédé celle-ci, le libre arbitre n'est pas détruit dans l'homme pécheur, il n'est qu'affaibli et incliné; mais cet affaiblissement et cette inclinaison suffisent pour lui ôter la pleine jouissance de son âme et la sainte indépendance d'un enfant de Dieu. Affranchi de Dieu, il sert quelque chose qui n'est pas même son corps, mais un instinct dépravé issu de la corruption réciproque des sens par l'esprit et de l'esprit par les sens, et qui demeure en lui souvent plus fort que lui, jusqu'à ce que Dieu fasse descendre au fond de cet abîme un rayon de sa lumière et un coup de sa vertu.

Soit donc que nous considérions l'homme dans sa

(1) Saint Jean, chap. viii, vers. 34.

partie supérieure et pensante , soit que nous le con- î sidérions dans sa partie inférieure et organique, ou | même dans l'unité complexe de son indivisible per- i sonnalité, en haut, en bas, au centre, nous y trou- I vons le péché sous un mode permanent, attaché à } ses os, rongeant sa substance et flétrissant sa vie. j Cela posé , un tel état , qui est l'état de péché , est-il l héréditairement transmissible ? C'est demander si la I nature humaine est transmissible avec les privations ] et les altérations qui l'affectent substantiellement, j Or, qui pourrait le mettre en doute? L'homme n'est { pas un être sans aïeux et sans postérité ; il vient de = plus loin que de ses propres années, et se survit à lui- \ même dans de longues générations. A la différence j de l'esprit pur, qui n'a que Dieu avant et après lui, ] l'homme doit au corps dont il est revêtu l'inappréciable privilège de se perpétuer dans une race illi- \ mitée par la transmission de son sang , de sa forme \ et de sa vie. Il transmet .son sang personnel, celui | qu'il a roulé dans ses veines en lui communiquant i l'ardeur de son âme, et non pas un sang vague et in- j déterminé , qui ne serait pas plus le sien que celui \ d'un autre, et qui, appartenant à tous, serait incapable de lui donner un fils, son propre ouvrage et sa ( vraie continuation. Si, à ne considérer que la matière | brute, le sang est uniforme, ce que j'ignore, et ce '{ dont je ne me soucie pas , il s'en faut bien qu'il en j soit ainsi moralement. Tout homme, par le sentiment ;| habituel qui l'anime, souille ou purifie le flot qui coule j en lui, et en fait une liqueur vile ou généreuse, ca- | pable d'une race puissante ou méprisable. Le sang, |

modifié par l'âme, modifie à son tour la forme organique du corps , et l'homme , en vertu de sa faculté propagatrice, communique à sa postérité cette forme intérieure d'où jaillit la physionomie, et d'où sort la facilité du vice ou de la vertu. C'est cette forme qui constitue proprement la race, et qui donne à chaque famille et à chaque peuple ses goûts , son caractère , son histoire et son identité. Le fils est l'image du père par cette communication de la forme, et les enfants d'un même père , dans toute la suite des siècles , se renvoient cette image primitivement unique qui fait leur patrimoine et leur parenté. Patrimoine impuissant toutefois, parenté stérile, si la vie ne pénétrait ces éléments profonds , la vie même du père qui se poursuit au dehors de son sein , et qui lui rend dans d'autres entrailles le battement de son propre cœur. Entendez, Messieurs, entendez ces mystères : ce sont ceux qui font l'humanité. Sans eux , l'homme existerait peut-être, mais non pas l'humanité. L'humanité est un tronc unique qui a fleuri dans la main de Dieu , son premier père , qui a poussé des rameaux sous toute l'étendue du ciel, mais des rameaux qui ne perdent jamais le sang, et la forme, et la vie de la souche patriarcale , où tous , morts et vivants, anciens et nouveaux, puisent leur ressemblance et leur unité.

