IV
l'autorité sans frapper dans ses racines l'entendement humain, il arrive tôt ou tard qu'une sorte de délire pousse les hommes hors de toute crainte et de tout respect, et les précipite à bras tendus contre tout ce qui est. C'est le jour des représailles , jour prophétisé par saint Paul lorsqu'il écrivait aux Romains : La colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre Vimpiélé et l'iniquité de ces hommes qui retiennent la vérité de Dieu dans l'injustice (1). Alors pâhssent les rois et se troublent les royaumes; la. nuit se fait dans Babylone ; Balthasar voit la main qui le condamne, et l'épée de Gyrus n'attend pas au lendemain. Ce n'est pas de l'histoire que je fais, Messieurs ; non , ce n'est pas de l'histoire. Ouvrez vos yeux : nous sommes à Babylone , et nous assistons au festin de Balthasar.
Dois -je vous demander pardon si j'ai laissé aller mon âme aux émotions d'un temps si fertile en hautes leçons? Ai -je trahi les intérêts de la vérité, en vous montrant dans les catastrophes de notre siècle le rôle vengeur qu'elle y joue? Si je l'ai fait, que la vérité et vous me le pardonnent , et remontons ensemble aux régions pacifiques où rien de terrestre ne se mêle à la contemplation des causes et des lois.
La vérité, je viens de l'établir, est la perfection et la béatitude de l'intelligence, et puisque Dieu, en nous créant, a voulu nous communiquer la perfection et la béatitude, j'en déduis cette conséquence, qu'il
(1) Chap. I, vers, xviii.
nous a communiqué la vérité. Et c'est, en effet, ce que nous enseigne la doctrine catholique. Si nous l'écoutons , elle nous dira que Dieu , en nous mettant au monde, n'a pas abandonné notre esprit au hasard de ses propres découvertes , mais qu'il l'a illuminé dès le principe d'une connaissance telle, que la vérité habitait réellement en lui. Quelle était cette connaissance primitive qui , sans être infinie , était pourtant la vérité? Cette question nous ramène à la définition que je vous ai donnée dès le commencement de cette Conférence. La vérité , vous ai-je dit , est ce qui est , en tant qu'il est vu de l'esprit. Nous nous sommes arrêtés là sans poser cette autre question , que nous ne pouvons plus maintenant éviter : Qu'est-ce donc que ce qui est? Entendons-nous par là le ciel, la terre et les mers? Est-ce là ce qui est? Mais quoi ! le ciel, la terre, les mers, l'humanité même, tout ce que nous voyons est empreint d'un tel caractère de changement et de bornes , que nous n'y reconnaissons rien de la grandeur renfermée dans ce mot puissant : être. Les langues humaines ont épuisé leur énergie pour exprimer le néant des choses visibles, et, quelle que soit la bonne volonté de l'orgueil pour glorifier le théâtre où il s'agite , tout ce qu'il peut faire de plus en faveur de l'univers , est d'y découvrir une ombre de l'Être, et par conséquent une ombre de la vérité. Où donc est l'Être? où est ce qui est? Ah! je le pressens déjà, et même je le sais. L'Être est l'unité absolue, éternelle, infinie, la pluralité sans division, l'Océan sans rivages, le centre sans circonférence, la plénitude qui se contient elle-
même, la forme sans figure : le tout enfin, hors de quoi tout ce qui est n'est plus qu'un fait et un don. Mais en disant cela, Messieurs, qui ai-je nommé? J'ai nommé Celui qui a dit de lui-même : Ego sum qui sum. — Je suis celui qui suis (1). J'ai nommé Celui qui a dit encore : Ego sum veritas. — Je suis la vérité (2). J'ai nommé Dieu. Voilà l'Être, et voilà la vérité. Dieu seul est la vérité, parce que seul il est l'Être ; il n'a pas la vérité comme si elle était quelque chose d'étranger à lui ; mais il est substantiellement et personnellement la vérité, parce qu'il est l'Être se possédant lui-même, parce qu'il est à la fois et par un seul acte l'œil qui voit, l'objet qui est vu, et la vision. Qui le connaît connaît tout ; qui ne le connaît pas ne connaît rien. Que connaîtrez-vous , en effet, hors de lui? Les phénomènes de ce monde, leurs lois, la composition et la décomposition des corps, la science de la poussière. Et que dis-je? la science de la poussière ! vous n'irez même pas jusque-là ; car, pour y atteindre , il vous faudrait pénétrer au moins la raison dernière d'un atome, et où la trouverezvous si vous ignorez Dieu , qui est le principe et la fin de tout?
Delà partent. Messieurs, ces plaintes des plus grands esprits sur la misère de la science, plaintes si éloquemment exprimées par Salomon, l'un d'entre eux, lorsqu'il disait : J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil, et voilà, tout y est vanité, et affliction de
(1) Exode, chap. m, vers. 14.
(2) Évangile de saint Jean, chap. xiv, vers. 6.
V entendement (1). C'est qu'en effet la vérité n'est pas sous le soleil, elle est au delà ; elle est en Dieu, sans lequel l'homme ne connaît rien , ni la terre , ni le ciel, ni le présent, ni l'avenir, ni l'homme, pas même son propre cœur. Et plus il apprend sans Dieu et hors de Dieu, plus il agrandit, avec le cercle de ses investigations, celui de ses doutes et de ses tourments. Au contraire, celui à qui Dieu est révélé se trouve du même coup au centre et à la circonférence des choses; il en voit le germe initial, le développement, le terme, la raison; ne sût-il rien du détail, il mesure l'ensemble , et sa pensée repose en paix dans la double joie de la connaissance et de la certitude. En un mot, Dieu, étant la vérité, est l'objet propre de notre intelligence , il en est la perfection et la béatitude; et lorsque je vous disais tout à l'heure que dès l'origine il nous avait fait le don delà vérité, c'était vous dire que dès l'origine il s'était révélé à nous.
J'en lis une belle confirmation dans la première page de l'Évangile selon saint Jean : Il y eut, ditl'évangéliste, un homme envoyé de Dieu qui s'appelait Jean... Il n'était pas la lumière , mais il vint pour rendre témoignage à la lumière. Celui-là était la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde (1). En effet, s'il existe une lumière souveraine, mère de tous les esprits, son premier acte, quand ils viennent au monde , doit être de les éclai-
(1) Ecclésiaste, chap. i, vers. 14.
(2) Chap. I, vers. 6, 8 et 9.
rer, et elle ne peut les éclairer qu'en leur faisant connaître leur principe, qui est Dieu; leur fin, qui est Dieu; la vérité, qui est Dieu. Si elle ne le faisait pas, quel moyen auraient-ils d'accomplir leur destinée en tendant à leur fin? Us n'en auraient aucun. Et ainsi la vérité ne leur est pas due seulement à titre de perfection et de béatitude de l'intelligence, elle leur est due en outre comme le premier et nécessaire moyen sans lequel, ignorant le but même de leur vie, il leur serait impossible d'y marcher, plus impossible encore d'y parvenir. C'est donc justement que la doctrine catholique fait de la vérité, c'est-à-dire de la connaissance de Dieu, un des dons primitifs de l'homme, le point de départ, et, je dirais, la colonne milliaire de sa destinée.
Ici, Messieurs, que nous opposera le rationalisme? Vous allez l'apprendre.
Il y a dix-huit siècles, un proconsul romain appela devant lui un accusé, et, après l'avoir regardé attentivement, comme un homme qui avait en sa personne quelque signe remarquable, il lui adressa ces brèves paroles : Tu es le roi des Juifs? L'accusé répondit : Mon royaume n'est pas de ce monde; si mon royaume était de ce monde, mes ministres eussent combattu pour que je ne fusse pas livré aux Juifs; mais , maintenant, mon royaume n'est pas de ce monde. Le proconsul reprit : Donc tu es roi? L'accusé répondit : Vous dites que je suis roi. Pour moi, je suis né et venu au monde pour rendre témoignage à la vérité. Le proconsul se leva en disant :
Qu'est-ce que la vérité {!)? Ce mot terrible , Messieurs, est le même que le rationalisme nous adresse encore aujourd'hui lorsque nous lui parlons de la base même de toute foi et de toute connaissance ; il nous dit comme le Romain : Qu'est-ce que la vérité? Et il doit nous le dire, sous peine de ne pas protester contre le fondement même de tout l'édifice religieux, qui est l'idée du vrai en soi. Or comment ne protesterait-il pas jusqu'à ce point? Gomment accorderait-il à la vérité le droit de s'affirmer sans être contredite? Comment ne s'efforcerait-il pas de creuser sous elle un abîme aussi profond qu'elle, et de faire de l'intelligence une faculté sans certitude et sans autre objet qu'une insaisissable énigme? C'eût été de sa part trop de faiblesse ou de désintéressement. Il n'a pas commis cette faute, il est allé droite la question qui précède toutes les autres , et tandis que l'univers publie les œuvres de la vérité, que les siècles redisent son nom , que les esprits la contemplent , que son action se perpétue par l'évidence et par la foi à travers toutes les races humaines , le rationalisme, opposant à ce triomphe le sang -froid d'une partie de ses sages, a demandé tout haut et sans crainte : Qu'est-ce que la vérité? Il n'a pas nié; car nier fermement, c'est encore affirmer. Il n'a pas dit : Il n'y a rien; mais : Y a-t-il quelque chose? Il n'a pas dit : Je ne sais pas ; mais : Que sais-je? En un mot, il a levé contre la vérité absolue l'arme glacée du scepticisme absolu.
(1) Évangile de saint Jean, chap. xviii, vers. 33, 36, 37,38.
Faut-il l'écouter, Messieurs? Faut-il faire à la raison qui s'abdique l'honneur de l'entendre et de lui répondre? Oui, écoutons-la ; sachons ce que l'intelligence , effrayée de Dieu , peut faire pour s'anéantir, de peur de l'adorer. Le scepticisme raisonne ainsi : L'homme voit dans son esprit quelque chose qu'il appelle des idées, les unes secondaires et déduites, les autres primordiales, sans principe générateur, et qui constituent le fondement inscrutable de sa raison. Toutes les conclusions ultérieures de l'entendement jaillissent de cette source première, où l'analyse discerne sans effort les notions de l'être, de l'unité, de l'infmi, de l'absolu, de l'ordre, de la justice, qui toutes ensemble prennent le nom auguste de vérité, et un nom plus auguste encore, celui de Dieu. Voilà le fait. Mais de ce que l'esprit a dételles idées, s'ensuit- il qu'il y ait hors de lui des réaUtés qui y correspondent? Ce n'est pas l'esprit lui-même qui est l'être, l'unité, l'infmi, l'absolu, l'ordre, la justice ; ce n'est pas non plus ces choses que l'esprit aperçoit directement. Il n'en voit que l'ombre, si l'on peut parler ainsi, et le mot même d'idée, à considérer son origine , ne veut dire qu'une image. Mais qui nous répond que l'image soit exacte, ou même soit produite par un objet réel? Gomment l'intelligence , qui est bornée , serait-elle le miroir de l'infini? Comment contingente, relative, faillible, seraitelle le miroir du nécessaire, de l'éternel, du juste, du parfait? Où est la preuve que la vision idéale ne nous trompe pas, et quelle soit autre chose que le songe permanent d'un être passager? Nous croyons
qu'il n'en est rien; mais nous le croyons sans nous le démontrer, et nous essaierons vainement d'établir cette démonstration ; car toute démonstration suppose des principes d'où elle part, et ce sont les principes mômes de l'entendement qu'il s'agit de vérifier. L'homme rencontre un obstacle invincible , il peut bien remonter le Nil de sa pensée jusqu'aux éléments qui en commencent le cours ; plus haut il se perd dans une contemplation qui ne lui rend que la répétition stérile des idées qu'il emploie pour s'élever au delà. L'esprit devient un écho qui se répond ce qu'il se parle , et sa voix , en paraissant lui revenir de plus loin, n'ajoute à son impuissance qu'une illusion.
