CINQUANTE-CINQUIÈME CONFÉRENCE
DE LA NÉCESSITÉ DU COMMERCE SURNATUREL DE l'HOMME AVEC DIEU
Monseigneur, Messieurs ,
Nous avons fait un grand pas. La question était de savoir si dans le commerce de l'homme avec Dieu il existe un ordre de rapports superposé à l'ordre de la nature et de la raison. Nous avons établi que cet ordre existe , puisque l'humanité se conduit partout et toujours comme s'il était réel. Répondant ensuite à une objection tirée du défaut d'unité que présente l'ordre surnaturel dans l'ensemble des religions positives qui se partagent le monde, nous avons montré qu'en effet il avait été altéré par l'action libre de l'homme, qui cependant n'avait pu le
détruire nulle part : en sorte que nous avons ici en ] faveur de la vérité le témoignage même de l'erreur. ] Car non-seulement l'erreur, malgré sa puissance cor- \ ruptrice, n'a pas détruit la forme surnaturelle de l'é- ] tablissement religieux , mais elle n'est point parvenue j davantage à donner aux faux cultes un caractère] spécieux de divinité. Le christianisme seul possède I une physionomie surhumaine qui commande à l'esprit | l'examen et le respect; seul il apparaît entre l'homme I et Dieu comme l'expression possible de leurs rap-i ports. I
Cela fait, Messieurs, la question de l'ordre surna-v turel n'est pas épuisée; nous n'en avons considéré que ] le côté extérieur, et le rationalisme nous appelle au \ dedans. Il nous demande ce que cela veut dire : un or- i dre supérieur à la nature et à la raison, un ordre qui l suppose que l'intelligence manque du nécessaire pour ; connaître , et la volonté du nécessaire pour agir. \ Quand Omar fut consulté pour savoir ce qu'il fallait ; faire de la bibliothèque d'Alexandrie, il répondit : Ou J bien les livres de la bibliothèque d'Alexandrie disent la | même chose que le Coran , en ce cas il faut les brûler | comme inutiles ; ou bien ils disent autre chose que \ le Coran , et en ce cas il faut les brûler comme dan- l gereux. De même ici, ou bien l'ordre surnaturel ren- \ tre dans la lumière et l'activité de l'ordre naturel , et • alors à quoi sert-il? Ou bien il n'y rentre pas, et i alors , inintelligible à la raison , inconciliable avec la 1 nature, à quoi sert-il encore? Quel motif, en outre, l peut avoir eu Dieu de refuser à notre organisation -, intérieure l'unité qu'il a mise en tous ses ouvrages, ;
et de nous former un esprit qui pour suffire à ses fonctions ait besoin de se compléter par un appareil venu du dehors ?
Bref, on nous conteste la notion même de l'ordre surnaturel ; on l'accuse d'introduire dans le plan de la création un ressort à tout le moins arbitraire et superflu. Et moi, au nom de l'Église, j'affirme quece ressort est nécessaire, nécessaire d'une nécessité absolue, posé que Dieu ait voulu nous donner de lui une pleine connaissance et une pleine possession, comme dès le principe des choses il l'avait , en effet , voulu et préparé. Je le prouverai pour l'un et l'autre élément de l'ordre surnaturel, c'est-à-dire pour la prophétie, qui est le complément de notre lumière intérieure, et pour le sacrement, qui est le complément de notre activité libre.
Quand on vient à considérer, Messieurs, le travail intellectuel accompli par l'homme ici-bas, on ne peut retenir en soi un mouvement de stupeur et d'admiration. Placé sur cette terre comme dans une île dont le ciel est l'Océan, l'homme a voulu connaître le lieu de son passage; mais d'innombrables barrières dressées autour de lui s'opposaient à son dessein , et lui interdisaient de prendre possession de son empire et de son exil. La mer lui opposait la jalousie de ses flots : il a regardé la mer, et il a passé. La proue de son génie a touché les plus inaccessibles rivages ; il en a fait le tour, il en a dessiné les plis, et après quelques siècles d'une audace plus opiniâtre que les tempêtes, dominateur paisible des eaux, il se promène où il veut et quand il veut à la surface
soumise de leur immensité. Il envoie ses ordres à tous \ les écueils, devenus des ports ; il leur emprunte, par \ des échanges qui ne s'arrêtent jamais, le luxe et \ l'orgueil de sa vie, mêlant ensemble tous les climats I pour ne faire d'eux, si divisés qu'ils soient, qu'un i serviteur unique obéissant sur tous les points du ^ globe à ses désirs souverains. |
Une autre mer, plus vaste, plus profonde encore, \ recueil de mystères infinis , répandait sur sa tête I ses ondes peuplées d'étoiles. Lui , simple pâtre alors, \ errant à la suite de ses troupeaux , dans les champs i de la Chaldée, il a regardé le ciel à travers les pures \ nuits de l'Orient. Aidé du silence, il a dit aux astres I leur nom , connu leur marche , pénétré le secret de \ leurs obscurcissements, prédit leur disparition et ; leur retour ; et toute cette armée lumineuse , comme \ si elle eût pris ses ordres dans les yeux de l'homme , ; n'a cessé de se rendre, dans un cycle exact , au ren- j dez-vous où l'attendait l'observateur. L'astre même ■ qui n'apparaît qu'un jour en plusieurs siècles n'a pu I nous dérober sa course; appelé à heure fixe, il se I détache des profondeurs inénarrables où nul re- : gard ne le suit , il vient , il aborde à un point si- I gnalé d'avance notre étroit horizon , et saluant de sa j lumière l'intelligence qui l'a prophétisé , il retourne i aux solitudes où l'Infini seul ne le perd jamais de | vue. \