Est-ce là tout? L'âme n'a-t-elle rien à faire dans la perpétuité du genre humain? Tout ce mystère estil un mystère de fange organisée coulant dans unmoule qui ne change et ne s'use pas? Oh! non, croyez-en vos pressentiments, l'âme n'est pas étran-

gère ici ; car l'âme est la grande chose de l'homme , et sans doute elle entre pour une part dans la constitution de l'humanité. Mais quoi ! l'âme n'est-elle pas une substance simple, indivisible, et par conséquent intransmissible? Oui, j'en conviens, et cependant le fils ne pourrait être étranger au père par son âme sans perdre sa ressemblance avec lui et sans donner à la paternité un caractère purement extérieur et animal. Le père n'est père que parce qu'il engendre une personne humaine, composée de corps et d'âme, et qui le continue par une ressemblance prise des deux côtés de cette double nature. C'est pourquoi, dans l'œuvre de la perpétuité, l'homme ne transmet pas seulement sa substance matérielle, il a reçu de Dieu un pouvoir plus haut : être créé et incapable de créer à son tour, il pénètre par son vouloir jusqu'à la toute-puissance créatrice, et en vertu de la loi qui a fait de la paternité une partie de son essence, il somme Dieu, plutôt qu'il ne le sollicite, de produire une âme et de l'unir au corps qui doit perpétuer son sang, sa forme, sa vie, et lui donner, avec le concours de l'âme, le glorieux et doux nom de père. Dieu obéit; un souffle descend sur le limon obscur qui est déjà l'homme et qui ne Test pas encore, qui l'est par la disposition de ses éléments, qui ne l'est pas encore parce qu'il y manque un esprit capable de connaître et d'aimer. Ce souffle est celui-là même qui anima le premier homme; il reconnaît cette vieille terre préparée autrefois de la main de Dieu , il y verse avec amour et respect une âme qui n'était pas tout à l'heure, une

âme née de la volonté de Dieu, pure, sans tache, vierge, ne portant en elle qu'une image, qui est celle de Dieu. Mais tandis qu'autrefois le limon primordial était pur lui-même et sans aucun droit ni pouvoir de paternité, ici l'âme rencontre deux forces auxquelles il lui faut se plier, la force organique et assiniilatrice du père et la force corruptrice du péché. Elle entre dans le moule paternel, affaibli et vicié par l'absence de la grâce divine , par l'altération du sang, par la dégénération de la forme, par la pauvreté de la vie , et là , victime involontaire et qui ne se connaît pas encore, elle reçoit l'image de l'homme déchu et en continue la tradition.

On a demandé souvent pourquoi Dieu envoyait une âme pure dans un corps souillé par le péché. Pourquoi, Messieurs? vous venez de le voir. Ce n'est pas Dieu qui envoie les âmes, c'est vous qui les évoquez. C'est vous, hommes doués d'une vie transmissible, investis du droit auguste de la paternité, c'est vous qui, sur l'ordre de votre chair, appelez les esprits à vous et les forcez de recevoir avec votre image la honte et la gloire d'être votre postérité. Si cette puissance vous eût été retirée, c'eût été l'arrêt de mort du genre humain. Dieu, qui voulait sauver l'humanité, vous a laissé la vie dans sa plénitude; il a maintenu la loi de la transmission héréditaire, sans laquelle demeurés au néant vous n'interpelleriez pas sa justice et sa sagesse, et, accomplissant de sa part tout ce qu'il avait promis, il permet à votre misère de souiller les âmes qu'il crée pour vous, et à votre

ingratitude de le blasphémer pour le mal dont vous êtes les auteurs.