Je ne crois pas, Messieurs, que le scepticisme ait rien dit de plus fort que ce que vous venez d'entendre; il l'a dit peut-être d'une manière plus scientifique, c'est-à-dire plus obscure, mais non pas avec plus d'énergie et de sincérité. Et je confesse d'abord qu'il est impossible de démontrer les idées premières qui forment comme la substance intime de notre raison. Si on pouvait les démontrer, elles ne seraient pas premières : il y en aurait d'autres qui le seraient, et la même difficulté se présenterait pour celles-ci. On ne démontre que ce qui est une conséquence , et non pas ce qui est un principe. Or notre intelligence, étant la faculté d'un être fini, ne peut être éclairée que par une lumière dérivée, une lumière qui commence à un certain point et se termine à un autre , une lumière qui ait un principe et une fin. A l'état de principe , la lumière est un axiome ; à l'état de fin ,
elle est un mystère. Tous les deux, l'axiome et le mystère, sont indémontrables, mais l'axiome à cause de sa clarté, le mystère à cause de son obscurité. De même que l'obscurité du mystère est insurmontable, la clarté de l'axiome est irrésistible ; et ainsi l'entendement, aux deux extrémités de l'horizon qu'il embrasse, rencontre une limite où se brise sa puissance et où cesse sa liberté. Il ne peut rien contre la splendeur des vérités premières, et rien contre l'ombre des vérités dernières ; il s'épuise devant celles-ci , et cède fatalement à celles-là. C'est pourquoi le scepticisme absolu est un effort contre nature, qui n'aboutit qu'à se mentir à soi-même, et à mettre les actes de l'homme en contradiction perpétuelle avec les raisonnements du sage. « S'il y a , dit Pascal, une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme , il y a une impuissance de douter invincible à tout le pyrrhonisme. » Nous ne prétendons pas davantage. Car qu'est-ce que la certitude, sinon l'impuissance de douter? Qu'est-ce que la certitude rationnelle, sinon le ravissement d'une évidence qui enchaîne l'esprit? Le scepticisme, il est vrai, s'élève contre l'évidence des idées primordiales ; il l'accuse d'être purement subjective, c'est-à-dire, pour parler français, de ne pas aller jusqu'à la vision de l'objet que représentent les idées. Mais qu'importe, si cette évidence nous persuade naturellement et invinciblement de la réaUté des choses dont les idées sont la représentation? Il n'y a que Dieu qui, étant l'être, l'unité, l'infini, l'absolu, l'ordre, la justice, confonde dans sa vision le sujet et l'objet, le sujet qui
voit, et l'objet qui est vu. Pour nous, Messieurs, qui possédons la vérité sans être la vérité, nous n'avons d'autre moyen naturel de la voir et d'être certains de sa présence que la lumière où elle nous apparaît, lumière médiatrice qui s'identifie avec notre esprit, et qui, s'imposant à lui comme partie de lui-même, ne lui laisse pour douter que la ressource d'un suicide d'autant plus impuissant qu'il ne s'accomplit jamais.
Du reste , on peut avouer qu'il n'y a rien à répondre au scepticisme absolu, parce qu'il n'y a rien à répondre à qui fait de ses idées , de sa parole , de son doute même un objet de doute. Répondre, c'est supposer une réalité, ne fût-ce que celle de l'objection ; or le sceptique détruisant toute réalité, son objection s'abîme avec lui dans le néant qu'il se creuse. Se taire est assez devant une ombre; vivre est assez contre un mort. D'autant plus, Messieurs, que le scepticisme n'est que la maladie d'un petit nombre d'esprits dépravés, qui, malgré toute l'énergie de leur orgueil et toute la gloire de leurs aberrations , n'ont jamais pu échapper au châtiment de la solitude. L'universalité des intelligences a constamment dédaigné leurs sophismes ; elle a cru , d'une foi incorruptible, à la réalité du vrai. Que voudriez- vous de plus? L'erreur n'est quelque chose que par l'adhésion des hommes ; là où l'humanité n'est pas dans une certaine mesure , il ne reste à l'erreur que du bruit dans un tombeau. C'est un fantôme qui voudrait faire peur, et deux rires en font justice, le rire de Dieu et le rire du genre humain. Gela suffît à Dieu,
cela suffît au genre humain, et cela me suffit à moimême.
Toutefois, Messieurs, si le scepticisme absolu n'est qu'une chimère sans importance, il n'en est pas de même d'une autre sorte de scepticisme , qui , s'attaquant à la vérité de moins haut et n'en contestant pas la base première, produit un état sérieux de l'intelligence dont il est nécessaire de nous occuper. Le scepticisme absolu met en doute les notions primitives qui composent le fond de la raison humaine, et par conséquent l'idée même de Dieu ; le scepticisme relatif ou imparfait leur donne son adhésion, mais il refuse sa foi à certaines conséquences qui en dérivent, et qui embrassent la nature et les actes divins. Le scepticisme absolu est l'athéisme sous une forme négative; le scepticisme imparfait n'implique qu'une ignorance des attributs et des opérations de Dieu. Dieu existe pour lui, mais sans qu'il se rende compte de ce qu'il est, de ce qu'il fait, de ce qu'il veut. C'est l'incroyance vulgaire ; et ce mot même nous avertit qu'il ne s'agit plus d'un état rare et chimérique, mais d'un état trop réel, où l'homme, loin d'abdiquer son intelligence, puise, au contraire, des forces pour résister à la vérité, c'est-à-dire à Dieu. Or Dieu, avonsnous dit, s'est manifesté à l'homme dès son berceau, non pas en une manière incomplète, mais autant que le requérait la nécessité où nous étions de connaître notre principe, notre fin, et les moyens d'y parvenir. Gomment donc une partie de l'humanité ignoret-elle Dieu, ou est-elle par rapport à lui dans un doute qui ne lui permet pas d'apprécier et d'accomplir
ses véritables destinées? Est-ce la faute de l'homme, ou la faute de Dieu? Il faut que nous le sachions, sous peine de laisser dans votre esprit des nuages d'autant plus douloureux que notre but et le vôtre en ce moment est de vous instruire des voies intellectuelles que Dieu nous a ouvertes pour monter jusqu'à lui.
Je le répète donc, le scepticisme imparfait, tel que je l'ai défini, et où languissent tant de créatures raisonnables, est-il l'ouvrage de Dieu où l'ouvrage de l'homme? Est-ce Dieu qui a été avare de la lumière, ou l'homme qui s'est retiré d'elle? Cette question, pour être résolue, exige que nous recherchions sous quel mode et dans quelle mesure Dieu a primitivement communiqué la vérité au genre humain.
Dieu sans contredit pouvait se montrer à nous face à face, dans toute la clarté de son essence, et, en ce cas, le scepticisme n'eût jamais paru sur la terre. Tout voile étant abaissé , le vrai , qui n'est que la nature divine , eût pris de notre intelligence une irrévocable possession. La lumière intelligible , au lieu de nous apparaître entre l'axiome et le mystère, c'està-dire avec un principe et une fin , se fût levée pour nous dans la plénitude ineffable de sa propre immensité. L'évidence eût été de l'extase, la certitude eût pris le caractère de l'immutabilité , la vérité fût devenue la vie éternelle de notre esprit. Mais cet état, loin d'être dans le plan divin notre état originel, était précisément le terme suprême où nous étions appelés. Je vous en ai déjà dit la raison. Je vous ai fait
voir, en vous exposant l'ordonnance générale de l'univers, que Dieu , conduit par sa bonté , voulait nous communiquer sa perfection et sa béatitude, et que la béatitude, donnée sans la condition préalable du libre arbitre, nous eût ravi le mérite et la gloire de la perfection. D'où il suit qu'un état d'épreuve devait précéder l'état final de la béatification , et cet état d'épreuve fondé sur le libre arbitre renfermait nécessairement la possibilité de croire ou de ne pas croire, d'admettre ou de repousser la vérité, c'està-dire la liberté de l'entendement. Or la liberté de l'entendement était incompatible avec la vision directe de l'essence divine, et par conséquent il fallait que Dieu se voilât devant nos regards , et fût tout à la fois pour nous un Dieu caché et un Dieu connu , caché sans envie , connu libéralement.
Mais comment voir ce qui ne se voit pas? Comment connaître ce qui ne tombe pas directement sous l'œil de l'esprit? Si cette difficulté n'eût pu se résoudre, le plan de Dieu dans la création n'eût pas été réalisable. Aussi pouvait- elle se résoudre. Dieu avait dans sa propre nature l'exemplaire d'une double vision, la vision intuitive et la vision idéale. Présent à lui-même par la vision intuitive , il découvrait par la vision idéale les choses qu'il devait un jour créer. Ces choses évidemment ne faisaient point partie de son essence sous leur forme positive et réalisée: il ne les voyait donc pas en lui sous cette forme substantielle ; il ne les voyait pas non plus hors de lui avant de leur communiquer l'être qui leur manquait. Où donc et comment les voyait-il.
sinon, ainsi que je viens de le dire, par voie d'image, de représentation, sous cette forme intelligible et mystérieuse que nous appelons une idée. Saint Thomas d'Aquin pose cette question : « Y a-t-il en Dieu des idées? » Et il répond : « Oui; car le monde « n'ayant pas été fait au hasard , mais par l'action (( de l'intelligence divine , il est nécessaire qu'il ait « préexisté dans l'intelligence divine une forme ou « ressemblance du monde, et cette forme ou ressem- « blance est l'idée même (1). » Or, si Dieu voyait le monde sensible par la vision idéale, pourquoi l'homme n'eût-il pas vu le monde divin par le même genre de vision? Pourquoi, sans découvrir la substance même de l'être, de l'unité, de l'infini, de l'absolu, de l'ordre, de la justice, toutes clioses qui sont Dieu sous différents aspects et sous différents noms, n'en eût-il pas reçu l'idée dans son esprit , et avec l'idée une connaissance distincte, qui méritât d'être appelée la vérité? Pouvons-nous dire que nous n'entendons pas ce que c'est que l'être, l'unité, l'infini, l'absolu, l'ordre, la justice? Et si nous l'entendons, si c'est là même le flambeau qui illumine tout le reste au dedans et au dehors de notre âme , pouvonsnous accuser Dieu de ne pas nous avoir éclairés , et de n'avoir jeté au-devant de notre vie que la pâle et incertaine lueur des choses visibles? Oui, tout en se cachant , c'est-à-dire en laissant un voile sur le fond substantiel de son être. Dieu s'est pleinement livré à nous par l'impression exacte de sa ressemblance
(1) Somme, I" partie, question xv, art. 1.
dans la chair vive de notre entendement. Il y a creusé des sillons lumineux, et semé d'une main généreuse ce germe incorruptible du vrai que l'enseignement, la réflexion , l'expérience et le cours même de l'âge développent incessamment, jusqu'à ce que nous arrivions , sauf notre faute, à la maturité divine, à ce moment glorieux où Timage de Dieu , pleinement formée en nous , brise l'enveloppe qui la recouvre , et rejoint dans l'immortalité le type ineffable qui fut son père et qui reconnaît son fils.
Ce n'est donc pas le défaut de lumière qui préci- ] pite dans le scepticisme une partie des hommes , et les retient hors de la vérité, c'est l'abus de leur libre arbitre. Les ténèbres où ils perdent Dieu sont des ténèbres volontaires ; Dieu se montre, et ils le fuient ; Dieu est l'objet présent de leur intelligence, et ils aiment mieux faire de leur inteUigence un sépulcre ou un chaos que d'adorer l'astre qui y resplendit. Ils abandonnent ce soleil intérieur, le seul véritable, pour courir après la magie obscure et impuissante de l'univers matériel , auquel ils demandent la joie de l'apostasie dans l'orgueil d'une fausse science. Et pourtant l'univers, tout borné qu'il est, tout pâle et muet qu'il se lève en face de notre pensée , est luimême rempli de Dieu. S'il n'en est pas la ressemblance, il en contient du moins un vestige, un linéament ; de l'hysope au cèdre , de la rosée du matin à l'étoile du soir, la nature entière est un reflet de la puissance, de la bonté et de la beauté divines. Dieu, qui dans le corps de l'homme a associé la matière aux plus subtiles opérations de l'esprit, a voulu,
dans le corps du monde , l'associer à la révélation que son propre esprit fait perpétuellement au nôtre. A chaque rayon de la lumière idéale correspond un rayon de la lumière sensible; à chaque vision du monde incréé, une vision du monde créé; à chaque voix de l'un, une voix de l'autre. Mais l'homme sépare ce que Dieu a uni; illuminé, à cause de sa double substance, par une double clarté, il ne remarque pas que toutes deux se rassemblent dans un seul foyer, comme notre double substance se termine à une personnalité unique, et, scindant la vérité par un divorce qui la détruit, il oppose la révélation du dehors à la révélation du dedans , la nature à Dieu , la matière à l'esprit. Ou du moins il dédaigne la lumière supérieure comme une sorte d'apparition vague dans un horizon mal déterminé , tandis qu'il s'attache à la lumière inférieure comme à la seule qui ait un caractère précis et positif. Dès lors, tout ce qui se rapporte à Dieu, à ses attributs, à ses actes, s'obscurcit dans cet entendement adultère; encore qu'il ne descende pas jusqu'au scepticisme absolu, il ne discerne bien que ce qui frappe les sens , et le vrai n'est guère à ses yeux que ce qui porte le sceau d'une palpable et grossière réalité.
