Son Eminence le Cardinal Guibert, archevêque d? Paris
ne craint pas pour cela la lumière. Il sait bien que ses institutions procèdent avec ordre et se tiennent harmonieusement ensemble, que, d'une vue plus entière et plus profonde de ses desseins clans la rédemption des âmes, il ne peut résulter pour nous qu'une plus vive admiration de sa sagesse et un plus complet abandon à sa volonté sainte. C'est pourquoi, Messieurs, nous ne nous arrêterons pas à l'écorce de la loi dont nous avons établi précédemment l'authenticité; mais nous en rechercherons les causes, et demanderons à Jésus-Christ le secret de ses intentions clans l'institution de la confession.
La place qu'occupe cet acte pénitentiaire est déjà pour nous une révélation. Il précède notre justification par la grâce, comme le jugement de Dieu précède notre consommation par la gloire. Il est le prélude clu jugement suprême, comme la grâce est le prélude de notre transformation suprême. Avant la grâce, qui contient en germe le ciel, et avant la gloire, qui nous en assure la pleine et immuable possession, — un jugement. Avant l'entrée cle Dieu caché, et avant l'entrée de Dieu clairement manifesté,
dans notre âme, — un jugement. Qui ne comprend que la sagesse divine ait voulu ordonner la vie chrétienne à sa dernière fin par cet harmonieux parallèle ? Mais, où les intentions de Jésus-Christ se découvrent mieux, c'est dans l'examen des rapports de la confession avec le péché qu'elle doit réparer. De quelque côté que l'on considère cet acte odieux, du côté de l'individu ou de la société; on comprend la loi qui nous oblige à l'avouer humblement, sincèrement, entièrement et pieusement. La loi de Jésus-Christ est l'acte de la plus haute autorité, quand on n'en étudie que la formule, c'est l'acte de la plus profonde sagesse et de la plus aimable bonté, quand on en scrute les motifs. Pénétrer ces motifs, c'està-dire étudier les caractères et les effets réparateurs de la confession par rapport au péché et aux suites du péché, c'est l'objet de cette conférence.
La révolte de la volonté humaine contre la volonté divine c'est, Messieurs, ce qu'il y a
de plus apparent dans le péché, ce qui nous sert à le définir. Le pécheur, parti des profondeurs de la faiblesse et du néant, monte à l'assaut des sommets sacrés où Dieu siège et d'où il règle souverainement la vie et les rapports de tous les êtres créés. En face de la loi suprême, il la nie ; il veut être à lui-même son maître et sa loi; en un mot : il désobéit. Comprenez bien ce mot, et rendez-vous compte du désordre qu'il exprime. Désobéir, c'est mépriser Dieu qui parle et se soustraire criminellement à l'impulsion souveraine qu'il nous donne. Mais, où Dieu parle-t-il ? — Il parle, sous des voiles impénétrables, clans le sanctuaire de la conscience. C'est là qu'il fait entendre à toute âme vivante ses premiers oracles, là qu'il exprime ses premières volontés. La conscience est la loi infuse que personne ne peut mépriser sans se déshonorer. Cependant, à chaque instant et sur tous les points de notre nature, quelle opposition formidable éclate contre cette loi ! Tirés d'un côté vers le bien, nous le sommes de l'autre vers le mal. Notre vie morale est une triste succession d'angoisses et de combats. Dieu le savait. Long-
temps avant que saint Paul eût poussé ce cri lamentable : « Je sens une loi fatale qui résiste dans mes membres à la loi de ma conscience ; je fais le mal que je ne veux pas, je ne fais pas le bien que je veux1, » notre vie intime n'était plus un mystère pour Dieu. Afin de combattre les oppositions et de corriger les tendances dépravées de notre nature, il avait appuyé la conscience des manifestations extérieures de sa volonté, et justifié la loi infuse par la loi écrite et parlée. «C'est sous le voile des figures qu'il instruisait nos pères, » dit l'Apôtre; mais ce n'était pas assez. Sa loi sainte a été publiée sur la cime fumante du Sinaï et écrite par ses Chérubins. Ce n'était pas assez encore. Il a envoyé son Verbe, son propre Verbe, celui qui clans les deux, parle ses perfections infinies. Il est venu parmi nous et clu sommet de son humanité sainte, il a précipité, non plus sur un peuple, mais s*ur l'univers entier, le torrent de sa révélation. Sa parole, fixée sur des pages immortelles, envoie jusqu'aux dernières pro-
1. Video legem in membris meis, repugnantem legi mentis meas. — Non enim quod volo bonum, hoc facto, sed quod nolo malum, hoc ago. (Rom.; vu, 19, 23.)
fondeurs cle nos âmes des rayons victorieux qui dégagent le bien et le mal des ombres où les ensevelissent nos convoitises. Ah ! pour le coup, c'est assez ! Dieu est trop près de nous pour que nous puissions le méconnaître. Intimée tant de fois à l'homme, et d'une manière si positive, sa volonté a plus que jamais le droit de se faire respecter. Désobéir est un crime d'autant plus grand que la loi est plus claire, plus manifeste, que l'impulsion qu'elle nous donne vers le bien est plus vive et plus prochaine.