Si je ne me trompe, Messieurs, j'ai prouvé deux choses : la première, que le péché produit dans l'homme un état permanent de désordre, qui affecte son âme et son corps substantiellement; la seconde, que cet état de désordre est héréditairement transmissible d'une manière physiologique, c'est-à-dire comme une maladie, en vertu des lois générales qui régissent l'âme et le corps dans l'œuvre de la paternité. C'est beaucoup déjà , et pourtant ce n'est pas tout ; car cette maladie du péché, elle est imputée à la victime qui la reçoit sans le vouloir, qui la subit comme une condition nécessaire de sa naissance, sans qu'il ait dépendu d'elle d'y donner ou d'y refuser son consentement. Gomment cela peut-il être? Comment, aux yeux de la souveraine justice, l'homme déchu est-il autre chose qu'un être malheureux? Il a perdu Dieu par le crime de son premier père , on le conçoit; Dieu, qui s'était donné gratuitement, a pu se retirer gratuitement de la race d'un coupable et l'abandonner aux effets persévérants d'une corruption qui ne venait pas de lui. Mais appeler cette race elle-même coupable , lui imputer sa misère à crime et sa perte à châtiment, voilà qui confond notre cœur tel que Dieu lui-même l'a fait. Il est vrai, vous nous l'avez dit, le péché originel n'est pas puni dans la postérité d'Adam comme une faute personnelle, il s'en faut bien, mais enfin il est puni. Pourquoi? à quel titre? C'est une simple privation, nous avez-vous dit encore, et même une privation

qui n'entraîne aucune douleur de l'âme, parce que l'âme , n'ayant pas reçu la semence du bien éternel , est incapable de connaître et de ressentir ce qu'elle a perdu. Oui, mais cependant c'est une peine, et c'est à cause d'une faute que Dieu tient éloignés de lui des enfants qu'il avait faits pour lui. Gomment cette faute retombe-t-elle , si peu que ce soit , sur toute l'humanité?

Messieurs , je ne puis vous répondre que par un seul mot , mot célèbre , sans lequel il est impossible d'entendre l'histoire de l'homme et sa propre justice, mot qui est de toutes les langues, et que voici : solidarité. Que veut-il dire? Il veut dire nécessairement quelque chose , et quelque chose de vrai, sans quoi il n'existerait pas. La solidarité, telle que le genre humain l'a toujours connue et comprise, est une communauté de mérites et de démérites, de gloire et de honte , entre des êtres liés ensemble par un principe d'unité. Partout où il y a unité, il y a communauté morale, et la communauté morale n'est pas autre chose que la solidarité. Ainsi, entre l'âme et le corps, si différents qu'ils soient, il existe un lien qui fait de l'un et de l'autre une seule personne. Eh bien ! le corps, quoique incapable de bien et de mal, et par conséquent de responsabilité , est cependant comptable des actes libres de l'âme, et il ne s'est pas rencontré de législateur assez insensé pour dire : L'âme seule est coupable , l'âme seule doit être punie. Et ne croyez pas, Messieurs, que l'on s'attaque au corps par impuissance de s'attaquer directement à l'âme ; non, la pensée commune n'est pas celle-là.

En frappant le corps du coupable, la justice humaine entend faire un acte de justice dans sa totalité, et non pas un acte qui passe par l'innocent pour atteindre le criminel. L'âme seule.il est vrai, conçoit le crime, seule elle le veut, seule elle commande; mais, indivisiblement unie au corps, elle ne conçoit, ne veut, ne commande et n'exécute qu'avec le corps. La communauté de vie engendre la communauté morale, et chaque membre solidaire de tous ne s'étonne pas que le supplice parvienne jusqu'à celui qui n'a pas commis la faute, mais qui s'y trouve enveloppé par une involontaire coopération. Le bras a frappé, la tête en répond , et toute la terre applaudit au vers du Gid :

Quand le bras a failli, Ton en punit la tête.

De même et mieux encore, au sein de la famille, il existe un principe d'unité qui a sa source dans la transmission du sang, et par conséquent une solidarité d'autant plus forte que l'on est plus près du tronc d'où elle s'épand. Toute famille compte dans son patrimoine l'honneur qu'elle a reçu de ses aïeux, et cet honneur ombrage la tête de l'enfant qui vient de naître avant même qu'il soit capable de nommer la gloire en nommant son père. En vain réclamerezvous contre cette dispensation du mérite ; en vain le traiterez -vous de préjugé sans fondement: le préjugé vous subjuguera vous-même, et lorsqu'il s'agira d'unir votre sang à un autre sang, votre race à une autre race , vous n'estimerez rien plus que cet

incompréhensible héritage de l'honneur, comme vous ne redouterez rien plus que la rencontre d'une souillure héréditaire, fût-ce dans l'objet le plus aimé et le plus digne de l'être. Je vous le demande, la main sur votre cœur, épouseriez-vous la fille d'un misérable? Y a-t-il au monde un amour qui vous persuadât de faire à votre postérité ce douloureux présent? Vous épouserez le malheur, jamais la honte, et ce jugement de votre âme me suffit contre votre raison. Votre âme n'a pas tort : le fils est le sang, la vie, l'image, la continuation du père; il perpétue, quoique imparfaitement, lacausequi a fait le mal, et trouvé l'opprobre dans le mal.

