IV
cens, et la myrrhe. Il y a un homme dont une portion
considérable de l'humanité reprend les pas sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule dans tous les Ueux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs , au haut des montagnes , dans les sentiers des vallées , sous l'ombre des oliviers , dans le secret des déserts. Il y a un homme mort et enseveli , dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore et produit plus que l'amour, produit des vertus fructifiant dans l'amour. Il y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet , et cet homme, des millions d'adorateurs le détachent chaque jour de ce trône de son supplice , se mettent à genoux devant lui , se prosternant au plus bas qu'ils peuvent sans en rougir, et là, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie , pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie, et jusqu'à l'extase. Il y a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inextinguible haine , et qui, demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se lève , trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme enfin, et le seul qui a fondé son amour sur la terre , et cet homme , c'est vous, ô Jésus ! vous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre , me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en arrache cet accent qui
me trouble moi-même, et que je ne méconnaissais pas.
Qui donc est aimé des grands hommes? Qui dans la guerre? Est-ce Alexandre, César, Gharlemagne? Qui dans la sagesse? Est-ce Aristote ou Platon? Qui est aimé des grands hommes? Qui? Nommez-m'en un seul; nommez-moi un homme mort qui ait laissé l'amour sur son tombeau. Mahomet est vénéré des musulmans; il n'est point aimé. Jamais un sentiment d'amour n'a effleuré le cœur du musulman répétant sa maxime : « Dieu est Dieu , et Mahomet est son prophète. » Un seul homme a rendu tous les siècles tributaires envers lui d'un amour qui ne s'éteint pas ; roi des intelligences, Jésus- Christ est encore le roi des cœurs, et, par une grâce confirmatrice de celle qui n'appartient qu'à lui , il a donné à ses saints le privilège de produire aussi dans la mémoire des hommes un souvenir pieux et constant.
Toutefois, ce n'est pas tout, le royaume des âmes n'est pas encore établi. Jésus- Christ, étant Dieu , ne devait pas se contenter d'une foi inébranlable et d'un amour immortel ; il devait exiger l'adoration. L'adoration est l'anéantissement de soi-même devant un être supérieur, et ce sentiment, Messieurs, est loin de nous être inconnu. Il gît, comme tous les autres , au fond de notre nature ; il y joue un plus grand rôle que peut-être vous ne le pensez. Tous, plus ou moins , ne nous le dissimulons pas, tous nous voulons être adorés. C'est ce désir inné de l'adoration qui a produit toutes les tyrannies. Vous vous étonnez quelquefois qu'un prince noue des intrigues infî-
nies pour s*affranchir des lois divines et humaines , qu'il joigne la violence à la ruse, verse des flots de sang et marche droit à l'exécration du genre humain : vous vous demandez dans quel but. Eh ! Messieurs , dans le but très-naturel d'être adoré , de voir toute pensée soumise à la sienne, toute volonté conforme à sa volonté , toute puissance, toute loi, tout droit , tout devoir émanant de lui , et le corps même de l'homme courbé comme un esclave devant son corps mortel. Voilà le fond de notre cœur comme le fond de Satan. Mais, par un contre- poids qui était dû à cette affreuse maladie de l'orgueil, nous ne pouvons souhaiter l'adoration pour nous qu'en ayant horreur d'adorer autrui. De là vient l'exécration qui s'attache au despotisme. L'humanité , abaissée par une puissance qui méconnaît toute loi , concentre en soi-même sa sourde indignation : elle attend le jour inévitable de la faiblesse, et, ce jour venu, elle se retourne et écrase du talon la vile créature qui l'avait méprisée jusqu'à lui demander de Tencens. Un grand orateur a dit à une tribune célèbre : « Il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne. » Je dirai avec autant de vérité, quoique avec de moins magnifiques expressions : 11 n'y a qu'un pas de l'autel à l'égout. Quiconque a été adoré, tôt ou tard la main populaire le précipitera du haut de la majesté divine usurpée, et le tramera , la corde au cou , aux gémonies de la rue et aux gémonies plus sanglantes encore d'un opprobre éternel. Ainsi le veut l'histoire, cette puissance chargée de la promulgation des jugements de Dieu sur l'orgueil de l'homme.
Cependant, rtialgré l'histoire, Jésus -Christ est adoré. Homme mortel et mort, il a su conquérir une adoration qui subsiste, et dont il n'y a pas d'autre exemple ici-bas. Quel empereur a gardé ses temples et ses statues? Qu'est devenue toute cette population de dieux créés par la flatterie? La poussière n'en existe même plus, et le souvenir qui en survit n'est qu'une occasion pour la pensée d'admirer l'extravagance des hommes et la justice de Dieu. Jésus-Christ seul est demeuré debout sur ses autels , non pas dans un coin du monde, mais par toute la terre et chez les nations célèbres par la culture de l'esprit. Les plus grands monuments de l'art abritent ses saintes images ; les cérémonies les plus magnifiques réunissent les peuples à l'ombre de son nom; la poésie, la musique, la peinture, la sculpture s'épuisent à parler de lui et à lui faire un encens digne de l'adoration que les siècles lui ont vouée. Et encore sur quel trône l'adore-t-on? sur une croix. Que dis-je, sur une croix! On l'adore sous la vile apparence du pain et du vin. Ici la pensée se confond tout à fait. Il semble que cet homme ait pris plaisir à abuser de son étrange puissance et à braver l'humanité tout entière en la courbant éperdue devant les simulacres les plus vains. Descendu par son supplice plus bas que la mort, il a fait de la honte même le siège de sa divinité, et, non content de ce triomphe , il a voulu que nous reconnussions sa suprême essence et son éternelle vie par une adoration qui donnât à nos sens un affreux démenti. Rien se peut-il concevoir d'un tel succès dans une telle audace?
Il est vrai , des mains nombreuses ont essayé de le jeter bas de ses autels ; mais leur impuissance n'a servi qu'à confirmer sa gloire. A chaque outrage il a paru grandir ; le génie l'a protégé contre le génie , la science contre la science , l'empire contre l'empire; il s'est fait des armes de toutes les armes qu'on a levées contre lui, et. quand on le croyait à terre, le monde l'a vu debout, calme, serein, maître, adoré.
Ainsi a-t-il fondé le royaume des âmes par une foi qui nous coûte le sacrifice de notre esprit propre , par un amour qui surpasse tout amour, par une adoration que nous n'avons accordée qu'à lui, triple mystère d'une force qui nous révèle sa dignité et qui nous la révélera bien mieux encore après que nous aurons vu la difficulté publique qui s'opposait à l'établissement de ce royaume surnaturel.
