‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 5)Chapitre 4 sur 21 · DU PLAN GENERAL DE LA CREATION · texte numérisé non relu

DU PLAN GENERAL DE LA CREATION

Nous avons recherché clans notre dernière Conférence par quel procédé et par quel motif le monde était sorti des mains de Dieu ; nous avons vu que c'était par le procédé de la création et par le motif de la bonté. La bonté est , en effet , le caractère sous lequel le genre humain a toujours conçu Dieu de préférence , comme c'est aussi le caractère des hommes

qui oui le plus attiré l'amour et la vénéralion dts âges. Quiconque n'a pas été marqué de ce signe auguste n'est point parvenu à la plénitude de la gloire , et ni l'éclat des conceptions, ni le bonheur des armes, ni le mépris de la vie , n'ont suffi sans la bonté pour élever la mémoire d'Alexandre ou de Marc-Aurèle. Celle de Dieu, à plus forte raison, repose sur la même base, et rien ne nous est plus naturel que de répéter avec David : Le Seigneur est doux en toutes choses, et sa miséricorde est par-dessus toutes ses œuvres * .

Dieu donc, ayant fait le monde par bonté , c'est-àdire dans l'intention de lui communiquer ses biens , qui ne sont autres que la perfection et la béatitude, il nous faut maintenant connaître le plan qu'il a suivi dans la réalisation de celte généreuse pensée. Or, tout plan se compose de deux élémens nécessaires , les matériaux qui doivent servir à fonder, et l'ordonnance qui leur sera donnée. J'ai donc à vous entretenir aujourd'hui des matériaux de la création et de leur ordonnance générale.

Selon la doctrine catholique, Dieu a employé dans son œuvre, qui est l'univers, deux sortes de matériaux parfaitement dissemblables : la matière et l'esprit.

Qu'est-ce d'abord que la matière? Si je vous dis que c'est quelque chose de pesant , vous m'opposerez les fluides impondérables. Si je vous dis que c'est quelque chose d'étendu , vous me répondrez que plu-

' Psaume l-ti, vers. 9.

sieurs philosophes eslimenl qu'on peut la réduire à des atomes , c'est-à-dire à des points indivisibles et par conséquent inétendus. Si je vous dis que c'est quelque chose de coloré, vous m'objecterez qu'on peut aisément la concevoir dépouillée de toute couleur. Ainsi en serait-il de la saveur et du son. Mais ce travail de spoliation, par lequel nous enlevons successivement à la matière ses attributs apparens , a cependant une limite où s'arrête l'effort critique de notre esprit. Quoi que nous fassions , il reste en elle la susceptibilité permanente de recevoir des formes et des mouvemens. Je dis de les recevoir , car nous voyons clairement qu'elle n'a ni pensée , ni volonté , ni liberté , aucune activité personnelle , aucun commandement. Elle est à la fois active et inerte : active, puisque c'est une force ; inerte , parce qu'elle n'agit pas spontanément, mais sous l'empire d'une irrésistible nécessité.

L'esprit, au contraire, n'a ni forme, ni mouvement de translation d'un lieu à un autre ; il ne tombe pas sous nos sens. Il pense, il veut, il est libre. Aucune nécessité n'a de prise sur lui. C'est en vain qu'on lui commande , s'il ne se commande pas à lui-même , et tous les assauts de la puissance viennent se briser contre une seule àme qui se respecte.

Tels sont, Messieurs , les matériaux du monde. La doctrine catholique n'en connaît pas d'autres ; les sens et la raison ne nous révèlent que ceux-là. Trouveronsnous encore ici le rationalisme pour nous arrêter ?

Oui , Messieurs , nous le trouverons , el je vous en préviens de nouveau : la doctrine catholique ne posera pas un seul dogme sans que le rationalisme ne pose contre elle une négation. Attendez-vous-y aujourd'hui, demain, toujours. C'est la nature de Terreur de créer des ressources contre toute vérité, sans quoi la liberté de notre intelligence ne serait qu'une chimère.

Certes , s'il y a quelque chose d'avéré , c'est la coexistence dans le monde de la matière et de l'esprit. Quoi de plus manifeste ! La matière est l'objet de nos sens ; ils la voient, ils la touchent, ils la sentent, ils en disposent à leur gré, selon des lois invariables, découvertes par la science et vérifiées par l'application. Aucun effort de la volonté n'est capable de détruire l'impression causée dans le genre humain tout entier par le spectacle constant de l'univers. L'esprit n'est pas moins sensible et éloquent pour nous , il l'est davantage encore. Car, l'esprit c'est nousmêmes. Nous n'avons pas besoin de nous mettre en rapport avec lui comme avec un objet étranger; il nous est présent et intime; chacun de ses actes nous le révèle dans ses facultés propres , dans son empire sur la matière et sur les idées, dans sa spontanéité el sa liberté. Cependant, qui le croirait? deux doctrines contradictoires se sont produites dans l'histoire de la raison humaine, l'une qui nie l'existence de la matière, l'autre qui nie l'existence de l'esprit. L'idéalisme soutient que tout, dans la nature, est immatériel ; le matérialisme affirme que tout est corps.

El vraiment , si jamais rerreiu" j)ouvait être uim' noble et sainte chose, on serait en droit de le dire de l'idéalisme , qui ne prétend ravir l'existence (fu'à la partie inférieure de la création, et faute de comprendre quels rapports entretiendrait avec Dieu une substance dénuée d'intelligence et de scnliinent. Pourquoi Malebranche , en eflet , cet illustre philosophe chrétien , disait-il que, sans l'autorité de la foi, il ne croirait pas à la réalité de la matière , si ce n'est parce qu'il ne pouvait se rendre compte du but de Dieu en la créant? Et n'avons-nous pas établi nous-mêmes que le but de Dieu dans la création était de communiquer sa perfection et sa béatitude aux êtres issus de sa toute-puissante bonté? Or, comment la matière, incapable de connaître et d'aimer, répondrait-elle à cette vue du créateur? En quoi lui serait-il permis d'atteindre à la frontière même de l'ordre divin, où tout est intelligence, amour, compréhension? Que Dieu ait fait des esprits, images de sa propre nature, doués de l'honneur de scruter le monde invisible, habitans présomptifs de la gloire éternelle, vases d'une louange volontaire, compagnons humbles mais possibles de la très-sainte Trinité, on en conçoit le motif et l'exécution. Qui concevra jamais l'office de la matière par rapport à Dieu, et même par rapport aux esprits créés? Si elle n'est pas éternelle, à quoi bon la créer pour un jour? Si elle doit durer au-delà des temps , quel rôle remplira-t-elle dans l'éternité, c'est-à-dire dans le règne pur de Dieu ?

D'anciens sages, Messieurs, s'efforçant de pénétrer ce mystère, avaient pensé que la fonction de la substance matérielle était de limiter les esprits qui , de leur nature , croyaient-ils , n'avaient aucune barrière entre eux et l'infini. Mais la saine théologie repousse celte explication. Les esprits créés ont leur mesure dans la volonté divine qui les produit; il leur suffit d'être créés pour être bornés, attendu que l'existence par soi-même entre dans la notion de l'infini. Supposons toutefois que l'être immatériel et intelligent ne rencontre dans son essence personnelle aucune limitation : quoi ! pensez-vous que Dieu s'ingéniera à lui en donner une par jalousie , de peur qu'il ne devienne son égal , et l'emprisonnera ainsi dans le sépulcre d'un corps ? Pensez-vous que les hommes ne soient autre chose que des dieux asservis dans une organisation sensible? Ah! Messieurs, si Dieu avait pu créer des esprits infinis, soyez sûrs qu'il l'eût fait. Il ne demandait pas mieux que d'étendre l'orbite de la création, et vous verrez bientôt que la matière elle-même, loin d'avoir été un instrument de restriction dans sa main, a été l'une des ressources dont a usé sa sagesse pour agrandir le champ de l'univers.

La matière, comme l'esprit, a été appelée à jouir de la perfection et de la béatitude divines, et plus elle en était incapable, plus Dieu a voulu se jouer dans cette difficulté, tenant à honneur, s'il est permis de parler ainsi , d'imprimer le sceau de sa puissance et de sa miséricorde sur une substance où le néant parai-

Irait lui dispulei' l'iMiipire. One la matière soit inerte tant qu'elle voudra; qu'elle soit muette, sourde, aveugle, insensible, ne lui ménagez pas l'opprobre, elle y consent: mais écoulez l'apôtre saint Paul prenant en main sa cause et vous parlant de sa destinée. Toute chair , dit-il, n'est pas la même chair... Il y a des corps célestes et des corps terrestres; autre est la gloire des célestes, autre est la gloire des terrestres... Le corps est semé dans la corruption , il ressuscitera dans V incorruptibilité ; il est semé dfins le déshonneur, il ressuscitera dans la gloire; il est semé dans la, faiblesse, il ressuscitera dans la puissance; il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel K Vous l'entendez. Messieurs, saint Paul n'est pas embarrassé du scandale de notre boue ; il ne croit pas à sa misère finale, il la voit transfigurée jusqu'à devenir spirituelle, et si vous voulez l'ouïr encore prophétiser son avenir, écoutez de nouveau : Nous savons que toute créature gémit et enfante jusque aujoui'd'hui... Car, toute créature attend la révélation du jour des enfans de Dieu. Soumise à la vanité contre son gré, elle y a été soumise avec espérance , et elle sera elle-même délivrée de la servitude de la corruption pour être utile à la liberté de la gloire des enfans de Dieu ^. Quel langage! quelle magnificence! quelles promesses! Ainsi la plus vile matière est dans l 'enfantement de sa

' I'"'' Epître aux Corinthiens, chap. lo, vers. 39, 'iO, ^2, -iô, M. - Epilre aux Romains, cliap. 8, vers. 22, 29, 20, 21.

future grandeur, aussi bien que l'homme lui-même ; elle attend la révélation dernière, qui doit discerner les enfans de Dieu et leur marquer une place dans les siècles qui n'ont plus d'ombre ni de retour ; ellemême prendra part à la délivrance des esprits, et leur béatitude dépendra de la sienne à un certain degré, puisque la sienne sera utile à la liberté de leur gloire. Quelles singulières expressions, Messieurs, et que la substance honorée de telles prophéties peut se tenir en repos contre les insultes prématurées de l'ignorance et de l'erreur !

Le roi de Macédoine disait : «Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène. » Me permettez-vous de dire; Si je n'étais esprit, je voudrais être matière? Car, je serais encore l'œuvre de Dieu, le fruit de sa pensée et de sa bonté. Son œil serait encore sur moi, et unie dans l'humanité à une àme immortelle , après l'avoir ici-bas servie dans ses besoins , je la servirais un jour dans un bonheur qui rejaillirait sur moi.

Du reste. Messieurs, en vous exposant tout à l'heure l'ordonnance générale du monde, j'espère vous mieux faire saisir le rôle que la matière y remplit, et vous donner plus à fond par conséquent la raison de son existence et de sa création.

L'autre camp du rationalisme nie la réalité de l'esprit. Il aspire à nous convaincre qu'il n'y a rien au monde que la substance palpable, divisible et malheureuse qui tombe sous nos sens extérieurs ; et s'il reconnaît les phénomènes de la pensée et de la volonté, il les attribue à l'organisme même du corps vivant.

— loi —

Vous le voyez , celle doctrine esl bien différente de l'autre. La première, quoique fausse, tendait à I élévation de riiomnie, celle-ci à son abaissement. La première nous portait à mépriser la partie inférieure de notre être; celle-ci à en avilir, à en immoler la partie supérieure. Qui a pu porter des sages , c'est le nom qu'ils prennent, qui a pu les porter à ce parricide? Le mouvement naturel des êtres est de se grandir; tous, même ceux qui n'obéissent qu'à l'instincl, ont une pente vers l'orgueil. Comment l'homme , le chef-d'œuvre visible de la création , a-l-il employé sa pensée, qui l'élève par-dessus tous les autres, à détruire la base de sa grandeur et à descendre , par choix , du rang des intelligences immortelles? Messieurs, j'ignore s'il y a des matérialistes dans cette assemblée, et vous savez avec quel pieux respect j'ai coutume de traiter non pas l'erreur, mais les personnes > En cette occasion toutefois, je ne puis retenir la liberté de mon ministère, et je dirai sans crainte que le matérialisme est une doctrine contre nature , une doctrine abjecte, dont l'origine n'est explicable que par la corruption du cœur humain. Nous sommes trop manifestement des esprits, il n'y a pas assez de raisons contre la dignité de notre être, pour nous ravaler de nos propres mains, si des passions d'un ordre inférieur et lâche ne se soulevaient en nous contre nous-mêmes, afin d'y détrôner avec notre essence spirituelle les idées de vérité, de justice, d'ordre, de responsabilité, hôtes illustres et incorruptibles dont la présence fatigue le

vice et appelle la révolte. Le vice »'a pas la paix et il la veut. L'âme hii oppose le remords, cette dernière couronne de l'homme corrompu, cette voix domestique et sainte qui rappelle au bien, ce bon génie de la république qui habite les ruines, et qui apparaissait encore à Brutus , dans les champs de Pharsale , la veille du jour où Rome devait tomber. Ohî pardonnez mes doutes ! Mais si vous n'étiez pas purs, si le remords vous troublait de sa sévère voix , de grâce et par amour pour vous, ne le chassez pas : tant qu'il sera le compagnon de votre âme, vous n'aurez pas perdu les reliques de votre grandeur et de votre espérance; le remords précède la vertu, comme l'aurore précède le jour, et le vice doit le respecter pour se respecter lui-même.