Vous me direz que cette condamnation n'est pas sans relevailles, qu'il y a des exemples d'un retour de l'opinion , et qu'une solidarité de gloire s'est plus d'une fois superposée à une solidarité contraire. Oui, et qui le nie? Le mérite personnel peut racheter le démérite originel , et il n'en est pas du déshonneur transmis comme du déshonneur qui vient de nous. La justice humaine, aussi bien que la justice divine, distingue aisément ces nuances, et ne se trompe pas sur le degré de responsabilité. Le coupable primitif est le vrai, le grand coupable^, le coupable héréditaire, victime du sang qu'il porte, est une infortunée prolongation d'autrui , et l'équité lui montre de loin la piscine laborieuse où tout. grand cœur peut dépouiller le vieil homme et rajeunir son sang.

Au-dessus de l'unité de famille et de la solidarité domestique est une unité plus vaste qui engendre une solidarité plus profonde, je veux parler des nations.

Un peuple n'est pas l'informe assemblage de quelques myriades d'hommes répandus sur un même territoire; il est la postérité d'un patriarche qui, de chef de famille et de conducteur de tribu , est devenu le père d'une race nombreuse et puissante, unie par les lois , les mœurs , les institutions , la terre et les souvenirs. Un peuple est une communauté qui n'a qu'une âme et qu'une histoire. Un peuple est un; identique à lui-même dans toute la suite des siècles, il agit, selon l'expression de l'Écriture, comme un seul homme, mettant dans les affaires humaines le poids de sa masse et de son unité. C'est pourquoi il est responsable en tant que peuple , et le peuple ne commençant ni ne fmissant jamais à tel ou tel point particulier, sa responsabihté enveloppe toutes les générations qui le composent et tous les actes qui constituent l'ensemble de sa vie. En doutez-vous? Doutez-vous que la France porte dans son sein la tradition solidaire de tout ce qu'elle a fait au monde? Doutez -vous que votre nom de peuple soit une réalité vivante qui accompagne chaque Français et rappelle en lui la mémoire des fautes et des vertus de nos aïeux? Doutez-vous de la grandeur commune qui est en chacun de vous, et ne vous estimez-vous qu'au poids de votre mérite personnel? Le Romain disait avec orgueil . Romanus civis sum ego. Vous le dites comme lui, parce que vous sentez comme lui qu'un grand peuple habite en vous. Oui, nous revivons dans nos aïeux par le sang qu'ils nous ont légué, et nos aïeux revivent en nous par ce même sang que nous leur devons. Nous étions en Clovis ,

lorsque, sorti des austères forêts de la Germanie, il jetait au delà du Rhin le regard qui promettait à sa race la possession des Gaules et la ruine des Romains. Nous étions en lui lorsqu'il écoutait Clotilde sous sa tente, lorsqu'il priait à Tolbiac, lorsqu'il courbait la tête sous la bénédiction de saint Rémi et le baptême du Christ. Nous étions en Charlemagne passant les Alpes pour venger la papauté outragée, et asseoir son indépendance au milieu des nouvelles nations. Nous traversions la mer avec Philippe-Auguste et saint Louis pour délivrer le saint Sépulcre. Nous étions de la ligue qui défendit notre antique foi contre les armes de l'hérésie, et, plus récemment encore, on nous a trouvés sur l'échafaud où coulait le sang de nos pères pour nous conserver le titre et les droits de chrétiens. Tous ces mérites sont les nôtres , tous ces souvenirs parlent de nous-mêmes. Du haut de l'histoire, où la postérité les voit, la France apparaît comme leur cause indivisible et subsistante; et du haut du ciel, où Dieu les récompense, sa justice ne couronne qu'une âme, et ne proclame qu'un nom.