La place était prise, Messieurs, quand Jésus-Christ vint au monde; la place était prise, parce qu'elle n'est jamais vide. Encore qu'il n'eût prétendu établir entre lui et nous que des rapports secrets, une sorte de culte obscur, ce dessein eût rencontré tôt ou tard des craintes et des jalousies qui se fussent manifestées par une résistance publique. Mais Jésus-Christ était loin de vouloir cacher son règne sous terre ; il avait dit : Ce que vous entendez à l' oreille , prêchezle sur les toits (1); et lui-même, ennemi de toute initiation mystérieuse , avait constamment parlé et agi sous les yeux de la foule et de l'autorité. Il vou-
(1) Saint Matthieu , chap. x , vers. 27.
lait un règne apparent, une constitution sociale de sa doctrine, un sacerdoce reconnu, des temples, des lois , des droits , et par conséquent il était inévitable qu'il trouvât sur son chemin l'établissement religieux et politique qui l'avait précédé. Cet établissement avait deux noms : il s'appelait l'idolâtrie et l'empire romain. L'idolâtrie était le culte qui rassemblait l'univers sous une même forme religieuse, l'empire romain était le pouvoir qui gouvernait toute l'humanité connue, à peu de chose près. L'un et l'autre étaient incompatibles avec l'établissement du règne de Jésus-Christ, et ce règne ne pouvait commencer qu'en abolissant l'idolâtrie comme une fausse religion , et qu'en modifiant l'empire romain pour l'accommoder aux lois promulguées par l'Évangile.
Jusqu'à présent, peut-être, vous avez considéré l'idolâtrie comme une organisation religieuse facile à renverser : vous vous trompiez de beaucoup. De tous les cultes qui ont pris possession de l'homme , il n'en est aucun, sauf le christianisme, qui ait eu plus d'étendue et de solidité que l'idolâtrie. Gela tient à ce que les trois grandes passions de l'homme y étaient servies à souhait. Quelles sont ces trois passions? La première, vous allez vous étonner peut-être, la première est la passion rehgieuse, le besoin de commercer avec Dieu. Oui, Messieurs, la passion religieuse marche en nous avant toutes les autres, même avant la passion de la volupté. Car la volupté ne touche qu'aux sens, qui sont fragiles, qui s'épuisent vite, qui se lassent d'eux-mêmes, tandis que le besoin religieux, sorte de faim divine, a sa source au
plus profond de notre être , et s'y nourrit de toutes les misères qui nous dégoûtent incessamment de la vie présente. L'orgueil aussi ne vient qu'après ; si vif qu'il soit, il est sujet, ici-bas, à trop d'humiliations pour ne pas seconder et porter en avant dans notre âme un sentiment meilleur et plus doux, celui qui nous rapproche de Dieu et nous fait chercher dans sa grandeur notre propre dignité. La religion est la première et la plus vieille amie de l'homme ; même lorsqu'il la con triste, il la respecte encore, et se ménage avec elle de secrètes intimités. Que l'état de notre pays. Messieurs, ne vous fasse pas d'illusion à cet égard ; parce qu'il y a en France quelques millions d'hommes abrutis dans l'athéisme pratique, ne croyez pas que ce soit là l'état naturel du genre humain. C'est la suite de circonstances inouïes, et cette même France , malgré l'irréhgion d'une partie de ses enfants, n'a pas cessé un seul jour de porter dans son sein glorieux une multitude d'âmes qui servent Dieu ardemment et honorent leur foi par des œuvres connues de toute la terre.
Or l'idolâtrie , malgré ses apparences peu doctrinales , donnait satisfaction au besoin religieux ; elle avait des temples, des autels, un sacerdoce, des sacrifices, des prières, des cérémonies publiques et pompeuses, un très-grand état dans le monde, et les lambeaux de sa mythologie cachaient encore assez de souvenirs de Dieu pour que l'âme n'y fût pas tout à fait à jeun et sans aliment.
Mais ce qu'il y avait d'admirable, c'est que l'idolâtrie, en donnant satisfaction aux penchants élevés de
notre nature, ne dédaignait pas les plus abjects, et leur jetait avec abondance une pâture sacrée. Je ne sais quel art profond avait broyé ensemble Dieu et la matière, la religion et la volupté, et faisait descendre du même autel des pensées graves et de honteuses sollicitations, f^'idolâtre avait tout dans ses dieux; quoi qu'il voulût, le ciel obéissait à ses désirs. Quel chef-d'œuvre , pour que le ciel à son tour fût obéi ! Joignez à cela que la troisième passion de l'homme, l'orgueil de la domination, avait aussi dans ce culte, savant par sa dégradation même, une ample satisfaction. L'idolâtrie n'était pas distincte de l'empire ; le prince ^ ou le sénat , ou le peuple , disposait de la magistrature sacerdotale, nommait les pontifes, réglait les cérémonies, se donnait le plaisir de cacher la robe de ses consuls sous le manteau de ses dieux. La religion était encore la patrie. On voyait du même pas marcher devant la république les faisceaux et les autels : les faisceaux, symbole de sa justice et de sa puissance ; les autels , symbole de cette alliance mystérieuse qui rattachait les destinées de l'État aux destinées mêmes des dieux.
Non, vous ne vous représenterez jamais assez la force de cette institution. Ah ! si une cérémonie païenne ressuscitait sous vos yeux ; si vous pouviez voir Rome entière montant au temple de Jupiter Capitolin, ce peuple, ces légions, ce sénat, tous les souvenirs patriotiques montant avec eux, et tous ensemble portant aux dieux la nouvelle victoire de Rome ! si vous entendiez le silence et le bruit de l'unanimité, ce murmure de toutes les passions con-
vaincues de leur droit et satisfaites de leur triomphe, aussi bien l'orgueil que la volupté, aussi bien la volupté que la religion, le haut et l'abject, le ciel et la terre, tout à la fois, tout dans un seul jour et dans une seule action : si vous aviez vu et entendu cela , vous-mêmes, peut-être, succombant à ce total enivrement des facultés humaines, vous eussiez un moment courbé la tête et adoré dans les mains de Rome les antiques dieux du monde !
Pourtant il ne fallait pas les adorer, il fallait les briser: c'était l'ordre de Jésus-Christ. Il fallait les briser par tout l'univers , puisque tout l'univers était le sujet de l'idolâtrie. Et qu'apportait-on pourmettre à la place? Un homme humilié jusqu'au supplice des esclaves ; urf homme venu d'un pays sur lequel les Romains versaient à flots le ridicule avec l'oppression; un Juif, et un Juif crucifié ! Voilà ce que des pêcheurs de Judée apportaient à Rome, au Gapitole, pour remplacer la statue de Jupiter Gapitolin ! Vous jugez ! Ainsi l'ignominie à la place de la grandeur, la pénitence et la mortification à la place de la volupté. La pénitence et la mortification, quels mots! C'est à peine si j'ose, après dix-huit siècles de naturalisation, les prononcer sans déguisement à vos oreilles nourries pourtant du langage évangélique : et il fallait les révéler aux Romains. Il fallait leur dire : Nous vous apportons une rehgion toute pure et toute sainte, fondée sur l'immolation du corps par la chasteté, et non pas seulement par la chasteté, qui n'est qu'un simple retranchement, mais par la haine directe des sens. Nous venons, la verge à la
main, vous apprendre à traiter voire corps comme un esclave, parce qu'il est, en effet, l'esclave des plus vils penchants , et que vous ne pouvez délivrer de lui votre âme qu'en le tenant dans le respect et les châtiments de la servitude. Il fallait dire ces choses à un peuple tout gonflé de sept siècles d'arrogance et de domination , plongé dans les sens autant que dans l'orgueil, et qui était habitué à trouver dans ses dieux, que l'on prétendait détruire, la justification de sa splendide ignominie. Mais Jésus-Christ l'avait ordonné : cela fut dit, cru, adopté, et le règne des idoles tomba devant le règne de la croix, malgré l'empire romain.