Y aurait-il donc , Messieurs ; y aurait-il , en effet , plus d'ombres dans l'esprit que dans le corps? Est-ce le monde sensible qui l'emporte en clarté sur le monde intelligible? Est-ce la terre qui, de préférence au ciel, est le grand illuminateur de l'homme ? et Dieu se serait -il trompé dans la construction de notre être jusqu'à sacrifier la partie qui se rap-
— 378 ~ proche de lui à celle qui se rapproche du néant? Vous ne le pensez pas ; la doctrine catholique nous affirme le contraire, et la plus simple observation du jeu de nos facultés nous démontre qu'elle a raison. En effet, la science même naturelle, c'est-à-dire celle qui ne s'occupe que de l'ordre visible, ne saurait subsister sans l'emploi des notions qu'elle puise dans l'ordre invisible ou métaphysique. Dépouillez l'homme de ces principes féconds; ôtez-lui les idées d'être, d'unité, d'étendue, de force, de rapport, que sera l'univers pour lui? précisément ce qu'il est pour l'animal, un spectacle. Il le regardera sans penser à autre chose qu'à le regarder ; loin d'en pénétrer les lois , il n'aura pas même le pressentiment confus de ce que c'est qu'une loi. Être purement instinctif, ne rendant rien au monde de supérieur au monde, il restera silencieux devant lui, et jamais sa main, conduisant de loin les astres, ne leur tracera d'avance la route inévitable qu'ils suivent sans la connaître. C'est l'esprit qui répand la lumière sur l'obscurité de la nature; c'est l'esprit qui découvre la liaison et la cause des phénomènes ; c'est l'esprit qui mesure , qui calcule , qui analyse , qui définit, qui dicte des ordres à la matière , qui démêle enfin dans ce labyrinthe le fil que Dieu y a laissé, et par où il le tient encore suspendu à la volonté qui le créa. Mais l'esprit sans l'idée n'est qu'un flambeau inallumé, et l'idée sans un germe semé d'en haut, plus grand et plus clair que tous les mondes, n'est ellemême que le reflet impuissant de la nature sur une faculté qui n'a rien à lui répondre, parce qu'elle ne
possède rien. Le matérialisme a beau nous dire que la sensation devient une idée en tombant dans l'intelligence : c'est comme si l'on disait que la limite, en entrant dans le vide, devient l'infmi. La sensation, à cause de l'union intime de l'âme et du corps, peut éveiller la semence intelligible qui repose au fond de l'esprit; elle peut la tirer d'une sorte d'abstraction solitaire qui n'est pas en rapport avec la constitution d'un être à la fois spirituel et matériel : mais il lui est impossible de donner à l'esprit ce qu'elle n'a pas , ni de recevoir de l'esprit ce que luimême n'aurait pas non plus. Deux clartés se fortifient en s'unissant ; une lueur ne devient pas le soleil en passant par les ténèbres.
C'est donc par un abus même des forces de l'ordre intelligible et divin , que l'homme se sépare des hautes régions de la pensée pour s'ensevelir dans la science des phénomènes terrestres. Il tire de son intelligence des trésors de savoir et d'harmonie ; il les jette à profusion sur le monde ; puis, le contemplant revêtu de cette beauté sublime qu'il lui a faite, il croit que c'est le monde qui l'a éclairé , qu'en lui seul est la pleine certitude, que lui seul mérite l'honneur d'une culture assidue, et reléguant Dieu sur un trône inaccessible , il ne tarde pas à le perdre de vue , à l'oublier, à le méconnaître , à ne plus avoir de lui qu'une notion vague et sans résultat. Ainsi se forme le scepticisme imparfait de la prédominance volontaire de l'ordre matériel sur l'ordre idéal.
Mais il en est une autre cause que je ne dois pas vous taire, et dont l'exposition achèvera de vous
380 — faire connaître les moyens dont Dieu s'est servi pour initier notre intelligence à la perfection et à la béatitude de la vérité.
En déposant en. nous la semence idéale ou intelligible, en nous mettant par nos sens en rapport avec les phénomènes et les lois de l'univers , Dieu nous avait éclairés par une double révélation , l'une intérieure, l'autre extérieure. C'était beaucoup; mais enfin il ne s'était pas communiqué à nous personnellement, en tant qu'il est la vérité; nous ne l'eussions connu, s'il en fût resté là, que par l'intermédiaire de la nature et des idées, c'est-à-dire indirectement. Il voulut aller plus loin, et, sans nous montrer toutefois son essence , établir entre notre esprit et le sien des rapports personnels. Il nous parla donc. C'est un point fondamental de la doctrine catholique, qu'une parole de Dieu fut, dès l'origine, versée dans l'humanité, et qu'elle n'a cessé d'y vivre et de s'y répandre, soit pure, soit altérée, comme un écho immortel de la vérité : écho souvent affaibli , souvent corrompu , mais renaissant de ses ruines à travers les générations , et nous rappelant avec l'éloquence de la perpétuité l'existence de Dieu , sa nature , ses actes ; comment il est le principe , la fin , le moyen , la clef de nos destinées. Des traditions communes à tous les peuples et à tous les siècles attestaient de tout temps cette révélation orale faite primitivement au genre humain ; la parole humaine elle-même constamment transmise par voie héréditaire, et ne laissant entrevoir ni historiquement ni logiquement la possibilité d'une origine par voie d'intervention
rendait aussi témoignage à la réalité d'une parole antérieure et divine dont la nôtre était issue. On avait découvert dans les forêts l'homme descendu à l'état d'animalité par suite d'un abandon précoce qui l'avait soustrait à tout enseignement. La parole n'était plus sur ses lèvres qu'un son vague et inarticulé, qu'un cri barbare indiquant la présence des sensations et incapable de transmettre des idées. Tous ces faits confirmaient la page de FÉcriture qui nous montre Dieu parlant avec l'homme, et achevant par l'effusion de la lumière orale ce qu'avait commencé en lui le don de la lumière intelligible et de la lumière sensible. Mais il était réservé à notre époque d'acquérir de cette vérité une démonstration aussi merveilleuse qu'inattendue.
Vers la fin du dernier siècle , un prêtre français , touché du malheur de ces pauvres créatures qui naissent privées de la parole parce qu'elles naissent privées de l'ouïe, circonstance qui atteste encore l'étroite liaison du mystère de la parole avec le mystère d'un enseignement préalable; un prêtre, dis-je, touché du sort des sourds-muets, consacra sa vie à les tirer de leur douloureuse solitude, en cherchant une ex!pression de la pensée qui pût aller jusqu'à la leur, et arracher enfin de leur poitrine si longtemps fermée le secret de leur état intérieur. Il y parvint. La charité, plus ingénieuse que l'infortune , eut ce bonheur d'ouvrir les issues que la nature tenait fermées, et de verser en des âmes obscures et captives la lumière ineffable, quoique imparfaite , de la parole. Le bienfait était grand , la récompense
le fut davantage. Dès qu'on put pénétrer dans ces intelligences inconnues, l'investigation n'y découvrit rien qui ressemblât à une idée, je ne dis pas seulement à une idée morale et religieuse , mais à une idée métaphysique. Tout y était image de ce qui tombe sous les sens , rien de ce qui tombe de plus haut dans l'esprit. La sensation y était prise en flagrant délit d'impuissance. Que dis-je , la sensation? L'intelligence elle-même, quoique douée de la semence idéale de la vérité, quoique assistée de la révélation du monde sensible, l'intelligence apparaissait dans les sourds-muets à l'état de stérilité. Des hommes déjà mûrs d'âge, nés dans notre civilisation, qui ne l'avaient jamais quittée, qui avaient assisté à toutes les scènes de la vie de famille et de la vie publique , qui avaient vu nos temples , nos prêtres, nos cérémonies, ces hommes, interrogés sur le travail intime de leurs convictions, ne savaient rien de Dieu , rien de l'âme , rien de la loi morale , rien de l'ordre métaphysique, rien d'aucun des principes généraux de l'esprit humain. Ils étaient à l'état purement instinctif. L'expérience a été répétée cent fois; cent fois elle a donné les mêmes résultats ; c'est à peine si , dans la multitude des documents publiés jusqu'à ce jour, on aperçoit quelques doutes ou quelques dissidences sur un fait aussi capital, qui est la plus grande découverte psychologique dont puisse se vanter l'histoire de la philosophie. Quoi donc? la pensée avait -elle reçu dans la parole un auxiliaire si indispensable que, sans son secours l'homme était condamné à ne pouvoir sortir du
règne des sensations? La parole était -elle, pour toutes les opérations de l'intelligence, le point ou le moyen de jonction entre l'âme et le corps? Notre double nature exigeait-elle cette sorte d'incarnation de ce qu'il y a de plus immatériel au monde? où bien Dieu avait-il voulu nous faire comprendre la dépendance de notre esprit, en le rendant incapable de se féconder sans l'action extérieure de l'enseignement oral ? Quelle qu'en soit l'explication , il était constant que l'homme ne parle qu'après avoir entendu parler, et qu'il ne pense qu'après que les idées contenueâ dans la parole ont éveillé le germe intelligible déposé au fond de son entendement. S'il ne possédait pas ce germe intelligible, c'est en vain que la parole passant à travers l'ouïe irait solliciter son intelligence ; il ne l'entendrait que comme un son, et noil comme une expression ; comme un son vide , et non comme une expression vivante de la vérité. Mais la vérité préexiste en lui, à la manière dont l'arbre préexiste dans sa semence , et dont la conséquence préexiste dans son principe. De même que l'enseignement postérieur fait éclore en chacun de nous une multitude innombrable de déductions renfermées dans les idées premières, mais dont notre esprit n'avait pas conscience; de même l'enseignement initial fait apparaître à notre œil intérieur les idées premières elles-mêmes. Vous trouvez naturel , Messieurs, que la parole vous révèle les mathématiques, bien que vous les possédiez tout entières dans les notions primordiales d'unité, de nombre, d'étendue, de pesanteur : pourquoi vous semblerait - il étrange
que la parole vous fît apercevoir aussi les notions d'unité, de nombre, d'étendue, de pesanteur, qui sont la base des mathématiques? L'un des phénomènes n'est pas plus singulier que l'autre; peutêtre même est-il plus aisé d'entendre le sommeil intégral et profond d'une faculté que rien d'analogue à elle n'a encore remuée , que d'entendre pourquoi cette faculté une fois mise en exercice s'arrête dans sa voie, et attend que la parole lui manifeste de simples conséquences de ce qu'elle voit clairement. Toujours est-il que le fait est incontestable , et que la parole est le moteur primitif et nécessaire de nos idées , comme le soleil , en agitant par son action la vaste étendue de l'air, y produit la scintillation brillante qui éclaire nos yeux.