Ces exemples. Messieurs , vous font voir que la solidarité est une loi générale du monde, et que si les familles et les nations y sont sujettes, l'humanité tout entière en la personne d'Adam , qui la contenait et la représentait, a bien pu en subir l'action. De même que chacun de nous porte les fautes de son sang, comme membre d'une race et d'un peuple, nous les portons aussi comme partie substantielle du genre humain, avec cette différence que les soli-

darités postérieures à la solidarité primitive sont nécessairement bornées et imparfaites, tandis que la solidarité primitive, étant le principe de la responsabilité humaine, surpasse toutes ses filles en étendue et en profondeur. En étendue , car Adam est le seul homme qui ait renfermé en lui tous les hommes, qui leur ait transmis à tous sans exception son sang, sa forme , et sa vie ; en profondeur, car il est le seul qui, par sa faute, ait séparé de Dieu le genre humain. Les fautes subséquentes des hommes, des familles et des peuples , trouvent cette séparation accomplie, et ne peuvent y ajouter qu'une aggravation. Nulle créature, humaine , sauf Adam , n'est en droit de se dire: J'ai perdu le monde; comme nul autre que Jésus -Christ n'est en droit de se dire : J'ai sauvé le monde. Adam a ouvert la série des crimes, Jésus-Christ la série des grâces et des vertus; chaque homme ajoute à ces deux tables ses mérites et ses démérites propres, et greffe des solidarités secondaires sur la solidarité universelle ; mais aucun n'est la souche , aucun n'est le fleuve , aucun n'est l'unité primordiale d'où découle la perte ou le salut commun.

Vous voyez donc, Messieurs, pourquoi la transmission héréditaire de l'état de péché à la descendance d'Adam n'est pas seulement un malheur, mais une certaine participation qui a pour conséquence un degré d'imputabilité. Dieu, en considérant le genre humain avant toute réparation , n'y voit pas seulement un désordre perpétué , il y découvre encore la cause permanente de ce désordre, qui est la

nature humaine elle-même issue d'Adam et ne faisant qu'un avec lui. Cette cause, il est vrai, n'est plus entière ; la personnalité d'Adam y fait défaut et y est remplacée par la personnalité de ses descendants. C'est pourquoi l'état de pédtié qu'ils portent en eux ne leur est pas imputé comme à leur premier père, seule cause intégrale de la séparation de l'homme avec Dieu. En Adam, la peine est tout à la fois privative et a fflictive; dans sa postérité, elle n'est plus que privative, sans aucune douleur, ni de l'âme ni du corps. Dieu se tient retiré de l'homme, qui s'est retiré de lui , voilà tout.

Que si cette condition des choses vous semble encore dure, considérez, Messieurs, que le don de Dieu à l'homme était gratuit, surnaturel, infiniment supérieur à toute espérance d'un être créé. Considérez , en second lieu , que la loi de la solidarité n'avait pas été établie de Dieu arbitrairement, mais qu'elle découlait de la constitution même de l'unité humaine , et que , dans le plan de la création , elle ne devait entraîner que la communication et la diffusion du bien. C'est l'homme qui a corrompu la loi de la solidarité et en a fait un instrument de propagation du mal, et, malgré cette corruption, l'effet premier de la loi subsiste encore. Jésus -Christ, le sauveur du monde , s'en est emparé pour appUquer au genre humain tout entier, comme nous le verrons bientôt, le mérite expiatoire de sa vie et de sa mort ; si la solidarité nous a perdus, c'est la solidarité qui nous sauve , et le bien qui en sort surpasse le mal qui en est le fruit. C'est pourquoi saint Paul ne craint pas