Cependant, Messieurs, le pécheur désobéit. Il proteste donc, à la fois, contre toutes les manifestations de la volonté divine : contre la loi infuse, contre la loi parlée, contre la loi écrite, contre le Dieu de la raison, contre le Dieu cle la révélation. Comment va-t-il réparer cette offense multiple ? — Un acte intérieur que la raison conçoit, un désaveu que tout le monde ignore, une pénitence spontanément réglée par la générosité du cœur, cela pourrait suffire à la rigueur. Mais ne voyez- vous pas, alors, qu'entre les prévenances de Dieu et le retour du pécheur, il y a une lacune immense.
ET SES EFFETS RÉPARATEURS 12t
Dieu s'est approché jusqu'à l'avilissement de sa majesté sainte, et c'est à peine si le pécheur se déplace! Dieu s'est manifesté jusqu'à la dernière évidence, et le pécheur s'enveloppe de ténèbres ! — 0 bonté de Dieu ! dites-vous. — C'est vrai, Dieu est bon ; mais, aussi, il est sage. — Il aime l'ordre et l'harmonie dans le gouvernement des âmes. Eh bien, là, il n'y a pas d'ordre, pas d'harmonie. C'est trop d'un côté, pas assez de l'autre. L'offense est complète, la réparation est boiteuse. Puisque le péché emprunte aux manifestations extérieures de la loi une malice particulière, il faut ordonner la réparation proportionnellement au péché. — Comment cela? — Je ne sais pas d'autre moyen que l'aveu volontaire clu péché. En même temps donc que la raison nous dit : «pleure, gémis, souffre, brise ton cœur, » il est sage, il est juste que Dieu nous dise: « confesse-toi. Je t'ai assez parlé, parle-moi à ton tour ; j'ai parlé ma loi, parle ton péché ; j'ai fait sortir ma loi de ton cœur pour te la mettre sous les yeux : — fais sortir ton péché et mets-le-moi sous les yeux. Je veux le voir. Mon Fils, que je t'ai envoyé pour ts instruire, tu l'as outragé dans la nature
qu'il a empruntée afin de se mieux faire entendre. — Sois juste, rends hommage à la nature que tu as outragée; prosterne- toi aux pieds d'un homme qui représente le Dieu» Homme dont tu as méprisé les enseignements. Mon église, chargée de promulguer ma loi et de se rendre compte de son accomplissement, tu as échappé à son autorité ; — Va la trouver et dis-lui qu'elle peut être tranquille, que force demeure à la loi dans ton cœur désabusé, que, si tu l'as violée, tes aveux publieront éternellement sa puissance. Enfin, confesse-toi, l'ordre le veut ainsi. Obéis, puisque tu as désobéi; répare, par ta soumission, ta révolte insensée. » Ces paroles de Dieu, vous les comprendrez mieux, Messieurs, si vous remontez jusqu'à la source du péché. C'est une révolte, avons-nous dit; or, toute révolte procède de l'orgueil; tout orgueil est un mensonge que l'homme se fait à lui-même pour se grandir à ses propres yeux et devenir, ainsi, son propre séducteur. L'histoire des insurrections commence logiquement parJtfhistoire d'un mensonge et d'une séduction. On ne remue les masses cachées dans l'ombre d'une vie honnête et laborieuse
qu'en leur persuadant qu'elles ne sont pas à leur place ; qu'une main despotique comprime la légitime expansion de leur vie et les condamne injustement à n'être rien; qu'elles doivent sortir de leur immobilité et saisir la direction suprême des affaires publiques. Contes malhonnêtes, que l'on prend pour des rêves généreux et dont les ignorants et les faibles sont toujours les dupes et les victimes. Or, Messieurs, ce qui se passe dans la vie collective de l'humanité n'est qu'une représentation en grand, je ne dis pas assez, un résultat général de ce qui se passe dans la vie de chaque individu. La révolte contre Dieu y est à l'ordre du jour, et cette révolte n'est due qu'aux mensonges et aux séductions de l'orgueil. « Tout pécheur est un orgueilleux, dit le sage : Initium omnis peccati superbia1.» L'orgueil n'a pas été appelé sans raison le père de tous les vices et de tous les crimes.
S'il en est ainsi, il faut que l'orgueil, principe, soit réparé par un principe contraire : l'humiliation. Telle est la méthode divine :