Il suit de là. Messieurs, que la doctrine catholique est dans le vrai lorsqu'elle nous montre Dieu enseignant le premier homme, soit en faisant jaillir la vérité de son intelligence par la percussion du Verbe, soit en lui annonçant des mystères qui surpassaient les forces de l'ordre purement idéal , ainsi que nous le verrons plus tard. En effet, puisque l'homme ne penseetne parle qu'après avoir entendu parler, etque, d'une autre part, les générations humaines viennent aboutir à Dieu leur créateur, il s'ensuit que le branle premier de la parole et de la pensée remonte à l'heure de la création, et a été donné à l'homme, qui ne possédait rien , par Celui qui possédait tout et qui voulait lui tout communiquer. Une fois ce mouvement imprimé, la vie intellectuelle a commencé pour le genre humain, et ne s'est plus arrêtée depuis. La
paroledivine, immortalisée sur les lèvres de l'homme, s'est répandue comme un fleuve intarissable et divisé en mille rameauxà travers les vicissitjades des nations, et, conservant sa force aussi bien que son unité dans le mélange inflni des idiomes et des dialectes , elle perpétue au sein même de l'erreur les idées génératrices qui constituent le fonds populaire de la raison et de la religion. Si la liberté humaine en vicie l'enseignement, ce n'est que d'une manière limitée ; ses efforts n'atteignent pas jusqu'aux dernières profondeurs de la vérité. La parole, par cela seul qu'elle est prononcée, porte dans son essence une lumière qui saisit l'âme et se la rend complice , sinon pour tout, du moins pour les principes fondamentaux sans lesquels l'homme s'évanouit tout entier. Ainsi, Dieu, par l'effusion de son Verbe continué dans le nôtre , ne cesse de promulguer l'évangile de la raison, et tout homme, quoi qu'il fasse, est l'organe et le missionnaire de cet évangile. Dieu parle en nous malgré nous ; la bouche qui le blasphème contient encore la vérité , l'apostat qui le renie fait encore un acte de foi, le sceptique qui se rit de tout se sert de mots qui affirment tout.
Cependant, Messieurs, si le scepticisme absolu est impuissant contre la révélation de la parole, il n'en est pas de même du scepticisme imparfait ou vulgaire. Celui-ci ne désavoue pas la raison humaine; il n'en conteste que certaines applications relatives à l'ordre supérieur qui ne tombe pas sous nos sens. Il rejette, en particulier, tout rapport personnel entre Dieu et nous au moyen de la parole , il veut
ir
que nos idées jaillissent par elles-mêmes des sources vives de l'entendement, et, en supposant que la parole soit nécessaire à leur émission intime, il ne reconnaît à cette merveilleuse opératrice aucun caractère traditionnel et divin. Dieu n'a point parlé à l'homme; l'homme s'est parlé tout seul. Il est le fils de ses œuvres , et tout ce qu'il possède de vérités , il le doit au bonheur de ses propres investigations.
Je viens de réfuter ce système , qui est la pierre angulaire du rationalisme , et qui vous explique l'aveuglement où vivent loin de Dieu tant de créatures destinées à le connaître et à l'aimer. Dieu nous a donné la lumière sous trois formes qui se complètent l'une par l'autre, la forme intelligible , la forme sensible, la forme orale ou traditionnelle. Or le rationalisme n'admet que les deux premières , et repousse avec la tradition la certitude invincible qui se trouve en des dogmes affirmés par Dieu. Il ouvre à ses adeptes le champ d'une spéculation sans limites, où les mieux disposés n'apportent cependant qu'une intelligence imparfaite, obscurcie par des préjugés de naissance et d'éducation, viciée plus dangereusement encore par la domination des sens sur l'esprit. Mais, tous ces obstacles fussent-ils surmontables, il resterait encore le plus grand de tous, qui est l'ordre établi de Dieu dans la communication qu'il a faite à l'homme de la vérité. Si l'homme était un esprit pur, il verrait la vérité dans la lumière intelligible sans le secours d'aucun élément sensible. Si , étant une unité composée de corps et d'âme , il
n'avait pas été destiné à entretenir des rapports personnels avec Dieu , il eût vu probablement la vérité dans la combinaison de la lumière intelligible et sensible, indépendamment de toute tradition orale. Mais il est à la fois esprit et matière , et de plus , appelé à vivre en société avec Dieu ; c'est pourquoi la vérité lui a été communiquée sous un mode triple et un, correspondant à sa nature et à sa vocation. Veut-il penser comme un ange, il ne le peut; toujours quelque image de l'extérieur intervient dans ses plus subtiles opérations. Veut- il penser comme l'animal, il ne le peut non plus; la hauteur de ses spéculations le relève dans l'acte même où il se dégrade, et, tout en' concluant qu'il n'est que matière, il prouve qu'il est esprit. Veut-il enfin penser comme un être séparé de Dieu, indépendant de tout rapport personnel avec lui, appuyé sur sa seule raison, il le peut sans doute, mais ce n'est qu'en perdant aussitôt l'équilibre de l'intelligence : il cherche , il hésite , il se trompe , et lors même qu'il met la main sur la vérité, les nuages qui la couvrent et l'horizon qui la restreint lui ôtent l'espérance de soulever à lui seul l'immense fardeau de la terre et du ciel. L'histoire de l'esprit humain en offre à chaque page une surabondante démonstration. Deux philosophies s'y disputent l'empire : la philosophie religieuse ou traditionnelle, et la philosophie rationaliste ou critique. La première, même lorsqu'elle est mêlée d'erreurs, assoit les esprits et fonde les peuples ; la seconde , même lorsqu'elle affirme une portion du vrai, détruit ce que l'autre a édifié.
En un mot , Messieurs , Dieu , qui est la vérité , s'est fait connaître à nous par trois révélations qui n'en sont qu'une , les idées , l'univers et la parole. Quiconque brise ce faisceau, trouble et divise la clarté qui illumine tout homme venant en ce monde; il se condamne à une ignorance que le savoir ne fera qu'agrandir; il vivra au hasard comme un être qui n'a ni principe ni fm , parce qu'il se sera ôté à luimême avec la vérité, c'est-à-dire avec la connaissance de Dieu, le premier moyen qui nous ait été donné pour accomplir notre destinée, laquelle est de tendre à Dieu, et d'obtenir, en l'imitant, la perfection de sa nature et la béatitude de son éternelle vie.
CINQUANTIEME CONFERENCE
DE l'homme en tant QU'ÊTRE MORAL
Monseigneur ,
Messieurs ,
L'homme n'est pas seulement une intelligence , il n'est pas seulement un être contemplatif. Si Dieu ne lui eût donné que l'activité de la contemplation , sa vie se fût bornée à un simple et perpétuel regard, à une adoration impassible de la vérité. Mais l'homme est aussi un être affectif et opératif ; il est doué d'une seconde faculté, conséquence de la première, et qui a deux actes, dont l'un s'exprime par ce mot : J'aime ; l'autre par ce mot : J'ordonne. C'est la volonté. Nous avons donc à savoir ce que Dieu a fait pour la volonté lors de la création de l'homme, et quel moyen il nous a communiqué en elle et par elle pour
arriver à notre fin, qui est la perfection et la béatitude.
Mais avant d'entrer dans ce grave sujet, Messieurs, j'ai deux prières à vous adresser. Je vous prie d'abord , quel que soit le sentiment qui vienne à remuer vos cœurs, de n'applaudir jamais. Ce n'est pas que je ne conçoive, même au pied des autels, le mouvement involontaire qui porte une assemblée à se lever en quelque sorte dans un témoignage unanime de sa sympathie et de sa foi; mais bien qu'en certaines rencontres ces acclamations puissent paraître excusables, tant elles sortent avec piété de l'âme des auditeurs, cependant je vous conjure d'obéir à la tradition constante de la chrétienté, qui est de ne répondre à la parole de Dieu que par le silence de l'amour et l'immobilité du respect. Vous le devez à Dieu ; vous le devez aussi peut-être à celui qui vous parle en son nom. Bien qu'il ne fût pas tenté d'orgueil par vos applaudissements , on peut le soupçonner de n'y être pas insensible ; on peut croire qu'au lieu de vous distribuer gratuitement ce qu'il a reçu gratuitement, il vient en chercher le prix dans la gloire delà popularité : récompense honorable quelquefois, mais toujours fragile, et plus fragile, plus vaine encore entre ceux qui reçoivent et celui qui donne les leçons de l'éternité.
La seconde prière que je veux vous adresser est en faveur d'une nation à qui plus d'une fois déjà, et même du haut de cette chaire , j'ai prouvé mon respectueux attachement. Hier se sont présentés à moi trois nobles enfants de la Pologne ; ils m'ont dit que quatre mille de leurs compagnons , après quinze an-
nées d'exil , allaienl se rapprocher de leur patrie, du consentement de la France, qui leur ouvre ses portes, et de l'Allemagne, qui leur permette chemin. Ils ont réclamé de moi , après en avoir obtenu la permission du chef du diocèse, ici présent, que je vous demandasse en leur nom une dernière preuve de votre pieuse fraternité; car, si le temps a respecté leur gloire et n'a pas tari leur courage, il ne leur a laissé que ces dépouilles opimes, et rien de plus. Je me suis incliné devant leurs vœux comme devant leur infortune ; je vous les présente ensemble. Vous ne leur ferez pas l'aumône : car, bien que ce mot soit cher à votre cœur de chrétien , il est des occasions où l'héroïsme du malheur vous contraint d'en chercher un plus grand. Vous ne leur paierez pas un tribut : car, bien que ce mot suppose une dette , et une dette d'un ordre considérable, cependant il ne respire pas assez l'onction de la langue chrétienne. C'est pourquoi , empruntant un mot célèbre du moyen âge, je vous demanderai pour eux un viatique , c'est-à-dire la solde de voyage qu'on donnait dans ces temps - là aux religieux et aux chevahers qui allaient combattre en terre sainte pour l'affranchissement de la chrétienté. Vous donnerez un viatique à ces enfants d'une autre terre sacrée, à ces soldats d'une autre cause généreuse ; vous leiir donnerez le triple viatique de l'honneur, de l'exil et de l'espérance.
Cela dit. Messieurs, cette double satisfaction proposée à votre cœur et au mien, j'entre hardiment dans le sujet qui réclame votre attention.
De même que la vérité est l'objet de l'intelligence, le bien est l'objet de la volonté. Mais qu'est-ce que le bien? Quelle nuance y a-t-il entre le bien et le vrai? N'est-ce pas la même chose sous deux noms différents ? J'avoue , Messieurs , que le bien et le vrai ont la même racine, le même support substantiel, puisque le vrai c'est l'être , et que le bien c'est l'être aussi. Mais comme l'unité de l'essence divine n'exclut pas la triplicité des personnes , l'unité de l'être ne l'empêche pas d'avoir plusieurs aspects. Il est d'abord lumière , et sous cette forme il se révèle à l'intelligence, et s'appelle la vérité. Puis il est ordre, harmonie , beauté , et sous cette forme il saisit la volonté, et s'appelle le bien. Notre nature correspond ainsi à la sienne. En tant qu'il est lumière , nous lui répondons par une faculté qui est destinée à connaître le vrai; en tant qu'il est ordre, harmonie, beauté, nous lui répondons par une faculté qui est destinée à reproduire le bien en l'aimant et en le faisant. Et de même que la vérité est la perfection et la béatitude de l'intelligence , le bien est la perfection et la béatitude de la volonté.
Il en est d'abord la perfection : car en dehors du bien tout est mal, c'est-à-dire désordre, confusion, laideur ; et évidemment la volonté qui aime et qui opère le désordre, la confusion, la laideur, est dans un état faux ou injuste, comme, au contraire, la volonté qui aime et qui opère le bien , c'est-à-dire l'ordre, l'harmonie, la beauté, est dans un état de justice ou de perfection.