L'empire romain était solidaire de l'idolâtrie; mais il avait un autre côté par où il n'était pas moins ennemi de l'établissement chrétien. Cet empire s'était fondé lentement, à force de prudence et de suite dans ses conseils , de courage dans ses armées , d'abnégation dans ses chefs, jusqu'au jour où, devenu le. maître du monde, il avait fléchi sous le poids même de sa grandeur, et perdu dans la corruption toutes les libertés publiques qui avaient fait sa gloire et son salut. Rien n'en subsistait quand Jésus-Christ vint au monde , sinon quelques simulacres déjà déshonorés, et, lorsqu'il mourut, l'empire avait passé d'Auguste à Tibère, par une décadence qui présageait Néron. La tribune aux harangues était muette; le peuple se consolait du Forum par un morceau de pain qu'on lui jetait ; le sénat , meurtri et décimé dans ses derniers hommes illustres, ne savait plus opposer au despotisme que la promptitude d'une obéissance
qui fatiguait quelquefois le caprice insolent du maître. Un seul homme était tout, et cet homme pouvait impunément porter à la servitude tel défi qu'il lui plaisait. Un jour il lui plut de faire déUbérer le sénat , c'est-à-dire les reliques de toutes les grandes familles romaines , les descendants de ces pères conscrits qui avaient porté si fièrement dans les plis de leur toge la guerre et la liberté, il lui plut de les faire délibérer sur la sauce à laquelle on mettrait un poisson. Je vous remercie, Messieurs , de n'avoir pas ri : c'est ici la plus grande insulte qui ait été faite à la nature humaine dans la personne du plus grand corps politique qu'elle ait jamais produit. Dieu l'a permis , Messieurs , pour nous apprendre jusqu'oti tombe l'homme par la corruption de la richesse et par l'apostasie de la liberté, cette gardienne de tous les droits et de tous les devoirs. Telle était donc Rome au moment où Jésus-Christ envoyait ses disciples pour la convertir à lui , et tel était avec Rome le monde entier. La dominatrice universeUe, après avoir enchaîné les nations à sa grandeur, les tenait enchaînées à ses humiliations, et pour la première fois dans l'histoire du genre humain , la liberté n'avait plus d'asile nulle part.
Je dis que c'était la première fois. Jusque-là, par une providence digne de toutes nos actions de grâces, Dieu avait tenu à ce qu'il y eût toujours quelque terre libre où la vertu et la vérité pussent se défendre contre la conjuration des plus forts. Tandis que l'Orient était fécond en tyrannies séculaires , l'Egypte avait des institutions dignes d'estime, etju-
geait ses rois après leur mort ; la Grèce défendait sa tribune contre l'ambition des rois de Perse ; Rome protégeait ses citoyens par un droit qui environnait leur vie d'une foule de remparts sacrés. Si des temps anciens nous passons aux temps modernes , nous y remarquerons la même attention de la Providence à ne point permettre que le despotisme règne partout à la fois. Le monde actuel se divise en trois zones : la zone de la tyrannie sans limites, qui n'a rien à envier aux plus sanglantes histoires du passé ; une zone intermédiaire où quelque mouvement est encore permis à la pensée et à la foi>*et enfin cette généreuse zone occidentale dont nous faisons partie, les grands royaumes de France , d'Angleterre , des États-Unis d'Amérique, des Espagnes, où les droits et les devoirs ont des garanties, où l'on parle, où l'on écrit , où l'on débat, où , pendant que la force opprime la majesté de Dieu et de l'homme dans les régions lointaines, nous, à la face du monde, nous la défendons, et nous la défendons sans gloire, parce que rien ne menace dans cet office notre tête ni notre honneur !
Un moment unique a été où , prenant la carte du globe, vous eussiez vainement cherché une montagne ou un désert pour abriter le cœur de Gaton d'Utique, et où Gaton d'Utique estimait nécessaire de demander à la mort une liberté qu'aucun point de la terre ne pouvait plus lui donner. Ge moment unique et formidable était celui-là même où Jésus- Christ envoyait ses apôtres annoncer l'Évangile à toute créature, et fonder dans leur foi, leur amour
et leur adoration, le royaume des âmes et de la vérité.
Voyons ce qu'était ce royaume par rapport à l'empire romain.
C'était d'abord la liberté de l'âme. Jésus -Christ voulait l'âme; il la voulait libre de le connaître, de l'aimer, de l'adorer, de le prier, de s'unir à lui. Il ne reconnaissait pas que personne que lui eût des droits sur Fâme , et surtout le droit d'empêcher les communications de l'âme avec lui. Bien plus, Jésus -Christ voulait l'union publique des âmes dans son service ; il n'entendait pas se cacher ; il demandait un culte patent et social. La liberté de l'âme emportait le droit de fonder des églises matérielles et spirituelles, de s'assembler, de prier en commun, d'entendre en commun la parole de Dieu, cette nourriture substantielle de l'âme, qui est son pain quotidien, et dont on ne peut la priver sans un sacrilège homicide. La liberté de l'âme emportait le droit de pratiquer ensemble toutes les cérémonies du culte, de recevoir ensemble les sacrements de la vie éternelle , de vivre ensemble de l'Évangile et de Jésus-Christ. Nul sur la terre n'avait plus le gouvernement des choses sacrées que les oints du Seigneur, les âmes élues, initiées à une foi et à un amour plus grands, éprouvées par les successeurs des apôtres, sanctifiées par l'ordination. Tout le reste, princes et peuples, étaient exclus de l'administration du corps et du sang de Jésus-Christ, centre divin du royaume des âmes, et qu'il ne fallait pas livrer aux chiens , selon l'expression énergique du très-doux Évangile.
Mais , comme l'âme est le fondement de l'homme , en créant la liberté de l'âme, Jésus- Christ créait en même temps la hberté de l'homme. L'Évangile, régulateur des droits et des devoirs de tous, s'élevait à la puissance d'une charte universelle, qui servait de mesure à toute autorité légitime, et qui, en la bénissant, la préservait des excès où le pouvoir humain était tombé partout. Parla, le royaume des âmes était absolument l'opposé de l'empire romain , et il était impossible d'imaginer un antagonisme plus achevé. L'empire romain était la servitude totale ; le royaume des âmes, la liberté totale ; l'empire romain était la servitude universelle; le royaume des âmes, la liberté universelle. Entre eux, c'était la question d'être ou de ne pas être. La lutte était inévitable , elle devait être acharnée.