Mais quand le vice n'a ])lus Tinstinct de sa réhabilitation , le remords devient son ennemi capital et dernier, et rien ne lui coûte pour en extirper jusqu'à la racine, qui est notre esprit même. Le matérialisme est le résultat de cette guerre exterminatrice du mal contre le bien ; il n'est autre chose que la suprême tentative pour étouffer le remords. Et voilà pourquoi je l'appelle une doctrine abjecte et contre nature. Si c'est un emportement , je ne m'en excuse pas. Eh quoi! vous m'attaquez jusque dans mon essence, vous me rejetez aux limites de l'animalité, vous me traitez à l'égal du chien! Que dis-je? Vous osez écrire cette phrase : « L'homme est un tube digestif percé aux deux bouts. « .\h! Messieurs, ne riez pas, je m'en

— lOÔ —

voudrais morlellement (rexcilcr voire rire; écoutez, écoulez ces choses avec le silence de l'exécralion. Quoi ! disais-je, on ose écrire que l'homme est un tube digestif percé aux deux bouts , et je n'aurais pas le droit, usant de toute la hauteur de la vérité contre l'imposture , de me retourner avec mépris , et d'écraser du talon cette canaille de doctrine.

Je n'en devrais pas dire davantage, Messieurs; je ne devrais pas faire au matérialisme l'honneur de lui demander des comptes. Faisons-le pourtant, si vous le voulez. Demandons à ces liers gladiateurs de la matière ce qu'ils ont vu dans l'homme pour lui contester sa nature intelligente et libre. Nient-ils les phénomènes de la pensée ? Sont-ils aveugles à ceux de la volonté? Non, ils les avouent ; ils reconnaissent qu'il se passe en nous quelque chose d'extraordinaire , qui ne ressemble à rien de ce qui tombe sous les sens. Mais ils estiment que la terre, parvenue à un certain degré de perfection , est susceptible de produire le sentiment, la pensée et le vouloir, comme elle produit des racines, des fleurs et des fruits. La nature, disentils, est dans un travail progressif qui ne s'interrompt nulle part, et qui se manifeste à chaque deirré par un enfantement plus parfait. L'homme est le terme de cette progression féconde ; il rassemble en lui tous les perfectionnemens antérieurs, et son cerveau, chefd'œuvre de la plus savante organisation, fait éclore la pensée aussi naturellement que larbre cnlr'ouvre ses bourgeons.

Pourquoi, Messieurs, celle ingéuieuse peinlure, car je ne veux pas dire analyse , laisse-t-elle froide el incrédule la presque lolalilé du genre humain ? Pourquoi la philosophie spirilualiste a-t-elle toujours eu la gloire de remuer les entrailles du peuple avec celles du penseur , tandis que le matérialisme , doctrine de décadence , ne séduit que des âmes rares dans les nations usées? C'est, Messieurs, que l'esprit s'affirme lui-même avec une présence si vive, que le raisonnement et les analogies périssent devant la splendeur de celte affirmation. Que voulez-vous? mon esprit, c'est moi ; j'en sens la vérité. Je sens la distinction de mon corps et de mon âme avec un tel empire, qu'il me semble que ma vie tout entière n'est qu'une confrontation de l'un à l'autre, et que chaque instant m'apporte une certitude de leur dualité aussi grande que la certitude de leur union. Je me vois deux el un avec une lucidité que rien ne diminue, parce que rien ne combat contre la présence réelle des choses. Et que me dit-on d'ailleurs pour la combattre ! On m'oppose une progression de la matière, mais une progression n'est que le développement d'un germe qui ne change jamais de nature en se développant. Elevez une force, selon l'expression des mathématiques, à la seconde, à la troisième, à la dixième puissance, jamais vous ne lecueillerez dans la force doublée, triplée, décuplée, (jue l'élément primitif qui s'y trouvait. Pour que la inalière, transfigurée daiis sa forme, produisit le senlinient, la pensée et le vouloir, il faudrait ((ue la plus

faible paiiicule laalérielle lui un èlie seiilanl, pensant, voulant, mais à un degré inférieur suscei)tiblc d'accroissement ou de perfection, comme on le voit dans l'enfance de l'homme comparée à sa maturité. Or, en est-il ainsi? Le matérialisme lui-même ne le prétend pas; il ne croit pas qu'un grain de poussière remplisse en miniature les fonctions intellectuelles de l'homme, à la manière dont une goutte d'eau remplit les offices de l'Océan. Le sens commun s'oppose trop fortement à cette ineptie. Dès lors , la matière élevée tant que vous le voudrez par l'organisation, à la centième ou à la millième puissance, ne donnera jamais que le développement de ce qu'elle est, c'est-à-dire des formes plus parfaites, des mouvemens plus compliqués, une sculpture et une architecture plus dignes d'admiration.

On s'étonne, et c'est une autre objection contre le spiritualisme, on s'étonne de l'influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre l'àme et le corps. Pourquoi pas, s'ils sont réellement unis? Cette union peut paraître bizarre , inexplicable, mais qu'importe? c'est un fait. Le fait une fois constaté par la certitude que nous avons de notre double nature spirituelle et matérielle dans une seule personnalité, il est très-simple qu'il y ait action de l'une sur l'autre, sans quoi elles n'auraient entre elles aucune communication , et n'ayant entre elles aucune communication , elles seraient séparées au lieu d'être unies.

Ainsi, de même que les objets extérieurs, agissant

sur le cerveau par liulermétliaire des sens, portent à lànie des impressions du dehors, l'âme à son tour porte au cerveau, et par lui dans le reste de l'organisation sensible, le contre-coup de sa vie intime et immatérielle. De là ces habitudes invétérées qui prennent à la fois leur source dans les deux parties de notre être , toutes les deux pliées en quelque sorte par la répétition des actes, et devenues les esclaves de nos volontés dépravées après n'en avoir été d'abord que les instrumens. C'est ce qui a donné lieu à cette science nouvelle du phrénologisme, qui abuse des phénomènes de correspondance de l'âme avec le corps et du corps avec l'âme pour attaquer le libre-arbitre de l'homme. Je n'examine pas si réellement les aptitudes et les passions ont un signe représentatif dans l'enveloppe extérieure du cerveau : supposons-le. Qu'est-ce que cela prouve contre la liberté humaine ? Il est manifeste que l'âme et le corps sont dans une incessante communication, et que tout acte, même intérieur , de vice ou de vertu , retentit quelque part dans notre enveloppe mortelle et y creuse des sillons funestes ou heureux. Ces traces subtiles , à leur tour, réagissent sur le foyer profond de notre activité interne, et y sollicitent le retour des mêmes mouvemens, c'est-à-dire des mêmes pensées et des mêmes vouloirs. La doctrine catholique en convient; elle fait plus qu'en convenir : c'est la base de sa thérapeutique spirituelle, ou si, vous l'aimez mieux, du traitcniciif médicinal qu'elle applique aux maux de noire

àinc. C'est pour cela que l'Evangile (niloiine aux elirétiens de châtier leur corps pour alTranchir et purifier leur cœur. C'est pour cela que l'Eglise impose des abstinences et des jeûnes, qu'elle commande le travail, et qu'à l'exemple de Jésus-Christ, son fondateur, elle bénit ceux qui pleurent et qui souffrent, parce qu'il y a dans les afflictions du corps, outre le bénéfice d'une expiation acceptée, l'infaillible efficacité du redressement des sens. Quelque anciennes, quelque puissantes que soient les empreintes du péché dans ies réduits mystérieux du corps, l'âme, aidée de la grâce, fortifiée par la pénitence, peut les effacer lentement et y substituer les vestiges réparateurs de la vertu. De là , même dans la physionomie, ces singulières illuminations qui se font jour à travers les rides obscures du vice. L'âme, après avoir ennobli les régions souterraines qu'avait souillées le crime, arrive un jour au front de l'homme, et y répand des lueurs sereines et saintes qui attendrissent les regards de ceux-là mêmes qui ne connaissent pas Dieu. Les ombres du péché s'enfuient devant la gloire créatrice de la vertu , et ce qui en reste encore dans les affaissemens prématurés de la chair, n'est plus qu'un signe de la mortalité vaincue par l'éternelle beauté du Christ. 0 visages des saints, douces et fortes lèvres accoutumées à nommer Dieu et à baiser la croix de son Fils ; regards bien-aimés qui discernez un frère dans la plus pauvre des créatures; cheveux blanchis par la méditation de l'éternité; couleurs sacrées de l'âme <|ui

resplendissez dans la vieillesse el dans la mort • heureux qui vous a vus! plus heureux qui vous a compris, et qui a reçu de votre glèbe (ransfigurée des leçons de sagesse et d'immortalité!

Mais, Messieurs, qu'est-ce que je fais? est-ce que je prétends vous démontrer l'existence de l'esprit, la réalité de la matière? A Dieu ne plaise! Je ne me suis pas posé devant vous comme un philosophe appuyé de sa seule raison et ne se fiant qu'aux découvertes de sa propre sagacité. J'ai paru dans cette chaire comme envoyé de Dieu , comme portant sa parole, comme armé de la tradition et de l'autorité de l'Eglise, et après avoir établi les titres de ma miS' sion, je vous ai promis seulement que jamais le rationalisme n'opposerait à un seul dogme chrétien des négations plus vraisemblables que- les affirmations de la foi. Je viens encore de tenir ma promesse. Car, je vous le demande, entre la foi qui affirme la présence, dans le monde, de deux élémens constitutifs, la matière et l'esprit, et le rationalisme qui nie l'un ou l'autre, où se trouve, même humainement, la plus grande probabilité du vrai ? Je ne veux pas dire la certitude, parce qu'ayant puisé la certitude dans l'ordre des enseignemens divins , il est inutile que je la cherche encore là même où, en bien des rencontres, je serais sur de l'obtenir. Il me suffît contre le rationalisme de la simple vraisemblance, et je crois l'avoir, et bien au-delà , dans cette question de la double nalure des choses. Hàtons-nous de voir maintenant l'or-

(lonnan(;e que Dieu leur a donnée; nous y recueillerons quelques lumières sur les molifs qui ont porté le Créateur à ne pas se contenter, dans la structure du inonde, d'un seul ordre de matériaux.

Dieu, avons-nous dit, en tirant les êtres du néant, se proposait de leur communiquer sa perfection et sa béatitude. Or, la perfection divine est de trois sortes : elle est métaphysique, intellectuelle et morale, et, par conséquent, elle devait se refléter sous ce triple aspect dans la production et la disposition de l'univers. Commençons par l'aspect métaphysique, qui est naturellement le premier.

Dieu est infini, il est un, il est plusieurs; c'est la réunion de ces trois termes qui constitue sa perfection métaphysique. 11 est grand, au plus profond de son essence, par l'infinité, l'unité et la pluralité, et ce devait être aussi là le fond de grandeur de l'univers. Mais par cela même, la pensée créatrice semblait tout d'abord rencontrer un obstacle impossible à lever; cap, l'infini est incommunicable de sa nature. Dès qu'une chose est créée, si vaste qu'elle soit, elle n'existe pas d'elle-même, et elle manque par là de l'attribut radical de l'infini. Pourtant le monde, ouvrage de l'infini en personne , manifestation de sa gloire, ne pouvait manquer d'une ampleur représentative de l'immensité incréée. 11 lui fallait une projection qui rappelât son point de départ, et que tout œil, en le voyant rouler dans la majesté de son orbite, reconnut la main qui l'avait lancé sur une route et

dans un espace dignes délie. Dieu y pourvut. 11 avisa, s'il est permis d'animer par ces expressions humaines l'action divine^ il avisa entre l'infini et le fini quelque chose d'intermédiaire que nous appelons ici-bas l'indéfini. J'expliquerai ces termes, si vous y consentez. L'infini est ce qui n'a ni commencement ni fin; le fini est ce qui a un commencement et une fin; l'indéfini est ce qui se développe entre deux termes infiniment distans, de manière à s'en rapprocher toujours. Dieu donc résolut de construire le monde sur la projection de l'indéfini, et de donner ainsi à son œuvre un caractère figuratif de son essence illimitée.

Rien ne s'y opposait. Entre Dieu qui avait créé, et le néant d'où l'être allait surgir; entre Dieu qui est tout , et le néant qui n'est rien , une distance infinie existait de soi-même. 11 suffisait de la combler par une création progressive qui, partant d'un centre unique , tendrait à la fois et sur deux routes différentes aux deux extrémités des choses, au néant par une diminution graduée, à Dieu par une ascension constante. Mais ce plan supposait l'existence de deux élémens tout à fait dissemblables, l'un qui fût susceptible de s'amoindrir toujours en descendant vers le pôle négatif de la création, l'autre qui fût capable de se perfectionner toujours en s'élevant au pôle positif ou divin. Vous me prévenez, Messieurs, vous nommez la matière et l'esprit : l'esprit indivisible, la matière ne se lassant jamais d'être divisée ; l'esprit, élément de l'infiniment grand, la matière, esprit de l'infiniment pe-

lit; tous deux, dans leur nature diverse, suftisanl à combler par leur élévatiou et leur dégradation calculées l'intervalle infini qui sépare le souverainement imparfait du souverainement parfait. C'est saint Augustin qui nous a révélé en une seule phrase cette belle loi de la genèse des choses ; écoutez ce grand homme : Duo fecisti, Domine, nnum propè nihil, scilicet materiam primam ; allerum propè te, scilicet angelum. — Vous avez fait deux choses , ô mon Dieu , Vune proche du néant, qui est la matière première ; Vautre proche de vous, qui est V esprit pur. En vertu de cette conception, qui fut comme l'exorde du monde, Dieu créa deux lignes ou deux séries d'êtres , une série descendante du côté du néant, une série ascendante du côté de lui-même. L'une vous est connue par vos propres sens et par les instrumens dont la science a doué l'œil de l'homme ; l'autre nous est révélée par la foi, et aussi par les inductions de l'analogie. Car, comment croire que la création s'arrête à nous, et qu'ayant par notre corps une parenté inférieure qui s'étend jusque dans la région de l'imperceptible, nous n'ayons point par notre esprit une parenté supérieure qui s'enfonce jusque dans la région de l'infini substantiel? La foi nous le dit, la raison nous le confirme, l'ordre de l'univers l'exige absolument.