J'ajoute que le bien est aussi la béatitude de la vo-
lonté : car il produit en elle et par elle le sentiment le plus fort de l'homme, celui qui remue et qui remplit jusqu'au fond la vaste solitude de son âme. Sans doute la joie de la vérité connue est grande; il y a dans le regard qui rencontre la splendeur du vrai un frémissement immobile qui touche à l'extase ; mais si l'extase vient, si les pleurs coulent, soyez-en sûrs , l'intelligence n'a pas été seule atteinte , la vision a pénétré plus avant, l'homme a reçu le coup suprême d'en haut , le coup de l'amour qui termine tout en lui comme en Dieu. Dans l'intuition de la vérité , l'homme ne sortait pas de lui-même , il regardait la lumière présente à son esprit, et en jouissait comme d'un élément ou d'une partie de sa propre personnalité. Par le mouvement de l'amour, il s'élance hors de sa personne ou de sa vie ; il cherche un objet étranger, il s'y attache, il l'étreint, il voudrait se transformer et se consommer dans un autre que lui. Ce ravissement de soi-même à soi-même, qu'on croirait un essai de suicide, lui cause un tressaillement d'indicible bonheur, et l'abandon de son être en devient la plénitude. C'est l'amour. Mais qui lui a commandé l'amour? Qui a été assez fort pour se saisir de cet être et se l'assujettir jusqu'à lui faire de la mort en autrui la meilleure et la première vie? Une puissance, Messieurs, a opéré ce miracle, la puissance du bien. Par delà la lumière où l'être lui est apparu, ou dans cette lumière même, l'homme a vu l'ordre, l'harmonie, la beauté, et, ce spectacle l'arrachant à la contemplation stérile de sa propre excellence, il s'est senti entraîné à se dépouiller
de lui-même pour vivre dans l'objet de sa vision. Rien, Messieurs, ne nous est plus familier que ce mouvement ; de tous ceux de notre nature, il est le plus universel, le plus vulgaire, et celui que nous poussons le plus volontiers jusqu'à l'extravagance. Notre vie se passe à le subir ou à le régler. Tout être ayant en lui une certaine quantité de bien, c'est-àdire étant doué d'ordre, d'harmonie et de beauté dans une certaine mesure, il n'en est aucun qui ne soit capable d'exciter en nous quelque impression d'amour. Mais c'est surtout de l'homme à l'homme que cette impression se manifeste et s'agrandit. L'homme est ici-bas le chef-d'œuvre du bien. Il rassemble sur sa noble figure la magie des deux mondes auxquels il appartient , le monde des corps et le monde des esprits. Supérieur dans la disposition de ses traits à l'imagination elle-même, qui n'a jamais pu se représenter rien de plus parfait, il y appelle encore du fond de son âme le reflet de la pensée , et l'expression de la vertu. S'il ouvre les yeux, c'est un esprit qui vous regarde ; s'il laisse ses lèvres silencieuses , c'est la grâce du cœur qui les anime en les fermant ; si la sérénité éclaire son front, c'est la paix d'une conscience droite qui y répand la lumière et le repos ; chaque pli de sa chair, chaque mouvement de sa vie renferme sous une seule beauté le double empire du bien visible et du bien idéal. De là ces attachements qui font de la vie humaine une longue suite de sacrifices récompensés par le bonheur d'aimer et d'être aimé. Nous ne cherchons pas ailleurs le secret d'être heureux; nous savons qu'il est là, et lors même que nous
en abusons par des passions coupables, nous rendons encore dans le crime un témoignage à cette loi de notre nature. S'il arrive que l'homme nous refuse l'amour dont nous avons besoin , plutôt que de renoncer à ce bien précieux , nous le demanderons à des êtres placés au-dessous de nous, mais conservant de loin dans leur instinct quelque similitude capable de tromper notre cœur. Le pauvre qui n'a plus d'amis s'en fera un de quelque créature plus abandonnée quel ui-même ; il réchauffera dans son sein cet animal obscur et pieux qu'un écrivain chrétien a si bien appelé le chien du pauvre. Il lui sourira de l'ineffable sourire du délaissement : il lui confiera ces larmes inconnues qu'aucune tendresse ne recueille ; il partagera avec lui le morceau de pain de sa journée, et ce sacrifice de la faim à l'amitié lui fera goûter jusque dans la misère le grand bonheur de la richesse, qui est de donner.
Ce ne sera pas là , Messieurs , le dernier effort de l'homme pour verser de l'amour et pour en recevoir. Le prisonnier ira plus loin encore que le pauvre. Séparé par d'inexorables barrières de la nature et de l'humanité, il découvrira dans les fentes de son cachot quelque vil insecte , imperceptible compagnon de sa captivité. Il s'en approchera .avec le tremblement de l'espérance et la délicatesse du respect ; il épiera les mystères de son existence , il étudiera ses goûts; il emploiera de longs jours à ne pas l'effrayer, à le faire passer de la crainte à la confiance, à obtenir enfin de lui une marque de retour qui diminue la solitude de son cœur et élargisse les murs de sa pri-
son. Le chien console le pauvre, l'araignée attendrit le captif; l'homme, enfant du bien, en porte partout avec lui un amour qui lui fait une ressource et une félicité des horreurs mêmes de l'abandon.
Ai -je besoin de vous en dire davantage? Votre âme ne s'est-elle pas élancée au delà de mes paroles , et ne voyez-vous pas que le bien , réel ou apparent , dispose de notre volonté , et en est la béatitude?
Mais qu'est-ce donc que le bien? Il est vrai, je vous l'ai dit déjà ; je vous ai dit que le bien est l'ordre, l'harmonie, la beauté, que l'intelligence découvre dans la lumière où l'être lui apparaît. Cependant cette définition, tout exacte qu'elle est, n'est pas le terme où s'arrête votre esprit. Vous souhaitez une explication qui descende plus à fond; vous me demandez où est l'ordre, l'harmonie, la beauté?
Où est-elle, Messieurs? Partout sans doute dans la nature, partout sous vos yeux. Il n'est pas une feuille d'arbre, pas un brin d'herbe, pas un nuage passant dans le ciel, qui ne soit ordre, harmonie, beauté : mais non pas tout l'ordre, toute l'harmonie, toute la beauté, non pas tout le bien. Chaque être, même celui qui est dénaturé par sa faute, en contient une portion reconnaissable qui excite notre sympathie ; il n'en contient pas la totalité. Celui-là est l'ordre, qui renferme dans son essence la règle d'où découlent tous les rapports des êtres ; Celui-là est l'harmonie , qui a pesé les mondes , et qui leur a tracé dans l'espace les routes où ils ne s'égarent ja-
mais; Celui-là est la beauté, qui a fait l'homme, et qui a mis sur son visage tant de grâce et de majesté; Celui-là est le bien, d'où tout bien découle, et qui l'a répandu à profusion dans l'univers , sans pouvoir le donner tout entier, parce qu'il n'a pu donner l'infini, l'ordre, l'harmonie, la beauté, le bien : en un mot, c'est Dieu. De même qu'il est l'être et la vérité, il est aussi le bien. En tant qu'il est l'être , il nous a communiqué l'existence; en tant qu'il est la vérité, il éclaire notre entendement ; en tant qu'il est le bien, il nous inspire l'amour, qui, selon la parole de l'Évangile , est toute la loi et toute la justice. Car nous ne pouvons rien recevoir de plus, rien donner de plus que l'amour; il est la créance ou la dette suprême, et quiconque est quitte envers lui est quitte envers tout. Or le premier à qui nous en sommes comptables, le premier qui a droit à ce trésor unique de notre âme , c'est Dieu , puisque Dieu seul est le bien, et que le bien seul est la cause de l'amour.
Quiconque n'aime pas Dieu est assuré de ne pas aimer le bien. Il aimera, je l'avoue, des biens particuliers, sa famille, ses amis, sa patrie, l'honneur, le devoir même , si nous entendons le devoir dans le sens étroit qui règle les rapports des hommes entre eux ; il n'aimera pas le bien universel et absolu d'où procèdent tous les biens auxquels il a voué son cœur. Et c'est pourquoi il ne parviendra pas à la perfection et à la béatitude de la volonté, qui, étant dans l'amour du bien , ne peut se rencontrer que dans l'amour de Dieu.
Vous le voyez , Messieurs , aussi bien dans le mys-
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tère de l'amour que dans le mystère de la vérité , nous arrivons à la même conclusion , qui est qu'en Dieu seul gît notre perfection et notre béatitude. Et il est impossible que vous vous en étonniez , puisque nous avons établi , comme la base de la doctrine et comme le nœud de nos destinées, que Dieu est tout ensemble notre principe et notre fm. Étant notre principe, il l'est de chacune de nos facultés; étant notre fm, il l'est aussi de chacune de nos facultés. Et, cette fm s'identifîant avec la perfection et la béatitude divines , il est nécessaire que chacune de nos facultés, par la voie qui lui est propre, puise en Dien la vie qui la rend parfaite et qui la rend heureuse. Toutefois les développements où je vous conduis ne sont pas une stérile répétition des points de doctrine que nous avons précédemment émis et démontrés ; car, outre qu'ils vous en font voir l'application à chacun des ressorts de l'activité humaine, ils les vérifient surabondamment par l'analyse de nos actes et de leurs objets. Quelle joie n'est-ce pas pour nous, par cela seul que nous définissons l'intelligence et la volonté, de rencontrer Dieu au terme de leurs opérations ! Quel ravissement de ne pouvoir nommer la vérité, ni le bien, sans nommer Dieu lui-même! Et de plus, Messieurs, ces investigations nous mènent droit aux moyens que nous avons dû recevoir pour atteindre à notre fin. Déjà, dans la conférence antérieure, nous avons constaté que le premier de ces moyens était la connaissance de Dieu; nous sommes dès maintenant en état de conclure que l'amour de Dieu eii estle second. . .
En effet j cet.amour étant la perfection et la béatitude de notre volonté, et Dieu s'étant proposé de nous communiquer l'une et l'autre, comme nous l'avons vu, il s'ensuit qu'il a dû, selon l'ordre de son dessein , nous créer en état d'amour avec lui ; amour initial, il est vrai, sujet à l'épreuve de notre libre arbitre, mais nous préparant et nous conduisant, sauf prévarication de notre part , à l'union finale et béatifique de la charité consommée. C'est ce que nous enseigne la doctrine catholique, lorsqu'elle nous peint le premier homme naissant dans la charité ou la justice originelle. Remarquez, je vous prie, cette belle alliance d'expression ; dans la langue chrétienne, la charité est synonyme de la justice, et la justice synonyme de la charité. Je vous en ai dit la raison tout à l'heure. Sans cette divine justice de l'amour, l'homme est séparé de Dieu, même en le connaissant; et, séparé de lui, il ne peut que descendre vers la misère et la mort, dans la route directement opposée à celle où le convie l'ordre de sa création. Selon cet ordre , il a reçu Dieu pour terme , la vérité pour guide, la charité pour moteur. S'il s'égare, ce ne sont pas les moyens qui lui manquent, mais la volonté.
Ici , Messieurs , nous retrouvons encore Tintervention du Ubre arbitre dans nos destinées; et, si sa présence vous inquiète, je pourrais me bornera vous redire que sans lui les dons de Dieu resteraient en nous tels que nous les avons reçus, avec un caractère de fatalité qui ferait de notre perfection un ouvrage indigne de Dieu et de nous. Mais cette explication ,
toute suffisante qu'elle est, appelle des développements qui eussent été prématurés lorsque nous exposions le plan général de la création, et qui ne le sont plus à l'heure où nous touchons, dans la question de la volonté, aux fondements de l'ordre moral. La volonté est le siège du libre arbitre en même temps que de l'amour ; nous aimons par le même organe qui nous donne l'empire de nos actes , et qui nous impose avec cet empire la responsabilité de nousmêmes. Et ce sont ces trois choses liées entre elles , le libre arbitre, l'amour et la responsabilité, qui constituent indivisiblement l'ordre moral. Le libre arbitre présente le choix, l'amour choisit, l'homme répond. Pourquoi en est-il ainsi? Est-ce une sagesse arbitraire qui a enchaîné ces trois éléments de notre activité ? ou bien y a-t-il là quelque raison profonde que nous devions pénétrer, afin d'illuminer d'un dernier trait le mystère de Dieu dans la création de ce monde?
Vous pensez bien que j'adopte le dernier parti ; je l'adopte, en effet, et je pose cette question, qui entraîne tout le reste avec elle : Y a-t-il entre l'amour et le libre arbitre une relation essentielle, qui rende l'un la condition de l'autre? Pour le savoir, il est nécessaire que nous scrutions à fond la nature de l'amour. Il joue d'ailleurs un si grand rôle dans notre âme et dans le christianisme , que nous ne regretterons pas le regard approfondi que nous aurons jeté sur son essence.