Or de quelle force disposait le royaume des âmes contre cet empire couvert de légions? D'aucune. Le Forum? il n'y en avait plus. Le sénat? il n'y en avait plus. Le peuple? il n'y en avait plus. La parole? il n'y en avait plus. La pensée? il n'y en avait plus. Était-il du moins permis aux premiers chrétiens que le hasard de l'Évangile aurait mis au monde, de se réunir pour combattre un contre cent mille? Non , cela ne leur était pas permis. Quelle était donc leur force? La même qu'avait eue Jésus -Christ. Ils devaient confesser son nom et mourir après , mourir aujourd'hui , mourir demain, mourir après-demain, mourir toujours, c'est-à-dire vaincre la servitude par l'usage pacifique de la liberté de l'âme ; vaincre la force , non par la force , mais par la vertu. Il leur
avait été dit : Si pendant trois siècles vous pouvez dire tout haut : Je crois en Dieu, le Père tout-puissani , créateur du ciel et de la terre , et en son Fils unique Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est né de la Vierge Marie, qui est mort et ressuscité, si pendant trois siècles vous pouvez dire tout cela tout haut et mourir tous les jours après l'avoir dit, dans trois siècles vous serez les maîtres , c'est-à-dire libres.
C'est ce qui est arrivé.
C'est ce qui est arrivé malgré la fureur de l'empire romain faisant de l'univers un bourreau, et perdant dans l'inanité des supplices sa raison épouvantée. Je ne dirai rien de plus des martyrs; ils ont vaincu, tout le monde le sait. Et ce royaume des âmes fondé par leur sang, ce royaume des âmes qui devait détruire l'idolâtrie et qui l'a détruite , qui devait renverser l'empire romain et qui l'a renversé dans ce qu'il avait de faux et d'injuste; ce royaume des âmes, où donc a-t-il établi sa capitale? A Rome! Au siège de la force fut posé le siège de la vertu ; au siège de la servitude , le siège de la liberté ; au siège des idoles honteuses , le siège de la croix de Jésus- Christ; au siège d'où se répandaient partout les ordres de Néron, le siège du vieillard désarmé qui, au nom de Jésus-Christ, dont il est le vicaire, répand sur tout le monde la pureté, la paix et la bénédiction. 0 triomphe de la foi et de l'amour! 0 spectacle qui ravit l'homme au-dessus de lui-même en lui montrant ce qu'il peut pour le bien avec le secours de Dieu ! J'ai vu de mes yeux cette terre libératrice des âmes, ce sol fait de la cendre et du sang
des martyrs ; et pourquoi ne me laisserais-je pas aller à des souvenirs qui confirmeront ma parole en rajeunissant ma vie?
Un jour donc , le cœur tout tremblant d'émotion , j'entrai par la porte Flaminienne dans cette ville fameuse qui avait conquis le monde par ses armes et l'avait gouverné par ses lois. Je courus au Gapitole ; mais le temple de Jupiter Gapitolin n'en couronnait plus l'héroïque sommet. Je descendis au Forum ; la tribune aux harangues était brisée , et la voix des pâtres avait succédé à la voix de Gicéron et d'Hortensius. Je gravis les sentiers escarpés du Palatin ; les Gésars étaient absents, et ils n'avaient pas même laissé à la porte un prétorien pour demander son nom à l'étranger curieux. Pendant que je pesais en mon âme ces fortes ruines , à travers l'azur du ciel italique, j'aperçus dans le lointain un temple dont la coupole me parut recouvrir toutes les grandeurs présentes de cette ville dont je foulais la poussière. Je m'y acheminai, et là , sur une place immense autant que magnifique, je trouvai l'Europe assemblée dans la personne de ses ambassadeurs , de ses poètes, de ses artistes , de ses pèlerins , foule diverse d'origine, ' mais unie, me semblait-il, par une attente commune et profonde. J'attendais moi-même, lorsque, à l'extrémité de la place , un vieillard s'avança , porté dans une chaise, le front nu , et tenant dans ses deux mains, sous la forme d'un pain mystérieux, cet homme de la Judée autrefois crucifié. Toute tête s'inclina au passage; les larmes coulèrent dans un silence d'adoration ; et sur aucun visage je ne remar-
quai la protestation du doute, ni l'ombre d'un sentiment qui ne fût pas au moins le respect. Pendant que j'adorais moi-même mon Maître et mon Roi, le Roi immortel des âmes, prenant ma part du triomphe, sans chercher à l'exprimer par aucune parole même intérieure, l'obélisque de granit qui était au milieu de la place chanta pour nous tous , muets et ravis, l'hymne du Dieu victorieux : Christus vincit , Christus régnât, Christus imperat, Christus ab omni malo plebem suam libérât/ Et de peur qu'un ennemi ne se trouvât dans cette multitude, il se repondit à lui-même un autre chant célèbre qui nous avertissait de fuir le lion de Juda si nous ne voulions pas l'adorer dans sa victoire. Après bien des années qui ont déjà blanchi mon front, je vous répète ces menaces et ces cris de joie ; heureux si vous ne fuyez pas, mais si, vous approchant de plus près, vous redites avec nous tous, enfants du Christ et membres de son royaume : Christus vincit , Christus régnât , Christus imperat, Christus ab omni malo plebem suam libérât!
QUARANTIEMK CONFERENCE
DE l.A PERPETUITE ET DU PROGRES DU REGNE DE JESUS-CHRIST
Monseigneur ,
Messieurs ,
Gomme il l'avait voulu, et comme il l'avait annoncé, Jésus-Christ a établi sur la terre le royaume de Dieu, le royaume des âmes dont il est le chef; il l'a établi, malgré la difficulté de régner sur les hommes par la foi , l'amour et l'adoration , difficulté que j'ai appelée intime, et malgré la difficulté publique que lui présentait la société religieuse et politique telle qu'elle était alors constituée. Mais est-ce assez. Messieurs, pour affirmer que Jésus-Christ s'est survécu en Dieu, que son œuvre est marquée d'un cachet qui ne peut être que celui de la Divinité? Non ; car, bien que son succès , en le regardant au
point où nous l'avons laissé, c'est-à-dire à l'avénement de Constantin, ait été prodigieux , cependant c'est le propre de toute puissance qui fait son apparition ici-bas, d'avoir sa lutte et son triomphe, lutte et triomphe, j'en conviens, qui n'ont pas tous la même grandeur, mais qui ont enfin cela de commun, de se produire, de se débattre, et d'arriver à quelque moment favorable qu'on appellera le succès. Ce qui est plus difficile et nécessaire pour la confirmation de la victoire, c'est de résister à la victoire ellemême. Un diplomate célèbre a dit : « Le temps est le grand ennemi. » Eh bien! Jésus- Christ a-t-il vaincu le grand ennemi? Après l'idolâtrie, après l'empire romain , a-t-il vaincu cette autre puissance qui n'est que l'éternité déguisée , le temps ? Au bout d'une carrière plus ou moins florissante, n'a-t-ilpas, comme tous, senti cette main glacée qui, tôt ou tard, déshonore les événements les plus grands , et précipite de leur trône les plus solides dynasties? N'est-il pas visiblement atteint de cette foudre lente qui n'épargne rien? Telle est la question qui va nous préoccuper. Je dépose , en un mot, devant vous le bilan de Jésus- Christ, et je vous propose d'en examiner l'actif et le passif.