Jeté de la terre au ciel sur cette projection infinie , le monde avait autant que possible un rapport de grandeur avec Dieu ; et par l'innombrable nuiltiplica-

lion lies ùlres appartenant à chaque série, et à cluKiue degré de ces séries, il avait aussi le caractère divin de la pluralité. Mais l'unité, troisième terme de la perfection métaphysique de Dieu, lui manquait encore. 11 y avait deux mondes , le monde de la matière et le monde de l'esprit, le monde terrestre et le monde céleste : inconvénient suprême, qui ôtait à la création toute harmonie et toute possibilité d'être le miroir de son auteur. Mais comment y remédier? Comment unir réellement deux ordres aussi distincts, aussi radicalement séparés que l'ordre matériel et l'ordre spirituel ? Dieu se recueillit en lui-même ; il prit conseil en quelque sorte, selon la belle indication de l'Ecriture, et en présence de tout ce qui était achevé, devant le ciel attentif et la terre émue, il prononça la dernière parole créatrice, il dit : Faciamus hominem, — Faisons rhomrne. L'homme obéit à cette voix qui ne devait plus cesser de lui donner la vie et la lumière. On vit un être participant de la matière par où il se rattachait au monde inférieur, et participant de l'esprit par où il se rattachait au monde supérieur; tout à la fois corps et âme , le corps agissant avec l'àme et l'àme avec le corps, non pas comme étant deux, mais comme n'étant qu'un ; non pas comme frère et sœur, mais comme un seul être personnel appelé du même nom, l'homme. En l'homme fut résolu le mystère de l'unité universelle; placé au dernier rang de la ligne ascendante des êtres et au premier échelon de la ligne •lescendante, rassemblant dans sa personnalité tous

les dons de l'esprit et toutes les forces de la matière , communiquant par ses besoins avec le pôle arctique et avec le pôle antarctique des choses, centre réel de la création, il y mit par sa présence le sceau de l'iinité, et avec l'unité le sceau de la perfection. Voilà l'homme. Messieurs, voilà sa place et sa gloire; voilà pourquoi toutes les grandes scènes religieuses se sont passées sur la terre qu'il habite et au sein même de l'humanité. Le rationalisme s'est beaucoup ému de l'importance que l'homme s'attribue; il n'a pas dédaigné d'appeler à son secours l'astronomie pour nous arracher du siège éminent où la Providence nous a élevés, et comparant la petitesse de notre race et l'infériorité de notre planète avec tous les soleils fixés dans l'espace, il s'est plu à faire de nous les pygmées, pour ne pas dire les avortons, de l'univers. Laissonslui ces tristes joies de l'apostasie; et nous qui n'avons pas peur d'être rois parce que nous n'avons pas peur des devoirs du trône , sachons mesurer la grandeur à l'essence et aux fonctions des êtres, et non pas à leur masse ou à leur vitesse matérielle. La terre, il est vrai, n'est pas le centre astronomique du monde; il lui suffit de porter l'humanité, qui est le centre réel de la création.

C'est ainsi , Messieurs, que Dieu a communiqué à son œuvre la perfection métaphysique dont il est doué. Quant à la perfection intellectuelle , second terme de sa perfection totale, elle se rencontrait naturellement dans l'homme et dans les esprits supérieurs à l'homme,

puisque tous, par leur essence même, élaienl capables tle counaître. La matière seule , reléguée aux froutières du néant, semblait exclue à jamais du glorieux privilège de penser. Car Dieu lui-même ne peut accomplir ce qui renferme une expresse contradiction , et la matière, substance inerte et divisible, repousse, de toute la force d'une incompatibilité absolue, l'idée dune activité indivisible comme la pensée, libre comme la volonté. Mais Dieu, sans aller jusqu'à l'im possible, va jusqu'au miracle. Il voulut donc spiritualiser la matière, selon l'expression de saint Paul, en lui donnant une part dans les fonctions les plus élevées de l'àme humaine, et c'est ce secret qui fut entrevu par Âristotc , lorsqu'il disait : « 11 n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été auparavant dans les sens. » Non pas. Messieurs, que l'àme ne reçoive en elle-même, antérieurement à tout commerce de son corps avec la nature, une illumination directe de Dieu, illumination qui est à son regard intérieur ce que la lumière sensible est à l'œil extérieur ; mais, malgré celte divine communication , la pensée ne prend sa forme, et en quelque sorte ses contours, qu'après que les sens, au moyen des images et de la parole, ont apporté à l'àme, dans son sanctuaire le i)lus profond, le tribut de leur exploration dans le monde visible. L'homme ne pense qu'au moyen de la totalité de son être, comme il ne vit qu'au moyen de la totalité de son être. Tous les systèmes idéalistes ou matérialistes sont faux, parce qu'ils divisent Thomme en faisant de

lui une intelligence simple et un corps pur. L'homme, dans toules ses opéralions, n'est ni un corps ni un esprit; il est l'homme, c'est-à-dire celle merveilleuse unité résultant de deux substances intimement entrelacées, la substance matérielle et la substance immatérielle. Tout ce qui les sépare détruit l'homme.

Par là, Messieurs, la matière se trouve élevée à un incompréhensible état de dignité. Regardez à vos pieds cette poussière innommée, qui est le dernier degré d'abaissement où l'être parvienne sous nos yeux. Regardez-la. Vous l'emporterez tout à l'heure avec vous sans daigner l'apercevoir ; le souffle de l'air la jettera dans un champ; l'ombre et la lumière l'incorporeront au frêle tissu d'une plante. Déjà c'est du froment. Le même hasard des choses qui l'avait mise à vos pieds , la ramènera sur votre table avec sa nouvelle forme. Vous ne la reconnaissez même pas, et pourtant tout à l'heure ce sera voire propre chair. La voilà qui court dans vos veines; elle pénètre vos tissus ; elle remonte jusqu'au siège suprême de votre activité extérieure, à ce trône calme et élevé, où, sous la protection d'un bouclier puissant, s'élaborent dans le silence les plus purs élémens de la vie. Là , elle rencontre l'action réciproque de l'âme et du corps ; elle y intervient; elle frappe à la porte auguste de voire intelligence; elle vous aide à penser, à vouloir; elle est vous-même, et pourtant c'est le grain de poudre qui est maintenant sous vos pieds.

J'avais donc raison d'appeler saint Paul en témoi-

— IIG —

gnage de la grandeur du monde jusque dans son élément le plus vil. Que serait-ce si j'allais plus loin , si je vous faisais entendre cette fameuse parole : Le Verbe a été fait chair ? Si je vous montrais la poudre dans son éternel hyménée avec Dieu ? Mais ne dépouillons pas l'avenir au profit du présent; laissons un nuage sur le Thabor de la vérité , et achevons ce discours en vous montrant comment Dieu a communiqué au monde sa perfection morale.

La perfection morale de Dieu se résume en deux mots : Justice et bonté. Pour que le monde en reçût communication, il ne suffisait pas que l'homme et les esprits supérieurs fussent doués de la double faculté de connaître et de vouloir, de connaître le bien et de le réaliser ; il leur fallait encore un autre don , celui de choisir entre le bien et le mal. Car, sans ce libre choix , qu'eût été en eux , soit la justice, soit la bonté? Une perfection nécessaire, dénuée de tout mérite personnel, et qui eût fait de leur vie un enchaînement d'actes irrésistiblement commandés et accomplis. Or, en Dieu, dont il s'agissait de reproduire la perfection totale, cette fatalité n'existe pas. Dieu est un être libre. Retenu naturellement dans l'ordre immuable de son essence , il agit au dehors avec une pleine liberté; il crée ou ne crée pas, il donne dans le temps et dans la mesure déterminés par son souverain vouloir ; et lors même qu'il reste en dedans de ses opérations nécessaires, comme le sont les rapports des trois personnes divines, il ne subit le joug de

rien qui soit extérieur à lui. Il n'est ni comniaudé ni nécessité. Si, au contraire, riiomme et les esprits purs n'avaient pas de choix entre Dieu et eux-mêmes, entre l'infini et le fini, leur personnalité n'existerait que comme une dépendance absolue de la personnalité divine; ils seraient autrui et non pas eux. Ils ne se donneraient pas par justice ou par bonté , mais par un empire étranger à leur propre délibération. Ils seraient privés de la perfection morale, parce qu'ils auraient une moralité totalement inamissible, et par conséquent impersonnelle.

En Dieu, il est vrai, la moralité est inamissible; mais elle est inamissible sans être impersonnelle, parée que ce n'est pas l'action d'autrui qui subjugue la volonté divine, tandis que dans la créature dénuée de libre-arbitre, ce serait l'infini qui opprimerait le fini. Le vouloir humain s'absorberait dans le vouloir divin.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, Messieurs, que la matière elle-même, élevée à l'état d'humanité, jouit par son concours avec l'àme des honneurs du libre-arbitre, et qu'elle entre ainsi en participation des droits et des périls de l'ordre moral. Vous l'aurez conclu de vous-mêmes, pour peu que ma parole vous ail éclairés sur les ruses de la sagesse divine pour communiquer au monde sa triple et adorable perfection.

La conséquence de la perfection, c'est la béatitude. Dieu est infiniment heureux, parce qu'il est infiniment parfait. Ayant donc appelé le monde à jouir de

— lissa perfeelion, il a dû l'appèlor aussi à jouir de sa béaliludo; et la béatiludc terminant tout en Dieu, elle est aussi nécessairement le terme linal de la création, pour tout être qui n'aura pas démérité de sa destinée. Ici, Messieurs, je touche au nœud gordien de la vérité , et j'ose croire que déjà vous l'avez brisé de vous-mêmes. Vous ne me demanderez pas pourquoi Dieu n'a pas donné la béatitude sans conditions de mérite; ou je me trompe, ou vous en savez la raison. Si, en effet. Dieu a voulu communiquer au monde tous ses biens, il a dû les lui communiquer dans l'ordre où il les possède lui-même, et dans le seul ordre où il lui fût possible de les communiquer tous. Or, les biens divins se réduisent à la perfection et à la béatitude, à la perfection, cause de la béatitude, et à la béatitude, effet de la perfection. Si Dieu eût changé l'ordre, en nous plongeant, par l'acte seul de notre naissance, dans la possession de lui-même, d'où naît sa félicité, il nous eût ravi le premier de ses biens, qui est la perfection. Car, ainsi que nous l'avons vu, le libre-arbitre en est un élément nécessaire , que la vue directe et béatifique de Dieu ne nous eût pas permis de posséder même un seul instant. Perdus aussitôt que nés dans l'abime d'une attraction inlinie, nous n'eussions offert à la bouté divine aucune représentation de sa propre liberté, aucune vertu , aucun mérite , aucun retour digne de sa gratuite et libérale dispensation à notre égard. Dieu nous devait donc et >e' (levait il lui-même de retarder notre béatiludc au

piolil de noire perleeliou. Mais la relarder, c'était se cacher pour un temps aux êtres créés ; c'était s'envelopper à leurs yeux dans le voile des choses finies , afin que le choix leur étant possible, l'épreuve le fût avec le choix, et que de l'épreuve naquit en eux une justice digne d'éloge, une bonté digne d'amour.

Ainsi fut jeté le monde dans la possession d'une souveraineté qui le mettait avec gloire en présence de Dieu. Ainsi, ayant Dieu pour principe et pour fin, devait-il graviter vers lui par une perfection volontaire et reconnaissante, jusqu'au jour où l'orbite entière de son épreuve étant parcourue, il se serait reposé au sein de Dieu même dans une béatitude égale à sa fidélité.

Je vous ai dit. Messieurs, tout le plan de la création. Je vous ai dit les matériaux qui y furent employés, l'ordonnance qu'ils reçurent, les raisons de cette ordonnance, et connaissant déjà votre principe, vous avez appris à connaître votre fin. Votre fin et votre principe ne diffèrent pas : c'est Dieu qui est votre père, et c'est lui qui est votre but. 11 est Valpha et V oméga de votre destinée; vous ne pouvez regarder plus bas sans vous perdre, aller moins haut sans périr. Eu vain, si vous êtes ingrats, en appellerez-vous à la bouté contre la justice. Je viens de détruire cette espérance en vous montrant dans la bonté elle-même la racine de vos devoirs. C'est la bonté sans doute qui a prononcé cette parole ; Venez les bénis de mon Père, au roijaame qui vous a été préparé dès lo-

— l^iO —

rif/ine du nionde^ . Mais c'est aussi la boulé qui a dit celle aulre parole ; Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ^. Car, la bonlé a pour mouvement naturel de communiquer ses biens, et Dieu n'ayant que deux biens, sa perfection et sa béatitude, reflet de la bonté divine est de vous communiquer tous les deux dans le même ordre où ils sont en lui. Si vous refusez la perfection, parce qu'elle vous coûte, vous refusez en même temps la béatitude, qui en est la conséquence. Cet ordre ne dépend pas de Dieu ; il est sa propre et rigoureuse nature ; la nature même de la bonté, dont la justice n'est que la sanction.

' Saint Mathieu, chap. 2a, vers. oi.

2 Ibicl., chap. 5, vers. ^8.

QUARA>TE->ELVIÉ>IE CONFÉRENCE.

DE L HOMME E.> TJLN T QU ÊTRE I.NTELLluL.>T .