Rien n'est plus simple , plus un que l'amour ; et cependant il renferme trois actes dans l'unité de son
~ 401 -mouvement. Il est d'abord un acte de préférence. L'homme, si vaste que soit son cœur, ne peut s'attacher à tout avec la même force; entouré d'objets qui, à divers degrés, portent l'empreinte du bien, il éprouve des nuances dans l'attrait qui l'incUne vers eux, nuances sympathiques dont l'ordre ne dépend pas uniquement de la bonté comparée des êtres,. mais aussi de leurs secrètes ressemblances avec nous. Souvent même nous ne nous rendons aucun compte des motifs de notre préférence ; ce qui est certain , c'est que nous préférons, et que l'amour commence en nous par ce coup premier, qui est le choix. Ce qui est certain encore, c'est que le choix, dans celui qui en est l'auteur, comme en celui qui en est le terme, donne le branle aux joies élevées de l'amour. On est heureux de choisir, on est heureux d'avoir été choisi. Deux êtres se sont rencontrés dans l'immensité du temps et de l'espace, à travers les chances innombrables de la création ; ils se sont reconnus comme s'ils se fussent donné rendez-vous de toute éternité, ils se sont liés par une préférence réciproque qui les honore tous deux , et qui flatte dans leur orgueil! e côté qui en est pur et vénérable. Rien ne surpasse le charme virginal de cet instant , qui reste le premier dans la mémoire, comme il a été le premier dans le cœur. Quand les années ont affaibli d'autres impressions, celle-là subsiste encore dans sa sereine jeunesse , et nous ramène aux jours heureux où nous eûmes la gloire de choisir et d'être choisis. Mais le choix, Messieurs, le choix, où serait-il sans le libre arbitre? où serait- il sans la faculté de préférer qui
l'on veut? Sans doute les motifs de la préférence existent dans la perfection de l'être qui en est l'objet; mais ils existent aussi et parallèlement dans la volonté qui fait le choix. Elle peut méconnaître, elle peut rejeter une excellence qui ne lui est pas sympathique pour une autre qui lui correspond, et là est le prix de son acte, acte souverain qui ne confère un honneur et ne produit une joie que parce qu'il est souverain.
L'amour cependant ne s'arrête pas à l'acte de choix, il exige le dévouement à l'être choisi. Choisir, c'est préférer un être à tous les autres ; se dévouer, c'est le préférer à soi-même. Le dévouement est l'immolation de soi à l'objet aimé. Quiconque ne va pas jusque-là n'aime pas. La préférence toute seule n'implique, en effet, qu'un goût de l'âme qui a besoin de s'épancher dans la cause d'où il sort, goût honorable et précieux sans doute, mais qui, se bornant là , n'aboutit qu'à se rechercher soi-même dans un autre que soi. Si beaucoup d'affections s'arrêtent à ce point, c'est que beaucoup d'affections ne sont qu'un égoïsme déguisé; on éprouve un attrait, on s'y abandonne ; on croit aimer, on a peut-être des lueurs de l'amour véritable ; mais, l'heure du dévouement arrivée, on reconnaît à l'impuissance du sacrifice la vanité du sentiment qui nous préoccupait sans nous posséder. On en voit surtout de fréquents et lamentables exemples dans les passions qui ont pour principe la beauté fugitive du corps. Rien d'intelligible et d'immortel n'intervenant entre les âmes qui se livrent à ces tristes séductions, le charme en disparaît
bientôt dans l'ardeur même qu'elles produisent, et elles ne laissent dans le cœur que les dévastations d'un égoïsme agrandi par des jouissances trompeuses. La vertu seule produit l'amour, parce que seule elle produit le dévouement. Nous en voyons la preuve dans toutes les affections où elle mêle le baume divin de sa présence. C'est elle qui inspire la mère penchée nuit et jour sur le berceau d'un fils ; c'est elle qui inspire la poitrine du soldat, et le conduit à la mort au nom de la patrie ; c'est elle qui fortifie le martyr contre les menaces des tyrans , et le couche dans les suppHces comme dans le lit nuptial et joyeux de la vérité. Voilà les traits où le monde, tout corrompu qu'il est, reconnaît et admire l'amour, et si l'amour n'a pas en tout temps l'occasion de se révéler par d'illustres sacrifices , il montre incessamment par de moindres immolations qu'il porte avec lui le germe qui le rend aussi fort que la mort (1) , pour me servir d'une expression de Salomon.
Mais, Messieurs, le dévouement est^il possible sans le libre arbitre? Se dévouer, avons-nous dit, c'est préférer un autre à soi-même, c'est se donner à autrui pour être sa chose. Or comment se donner, si l'on n'est pas libre? comment préférer un autre à soi, si l'on n'a pas la disposition de soi? L'être privé du libre arbitre est sous l'ascendant fatal d'une domination étrangère ; il ne pense , il ne se meut que par la pensée et la volonté qui le retiennent captif, de cette
(1) Cantique des cantiques, chap. viii, vers. 6.
captivité intérieure où rien n'est plus laissé à l'action propre de la personnalité. Un tel être, ainsi dépouillé de lui-même, conserve-t-il le droit de se donner ? Il peut bien mourir ; mais il meurt comme la pierre tombe, esclave de la mort, et non pas de l'amour. De même donc que le libre arbitre est la condition de l'amour, en tant que l'amour est sentiment de préférence, il en est aussi la condition, en tant que l'amour est impulsion de dévouement.
Reste un troisième acte par où se couronne le merveilleux drame dont notre volonté est le théâtre et l'auteur. Après que nous avons choisi l'objet de notre préférence , après que nous nous sommes donnés à lui par le sacrifice, tout n'est pas achevé. Lui-même doit nous préférer, lui-même doit se donner à nous , et il résulte de ce choix et de ce dévouement réciproques une fusion des deux êtres dans les mêmes pensées, les mêmes désirs, les mêmes vouloirs, fusion si ardente et si intime qu'elle irait jusqu'à les consommer dans une substance unique, si cette puissance de joindre l'unité substantielle à la pluralité personnelle n'était pas le partage exclusif de la trèssainte et indivisible Trinité. Du moins en sentonsnous comme les avant-coureurs , et est-ce pour nous une douloureuse limite que celle où expire avec la puissance de l'union la puissance de l'amour créé. L'union , Messieurs , tel est le terme de l'amour, le terme où il n'a plus rien à produire que la persévérance de ses actes et l'immortalité de son bonheur. Mais, aussi bien que la préférence et le dévouement, l'union ne saurait se passer de l'élément du libre ar-
bitre; car, pour s'unir, il faut être deux, et l'on n'est deux qu'à la condition de conserver de part et d'autre la plénitude de sa personnalité, ce qui n'a lieu que par le libre arbitre. L'âme où le libre arbitre n'existe pas, où il n'a jamais existé, qui, à aucun moment, n'a été capable d'émettre une pensée propre ni un vouloir propre , cette âme est absorbée dans autrui ; elle est annihilée par l'impuissance d'être l'égale d'une âme libre, et de lui rendre dans la réciprocité de l'amour la préférence, le dévouement et l'union qu'elle en reçoit.
Je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble que rien n'est plus clair que cette relation essentielle du libre arbitre et de l'amour; et, par suite, rien n'est plus clair aussi que les raisons où la sagesse divine a puisé la résolution de nous mettre au monde avec le don périlleux de la liberté. Dieu n'avait pas besoin de nous ; c'est librement qu'il nous a choisis pour nous communiquer ses biens et nous unir à lui; c'est librement qu'il nous a aimés. Or, de sa nature, l'amour exige l'amour; il est impossible de préférer sans vouloir être préféré , de se dévouer sans vouloir qu'on nous rende le dévouement; et, quant à l'union , on ne saurait même la concevoir sans l'idée de la réciprocité. La réciprocité est la loi de l'amour ; elle en est la loi entre deux êtres égaux : combien plus entre deux êtres dont l'un est créateur et l'autre créature, dont l'un a tout donné, et l'autre a tout reçu ! Dieu avait un droit infini à être aimé de l'homme, parce que lui-même l'avait aimé d'un amour éternel et infini, et, par conséquent , il de-
vait le placer dans la seule condition où l'homme pouvait lui rendre préférence pour préférence , dévouement pour dévouement , union pour union , c'est-à-dire dans la gloire et l'épreuve du libre arbitre. C'était le droit de Dieu ; mais , chose remarquable, c'était aussi le droit de l'homme, ou du moins son honneur, puisque, sans ce don du libre arbitre, l'homme n'eût pu ni choisir ni se dévouer, et par conséquent aimer dans le sens véritable et généreux de ce mot.
Ne demandez donc plus pourquoi l'homme est libre ; ne demandez plus pourquoi il n'est pas né dans une perfection et dans une béatitude qui fût sans péril de retour. Il est libre , parce qu'il doit aimer ; il est libre, parce qu'il doit choisir l'objet de son amour; il est libre, parce qu'il doit se dévouer à l'être de son choix; il est libre, parce que dans l'union qui termine l'amour, il doit apporter la dot sans tache d'une personnalité tout entière; il est libre enfin, parce que Dieu l'a aimé librement, et a voulu recevoir de lui la récompense équitable d'une pleine réciprocité.
Je ne me dissimule pas, du reste, la difficulté qui se présente à votre esprit ; elle est grave, et je vais, Messieurs, m'en faire l'exact interprète.
Selon la doctrine catholique, l'épreuve du libre arbitre cesse avec la vie présente de l'homme : une fois disparu de ce monde et appelé devant le juge suprême , l'homme passe à un état de consommation heureux ou malheureux qui ne lui laisse plus ni l'honneur, ni le danger, ni la ressource du choix. Si
donc le libre arbitre est essentiel à la réalité de l.'amour, il s'ensuit que les saints , dans la béatitude de l'éternité, n'aiment plus Dieu que sous la forme d'une affection incomplète et impersonnelle, ce qu'il est absurde de penser.
Sans doute, Messieurs, il est absurde de le penser, et je me garde bien de le croire ni de le dire. Quand les saints entrent dans le ciel vainqueurs de la mort et de la vie, ils n'y entrent pas dépouillés de leur existence antérieure, comme des êtres sans passé, sans avenir, sans habitudes conquises : ils y entrent, au contraire, dans la pleine possession d'une personnalité laborieusement perfectionnée, avec toute leur âme et toutes leurs œuvres, selon cette belle prophétie de l'apôtre saint Jean qui , assistant par l'Esprit de Dieu aux derniers jours du monde, entendit d'en haut une voix qui disait : Bienheureuop tes morts qui meurent dans le Seigneur..., car leurs œuvres les suivent (1). Leurs œuvres les suivent, parce qu'elles sont vivantes comme eux et en eux , vivantes dans l'amour qui en a été le fruit, et qui monte avec les saints dans le ciel , non pas pour y perdre son caractère primitif de choix et de dévouement, mais pour l'y conserver à jamais dans l'immutabilité de la vision béatifique. Les saints n'ont pas dans le ciel un autre cœur que celui qu'ils ont eu sur la terre ; le but même de leur pèlerinage était de former en eux, au moyen de l'épreuve, un amour qui méritât de plaire à Dieu et de subsister éternel-
(1) Apocalypse, chap. xiv, vers. 13.
lement en face de lui. Loin que cet amour change de nature, c'est sa nature même, c'est son degré acquis dans le libre exercice de la volonté qui détermine la mesure de la béatitude en chaque élu de la grâce et du jugement. Selon que l'homme apporte à Dieu une affection plus ardente, il puise dans la vision de l'essence divine une extase plus profonde , une félicité plus accomplie. C'est le mouvement de son cœur, tel que la mort l'a saisi , qui règle sa place au sein de la vie, et c'est la persévérance inaltérable de ce mouvement, causée par la vue de Dieu, qui seule distingue l'amour du temps de l'amour de l'éternité. Dieu reconnaît, dans ses saints, les apôtres, les martyrs, les vierges, les docteurs, les solitaires, les hospitaliers, qui l'ont autrefois confessé et servi dans les tribulations du monde ; les saints à leur tour reconnaissent en Dieu celui qu'ils ont aimé sans partage au temps de leurs angoisses et de leur liberté. Rien ne leur est étranger dans le sentiment qu'ils éprouvent , rien n'est nouveau pour eux dans leur cœur. Ils aiment celui qu'ils avaient choisi ; ils jouissent de celui auquel ils s'étaient donnés ; ils étreignent celui qu'ils possédaient déjà; leur amour s'épanouit dans la certitude et la joie d'une inamissible union, mais il n'est point séparé de la tige où il naquit. Dieu le cueille sans le couper ; il le couronne sans le changer.
C'est ainsi. Messieurs, que cesse l'épreuve du libre arbitre , et que pourtant l'amour subsiste tout entier dans l'âme où Dieu le récompense. Mais jusque-là il y a lutte dans le cœur de l'homme entre le
bien et le mal , entre sa tendance vers Dieu par la charité et sa tendance vers lui-même par l'égoïsme des passions. Le monde extérieur s'arme pour le subjuguer de toutes les beautés qu'il a reçues dans un autre dessein ; il oppose le charme visible à l'ordre éternel qui doit obtenir tous nos regards et régler )us nos actes. Balancés que nous sommes entre ces "deux attraits , nous avons besoin de force pour nous tenir attachés à l'étoile polaire du bien véritable, et
' cette force , nous l'appelons d'un nom plus illustre encore que celui de l'amour, nous l'appelons la vertu. L'amour sans la vertu n'est qu'une faiblesse et un désordre ; par la vertu , il devient l'accomplissement de tous les devoirs, le lien qui nous unit à Dieu d'abord, puis à toutes les créatures de Dieu ; il devient justice et charité, deux choses qui n'en font qu'une, et qui nous furent données au jour de notre création , pour être , après la vérité , le second moyen de répondre à notre destinée en atteignant notre fin.