Mais entre la terre et le ciel , entre la demeure de ; l'homme et celle des étoiles , s'étendait un espace | différent de tous les deux, moins subtil que l'un, \ moins grossier que l'autre, habité par les vents et i
les orages, et pénétrant de ses actives influences tous les ressorts de notre vie. L'homme a reconnu ces compagnons invisibles de son être ; il a décomposé l'air qu'il respire, et saisi les nuances du fluide qui l'éclaire ; la vitesse de l'un ne lui a pas plus échappé que la pesanteur de l'autre. En vain la foudre , cette vive image de la toute-puissance divine, semblait défier la hardiesse de ses investigations : comme un géant qui a tout abattu autour de lui, et qui s'indigne de rencontrer un obstacle , il s'est pris corps à corps avec ce résumé terrible des forces de la nature , et , plus maître que jamais , il a traité la foudre comme un enfant qui se mène par un fil , tantôt l'arrêtant respectueuse au sommet des palais et des temples , tantôt la forçant de se précipiter par des routes inoffensives dans les muets abîmes de la terre. La terre, la mer, le ciel et tous ses flambeaux, l'air et tous ses phénomènes, rien du dedans et du dehors n'avait pu se soustraire à l'esprit de l'homme; l'observation lui avait révélé les faits , les faits l'avaient conduit aux causes et aux lois. Et ces sciences particulières, rayons dispersés d'un foyer commun, venaient se réunir et s'illuminer dans une science plus générale, qui, en nous livrant les mystères abstraits du nombre, de l'étendue et du mouvement, mettait à nu devant nous les éléments éternels de toutes les choses créées.
Mais est-ce là tout? Le roi du monde s'est-il arrêté là? Gardez-vous de le croire. N'eût-il pas été plus loin, déjà c'eût été le poëte, le savant, l'artiste, déjà l'homme, mais non pas l'homme divin. Or il
était divin, et tous les mondes visibles n'avaient pas | en eux de quoi rassasier son intelligence et reposer i
son cœur. Il est monté plus haut ; il s'est demandé ce"^
qu'il y avait au delà des étoiles, qui est l'orbe qui|
meut tous ces orbes mesurés par son compas, et il|
s'est répondu : L'infini. Car le fini, ne se contenant |
pas lui-même , ne peut être borné que par l'infini. î
Mais qu'est-ce que l'infini? Est-ce un espace vide se]
multipliant sans cesse devant lui-même, un abîme i
sans rivages appelant à lui, pour leur faire place,!
toute vie réelle et toute vie possible , sans être lui- ]
même vivant ? L'homme , qui avait regardé la mer et j
le ciel, a regardé sans pâlir cet autre ciel et cette autre i
mer ; quelle que fût la nature de l'espace inteUectuel j
où se jouait sa pensée au delà de toutes les choses j
sensibles, il a compris que là n'était point le principe ;
de l'être, de la vie et du mouvement. Il a passé plus ■
loin ; il a débordé l'infini imaginaire pour contempler j
en face l'infini réel , et le voyant sans le voir, le défi- \
nissant sans le définir, parvenu au terme de toute j
vérité, il a dit dune voix qui a été la première, et !
qui sera la dernière : j
Par delà tous les cieux le Dieu des deux réside ! \
Ne me troublez pas, Messieurs, laissez-moi trem- \ blant devant la grandeur de l'homme ; tout à l'heure ' il ne remuait que la poussière, et le voilà qui touche : Dieu !
Et cependant. Messieurs, n'y a-t-il dans votre ; âme aucune tristesse? N'y a-t-il dans votre intelli- ;
gence rien d'obscur et d'inconnu? Une fois, dans les beaux temps de la Grèce , un sage fut qui servait son pays de l'épée, tout en le servant par des leçons qui ont mérité l'honneur de préparer la sagesse humaine à s'abaisser devant l'Évangile de la sagesse divine. Socrate , car c'était lui , sortit un matin de sa tente , s'assit au-devant , et , sa tête cachée dans ses deux mains , il demeura pensif. Le soleil se leva, l'armée s'émut , les coursiers passèrent , tout le bruit d'un camp enveloppa sa rêverie : mais lui , immobile et comme enlevé à lui-même , laissa venir le soir sans qu'il eût la force ou la pensée de rappeler sa tête appesantie sur ses genoux. A quoi songeait ce grand homme? Quel douloureux mystère avait été capable de lui cacher les heures , et de remplir le cadre d'une si persévérante méditation ? Hélas ! Messieurs , le même mystère qui vous tourmente et qui vous amène ici. Sans vouloir maintenant insulter votre raison après l'avoir tant exaltée tout à l'heure, ne puis-je vous demander avec Socrate : Que savez -vous? Cette question, qu'il adressait aux sages de son temps, ne puis-je vous l'adresser, à vous les enfants des sages ? Vingt siècles écoulés depuis Socrate ontils changé la condition de l'esprit humain, et fait descendre en vous la plénitude de lumière qui manquait au maître de Platon? Une lumière, il est vrai, une grande lumière a jailli sur le monde depuis que la bouche de Socrate s'est fermée en buvant la ciguë; mais elle descendait du Calvaire, et non de la raison. Ceux qui ne l'ont pas reçue dans l'obéissance de la foi , loin d'être éclairés par elle , ont vu s'accroître