Monseigneur,

Messieurs,

-Nous couiiaissons déjà deux leiraes du mysttMe des destinées ; nous savons quel est notre principe et notre fln. Mais celte science, toute importante qu'elle soil, est loin de nous suffire. Que Dieu soit la source dont nous sortons . que notre but soit d'atteindre à sa perfection et d'obtenir sa béatitude , c'est beaucoup d'en être assurés ; cependant il reste à nous

diriger dans celle roule périlleuse donl Dieu occupe les deux poinls exlrènies ; car si nous en ignorons les secrels, nous courons risque de nous égarer dans nos propres voies et de descendre vers la mort, au lieu de nous élever vers celui d'où procède toute vie, toute perfection, toute félicité. Quel est donc le chemin que nous devons suivre? Est-il tracé? Le connait-on avec certitude?

Vous ne pouvez en douter. Messieurs; Dieu, qui nous a révélé notre principe et notre fin , a dû nous révéler aussi le moyen d'aller de l'un à l'autre, sans quoi son but à lui-même, qui était de satisfaire sa bonté eu se communiquant aux créatures, n'eût pas été réalisé. Ici, nous quittons l'Univers pour concentrer notre application sur l'homme en particulier; car c'est lui qui nous intéresse d'abord, et d'ailleurs eu recherchant les sentiers que Dieu nous a ouverts pour monter vers lui , nous rencontrerons sans cesse le reste de la création nous disputant ou nous frayant le passage, et la théologie de l'homme, en vertu de l'unité qui coordonne et rapproche toutes les parties de l'œuvre divine , se mêlera constamment à la théologie de l'Univers. Mais l'homme lui-même , au dedans de sa propre nature, est un être intiniment complexe. Par sa pensée, il appartient à l'ordre intellectuel; par sa volonté, à l'ordre moral; par son union avec ses semblables, à l'ordre social ; par son corps, à l'ordre physique; par son âme toute entière, à Tordre religieux ; cl sous tous ces rapports, il a

reçu des moyens d'arriver à sa fin, qui est la perfection et la béatitude. Il faut donc, pour démêler à fond le dernier pli de ses destinées, l'envisager lui-même et successivement comme être intelligent, moral, social, physique, religieux, et nous rendre compte, sous ces divers aspects, des voies que la sagesse éternelle lui a préparées et où il doit marcher pour ne pas périr. La carrière sera longue, Messieurs; elle embrassera non seulement les dernières Conférences de cette année, mais toutes celles qui suivront jusqu'au dernier jour où Dieu me permettra de vous instruire. En un mot, le principe et la fin de l'homme nous étant connus , nous n'avons plus rien à faire , pour épuiser la doctrine, qu'à vous exposer dans leur suite historique et dogmatique les moyens donnés à l'homme pour atteindre sa fin.

Je commence à l'heure même, et c'est l'homme en tant qu'être intelligent qui me servira d'exorde.

L'intelligence est la faculté de connaître. Connaître, c'est voir ce qui est, et voir ce qui est, c'est posséder la vérité ; car, la vérité n'est pas autre chose que ce qui est, en tant qu'il est vu de l'esprit. D'où il résulte que la vérité est l'objet de l'intelligence , et que la fonction de l'intelligence est de rechercher, de pénétrer, de retenir la vérité, de vivre d'elle et pour elle; là est sa perfection et sa béatitude. C'est d'abord sa perfection : car, eu dehors du vrai, l'esprit est à l'état d'ignorance ou d'erreur; il ne voit pas ou il -voit mal, et dans l'un et l'autre cas , il est

privé de son objet et de sa fonction. 11 est comme l'œil qui regarde sans découvrir ou qui découvre ce qui n'a pas de réalité, organe inutile et mort dans le premier cas, instrument faux et dangereux dans le second.

Mais si la vérité est la perfection de l'intelligence , on peut affirmer sans autre preuve qu'elle en est aussi la béatitude. Car celle-ci est une conséquence inévitable de celle-là. Dès qu'une faculté s'unit à son objet, dès qu'elle accomplit sa mission, elle arrive, au repos parce qu'elle arrive au but, à un repos glorieux parce qu'il est légitime, plein de joie parce qu'il a été fait de Dieu sur l'exemplaire de ses propres opérations, où tout se termine au ravissement. Ainsi l'intelligence, en recevant la lumière de la vérité, s'y repose, s'y complaît, s'y exalte, est heureuse enfin selon la nature de la vision qui l'illumine et la remplit. Tous les jours, Messieurs, nous éprouvons cette béatification de l'entendement. Il n'est pas jusque dans les plus basses régions de la nature, un être ou un phénomène, si imperceptible qu'il soit, si indifférent qu'il paraisse , dont la découverte ne nous cause une sorte de magique éblouissement. Vous savez tous l'histoire de ce grand géomètre qui , après avoir lutté de longs jours contre un problème qui arrêtait son génie , en pénétra tout à coup le secret pendant qu'il était au bain. Ravi à lui-même, il se leva et la démence de l'enthousiasme lui ôlant jusqu'à la pensée de sa nudité, il parcourut Syracuse en s'écriaut : Je

l'ai trouvé! Je l'ai trouvé! C'est la vive image des saintes noces de l'esprit avec la lumière intelligible, lorsque l'homme s'est rendu digne de celte immatérielle alliance par une vie qui diminue l'assujettissement de sa double nature à l'ordre inférieur. Ces belles joies dépendent tout ensemble de la grandeur de l'esprit et de la grandeur des idées qui l'inondent; elles croissent avec les rivages de l'intelligence et avec le cours lumineux qui y creuse son lit.

Quelquefois l'esprit est grand sans -que la lumière le soit; alors se produisent ces tristesses mystérieuses dont vous avez pu remarquer l'empreinte sur le front généreux de plusieurs de vos contemporains. Victimes du doute, ils ont bu à la coupe de la science sans boire à celle de la vérité. Ils ont étudié les siècles, interrogé les mers, suivi l'orbite des astres ; rien ne s'est soustrait à la perspicacité de leurs méditations, et pourtant un voile est demeuré devant eux qui ne leur permet pas d'aller au fond de ce qu'ils voient et de se rendre compte des clartés de leur propre vie. La lumière même leur est ténèbre; chaque découverte leur apporte un abime de plus , et comme le laboureur qui enfonce le soc dans les champs de Thèbes ou de Babylone, heurte à tout moment d'inexplicables ruines, ainsi ces puissans investigateurs des mondes , à chaque sillon qu'ils tracent dans l'immensité des choses, soulèvent du sein même de la science de grandes et douloureuses obscurités. Ils n'ont ni la paix de l'ignorance, ni la

paix de rerreur; ils voient trop pour ne pas savoir, trop peu pour connaître, et quelque grand que soit le crime qui leur cache la vérité, ils ont du moins l'honneur d'être malheureux de ne pas la posséder.

Mais si après ces longs tourmens du doute, le voile se déchire enfin, alors l'intelligence reçoit un de ces coups dont aucune langue ne saurait peindre le voluptueux supplice. Alors Augustin se lève , et trouvant pour la première fois l'amitié même importune , il va répandre son âme dans un torrent de larmes solitaires. Lui, perdu dans le vain amour de la gloire et des créatures, voit s'évanouir en un instant tous les charmes qui ont trompé sa jeunesse. La vérité l'emporte; rien ne le touche plus dans les plaines azurées de la Lombardie, dans les promesses de la renommée, dans les sermens plus doux des cœurs égarés; il part, tenant à la main sa vieille mère, et déjà dès le port d'Ostie, il regarde la solitude obscure, croit-il, qui va le dérober pour jamais à l'admiration du monde comme aux songes de sa vie passée. Pleurs des grands hommes , sacrifices héroïques, vertus nées d'une seule heure, et que les siècles ne peuvent plus détruire, vous nous enseignez le prix de la vérité! Vous nous prouvez qu'en effet elle est la perfection et la béatitude de l'intelligence!

C'est pourquoi. Messieurs, l'un de nos plus redoutables crimes est de trahir la vérité et de travailler contre elle; car, c'est trahir notre premier bien, c'est nous frapper au sommet d'où descend notre gloire et

notre félicité. Qu'est-ce que l'homme sans l'intelligence, et qu'est-ce que l'intelligence sans la vérité? Si vous lui ravissez l'intelligence, il n'est plus que le roi découronné du monde animal; si, lui laissant l'intelligence , vous lui enviez le don de la vérité , c'est lui creuser un abîme aussi profond que l'infini, le tourment d'une faim qui ne sera jamais rassasiée, une aspiration qui n'aboutit qu'à saisir des ombres dans un vide immense et trompeur. Quoi de plus affreux que ce sort! quoi de plus criminel que d'en être le volontaire instrument! Aussi, le mensonge fut-il toujours abhorré du genre humain, et même en choses où la légèreté paraîtrait excusable, il attire aux lèvres, qui se le permettent, un infaillible mépris. Nous ne pardonnons pas à l'homme qui, possédant le vrai, y substitue sciemment la parole adultère de l'erreur. Combien moins Dieu et l'humanité pardonnent-ils à ceux qui se lèvent de dessein formé contre les plus saintes doctrines que nous aient léguées les âges, et qui, désespérant de les vaincre par une pacifique discussion, s'arment contre elles de toutes les ressources de la ruse et de la violence! On l'a vu trop souvent, et il ne faut jamais perdre l'occasion de protester contre ces lâches conjurations de la force ; on a vu des pouvoirs, institués pour la conservation de tous les droits et de tous les biens, déclarer une guerre ouverte au premier des droits, qui est celui de connaître, au premier des biens, qui est la vérité. Jaloux de l'empire qu'elle exerce, et qui est, en effet, le

plus grand qui soit au monde, ils s'efforcent de la détrôner pour asseoir à sa place et à leur profit le règne des intérêts et des passions. Tout leur va mieux que la vérité; ils acceptent tout excepté elle, ils protègent tout excepté elle, ils donnent la liberté à tout excepté à elle. Ils la poursuivent si exclusivement, avec tant d'art et de persévérance, qu'ils la font reconnaître à cette marque même , et que leur persécution devient un signe de certitude qui la présente aux adorations légitimes de toute la terre.

Mais aussi, Messieurs, ne vous étonnez pas si la vérité prend de ses oppresseurs, un jour ou l'autre, de terribles vengeances. Comme on n'en peut ruiner l'autorité sans frapper dans ses racines l'entendement bumain, il arrive tôt ou tard qu'une sorte de délire pousse les hommes hors de toute crainte et de tout respect, et les précipite à bras tendus contre tout ce qui est. C'est le jour des représailles, jour prophétisé par saint Paul lorsqu'il écrivait aux Romains : Im colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre l'impiété et Viniquité de ces hommes qui retiennent la, vérité de Dieu dans V injustice ^ . Alors pâlissent les rois et se troublent les royaumes; la nuit se fait dans Babylone; Balthazar voit la main qui le condamne, et l'épée de Cyrus n'attend pas au lendemain. Ce n'est pas de l'histoire que je fais. Messieurs; non, ce n'est pas de l'histoire. Ouvrez vos yeux : nous sommes à Ba-

' Cliap. 1 , vers. 18.

hylonc , cl nous assistons au foslin de Ballhasar.

Dois-je vous demander pardon si j'ai laissé aller mon àme aux émotions d'un temps si fertile en hautes leçons? Ai-je trahi les intérêts de la vérité , en vous montrant dans les catastrophes de notre siècle le rôle vengeur qu'elle y joue? Si je l'ai fait, que la vérité et vous me le pardonnent, et remontons ensemble aux régions pacifiques où rien de terrestre ne se mêle à la contemplation des causes et des lois.

La vérité, je viens de l'établir, est la perfection et la béatitude de l'intelligence, et puisque Dieu, en nous créant, a voulu nous communiquer la perfection et la béatitude, j'en déduis celte conséquence, qu'il nous a communiqué la vérité. Et c'est, en effet , ce que nous enseigne la doctrine catholique. Si nous l'écoutons, elle nous dira que Dieu, en nous mettant au monde, n'a pas abandonné notre esprit au hasard de ses propres découvertes, mais qu'il l'a illuminé dès le principe d'une connaissance telle que la vérité habitait réellement en lui. Quelle était cette connaissance primitive qui, sans être infinie, était pourtant la vérité? Cette question nous ramène à la définition que je vous ai donnée dès le commencement de cette Conférence. La vérité, vous ai-je dit, est ce qui est, en tant qu'il est vu de l'esprit. Nous nous sommes arrêtés là sans poser cette autre question, que nous ne pouvons plus maintenant éviter : qu'est-ce donc que ce qui est? Enlendons-nous par là le ciel, la terre et les mers? Estce là ce qui est? Mais quoi! le ciel, la terre, les mers, T. m. y

riiumanilé même , tout ce que nous voyons est empreint d'un tel caractère de changement et de bornes, que nous n'y reconnaissons rien de la grandeur renfermée dans ce mot puissant : être. Les langues humaines ont épuisé leur énergie pour exprimer le néant des choses visibles, et quelle que soit la bonne volonté de l'orgueil pour glorifier le théâtre où il s'agite, tout ce qu'il peut faire de plus en faveur de l'univers , est d'y découvrir une ombre de l'Etre, et par conséquent une ombre de la vérité. Où est donc l'Etre? où est ce qui est? Ah! je le pressens déjà, et même je le sais. L'Être est l'unité absolue, éternelle, infinie, la pluralité sans division, l'Océan sans rivages, le centre sans circonférence, la plénitude qui se contient elle-même, la forme sans figure; le tout enfin, hors de quoi tout ce qui est n'est plus qu'un fait et un don. Mais en disant cela. Messieurs, qui ai-je nommé? Jai nommé celui qui a dit de lui-même : Ego sum, qui sum, — Je suis celui qui suis ^ J'ai nommé celui qui a dit encore : Ego sum veritas, — Je suis la vérité ^. J'ai nommé Dieu. Voilà l'Etre, et voilà la vérité. Dieu seul est la vérité , parce que seul il est l'Etre; il n'a pas la vérité, comme si elle était quelque chose d'étranger à lui, mais il est substantiellement et personnellement la vérité, parce qu'il est l'Être se possédant luimême, parce qu'il est à la fois et par un seul (acte

' Exoilp, cliap. T), vers. H.