Je n'aurais plus rien à vous dire, Messieurs, si, aujourd'hui comme précédemment, nous ne devions chercher dans le rationalisme la contre-épreuve de la doctrine que je viens de vous exposer. Cette doctrine atteste qu'il existe entre le bien et le mal une différence infinie, puisque le bien c'est Dieu , en tant
, qu'il est ordre, et que le mal est l'opposition à l'ordre , c'est-à-dire à Dieu ; elle atteste que le bien est l'objet de la volonté, sa perfection, sa béatitude, et
î que la volonté y correspond par l'amour, fruit désin-
1 téressé du libre arbitre et de la vertu ; elle affirme
enfin que l'homme étant libre d'aimer ou de haïr, de faire ou de ne pas faire le bien , il est responsable de ses actes devant la justice suprême de Dieu. Est-ce là aussi la doctrine du rationalisme? En affirmant le contraire, je n'ai pas besoin de vous prévenir que je prends le mot de rationalisme dans son acception générale, et non comme représentant telle ou telle classe de philosophes. Le rationalisme n'a qu'un principe, qui est la suffisance de la raison toute seule pour expliquer le mystère des destinées; mais il a mille têtes qui se contredisent, et qui par conséquent ne portent jamais ensemble la responsabilité des mêmes erreurs. Cette diversité décharge bien tel philosophe de tel système condamnable ; elle n'en décharge point le rationaUsme , dont le point de départ est la cause de tous les dogmes qui trompent la pensée en corrompant le vrai.
J'avais besoin de vous donner cette explication au moment où le rationalisme va vous apparaître dans sa forme la plus odieuse. Déjà vous l'avez vu nier l'existence de Dieu , la création du monde par Dieu , le commerce primitif de Dieu avec l'homme, et mettre en doute jusqu'à la notion même de la vérité. Après de telles ruines, pouvait-il respecter la distinction du bien et du mal? Cette distinction n'est qu'une conséquence de l'idée de Dieu ; celle-ci jetée à terre, l'ordre moral s'évanouissait de soi-même. Cependant autre chose est d'attaquer l'ordre moral dans sa source , autre chose de l'attaquer de front et directement. N'y eût-il pas de Dieu, ou n'y eût-il qu'un Dieu indifférent aux actes de l'homme , l'âme peut
encore essayer de se réfugier en elle-même, et de s'y créer par sa propre force des devoirs sacrés. Elle peut , malgré la profondeur des négations où elle s'est assise, ne pas se nier elle-même, mais par une contradiction généreuse se reconnaître des lois et s'imposer des dévouements. Si faible que soit cette barrière, elle est un débris de la conscience, un honneur pour l'homme, une sauvegarde de la société. Quel crime n'est-ce donc pas de nous en disputer la possession, et de poursuivre l'idée du bien jusque dans les ruines où nous nous sommes fait ce dernier et misérable abri? Le rationalisme n'en a pas eu honte; après avoir attaqué l'ordre moral dans son principe, qui est Dieu , il s'est jeté sur notre âme comme sur un reste de proie , et, nous défiant dans ce suprême asile de nous-mêmes, il nous a contesté la réalité de l'amour et la réahté du libre arbitre.
Ingénu que j'étais, je vous parlais tout à l'heure d'entraînements sympathiques , de préférences désintéressées , de sacrifices volontaires ; je vous peignais l'ascendant du bien sur le cœur de l'homme : je vous trompais. Messieurs, s'il faut en croire le rationalisme, je vous trompais cruellement, et moimême avec vous. Voulez-vous connaître la vérité? L'homme n'agit que par un seul motif, qui est son intérêt propre; il appelle bien ce qui lui est utile, mal ce qui nuit aux choses et aux jouissances dont il est en possession. Le devoir, s'il l'observe , n'est qu'un moyen de préserver ses droits ; l'amour, s'il l'éprouve, n'est qu'un sentiment de plaisir. L'égoïsme est au fond de tout acte humain , de quelque apparence ou
de quelque nom qu'on veuille le couvrir, et ces expressions superbes de dévouement, d'abnégation, d'immolation de soi-même, ne servent qu'à déguiser nos vrais penchants sous une pompe qui flatte notre orgueil. La mère s'aime et se recherche dans son enfant ; le soldat s'idolâtre dans la gloire de son capitaine ou de sa patrie ; la mort est payée par l'admiration qui nous fait revivre , croyons-nous , dans la postérité. Assurément, s'il était permis d'espérer de l'homme un sentiment pur d'intérêt personnel, ce serait dans l'âme du chrétien qu'il faudrait le chercher, puisque le christianisme repose sur le mystère d'un Dieu mort gratuitement pour nous. Et cependant à quoi le chrétien dévoue-t-il sa vie? à travailler pour son salut , c'est-à-dire pour éviter l'enfer et pour obtenir le paradis. Ses œuvres les plus héroïques ne sont qu'un marché qu'il passe avec Dieu. Il sait que toutes sont enregistrées , que pas une ne tombe à terre, et qu'il en retrouvera un jour la moindre parcelle en accroissement de félicité. Est-ce là l'oubh de soi-même? Est-ce là cette charité descendue du ciel, immolée sur une croix, et ressuscitée du tombeau pour vivre dans le cœur des générations? Hélas ! il vaudrait mieux nous confesser à nous-mêmes notre indélébile égoïsme , et reconnaître avec la sincérité d'une vraie philosophie que tout être , quel qu'il soit, ne saurait agir et vivre que pour lui.
On nous demande un aveu , Messieurs ; commençons par le faire. Oui , il est impossible à aucun être doué d'intelligence et de volonté de se séparer complètement de ses actes. Je pense, je veux, j'aime;
en quelque manière que je m'y prenne , c'est moi qui pense, qui veux, qui aime ; il n'est pas en mon pouvoir d'ôter ce moi du moi. Que je fasse une bonne ou une mauvaise action, j'y suis présent et j'en jouis. Je vais plus loin ; je ne la ferais pas si je n'en jouissais pas. Car toute action suppose une fin, et la fin dernière de l'homme étant la béatitude, pour laquelle Dieu l'a expressément créé , il est absolument chimérique d'imaginer qu'il agisse jamais sans avoir devant lui la pensée et le mobile de son bonheur. Et toutefois, je vous le demande, n'y a-t-il aucune différence entre Néron et Titus , entre Néron tuant sa mère, et Titus faisant les délices du genre humain? N'y a-t-il aucune différence entre le soldat qui tourne le dos dans une bataille et le soldat qui meurt la face vers l'ennemi et sa patrie dans le cœur? Léonidas aux Thermopyles, Démosthènes à Ghéronée, est-ce la même chose? Vous pouvez le dire, je vous défie de le penser. Vous ne le direz même pas devant une assemblée d'hommes faisant à votre parole Ihonneur de l'écouter ; votre conscience mentît - elle à ellemême, le courage lui manquerait pour mentir en face de l'humanité. S'il est ici quelqu'un qui confonde dans une même estime ou dans un même mépris le crime et la vertu , qu'il se lève, qu'il parle ! Et pourtant. Messieurs, il est bien vrai, Titus comme Néron cherchait son bonheur ; il n'y avait entre eux sous ce rapport aucune différence , et si l'égoïsme consiste à vouloir être heureux, Titus était égoïste au même titre que Néron.
Mais l'égoïsme consiste-t-il à vouloir être heu-
reux, c'est là précisément la question. Il serait bien étrange que le bonheur et l'immoralité fussent une même chose. Le bonheur est la vocation de l'homme ; il est le patrimoine naturel et prédestiné de tous les êtres intelligents. Quiconque d'eux vient au monde , y vient pour être heureux. C'est son droit : que disje? c'est son devoir. Car son devoir est d'obéir à Dieu , et Dieu lui a intimé deux ordres égaux et parallèles en l'appelant à la vie : l'ordre de la perfection et l'ordre de la béatitude. Mais remarquez bien ce que j'ai dit : le bonheur est le patrimoine de tous, de tous sans exception; il est la terre natale et la patrie future de tous ceux qui ne l'auront pas répudié volontairement. Et de là il suit une grande chose, c'est que nul ne doit s'attribuer le bonheur d'autrui, et que tous, enfants du même père, héritiers du même royaume , il nous est commandé de vivre ensemble dans la fraternité divine d'une même béatitude. Celui qui usurpe la part d'un autre, qui veut être heureux aux dépens de ses frères , qui divise par la ruse ou la violence la tunique sans tache et sans couture de la félicité , celui-là est coupable du crime qui renferme tous les autres , il est coupable d'égoïsme, et dès l'origine du monde il a porté un nom et un sceau : le nom de Caïn et le sceau de la réprobation. Celui, au contraire, qui veut être heuheux avec tous, qui n'ôte rien à personne de son droit patrimonial au bonheur, qui donne même de sa part, celui-là, dès l'origine du monde aussi, a porté un nom et un sceau : le nom d'Abel et le sceau de la charité. La charité ne consiste pas à être mal-
heureux, pas plus que l'égoïsme à être heureux : elle consiste à ne pas troubler le bien des autres et à leur communiquer le sien, communication qui, loin d'appauvrir, enrichit à la fois le donataire et le donateur. Le bien a reçu de Dieu cette admirable élasticité , que le partage multiplie sans l'amoindrir, et que tombant dans la main droite il rentre dans la main gauche, semblable à l'Océan qui reçoit toutes les eaux de la terre parce qu'il les rend toutes au ciel.
A la bonne heure, me direz-vous, cette explication justifie le sentiment intime de l'humanité, qui a toujours mis entre le bien et le mal une différence infinie , qui a exécré Néron et adoré Titus ; mais , en accordant que le bonheur personnel est la fin nécessaire de tous les actes de l'homme, ne détruisezvous pas la notion même de l'amour et du dévouement? Gomment peut-il y avoir sacrifice, préférence des autres à soi, là où l'on se recherche soi-même?
Messieurs , je n'ai pas dit que le bonheur personnel fût la fin nécessaire de tous les actes de l'homme : car ce mot de personnel exclut du bonheur de chacun le bonheur de tous, et j'ai prononcé, au contraire, que le bonheur était un patrimoine universel et indivisible, que nul ne s'appropriait exclusivement sans être coupable du crime d'égoïsme. Entendez donc que le devoir, l'amour, le dévouement, consiste à faire de son bonheur celui des autres , et du bonheur des autres le sien propre, tandis que l'égoïsme consiste à faire son bonheur du malheur de tous. Néron souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une
têle pour l'abattre d'un seul coup : voilà l'égoïsme. Titus estimait perdre le jour où il avait manqué de rendre un homme heureux : voilà l'amour. « Aimer, a dit Leibnitz , c'est mettre sa félicité dans la félicité d'un autre. » Cette sublime définition n'a pas besoin de commentaire ; on l'entend ou on ne l'entend pas. Celui qui a aimé l'entend ; celui qui n'a pas aimé ne l'entendra jamais. Celui qui a aimé sait qu'une ombre dans le cœur de son choix obscurcissait le sien; il sait que rien ne lui coûtait, prières, larmes, veilles, travail, privations, pour créer un sourire sur des lèvres attristées ; il sait qu'il fût mort pour racheter une vie compromise; il sait qu'il était heureux d'autrui , heureux de ses grâces, heureux de ses vertus, heureux de sa gloire, heureux de son bonheur, et qu'eût-il fallu son sang pour assurer ou pour accroître ce bonheur étranger, devenu le sien , il en eût donné jusqu'à la dernière goutte, avec le seul regret de ne pouvoir mourir qu'une fois. Celui, qui a aimé sait cela. Celui qui n'a pas aimé l'ignore; je le plains, et ne lui réponds pas.