Pourquoi le temps est-il le grand ennemi? C'est, Messieurs, qu'il est doué d'une double puissance, la puissance de détruire et celle d'édifier. Qui a jeté bas ces empires primitifs de l'Assyrie et de la Chaldée? C'est le temps. Qui a jeté bas cet empire de Cyrus vainement relevé par Alexandre? C'est le temps. Qui a jeté bas cet empire grossi des ruines
de tous les autres, et qu'on peut appeler du nom de monde plutôt que du nom d'empire , le monde romain? C'est le temps. Qui a jeté bas toutes ces républiques du moyen âge dont nous admirons les débris survivant en marbres et en peintures? C'est le temps. Et, d'un autre côté, qui a construit ces royaumes nouveaux dont nous sommes les fils, les royaumes des Francs, des Germains, des Anglo- Saxons, et le reste? C'est la même main habile à recréer après avoir défait, et qui, de la poussière même où elle s'est jouée avec orgueil, tire la substance, l'ordre et la solidité. Le temps détruit de la main gauche et bâtit de la main droite, également ennemi dans les deux cas, puisque l'édifice qu'il élève ne fait qu'enfoncer plus avant l'édifice qu'il renverse , et que fonder c'est, pour lui, détruire encore.
Toutefois , Messieurs , ne nous arrêtons pas à ces splendides images, qui nous révèlent seulement par le spectacle extérieur la puissance ennemie du temps. Cherchons à en dérober le secret par l'analyse, afin que, connaissant mieux d'où vient au temps sa double force de destruction et d'édification , nous considérions si Jésus -Christ n'a pas été soumis à l'exercice de ce formidable jeu , et pourquoi seul il a pu y échapper, si toutefois nous constatons qu'il y a véritablement échappé.
L'action du temps résulte de cinq causes , dont la première est la nouveauté. Le temps est toujours jeune , et pourtant il vieillit tout. A chaque pas q.u'il fait, c'est l'aurore qui s'avance, mais en laissant par derrière l'ombre et la nuit. Enfant mobile de l'éter-
nité , il lui emprunte une jeunesse qui ne meurt pas, mais sans pouvoir la communiquer aux choses qu'il mesure par son cours, si ce n'est pour un moment. Il passe, il jette la vie; mais cette vie d'aujourd'hui sera bientôt celle d'hier, celle d'avant- hier, celle d'autrefois, un souvenir, une antiquité; et toutefois le temps ne s'est pas appauvri : il est toujours fécond et jeune, faisant succéder le nouveau à l'ancien. Or le nouveau a un charme qui séduit l'esprit comme les sens, et qui permet facilement aux doctrines marquées de son sceau de prévaloir contre les doctrines devenues surannées par le seul fait de leur perpétuité. Remarquez ce qui se passe. Dès qu'un homme est capable de nouer des idées sous une nouvelle forme et de les approprier au cours du temps , il se fait immanquablement des disciples. Pourquoi? Parce qu'il a dit quelque chose qui ne s'était pas encore dit , ou que l'on avait oublié. Nous avons la passion du nouveau dans les idées comme en tout le reste, et il n'est pas difficile de nous en expliquer la raison. Prédestinés que nous sommes à la jouissance de l'infini , l'infini est notre besoin , et nous le poursuivons partout. Or la nouveauté est la seule chose ici-bas qui nous donne quelque sensation de l'infini. Dès que nous avons considéré un objet, nous disons : (ïest assez. Qui tournera la page? La nouveauté la tourne, et, en la tournant, elle déguise à notre intelligence sa faiblesse par une fausse lueur de progrès qui nous ravit.
Plus que personne. Messieurs, Jésus- Christ avait à redouter cette disposition de notre âme qui arme le
temps d'un si dangereux pouvoir contre la stabilité doctrinale. Tout miséricordieux qu'est l'Évangile, il ne devait pas se plier à l'inconstance de notre esprit : Le ciel et la terre passeront, avait dit Jésus-Christ, mais ma parole ne passera point (1) . Il fallait qu'elle traversât tous les âges , perdant chaque jour la force de la nouveauté sans rien perdre de son commandement, ou plutôt il fallait que, semblable à Dieu, dont saint Augustin a dit qu'il était la beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, la parole évangélique gardât dans son antiquité progressive une jeunesse qui charmât le cœur de toutes les générations nouvelles.
Ce premier avantage remporté sur le temps, un second restait à obtenir. La seconde force du temps est dans l'expérience, c'est-à-dire dans la révélation qui résulte de l'application des doctrines à la vie positive de l'humanité. Toute doctrine est un corps de lois qui n'a de valeur qu'autant qu'il est censé contenir les vrais rapports des êtres; c'est comme la création d'un monde. Tant que cette création demeure dans l'esprit à l'état de pure conception , on peut se tromper sur son mérite réel , parce qu'il est difficile de juger un grand ensemble d'idées ; mais il n'en est plus de même lorsque, entrant dans le domaine de la réalité , elles sont chargées de fonder ou de maintenir un ordre positif; l'expérience manifeste infailliblement leur faiblesse ou leur fausseté; car une loi fausse ou impuissante est incapable d'établir
(1) Saint Matthieu, chap. xxiv, vers. 35.
des rapports constants, et, de même qu'une maison s'écroule si elle a été assise sur des mathématiques inexactes , un ordre quelconque ne saurait subsister en ayant pour base des idées qui manquent de l'aplomb de la vérité.
Or, qui plus que Jésus-Christ avait à redouter cette terrible épreuve de l'expérience? Car il n'avait pas mis au monde avec l'Évangile une société renfermée dans les étroites limites d'une race et d'un pays, mais une société universelle, où toute âme, quelque part qu'elle fût née, pouvait prétendre au droit de cité; et par conséquent, si l'Évangile était faux , la ruine en devait être aussi grande que l'univers et aussi rapide que le temps, agissant à la fois sur une innombrable quantité de lieux et d'esprits.