- Evang. lie sailli Jean, cliap. ii, vers. (i.

— loi —

l'œil (jui voit, l'objet qui est vu et la vision. Qui le connaît connaît tout; ((ui no le connaît pas ne connaît rien. Que connaîtrez-vous, en efiet , hors de lui? Les phénomènes de ce monde, leurs lois, la composition et la décomposition des corps, la science de la j)oussière. Et que dis-je ? la science de la poussière ! vous n'irez même pas jusque-là ; car, pour y atteindre, il vous faudrait pénétrer au moins la raison dernière d'un atome, et où la trouverez -vous si vous ignorez Dieu , qui est le principe et la fin de tout ?

De là partent, Messieurs, ces plaintes des plus grands esprits sur la misère de la science , plaintes si éloquemment exprimées par Salomon, l'un d'entre eux, lorsqu'il disait : J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil , et voilà , tout y est vatiité , et affliction (le l'entendement *. C'est qu'en effet, la vérité n'est pas sous le soleil , elle est au-delà ; elle est en Dieu , sans lequel l'homme ne connaît rien, ni la terre, ni le ciel, ni le présent, ni l'avenir, ni l'homme, pas même son propre cœur. Et plus il apprend sans Dieu et hors de Dieu, plus il agrandit, avec le cercle de ses investigations , celui de ses doutes et de ses tourmens. Au contraire, celui à qui Dieu est révélé se trouve du même coup au centre et à la circonférence des choses ; il en voit le germe initial , le développement , le terme, la raison; ne sût -il rien du détail, il mesure l'ensemble, et sa pensée repose eu paix dans la dou-

' Ecclésiaste, chap. 1, vers. \i.

ble joie de la connaissance el de la cerlilude. En un mot, Dieu, étant la vérité, est l'objet propre de noire intelligence, il en est la perfection et la béatitude; et lorsque je vous disais tout à l'heure que, dès l'origine, il nous avait fait le don de la vérité, c'était vous dire que, dès l'origine, il s'était révélé à nous.

J'en lis une belle confirmation dans la première page de l'Evangile selon saint Jean : // y eut, dit l'évangéliste, un homme envoyé de Dieu, qui s' appelait.Jean... Il n était pas la lumière, mais il vint pour rendre témoignage à la lumière. Celui-là était la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde^. En effet, s'il existe une lumière souveraine, mère de tous les esprits, son premier acte, quand ils viennent au monde, doit être de les éclairer, et elle ne peut les éclairer qu'en leur faisant connaître leur principe, qui est Dieu ; leur fin, qui est Dieu ; la vérité, qui est Dieu. Si elle ne le faisait pas, quel moyen auraient - ils d'accomplir leur destinée en tendant à leur fin ? Ils n'en auraient aucun. Et, ainsi la vérité ne leur est pas due seulement à titre de perfection et de béatitude de l'intelligence, elle leur est due en outre comme le premier et nécessaire moyen sans lequel , ignorant le but même de leur vie , il leur serait impossible d'y marcher, plus impossible encore d'y parvenir. C'est donc justement que la doctrine catholi- (fiie fait de la vérité, c'est-à-dire de la connaissance de

' (iliap. 1, vers. G, S ot 9.

Dieu, un des dons primitifs de l'homme , le point de départ, et je dirais, la colonne milliaire de sa destinée.

Ici, Messieurs, que nous opposera le rationalisme? Vous allez l'apprendre.

11 y a dix-huit siècles, un proconsul romain appela devant lui un accusé, et, après l'avoir regardé attentivement, comme un homme qui avait en sa personne quelque signe remarquable, il lui adressa ces brèves paroles : Tu es le roi des Juifs ? L'accusé répondit : Mon royaume n'est pas. de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, mes ministres eussent combattu pour que je ne fusse pas livré aux Juifs; mais, maintenant, mon royaume nest pas de ce monde. Le proconsul reprit : Donc tu es roi ? L'accusé répondit ; Vous dites que je suis roi. Pour moi, je suis né et venu au monde pour rendre témoignage à la vérité. Le proconsul se leva en disant : Qu est-ce que la vérité^? Ce mot terrible. Messieurs , est le même que le rationalisme nous adresse encore aujourd'hui lorsque nous lui parlons de la base même de toute foi et de toute connaissance ; il nous dit comme le Romain : Qu'est-ce que la vérité? Et il doit nous le dire, sous peine de ne pas protester contre le fondement même de tout l'édifice religieux, qui est l'idée du vrai en soi. Or, comment ne protesterait-il pas jusqu'à ce point? Comment accorderait-il à la vérité le droit de s'affirmer sans

' Evang. de saiiil Jean, uliap. 18, veis. 53, 30, 37, 58.

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être coulredite 1 Comment ne s'efforcerait-il pas de creuser- sous elle un abîme aussi profond qu'elle, et de faire de l'intelligence une faculté sans certitude et sans autre objet qu'une insaississable énigme. C'eut été de sa part trop de faiblesse ou de désintéressement. 11 n'a pas commis cette faute, il est allé droit à la question qui précède toutes les autres, et tandis que l'univers publie les œuvres de la vérité, que les siècles redisent son nom, que les esprits la contemplent, que son action se perpétue par l'évidence et par la foi à travers toutes les races bumaines, le rationalisme, opposant à ce triompbe le sang-froid d'une partie de ses sages, a demandé tout baut et sans crainte : Qu'est-ce que la vérité? 1! n'a pas nié, car nier fermement, c'est encore affirmer. H n'a pas dit : il n'y a rien; mais, y a-t-il quelque cbose ? 11 n'a pas dit : je ne sais pas ; mais, que sais-je ? En un mot, il a levé contre la vérité absolue l'arme glacée du scepticisme absolu.

Faut-il l'écouter. Messieurs? Faut-il faire à la raison qui s'abdique l'bonneur de l'entendre et de lui répondre? Oui, écoutons -la ; sacbons ce que l'intelligence, effrayée de Dieu , peut faire pour s'anéantir, de peur de l'adorer. Le scepticisme raisonne ainsi : l'homme voit dans son esprit quelque chose qu'il apj)elle des idées, les unes secondaires et déduites, les autres primordiales, sans principe générateur, et qui constituent le fondement inscrutable de sa raison. Toutes les conclusions ultérieures de l'entendement jailissent de cette source |)remière, où l'analyse discerne

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saus effort les iiolions de l'être, deriinilé, de rinfini, de l'absolu, de l'ordre, de la justice, qui toutes ensemble prennent le nom auguste de vérité, et un nom plus auguste encore celui de Dieu. Voilà le fait. Mais de ce que l'esprit a de telles idées, s'ensuit- il qu'il y ait hors de lui des réalités qui y correspondent? Ce n'est pas l'esprit lui-même qui est l'être, l'unité, l'infini, l'absolu, l'ordre, la justice; ce n'est pas non plus ces choses que l'esprit aperçoit directement. II n'en voit que l'ombre, si l'on peut parler ainsi, et le mot même d'idée, à considérer son origine, ne veut dire qu'une image. Mais qui nous répond que l'image soit exacte, ou même soit produite par un objet réel? Comment l'intelligence, qui est bornée, serait-elle le miroir de l'infini? Comment contingente, relative, faillible, serait-elle le miroir du nécessaire, de l'éternel, du juste, du parfait? Où est la preuve que la vision idéale ne vous trompe pas et qu'elle soit autre chose que le songe permanent d'un être passager? Nous croyons qu'il n'en est rien, mais nous le croyons sans nous le démontrer, et nous essaierons vainement d'établir cette démonstration ; car toute démonstration suppose des principes d'où elle part, et ce sont les principes mêmes de l'entendement qu'il s'agit de vérifier. L'homme rencontre là un obstacle invincible; il peut bien remonter le Nil de sa pensée jusqu'aux élémens qui en commencent le cours; plus haut, il se perd dans une contemplation qui ne lui rend que la répétition

stérile des idées qu'il emploie pour s'élever au delà. L'esprit devient un écho qui se répond ee qu'il se parle, et sa voix, en paraissant lui revenir de plus loin, n'ajoute à son impuissance qu'une illusion.

Je ne crois pas, Messieurs, que le scepticisme ait rien dit de plus fort que ce que vous venez d'entendre; il l'a dit peut-être d'une manière plus scientifique, c'csl-à-dire plus obscure, mais non pas avec plus d'énergie et de sincérité. Et je confesse d'abord qu'il est impossible de démontrer les idées premières qui forment comme la substance intime de notre raison. Si on pouvait les démontrer, elles ne seraient pas premières : il y en aurait d'autres qui le seraient, et la même difficulté se présenterait pour celles-ci. On ne démontre que ce qui est une conséquence, et non pas ce qui est un principe. Or, notre intelligence, étant la faculté d'un être fini, ne peut être éclairée que par une lumière dérivée, une lumière qui commence à un certain point et se termine à un autre, une lumière qui ait un principe et une fin. A l'état de principe, la lumière est un axiome; à l'état de fin, elle est un mystère. Tous les deux, l'axiome et le mystère, sont indémontrables, mais l'axiome à cause de sa clarté, le mystère à cause de son obscurité. De même que l'obscurité du mystère est insurmontable, la clarté de l'axiome est irrésistible, et ainsi l'entendement, aux deux extrémités de l'horizon qu'il embrasse, rencontre une limite où se brise sa puissance et où cesse sa liberté. H ne peut

rieu contre la splendeur des vérités premières, et rien contre l'ombre des vérités dernières ; il s'épuise devant celles-ci, et cède fatalement à celles-là. C'est pourquoi le scepticisme absolu est un effort contre nature, qui n'aboutit qu'à se mentir à soi-même, et à mettre les actes de l'homme en contradiction perpétuelle avec les raisonnemens du sage. « S'il y a , dit Pascal , une impuissance de prouver, invincible à tout le dogmatisme, il y a une impuissance de douter, invincible à tout le pyrrhonisme. » xNous ne prétendons pas davantage. Car, qu'est-ce que la certitude, sinon l'impuissance^de douter? Qu'est-ce que la certitude rationnelle , sinon le ravissement d'une évidence qui enchaîne l'esprit ? Le scepticisme, il est vrai, s'élève contre l'évidence des idées primordiales; il l'accuse d'être purement subjective, c'est-à-dire, pour parler français, de ne pas aller jusqu'à la vision de l'objet que représentent les idées. Mais qu'importe, si cette évidence nous persuade naturellement et invinciblement de la réalité des choses dont les idées sont la représentation, II n'y a que Dieu, qui étant l'être, l'unité, l'infini, l'absolu, l'ordre, la justice, confonde dans sa vision le sujet et l'objet, le sujet qui voit, et l'objet qui est vu. Pour nous. Messieurs, qui possédons la vérité sans être la vérité , nous n'avons d'autre moyen naturel de la voir et d'être certains de sa présence que la lumière où elle nous apparaît, lumière médiatrice qui s'identifie avec notre esprit, cl (|ui , s'imposaut à lui comme pnrlio de lui - même ,

ne lui laisse pour douter que la ressource d'un suicide d'autant plus impuissant qu'il ne s'accomplit jamais.

Du reste, ou peut avouer qu'il n'y a rien à répondre au scepticisme absolu; parce qu'il n'y a rien à répondre à qui fait de ses idées, de sa parole, de son doute même, un objet de doute. Répondre, c'est supposer une réalité, ne fût-ce que celle de l'objection ; or, le sceptique détruisant toute réalité, son objection s'abîme avec lui dans le néant qu'il se creuse. Se taire est assez devant une ombre; vivre est assez contre un mort. ^D'autant plus, Messieurs, que le scepticisme n'est que la maladie d'un petit nombre d'esprits dépravés, qui, malgré toute l'énerffie de leur ora;ueil et toute la gloire de leurs aberralions, n'ont jamais pu échapper au châtiment de la solitude. L'universalité des intelligences a constamment dédaigné leurs sophismes ; elle a cru , d'une foi incorruptible, à la réalité du vrai. Que voudriezvous de plus ? L'erreur n'est quelque chose que par l'adhésion des hommes ; là où l'humanité n'est pas dans une certaine mesure, il ne reste à l'erreur que du bruit dans un tombeau. C'est un fantôme qui voudrait faire peur, et deux rires en fout justice, le rire de Dieu et le rire du genre humain. Cela suffit à Dieu, cela suffit au genre humain, et cela me suffit à moi-même.