Je le plains , parce qu'il n'a rien connu de la vie humaine, ni de la vie divine; je ne lui réponds pas , parce que le témoignage d'un mort ne prouve rien contre les vivants. Que nous fait à nous autres chrétiens , s'il faut en venir à nous , que nous fait d'être accusés d'indifférence pour Dieu , par un homme qui n'a jamais aimé Dieu ? Sait-il ce qui se passe en nous? Peut-il même le conjecturer? Il croit que, l'œil fixé sur le ciel et sur l'enfer, nos œuvres dans une main, la balance dans l'autre, nous marchandons
avec Dieu le prix de notre abnégation. Il ignore que la crainte et l'espérance ne sont que les préliminaires de l'initiation chrétienne, et qu'en vertu du premier commandement, qui renferme tous les autres, selon la parole même de Jésus-Christ, le chrétien doit aimer Dieu de tout son cœur, de tout son esprit, de toutes ses forces, par-dessus toutes choses, sous peine, ajoute saint Paul , de n'être rien{\). Il ignore qu'au delà du seuil de la foi , l'âme est touchée par la beauté invisible d'un amour que n'égalèrent jamais ni en durée, ni en profondeurs, ni en sacrifices , les plus héroïques affections de ce monde, et que cet amour nous entraînant dans l'abîme de charité où respire Dieu lui-même, nous y puisons le besoin d'associer toutes les créatures à la perfection et à la félicité dont nous goûtons les prémices , dont nous attendons l'ultérieure révélation. Qui peut nier cet élargissement du cœur de l'homme dans le christianisme? Qui peut le nier, sauf celui qui ne l'a jamais connu, et qui, abaissé dans les étroites passions des sens , où tout est égoïsme, mesure par son âme l'âme du chrétien et l'âme de l'homme?
J'ai honte. Messieurs, de prouver devant vous la réalité de l'amour et du dévouement; le rationalisme m'y a contraint. Il me contraint encore de vous dire quelques mots sur le libre arbitre , qui est avec le désintéressement la principale condition de l'ordre moral. De même que l'ordre moral est détruit si l'homme n'agit qu'en vue de son intérêt, il est égale-
(1) I^Épître aux Corinthiens, chap. xiii, vers. 2.
ment détruit si l'homme n'est pas le maître de ses actes. Aussi, le rationalisme n'a pas assailli notre liberté avec moins d'ardeur que notre générosité ; il a besoin de notre servitude autant que de notre égoïsme : de notre égoïsme pour confondre le bien avec le mal , de notre servitude pour nous enlever la responsabilité , soit du mal, soit du bien.
Sommes-nous libres? Votre conscience et la mienne répondent : Oui. Le rationalisme nous dit : Non. En donne-t-il quelque preuve? Aucune. Il nous demande, au contraire, de lui prouver que nous sommes libres, et si nous lui opposons le témoignage de notre sens intime, qui sait apparemment ce qui en est, il le récuse comme aveugle et insuffisant. Il craint qu'il ne soit le jouet d'une puissance supérieure, qui en fait, sans qu'il le sache, l'instrument de son irrésistible volonté. Pour nous. Messieurs, qui croyons en Dieu , qui , ployant le genou devant son adorable suprématie, l'avons reconnu pour le père, le maître, le principe et la fin des choses , nous n'éprouvons pas , au sujet de €e qui se passe en nous, les doutes bizarres du rationalisme. Enfants d'une bonté qui n'a point d'égale et d'une sagesse qui n'a point de mesure, nous n'imaginons pas que Dieu torture sa toute-puissance pour tromper le cœur de son ouvrage, et lui donner dans la servitude l'illusion de la liberté. Nous nous confions à la sincérité divine, et nous ne recherchons même pas s'il serait en son pouvoir, le voulût-elle, de nous induire, au sujet de nous-mêmes et de nos propres actes, en une aussi contradictoire impression. Les vérités s'enchaînent
comme les erreurs. Une fois Dieu rejeté ou mis en doute, je permets au rationalisme de méconnaître la conscience humaine; l'édifice étant détruit par sa base, comment en soutenir quelque pan détaché, et quel intérêt d'ailleurs y aurait-il à le faire? Qu'est-ce que l'homme, si Dieu n'est pas? Qu'est-ce que le bien et le mal ? Qu'est-ce que le passé et l'avenir? Il ne vaut pas la peine de s'occuper d'un songe dans une nuit sans réveil. Mais si Dieu est, si le nom qui soutient tout est écrit à la voûte de notre intelligence comme à la voûte du ciel, alors je n'écoute même plus le rationalisme me suggérant des défiances au sujet d'une liberté dont je sens en moi la présence réelle. Je me prends au sérieux, et toutes choses avec moi. Ma conscience est un sanctuaire qui me rend des oracles ; ma vie est une puissance qui répond d'elle-même ; la solidité divine descend dans tout mon être , et le doute n'est plus devant mon esprit qu'un blasphème et qu'un jeu. Je suis libre ; je passe du bien au mal, et du mal au bien. Suspendu entre ces deux termes, que l'infmi sépare , captif volontaire ou rebelle coupable, je choisis et je fais mon sort à chaque instant. Je choisis de m'aimer ou d'aimer Dieu par-dessus tout ; je m'éloigne , je reviens , j'obéis ou je résiste au remords, et jusque dans le crime je sens ma grandeur par ma souveraineté. Il ne me faut qu'une larme pour remonter au ciel, il ne me faut qu'un regard pour retomber dans l'abîme. Cette lutte est grande, cette responsabilité est terrible ; mais malheur et mépris à celui qui descend du trône par effroi des devoirs qui y siègent avec lui.
Dois -je, Messieurs, en finissant, éclaircir cette autre difficulté que le rationalisme oppose à la réalité du libre arbite, et qu'il tire non plus de la vanité de notre conscience, mais des attributs mêmes de Dieu? Je le ferai rapidement, avec la crainte de fatiguer votre attention , avec l'espoir de n'en abuser que très-peu. La vérité est brève, parce qu'elle est claire.
La doctrine catholique range parmi les attributs divins la prescience, c'est-à-dire la connaissance anticipée et infaillible de l'avenir, même de l'avenir qui dépend des volontés libres. Or comment Dieu peut- il prévoir ce dernier genre d'avenir, sinon parce qu'il est le maître de nos actes et qu'il les dirige comme il lui plaît? Comment sait- il infailliblement ce que je ferai demain , sinon parce qu'il l'a décrété, et qu'il possède dans sa toute -puissance la certitude de notre détermination ?
J'aurai répondu si je découvre dans la nature de Dieu et dans la nature de l'homme un moyen de prévoir les effets de causes libres qui ne détruisent en rien leur liberté.
Or il est manifeste que nul être raisonnable n'agit sans motif, c'est-à-dire sans quelque chose qui détermine ses actions. De là ces aveux qui nous échappent à tout moment : Voici une raison , un intérêt , une occasion qui me détermine, en d'autres termes , qui me persuade d'agir. Et lorsqu'on examine les motifs dont l'impression efficace tire l'homme du repos ou de l^incertitude , on s'assure qu'il n'en existe que deux : le motif du devoir et celui de la passion. ^
Ou bien l'homme se décide par la vue du vrai , du bon, du convenable, ou bien il se décide par l'entraînement d'une satisfaction personnelle indépendante de toute idée d'ordre. La question seulement est de savoir qui le décidera de l'un ou de l'autre motif. S'il n'était pas libre, ce serait l'attrait du plus fort de sa nature qui l'emporterait, comme c'est le poids supérieur qui fait pencher l'un des plateaux de la balance. Mais l'homme est hbre; entre deux attraits égaux ou inégaux par eux-mêmes, c'est lui qui prononce souverainement. Toutefois il se prononce en vertu d'un motif qui le persuade, et non pas sans cause ou arbitrairement. Il sait ce qu'il fait, et pourquoi il le fait : il sait même pourquoi il est persuadé de le faire. La persuasion ne lui vient pas seulement du dehors , elle lui vient surtout du dedans, de l'état intime de sa volonté, de ses goûts, de ses vertus , toutes choses qui sont le fruit du Hbre arbitre, qui sont le Ubre arbitre lui-même en activité, tel qu'il s'est fait, tel qu'il veut être, tel qu'il se présente aux attraits extérieurs qui viennent le solhciter pour le bien et pour le mal. C'est l'état de la volonté, siège du libre arbitre, qui détermine le choix de l'homme entre les deux motifs du devoir et de la passion. Supposez cet état connu , vous savez ce que fera l'homme dans un cas donné, et dans tous les cas où la connaissance de son âme aura précédé pour vous son action. Telle est la base de la prescience humaine aussi bien que de la prescience divine. N'avez-vous jamais , Messieurs , confié votre fortune ou votre honneur à la parole d'un homme? Vous
l'avez fait , ou , si l'occasion vous a manqué , vous nommerez au dedans de vous-mêmes ceux à qui vous donneriez volontiers une aussi haute marque de votre estime. D'où vous vient cette assurance? Gomment êtes-vous certains que vous n'exposeriez pas votre vie à une trahison? Vous en êtes certains, parce que vous connaissez l'âme à qui vous abandonnez la vôtre ; cette connaissance vous suffît pour prévoir qu'en aucun cas, quel que soit le péril ou la tentation , votre fortune et votre honneur ne seront lâchement sacrifiés.
Ils peuvent l'être cependant; le cœur à qui vous donnerez votre foi est faillible , il est sujet à des assauts imprévus; n'importe, vous dormez en paix, et nul ne vous accusera d'imprudence ni de crédulité. S'il arrive que vous soyez trompés par l'événement, que direz- vous? Vous direz : Je connaissais mal cet homme, je le croyais incapable d'une mauvaise action. Telle est la chance que vous aurez, la chance de mal connaître, parce que, étant une intelligence finie, vous ne pouvez lire directement dans l'âme d'autrui , ni même lire à fond dans la vôtre. D'où il résulte que vous n'avez de vos jugements qu'une certitude morale , et de vos prévisions qu'une assurance du même degré.
Il n'en est pas ainsi de Dieu. Dieu, pour me servir de l'expression de saint Paul, pénètre jusqu'au point de division de rame et de l'esprit, jusqu'aux racines et à la moelle de notre être, et il discerne les derniers replis de nos pensées et de nos inten"
tions (1). Nous sommes éternellement à nu devant lui. Il voit avec une prévision infinie l'état de notre volonté, et, connaissant dans la même lumière toutes les circonstances extérieures auxquelles nous serons en butte , il a une certitude infaillible du choix que nous ferons entre le bien et le mal, entre le motif du devoir et celui de la passion. Dès lors il sait notre histoire, qui n'est qu'une lutte plus ou moins longue entre deux attractions opposées, l'une qui nous porte vers notre fin réelle , l'autre qui nous détourne vers un but bas et faux. Et cette science anticipée de nous-mêmes n'étant en rien la cause de nos actes , elle ne gêne pas plus notre liberté que si elle n'existait pas.
L'erreur, en cette matière, est de considérer le libre arbitre comme une sorte de puissance abstraite, indépendante de son propre état, n'ayant d'autre mobile qu'un caprice illimité. S'il en était ainsi, l'homme lui-même ne serait pas capable de prévoir un instant d'avance ses propres actions. Sa souveraineté ne serait qu'une déraison permanente. Il choisirait entre le bien et le mal sans savoir pourquoi , et allant au hasard du crime à la vertu , à force d'être libre , nous ne trouverions plus en lui qu'un automate déréglé. Tel n'est point l'homme ni le libre arbitre; je vous l'ai fait voir, et je n'ai plus qu'à laisser votre conscience choisir entre la morale du christianisme et la morale du rationalisme.
(1) Épître aux Hébreux, chap. iv, vers. 12.
Le christianisme conclut à la charité et à la liberté ; le rationalisme conclut à l'égoïsme et à la fatalité. Si dans les questions précédentes, qui ne s'adressaient qu'à la raison, quelque reste d'ombre affligeait encore votre besoin de lumière , cette ombre vient de s'enfuir. L'abîme de l'erreur a éclairé l'abîme de la vérité. De même que les dogmes spéculatifs de l'existence de Dieu , de la Trinité , de la création , de la diversité substantielle de la matière et de l'esprit, de la vocation de l'homme à la perfection et à la béatitude , conduisent au dogme pratique de la distinction du bien et du mal ; de même les dogmes spéculatifs du panthéisme, du dualisme, du matérialisme, du scepticisme, conduisent au dogme pratique de la confusion du bien avec le mal, terme suprême qui discerne tout, et où les ténèbres deviennent clarté.