de dire : Il n'en est pas du péché comme de la grâce. Si beaucoup sont morts par la faute d'un seul, combien plus la grâce de Dieu abondera- 1- elle en beaucoup par la grâce d'un seul autre homme , Jésus- Christ (1)! Et déjà dans l'ancienne loi, au milieu des foudres du Sinaï, Dieu disait à son peuple : Je suis le Seigneur ton Dieu , le Dieu fort et jaloux, qui visite l'iniquité des pères dans les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération de ceux qui me haïssent , et qui fais miséricorde jusqu'à la millième génération de ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements (2). Paroles mémorables, et qui montrent comment, d'une même loi d'où jaillit le bien et le mal , Dieu sait tirer plus de satisfaction pour la miséricorde que pour la justice. Messieurs , faisons de même. Quels que soient nos vains raisonnements, devenus pères à notre tour, nous portons dans les replis de notre cœurla destinée de ceux qui sortiront de nous. Fils d'une solidarité dont la puissance remonte au delà de notre berceau, nous en créons une autre pour les générations qui hériteront de notre vie. Chacune de nos pensées, chacun de nos actes retentit déjà jusqu'à notre postérité, et les siècles à venir accuseront nos fautes dans leurs malheurs, comme ils loueront nos vertus dans leurs propres bénédictions. La solidarité active succède pour nous à la solidarité passive , et ce que la raison nous tenait caché , le dévouement nous le

(1) Épître aux Romains, chap. v, vers. 15.

(2) Exode, chap. xx , vers. 5 et 6.

révèle. Homme, pères, citoyens, chacun de ces noms nous avertit que vous n'êtes pas seuls avec vousmêmes, mais que votre âme est un monde où d'autres âmes puiseront indéfiniment leur vie, leurs souvenirs et leur sort. Certes, j'en tremble comme vous; je sens ce double fardeau qui m'accable en arrière et en avant de moi , en arrière par mes aïeux, en avant par ma postérité. Car moi aussi, j'ai une postérité ; elle sort de mes lèvres avec la parole de Dieu ; elle me demandera compte un jour de la grâce qui me fut donnée pour m'engendrer des fils en Jésus- Christ. Mais , si pesants que soient sur mes épaules le faix du passé et le faix de l'avenir, le faix de ce qui n'était pas encore moi , et le faix de ce qui ne sera plus moi, enfant et père, je ne maudis point la loi qui a étendu ma responsabilité hors de la mesure étroite de ma personne et de mon âge. Je rends justice à Dieu, mon premier ancêtre, à Adam, qui le fut après Dieu , à tous ceux qui ont tissu de leurs actes et de leurs pensées le fil compliqué de ma courte vie. Ils m'ont porté heur et malheur; mais que serais-je hors d'eux? Un roseau perdu dans la solitude, une goutte de pluie, un grain de poussière sans parenté avec la poussière elle-même; étranger à tout, sauf à moi , j'eusse passé dans le monde seul à seul avec mon âme et mon corps, mystère d'égoïsme et d'impuissance, n'ayant rien à pleurer, rien non plus à bénir. Oh! laissez- moi tel que je suis, ne m'ôtez pas l'amour et la grandeur en m'ôtant mon fardeau. Laissez-moi ma part de l'humanité faite et de l'humanité à faire, je l'accepte. Respon-

sable du monde, le monde Test aussi de moi; je le porte, et il me porte; il a préparé mon sort, et je travaille au sien. La solidarité , c'est la vie de tous en tous ; c'est la puissance dans la faiblesse , l'étendue dans la borne, l'immortalité dans la mort, le bien dans le mal, Dieu dans l'homme, et l'homme en Dieu. Car Dieu y est entré lui-même; amoureux de cette loi sublime, il y a mis sa divinité, il a jeté dans la balance de la responsabilité universelle sa gloire et son sang. Vous le verrez bientôt , vous le voyez déjà. Et moi, fils de cette solidarité toutepuissante, frère et cohéritier de l'Homme-Dieu, je ne me sens plus la force , en présence d'un tel bienfait sorti d'une telle cause, d'accuser ni de défendre l'éternelle justice ; je m'arrête éperdu au pied de la croix qui m'a sauvé par un autre mérite que le mien, et ma parole expire dans l'action de grâces et dans l'adoration.

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