Toutefois, Messieurs, si le scepticisme absolu n'est qu'une chimère sans importance, il n'en est pas de

iiicinc d'une autre sorte de scepticisme, qui, s'attaquant à la vérité de moins haut et n'en contestant pasla base première, produit un état sérieux de l'intelligence dont il est nécessaire de nous occuper. Le scepticisme absolu met en doute les notions primitives qui composent le fond de la raison humaine, et par conséquent l'idée même de Dieu ; le scepticisme relatif ou imparfait leur donne son adhésion, mais il refuse sa foi à certaines conséquences qui en dérivent, et qui embrassent la nature et les actes divins. Le scepticisme absolu est l'athéisme sous une forme négative ; le scepticisme imparfait n'implique qu'une ignorance des attributs et des opérations de Dieu. Dieu existe pour lui , mais sans qu'il se rende compte de ce qu'il est, de ce qu'il fait, de ce qu'il veut. C'est l'incroyance vulgaire, et ce mot même nous avertit qu'il ne s'agit plus d'un état rare et chimérique, mais d'un état trop réel, où l'homme, loin d'abdiquer son intelligence, j)uise au contraire des forces pour résister à la vérité, c'est-à-dire à Dieu. Or, Dieu, avonsnous dit , s'est manifesté à l'homme dès son berceau , non pas en une manière incomplète, mais autant que le requérait la nécessité où nous étions de connaître notre principe, notre fin, et les moyens d'y parvenir. Comment donc une partie de l'humanité iguore-t-elle Dieu, ou est-elle par rapport à lui dans un doute (|ui ne lui permet pas d'apprécier et d'accomplir ses véritables destinées "? Est-ce la faute de riiomnie ou la faute de Dieu? 11 faut que nous le sachions, sous

peine de laisser dans votre esprit des nuages d'autant plus douloureux, que notre but et le vôtre en ce moment est de vous instruire des voies intellectuelles que Dieu nous a ouvertes pour monter jusqu'à lui.

Je le répète donc, le scepticisme imparfait, tel que je l'ai défini , et où languissent tant de créatures raisonnables, est-il l'ouvrage de Dieu ou l'ouvrage de l'homme ? Est-ce Dieu qui a été avare de la lumière , ou l'homme qui s'est retiré d'elle? Cette question, pour être résolue, exige que nous recherchions sous quel mode et dans quelle mesure Dieu a primitivement communiqué la vérité au genre humain.

Dieu sans contredit pouvait se montrer à nous face à face , dans toute la clarté de son essence , et , en ce cas, le scepticisme n'eût jamais paru sur la terre. Tout voile étant abaissé, le vrai, qui n'est que la nature divine, eût pris de notre intelligence une irrévocable possession. La lumière intelligible, au lieu de nous apparaître entre l'axiome et le mystère, c'està-dire avec un principe et une fin , se fût levée pour nous dans la plénitude ineffable de sa propre immensité. L'évidence eût été de l'extase, la certitude eût pris le caractère de l'immutabilité, la vérité fût devenue la vie éternelle de notre esprit. Mais cet état, loin d'être dans le plan divin notre état originel, était précisément le terme suprême où nous étions appelés. Je vous en ai déjà dit la raison. Je vous ai fait voir, en vous exposant l'ordonnance générale de l'univers, que Dieu, conduit par sa bonté, voulait nous

communiquer sa perfection et sa béatitude , et que la béatitude, donnée sans la condition préalable du librearbitre, nous eût ravi le mérite et la gloire de la perfection. D'où il suit qu'un état d'épreuve devait précéder l'état final de la béatification, et cet état d'épreuve, fondé sur le libre-arbitre, renfermait nécessairement la possibilité de croire ou de ne pas croire, d'admettre ou de repousser la vérité, c'est-à-dire la liberté de l'entendement. Or, la liberté de l'entendement était incompatible avec la vision directe de l'essence divine, et par conséquent il fallait que Dieu se voilât devant nos regards , et fût tout à la fois pour nous un Dieu caché et un Dieu connu, caché sans envie, connu libéralement.

Mais comment voir ce qui ne se voit pas? Comment connaître ce qui ne tombe pas directement sous l'œil de l'esprit? Si cette difficulté n'eût pu se résoudre , le plan de Dieu dans la création n'eût pas été réalisable. Aussi, pouvait-elle se résoudre. Dieu avait dans sa propre nature l'exemplaire d'une double vision , la vision intuitive et la vision idéale. Présent à lui-même par la vision intuitive, il découvrait par la vision idéale des choses qu'il devait un jour créer. Ces choses évidemment ne faisaient point partie de son essence sous leur forme positive et réalisée ; il ne les voyait donc pas en lui sous cette forme substantielle; il ne les voyait pas non plus hors de lui avant de leur communiquer l'être qui leur manquait. Où donc et comment les voyait-il, sinon, ainsi que je viens de

le (lire, par voie d'image, de représentalion , sous cette forme intelligible et mystérieuse que nous appelons une idée? Saint Thomas d'Aquin pose celte question : « Y a-t-il en Dieu des idées? » Et il répond : « Oui ; car le monde n'ayant pas été fait au » hasard, mais par l'action de l'intelligence divine, il » est nécessaire qu'il ait préexisté dans l'intelligence y> divine une forme ou ressemblance du monde, et » cette forme ou ressemblance est l'idée même *. » Or, si Dieu voyait le monde sensible par la vision idéale, pourquoi l'homme n'eùt-il pas vu le monde divin par le même genre de vision ? Pourquoi , sans découvrir la substance même de l'être, de l'unité , de l'infini, de l'absolu, de l'ordre, de la justice, toutes choses qui sont Dieu sous différens aspects et sous différens noms, n'en eùt-il pas reçu l'idée dans son esprit, et avec l'idée une connaissance distincte, qui méritât d'être appelée la vérité? Pouvons-nous dire que nous n'entendons pas ce que c'est que l'être, l'unité, l'infini, labsolu, l'ordre , la justice? Et si nous l'entendons, si c'est là même le flambeau qui illumine tout le reste au dedans et au dehors de notre âme, pouvons-nous accuser Dieu de ne pas nous avoir éclairés, et de n'avoir jeté au devant de notre vie que la pâle et incertaine lueur des choses visibles? Oui, tout en se cachant, c'est-à-dire en laissant un voile sur le fond substantiel de son être , Dieu s'est pleinement

' Somme, \"^ partie, question 15. art. 1.

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livré à nous par l'impression exacte de sa ressemblance dans la chair vive de noire entendement. 11 y a creusé des sillons lumineux, et semé d'une main généreuse ce germe incorruptible du vrai que l'enseignement, la réflexion, l'expérience et le cours même de l'âge développent incessamment, jusqu'à ce que nous arrivions, sauf notre faute, à la maturité divine, à ce moment glorieux où l'image de Dieu, pleinement formée en nous, brise l'enveloppe qui la recouvre, et rejoint dans l'immortalité le type ineffable qui fut son père et qui reconnaît son fils.

Ce n'est donc pas le défaut de lumière qui précipite dans le scepticisme une partie des hommes, et les relient hors de la vérité, c'est l'abus de leur librearbitre. Les ténèbres où ils perdent Dieu sont des ténèbres volontaires ; Dieu se montre , et ils le fuient; Dieu est l'objet présent de leur intelligence, et ils aiment mieux faire de leur intelligence un sépulcre ou un chaos que d'adorer l'astre qui y resplendit. Ils abandonnent ce soleil intérieur, le seul véritable, pour courir après la magie obscure et impuissante de l'univers matériel, auquel ils demandent la joie de l'apostasie dans l'orgueil d'une fausse science. Et pourtant l'univers, tout borné qu'il soit, tout pâle et muet qu'il se lève en face de notre pensée, est lui-même rempli de Dieu. S'il n'en est pas la ressemblance, il en contient du moins un vestige, un linéament; de l'hysope au cèdre, de la rosée du matin à l'étoile du soir, la nature entière est un reflet

de la puissance, de la bonté el de la beauté divines. Dieu qui, dans le corps de riiomme, a associé la matière aux plus subtiles opérations de l'esprit, a voulu, dans le corps du monde, l'associer à la révélation que son propre esprit fait perpétuellement au nôtre. A cbaque rayon de la lumière idéale correspond un rayon de la lumière sensible ; à cbaque vision du monde incréé une vision du monde créé ; à cbaque voix de l'un une voix de Taulre. Mais l'bomme sépare ce que Dieu a uni ; illuminé, à cause de sa double substance, par une double clarté, il ne remarque pas que toutes deux se rassemblent dans un seul foyer, comme notre double substance se termine à une personnalité unique, et scindant la vérité par un divorce qui la détruit, il oppose la révélation du debors à la révélation du dedans, la nature à Dieu, la matière à l'esprit. Ou du moins il dédaigne la lumière supérieure comme une sorte d'apparition vague dans un borizon mal déterminé, tandis qu'il s'allacbe à la lumière inférieure comme à la seule qui ail un caractère précis et positif. Dès lors , tout ce qui se rapporte à Dieu , à ses attributs , à ses actes, s'obscurcit dans cet entendement adultère; encore qu'il ne descende pas jusqu'au scepticisme absolu , il ne discerne bien que ce qui frappe les sens, et le vrai n'est guère à ses yeux que ce qui porte le sceau d'une palpable et grossière réalité.

Y aurait-il donc. Messieurs, y aurait-il, en effet, plus d'ombres dans l'esprit que dans le corps? Est-ce

le inonde S(!nsil)l(' (|iii remporlo en claplé sur le monde intelligible? Ksl-ce la terre qui, de préférence au ciel, est le grand illuminalcur de Tliomme, et Dieu se serail-il trompé dans la construction de notre être jusqu'à sacrifier la partie qui se rapproche de lui à celle qui se rapproche du néant ?

Vous ne le pensez pas; la doctrine catholique nous affirme le contraire , et la plus simple observation du jeu de nos facultés nous démontre qu'elle a raison. En effet, la science même naturelle, c'est-à-dire celle qui ne s'occupe que de l'ordre visible, ne saurait subsister sans l'emploi des notions quelle puise dans l'ordre invisible ou métaphysique. Dépouillez l'homme de ces principes féconds ; ôtez-lui les idées d'être, d'unité, d'étendue, de force, de rapport, que sera l'univers pour lui ? précisément ce qu'il est pour l'animal, un spectacle. Il le regardera sans penser à autre chose qu'à le regarder ; loin d'en pénétrer les lois, il n'aura pas même le pressentiment confus de ce que c'est qu'une loi. Etre purement instinctif, ne rendant rien au monde de supérieur au monde, il restera silencieux devant lui , et jamais sa main , conduisant de loin les astres , ne leur tracera d'avance la route inévitable qu'ils suivent sans la connaître. C'est l'esprit qui répand la lumière sur l'obscurité de la nature ; c'est l'esprit qui découvre la liaison et la cause des phénomènes ; c'est l'esprit qui mesure , qui calcule, qui analyse, qui définit, qui dicte des ordres à la matière, qui démêle enfin dans ce labyrinthe le T. m. 10

fil que Dieu y a laissé, et par où il le lient encore suspendu à la volonté qui le créa. Mais l'esprit sans ridée n'est qu'un flambeau inalluiné, et l'idée sans un germe semé d'eu haut, plus grand et plus clair que tous les mondes, n'est elle-même que le reflet impuissant de la nature sur une faculté qui n'a rien à lui répondre parce qu'elle ne possède rien. Le matérialisme a beau nous dire que la sensation devient une idée en tombant dans l'intelligence : c'est comme si l'on disait que la limite, en entrant dans le vide, devient de l'infini. La sensation, à cause de l'union intime de l'âme et du corps, peut éveiller la semence intelligible qui repose au fond de l'esprit ; elle peut la tirer d'une sorte d'abstraction solitaire, qui n'est pas en rapport avec la constitution d'un être à la fois spirituel et matériel : mais il lui est impossible de donner à l'esprit ce qu'elle n'a pas, ni de recevoir de l'esprit ce que lui-même n'aurait pas non plus. Deux clartés se fortiflent en s'unissant; une lueur ne devient pas le soleil en passant par les ténèbres.

C'est donc par un abus même des forces de l'ordre intelligible et divin, que l'homme se sépare des hautes régions de la pensée pour s'ensevelir dans la science des phénomènes terrestres. 11 tire de son intelligence des trésors de savoir et d'harmonie ; il les jette à profusion sur le monde ; puis, le contemplant revêtu de cette beauté sublime qu'il lui a faite, il croit que c'est le monde qui l'a éclairé, qu'en lui seul est la pleine certitude, que lui seul mérite l'honneur

d'une cullurc assidue, et reléguant Dieu sur un trône inaccessible, il ne tarde pas à le perdre de vue, à l'oublier, à le méconnaître, à ne plus avoir de lui qu'une notion vague et sans résullat. Ainsi se forme le scepticisme imparfait de la prédominance volontaire de l'ordre matériel sur l'ordre idéal.

Mais il en est une autre cause que je ne dois pas vous taire, et dont l'exposition achèvera de vous faire connaitre les moyens dont Dieu s'est servi pour initier notre intelligence à la perfection et à la béatitude de la vérité.

En déposant en nous la semence idéale ou intelligible, en nous mettant par nos sens en rapport avec les phénomènes et les lois de l'univers, Dieu nous avait éclairés par une double révélation , l'une intérieure, l'autre extérieure. C'était beaucoup ; mais enfin il ne s'était pas communiqué à nous personnellement, en tant qu'il est la vérité; nous ne l'eussions connu, s'il en fût resté là, que par l'intermédiaire de la nature et des idées, c'est-à-dire indirectement. Il voulut aller plus loin, et sans nous montrer toutefois son essence, établir entre notre esprit et le sien des rapports personnels. 11 nous parla donc. C'est un point fondamental de la doctrine catholique, qu'une parole de Dieu fut, dès l'origine, versée dans l'humanité, et qu'elle n'a cessé d'y vivre et de s'y répandre, soit pure, soit altérée, comme un écho immortel de la vérité; écho souvent affaibli, souvent corrompu, mais renaissant de ses ruines à travers les

générations, et nous rappelant avec l'éloquence de la perpétuité l'existence de Dieu, sa nature, ses actes ; comment il est le principe, la fin, le moyen, la clef ' de nos destinées. Des traditions communes à tous les peuples et à tous les siècles attestaient de tout temps cette révélation orale faite primitivement au genre humain; la parole humaine elle-même, constamment transmise par voie héréditaire, et ne laissant entrevoir ni historiquement ni logiquement la possibilité d'une origine par voie d'invention, rendait aussi témoignage à la réalité d'une parole antérieure et divine dont la nôtre était issue. On avait découvert dans les forêts l'homme descendu à l'état d'animalité par suite d'un abandon précoce qui l'avait soustrait à tout enseignement. La parole n'était plus sur ses lèvres qu'un son vague et inarticulé, qu'un cri barbare indiquant la présence des sensations et incapable de transmettre des idées. Tous ces faits confirmaient la page de l'Ecriture qui nous montre Dieu pariant avec l'homme, et achevant par l'effusion de la lumière orale ce qu'avait commencé en lui le don de la lumière intelligible et de la lumière sensible. Mais il était réservé à notre époque d'acquérir de cette vérité une démonstration aussi merveilleuse qu'inattendue.