La troisième force du temps est dans la corruption. Toute chose arrivée à un certain point de prospérité se corrompt, parce qu'une fois qu'on est le maître, on veut jouir, et que la jouissance a pour résultat inévitable cette décomposition de l'âme et du corps que nous appelons la corruption. L'histoire de tous les succès est l'histoire d'Annibal à Gapoue. On oublie, on s'endort, on s'enivre; le poison lent de la mollesse détend tous les ressorts de l'activité ; et l'être qui n'est rien que par l'activité, se dissout peu à peu dans l'ignominie d'un lâche sommeil. Nemrod commence, Sardanapale finit. C'est le chemin célèbre des hautes fortunes ; le travail et la vertu les édifient, la jouissance les anéantit jusque dans leurs dernières traces. Mieux que tout autre
empire encore, la religion est soumise à cette grande loi, et par-dessus toute religion, celle du Christ y était étroitement enchaînée. Car le sang de la croix lui avait donné la vie; issue du supplice d'un Dieu, elle était tenue de se souvenir, aux jours de la prospérité, des sanglantes mortifications de son berceau. Et, d'une autre part, les tentations que lui préparait son triomphe devaient surpasser de bien loin toutes les tentations jusque-là connues. Elle devait, tenant à ses pieds les rois de la terre , donner des ordres d'un bout du monde à l'autre, voir des siècles s'inchner devant sa parole et son action , couvrir le sol de monuments somptueux, se rendre tributaire de tous les besoins d'une puissance et d'une gloire sans bornes, et, sous le poids de cette fortune montant jusqu'au ciel, conserver au front comme au cœur le signe de la pénitence et de l'humilité. Ou bien, si elle venait à succomber dans un des longs jours de sa vie, et à ressentir les atteintes de sa corruption, il fallait que de sa corruption même elle ressuscitât sa vie, non pas une vie étrangère, comme nous le voyons dans la nature, mais sa propre vie; et que, semblable à l'aigle de l'Écriture, renouvelant en elle le charme de sa jeunesse , elle s'envolât les ailes étendues , rendues légères comme autrefois par sa pauvreté et son sang répandu.
La quatrième force du temps, c'est le hasard, c'està-dire certaines conjectures qui ne se lient à rien de ce que le génie peut combiner et prévoir, et qui tout d'un coup renversent les desseins les mieux concertés. L'histoire en est remplie. La prudence humaine
échoue à des écueils que rien n'annonce à l'œil le plus pénétrant. C'est le grain de sable dont parle Pascal , qui, un matin, se rencontra dans la vessie de Gromwell, et fît échouer des plans destinés à changer la face de l'Europe.
Vous vous étonnez quelquefois, peut-être, d'un certain équilibre qui se maintient dans le monde, et qui empêche les plus forts d'anéantir les plus faibles au gré de leurs secrètes convoitises. Gomment ces grands empires n'ont-ils pas encore écrasé les petits États qu'ils ont pour voisins? G'est que les grands empires ont contre eux le grain de sable de la vessie de Gromwell. Au moment où leurs conjurations vont tout renverser et préparer la ruine du droit sur la terre, je ne sais quel fils de paysan, au coin d'une baraque, aiguise son couteau sur la meule brisée d'un moulin. Ge garçon, au bruit de la guerre, enfonce sa casquette, fiche son couteau à sa ceinture, et s'en va voir un peu ce qui se passe entre la Providence et les rois. La fumée de la poudre lui ouvre les yeux ; le sang l'exalte ; Dieu lui met dans les mains un beau coup d'armes ; le voilà grand capitaine , les empires reculent d'un pas devant lui : ce couteau et ce paysan, c'est le hasard.
Or vous jugez combien Jésus-Ghrist en a eu contre lui dans le cours d'un règne de dix- huit cents ans. Consultez seulement l'histoire de la papauté, et voyez à quel fil léger ont tenu les destinées de ce trône entouré d'ennemis et toujours subsistant. Il a presque toujours contre lui des desseins habilement tissus ; mais ce qui vous effraiera davantage, c'est la conju-
ration du hasard , le je ne sais quoi qui pouvait le briser à tout moment, et qui a eu la singulière distraction de le respecter toujours.
La cinquième force du temps est dans la guerre. Aucune puissance ici -bas ne saurait éviter d'être combattue ; elle a nécessairement des ennemis , nonseulement à cause de ses fautes et de ses abus , mais par cela seul qu'elle est. Exister, c'est combattre, parce qu'exister c'est dérober au foyer de la vie commune la substance destinée à tous ; et si cela est vrai du plus faible des êtres, combien plus d'une collection d'êtres élevés à l'état de puissance ! Aussi Jésus- Christ déclarait qu'il n'était pas venu apporter la paix, mais la guerre (1), guerre terrible, et sur un plan dont la grandeur fait reculer l'imagination ; car c'est la guerre de l'esprit contre la chair et de la chair contre l'esprit , c'est-à-dire deux éléments qui constituent l'homme , et dont l'un ne peut jamais vaincre l'autre totalement. Quand le corps a le dessus, l'âme combat contre lui, et quand l'âme est la plus forte, le corps épie le moment de briser son joug. Mais cette lutte intestine ne s'arrête pas là ; elle arrive nécessairement à une guerre aussi générale qu'elle est profonde. Les âmes s'unissent aux âmes et les corps aux corps ; ce sont les corps ensemble contre les âmes ensemble qui font la grande guerre de l'humanité , Jésus-Christ à la tète d'une armée, et Satan à la tête de l'autre : l'armée des passions, de l'orgueil, de la volupté, de la haine, d'un côté; de l'autre, l'armée
(1) Saint Matthieu, chap. x, vers. 34.
de l'esprit, de l'humilité, de la chasteté, de l'obéissance, de la mortification, de la charité. Tout cela se meut dans les formidables régions du fini et de l'infmi, dans les profondeurs de Dieu, de l'âme et des sens , au milieu de mille causes secondaires qui ajoutent aux ténèbres et aux chances du combat ; et si Jésus-Christ est Dieu , c'est lui qui doit finir par l'emporter, sa figure restant inaltérable, quoique toujours insultée , au sommet vénérable des choses et des temps.
Est-ce là, Messieurs, ce qui s'est passé? Pouvonsnous rendre à Jésus-Christ le témoignage qu'il a été plus fort que la nouveauté, que 'l'expérience, que la corruption, que le hasard, que la guerre, que toutes ces causes réunies ensemble contre lui durant un cours de dix-huit cents années? le pouvons- . nous ? 1 1
Oui, Messieurs, je le puis; je puis même vous marquer trois degrés dans ce triomphe de Jésus- Christ sur le temps. Car, premièrement, il vit, son œuvre est devant vous ; encore qu'elle eût souffert plus ou moins d'atteintes dans ce long pèlerinage accompli sous la main révoltée des siècles, cependant elle est debout. Elle reste environnée d'assez d'éclat pour attirer tous les yeux et être encore l'objet d'une vénération à laquelle rien n'est comparable, comme aussi rien n'est comparable à l'acharnement des ennemis qui n'ont point accepté dans sa durée temporelle la preuve de son origine au sein même de l'éternité. Mais ce n'est pas là tout. Non -seulement Jésus-Christ est vivant dans son Église et son Église
est vivante en lui , mais depuis l'ère chrétienne , aucun établissement religieux ne s'est fondé dans le monde dont Jésus-Christ n'ait été la base et le ciment.