Vers la fin du dernier siècle, un prêtre français, touché du malheur de ces pauvres créatures qui naissent privées de la parole parce qu'elles naissent privées de l'ouïe , circonstance qui atteste encore l'élcoile liaison du mystère de la parole avec le

inyslère d'il» enseignement préalable; un prèlrc, disje, touché du sort des sourds-muets, consacra sa vie à les tirer de leur douloureuse solitude, en cherchant une expression de la pensée qui pût aller jusqu'à la leur et arracher enfin de leur poitrine si longtemps fermée le secret de leur étal intérieur. Il y parvint. La charité, plus ingénieuse que l'infortune, eut ce bonheur d'ouvrir les issues que la nature tenait fermées , et de verser en des âmes obscures et captives la lumière ineffable, quoique imparfaite, de la parole. Le bienfait était grand, la récompense le fut davantage. Dès qu'on put pénétrer dans ces intelligences inconnues, l'investigation n'y découvrit rien qui ressemblât à une idée, je ne dis pas seulement à une idée morale et religieuse , mais à une idée métaphysique. Tout y était image de ce qui tombe sous les sens, rien de ce qui tombe de plus haut dans l'esprit. La sensation y était prise en flagrant délit d'impuissance; que dis-je, la sensation ? L'intelligence ellemême, quoique douée de la semence idéale de la vérité, quoique assistée de la révélation du monde sensible , l'intelligence apparaissait dans les sourds-muets à l'état de stérilité. Des hommes déjà mûrs d'âge , nés dans notre civilisation , qui ne l'avaient jamais quittée, qui avaient assisté à toutes les scènes de la vie de famille et de la vie publique, qui avaient vu nos temples , nos prêtres , nos cérémonies , ces hommes , interrogés sur le travail intime de leurs convictions, ne savaient rien de Dieu, rien de l'âme, rien de la

loi morale, rien de l'ordre métaphysique, rien d'aucun des principes généreux de l'esprit humain. Ils étaient à l'état purement instinctif. L'expérience a été répétée cent fois; cent fois elle a donné les mêmes résultats; c'est à peine si, dans la multitude des documens publiés jusqu'à ce jour, on aperçoit quelques doutes ou quelques dissidences sur un fait aussi capital, qui est la plus grande découverte psychologique dont puisse se vanter l'histoire de la philosophie. Quoi donc ! la pensée avait-elle reçu dans la parole un auxiliaire si indispensable, que, sans son secours, l'homme était condamné à ne pouvoir sortir du règne des sensations ? La parole était-elle , pour toutes les opérations de l'intelligence, le point ou le moyen de jonction entre l'àme et le corps? Notre double nature exigeait-elle cette sorte d'incarnation de ce qu'il y a de plus immatériel au monde, ou bien Dieu avait-il voulu nous faire comprendre la dépendance de notre esprit en le rendant incapable de se féconder sans l'action extérieure de l'enseignement oral.

Quelle qu'en soit l'explication, il était constant que l'homme ne parle qu'après avoir entendu parler , et qu'il ne pense qu'après que les idées contenues dans la parole ont éveillé le germe intelligible déposé au fond de son entendement. S'il ne possédait pas ce germe intelligible, c'est en vain qne la parole passant à travers l'ouïe irait solliciter son intelligence; il ne l'entendrait que comme un son et non comme une

expression , comme un son vide el non comme une expression vivante de la vérité. Mais la vérité préexiste en lui , à la manière dont l'arbre préexiste dans sa semence , et dont la conséquence préexiste dans son principe. De même que l'enseignement postérieur fait éclore en chacun de nous une multitude innombrable de déductions renfermées dans les idées premières, mais dont notre esprit n'avait pas conscience ; de même, l'enseignement initial fait apparaître à notre œil intérieur les idées premières elles-mêmes. Vous trouvez naturel, Messieurs, que la parole vous révèle les mathématiques, bien que vous les possédiez tout entières dans les notions primordiales d'unité, de nombre, d'étendue, de pesanteur : pourquoi vous semblerait-il étrange que la parole vous fît apercevoir aussi les notions d'unité, de nombre, d'étendue, de pesanteur, qui sont la base des mathématiques? L'un des phénomènes n'est pas plus singulier que l'autre ; peut-être même est-il plus aisé d'entendre le sommeil intégral et profond d'une faculté que rien d'analogue à elle n'a encore remuée, que d'entendre pourquoi cette faculté une fois mise en exercice s'arrête dans sa voie, et attend que la parole lui manifeste de simples conséquences de ce qu'elle voit clairement. Toujours est-il que le fait est incontestable, et que la parole est le moteur primitif et nécessaire de nos idées , comme le soleil , en agitant par son action la vaste étendue de l'air, y produit la scintillation brillante qui éclaire nos yeux.

Il suil de là, Messieurs, que la doelrinc catholique est dans le vrai lorsqu'elle nous monire Dieu enseignant le premier homme , soit en faisant jaillir la vérité de son intelligence par la percussion du verbe , soit en [lui annonçant des mystères qui surpassaient les forces de l'ordre purement idéal, ainsi que nous le veirons plus lard. En effet, puisque l'homme ne pense et ne parle qu'après avoir entendu parler, et que, d'une autre part, les générations humaines viennent aboutir à Dieu , leur créateur, il s'ensuit que le branle premier de la parole et de la pensée remonte à l'heure de la création , et a été donné à l'homme qui ne possédait rien par celui qui possédait tout et qui voulait lui tout communiquer. Une fois ce mouvement imprimé, la vie intellectuelle a commencé pour je genre humain, et ne s'est plus arrêtée depuis. La parole divine, immortalisée sur les lèvres de l'homme, s'est répandue comme un fleuve intarissable et divisé en mille rameaux à travers les vicissitudes des nations, et conservant sa force aussi bien que son unité dans le mélange infini des idiomes et des dialectes, elle pei'pétue au sein même de Terreur les idées génératrices qui constituent le fond populaire de la raison et de la religion. Si la liberté humaine en vicie renseignement, ce n'est que d'une manière limitée; ses elïorts n'atteignent pas jusqu'aux dernières profondeurs de la vérité. La parole, par cela seul qu'elle est prononcée, porte dans son essence une lumière qui saisit l'âme et se la rend complice, sinon pour

loul, du moins pour les principes lontlamenlaux sans lesquels l'homme s'évanouit tout entier. Ainsi, Dieu, par l'efl'usion de son verbe continué dans le nôtre, ne cesse de promulguer l'évangile de la raison , et tout homme , quoi qu'il fasse , est l'organe et le missionnaire de cet évangile. Dieu parle en nous malgré nous; la bouche qui le blasphème contient encore la vérité, l'apostat qui le renie fait encore un acte de foi, le sceptique qui se rit de tout se sert de mots qui affirment tout.

Cependant , Messieurs , si le scepticisme absolu est impuissant contre la révélation delà parole, il n'en est pas de même du scepticisme imparfait ou vulgaire. Celui-ci ne désavoue pas la raison humaine; il n'en conteste que certaines applications relatives à l'ordre supérieur qui ne tombe pas sous nos sens. 11 rejette, en particulier, tout rapport personnel entre Dieu et nous au moyen de la parole ; il veut que nos idées jaillissent par elles-mêmes des sources vives de renlendemenl, et en supposant que la parole soit nécessaire à leur émission intime, il ne reconnaît à cette merveilleuse opératrice aucun caractère traditionnel et divin. Dieu n'a point parlé à l'homme; l'homme s'est parlé tout seul. Il est le fils de ses œuvres , et tout ce qu'il possède de vérités , il le doit au bonheur de ses propres investigations.

Je viens de réfuter ce système qui est la [)ierre angulaire du rationalisme, et qui vous explique l'aveuglement où vivent loin de Dieu tant de créatures

destinées à le connaître et à l'aimer. Dieu nous a donné la lumière sous trois formes qui se complètent l'une par l'autre, la forme intelligible , la forme sensible, la forme orale ou traditionnelle. Or, le rationalisme n'admet que les deux premières , et repousse avec la tradition la certitude invincible qui se trouve en des dogmes affirmés par Dieu. 11 ouvre à ses adeptes le cbamp d'une spéculation sans limites, où les mieux disposés n'apportent cependant qu'une intelligence imparfaite, obscurcie par des préjugés de naissance et d'éducation , viciée plus dangereusement encore par la domination des sens sur l'esprit. Mais tous ces obstacles fussent ils surmontables , il resterait encore le plus grand de tous , qui est l'ordre établi de Dieu dans la communication qu'il a faite à l'homme de la vérité. Si l'homme était un esprit pur, il verrait la vérité dans la lumière intelligible sans le secours d'aucun élément sensible. Si étant une unité composée de corps et d'âme, il n'avait pas été destiné à entretenir des rapports personnels avec Dieu , il eût vu probablement la vérité dans la combinaison de la lumière intelligible et sensible, indépendamment de toute tradition orale. Mais il est à la fois esprit et matière, et de plus, appelé à vivre en société avec Dieu; c'est pourquoi la vérité lui a été communiquée sous un mode triple et un , correspondant à sa nature et à sa vocation. Veut-il penser comme un ange, il ne le peut; toujours quelque image de l'extérieur intervient dans ses plus subtiles opéra-

lions. Veut- il penser comme l'animal , il ne le peut non plus ; la hauteur de ses spéculations le relève dans l'acte même où il se dégrade , et tout en concluant qu'il n'est que matière , il prouve qu'il est esprit. Veut-il enfin penser comme un être séparé de Dieu , indépendant de tout rapport personnel avec lui, appuyé sur sa seule raison, il le peut sans doute, mais ce n'est qu'en perdant aussitôt l'équilibre de l'intelligence ; il cherche , il hésite, il se trompe , et lors même qu'il met la main sur la vérité, les nuages qui la couvrent et l'horizon qui la restreint lui ôtenl l'espérance de soulever à lui seul l'immense fardeau de la terre et du ciel. L'histoire de l'esprit humain en offre à chaque page une surabondante démonstration. Deux philosophiez s'y disputent l'empire ; la philosophie religieuse ou traditionnelle, et la philosophie rationaliste ou critique. La première, même lorsqu'elle est mêlée d'erreurs , asseoit les esprits et fonde les peuples ; la seconde , même lorsqu'elle affirme une portion du vrai, détruit ce que l'autre a édifié.

En un mot. Messieurs, Dieu, qui est la vérité, s'est fait connaître à nous par trois révélations qui n'en sont qu'une, les idées, l'univers et la parole. Quiconque brise ce faisceau , trouble et divise la clarté qui illumine tout homme venant en ce monde ; il se condamne à une ignorance que le savoir ne fera qu'agrandir; il vivra au hasard comme un être qui n'a ni principe ni fin , parce qu'il se sera été à lui-même avec la vérité, c'est-à-dire avec la connaissance de

Dieu , le preiiiier moyen qui nous ait élé donné pouiaccomplir noire destinée , laquelle est de tendre à Dieu, et d'obtenir, en limitant, la perfection de sa nature et la béatitude de sou éternelle vie.

CINQUAMIÉMK CONFÉRENCE

t)E ï/lIOMME EN TANT OU ÊTRE MORAL.

Monseigneur,

Messieurs,

L'homme n'est pas seulement une intelligence , il n'est pas seulement un être contemplatif. Si Dieu ne lui eût donné que l'activité de la contemplation , sa vie se fût bornée à un simple et perpétuel regard , à une adoration impassible de la vérité. Mais l'homme est aussi un être affectif et opératif; il est doué d'une seconde faculté, conséquence de la première, et qui a

deux actes , dont l'un s'exprime par ce mol : J'aime , l'autre par ce mot : J'ordonne. C'est la volonté. Nous avons donc à savoir ce que Dieu a fait pour la volonté lors de la création de l'homme, et quel moyen il nous a communiqué en elle et par elle pour arriver à notre fin qui est la perfection et la béatitude.

Mais avant d'entrer dans ce grave sujet, Messieurs, j'ai deux prières à vous adresser. Je vous prie d'abord, quel que soit le sentiment qui vienne à remuer vos cœurs, de n'applaudir jamais. Ce n'est pas que je ne conçoive , même aux pieds des autels , le mouvement involontaire qui porte une assemblée à se lever en quelque sorte dans un témoignage unanime de sa sympathie et de sa foi. Mais bien qu'en certaines rencontres , ces acclamations puissent paraître excusables , tant elles sortent avec piété de l'àme des auditeurs, cependant je vous conjure d'obéir à la tradition constante de la chrétienté, qui est de ne répondre à la parole de Dieu que par le silence de l'amour et l'immobilité du respect. Vous le devez à Dieu ; vous le devez aussi peut être à celui qui vous parle en son nom. Bien qu'il ne fût pas tenté d'orgueil par vos applaudissemens , on peut le soupçonner de n'y être pas insensible ; on peut croire qu'au lieu de vous distribuer gratuitement ce qu'il a reçu gratuitement , il vient en chercher le prix dans la gloire de la popularité, récompense honorable quelquefois, mais toujours fragile , et plus fragile , plus vaine encore entre ceux qui reçoivent et celui qui donne les leçons de rélernilé.

La seconde prière que je veux vous adresser est en faveur d'une nation à qui plus d'une fois déjà , et même du haut de cette chaire , j'ai prouvé mon respectueux attachement. Hier, se sont présentés à moi trois nobles enfans de la Pologne ; ils m'ont dit que quatre mille de leurs compagnons , après quinze années d'exil , allaient se rapprocher de leur patrie , du consentement de la France qui leur ouvre ses portes, et de l'Allemagne qui leur permet le chemin. Ils ont réclamé de moi , après en avoir obtenu la permission du chef du diocèse , ici présent , que je vous demandasse en leur nom une dernière preuve de votre pieuse fraternité ; car, si le temps a respecté leur gloire et n'a pas tari leur courage , il ne leur a laissé que ces dépouilles opimes , et rien de plus. Je me suis incliné devant leurs vœux comme devant leur infortune ; je vous les présente ensemble. Vous ne leur ferez pas laumône : car , bien que ce mot soit cher à votre cœur de chrétien , il est des occasions où l'héroïsme du malheur vous contraint d'en chercher un plus grand. Vous ne leur paierez pas un tribut : car, bien que ce mot suppose une dette , et une dette d'un ordre considérable , cependant il ne respire pas assez l'onction de la langue chrétienne. C'est pourquoi, empruntant un mot célèbre du moyenâge, je vous demanderai pour eux un viatique, c'està-dire la solde de voyage qu'on donnait dans ces temps -là aux religieux et aux chevaliers qui allaient combattre en Terre-Sainte pour raffranchissement de

la chrétienlé. Vous (lonn<M'cz un viatique à ces enfans d'une autre terre sacrée , à ces soldats d'une autre cause généreuse ; vous leur donnerez le triple viatique de l'honneur, de l'exil et de l'espérance.

Cela dit , Messieurs , celte double satisfaction proposée à votre cœur et au mien , j'entre hardiment dans le sujet qui réclame votre attention.

De même que la vérité est l'objet de l'intelligence , le bien est l'objet de la volonté. Mais qu'est-ce que le bien ? Quelle nuance y a-t-il entre le bien et le vrai ? N'est-ce pas la même chose sous deux noms différens ? J'avoue , Messieurs , que le bien et le vrai ont la même racine , le même support substantiel , puisque le vrai c'est l'être , et que le bien c'est l'être aussi. Mais comme l'unité de l'essence divine n'exclut pas la triplicité des personnes , l'unité de l'être ne l'empêche pas d'avoir plusieurs aspects. Il est d'abord lumière , et sous cette forme , il se révèle à l'intelligence, et s'appelle la vérité. Puis il est ordre, harmonie , beauté , et sous cette forme , il saisit la volonté et s'appelle le bien. Notre nature correspond ainsi à la sienne. En tant qu'il est lumière , nous lui répondons par une faculté qui est destinée à connaître le vrai ; en tant qu'il est ordre , harmonie , beauté , nous lui répondons par une faculté qui est destinée à reproduire le bien en l'aimant et en le faisant. Et de même que la vérité est la perfection et la béatitude de l'intelligence , le bien est la perfection et la béatitude de la volojité.

Il en est d'abord la perfection : car, en dehors du bien tout est mal, c'est-à-dire désordre, confusion, laideur, et évidemment la volonté qui aime et qui opère le désordre, la confusion, la laideur, est dans un état faux ou injuste, comme, au contraire, la volonté qui aime et qui opère le bien, cest-à-dire l'ordre, l'harmonie, la beauté, est dans un état de justice ou de perfection.

J'ajoute que le bien est aussi la béatitude de la volonté : car, il produit en elle et par elle le sentiment le plus fort de l'homme, celui qui remue et qui remplit jusqu'au fond la vaste solitude de son àme. Sans doute la joie de la vérité connue est grande ; il y a dans le regard qui rencontre la splendeur du vrai un frémissement immobile qui touche à l'extase; mais si l'extase vient, si les pleurs coulent, soyez-en sûrs, l'intelligence n'a pas été seule atteinte, la vision a pénétré plus avant , l'homme a reçu le coup suprême d'en haut, le coup de l'amour qui termine tout en lui comme en Dieu. Dans l'intuition de la vérité, l'homme ne sortait pas de lui-même, il regardait la lumière présente à son esprit, et en jouissait comme d'un élément ou d'une partie de sa propre personnalité. Par le mouvement de l'amour, il s'élance hors de sa personne ou de sa vie ; il cherche un objet étranger, il s'y attache, il l'étreint, il voudrait se transformer et se consommer dans un autre que lui. Ce ravissement de soi-même à soi-même, qu'on croirait un essai de suicide, lui cause un tressaillement d'indir m. 11

cible bonheur, et l'abandon de son être en devient la plénitude. C'est l'amour. Mais qui lui a commandé l'amour? Qui a été assez fort pour se saisir de cet être et se l'assujettir jusqu'à lui faire de la mort en autrui la meilleure et la première vie ? Une puissance, Messieurs, a opéré ce miracle, la puissance du bien. Par delà la lumière où l'être lui est apparu, ou dans cette lumière même, l'homme a vu l'ordre, Iharmonie, la beauté, et ce spectacle l'arrachant à la contemplation stérile de sa propre excellence, il s'est senti entraîné à se dépouiller de lui-même pour vivre dans l'objet de sa vision.

Rien, Messieurs, ne nous est plus familier que ce mouvement ; de tous ceux de notre nature, il est le plus universel, le plus vulgaire, et celui que nous poussons le plus volontiers jusqu'à l'extravagance. Notre vie se passe à le subir ou à le régler. Tout être ayant en lui une certaine quantité de bien, c'està-dire étant doué d'ordre, d'harmonie et de beauté dans une certaine mesure, il n'en est aucun qui ne soit capable d'exciter en nous quelque impression d'amour. Mais c'est surtout de l'homme à l'homme que cette impression se manifeste et s'agrandit. L'homme est ici -bas le chef-d'œuvre du bien. 11 rassemble sur sa noble figure la magie des deux mondes auxquels il appartient, le monde des corps et le monde des esprits. Supérieur dans la disposition de ses traits à l'imagination elle-même, qui n'a jamais pu se représenter rien de plus parfait, il y appelle en-

core du fond de son âme le reflet de la pensée, et l'expression de la vertu. S'il ouvre les yeux , c'est un esprit qui vous regarde ; s'il laisse ses lèvres silencieuses, c'est la grâce du cœur qui les anime en les fermant : si la sérénité éclaire son front, c'est la paix dune conscience droite qui y répand la lumière et le repos ; chaque pli de sa chair, chaque mouvement de sa vie renferme sous une seule beauté le double empire du bien visible et du bien idéal. De là ces attachemens qui font de la vie humaine une longue suite de sacrifices récompensés par le bonheur d'aimer et d'être aimé. Nous ne cherchons pas ailleurs le secret d'être heureux ; nous savons qu'il est là, et lors même que nous en abusons par des passions coupables, nous rendons encore dans le crime un témoignage à cette loi de notre nature. S'il arrive que l'homme nous refuse l'amour dont nous avons besoin, plutôt que de renoncer à ce bien précieux, nous le demanderons à des êtres placés au-dessous de nous, mais conservant de loin dans leur instinct quelque similitude capable de tromper notre cœur. Le pauvre qui n'a plus d'amis s'en fera un de quelque créature plus abandonnée que lui-même: il réchauffera dans son sein cet animal obscur et pieux qu'un écrivain chrétien a si bien appelé le chien du pauvre. Il lui sourira de l'ineffable sourire du délaissement : il lui confiera ces larmes inconnues qu'aucune tendresse ne recueille : il partagera avec lui le morceau de pain de sa journée, et ce sacri-

Hce de la faim à l'amitié lui fera goùler jusque dans la misère le grand bonheur de la richesse, qui est de donner.

Ce ne sera pas là, Messieurs, le dernier effort de l'homme pour verser de l'amour et pour en recevoir. Le prisonnier ira plus loin encore que le pauvre. Séparé par d'inexorables barrières de la nature et de l'humanité , il découvrira dans les fentes de son cachot quelque vil insecte, imperceptible compagnon de sa captivité. Il s'en approchera avec le tremblement de l'espérance et la délicatesse du respect ; il épiera les mystères de son existence, il étudiera ses goûts; il emploiera de longs jours à ne pas l'effrayer, à le faire passer de la crainte à la confiance, à obtenir enfin de lui une marque de retour qui diminue la solitude de son cœur et élargisse les murs de sa prison. Le chien console le pauvre, l'araignée attendrit le captif; l'homme, enfant du bien, en porte partout avec lui un amour qui lui fait une ressource et une félicité des horreurs mêmes de l'abandon.

Ai-je besoin de vous en dire davantage? Votre âme ne s'est-elle pas élancée au-delà de mes paroles, et ne voyez-vous pas que le bien, réel ou apparent, dispose de notre volonté et en est la béatitude "?

Mais qu'est-ce donc que le bien? 11 est vrai, je vous l'ai dit déjà; je vous ai dit que le bien était l'ordre , l'harmonie, la bcaulé, que l'intelligence découvre dans la lumière où rôfro lui apparaît. Copondant,

celte définition, toute exacte qu'elle soit, n'est pas le terme où s'arrête votre esprit. Yous souhaitez une explication qui descende plus à fond; vous me demandez où est l'ordre, l'harmonie, la beauté"?

Où est-elle. Messieurs? Partout sans doute dans la nature, partout sous vos yeux. Il n'est pas une feuille d'arbre, pas un brin d'herbe, pas un nuage passant dans le ciel, qui ne soit ordre, harmonie, beauté : mais non pas tout l'ordre, toute l'harmonie, toute la beauté, non pas tout le bien. Chaque être, même celui qui est dénaturé par sa faute, en contient une portion reconnaissable qui excite notre sympathie; il n'en contient pas la totalité. Celui-là est l'ordre, qui renferme dans son essence la règle d'où découlent tous les rapports des êtres; celui-là est l'harmonie, qui a pesé les mondes , et qui leur a tracé dans l'espace les routes où ils ne s'égarent jamais; celui-là est la beauté, qui a fait l'homme, et qui a mis sur son visage tant de grâce et de majesté; celui-là est le bien, d'où tout bien découle, et qui l'a répandu à profusion dans l'univers, sans pouvoir le donner tout entier, parce qu'il n'a pu donner l'infini. L'ordre, l'harmonie, la beauté, le bien, en un mot, c'est Dieu. De même qu'il est l'être et la vérité, il est aussi le bien. En tant qu'il est l'être, il nous a communiqué l'existence; en tant qu'il est la vérité, il éclaire notre entendement; en tant qu'il est le bien, il nous inspire l'amour, qui, selon la parole de l'Evangile, est toute la loi et toute la justice. Car nous ne pouvons rien

recevoir de plus, rien donner de plus que l'amour; il est la créance ou la dette suprême, et quiconque est quitte envers lui, est quitte envers tout. Or, le premier à qui nous en sommes comptables , le premier quia droit à ce trésor unique de notre àme, c'est Dieu, puisque Dieu seul est le bien, et que le bien seul est la cause de l'amour.

Quiconque n'aime pas Dieu, est assuré de ne pas aimer le bien. Il aimera, je l'avoue, des biens particuliers, sa famille, ses amis, sa patrie, l'honneur, le devoir même, si nous entendons le devoir dans le sens étroit qui règle les rapports des hommes entre eux; il n'aimera pas le bien universel et absolu d'où procèdent tous les biens auxquels il a voué son cœur. Et c'est pourquoi il ne parviendra pas à la perfection et à la béatitude de la volonté, qui, étant dans l'amour du bien, ne peut se rencontrer que dans l'amour de Dieu.

Vous le voyez. Messieurs, aussi bien dans le mystère de l'amour que dans le mystère de la vérité, nous arrivons à la même conclusion , qui est qu'en Dieu seul gît notre perfection et notre béatitude. Et il est impossible que vous vous en étonniez , puisque nous avons établi , comme la base de la doctrine et comme le nœud de nos destinées, que Dieu est tout ensemble notre principe et notre fin. Etant notre principe, il l'est de chacune de nos facultés; étant notre fin, il l'est aussi de cliacune de nos facultés. Et cette fin s'identifiant avec la perfection et la béali-

Jf..

lude divines, il est nécessaire que chacune de nos facultés, par la voie qui lui est propre, puise en Dieu la vie qui la rend parfaite et qui la rend heureuse. Toutefois, les développemens où je vous conduis ne sont pas une stérile répétition des points de doctrine que nous avons précédemment émis et démontrés ; car, outre qu'ils vous en font voir l'application à chacun des ressorts de l'activité humaine, ils les vérifient surabondamment par l'analyse de nos actes et de leurs objets. Quelle joie n'est-ce pas pour nous, par cela seul que nous définissons l'intelligence et la volonté, de rencontrer Dieu au terme de leurs opérations ! Quel ravissement de ne pouvoir nommer la vérité, ni le bien, sans nommer Dieu lui-même! Et de plus. Messieurs, ces investigations nous mènent droit aux moyens que nous avons dû recevoir pour atteindre à notre fin. Déjà, dans la Conférence antérieure, nous avons constaté que le premier de ces moyens était la connaissance de Dieu ; nous sommes dès maintenant en état de conclure que l'amour de Dieu en est le second.

En effet, cet amour étant la perfection et la béatitude de notre volonté, et Dieu s'étunt proposé de nous communiquer l'une et l'autre, comme nous l'avous vu, il s'ensuit qu'il a dû, selon l'ordre de son dessein, nous créer en état d'amour avec lui, amour initial, il est vrai, sujet à l'épreuve de notre libre-arbitre, mais nous préparant et nous conduisant, sauf prévarication de notre part, à l'union finale et béati-

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