Le premier dans l'ordre des temps est l'islamisme. Or la base de l'islamisme, Grotius l'avait remarqué bien avant moi , est toute biblique. C'est Abraham, Isaac, Jacob; c'est Moïse, le mont Sinaï, le peuple juif dans les faits les plus mémorables de son histoire; c'est Jésus-Christ lui-même, venu après tous les prophètes, et plus grand qu'eux. A chaque page du Coran, Mahomet insère un récit tiré des antiquités chrétiennes , ou y fait quelque allusion. Pourquoi cela? Pourquoi, voulant se donner l'honneur de fonder une religion , Mahomet n'a-t-il pas pris totalement une base à lui? Pourquoi, Messieurs? Parce qu'il ne le pouvait pas. L'homme ne peut pas plus bâtir en l'air dans l'ordre des esprits que dans l'ordre des corps ; il lui faut un fondement. Or, selon le mot exprès de Fontenelle , « la religion chrétienne est la seule religion qui ait des preuves, » et partout où elle s'est une fois produite avec l'autorité de son histoire, il est nécessaire que l'erreur y prenne son point d'appui et se greffe à ce tronc puissant qui seul pousse des racines dans l'antiquité. Mahomet vivait dans un siècle et sur un sol déjà tout imprégnés de la sève du christianisme; il touchait à l'Abyssinie, siège d'une grande chrétienté; à l'Egypte, qui en était une métropole; à la Judée, où tous les grands mystères chrétiens se sont accomplis ; le sang de son peuple remontait avec une célébrité toute-puissante
au sang d'Abraham : il ne pouvait, dans dételles conditions, fonder qu'une hérésie, ou, si vous l'aimez mieux , se superposer à Jésus-Christ par une infidélité qui lui rendait encore un hommage éclatant. Voilà pourquoi les musulmans ont toujours permis aux chrétiens de vivre sur leur territoire et d'y adorer Jésus-Christ , non par une tolérance qui venait de la peur, mais par respect pour les traditions communes des deux religions et pour les recommandations formelles du Coran. Il y a eu guerre entre les chrétiens et les musulmans pour savoir à qui resterait la suprématie; mais il n'y a pas eu persécution proprement dite des musulmans contre les chrétiens. Ismaël réclamait seulement son droit de primogéniture sur Isaac. Et cela vous explique, Messieurs , le singulier spectacle que nous présente aujourd'hui Constantinople , où, quoiqu'il y ait peine de mort contre tout chrétien qui convertit un musulman , néanmoins les chrétiens de toutes les communions ont pleine liberté d'exercer leur culte, même publiquement.
Après l'islamisme est venu le schisme grec. Or le schisme grec est toute l'Église catholique, sauf deux points : la primauté du Souverain Pontife et la procession du Saint-Esprit. Tout le reste, dogmes, morale, sacrements, hiérarchie, coutumes, a été conservé par les descendants de Photius. Ils ont rejeté le vicaire de Jésus-Christ; mais ils n'ont pas rejeté Jésus-Christ. Jésus-Christ est l'objet de leur foi, de leur amour et de leur adoration , la pierre angulaire de leur édifice religieux.
11 en est de même , quoiqu'à un moindre degré , du protestantisme. Le protestantisme a nié l'Eglise , mais non pas le Christ ; le Christ est encore pour lui le docteur et le roi des âmes , et même pour un grand nombre de protestants il est encore le Fils unique de Dieu, digne comme tel d'une suprême adoration.
Aucun autre établissement religieux ne s'est posé dans le monde depuis l'ère chrétienne. Le brahmanisme et le bouddhisme étaient antérieurs à Jésus- Christ, et si quelque mouvement s'est fait sentir dans ce dernier à une époque plus rapprochée de nous, il l'a dû aux communications des chrétiens avec les régions profondes de l'Inde et de la Tartarie. Ainsi a-t-on remarqué dans les montagnes du Thibet, depuis nos célèbres ambassades du moyen âge , une puérile imitation de la papauté. Une fois Jésus-Christ levé sur le monde, sa lumière a fait reculer partout les ténèbres des faux cultes; un très -grand nombre a disparu tout à fait, et nul autre ne s'est formé qui n'ait pris pour base son histoire et son nom. Il est devenu le tronc de l'erreur comme celui de la vérité, et quiconque le nie totalement se creuse un abîme où rien ne fructifiera que la mort. Son tonibeau est aujourd'hui le centre du monde rehgieux. Les musulmans le gardent, les Grecs le gardent, les protestants le gardent , les catholiques le gardent. Tous ensemble, venus des quatre vents du ciel, s'accordent à vénérer la pierre inanimée où reposa trois jours et trois nuits le corps supplicié du Christ. Cent batailles se sont livrées tout autour ; vingt fois les destins du
monde y ont changé d'aspect; mais la fuite ou la victoire n'y ont jamais apporté que l'hommage des nations , et tant de secousses n'ont servi qu'à élever dans la gloire cette tombe fragile où tout vient se prosterner. Si les catholiques seuls en eussent pris la tutelle , c'eût été une tutelle vulgaire , comme tout ce qui est à la longueur de l'épée ; il convenait mieux aux desseins profonds de Dieu que Jérusalem fût foulée par les nations ( 1 ) , ainsi que l'avait annoncé l'Évangile, et que le saint sépulcre, suspendu entre mille mains, apparût au centre de tous les événements comme le signe indicateur que nul établissement religieux n'est désormais possible qu'à la condition de participer au Christ par quelque chose au moins de son sang, de sa doctrine et de sa mémoire.
Le temps, Messieurs, vous en donnera de nouvelles preuves. Vous verrez s'évanouir les débris honteux des cultes sans fondement, à mesure que s'avancera la civilisation dont Jésus- Christ est le créateur et le chef. La fable ne peut pas tenir contre l'histoire, l'antiquité vide contre l'antiquité pleine, le monde vague contre le monde certain, la mort contre la vie. Jésus-Christ poursuit sa course par les infidélités mêmes que l'orgueil lui fait souffrir; il use des schismes et des hérésies comme d'une eau corrompue qui le contient encore pour une foule d'âmes préservées du poison par la simplicité de l'ignorance et de la bonne foi. Mais aussi , et c'est son troisième
(1) Isaïe, chap. v, vers. 5.
triomphe sur le temps, il maintient incorruptible et supérieure à tout sa véritable Église, l'Église catholique, apostolique, romaine. Il lui assure même la supériorité numérique : car l'islamisme ne compte que cent millions de sectateurs, le schisme grec soixante millions , le protestantisme un pareil nombre, tandis que l'Église catholique tient cent soixante millions d'âmes soumises à son gouvernement. La supériorité hiérarchique : car ni l'islamisme, ni le schisme grec, ni le protestantisme n'ont pu créer une papauté. La supériorité d'indépendance : car nulle autre cité spirituelle n'a pu conserver inviolable le sanctuaire de l'âme , sauf l'Église catholique , qui , à force de donner à cette cause son inépuisable sang, a sauvé du joug sa parole et son action , et mérité l'honneur d'être ici-bas le boulevard du droit et la terre vierge d'une sainte liberté.
Je ne m'étendrai pas davantage , Messieurs, sur les caractères de la véritable Église de Jésus-Christ; je l'ai fait précédemment, et je ne les rappelle ici en toute hâte que pour constater la souveraine providence par laquelle Jésus -Christ les a maintenus au front de son Église contre tous les efforts du temps.
Ainsi donc une triple perpétuité est acquise à Jésus-Christ par l'examen auquel nous venons de le soumettre : perpétuité de la vie, perpétuité d'irradiation exclusive de la vie, perpétuité de supériorité dans la vie.
Mais vous me direz : A la bonne heure ! Jésus- Christ a vécu ; il a infiltré de sa vie dans tous les éta-
blissements religieux postérieurs à lui, et même il a maintenu son Église au-dessus de tout. Cependant , ne discernez -vous pas aujourd'hui dans son œuvre des signes de décadence ? Une foule d'esprits ne se sont-ils pas affranchis de son sceptre? Et, lorsque le signe de la décrépitude commence à paraître, ne peut-on pas pressentir une prochaine et inévitable dissolution?
C'est là votre pensée, Messieurs : la mienne est que Jésus-Christ est à l'apogée de sa gloire et de sa force,' et, s'il plaît à Dieu, je vais avoir l'honneur de vous le démontrer.
Trois choses constituent la puissance, et le progrès de ces trois choses constitue le progrès de la puissance, savoir : l'état territorial, l'état numérique et l'état moral. Or j'affirme que, sous ce triple rapport, Jésus -Christ n'a jamais atteint un point plus élevé que celui où nous le contemplons aujourd'hui.
Premièrement, quel était le territoire de Jésus- Christ sous Constantin? Il était à peu près renfermé dans les limites mêmes de l'empire, entre le Rhin, l'Euphrate et l'Atlas. S'il passait au delà , cet excédant se compensait par les nombreuses parties de l'empire dont l'Évangile n'avait pris qu'une imparfaite et précaire possession. Or maintenant que voyezvous? Jésus-Christ, il est vrai, a perdu quelquesunes de ses terres primitives, occupées par les musulmans : encore faut-il remarquer qu'il existe des chrétientés sur toute la surface du sol islamique, et que l'islamisme lui-même reconnaît Jésus-Christ et
ses aïeux. Mais jetez vos regards à roccident, à l'orient, au nord , au midi , et dans toutes les directions du globe , vous reconnaîtrez les pas conquérants du Sauveur. Il a franchi le Rhin; il s'est soumis l'Allemagne , la Pologne , toutes les Russies , les trois royaumes Britanniques, et a porté jusqu'au pôle, à travers les glaces et les montagnes de la Suède, le soleil de sa domination. L'océan Atlantique s'est ouvert devant lui ; il a passé le cap de Bonne-Espérance, attaché au sceptre de ses enfants cette fameuse presqu'île de l'Inde qui était regardée dès l'antiquité comme le réservoir de tous les trésors de la nature. Il a fondé des établissements le long des côtes de l'Afrique, et rejoint par la mer Rouge ses vieilles possessions de l'Abyssinie. Il a fait le tour des deux Amériques , et d'un pôle à l'autre , les rangeant sous ses lois , il y suscite pêle-mêle des républiques , des missions et des évêchés. Il a repris l'Espagne sur Mahomet, et il secoue partout la terre de l'Islam. Tout à l'heure encore, lorsque le chef de la maison de Bourbon était sur le point de descendre du trône et d'emporter dans l'exil sa noble vieillesse , nous avons vu Jésus-Christ, par le bras du vieux roi franc, qui écrivait ainsi son testament parmi nous, nous l'avons vu enlever deux royaumes à l'infidélité, le royaume de la Grèce et le royaume de l'Algérie. Encore plus récemment, la Chine lui a ouvert ses ports si longtemps fermés; la Nouvelle- Hollande se peuple à l'ombre de sa croix ; les îles de l'Océanie transforment leurs sauvages habitants en humbles et doux adorateurs de son Évangile. Il n'y a
plus de mers, plus de solitudes, plus de montagnes , plus de lieux inaccessibles où Jésus-Christ n'arbore les hardis pavillons de ses enfants confondus avec le sien.
Retournez maintenant en arrière jusqu'à Constantin , pesez le monde chrétien de cette époque avec le monde chrétien de la nôtre, et jugez du progrès territorial qu'a fait Jésus-Christ.
Il en est de même quant à l'état numérique. Je le disais tout à l'heure , l'Église catholique compte cent soixante milUons de fidèles , le schisme grec soixante millions, le protestantisme soixante autres millions. C'est un total de deux cent quatre-vingts millions d'hommes qui reconnaissent Jésus-Christ pour leur Sauveur et leur chef spirituel. Sans doute il en est dans ce nombre qui ne portent pas son joug avec une conviction actuelle et présente à leur esprit; mais ce n'est pas à un tel moment de la vie qu'il faut estimer le chrétien, c'est dans l'ensemble, et surtout à l'heure de la mort. Parmi tant d'hommes qui se croient incrédules, il en est peu qui résistent à Jésus-Christ jusqu'à la fin, et ne lui demandent pardon de leurs égarements bien plus que de leur apostasie. Leur âme, d'ailleurs, fut formée par l'Évangile, et ils en vivent encore au moment où ils croient le méconnaître. A aucune époque l'état numérique de Jésus- Christ ne fut plus florissant, et il tend chaque jour à s'accroître par le développement des populations chrétiennes. Tandis que les races musulmanes s'appauvrissent et que les restes des peuples idolâtres végètent dans leur immobilité, le sang chrétien, béni
par Dieu, fleurit outre mesure, et de perpétuelles émigrations en portent au loin la surabondance, et avec elles les semences précieuses de la foi.*
Si vous remarquez une disproportion entre le territoire et la population de Jésus-Christ, il est facile de se l'expliquer. La puissance des chrétiens va plus vite encore que leur sang; ils conquièrent et gouvernent l'espace avec une poignée d'hommes, et leur génie le remplit bien avant leur postérité. Je ne pense pas que cette observation nuise à Jésus-Christ. Mais il en est une autre où vous m'attendez certainement, et où je vous attends moi-même. Quoi qu'il en soit, direz-vous , du progrès territorial et numérique de Jésus-Christ, phénomène qui s'explique par l'ascendant des races chrétiennes , vous ne pouvez pas nier l'invasion et le progrès* de l'incrédulité au sein du christianisme. Si Jésus-Christ a renversé les cultes antérieurs au sien, l'incrédulité, plus puissante que lui , renverse à son tour l'ouvrage qu'il avait édifié , et le renverse avec une circonstance plus terrible encore, puisque c'est le doute et la négation qui prennent la place de la foi. Comme ces terres épuisées par une substance qui a dévoré toute leur sève, et qui ne peuvent plus rien produire, la terre où a passé le Christ est une terre maudite , elle ne porte plus que le doute et la négation. Aussi allons-nous à un état pire qu'aucun de ceux dont l'humanité a été le témoin et la victime. Comme ce conquérant qui fît raser Jérusalem et semer du sel sur ses ruines, le Christ a épuisé les convictions du genre humain et semé dans son intelligence le sel de l'incroyance ab-